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Poètes de l’Allemagne : Henri Heine/01

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POÈTES ALLEMANDS.

i.


HENRI HEINE.


ire partie.


Dormez-vous, ou veillez-vous, ma sœur ? c’est ce que nous sommes toujours tentés en France de demander à l’Allemagne. S’est-elle assoupie cette fois pour cent ans dans sa forêt, cette belle au bois dormant, que personne n’en a plus de nouvelles ? n’a-t-elle plus de noms à nous apprendre, plus de rêves, plus de fantômes à ses balcons, plus de systèmes, plus de poèmes, plus de chants à murmurer à l’oreille de la vieille société qui se file son linceul ? Pendant que la France, cette bonne ouvrière, faisait sa rude tâche dans la paix et dans la guerre, sans prendre une heure de répit, pendant qu’elle élevait et renversait, et pétrissait son argile dans son sang et dans ses larmes, au loin, surtout en Allemagne, le chœur des poètes ne s’était jamais tu. Pour la désennuyer, il lui arrivait de loin à loin, à la fin de sa journée, une humide brise toute chargée de ces chants. Quand ses peuples sapaient les peuples, qu’ils creusaient avec leurs pics sous les trônes, qu’ils chariaient les couronnes, il y avait toujours eu l’harmonie éloignée de ces littératures étrangères qui nous arrivait à nous, pauvres travailleurs sans salaire, et nous redonnait courage. Ces noms inconnus nous faisaient relever la tête, et nous voyions bien par là que la tâche n’était pas finie. Une fois ce fut Ossian, et celui qui s’en réjouit le plus s’appelait Napoléon. Une autre fois, à la fin d’une longue journée, ce fut Schiller ; et puis Goëthe, quand nous l’eûmes encore mieux gagné ; et par un autre soir, Byron ; et puis quand décidément, sous la restauration, nous pliâmes sous notre faix, les rêves empourprés de Jean-Paul et d’Hoffmann qui s’allumèrent et flambèrent à notre lampe. Chacun de ces noms nouveaux était comme l’invasion d’une idée qui descendait de sa montagne en se laissant glisser sur son bouclier. Quelque temps nous pûmes croire que cette invasion n’aurait pas de fin ; et pour ma part, je me rappelle que bien jeune, quand je passai la frontière, du côté de la Forêt Noire, je m’attendais à trouver sous chaque arbre et sous chaque buisson du nord, une idée tout armée de pied en cap, que je me figurais le casque en tête, assise sur l’herbe et prête à émigrer. Auprès de combien de sources ai-je passé des heures sans fin, à attendre quelque chose qui ressemblât au moins de loin à l’Ondine de la romance du pêcheur ! Je déclare n’être jamais entré en ce temps-là dans la maison d’un ministre protestant (et j’en connaissais beaucoup alors), et ne m’être jamais assis sous les marronniers de la cour sans avoir retrouvé aussitôt dans les membres de sa famille la Louise de Voss, Werther, Hermann et Dorothée. Sous les amandiers en fleurs du Necker, je n’ai jamais entendu une voix de fille m’appeler par mon nom que je n’aie reconnu, sans me tromper jamais, Marguerite, Claire, Mignon, et surtout là bas, à ses joues si pâles, Lénore de la ballade de Burger. Tous ces rêves poétiques vivaient réellement pour moi. Je les croyais réunis en nombres inépuisables dans chaque village de l’Odenwald ; et je ne frappais pas à une porte de la Bergstrasse sans penser que c’était là une de ces portes d’ivoire d’où le poète faisait sortir à son heure les songes qui remplissaient alors le monde.

Encore une fois, aujourd’hui, en est-ce fait vraiment ? le Nord nous a-t-il envoyé tous ses rêves ? ne recèle-t-il plus dans son ombre un seul nom, plus un seul songe, plus un fantôme d’amour ? Est-il sûr qu’il ne passera plus sur notre route une de ces gloires lumineuses, un de ces voyageurs qui ne touchaient pas la terre, et qui s’appelaient Scott, Byron, et qui nous apportaient à boire leur verre plein des larmes d’un autre climat ? Cela est-il sûr ? ou bien est-ce un signe seulement qu’il est temps pour nous de ne plus compter que sur nous-mêmes, que nous n’aurons plus d’abri pour nos rêves, hors ceux que nous nous bâtirons nous-mêmes, qu’il faut vivre désormais de notre substance à nous, et que le monde est déjà las de nous prêter ses ombres ?

Si je regarde du côté de l’Allemagne, la tristesse me saisit au cœur, et l’envie me prend de quitter déjà la plume ; car voilà ce grand pays, celui de la foi et de l’amour, devenu à son tour le pays du doute et de la colère. Ce serait une longue et cruelle histoire que celle du doute chez un peuple que La Divinité a si bien rassasié d’elle-même qu’il n’en veut plus goûter, et où le mysticisme aboutit au même endroit que chez nous le scepticisme. Ce serait une chose à montrer que ses efforts pour se retenir dans sa chute, et pour flotter encore quelque peu dans ses croyances ondulatoires avant de se noyer sans retour. Les mêmes combats que son Luther a soutenus pendant ses insomnies, la tête sur son chevet, criant, pleurant, soupirant, haletant, l’Allemagne les a, à son tour, endurés toute seule dans son lit, sous ses rideaux, dans cette longue insomnie de gloire qui commence par Frédéric, et finit par Goëthe ; car ce n’est pas en une heure qu’elle est venue où nous en sommes. Avant d’arriver à l’indifférence de tous les cultes, elle a essayé de tous. Elle a offert à toute chose son adoration ; et dans cette chute du ciel sur terre, tout lui a manqué sous la main et a croulé avec elle. Quand la lettre a chancelé, elle s’est réfugiée dans l’esprit, et l’esprit tout ruiné de mysticisme a fléchi à son tour. Là où la foi manquait, elle s’est mise à adorer la philosophie, c’était le temps de Fichte et de Schelling, et puis ce terrain miné a croulé dans le nihilisme de Hegel, et il a fallu se faire un autre dieu. Il y a eu aussi un temps où le patriotisme servait de religion, où l’on priait dans la bataille, où la foi se retrempait dans le sang, où le Te Deum de Leipsick montait sans peur dans sa cathédrale de fumée et de bruit ; et cette foi, la plus facile à garder, s’est dissipée à son tour avec la fumée des bivouacs. Restait au moins le culte de l’art. Celui-là avait toujours conservé son église. Mais Goëthe, le dieu qu’elle adorait, l’a détruite lui-même. Ainsi l’Allemagne est descendue dans le doute avec la même conscience qu’elle avait mise à monter dans la foi. Ce n’est point comme d’autres, par une chute d’un jour irrémédiable et subite, mais par une infinité de chutes et de courbes toutes formulées d’avance. Je la vois qui descend processionnellement dans le néant et scientifiquement dans le doute. Ses cathédrales à elles sont usées, non par le temps, mais par la prière et par les genoux des hommes. Elle leur met déjà au front le bandeau du mysticisme, comme aux mortes on leur attache à la tête des fleurs d’hiver. Ainsi, par une autre voie, elle est arrivée au point où le monde l’attendait. Et à présent sous des langues et des noms différens, l’Europe entière peut se vanter de vivre sous le même toit, c’est-à-dire dans le même vide ; et les voilà désormais toutes trois assises par terre, comme dans le Richard de Shakspeare, ces trois reines du monde moderne, la France, l’Allemagne, l’Angleterre, toutes trois tombées par des chemins différens du même trône de religion au même néant, de la même foi au même doute, du même ciel à la même terre, toutes trois s’entreregardant l’une l’autre, à moitié hébétées, sans leur Dieu accoutumé, elles si différentes de destinées, si semblables de misère, et prêtes à ricaner jusqu’au mourir de ce commun désappointement dans l’infini.

En France et en Angleterre, le doute a poussé son cri éclatant par Voltaire et Byron. C’est une étude que de rechercher comment il s’y est pris dans la littérature allemande pour se faire peu à peu son lit et sa demeure. Les mêmes déguisemens que les ames prenaient vis-à-vis d’elles-mêmes, la poésie les a subis ; et ce n’est qu’après bien des essais et des restrictions sans nombre que le mot a été prononcé. Il est arrivé de là que l’on n’a point connu ce déchirement subit qui a arraché ailleurs de si étonnantes plaintes. Le nœud des croyances a été lentement dénoué ; on tenait là en réserve des baumes pour chaque plaie. Il y avait une consolation pour chaque renoncement ; le cœur n’était point brisé d’un coup ; mais lentement dépouillé, et mis à nu et endormi. Sans compter mille distractions et des fantaisies de secte sans nombre qui lui cachaient sa détresse. La poésie, d’ailleurs, n’était pas un luxe dont on pût se passer. Elle se donnait pour la religion qu’elle avait remplacée ; et elle imitait en effet à s’y méprendre son air et ses rigueurs. L’église était tombée, mais on avait gardé l’hymne. Novalis chantait dans la nuit ; et le moyen alors de croire à une ruine quand la voix qui l’habitait était encore si mélodieuse et si jeune ? C’est ainsi que, remplaçant toujours la foi par la poésie, et l’idée par l’image, et le dieu par son ombre, l’Allemagne a pu sans secousse endormir son passé sur ses genoux et l’emmailloter dans la mort, ce vieil enfant, sans qu’il se réveillât. Toute la question est de savoir, lorsqu’elle viendra à reconnaître que ce qu’elle adore est cendre de ce qu’elle adorait, si ce sera un cri de détresse, ou si plutôt elle ne se sera pas ainsi mieux que nous apprivoisée au néant.

Voyez déjà comme elle s’y prend ! Au fond, ses deux religions, le protestantisme et le catholicisme, s’entr’aident l’une l’autre à mieux périr. Elles se prêtent l’une l’autre leurs doutes, leur foi, leurs églises, leurs berceaux, leurs tombeaux. Sous le même toit elles naissent, elles vivent, elles prient, elles meurent. Elles mêlent ensemble leurs poisons dans le même calice. Elles ont même croix, même linceul. Et quand leur haine par hasard se rallume, elles disent à la raison humaine avant d’en venir aux mains, le mot des gladiateurs à l’empereur : Ceux qui vont mourir te saluent !


Ce caractère de conciliation dans la mort n’a jamais mieux paru que dans Goëthe. Voilà un homme qui enferme en lui toutes les incertitudes de l’homme moderne et qui n’en laisse rien paraître. Il n’attaque rien, il ne défend rien. Il traite toutes les croyances et tous les enthousiasmes comme ces momies qu’Aristote recevait d’Asie, et qu’il classait dans son académie. Lui aussi, dans son église, il classe tous les cultes et met tous ces morts face à face l’un de l’autre. L’infinité du doute se cache en lui sous l’infinité de la foi. C’est en apparence tout le contraire de Voltaire, le même mot au fond. Il n’exclut rien, lui. Il admet jusqu’au moindre fantôme ; et cette universalité de croyances est en même temps l’universalité du scepticisme, et cette affirmation sans borne l’absolue négation. Voltaire était l’analyse ; lui, il est la synthèse du néant ; c’est le lieu où leur pensée se joint, et il valait bien la peine, vraiment, que ces deux noms et les deux peuples auxquels ils se rapportent se fissent si long-temps la guerre pour si bien s’entendre en cet endroit. Car Goëthe n’a pas appris seulement à l’Allemagne à se connaître elle-même. Il lui a fait connaître tout ce présent qui hurlait autour d’elle. Il l’a jetée, toute seule, sur le chemin des révolutions modernes. Il lui a révélé son doute, dont elle voulait douter encore. Il a divulgué le secret de sa foi chancelante, qu’elle aurait encore caché si bien aux autres dans sa retraite mystique. Comme le méchant esprit, il a dit tout haut dans l’église à cette Marguerite agenouillée, le jour du Dies irae : T’en souviens-tu, Marguerite, quand tu croyais ce que tes lèvres murmurent, et ce que ton cœur désire ? Quand ton Luther ne t’avait pas encore trompée, et que jeune et blonde comme ton espérance, et toute au Christ enfant, tu priais, soir et matin, en faisant ta cathédrale de Cologne ? C’est là ce qu’il lui a dit, lui, de mille façons, tant en prose qu’en vers, et ce que le monde a entendu. Depuis ce jour, elle est entrée dans la grande société des nations sceptiques. Elle est sortie de son pur cénacle, et la voilà à son tour dans la mêlée du siècle. Bien des voix, sans doute, se sont élevées pour réclamer contre le grand poète. Bien des efforts ont été faits par elle pour retourner en arrière dans son passé. Mais tout est inutile. Il faut avancer, n’importe vers quelle chute. Elle a mis le pied hors de ses croyances ; elle n’y rentrera pas. L’esprit moderne l’a saisie. Il l’entraîne là où nous nous poussons l’un l’autre. C’est le noir chevalier qui a enlevé sa Lénore. Terre ou ciel, triomphe ou ruine, ou vie ou mort, il faut à présent, jusqu’au bout et sans tourner la tête, qu’elle se laisse emporter par ce froid génie du siècle vers l’endroit où nous la devançons.

Goëthe avait révélé à l’Allemagne le doute qu’elle voulait se cacher ; mais cette révélation n’eut long temps qu’un sens personnel. On s’obstinait à voir là l’état intérieur d’une ame et non la confession d’un peuple. On accusait le poète, on absolvait le pays. Il fallait bien du temps encore et de rudes secousses pour faire l’aveu que l’homme, ici, c’était la nation tout entière. L’école critique des Schlegel s’entendit à merveille à déguiser le mal et à l’assoupir à sa surface. Ils endormirent, à proprement parler, l’Allemagne d’un sommeil magnétique, pendant lequel passèrent autour d’elle l’invasion, les révolutions, et tout le bruit des éperons de Napoléon sans lui tirer un soupir. Pendant ce rêve de quinze années, tout l’effort de ce pays fut de se détacher du présent, et de détourner la tête de sa blessure saignante ; tous les temps furent essayés et parcourus, hors celui où l’on vivait. Ce fut, mais sous des formes originales, quelque chose de semblable au mouvement de la France sous la Restauration. La vie publique latente, et morte en apparence, une littérature résignée et mystique, la poésie prenant le voile, et se coupant ses longs cheveux, un complet renoncement à tout ce qui avait été du monde, une façon particulière de ruminer ses souvenirs, et de les interrompre à l’endroit où ils deviendraient amers, des regrets, du mystère, point d’espérances ni de bruyante popularité ; à tout prendre une manière aussi de se créer une liberté dans la gloire, et de passer triomphalement sous les fourches caudines. Les poètes s’en allaient alors au cloître avec Werner, ou au moins ils se convertissaient avec Stolberg, F. Schlegel et Adam Muller. Celui qui resta à la porte de cette petite église, et le seul dont l’engagement avec le monde ne parut pas brisé, fut Louis Tieck. Il conserva, lui, tout juste assez de doute pour railler des fantômes ; il persifla des ombres, et crut laisser en paix la vie. Tout le temps, il joua avec le scepticisme, sans songer que le nain deviendrait le géant, et que les griffes et les dents croîtraient un jour au monstre. Ce fut lui qui l’allécha le mieux. Il l’habilla de peau d’âne, et lui mit, pour marcher dans la forêt des espérances humaines, les bottes de sept lieues des contes de fées. Au sein du vieil art germanique, il introduisit le persiflage ; et parce qu’il l’avait enveloppé de candeur, il crut qu’il en était le maître, que le sourire ne dépasserait pas les lèvres, que l’esprit ainsi muselé ne se déchaînerait pas, et que le cœur au moins n’en saignerait jamais ; et c’était déjà en soi, pourtant, une ironie assez amère, pendant que la terre tremblait du bruit de la convention et de Napoléon, que tout ce peuple enivré de la coupe de la table d’Arthus, et que cette poésie carlovingienne, et ces sylphes, et ces rêves, et ces fées imprévoyantes, qui, si on les eût regardées de près, auraient secoué de leurs ailes la poussière de Iéna, de Wagram et d’Austerlitz.

Il y eut alors un homme qui fit ouvertement une plaie bien plus profonde au cœur des croyances et, en voulant tout le contraire, en avança beaucoup la ruine. Cet homme-là, c’est le paysan Voss, qui se rua en véritable anabaptiste contre le principe sur lequel vivait alors toute la pensée allemande. Il n’attaqua pas en face la philosophie idéaliste de son époque, ses coups ne portèrent pas si haut ; mais il alla la poursuivre avec acharnement dans ses applications à la science de l’antiquité. Il ne voyait pas, l’aveugle, qu’en détruisant le principe du symbole, il détruisait en même temps toute la vie allemande. Il y eut un moment où ce pacifique pays ne retentit que de ses imprécations contre les fauteurs du symbolisme. Volontiers il eût fait de tous ces monstres un unique bûcher ; et il déchaîna en effet plus d’une émeute, au nom du Bacchus indien, contre mon très honorable et très paisible maître, le docteur Frédéric Creuzer. Cet homme apportait dans la science une verdeur de passions qui, ailleurs, ne se trouve que dans la fièvre des assemblées politiques. C’est qu’au fond, sous cet appareil scolastique, la question était grande et imminente ; et c’était du présent qu’il s’agissait dans ce passé de trois mille ans. L’instinct révolutionnaire se glissait sans le savoir sous ce masque d’antiquité ; et le vieux Voss, tout en maudissant la France, introduisait le xviiie siècle tout armé dans sa Troie pédantesque. C’était la lutte du protestantisme et du catholicisme qui se retrouvaient tous deux sur le terrain de la science, et vidaient là leur dernière querelle. Ce grand monument de l’érudition allemande où chaque rêve avait trouvé sa place, ces superstitions du génie qui décoraient tout cet ensemble, comme un peuple de statues dans leurs niches, cette poésie plus vraie que l’histoire, il brisa tout cela, le serf révolté. Il ne laissa pas une idée debout sans lui rompre sa visière. Autant qu’il put, il fit de la science allemande, une science comme toutes les autres, nue, visible, mesurable, sans pressentiment, sans mystères, sans divination, une vraie science et non plus une religion, un temple protestant et non plus une basilique aux mille voix. Il ôtait au passé sa poésie, et il ne voyait pas qu’avec cela il tuait le présent. Il ne sentait pas que le génie de son pays est frère du génie platonicien, et que ruiner Alexandrie c’était ruiner l’Allemagne. Il voulait les vieilles mœurs, et il n’en voulait plus la foi ; il ne sentait pas que les cathédrales qui servent d’abris au protestantisme ont leurs fondemens posés sur les basiliques grecques, et les basiliques sur les temples, et les temples de Grèce sur ceux d’Orient, et que l’on ne peut pas toucher à l’une de ces assises sans que l’édifice infini de la foi humaine ne s’écroule en même temps. Il n’avait ni paix ni cesse qu’il n’eût rongé ces fondemens primitifs ; et il ne voyait pas sur sa tête les cathédrales qui se penchaient et tremblottaient comme des mâts de vaisseau dans l’orage, et menaçaient de l’écraser, lui et son méthodisme, sous leurs ruines. Et quand il avait décimé à son aise l’imagination allemande et mis au ban toute chimère, il se retirait en paix dans son idylle de Louise, et il vivait là en repos et sans remords, parmi ses longs hexamètres tout parfumés de fleurs de tilleul, sans s’inquiéter de rien, l’aveugle puritain qu’il était.

Le mal ne s’arrêtait pas là pourtant ; il gagnait la philosophie, et par elle il entrait décidément au cœur de l’Allemagne. La philosophie de la nature, cette aventureuse qui avait jusque-là mené toutes les destinées de ce pays, ne se sentait plus le cœur d’avancer. Après ses tentatives, n’en pouvant plus et défaillante, elle rentrait toute confuse dans le cercle du catholicisme et n’en voulait plus sortir. L’idéalisme de Schelling se sentait périr et demandait à se faire absoudre par le dogme. Une science mourante, une foi mourante, mises ensemble, et qui cherchent à se ranimer l’une l’autre ! Encore une fois l’histoire d’Héloïse et d’Abeilard qui s’embrassent dans leurs tombeaux. Il y a là encore à présent, à Munich, un héroïque effort, et tout semblable à celui de M. de Lamennais pour retenir la vie. Baader, Goerres, font la veillée du catholicisme et se consument à ranimer ce souffle. Ce n’est plus une religion, ce n’est plus une philosophie, ce n’est plus une poésie ; c’est le débris de tout cela ensemble, une science sans nom, une foi sans nom, une poussière divine. Pour cette poussière, creusez un grand tombeau ; il faut qu’il y puisse entrer sans gêne toutes les espérances, et les chimères, et les rêves, et le bonheur aussi de la vieille Allemagne.

Au nord, la philosophie de Hegel est morte aussi avec son chef, ou du moins elle s’absorbe dans la science sociale, comme au midi la philosophie de Schelling s’absorbe dans la religion. C’est un grand symbole que la disparition de ces tribuns de l’idéalisme qui ameutaient tout ce peuple autour de l’infini. Ils l’ont mené trente ans sur le mont Aventin du spiritualisme ; et à présent, il crie, lui, qu’il a faim et soif du monde réel, et il ne sait que faire pour y redescendre assez vite.

Dans cette invisible dissolution, les sectes prennent peu à peu la place de la religion, et les maximes celle de la morale. Sous mille noms, piétisme, méthodisme, le froid avance et s’insinue partout. À mesure que l’Allemagne se fait plus sensuelle, il se forme des codes de fastueuse austérité. Dans son premier étonnement, tout lui fait scandale. Elle a quitté la grande voie de l’innocence antique ; elle est entrée dans les détours du scrupule. La pauvre Ève se couvre trop tard de feuillages ; son passé n’en est pas moins condamné. Ce qui faisait le charme de ce pays entre tous les autres, la confiance, la sérénité, du reste d’incrédulité au mal, disparaît chaque jour. Un dur casuisme se met à la place de tout cela, et prétend lui seul, à force de maximes, tenir tête à la ruine. Plus convaincu que le cant anglais, il trouble jusqu’à la mort les ames vierges, dont ce pays est encore plein. Il les vieillit en un jour, et rien ne manifeste mieux le démembrement des anciennes croyances que ces fantômes de secte qui surgissent ainsi par intervalle dans la conscience publique.

Tous ces symptômes, il faut le dire, se sont long-temps dissimulés sous l’effervescence qui a suivi les guerres de l’indépendance. Les espérances infinies qui se montrèrent vers ce temps-là couvrirent bien des désenchantemens commencés et des pertes cuisantes. Les peuples et les rois s’étaient embrassés dans le sang. On s’était fait les uns aux autres mille sermens, et l’ancienne foi allemande reparut pour un moment. Uhland fut le poète de cette alliance. On crut quelque temps qu’il n’y avait qu’à essuyer ses yeux, et que cette larme du doute qui avait semblé si amère ne reviendrait jamais. Partout se remontra dans les œuvres d’art la figure de l’Allemagne au moyen-âge, blonde et sereine, seulement un peu attristée par cette sourde plaie que l’on pensait guérie. Et je ne sais pas si encore à présent ces imprévoyans poètes de la Souabe et de tout le midi ne continuent pas là l’incorrigible lignée des Trouvères.

Tout est bien changé pourtant. Les rois ont eu un moment en leur pouvoir, la foi, la vertu, la religion de l’Allemagne. Quand tout périssait et qu’elle ne trouvait plus que cendre dans sa meilleure certitude, elle leur a mis dans la main sa dernière espérance. Dans leurs coupes vermoulues, elle a versé sa dernière chimère, et elle leur a dit : Buvez-en avec moi. Quand sa philosophie l’a laissée en chemin, elle s’est mise à leur école ; et cette candeur ne les a point touchés, et ils ont eu le cœur de frapper sur ce peuple, comme sur un autre peuple. Ils ont brisé cette espérance ; ils ont rejeté cette chimère. Ils n’ont point fait de différence de cette nation et d’une autre nation. Oh ! c’est là une iniquité, je vous jure ; car ce ne sont pas seulement comme chez nous des couronnes ou des trônes qu’ils mettaient en péril, mais la vieille foi, mais le Christ tout vivant dans les cœurs, mais la Providence dont ils étaient l’image dans ces ames crédules ; mais la vie du serment encore intacte, mais les morts et les anges adorés, mais le ciel et l’enfer chrétiens pris à témoin. Ce n’était pas seulement des sceptres qu’ils brisaient, mais des idées qu’ils foulaient, mais des religions qu’ils étouffaient, et un monde entier de pensées, de traditions, de prières et de vœux, suspendu à leur parole, et qui croulait avec elle.

C’en était fait, il fallait bien le reconnaître. On avait cru que si les rois guérissaient au moyen-âge par l’imposition des mains l’infirmité du corps, ils sauraient maintenant guérir l’incurable infirmité des ames ; et tout le contraire, on ne rapportait de ce contact que des cœurs meurtris et des espérances évanouies. Force était de changer de langage et d’extase. Les ballades se nourrirent de fiel, et les sonnets d’absinthe. Quand, au quinzième siècle, l’esprit allemand avait achevé sa cathédrale de Strasbourg ; il avait sculpté au sommet une figure satanique pour railler de là haut tout l’édifice. C’était un ricanement d’enfer qui tombait de ce balcon sur les vierges de pierre, sur les colonnes et sur les colonnettes, sur les saints dans leurs niches, sur le pavé et sur l’autel, et sur toute cette impuissance du culte et de la foi humaine. À son tour, la poésie en fit autant. Elle monta au dernier échelon de l’idéalisme allemand, et se mit à son aise à railler tout ce qu’elle avait aimé, à aimer tout ce qu’elle avait haï, à chanter avec Heine, comme le derviche au haut du minaret, la dernière heure, l’heure de minuit de ce jour de mille ans du génie germanique. Cette fois l’ironie ne se déguisait plus. Elle se tenait tête levée ; elle sifflait en plein air.

Sous leur forme insouciante et frivole, les poésies de Heine dont je viens de prononcer le nom ont en effet un vrai sens social. Il y a trente ans, on les eût réputées impossibles, et les imaginations vierges de ce temps-là n’auraient jamais supporté leur cruelle morsure. Il y a là telles petites chansons de dix vers qui portent innocemment dans leurs corolles, car ce sont de vraies roses des bois, un venin qu’il a fallu trois siècles au moins pour distiller à ce point. Ce sont des fleurs charmantes, ouvragées et peintes avec l’ancienne habileté de l’art tudesque et qui toutes dardent un aiguillon de basilic. Il y a là des sonnets transparens et purs à la manière de ceux de Pétrarque, au fond desquels vous voyez ramper le reptile ; des ballades qui cachent sous leur sourire, comme une femme sous son voile, leurs mécomptes et leurs poisons. Il y a des canzone folâtres qui vous prennent et vous bercent d’amour et vous noient à la fin dans un mot satanique ; car c’est là le caractère et l’originalité de ce poète, de vous faire boire l’amertume et la lie de nos temps sous l’expression et le miel des époques primitives : le siècle de Byron dans le siècle de Hans de Sachs. À tous les sentimens d’une société avancée il donne le rhythme populaire des sociétés qui commencent ; et ce désespoir qui emprunte la langue de l’espérance, cette mort qui parle comme la vie, ce berceau qui redevient un tombeau, ces passions vieillies et rassasiées qui se meuvent sur le mètre des passions naissantes, cette candeur et cette corruption, ce miel et ce fiel, ce commencement et cette fin qui se rencontrent et s’unissent dans l’étreinte de ces rapides poèmes, en font autant de petits chefs-d’œuvre d’art, de fantaisie, d’originalité et d’immoralité.

La plupart des poésies de Heine sont contenues dans un volume intitulé Livre des chants. Les premières datent de 1817. À cette époque le jeune poète appartient à l’école des Schlegel et de Tieck. C’est d’eux qu’il a appris la forme populaire et la naïveté que plus tard il aiguisera contre eux. Depuis ce temps, l’aiguillon croît et perce chaque année. Dans ses voyages du Hartz, d’Italie, et de la mer du Nord, il s’en va chercher et rapporte à la maison des impressions de fleurs, de bois, d’amour dont il garde l’épine, et qui se convertissent chez lui en un miel de colère et de haine. Nés dans des climats différens, ces chants en gardent peu ou point le caractère. C’est une espérance, un désir, rencontrés par hasard, qu’il flétrit en passant, et qui perdent ainsi leur date et leur origine, comme une feuille tombée perd son odeur et sa couleur. Il y a là de ces poèmes nés dans la pure Toscane, sous le soleil de Lucques et de Florence, qui n’ont rien gardé de l’odeur des orangers ni des myrtes, et ne sentent que l’absinthe. On dirait qu’un souffle satanique éteint la différence et l’enchantement des climats et ne laisse voir au fond que le même mot et le même dard partout. Le poète ne rencontre pas sur son chemin une voix de fille, une fleur sur sa tige, sans lui adresser un madrigal méphistophélique. Les étoiles ont beau se cacher toutes prudes sous leurs voiles ; il finit toujours, comme dans les Nuées d’Aristophane, par quelque ironique question qui leur fait pleurer des larmes d’or. Quand il approche de la mer du Nord, c’est le seul endroit où son ironie prenne quelque chose des lieux. Elle devient comme eux ample et colossale ; des nuages de la Baltique, il fait un linceul pour rouler et berner les dieux vivans et les dieux morts, le présent et le passé, et vous quitte là sur la grève avec un éclat de rire : si bien que lorsque vous fermez ce livre, qui semblait si frivole, toute la nature est déjà vide, et le ciel désert, et le cœur aussi, et tous les fruits du grand arbre de vie ont été mordus l’un après l’autre d’un noir aiguillon ; et le ver les ronge.

Cruel poète que vous êtes ! Trouvez-vous donc que la ruine fait son chemin trop lentement ! Quand vous frappez si fort au cœur les arbres de cette forêt enchantée de l’Allemagne, n’entendez-vous pas les branches qui soupirent, et les feuilles qui tremblent, et les fleurs qui vous disent : Méchant ! Ce soir, si vous aviez attendu, nous nous serions fanées toutes seules, sans vous.

Ô Heine ! si vous aimez quelque chose, je vous demande à cause de moi merci pour ce qui vous reste encore de fleurs à sécher et de sources à tarir. Que vous ont fait, dites-moi, ces pauvres villes d’université, qu’il vous faille si amèrement les réveiller et leur barbouiller d’encre le visage avec leurs plumes séculaires ! et Goettingue, et Hambourg, et Munich, et votre ville Düsseldorf ! vous soufflez chaque matin sur elles, et la poussière des vieilles mœurs qui les recouvrait, comme des in-folios rangés depuis mille ans dans leurs bibliothèques, s’en va en fumée, et vous la prenez tout entière pour vous. Mais songez donc à ce qui nous menace aussi par contre-coup en France. Autrefois, quand nos révolutions et notre bruit nous lassaient pour un moment, nous traversions le Rhin, et nous trouvions là, pour nous reposer du présent, le passé tout entier. Il y avait là encore des pensées debout qui nous prenaient sous leurs ailes. Tout ce que nous avions perdu s’était conservé en cet endroit, et nous allions là pour un jour nous abriter dans votre foi. Mais maintenant que vous faites fi de ces rêves, il est bien vrai qu’il n’y a plus place au monde où reposer sa tête pour une heure. Il nous faut songer désormais à dormir debout dans le vent et la tempête.

Encore jusqu’à présent votre satire s’est contentée du Nord ; vous vous servez de la France pour railler l’Allemagne. Mais quand vous en aurez assez de ce jeu, n’y changerez-vous rien ? quand les vieilles coutumes seront chez vous nivelées à votre point, quand il n’y aura plus là bas ni princes, ni docteurs, ni villes, ni villages qui ne vous aient passé par les mains, êtes-vous sûr que votre dard ne se tournera pas vers nous, et que vous ne découvrirez pas chez nous quelque sérieuse espérance à désoler ? J’ai bien peur pour ma part, en voyant d’autres peuples, que vous ne résistiez pas toujours à l’ivresse de choquer ces verres vides l’un contre l’autre, et que dans cette danse des morts, où les croyances humaines font la ronde, vous ne continuiez de siffler joyeusement comme auparavant vos charmantes, et suaves, et sataniques mélodies.

Ainsi, il est donc vrai, le long monologue de l’idéalisme de l’Allemagne a fini par un éclat de rire. Elle a bu sa poésie jusqu’à la lie. Encore une fois son Rhin s’est perdu dans le sable.

Ainsi, un monde entier d’espérances et d’amour se noie en ce moment avec la vieille Allemagne, sans que personne ici tourne la tête pour s’en inquiéter. Là, près de nous, mille fantômes s’évaporent sans bruit, comme ils étaient nés sans bruit. Ces divins rêves, auxquels manque le souffle, ont vécu leur vie rapide. Tout-à-l’heure un univers va s’engloutir sans réveiller seulement l’oiseau dans son nid.

Que signifient donc ces accusations venues récemment de Vienne et d’Édimbourg contre la poésie de la France actuelle ? Croit-on que nous serions bien en peine de montrer ailleurs même misère ? Ruine ici, ruine là bas ; et qui a prétendu jamais que tout ceci fût autre chose qu’une grande mort ? Il s’agit bien vraiment, tant en France qu’en Allemagne, d’hémistiches et de prose qui croulent, quand c’est le poème entier de la société moderne qui s’en va par lambeaux. Ce n’est pas la page seule que j’écris qui est déjà usée et mangée par les vers, c’est le livre où nous écrivons tous, ce livre du présent où les peuples et les rois parlent chacun leur langue, et, qui à cette heure, n’a déjà plus ni marge ni feuillet pour y mettre son nom.

Il faudrait au moins, si l’on veut faire le procès aux fantômes des poètes, que le monde et les pouvoirs actuels fussent moins fantômes qu’eux. Or quelle loi, quelle société, quelle église, quelle religion, je ne dis pas quel homme, mais quelle institution qui ne se donne aujourd’hui pour une ombre et qu’on ne traite en ombre ? qui a aujourd’hui la prétention de vivre sérieusement et autrement qu’en rêve ? Qui se figure, par exemple, que nos lois sont des lois ? que nos rois sont des rois, et ne voit pas que ce sont des fantômes qui n’ont que le visage ? Êtres fantastiques s’il en fut, qui viennent on ne sait d’où, dont le plus grand demeure au plus un jour, qui s’en vont par hasard et qu’on ne revoit jamais. Dans quelle poussière les avez-vous pris hier ? dans quelle poussière les jetterez-vous demain ? Vous ne le savez pas vous-même. Royautés plus chimériques que les rêves d’Hoffmann, plus rapides, plus changeantes que les rêves de la fièvre, leurs couronnes ne sont pas des couronnes ; ce sont des bandeaux que vous leur mettez sur les yeux. Leurs sceptres ne sont pas des sceptres ; ce sont des verges avec lesquelles vous leur frappez le dos. Leurs peuples ne sont pas des peuples. Sans présent, sans passé, sans nom, sans héritage, véritables morts habillés du manteau de la vie, ils escortent dignement ces royautés décapitées.

Avec cela, ne dites pas que la poésie finit ; dites plutôt, telle qu’elle est, qu’elle seule reste vivante. Rien n’existe aujourd’hui que ce qui est dans les cœurs. Il n’est pas une tradition, pas une autorité, pas une lettre écrite qui ne tombe en cendre, si vous la touchez de la main. Dans ce bouleversement du réel, l’idée seule subsiste. Elle seule garde sa couronne éternelle sur sa tête, et il n’y a ni peuple ni roi qui la lui puisse ôter. Là où rien ne prend corps tout redevient pensée. Nous marchons et vivons non dans ce qui est, mais dans le fantôme de ce qui doit être et de ce qui sera demain. Ombres que nous sommes, nous sommes nous-mêmes une poésie, et nous ne la voyons pas.

Sans doute l’idéal que chaque peuple s’était fait de l’absolu se dissipe à chaque heure, en Angleterre, en Allemagne comme en France ; car cet idéal, c’était lui-même. Chacun se dépouille de ses traditions locales, de son art indigène, et jette autour de lui cette feuillée de mille ans. Mais de ces ruines particulières se forme la personnalité du genre humain. Un même génie cosmopolite se met à la place des génies différens d’idiomes et de races. Dans cette poétique du monde, toute idée sera à l’aise, et le vers ni la prose ne seront plus en peine d’y trouver le nombre qu’il leur faut de rimes et de pieds.

De là, véritablement, la mission réelle du poète ne fait que commencer. La vie sociale ne s’en est emparée que d’hier, et déjà il ne peut plus mourir tranquille dans son lit. Le temps est passé où il vivait en paix jusqu’au bout sous son clocher. À cette heure il faut qu’il quitte, avec Byron, avec Chateaubriand, avec Lamartine, sa frontière ou son île. Il faut qu’il supporte et la pluie et le vent, et le froid et le chaud, et l’amour et la haine des climats étrangers ; car son cœur est désormais trop grand pour que ni ville ni village le renferme tout entier. Sa vocation religieuse est d’être le médiateur des peuples à venir. Sa parole n’appartient plus à aucun. Dans l’interrègne des pouvoirs politiques, lui seul redevient souverain. Il est déjà le législateur de la grande fédération européenne qui n’est pas encore.

Le voilà donc désormais seul en compagnie avec son cœur ; toutes les imitations sont épuisées ; toutes les réalités sont évanouies ; tous les chemins connus ne mènent qu’au désert ; toutes les vieilles terres ont donné tous leurs fruits. Il faut que ce Christophe Colomb du nouveau monde idéal se risque au loin, lui seul, dans l’océan de sa pensée. Il va, il va, et cet infini s’accroît toujours. Il va encore, et ce que l’on appelait terre est à présent nuage ; et ce que l’on nommait espoir se nomme à cette heure illusion. Et le peuple qu’il entraîne lui crie : — Je me noie, maître, allons-nous-en. — Mais lui répond : — Demain ! — et demain est un siècle. Et dans la mer de son génie, jamais l’ancre ne se jette, jamais la voile ne se ploie, qu’il n’ait touché la rive où la vie a sa source et qui s’appelle Éternité.


Edgar Quinet.