La Légende des siècles/Paroles de Géant

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Le Cercle des tyrans Victor HugoLa Légende des siècles
Dernière série
XVIII
Paroles de Géant



« Quand le Cid »






Je suis votre vaincu, mais, regardez ma taille,
Dieux, je reste montagne après votre bataille ;
Et moi qui suis pour vous un sombre encombrement,
À peine je vous vois au fond du firmament.
Si vous existez, soit. Je dors.
                                             Vous, troglodytes,
Hommes qui ne savez jamais ce que vous dites,
Vivants qui fourmillez dans de l'ombre, indistincts,
Ayant déjà les vers de terre en vos instincts, Vous qu'attend le sépulcre et qui rampez d'avance,
Sachez que la prière est une connivence,
Et ne me plaignez pas ! Nains promis aux linceuls,
Tremblez si vous voulez, mais tremblez pour vous seuls !

Quant à moi, que Vénus, déesse aux yeux de grue,
Que Mars bête et sanglant, que Diane bourrue,
Viennent rire au-dessus de mon sinistre exil
Ou faire un froncement quelconque de sourcil,
Que dans mon ciel farouche et lourd l'Olympe ébauche
Son tumulte mêlé de crime et de débauche,
Qu'il raille le grand Pan, croyant l'avoir tué,
Que Jupiter joyeux, tonnant, infatué,
Démusèle les vents imbéciles, dérègle
L'éclair et l'aquilon, et déchaîne son aigle,
Cela m'est bien égal à moi qui suis trois fois
Plus haut que n'est profond l'océan plein de voix.
Hommes, je ris des nœuds dont la peur vous enlace.
Tous ces olympiens sont de la populace.
Ah ! certes, ces passants, que vous nommez les dieux,
Furent de fiers bandits sous le ciel radieux ;
Les montagnes, avec leurs bois et leurs vallées,
Sont de leur noir viol toutes échevelées,
Je le sais, et, resté presque seul maintenant,
Je suis par la grandeur de ma chute gênant ;
Non, je ne les crains pas ; et, quant à leurs approches,
Je les attends avec des roulements de roches, Je les appelle gueux et voleurs, c'est leur nom,
Et ne veux pas savoir s'ils sont contents ou non.

Ô vivants, il paraît qu'à la haine tenaces,
Ces dieux me font de loin dans l'ombre des menaces.
Soit, j'oublie et je songe ; et je m'informe peu
Si l'éclair que je vois est la lueur d'un dieu.
J'ai ma flûte et j'en joue au penchant des montagnes,
Je m'ajoute aux sommets au-dessus des campagnes,
Et je laisse les dieux bruire et bougonner.
Croit-on que je prendrai la peine de tourner
La tête dans les bois et sur les hautes cimes,
Que je m'effarerai dans les forêts sublimes,
Et que j'interromprai mon rêve et ma chanson,
Pour un roucoulement de foudre à l'horizon !