Pathologie verbale ou lésions de certains mots dans le cours de l’usage/P

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Papelard. — Proprement, ce mot signifie celui qui mange le lard, et encore aujourd’hui on dit, à propos de deux prétendants qui se disputent quelque chose : On verra qui mangera le lard. En italien, pappalardo veut dire goinfre, bafreur ; mais il signifie aussi faux dévot, hypocrite. Dans le français, même le plus ancien, il n’a pas d’autre signification que celle de faux dévot. C’est manifestement un mot de plaisanterie, et c’est en plaisantant qu’on en est venu à attribuer aux mangeurs de lard une qualification aussi défavorable que celle de l’hypocrite. Les textes ne donnent pas précisément la clef d’une dérivation si éloignée. Pourtant voici comment j’imagine qu’on peut combler la distance entre le point de départ et le point d’arrivée. « Tel fait devant le papelart, dit un vieux trouvère, Qui par derrière pape lart. » Paper le lard, c’est-à-dire s’adjuger les bons morceaux par-derrière, c’est-à-dire sans que les autres s’en aperçoivent, est un tour de papelardie, et de cette papelardie il n’y a pas loin à celle de l’hypocrisie générale qui ne se borne plus à paper le lard, mais qui se revêt du masque des vertus vénérées, le tout, il est vrai, pour faire son chemin ou sa fortune, comme ce bon M. Tartuffe. En définitive, paper le lard et faire l’hypocrite sont devenus synonymes, et la plus ancienne langue s’est gaussée de la fausse dévotion, qui trompe sous un masque respecté les imbéciles et qui s’adjuge les bons morceaux.

Papillote. — Il faut vraiment admirer le joli de certaines imaginations dont l’usage est capable. La langue avait, à côté de papillon, une forme moins usitée, papillot. Au quinzième siècle, on va dénicher ce papillot et en tirer une assimilation avec le morceau de papier qui sert à envelopper les boucles de cheveux des dames avant de les friser. Celui qui l’a fait mérite toute louange pour cet ingénieux néologisme. Notez, en outre, les sens variés de papilloter, tous dérivés de ce papillon qu’une heureuse et riante imagination a logé dans la papillote.

Parole. — Où est la pathologie à dire parole ou lieu de verbe, qui eût été le mot propre ? Elle est en ce qu’il a fallu une forte méprise pour imposer au mot roman le sens qu’il a. Quand vous cherchez l’origine d’un vocable, soyez très circonspect dans vos conjectures ; hors des textes, il n’y a guère de certitude. Au moment de la naissance des langues romanes et dans les populations usant de ce que nous nommons bas latin, on se servit de parabola pour exprimer la parole. Comment la parabole en était-elle venue à un sens si détourné ? On répugnait à se servir, dans l’usage vulgaire, du mot verbum, qui avait une acception sacrée ; d’un autre côté, la parabole revenait sans cesse dans les sermons des prédicateurs. Les ignorants prirent ce mot pour eux et lui attachèrent le sens de verbum. Les ignorants firent loi, étant le grand nombre, et les savants furent obligés de dire parole comme les autres. Parabole a-t-il subi quelque dégradation en passant de l’emploi qu’il a dans le Nouveau Testament à celui que lui donne l’usage vulgaire ? Sans doute ; du moins, en le faisant descendre à un office de tous les jours, on a eu soin de le déguiser ; car ce n’est pas le premier venu qui, sous parole, reconnaît parabole.

Persifler. — Je n’inscris pas persifler dans la pathologie, parce que le simple siffler a deux ff, et que le composé persifler n’en a qu’une ; cette anomalie est bizarre, mais de peu d’importance ; je l’inscris, parce que persifler, quand on en scrute la signification, ne paraît pas un produit légitime de siffler. C’est un néologisme du dix-huitième siècle, aujourd’hui entré tout à fait dans l’usage. Rien auparavant n’en faisait prévoir la création. Eh bien ! supposons qu’il n’existe pas, et imaginons qu’un de nos contemporains, prenant le verbe siffler, y adapte la préposition latine per et donne au tout le sens de : railler quelqu’un, en lui adressant d’un air ingénu des paroles qu’il n’entend pas ou qu’il prend dans un autre sens ; ne verrons-nous pas le nouveau venu mal accueilli ? et ne s’élèvera-t-il pas des réclamations contre de telles témérités ? En effet, la signification d’une pareille composition demeure assez ambiguë. Est-ce siffler au sens de faire en sifflant une désapprobation, comme quand on dit : siffler une pièce, un acteur ? Non, cela ne peut être, car le persifleur ne siffle pas le persiflé. Il est vraisemblable qu’ici siffler a le sens de siffler un oiseau, c’est-à-dire lui apprendre un air. Le persifleur siffle le persiflé ; et celui-ci prend bon jeu, bon argent, ce que l’autre lui dit. Le cas n’aurait pas souffert de difficulté, si le néologiste avait dit permoquer, moquer à outrance. Permoquer nous choque prodigieusement ; il n’est pourtant pas plus étrange que persifler ; mais persifler est embarrassant, parce que siffler n’a pas le sens de moquer. Tout considéré, il me paraît que les gens du dix-huitième siècle, en choisissant siffler et non moquer, ont eu dans l’idée l’oiseau qu’on siffle et qui se laisse instruire comme veut celui qui le siffle.

Personne. — Personne est un exemple des mots d’assez basse origine qui montent en dignité. Il provient du latin persona, qui signifie un masque de théâtre. Que le masque ait été pris pour l’acteur même, c’est une métathèse qui s’est opérée facilement. Cela fait, notre vieille langue, s’attachant uniquement au rôle public et considérable que la persona jouait autrefois, et la purifiant de ce qu’elle avait de profane, se servit de ce mot pour signifier un ecclésiastique constitué en quelque dignité. C’est encore le sens que ce mot a dans la langue anglaise (parson), qui nous l’a emprunté avec sa métamorphose d’acception. Nous avons été moins fidèles que les Anglais à la tradition ; et, délaissant le sens que nous avions créé nous-mêmes, nous avons imposé à personne l’acception générale d’homme ou de femme quelconques. Le mot anglais, qui est le nôtre, n’a pas subi cette régression, ou plutôt n’a pas laissé percer le sens, ancien aussi, d’homme ou femme en général. En effet, cette acception se trouve dès le treizième siècle. On peut se figurer ainsi le procédé du français naissant à l’égard du latin persona : deux vues se firent jour ; l’une, peut-être la plus ancienne, s’attachant surtout aux grands personnages que le masque théâtral recouvrait, fit de ces personnes des dignitaires ecclésiastiques ; l’autre, plus générale, se borna à prendre le masque pour la personne.

Pistole, pistolet. — La pathologie, en ces deux mots visiblement identiques, est que leurs significations actuelles n’ont rien de commun. Dans les langues d’où ils dérivent, italien et espagnol, ils signifient uniquement une petite arme à feu, et pourtant, en français, ils ont l’un, le sens d’une monnaie, l’autre, celui d’un court fusil. Autrefois, en français, pistole et pistolet se dirent, comme cela devait être, de l’arme portative. Puis, la forme diminutive de pistolet suggéra l’idée de donner ce nom aux écus d’Espagne, parce qu’ils sont plus petits que les autres. Une fois la notion de monnaie introduite dans ces deux mots, l’usage les sépara, ne faisant signifier que monnaie à pistole, et qu’arme à pistolet. J’avoue qu’il ne me paraît pas que cela soit bien imaginé. L’italien et l’espagnol ne se sont pas trouvés mal d’avoir conservé à ces mots leur sens originel ; et ici nous avons fait trop facilement le sacrifice de connexions intimes.

Placer. — Place, qui vient du latin platea, place publique, est fort ancien dans la langue. Il n’en est pas de même du verbe placer. Celui-ci, à en juger par les textes, serait un néologisme de la fin du seizième siècle, néologisme fort bien accueilli par le dix-septième, qui a fait très bon usage de ce verbe et qui nous l’a légué pleinement constitué. Nul ne sait aujourd’hui quel est le hardi parleur ou écrivain qui, le premier, hasarda un verbe dérivé de place, et destiné à former un auxiliaire fort commode de mettre. Si ce verbe se créait aujourd’hui, l’Académie voudrait-elle l’accueillir dans son dictionnaire ?

Poison. — Deux genres de pathologie affectent ce mot : il n’a jamais dû être masculin, et jamais non plus il n’a dû signifier une substance vénéneuse. Poison est féminin d’origine ; car il vient du latin potionem ; toute l’ancienne langue lui a donné constamment ce genre ; le peuple est fidèle à la tradition, et il dit la poison, au scandale des lettrés qui lui reprochent son solécisme, et auxquels il serait bien en droit de reprocher le leur. C’est avec le dix-septième siècle que le masculin commence. Pourquoi cet étrange changement de genre ? On n’en connaît pas les circonstances, et on ne se l’explique guère, à moins de supposer que poisson, voisin de poison par la forme, l’a attiré à soi et l’a condamné au solécisme. Mais là n’est pas la seule particularité que ce mot présente ; il n’a aucunement, par lui-même, le sens de venin ; et longtemps la langue ne s’en est servi qu’en son sens étymologique de boisson. Toutefois, il n’est pas rare que la signification d’un mot, de générale qu’elle est d’abord, devienne spéciale ; c’est ainsi que, dans l’ancienne langue, enherber, qui proprement ne signifie que faire prendre des herbes, avait reçu le sens de faire prendre des herbes malfaisantes, d’empoisonner. Semblablement la poison, qui n’était qu’une boisson, a fini par ne plus signifier qu’une sorte de boisson, une boisson où une substance toxique a été mêlée. Puis, le sens de toxique empiétant constamment, l’idée de boisson a disparu de poison ; et ce nom s’est appliqué à toute substance, solide ou liquide, qui, introduite dans le corps vivant, y porte le trouble et la désorganisation.

Potence. — Pour montrer la pathologie de ce mot, je suppose que le français soit aussi peu connu que l’est le zend, et qu’un érudit, recherchant dans un texte le sens de ce mot, procède comme on fait dans le zend là où les documents sont absents, par voie d’étymologie ; il trouvera, avec toute raison, que potence veut dire puissance. Nous voilà bien loin du sens de gibet qu’a le mot. Comment faire pour le retrouver ? Suivons la filière que l’usage a suivie, filière capricieuse sans doute, mais réelle pourtant. L’ancien français, se prévalant de l’idée de force et de soutien qui est dans potence, s’en servit pour désigner un bâton qui soutient, une béquille qui aide à marcher. Maintenant, pour passer au sens de gibet, on change de point de vue ; ce n’est point une idée, c’est une forme qui détermine la nouvelle acception, et le gibet, avec sa pièce de bois droite et sa pièce transversale, est comparé à une béquille. Il faut laisser la responsabilité de tout cela à l’usage, qui, ayant gibet, n’avait pas besoin de faire tant d’efforts pour s’engager dans un bizarre détour de significations.

Poulaine. — Ceci est un exemple de ce que je nomme la dégradation des mots. Au quatorzième siècle, la mode voulait que les souliers fussent relevés en une pointe d’autant plus grande que la dignité de la personne était plus haute ; cette pointe était dite poulaine, parce qu’elle était faite d’une peau nommée poulaine, et poulaine, en notre vieille langue, signifiait Pologne et de Pologne. Comme on voit, rien n’était mieux porté. Sa chute a été profonde en passant dans le langage des marins ; ils désignent ainsi dans les navires une saillie en planches située à l’avant, sur laquelle l’équipage vient laver son linge et qui contient aussi les latrines. Tout ce que le mot avait d’aristocratique a disparu en cet usage vil ; il n’y est resté que la forme en pointe, en saillie.

Préalable. — « Nous n’avons guère de plus mauvais mot en notre langue », dit Vaugelas, qui ajoute qu’un grand prince ne pouvait jamais l’entendre sans froncer le sourcil, choqué de ce que allable entrait dans cette composition pour qui doit aller[1]. Ce grand prince avait bien raison ; mais que voulez-vous ? Ce malencontreux néologisme avait pour lui la prescription. Il paraît avoir été forgé dans le courant du quinzième siècle ; du moins on trouve à cette date préalablement. Le seizième siècle s’en sert couramment. Il est visible que ce néologisme a été fait tout d’une pièce, je veux dire qu’il n’existait point d’adjectif allable, auquel on aurait ajouté pré. De cette façon, préalable, formé d’un verbe supposé préaller, est moins choquant qu’un adjectif allable, tiré d’aller contre toute syntaxe.


  1. Animé d’une indignation semblable, Royer-Collard avait déclaré qu’il se retirerait de l’Académie française, si cette compagnie admettait en son dictionnaire le verbe baser.