Ombres extraordinaires Spectres aériens et auréoles lumineuses

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OMBRES EXTRAORDINAIRES
SPECTRES AÉRIENS ET AURÉOLES LUMINEUSES.

Tout le monde a entendu parler des illusions bizarres du mirage, des effets singuliers produits par la lumière, au milieu des sables brûlants du désert, ou à la surface glacée des banquises polaires. Mais le soleil donne souvent naissance à d’autres merveilles moins généralement connues, parce que leurs observations ont été plus rares ; nous voulons parler de ces ombres extraordinaires que certains voyageurs ont vu se projeter sur le brouillard des montagnes, ou sur les nuées atmosphériques, ombres étranges, qui apparaissent enveloppées d’auréoles colorées et de contours lumineux. Le soleil, il est vrai, n’est pas prodigue de ces jeux de lumière, on dirait même qu’il les révèle à regret, et seulement à l’explorateur assez audacieux, pour atteindre le sommet de montagnes peu fréquentées, ou pour s’élancer vers les hautes régions de l’air dans la nacelle d’un aérostat.

Il y a fort longtemps du reste que de semblables phénomènes, quelque exceptionnels qu’ils soient, ont été signalés ; depuis des époques très-reculées, la montagne du Brocken, célèbre dans le Hartz, en Hanovre, a été réputée comme le théâtre habituel d’apparitions extraordinaires. Les paysans du pays, vous parlent encore aujourd’hui du Brocken avec un certain effroi ; ce sommet, qu’ils croient ensorcelé, leur inspire des terreurs superstitieuses ; ils redoutent d’en faire l’ascension à l’heure du lever du soleil, car c’est à ce moment surtout, que d’après leurs récits, des spectres formidables apparaissent au sein de l’air, que des ombres colossales surgissent, au milieu des massifs de nuages. Quand ils se hasardent à gravir les rampes escarpées de la montagne, ils montrent au voyageur, durant la route, certaines pierres granitiques qu’ils appellent l’autel de la sorcière ou le rocher magique, ils s’arrêtent devant la fontaine enchantée, ils vous racontent que les anémones du Brocken sont douées de vertus particulières. D’après l’affirmation des archéologues allemands, ces dénominations remonteraient au temps où les Saxons adoraient encore leurs anciennes idoles, alors que le christianisme commençait à dominer les esprits des populations de la plaine. Il est probable que le spectre du Brocken, dont nous allons entretenir nos lecteurs, s’est souvent montré à cette époque, comme de nos jours, et qu’il avait sa part des tributs d’une idolâtrie superstitieuse.

Un des premiers observateurs, qui ait donné une description exacte, et rationnelle du spectre du Brocken, est le voyageur Hane, qui l’aperçut en l’année 1797. Avec une persévérance infatigable, ce naturaliste se rendit plus de trente fois au sommet du Brocken, sans que l’apparition se révélât à ses yeux. Mais sa ténacité eut enfin sa récompense. Un certain jour du mois de mai, Hane a gravi le Brocken ; il est arrivé au sommet de la montage à 4 heures du matin. Le temps est calme, le vent chasse devant lui une nuée de brouillards opalins, de vapeurs indécises qui ne sont pas encore métamorphosées en nuages. Le soleil se lève à 4 heures 15 minutes, l’heureux observateur voit son ombre colossale se découper sur le massif des brumes, il porte sa main à son chapeau, et la grande silhouette fait le même geste. Plus tard, en 1862, un peintre français M. Stroobant, aperçut nettement le spectre de Brocken ; l’ombre du voyageur se dessina sur les nuages, ainsi que celle d’une tour du voisinage. Ces silhouettes étaient vagues, leurs contours mal définis, mais elles apparaissaient nettement entourées d’un contour lumineux formé des sept couleurs de l’arc-en-ciel.

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Le cercle d’Ulloa.

Au siècle dernier, Bouguer et Ulloa, envoyés à l’équateur avec la Condamine pour mesurer le degré terrestre, observèrent des phénomènes du même ordre pendant leur séjour sur le Pichincha. Ulloa, qui a donné son nom à ces effets de lumière, a décrit avec précision l’apparition, devenue classique, qui se manifesta sous ses yeux. « Je me trouvais, dit-il, au point du jour sur le Pambamarca, avec six compagnons de voyage ; le sommet de la montagne était entièrement couvert de nuages épais ; le soleil, en se levant, dissipa ces nuages ; il ne resta à leur place que des vapeurs légères qu’il était presque impossible de distinguer. Tout à coup, au côté opposé à celui où se levait le soleil, chacun des voyageurs aperçut, à une douzaine de toises de la place qu’il occupait, son image réfléchie dans l’air comme dans un miroir ; l’image était au centre de trois arcs-en-ciel nuancés de diverses couleurs et entourés à une certaine distance par un quatrième arc d’une seule couleur. La couleur la plus extérieure de chaque arc était incarnat ou rouge ; la nuance voisine était orangée ; la troisième était jaune, la quatrième paille, la dernière verte. Tous ces arcs étaient perpendiculaires à l’horizon ; ils se mouvaient et suivaient dans toutes les directions la personne dont ils enveloppaient l’image comme une gloire. Ce qu’il y avait de plus remarquable, c’est que, bien que les sept voyageurs fussent réunis en un seul groupe, chacun d’eux ne voyait le phénomène que relativement à lui, et était disposé à nier qu’il fut répété pour les autres. »

Kaemtz sur la cime de quelques montagnes alpestres, Scoresby dans les régions polaires, Ramond dans les Pyrénées, de Saussure sur le mont Blanc, M. Boussingault dans les Cordillères, ont confirmé depuis ces récits intéressants par leurs propres observations. Mais ces beaux phénomènes se manifestent bien plus souvent aux yeux des aéronautes quand ils sillonnent une atmosphère chargée de nuages. MM. Glaisher, Flammarion et de Fonvielle les ont décrits succinctement depuis quelques années. Nous avons en l’an dernier, et cette année même, la bonne fortune d’observer des ombres aérostatiques ceintes d’auréoles des plus variées : nous croyons intéressant de les décrire.

C’est dans le cours de notre dix-huitième ascension aérostatique exécutée le 8 juin 1872, avec M. le contre-amiral baron Roussin, que nous eûmes le bonheur de voir ces beaux phénomènes apparaître à nos yeux dans leur magnificence.

À 5 heures 35 minutes du soir, l’aérostat avait dépassé les beaux cumulus blancs qui s’étendaient horizontalement dans l’atmosphère à 1 900 mètres d’altitude. Le soleil était ardent, et la dilatation du gaz déterminait notre ascension vers des régions plus élevées, que je ne pouvais atteindre sans danger, n’ayant pour la descente qu’une faible provision de lest. Je donne quelques coups de soupape, pour revenir à des niveaux inférieurs. À ce moment, nous planons au-dessus d’un vaste nuage ; le soleil y projette l’ombre assez confuse de l’aérostat, qui nous apparaît entourée d’une auréole aux sept couleurs de l’arc-en-ciel. À peine avons-nous le temps de considérer ce premier phénomène, que nous descendons de 50 mètres environ. Nous passons alors tout à coté du cumulus qui s’étend près de notre nacelle et forme un écran d’une blancheur éblouissante, dont la hauteur n’a certainement pas moins de 70 à 80 mètres.

L’ombre du ballon s’y découpe, cette fois en une grande tache noire, et s’y projette à peu près eu vraie grandeur. Les moindres détails de la nacelle, l’ancre, les cordages, sont dessinés avec la netteté des ombres chinoises. Nos silhouettes ressortent avec régularité sur le fond argenté du nuage ; nous levons les bras, et nos Sosies lèvent les bras. L’ombre de l’aérostat est entourée d’une auréole elliptique assez pâle, mais où les sept couleurs du spectre apparaissent visiblement, en zones concentriques. La température était de 14 degrés centésimaux environ ; l’altitude, de 1 900 mètres. Le ciel était très-pur et le soleil très-vif. Le nuage sur la paroi verticale duquel l’apparition s’est produite, avait un volume considérable et ressemblait à un grand bloc de neige en pleine lumière. Nous étions nous-mêmes entourés d’une certaine nébulosité, car la terre, ne s’entrevoyait plus que sous un brouillard indécis.

Des observations analogues ont été faites plusieurs fois comme nous venons de le dire par quelques aéronautes ; mais je ne crois pas que l’on ait jamais vu l’ombre d’un ballon se découper sur un nuage avec une intensité telle, qu’on eût dit un effet de lumière électrique. Le spectacle qu’il nous a été donné de contempler était vraiment saisissant, et ce genre de spectre aérostatique doit être certainement considéré comme une des plus belles scènes aériennes qui puisse s’offrir au voyageur en ballon[1].

Mais il y a quelques mois, le 16 février dernier, il nous a été possible d’observer ces phénomènes dans des conditions plus exceptionnelles encore. En effet pendant trois heures consécutives, nous n’avons pas cessé un seul instant, d’apercevoir sur la nappe de nuages au-dessus desquels nous planions, l’ombre de notre aérostat sans cesse enveloppée d’un contour irisé. Jamais semblable occasion ne s’est offerte à l’observateur aérien, de bien étudier les circonstances de production de ces jeux de lumière ; jamais d’ailleurs panorama plus imposant de montagnes de nuages ne s’est peut-être aussi présenté aux regards d’un aéronaute.

À midi, nous venons de quitter la terre, cachée sous un épais manteau de brumes ; nous traversons le massif des nuages, et nous sommes éblouis tout à coup par les torrents de lumière que lance un soleil des tropiques, ruisselant de feu, au milieu d’un ciel azuré. Ni la mer de glace, ni les champs de neige des Alpes, ne donnent une idée de ce plateau de vapeur qui s’étend sous notre nacelle, comme un cirque floconneux où des vallées d’argent apparaissent au milieu des flocons de feu. Ni la mer au soleil couchant, ni les Ilots de l’Océan éclairés par l’astre du jour au zénith n’approchent en splendeur de cette armée de cumulus arrondis qui ont aussi leurs vagues et leurs montagnes d’écume, mais qui ont en plus une lumière d’apothéose.

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Phénomène d’optique observé en ballon, le 16 février 1873.

Dès que notre ballon a dépassé d’une cinquantaine de mètres environ la plaine des nuages, son ombre s’y projette avec une netteté remarquable, et un magnifique arc-en-ciel circulaire apparaît autour de l’ombre de notre nacelle, La gravure ci-contre, dont le croquis a été fait d’après nature par notre frère qui nous accompagnait, donne une idée très-exacte de cette apparition. L’ombre de la nacelle forme le centre de cercles irisés et concentriques, où se distinguent les sept couleurs du spectre : violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange et rouge. Le violet est intérieur, et le rouge extérieur, ces deux couleurs sont en même temps celles qui se révèlent avec le plus de netteté. Nous sommes au moment de cette observation à l’altitude de 1 350 mètres au-dessus du niveau de la mer.

L’aérostat, dont le gaz se dilate par l’effet de la chaleur solaire, continue à s’élever rapidement dans l’atmosphère, son ombre diminue à vue d’œil ; bientôt à 1 700 mètres d’altitude, le cercle irisé l’enveloppe tout entier, et cesse de se produire autour de la nacelle. Un peu plus tard enfin, à 1 heure 35 minutes, nous nous rapprochons de la couche des nuages, et l’ombre est ceinte cette fois de trois auréoles aux sept couleurs elliptiques et concentriques, comme le représente la gravure au trait qui accompagne notre texte.

Rien ne saurait donner une idée de la pureté de ces ombres, qui se découpent dans une brume opaline, de la délicatesse de tons de l’arc-en-ciel qui les entoure. Le silence complet qui règne dans les régions de l’air, où se manifestent ces jeux de lumière, le calme absolu où l’on se trouve, au-dessus de nuages que le soleil transforme en flots de lumière, ajoutent à la beauté de ces spectacles, et remplissent l’âme d’une indicible admiration. Nul ne saurait rester indifférent à la vue de ces tableaux enchanteurs que la nature réserve à ceux qui savent la comprendre.

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Ombre aérostatique entourée de trois auréoles.

On ne sait pas encore exactement à quelle cause attribuer la production d’un contour lumineux autour de l’ombre projetée sur des vapeurs ou des brouillards. Quelques observateurs ont pensé que ces phénomènes étaient dus à la diffraction de la lumière, mais il serait possible qu’ils aient une origine commune avec l’arc-en-ciel. Ce qui tendrait à accréditer cette opinion, c’est la nécessité de la présence de la vapeur d’eau, pour que le phénomène se manifeste : s’il était le résultat de la diffraction, il devrait apparaître aussi bien sur un mur blanc, sur un écran quelconque que sur un nuage. Il ne serait pas impossible du reste d’étudier ces faits curieux, au moyen d’expériences exécutées à terre ; en disposant convenablement des écrans de soie, ou des écrans de mousseline imbibés d’eau, qui simuleraient un nuage, on pourrait espérer voir le phénomène se manifester ainsi par synthèse. Tout récemment, M. Leterne a encore signalé un excellent moyen de l’étudier, sans qu’il soit nécessaire de s’élever au-dessus des nuées dans la nacelle d’un ballon. « Au printemps, dit cet observateur, le matin, lorsque le soleil, arrivé à 15 ou 20 degrés au-dessus de l’horizon, a déjà un peu réchauffé l’atmosphère, et qu’il s’est produit une légère condensation de vapeurs sur le tapis de gazon qui borde les routes, le voyageur peut voir sa silhouette, projetée sur ce tapis de verdure humide, entourée d’un contour lumineux dans lequel on reconnaît les couleurs du spectre, mais où le rouge domine[2]. » On voit que cette observation est facile à provoquer ; à défaut de rosée, ne pourrait-on pas mettre à profit les jets d’eau qui forment une pluie de gouttelettes liquides, où, comme on le sait, l’arc-en-ciel apparaît fréquemment. Il n’est pas douteux que de semblables études complétées par des expériences ingénieuses sont susceptibles de conduire à quelque résultat intéressant. Comme l’a dit Montaigne, « il n’est désir plus naturel que le désir de cognoissance … ; quand la raison nous fault, nous y employons l’expérience. » On ne saurait mieux faire que de suivre les conseils de l’immortel auteur des Essais.

Gaston Tissandier.

  1. Comptes rendus de l’Académie des sciences, t. LXXV, p. 38 (1872).
    Le même volume de cette publication contient, page 161, une intéressante communication de M. Gay. « La description du phénomène observé en ballon par M. Tissandier, dit ce savant, me rappelle un fait identique observé par moi, il y a quatre ans. Le 3 septembre 1868, vers cinq heures du soir, je me trouvais, avec plusieurs personnes, sur l’étroite plate-forme qui termine le Grand-Som (2 033 mètres d’altitude) et dont les parois se dressent à pic, au-dessus de la Grande-Chartreuse. Des nuages nous enveloppaient à chaque instant ; le soleil, près de se coucher, projeta notre ombre et celle de la croix plantée sur le sommet, un peu agrandie et entourée d’un cercle irisé… présentant toutes les couleurs du spectre, le violet à l’intérieur, le rouge au dehors. »
  2. Comptes rendus de l’Académie des sciences, t. LXXVI, 1873, p. 786.