Les Écrivains/On demande un empereur

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E. Flammarion (deuxième sériepp. 112-121).


ON DEMANDE UN EMPEREUR


Allons bon ! voilà que j’ai découvert M. Ernest La Jeunesse ! De hardis penseurs l’affirment, et M. Paul Brulat le confirme, et c’est encore une de ces choses dont je ne me relèverai pas. Misère de moi ! Quelle sotte rage me pousse à toujours découvrir, sans raison, des tas de choses et des tas de gens, pêle-mêle, au risque d’attirer sur moi trop de haine, et le terrible éclair du foudroyant monocle de M. Georges Duval, et la diabolique torche de M. Torchet ? J’ai donc découvert M. Ernest La Jeunesse ; je l’ai découvert, comme l’alchimiste Brandt découvrit le phosphore, sans le savoir, ce qui est bien plus beau. Mais que vont dire M. Gaston Deschamps, qui croyait l’avoir découvert le premier ; M. Larroumet, le second ; M. Doumic (ah ! que le Doumic est triste, le soir !), le troisième ? Ils ne vont pas être contents, car, bien qu’ils lâchent M. Ernest La Jeunesse, depuis qu’ils sont convaincus que ce jeune écrivain a beaucoup de talent et beaucoup d’avenir, ils n’en revendiquent pas moins, Deschamps par devant, Doumic par derrière, le remords flatteur de l’avoir découvert, chacun à sa date et à son rang.

Je me demande comment s’établira jamais l’histoire de cette émouvante découverte qui devient aussi compliquée que celle de l’alcool ou de la poudre à canon. Songez que les compétiteurs à la découverte de M. Ernest La Jeunesse ne se bornent pas à ce trio de joyeux universitaires. Ils sont aussi nombreux que les villes de la Grèce qui, jadis, se disputèrent l’avantageux prodige d’avoir donné le jour à Homère, ceux qui, aujourd’hui, se disputent cette gloire ou ce repentir d’avoir découvert l’imberbe auteur de l’Imitation de Notre-Maître Napoléon ; et ils entendent bien réclamer. Quelques mémorialistes, connaissant à fond les dessous de ce temps, insinuent aussi que M. Anatole France et M. Maurice Barrès n’auraient pas été étrangers à cette découverte si disputée ; mais, tous comptes faits, ils ne peuvent y croire. Ils ne peuvent y croire pour de fortes raisons qu’ils ne donnent pas et qui sont, paraît-il, sans réplique. En attendant que cette question embrouillée soit élucidée, à la satisfaction de tous, me voilà donc, encore une fois, avec une découverte de plus sur les bras. Heureusement que j’ai des bras solides et qu’une découverte de plus ou de moins n’est pas pour m’embarrasser.

Dans la vie, les choses s’arrangent toujours beaucoup mieux qu’on ne croit. Sans cette circonstance mémorable et providentielle qui veut que la découverte de M. Ernest La Jeunesse me fût exclusivement attribuée par d’intransgressibles penseurs et des philosophes de tout repos, j’eusse toujours ignoré, à l’exemple de Pascal, d’où je viens et ce que je suis, et aussi quelle est l’âme, l’âme immortelle de M. Georges Duval. C’est une belle âme et — je dois me rendre à l’évidence — je suis un bien triste sire. Et voici comment M. Georges Duval arrive à cette double conclusion :

— Chaque matin, raconte M. Georges Duval, des jeunes gens viennent me voir qui me demandent comment il faut faire pour conquérir, tout d’un coup, la célébrité. Et je leur dis : « Rien n’est plus simple, mes amis, ni plus facile. Vous n’avez qu’à écrire de Victor Hugo qu’il est un galapiat, de Balzac un vulgaire crétin, de Corot un barbouilleur infâme. Immédiatement vous aurez l’amitié et la protection de M. Octave Mirbeau, lequel vous sacrera homme de génie. Et le tour sera joué. » Nul doute que M. Ernest La Jeunesse n’ait scrupuleusement suivi ce conseil. Il aura, quelque part, je ne sais où, couvert de boues épaisses et d’injures variées Hugo, Balzac et Corot. Alors, M. Mirbeau se sera dit : « Voilà mon homme, voilà mon grand homme ! » Et il aura donné la gloire à M. Ernest La Jeunesse. Vous le voyez, c’est à la portée de quiconque… et c’est le secret de Polichinelle, et c’est l’enfance de la psychologie ; et il faut bien que les choses soient telles, autrement, comment aurait-il pu arriver que tout le monde parlât du premier livre de M. Ernest La Jeunesse, alors que personne — remarquez cette anomalie — n’a jamais parlé des miens qui sont innombrables, et de tout le monde, même de Balzac.

Cela ne m’indigne pas ; cela m’amuse, au contraire. J’entends bien que Hugo, Balzac et Corot ne viennent là que par catachrèse, et que, dans la pensée du véridique et consciencieux M. Georges Duval, ils usurpent froidement la place de M. Jean Rameau, peut-être, et, peut-être aussi, celle de M. Georges Duval, de tous les messieurs Georges Duval de la poésie, du roman et de la peinture. Mais cela ne fait rien. Cela fait bien dans les paysages que M. Georges Duval brosse d’une brosse si allègre. Hugo, Balzac et Corot, il importe peu, vraiment, qu’ils aient toujours été l’objet de ma vénération et de mon culte, de jour en jour plus fervent. Ce qui importe, c’est que, à la faveur de ces tropes si honnêtement choisis, il soit bien avéré que je ne suis qu’un insulteur public ; que, si je maltraite quelqu’un, ce quelqu’un est toujours, de ce fait, un homme d’étonnant génie, et qu’il n’est qu’un va-nu-pieds notoire et scandaleux celui que j’admire et que j’aime.

Que M. Georges Duval se rassure. Je ne le maltraiterai pas, et je lui dirai ceci :

— Il y a au fond de votre âme, et de l’âme de tous vos pareils — car ce n’est pas à vous seul que je m’adresse ici, et vous n’êtes pas, ici, M. Georges Duval, vous êtes M. Georges Légion — une incurable douleur : l’impuissance de sentir par vous-même, d’admirer spontanément, d’aimer et de haïr, ce qui est tout un, avec votre propre amour. Et ne croyez pas que je veuille limiter cette constatation à un simple accident de littérature, au fond indifférent, mais je la généralise et je l’étends à tout ce que peut vous offrir la vie, dans le domaine de l’action. Sentir, aimer, admirer, vous ne le pouvez qu’avec l’autorisation de votre maître d’études, et votre admiration et votre amour ne seront jamais qu’une leçon répétée ou un pensum, au lieu qu’ils soient l’exaltation libre, ardente, pleine de joie, de l’individu en contact avec la beauté. Parmi les choses qu’on vous a imposées, qu’on vous a forcé d’admirer, il en est beaucoup qui sont mortes déjà, ou en train de mourir, ou qui mourront demain, ou qui même n’existèrent que dans l’âme servile des pauvres sots. Et vous les admirerez toujours, et jamais vous ne vous révolterez ni contre votre maître d’études, ni contre votre admiration, ni contre vous-même, parce que vous êtes un bon vieux petit garçon, un bon vieux petit élève, bien gentil, bien sage, bien discipliné, et qu’il serait malséant que vous quittiez, à la promenade, le morne troupeau de vos camarades de pensum, que vous sortiez des rangs pour aller respirer le parfum d’une belle fleur qui poussa librement sur le talus de la route… Et il faut bien, puisque vous m’y obligez, que je m’explique sur M. Ernest La Jeunesse, dont, malgré vos affirmations et vos informations, je n’ai jamais rien écrit, pas même le nom, et sur ses livres, à propos desquels vous me reprochez — avec quelle hautaine protestation ! — un enthousiasme propagandiste qui n’avait pas eu l’occasion de se manifester et de s’exprimer, jusqu’ici.

Si je n’ai pas parlé de M. Ernest La Jeunesse, ce ne fut ni par indifférence, ni parce que ses livres ne m’intéressèrent point. Bien au contraire. Parmi les productions littéraires courantes, où c’est presque toujours le même livre qui reparaît — et cruel figurant — sous des titres et avec des signatures variés, celui de M. Ernest La Jeunesse, je l’accueillis comme quelque chose d’autre et de nouveau, en quoi je voyais se dessiner, nettement, un beau tempérament d’écrivain, une intelligence curieuse et ardente ; mais on n’a jamais le temps de faire ce que l’on voudrait faire et qui vous tient le plus à cœur. Dans le journalisme où la place vous est si parcimonieusement mesurée, et où le mode de périodicité vous entraîne à des éliminations successives et involontaires, on ne peut exprimer la totalité de ses idées, de ses goûts ou de ses dégoûts, et, dans la durée d’un article à l’autre, vos meilleures intentions se sont évaporées.

Il y avait, dans ce premier livre de M. Ernest La Jeunesse, les Nuits et les ennuis, un accent de lyrisme et d’ironie spadassine, d’aucuns disent héroïque, qui le distinguait vraiment des autres livres et qui me plut fort. Mais il n’y avait pas que cela. Pas respectueux, certes, pas même toujours juste, du moins quant à quelques-unes de nos amitiés littéraires, qui ne sont peut-être, après tout, que des habitudes, il n’était pas insultant, non plus, et, quoi qu’on en ait dit, nullement pasticheur, puisque l’écrivain nous arrivait avec un style bien à lui, qui, tout au long du volume, gardait une unité verbale, l’originale saveur de sa verve, et que sous les figures différentes et les âmes diverses qu’il faisait évoluer et parler devant nous, c’était surtout lui-même qui se racontait. Œuvre de critique malicieuse et dénigrante ? Non, pas tout à fait. Confession ? Oui. Et c’est par là qu’il valait et que nous l’avons aimé.

Confession aussi, l’Imitation de Notre Maître Napoléon, confession d’une âme confuse encore, et vibrante, et violente, et qui se cherche parmi les révoltes, et qui se trouble parmi les lyrismes, et qui, bien que très jeune, bien que trop jeune, a beaucoup lu, beaucoup vu, beaucoup senti, beaucoup désiré, et un peu raillé tout, et elle-même, faute de pouvoir agir selon le rythme de ses ambitions et de sa volonté. Si l’on veut s’en tenir à cette explication, qui fut donnée de si mauvaise foi, à savoir que ce livre est « une histoire militaire et politique » de Napoléon, il est bien certain qu’il manque d’unité, qu’il paraît fort décousu et incompréhensible. Il est compréhensible et poignant, si l’on veut bien reconnaître qu’il n’a d’autres visées que de nous montrer l’état d’esprit d’un jeune homme et de presque tous les jeunes hommes de cette génération, aux prises avec les platitudes, les dégoûts, les avortements, avec les foules, les armées, les justices, les politiques de ce temps, dont les centres d’action déplacés, arrachés de leurs naturels pivots, sont on ne sait où et tournent on ne sait quoi. Napoléon n’apparaît ici que par lointains épisodes, en brefs raccourcis, dans le recul de son héroïsme fatidique, de son cabotinisme prodigieux, de ses foules surmenées, piétinées, et toujours râlantes, et toujours en marche, sur un fond de clameurs, de canons, de sang, d’agonies de peuples, de résurrections d’empires, que pour rendre plus sensible l’écœurement de notre temps qui — suprême ironie ! — se repaît de cette terrible et bouleversante image d’un Empereur, au moment précis où il est prêt à tout abdiquer et où il n’offre plus rien à l’esprit d’un jeune homme, ivre d’action et de domination intellectuelle, que le rêve de la destruction totale par l’anarchie, avec les bombes de ses solitaires, ou par le coup d’État du bon aventurier, avec les charges de ses cavaliers pleins de vin. L’Empereur, n’est-ce point la bombe qui a réussi ?

Je me suis arrêté devant ce livre, et je l’ai trouvé héroïque, parfois, et toujours curieux. En son apparent désordre, il est un, car une même pensée d’inquiétude, de révolte, et de domination en relie tous les chapitres si dissemblables, et qui vont de l’âme d’une petite femme aux âmes tristes des foules et des Parlements ; du café où la bière coule parmi les esthétiques, à l’échafaud où s’égoutte, guillotinée, la tête impériale, farouche et tendre d’un enfant à cœur de héros. Ils vont partout. Et l’âme de Napoléon plane très haut sur tout cela. Et c’est lyrique comme un poème, d’un lyrisme souvent superbe dont la raillerie qui ça et là grimace, n’arrête pas l’envolée vers les hauteur. La phrase est souple sans clownerie, sonore sans déclamation, et pleine d’images heureuses qui se gravent dans l’esprit.

Je ne sais pas si ce livre imposera un Empereur au destin ; je sais seulement que les jeunes gens, parmi les éreintements et les dénigrements, lisent ce livre, s’inquiètent, méditent et le relisent. Leurs frères aînés, leurs parrains à leur tour, en haussent les épaules et se disent : « Nous ne comprenons pas. Nous avions pourtant bien cru que ce petit sot avait bien commencé et qu’il serait un honnête amuseur. Tant pis pour lui ! » Les jeunes gens reprennent le livre. Ils n’ont jamais voulu être empereurs, et ils se retrouvent là-dedans, eux et leurs rêves, et leurs tristesses, leur bouillonnement et leur trouble. Quand ils ont fini, ils se sentent, tout d’un coup, fermes, résolus et prêts. À quoi ?

1897.