Pathologie verbale ou lésions de certains mots dans le cours de l’usage/D

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

◄  C
E  ►

Démanteler. — Dans le seizième siècle, démanteler a le sens propre d’ôter le manteau, à côté du sens figuré : abattre les remparts d’une ville. Aujourd’hui le sens propre a disparu, et l’usage n’a conservé que le sens figuré. Démanteler est un néologisme dû au seizième siècle, qu’il faut féliciter d’avoir introduit ce mot au propre et au figuré. C’est vraiment une métaphore ingénieuse d’avoir comparé les remparts qui défendent une ville au manteau qui défend l’homme des intempéries. Honneur à ceux qui savent faire du bon néologisme !

Devis, devise, deviser. — Ces mots ne sont pas autre chose que le verbe diviser, qui a pris une acception particulière. D’abord, nos aïeux avaient, euphoniquement, de la répugnance pour la même voyelle formant deux syllabes consécutives dans un mot ils ont donc dit deviser ; c’est ainsi que finire ils avaient fait soit fenir, soit finer. Puis, usant à leur guise du sens du supin latin divisum qui leur avait donné deviser, à nous diviser, ils lui ont fait prendre l’acception de disposer, arranger, vu qu’une division se prête à un arrangement des parties. De là, devise a signifié manière, disposition, propos, discours ; ce sens a disparu de la langue moderne, qui l’a transporté sur devis, propos, et aussi tracé, plan, projet. Quant à la devise d’aujourd’hui, elle est née du blason, qui donnait ce nom à la division d’une pièce honorable d’un écu. La devise du blason est devenue facilement synonyme d’emblème ou de petite phrase d’un emblème. Au sens de partager en parties, l’ancienne langue disait non diviser mais deviser, par la règle d’euphonie que j’ai rappelée ci-dessus. Diviser est refait sur le latin et n’apparaît qu’au seizième siècle ; depuis lors, il n’est plus trace de deviser avec l’acception actuelle de division. Si la langue moderne avait gardé deviser pour mettre en parties, on aurait vu tout de suite que deviser, tenir des propos, était le même mot ; aujourd’hui deviser et diviser sont deux, et ce n’est qu’une étymologie subtile, mais appuyée par les textes, qui en montre l’identité. En effaçant la trace de cette identité ici et ailleurs, l’usage ôte à la langue la faculté de voir dans le mot plus qu’il ne contient, pris isolément en soi. Un des charmes des langues anciennes est que la plupart des mots se laissent pénétrer par le regard de la pensée à une grande profondeur.

Donzelle. — Donzelle est un mot tombé de haut, car l’origine en est élevée. C’est la forme française du bas latin dominicella, petite dame, diminutif du latin domina. C’était en effet un titre d’honneur dans l’ancienne langue, équivalant à damoiselle ou demoiselle, qui ne sont d’ailleurs que d’autres formes du même primitif. Demoiselle n’a pas varié dans son acception distinguée ; mais donzelle est devenu un terme leste ou de dédain. Les mots ont leurs déchéances comme les familles. Par un esprit de gausserie peu louable, le français moderne s’est plu à affubler d’un sens péjoratif les termes archaïques restés dans l’usage. Donzelle a été une de ses victimes.

Droit, droite. — L’acception de ce mot au sens de opposé à gauche ne paraît pas remonter au delà du seizième siècle ; jusque-là, opposé à gauche s’était dit destre, du latin dexter. C’était le vrai mot, de vieille origine et consacré par l’antiquité première ou latine et par l’antiquité seconde ou de la langue d’oïl. Mais tout à coup destre tombe en désuétude ; pour remplacer ce mot indispensable, l’usage va chercher l’adjectif droit, qui signifie direct, sans courbure, sans détours. Il a fallu certainement beaucoup d’imagination pour y trouver le côté opposé au côté gauche ; néanmoins il valait bien mieux conserver destre que créer une amphibologie dans le mot droit en lui donnant deux sens qui ne dérivent l’un de l’autre que par une brutalité de l’usage. N’est-ce pas en effet une brutalité impardonnable que de tuer aveuglément d’excellents mots pour leur donner de très médiocres remplaçants ?

Dupe. — La dupe est un ancien nom (usité encore dans le Berry sous la forme de dube) de la huppe, oiseau. La huppe ou dupe passe pour un des plus niais. Il a donc été facile à l’esprit populaire de transporter le nom de l’oiseau aux gens qui se laissent facilement attraper. Toutefois, il faut noter que c’est l’argot ou jargon qui a fourni cette acception détournée ; ainsi nous l’apprend Du Cange dans une citation d’un texte du quinzième siècle ; citation qui montre que ce n’est pas d’aujourd’hui que la langue va chercher des suppléments dans l’argot. Quand on emploie le verbe duper, il est certainement curieux de parcourir en pensée le chemin qu’a fait le sens du langage populaire pour tirer d’une observation de chasseur ou de paysan sur le peu d’intelligence d’un oiseau un terme aussi expressif. Malheureusement, dupe comme nom de l’oiseau a complètement péri dans la langue actuelle. Quand nous disons un étourneau pour un homme étourdi, une pie pour une femme bavarde, comme étourneau et pie sont restés noms d’oiseaux, rien ne nous masque la métaphore. Mais dupe n’est plus pour nous un nom d’oiseau, et, au sens de personne facile à tromper, ce n’est qu’un signe que l’on penserait conventionnel, si l’étymologie ne rendait pas son droit à l’origine concrète, réelle, du mot.