L’Odyssée/Traduction Séguier/12

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Traduction par Ulysse de Séguier .
Didot (pp. 227-242).
Quatrième récit : Les Sirènes, Charybde et Scylla, les Bœufs du Soleil




CHANT XII



QUATRIÈME RÉCIT :
LES SIRÈNES, CHARYBDE ET SCYLLA,
LES BŒUFS DU SOLEIL

« Quand du fleuve Océan a fui ma nef sonore,
Elle rentre, en croisant la mer aux larges flots,
Dans l’île Circéenne, où la brillante Aurore
A son dôme, ses chœurs et le char d’Hélios.
Arrivés, nous traînons la quille sur le sable,
Et nous descendons tous au rivage marin ;
L’on y dort, attendant le jour indispensable.

Dès que nous éblouit son lever purpurin,
J’envoie une escouade au palais de la Dive
Pour ravoir d’Elpénor le cadavre gisant.
Nous coupons des troncs d’arbre aux talus de la rive,
Et l’ensevelissons, pleins d’un chagrin cuisant.
Le mort et son armure achevés par la flamme,
On élève un tombeau qu’un cippe a rehaussé ;
Puis au sommet du tertre on implante sa rame.

Tels sont nos soins pieux. Mais, pimpante, Circé,
Nous sachant revenus du royaume horrifique,

Survient rapidement ; ses nymphes, doux régal,
Portent du pain, des mets, un vin noir magnifique.
Aussitôt la Déesse au pouvoir sans égal :
« Malheureux, qui vivants courûtes au Cocyte,
Vous, doublement mortels, puisqu’on n’a qu’une mort,
Allons, goûtez ces plats, buvez dans ce doux site
Jusqu’au soir, et demain vous virerez de bord,
Au reluire auroral. Je vous dirai la route,
Vous instruirai de tout, pour qu’un funeste avis
Sur terre ou bien sur mer ne vous tienne asservis. »

Notre cœur généreux ne conçoit plus de doute ;
Nous employons le jour, jusqu’au soleil éteint,
À savourer la viande et le vin délectable.
Quand l’astre a disparu, que l’ombre nous atteint,
Mes amis de s’étendre alentour du gros câble.
Circe alors, par la main me tirant à l’écart,
Se couche à mes côtés, en plein me questionne ;
Moi, de chaque détail dûment je lui fais part,
Et la dive en échange ainsi me passionne :
« Cette œuvre est accomplie. Écoute maintenant
D’autres instructions ; qu’elles soient souveraines !
Tu parviendras d’abord au séjour des Sirènes,
Qui séduisent tout homme en leurs eaux cheminant.
L’imprudent qui s’avance, ému de leur voix tendre,
Jamais ne reverra, dans un retour joyeux,
Sa femme et ses bambins à son cou se suspendre.
Assises dans un pré, par leurs chants captieux,
Sirènes le perdront ; autour d’elles se dresse
Un amas d’os humains, de pourrissantes chairs.
Vogue sans t’arrêter ; clos d’une cire expresse
L’oreille de tes gens, pour dérober ces airs
À chacun d’eux. Mais toi, si tu veux les entendre,

Fais-toi de pied en cap, sur ton léger bateau,
Lier contre le mât de maint et maint cordeau ;
Aux concerts ton ouïe alors pourra se tendre.
Dis-tu, commandes-tu qu’on t’enlève ces nœuds,
Vite que les compains t’enchaînent de plus belle.
Quand vous aurez franchi ce parage épineux,
Je ne t’indiquerai d’une façon formelle
La voie à parcourir ; mais ton cœur doit opter :
Car sur tes deux chemins je vais être explicite.
Vous trouverez des rocs saillants, que vient heurter
L’infatigable flot de la bleue Amphitrite.
Ces rocs, nos Immortels les surnomment Errants.
Nul oiseau ne les double, aucun ramier célère
Apportant l’ambroisie à Zeus, le divin Père.
Toujours la roche lisse en retient d’expirants,
Et le Père toujours répare ces dommages.
Pas un vaisseau qui puisse en paix s’en approcher ;
Des vagues sans merci, de fulgurants orages
Emportent les marins et leur frêle plancher.
Seul le célèbre Argo, cinglant de chez Éète,
Sortit franc du passage avec sa cargaison.
L’onde l’aurait aussi jeté contre une arête,
Mais Junon le guidait, car elle aimait Jason.
Voilà ces deux écueils : l’un, en fière colonne,
Au ciel monte, coiffé de nuages épais,
Dans tous les temps ; jamais un sourire de paix
N’éclaire son piton, ni l’été ni l’automne.
Eût-il vingt pieds, vingt bras, un mortel assoupli
Ne pourrait le gravir et n’en saurait descendre,
Car son granit luisant ne forme pas un pli.
Une caverne sombre au milieu vient le fendre,

À l’ouest, vers l’Érébe. Amène sur ce point
Ta galère profonde, ô magnanime Ulysse.
Un archer musculeux, visant cet orifice,
De son dard acéré ne l’enfilerait point.
Là réside Scylla dont la bouche funeste
D’une jeune lionne a le rugissement.
C’est un monstre fatal ; nul, pas même un Céleste,
À l’entendre, à le voir, n’aurait de l’agrément.
Ses pieds antérieurs sont au nombre de douze ;
Il darde six longs cous ; chacun est affublé
D’une tête effroyable où grince un rang triplé
D’interminables dents qu’emplit la mort jalouse.
Plongeant jusqu’à mi-corps dans l’abri caverneux,
Scylla hors du barathre avance au loin ses crêtes,
Fouille de tous côtés le courant poissonneux,
Et saisit chiens de mer, dauphins, puis ces grands cètes
Que nourrit Amphitrite au sein retentissant.
Quel naute se vanta que sa nef sortit seule
Intacte du danger ? chaque vorace gueule
Prélève un matelot sur tout bateau passant.
Tu verras l’autre roche un peu plus bas, Ulysse ;
Elle est assez voisine, et ton arc l’atteindrait.
Celle-ci, de sa feuille un figuier la tapisse ;
Dessous, l’âpre Charybde engloutit l’eau d’un trait.
Trois fois par jour, bruyante, elle engloutit, rejette ;
Ah ! quand elle engloutit, garde-toi d’arriver !
Neptune même alors ne pourrait te sauver.
Effleure donc plutôt le roc de Scylle, et fouette
La mer à coups hâtifs : il vaut mieux regretter
Six de tes compagnons que tout ton équipage. »

La déesse termine, et moi de l’inciter :

« Divine, encore un mot, mais clair et sans ambage.
Comment puis-je esquiver l’atroce Charybdis
Et débeller Scylla sur les miens venant fondre ? »

L’exquise déité s’empresse de répondre :
« Malheureux, quoi ! toujours des luttes, de hardis
Coups de main ! tu prendras les dieux mêmes pour cible !
Scylla ne peut mourir, le monstre est immortel.
Féroce, impétueux, sanguinaire, invincible.
Contre lui, nul recours ; fuis, il n’est rien de tel.
Si, pour te harnacher, sous son roc tu t’arrêtes,
Je crains que, sur tes bancs derechef envahis,
L’hydre n’enlève autant d’hommes qu’elle a de têtes.
Nage à toute vitesse, implore Crataïs,
La mère de Scylla, cette plaie homicide ;
Elle t’eximera de massacres nouveaux.
Tu mouilleras enfin à l’île Thrinacride,
Où paissent du Soleil les superbes troupeaux :
Sept de grands bœufs, et sept de brebis lanigères,
Tous de cinquante fronts. Ils ne s’accroissent pas
Ni ne meurent ; ils ont des Nymphes pour bergères,
Phaétuse et Lampète, aux célestes appas,
Que Néère conçut du Soleil Hypérie.
L’auguste mère, après les soins originels,
Envoya ces deux sœurs au loin, dans Thrinacrie,
Garder la brebiaille et les bœufs paternels.
Si tu n’y touches point et qu’au retour tu tiennes,
Vous rejoindrez Ithaque, au bout d’un long pâtir.
Mais si ta main leur nuit, tu verras s’engloutir
Ta nef, tes compagnons ; pour toi, que tu reviennes,
Ce sera tard et mal, et sans aucun des tiens. »


Sur ces mots apparaît l’Aurore chrysotrône,
Et dans l’île s’enfuit ma nymphale patronne.
Je retourne au navire et j’exhorte les miens
À s’embarquer de suite, à détacher l’amarre.
Ils montent vivement, reprennent l’aviron,
Et la mer, à leurs chocs, d’écume se chamarre.
Derrière la trirème au bleuâtre éperon
Circe, la dive euphone, à belle chevelure,
Expédie un vent tiède, en ami nous suivant.

Lorsque tout est en ordre, et grément et voilure,
Nous repartons, guidés par le naute et ce vent.

Alors à mes compains je dis, plein de tristesse :
« Amis, il ne sied pas qu’un ou deux seulement
Sachent ce qu’a prédit Circé, noble déesse.
Je vais donc vous l’apprendre, afin que sciemment
On sombre ou l’on échappe aux Kéres inhumaines.
Elle veut que d’abord nous évitions les voix
Et la prairie en fleurs des deux belles Sirènes.
Seul, je puis écouter ; mais de liens étroits
Qu’on m’attache debout au pied de la mâture,
Pour que je reste là sans faire un mouvement.
Que si de les briser soudain je vous adjure,
Redoublez-en le nombre impitoyablement. »

Je découvrais ainsi chaque chose à ma troupe.
Pendant cet entretien le solide voilier
À l’île Sirénide arrivait vent en poupe.
La brise bientôt cesse, un calme régulier
Lui succède ; un démon vient assoupir les lames.
Mes marins, se levant, roulent en mille plis

La toile, que reçoit l’entrepont, et les rames
Fendent ensuite l’eau de leurs tranchants polis.
Moi, de mon fer je coupe un grand amas de cire,
Qu’en boules je pétris dans mes doigts vigoureux.
La substance mollit à l’effort chaleureux,
Comme aux rais du Soleil, le flamboyant Messire ;
Puis de tous mes guerriers j’en bouche les tympans.
Pour eux de pied en cap, au mât de la carène
Ils me tiennent lié de nœuds enveloppants ;
Après quoi l’aviron retord l’onde sereine.
Venus à la distance où peut s’entendre un son,
Nous ramons vite ; mais la couple charmeresse,
Découvrant notre marche, entonne une chanson :
« Viens, populaire Ulysse, étoile de la Grèce !
Arrête ton vaisseau pour savourer nos chants.
Nul encor n’a plus loin poussé sa coque noire
Avant d’avoir ouï des accords si touchants ;
Il en repart flatté, plus riche en sa mémoire.
Nous savons tous les maux qu’en la vaste Ilion,
Par le vouloir des dieux, Grecs et Troyens souffrirent ;
Et nous connaissons tout de l’humain tourbillon. »
Les magnifiques voix en ces termes soupirent.
Mon cœur est transporté, je fais signe à mes gens
De m’élargir : penchés, ils battent la mer glauque,
Cependant que, d’un bond, Périmède, Euryloque
Me chargent de liens encor plus exigeants.
Quand on a dépassé les chantantes merveilles,
Que l’on ne perçoit plus leurs sons vertigineux,
Mes comites chéris du creux de leurs oreilles
Ôtent la cire épaisse et détachent mes nœuds.

Presque au même moment, je vois de la fumée,

D’énormes flots, j’entends un immense fracas.
La rame glisse aux mains de l’équipe alarmée
Et flotte pesamment sur le liquide amas.
Faute d’impulsion, la nef reste immobile.
Moi, parcourant le pont, j’anime mes compains,
En tenant à chacun ce langage tranquille :
« Très chers, nous sommes faits à ces dangers soudains ;
On en vit de plus grands, alors que Polyphème
Par force nous retint dans son antre profond.
Pourtant je vous sauvai, sage et brave à l’extrême.
Donc vous rirez un jour de ce qui vous confond.
Allons ! obéissez trétous à votre maître ;
Raffermis sur vos bancs, frappez à tour de bras
Le dos tumultueux de la mer : Zeus peut-être
Nous permettra de fuir, d’éviter le trépas.
Toi, pilote, voici mes ordres ; dans ton âme
Grave-les, car tu tiens le timon rassurant :
Fuis loin de ces brouillards, de ce gouffre qui brame ;
Pousse vers l’autre écueil, de peur que le courant
Ne nous porte là-bas, que par toi l’on n’y reste ! »

Je dis ; tous d’obéir, à leur rôle attachés.
Point ne parlai de Scylle, inévitable peste,
Craignant que mes marins, leurs avirons lâchés,
N’allassent se blottir au fond de la trirème.
Mais de Circé j’oublie un pénible conseil,
Celui de m’abstenir d’une armure suprême.
Ayant donc revêtu mon bellique appareil,
Pris en main deux longs dards, je m’avance à la proue
Du vaisseau : là j’espère apercevoir d’abord
La rocheuse Scylla qui nous promet la mort.
Je ne puis la trouver ; mon œil en vain se cloue

Aux différents contours de ses quartiers maudits.

Nous croisons le détroit, l’âme bien désolée :
D’une part est Scylla ; de l’autre Charybdis
Avec un bruit terrible engouffre l’eau salée.
Lorsqu’elle la vomit, la mer, en se gonflant,
Gronde comme un cuvier sur les flammes ardentes,
Et des deux rocs l’écume atteint le pic tremblant.
Mais quand elle engloutit les vagues corrodantes,
Tout son être bouillonne ; autour de la paroi
Résonnent d’affreux chocs ; entr’ouverte, la terre
Montre un sable azuré. Mes preux sont blancs d’effroi.
Nous regardions Charybde, anxieux de notre erre,
Quand Scylle tout à coup ravit du bâtiment
Six hommes, les meilleurs au moral, au physique.
Me tournant vers mon bord et ma troupe nautique,
Je les vois agiter en l’air éperdûment
Leurs jambes et leurs bras ; par mon nom, tout en larmes,
Ils m’appellent, hélas ! pour la dernière fois.
Comme un pêcheur, muni de ses flexibles armes,
Tend, d’un roc, aux poissons un aliment sournois,
En plongeant dedans l’onde une corne bovine ;
Bientôt il en prend un, l’amène palpitant :
Tels mes six vont heurter la pierre en sanglotant,
Et l’hydre les dévore au seuil de sa ravine,
Tandis qu’en leur détresse ils me tendent les mains.
Je n’assistai jamais à de plus noir spectacle,
Depuis que je parcours les humides chemins.

Sauvés de Charybdis, comme de la débâcle
De Scylla, nous rasons l’île heureuse du Dieu.
Là vivent les taureaux, à l’encolure altière,

Et les grasses brebis du Prince au char de feu.
J’avais ouï déjà, de mon gaillard d’arrière,
Le meuglement des bœufs, dans leur enclos prochain.
Joint à maint bêlement ; alors j’eus souvenance
Du vieux Tirésias, le prophète thébain,
Et de Circé d’Éa qui me fit la défense
D’aborder aux terrains de l’Astre bienfaisant.
Aussi dis-je, l’air triste, à mes bons camarades :
« Écoutez, compagnons, malgré tant d’algarades,
Ce que Tirésias m’alla prophétisant,
Ce que Circé d’Éa vint surtout me prescrire.
De l’Astre bienfaiteur il faut fuir les terrains ;
C’est là que nous attend le pire des chagrins.
Au large chassez donc notre poisseux navire. »

L’équipage surpris trouve mon ordre amer.
Euryloque aussitôt aigrement me riposte :
« Quelle rigueur, Ulysse ! énergique à ton poste,
Infatigable en tout, ton corps semble de fer.
Quoi ! lorsque l’on succombe au sommeil, à la peine,
Tu nous sommes de fuir ces insulaires bords,
Où l’on préparerait une agréable cène !
Et tu veux qu’au hasard, voile et rames dehors,
On erre dans la nuit à travers le flot sombre !
Les nocturnes souffleurs sont durs, perdent les nefs.
Ah ! comment se peut-il que la nôtre ne sombre,
Si sur ses flancs lassés fondent à délais brefs
Le Notas, le fougueux Zéphyre, qui d’emblée
Fracassent les vaisseaux, même en dépit des dieux ?
Allons vite, qu’on cède à l’ombre accumulée ;
Faisons près du navire un repas copieux.
À l’aube démarrant, l’eau nous sera rouverte.»


Ainsi le mutin parle, et mes gens d’approuver.
Dès lors je reconnais qu’un dieu veut notre perte,
Mais par ces mots précis j’entends me préserver :
« Je suis seul, Euryloque, on me fait violence.
Hé bien ! jurez-moi tous, par un pieux serment,
Que si, poil ou toison, à nous vient quelque immense
Troupeau, nul d’entre vous, dans un fol mouvement,
N’égorgera ni bœuf ni brebis ; mais, paisibles,
Nourrissez-vous des mets de l’illustre Circé. »

Je dis, et mes compains s’engagent impassibles.
Le serment solennel en règle prononcé,
Nous mouillons le bateau dans un port circulaire.
À côté d’une source, et les miens, descendant,
Apprêtent un souper capable de nous plaire.
Lorsqu’ils ont satisfait le gosier et la dent,
Ils versent de longs pleurs en songeant aux désastres
De leurs frères saisis et mangés par Scylla.
Le doux somme a fermé leurs yeux sur ces pleurs-là.
Mais, au tiers de la nuit, quand déclinent les astres,
Jupin l’ennuageur soulève en tourbillons
Les vents tempétueux, puis de voiles funèbres
Couvre la terre et l’eau ; tout n’est plus que ténèbres.
Sitôt que l’Aube éclate en lumineux sillons,
On tire la carène au sein d’une ample grotte,
Où des Nymphes du lieu siègent les chœurs dansants.
Réunissant alors chaque compatriote :
« Fils, la nef a boisson et vivres suffisants ;
Donc, crainte d’un malheur, des bœufs qu’on ne dispose,
Ni des moutons dodus, car ce sont les troupeaux
D’un dieu grand, le Soleil, qui voit, sait toute chose. »


Ma troupe généreuse accède à ce propos.
Durant un mois entier Notus souffle avec rage ;
Tout autre vent se tait ; seul, l’accompagne Eurus.
Tant que mes matelots ont le pain, le breuvage,
Ils respectent les bœufs, charmés de plats congrus.
Mais lorsque du bateau tous les vivres s’épuisent,
Ils poursuivent ensemble et par nécessité
Des oiseaux, des poissons, tout ce que leurs mains puisent
Au bout de l’hameçon pour leur ventre irrité.
Dans l’île, moi, je vais prier le ciel utile,
Afin qu’un dénouement d’en haut me soit dicté.
Une fois loin des bords, vers le centre de l’île,
M’étant lavé les mains dans un site abrité,
J’implore tous les dieux que l’Olympe renferme.
Et ceux-ci sur mon front versent un pur sommeil.

Or, Euryloque aux miens chante ce vil conseil :
« Amis, écoutez-moi, quoique vous trimiez ferme !
Il n’est point de trépas qui ne soit odieux ;
Mais expirer de faim est le sort le plus triste.
Donc sur des bœufs de choix tombons à l’improviste,
Et sacrifions-les aux Divins radieux.
D’Ithaque si jamais nous revoyons les landes,
Nous bâtirons un temple à l’Astre Hypérion
Et comblerons l’autel de mille et mille offrandes.
Si le dieu, se plaignant de l’immolation,
Veut noyer notre nef, et qu’on vote sa perte,
J’aime mieux, coulant bas, en un clin d’œil périr
Que de traîner longtemps dans cette île déserte. »

Ainsi parle Euryloque, et mes gens d’applaudir.
Ils poussent à l’instant la fleur des bœufs Solaires

Vers le port, car non loin du vaisseau spacieux
Broutait la grosse herde aux dards orbiculaires.
Puis, de cerner leur prise et d’invoquer les Dieux,
En offrant les bourgeons d’un chêne à cime épaisse :
L’orge blanche manquait dans nos sacs généraux.
Les vœux faits, égorgeant, dépouillant les taureaux,
Ils coupent les fémurs, les enduisent de graisse
Doublement, et sur eux posent des morceaux crus.
Le vin manquait aussi pour arroser la flamme,
Mais, les boyaux au feu, l’eau coule à filets drus.
Les fémurs consumés, la tripaille s’entame ;
À la fin on dépèce, on embroche les chairs.

Alors le gai sommeil délaisse mes prunelles ;
Je regagne ma nef, les rives solennelles.
Comme je m’approchais du bateau, des flots clairs,
Un doux parfum de graisse arrive à mes narines.
Navré, je lance un cri jusqu’aux dieux sacro-saints :
« Ô père Zeus, et vous, déités nectarines,
Vous m’avez endormi pour d’effrayants desseins !
Ma troupe en mon absence a commis un grand crime. »

Or, Lampète au long voile a vite dénoncé
Le meurtre du bétail au Soleil altissime.
Soudain aux Immortels l’Astre dit, courroucé :
« Père Jupin, et vous, éternelle milice,
De l’errant Laërtide accablez les compains.
Cruels, ils ont occis ces bœufs qu’avec délice
J’admirais, en montant aux cieux fraîchements peints,
Et quand je descendais vers les terrestres plages.
S’ils ne subissent pas la peine de leurs torts,
Chez Pluton je m’enfonce et brille pour les morts. »


En ces mots répondit l’Assembleur de nuages :
« Soleil, brille toujours parmi les Bienheureux
Et pour les occupants de la terre féconde.
Tantôt je foudroierai ce bâtiment véreux ;
Sa carcasse en débris disparaîtra sous l’onde. »

J’appris ces choses-là de l’alme Calypso,
Qui me dit les tenir du messager Mercure.

Après avoir rejoint la mer et le vaisseau,
J’apostrophe les miens, leur darde mainte injure.
Inutile fureur ! les taureaux sont tués.
Lors des signes divins confirment mes reproches :
Les peaux rampent, la chair mugit autour des broches,
Cuite ou non ; par les bœufs nous semblons conspués.

Mes pauvres compagnons pendant six jours de suite
Mangent les plus beaux corps des troupeaux du Soleil ;
Mais, grâce à Jupiter, au septième réveil,
La colère des vents est tout à coup réduite.
Rembarqués, nous lançons la nef au gouffre amer,
Et, la mâture en place, on tend la blanche voile.

Quand l’île a fui, qu’au loin nul sol ne se dévoile,
Que l’on ne voit plus rien, si ce n’est ciel et mer,
Kronide fait planer une lourde nuée
Sur le navire creux, tourne au noir l’armogan.
La route ne saurait être continuée,
Car Zéphyre accouru déchaîne un ouragan.
Son branle immédiat rompt les haubans rigides ;
Le mât tombe en arrière, entraînant les agrès
Dans la cale ; il atteint notre pilote, auprès

De la poupe, en plein crâne, et sème en jets livides
Sa cervelle et ses os. À l’instar d’un plongeur,
Le corps choit du tillac, sans un souffle de vie.
Mais Zeus tonne et sur nous lance un carreau vengeur.
La nef tournoie, au choc de sa foudre assouvie,
Et de soufre s’empreint ; mes gens roulent dans l’eau.
Ainsi que des pétrels, leur essaim se lamente
Autour du bâtiment : la mer est leur tombeau.

Moi, j’arpentais le pont, quand l’affreuse tourmente
Disloque le vaisseau, que l’onde emportait nu.
Elle arrache le pied de mon mât où pendille
Un long et souple cuir, lambeau d’un bœuf charnu.
Je l’empoigne, j’unis ce tronçon à la quille,
Et, m’asseyant dessus, j’erre au gré des vents noirs.

De Zéphyre pourtant s’éteint l’ardeur rapace ;
Mais quoi ! Notus revient croître mes désespoirs,
Car sous l’âpre Charybde il faut que je repasse.
Je vais toute la nuit ; aux lueurs du matin,
J’effleure, après Scylla, l’autre récif accore,
Au moment que sa bouche engloutissait encore.
D’un élan, je me hisse à son figuier hautain
Et m’y tiens cramponné comme un hibou sauvage,
Mais sans pouvoir fixer mes talons, ni monter,
Car trop loin est sa base, et trop loin le branchage
Dont l’orde Charybdis ose s’agrémenter.
Impavide, j’attends que le monstre vomisse
La quille et le tronçon : enfin je les revois.
À l’heure où va souper le juge en exercice
Qui règle les discords des jeunes gens grivois,
Du trou Charybdien ressortent mes épaves.

Ouvrant bras et genoux, un preste effort de reins
Me porte au flot hurlant, près des poutres concaves,
Et, sur elles rassis, je rame avec les mains.
Le Père universel ne permet pas que Scylle
M’aperçoive ; sans quoi j’aurais été détruit.

Je vogue ainsi neuf jours ; dans la dixième nuit,
Les dieux vont me poussant vers Ogygie, asile
De Calypse au beau front, à l’organe parfait.
Elle m’admet, s’éprend. Mais pourquoi ces redites ?
À toi, comme à la reine, hier même en effet,
Là-dessus j’ai fourni tous les détails licites.
J’ai peine à revenir sur un récit bien fait. »