Pathologie verbale ou lésions de certains mots dans le cours de l’usage/H

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Habillement, habiller. — Il n’y a dans ces mots rien qui rappelle le vêtement ou l’action de vêtir. Vêtement et vêtir sont les mots propres qui nous viennent du latin et que nous avons conservés, mais l’inclination qu’a le langage à détourner des vocables de leur sens primitif et à y infuser des particularités inattendues, s’est emparée d’habiller, qui, venant d’habile, signifie proprement rendre habile, disposer à. L’homme vêtu est plus habile, plus dispos, plus propre à différents offices. C’est ainsi qu’habiller s’est spécifié de plus en plus dans l’acception usuelle qu’il a aujourd’hui. On ne trouve plus l’acception originelle et légitime que dans quelques emplois techniques : habiller un lapin, de la volaille, les dépouiller et les vider ; en boucherie, habiller une bête tuée ; en pêche, habiller la morue, la fendre et en ôter l’arête ; en jardinage, habiller un arbre, en écourter les branches, les racines, avant de le planter. À ce propos, c’est le lieu de remarquer que les métiers sont particulièrement tenaces des anciennes acceptions. Ici, comme dans plusieurs autres cas, il y a lieu de regretter qu’habiller, prenant le sens de vêtir, puisque ainsi le voulait l’usage, n’ait pas conservé à côté son acception propre. Habiller, signifiant vêtir, est un néologisme assez ingénieux, mais peu utile en présence de vêtir, et nuisible parce qu’il a produit la désuétude de la vraie signification.

Hasard. — Fortuit, du latin fortuitus, ne se trouve qu’au seizième siècle. Fortuité est un latinisme qui n’apparaît que de notre temps. De la sorte, ce que les Latins exprimaient par le substantif fors n’avait point de correspondant ; et une idée essentielle faisait défaut à la langue. Il advint qu’une sorte de jeu de dés reçut dans le douzième siècle le nom de hasart, fourni par un incident des croisades. Le fortuit règne en maître dans le jeu de dés. L’usage, et ce fut une grande marque d’intelligence, sut tirer de là une signification bien nécessaire. Il est quelquefois obtus et déraisonnable, mais, en revanche, il est aussi, à ses moments, singulièrement ingénieux et subtil. Qui aurait songé dans son cabinet à combler, grâce à un terme de jeu, la lacune laissée par la disparition du terme latin ? C’est un de ces cas où il est permis de dire que tout le monde a plus d’esprit que Voltaire.

Hier. — La prononciation fait de ce mot un disyllabe et pourtant il représente une seule syllabe latine, her-i ; c’est donc une faute considérable contre l’étymologie. L’ancienne langue ne la commettait pas ; elle écrivait suivant les dialectes et suivant les siècles her ou hier, mais toujours monosyllabique. Cela a duré jusqu’au dix-septième siècle ; et encore plusieurs écrivains de ce temps suivent l’ancien usage. Toutefois c’est alors que commence la résolution de l’unique syllabe archaïque en deux ; résolution qui a prévalu. Notez pourtant que la conséquence n’est pas allée jusqu’au bout et que, dans avant-hier, hier est monosyllabe. La faute qui a dédoublé l’unique syllabe latine heri est toute gratuite ; car elle n’a pas l’excuse de la difficulté de prononciation, comme pour grief ou groin. Hier se prononce monosyllabe aussi facilement que disyllabe ; et les Vaugelas n’ont pas été des puristes assez vigilants pour faire justice d’une prévarication qui s’impatronisait de leur temps.