Pathologie verbale ou lésions de certains mots dans le cours de l’usage/T

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Tancer. — Tancer relève, à un double titre, de la pathologie : d’abord il a, dès l’origine, deux significations opposées, ce qui semble contradictoire ; puis il a subi une dégradation et, du meilleur style où il figurait, il a passé au rang de terme familier. Les deux sens opposés, tous deux usités concurremment, sont ceux de défendre et attaquer, de protéger et malmener. On explique cela, parce que le latin fictif tentiare, dont vient tancer, contient le radical tentus, de tenere, lequel peut se prêter à la double signification. Mais il n’en est pas moins étrange que les Romans, qui créèrent ce vocable, aient assez hésité sur le sens à lui attribuer pour aller les uns vers la protection et les autres vers l’attaque. C’est un phénomène mental peu sain qu’il n’est pas inutile de signaler. Durant le douzième siècle et le treizième, les deux acceptions vécurent côte à côte. Mais on se lassa de l’équivoque qui était ainsi entretenue. Le sens de protéger tomba en désuétude ; celui d’attaquer, malmener, prit le dessus. Enfin, par une dernière mutation, la langue moderne en fit un synonyme de gronder, malmener en paroles.

Tante. — Tante, avec sont t mis en tête du mot, est un cas de monstruosité linguistique. La forme ancienne est ante, dont la légitimité ne peut être sujette à aucun doute ; car ante représente exactement le latin amita, avec l’accent sur a. Mais tandis que la pathologie dans les mots ne les atteint que postérieurement et après une existence plus ou moins longue, ici l’altération remonte fort haut. On n’a que des conjectures (qu’on peut voir dans mon dictionnaire) sur l’introduction de ce t parasite, qui déforme le mot. Ce fut un malin destin qui donna le triomphe au déformé sur le bien conformé ; car c’est toujours un mal quand les étymologies se troublent et que des excroissances défigurent les linéaments réguliers d’un mot bien dérivé.

Tapinois. — Un mot est lésé et montre des signes de pathologie, quand il perd son office général, et que, mutilé dans son expansion, il ne peut plus sortir du confinement où le mal l’a jeté. Au seizième et au dix-septième siècle tapinois était un adjectif ou un substantif qui s’employaient dans le langage courant : une fine tapinoise, un larcin tapinois. La langue moderne a rejeté l’adjectif ou le substantif, et n’a gardé qu’une locution adverbiale, de laquelle il n’est plus possible de faire sortir tapinois : en tapinois. C’est certainement un dommage ; il n’est pas bon pour la flexibilité et la netteté du langage d’immobiliser ainsi des termes qui méritaient de demeurer dans le langage commun. Gaspiller ce qu’on a ne vaut pas mieux dans l’économie des langues que dans celle des ménages.

Targuer. — Targuer est entaché d’une faute contre la dérivation ; il devrait être targer et non targuer ; car il provient de targe ; peut-être les formes de la langue d’oc targa, targar, ont-elles déterminé cette altération. De plus, il a subi un rétrécissement pathologique, quand de verbe à conjugaison libre il est devenu un verbe uniquement réfléchi ; les anciens textes usent de l’actif targer ou targuer au sens de couvrir, protéger. Jusqu’à la fin du seizième siècle se targer (se targuer) conserve la signification propre de se couvrir d’une targe, et, figurément, de se défendre, se protéger. Mais, au dix-septième siècle, la signification se hausse d’un cran dans la voie de la métaphore, et se targuer n’a plus que l’acception de se prévaloir, tirer avantage. Il est dommage que ce verbe, tout en prenant sa nouvelle signification, n’ait pas conservé la propre et primitive. Les langues, en agissant comme a fait ici la française, s’appauvrissent de gaieté de cœur.

Teint. — Le teint et la teinte sont deux substantifs, l’un masculin, l’autre féminin, qui représentent le participe passé du verbe teindre. Mais, tandis que la teinte s’applique à toutes les couleurs que la teinture peut donner, le teint subit un rétrécissement d’acception et désigne uniquement le coloris du visage ; et même, en un certain emploi absolu, le teint est la teinte rosée de la peau de la face. Le teint est ou plutôt a été un mot nouveau, car il paraît être un néologisme créé par le seizième siècle. Du moins on ne le trouve pas dans les textes antérieurs à cette époque. Toutefois il faut dire que la transformation du participe teint, au sens spécial d’une certaine manière d’être du visage quant à la couleur, a été aidée par l’emploi qu’en faisaient les anciens écrivains en parlant des variations de couleur que la face pouvait présenter. Ainsi, quand on lit dans Thomas martyr, v. 330 :

De maltalent e d’ire e tainz e tressués,

et dans le Romancero, p. 16 :

Fille, com ceste amour vous a palie et tainte,

on est bien près de l’acception du seizième siècle et de la nôtre.

Tempérer, tremper. — C’est un accident qu’un même verbe latin temperare produise deux verbes français, tremper et tempérer ; et cet accident est dû à ce que, l’ancienne langue ayant formé régulièrement de temperare (avec l’e bref) temprer et, par métathèse de l’r, tremper, la langue plus moderne tira crûment tempérer du mot latin. Cela fit deux vocables, l’un organique, l’autre inorganique, au point de vue de la formation ; mais, la faute une fois admise par l’usage, tempérer prit une place que tremper ne lui avait aucunement ôtée ; car l’ancienne langue avait spécialisé singulièrement le sens du verbe latin ; dans mélanger, allier, combiner qu’il signifie, elle n’avait considéré que le mélange avec l’eau, que l’idée de mouiller.

Trépas, trépasser. — Quand un mot, perdant sa signification propre et générale, passe à une signification toute restreinte, d’où il n’est plus possible de le déplacer, c’est qu’il a reçu une atteinte de pathologie. Trépas et trépasser, conformément à leur composition (tres, représentant le latin trans, et passer), ne signifiaient dans l’ancienne langue que passage au delà, passer au delà. Par une métaphore très facile et très bonne, on disait couramment trespasser de vie à mort, trespasser de ce siècle. C’était de cette façon qu’on exprimait la fin de notre existence. Une fois cette locution bien établie dans l’usage, il fut possible de supprimer ce qui caractérisait ce mode de passage, et trépas et trépasser furent employés absolument, sans faire naître aucune ambiguïté. La transition se voit dans des exemples comme celui-ci, emprunté à Jean de Meung :

Non morurent, ains trespasserent
Car de ceste vie passerent
A celle où l’en [l’on] ne puet mourir.

Ici trespasserent joue sur le sens de passer au delà et de mourir. Jusque-là rien à objecter, et de telles ellipses sont conformes aux habitudes des langues. Mais ce qui doit être blâmé, c’est qu’en même temps qu’on donnait à trespasser le sens absolu de mourir, on ne lui ait pas conservé le sens originel de passer au delà. Il faudrait que néologisme n’impliquât pas destruction. On remarquera que, tandis que trépas est du style élevé, trépasser a subi la dégradation qui affecte souvent les mots archaïques ; il n’est pas du haut style et n’a plus que peu d’emploi.

Tromper. — Plus d’un accident a frappé ce mot. D’abord il est neutre d’origine, et ce n’est qu’en le dénaturant qu’on en a fait un verbe actif. Puis, il est aussi éloigné qu’il est possible de la signification que l’usage moderne lui a infligée. La très ancienne langue ne connaissait en cette acception que decevoir, du latin decipere, qui avait aussi donné l’infinitif deçoivre, par la règle des accents. C’est seulement au quatorzième siècle que tromper prit le sens qu’il a aujourd’hui. La formation de cet ancien néologisme est curieuse. Tromper ne signifiait originairement que jouer de la trompe ou trompette. Par la faculté qu’on avait de rendre réfléchis les verbes neutres, on a dit, dans ce même sens de jouer de la trompe, se tromper, comme se dormir, s’écrier, etc., dont les uns ne sont plus usités et dont les autres sont restés dans l’usage. Dès lors il a été facile de passer à une métaphore où se tromper de quelqu’un signifie se jouer de lui. C’est ce qui fut fait, et les plus anciens exemples n’ont que cette forme. Une fois ce sens bien établi, et les verbes réfléchis neutres tendant à disparaître, se tromper devint tromper, pris d’abord neutralement, puis activement. Qui aurait imaginé, avant l’exemple mis sous les yeux du lecteur, que la trompette entrerait dans la composition du vocable destiné à se substituer à décevoir dans le parler courant ?