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Poètes et romanciers du Nord — Pouchkin

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Poètes et romanciers du Nord — Pouchkin

POÈTES
et
ROMANCIERS DU NORD.

II.

POUCHKIN[1].


Il a fallu du temps à la Russie pour prendre sur la scène politique une place et un rôle à sa taille : travaillée pendant des siècles nombreux par des luttes intestines, presque réduite à la condition d’état fédératif, envahie par les Tartares, étrangère à toutes les transformations sociales, religieuses ou littéraires, que subissaient le centre et le midi de l’Europe, elle semblait attendre patiemment que l’esprit humain y fût parvenu à son apogée pour s’emparer du fruit de ses travaux et de ses découvertes. La Moscovie était mise par nos pères à peu près sur la même ligne que la Perse et la Chine, quand cette Moscovie sortit enfin de ses forêts, secoua sa barbarie, entra dans la carrière des armes, des sciences, de l’industrie, et la trouvant battue dans tous les sens par les nations qui l’avaient devancée, put sans peine la parcourir à pas de géant. Pierre Ier avait trouvé la Russie presque asiatique ; ce fut lui qui la saisit dans sa main puissante, et lança dans le système européen cette nouvelle planète dont ses successeurs plus hardis aspirent peut-être à faire le soleil autour duquel le monde doit graviter. Il fallut alors tout créer, c’est-à-dire tout emprunter, et grace à l’esprit souple et intelligent des Russes, grace à la volonté de fer du monarque réformateur, qui, l’épée d’une main et le bâton de l’autre, triomphait à Pultawa et poussait son peuple comme un troupeau à la révolution morale que ce peuple détestait, en moins d’un siècle la barbarie fit place à l’élégante corruption du siècle de Louis XIV ; ce fut un jour sans aurore, et les flatteurs purent bientôt s’écrier : C’est du nord aujourd’hui que nous vient la lumière. L’armée fut une des plus formidables de l’Europe, la cour une des plus somptueuses, l’aristocratie une des plus polies et des plus magnifiques. Mais, il ne faut pas s’y tromper, la métamorphose ne pouvait être et n’est encore complète qu’en apparence : le sol russe, au lieu d’être remué par une de ces tempêtes qui labourent profondément les nations, n’avait été qu’enduit d’une couche légère et brillante ; car les mœurs, les habitudes, les préjugés de quarante millions d’hommes, ne tombent pas comme une décoration de théâtre au coup de sifflet du machiniste. Quoi qu’il en soit, on s’arrêta, comme toujours, à la surface des choses, on ne vit que la brusque apparition d’une puissance qui, jusqu’alors presque inconnue, venait tout à coup jeter le poids de son épée dans la balance de l’Europe, en s’écriant, comme le Gaulois : Voe victis ! qui s’asseyait hardiment dans le conseil de ses rois, et y réclamait sa part d’influence dans la paix, sa part d’action dans la guerre, sa part d’agrandissement après la victoire ; et l’ambition de ses souverains, le succès de leurs entreprises, l’étendue de leur territoire, l’aveugle et fanatique obéissance de leurs sujets, tout dut exciter au plus haut degré la surprise, la jalousie, et cette terreur vague et mystérieuse qu’inspire un ennemi qu’on ne connaît pas, dont, par conséquent, on s’exagère les forces et les ressources. Dès-lors, tout en admettant la Russie dans la grande communauté européenne, il fallut surveiller tous ses mouvemens avec une inquiète et continuelle vigilance ; car, d’un côté, on avait tout à craindre d’un état où le monarque était absolu, la noblesse avide de guerres et de conquêtes, la nation dévouée à ses maîtres, et de l’autre on n’avait rien à espérer, rien à recevoir d’un peuple qui, né, pour ainsi dire, de la veille et forcé de travailler longtemps encore pour son propre compte, avant de se mettre au niveau des peuples voisins, ne pouvait ni faire avancer l’humanité dans la voie du progrès moral ou du bien-être matériel, ni s’associer d’une manière active au mouvement philosophique et littéraire des derniers siècles. Dès-lors, et par une conséquence logique, les relations qui s’établirent entre l’Europe et la Russie furent exclusivement politiques, commerciales ou militaires. la France, en particulier, ne vit jamais en elle qu’une alliée utile, une ennemie à craindre et un vaste débouché pour son industrie ; elle lui envoya, comme l’Angleterre et l’Allemagne, des savans, des architectes, des ingénieurs, des marchands ; mais, pareille au riche qui jette l’or à pleines mains, sans s’inquiéter de l’usage bon ou mauvais qu’en font ceux qui le ramassent, elle ne se demanda pas jusqu’à quel point les rayons de lumière qu’elle avait envoyés à la Russie, en avaient fécondé le sol et dissipé les ténèbres ; elle ne se demanda pas si les germes scientifiques et littéraires qu’on s’était hâté de lui emprunter, avaient produit une abondante moisson, et, oublieuse d’une civilisation fille de la sienne, indifférente à une gloire dont elle pouvait justement revendiquer sa part, mais dont le bruit lointain ne parvenait pas jusqu’à elle, elle ignora jusqu’aux noms des écrivains qui, élevés dans le culte de ses grands maîtres, essayaient de marcher sur leurs traces.

Cet oubli, cette indifférence, ne nous surprennent pas ; ils s’expliquent assez par ce sentiment de dédain que le siècle de Louis XIV nous avait légué pour tout ce qui s’écartait de nos règles et de nos formes, pour tout ce qui ne parlait pas notre langue ; sentiment, au reste, que l’Europe contribuait à entretenir pour sa part, en faisant de la connaissance de cette langue un élément essentiel de toute éducation libérale, en l’imposant partout aux transactions de la diplomatie et aux relations de la haute société, en nous permettant ainsi de croire qu’à elle seule appartenaient cette délicatesse de nuances, cette finesse d’aperçus, cette limpidité d’expression, qui caractérisent nos meilleurs écrivains. C’est à Voltaire, c’est surtout à Mme de Staël qu’était réservée la gloire de nous guérir de cette illusion, très flatteuse assurément pour notre amour-propre, très commode pour notre paresse, mais aussi très funeste à nos progrès dans tous les sens. Ce sont eux qui, en popularisant parmi nous les grands noms de l’Angleterre et de l’Allemagne, nous firent embrasser un nouvel horizon, connaître de nouveaux modèles, puiser à de nouvelles sources ; ce sont eux qui nous élevèrent au-dessus de ce vulgaire et jaloux patriotisme qui voudrait faire du talent le patrimoine exclusif d’une seule famille du genre humain, et préparèrent ainsi l’époque actuelle, où les peuples, sinon les rois, comprenant enfin leurs véritables intérêts, déposent leurs haines héréditaires, tristes fruits de l’ignorance et de la barbarie, pour se rapprocher les uns des autres, s’aider et s’éclairer mutuellement ; où, grace à la diffusion des lumières, à la rapidité des communications, les barrières qui séparent les territoires ne séparent plus leurs habitans, où chaque pensée utile, chaque œuvre du génie vole d’une extrémité de l’Europe à l’autre, répétée par toutes les bouches, reproduite dans toutes les langues, et ressemble à ce flambeau qui, dans les jeux solennels de la Grèce, passait de mains en mains, et, illuminant tout sur sa route, parvenait au bout de la carrière, sans qu’on eût pu suivre son passage ni savoir qui l’avait porté.

Mais tandis que des traductions nombreuses, de plus nombreuses imitations naturalisaient parmi nous les chefs-d’œuvre des Byron, des Walter Scott, des Schiller, des Goëthe ; tandis que la critique, cessant d’être, comme autrefois, parquée dans un pays, emprisonnée dans une langue, planait librement sur trois littératures différentes, élargissait son enseignement, multipliait ses parallèles, d’où vient qu’elle n’a pas porté ses regards plus loin encore ? D’où vient que la Russie, qui nous occupe tant sous le point de vue politique, nous occupe encore si peu sous le point de vue littéraire ? C’est que jusqu’à présent, et sauf d’honorables exceptions, elle n’a point d’écrivains originaux, c’est que la plupart d’entre eux ne sont guère que d’humbles ruisseaux qu’alimentent trois fleuves puissans, la France, l’Angleterre, l’Allemagne ; c’est que l’on ne peut faire apprécier à un lecteur étranger, ni le fond, ni la forme de leurs ouvrages ; l’un, parce qu’ils l’ont eux-mêmes emprunté, l’autre, parce qu’elle adhère trop intimement à la langue dont ils font usage pour pouvoir en être détachée. Cette absence d’individualité est encore une conséquence du mouvement que Pierre Ier a imprimé à son vaste empire. Il avait improvisé une armée, une flotte, une capitale ; il crut naturellement qu’il n’avait qu’à frapper le sol du pied pour en faire sortir des bataillons d’orateurs et de philosophes, qu’il pouvait commander aux grands hommes de naître comme à ses soldats de mourir ; qu’il fallait, en un mot, appliquer à la littérature le même procédé qu’à la menuiserie et aux manœuvres. Docile à la voix du maître, on vit en effet accourir une foule pressée d’écrivains, qui, impuissans à créer par eux-mêmes, inondèrent la Russie de plates traductions des auteurs allemands et français. Reconnaissons néanmoins qu’ils furent utiles, car ils dégagèrent la langue des étreintes du vieux slavon, ils assouplirent un idiome encore âpre et rebelle, qui n’avait guère servi jusqu’alors qu’à la rédaction grossière des chroniques, des homélies et des chants d’église ; mais, en revanche, les lettres s’empreignirent d’un servile esprit d’imitation. Au lieu de remonter à l’antiquité, les Russes s’arrêtèrent au siècle de Louis XIV ; au lieu de plonger d’un regard indépendant dans la nature et dans le cœur humain, ils les envisagèrent à peu près comme ces contrées lointaines dont on ne parle que sur la foi des hardis voyageurs qui les ont visitées. Quelques-uns toutefois résistèrent au torrent, et dans cette appréciation du caractère général de la littérature russe, qu’on trouvera sans doute bien sévère, il est juste de citer au moins leurs noms.. Lomonosoff, contemporain de Pierre Ier et père de la poésie russe, montra dans ses odes et dans ses tragédies, où la forme lyrique domine encore, l’heureux emploi qu’on pouvait faire du slavon, véritable langue sacrée qui n’existe que dans la traduction de la Bible et dans les canons de l’Église ; en lui empruntant des formes, des images, des expressions, il rompt sans effort avec les habitudes prosaïques du langage vulgaire ; à des mots, traînés souvent dans la fange des plus vils discours, et qui, comme les monnaies livrées à une active circulation, perdent leur empreinte et leur valeur, il substitue des mots vierges de toute souillure, et dont l’antique énergie, souvent même la mystérieuse obscurité, soutiennent en quelque sorte le vol de sa pensée. Sous Catherine II naquit un grand poète, un poète toujours original, toujours lui dans ses écarts comme dans ses sauvages beautés, Derjavin. Ainsi que Lomonosoff, il chanta les merveilles du règne sous lequel il vivait, non en flatteur de cour qui se prosterne au pied du trône, mais en poète qui sent sa dignité, qui se place à côté de sa souveraine, et lui pose sur le front une couronne plus durable que son diadème impérial. Depuis ce grand homme, Ozeroff dans la tragédie, Dimitrieff, Krilow dans la fable, Joukowski dans l’ode et l’épître, ont acquis une gloire moins éclatante peut-être, mais plus populaire que la sienne. Cependant, chose bizarre au premier aspect, ils ont tous marché dans la carrière où leur maître les avait précédés, ils se sont tous illustrés comme poètes, et la Russie ne compte encore qu’un seul prosateur distingué, Karamsin, auteur d’une histoire nationale, que sa mort a laissée inachevée, mais qui, tout incomplète qu’elle est, peut se comparer aux grandes compositions des Robertson et des Gibbon. D’où vient cette abondance d’un côté, cette pénurie de l’autre ? Il est facile d’en déterminer la cause. Remarquons en effet qu’il faut au prosateur une indépendance à laquelle il ne saurait prétendre en Russie ; il faut que l’historien puisse aborder tous les faits, dévoiler toutes les turpitudes, stigmatiser tous les crimes ; il faut que du fond de son cabinet, le philosophe puisse émettre les idées les plus audacieuses sur la société, la religion, le gouvernement ; il faut que l’orateur ait une tribune retentissante, des voix pour l’attaquer, des voix pour l’applaudir ; il faut que les uns et les autres puissent s’adresser à un public sérieux, avide d’instruction, capable de recevoir et d’apprécier celle qu’on lui donne. Or, rien de tout cela n’existe en Russie. Là règne au contraire un souverain absolu, centre d’où tout rayonne, auquel tout aboutit ; mais le despotisme, quand il s’appuie sur la gloire et les arts, n’effraie pas les poètes ; je ne veux pour témoins qu’Horace et Virgile, Racine et Molière.

Avant de parler du poète Pouchkin, disons quelques mots de l’homme, de sa destinée et de son caractère ; cette destinée, comme celle de Byron, qu’il avait pris pour modèle dans sa conduite, a été long-temps errante et persécutée, long-temps pleine d’agitations et d’égaremens funestes à son bonheur, nécessaires peut-être au développement de son génie ; car, parmi les poètes, si les uns sont pareils à ces plantes délicates que brise le moindre souffle, auxquelles il faut constamment une onde pure qui les rafraîchisse, un soleil ami qui les réchauffe ; d’autres au contraire, et Pouchkin était de ce nombre, ressemblent à ces chênes puissans qui croissent au haut des montagnes et ont besoin des coups de la tempête, pour nous montrer combien leurs racines sont profondes et leur front inébranlable. D’ailleurs, ces agitations, ces égaremens, étaient l’inévitable résultat de l’opposition qui devait s’établir entre le pays où le sort avait jeté Pouchkin, entre la caste à laquelle il appartenait, et les instincts d’une nature indomptable. Ami fougueux de l’indépendance, passionné pour les institutions libérales qu’il aurait voulu transporter en Russie, passant avec une merveilleuse facilité du travail à l’inaction, du tumulte des orgies aux délices d’une paresse tout asiatique, incrédule nourri de la philosophie railleuse de Voltaire et du dévorant scepticisme de Byron, il devait rompre en visière à ces bienséances sociales que la haute aristocratie, russe respecte si scrupuleusement, à son adoration tout orientale pour la personne du souverain, à sa religion toute matérielle, tout hérissée d’abstinences et de pratiques monacales. Telle était la destinée de Pouchkin ; elle s’est accomplie. Né en 1799, et placé de bonne heure au lycée de Tzarkoe-Celo, il y débuta, dès l’âge de treize ans, par quelques poésies légères qui furent prônées avec exagération et recueillies sous le titre de Souvenirs de Tzarkoe-Celo. Ce succès d’écolier faillit lui devenir fatal. Il enflamma sa vanité, il égara sa jeune tête, et le détournant des études classiques qu’il avait à peine ébauchées, donna un essor précoce aux passions qui fermentaient déjà dans ce cœur adolescent. A vingt ans, il publie son poème de Rouslan et Ludmila. Mais déjà la hardiesse de sa conduite et de ses discours alarme sa famille, étonne le monde, déplaît au maître, et une ode sur la Liberté, supprimée sans doute par la censure, car on ne la trouve pas dans ses œuvres, le fait exiler en Bessarabie. Là, seul en face d’une nature sauvage et imposante, seul au milieu d’une race d’hommes sur laquelle la civilisation n’a pas encore fait peser son niveau et qui se rapproche singulièrement des Scythes de l’antiquité, des Tatares de l’Asie centrale, il s’abandonne avec ivresse à toutes les sensations nouvelles qui l’inondent ; il contemple le Don au cours limpide et majestueux, la mer Noire qui lui envoie ses murmures lointains et ses brises marines, les steppes qui se déroulent silencieusement à ses pieds, et il admire parce qu’il est homme et que la nature, dans ces grands spectacles, parle un langage intelligible à tous, et il pleure parce qu’il est banni, et il chante parce qu’il est poète. Ainsi s’écoula une partie de sa jeunesse, et lui-même il nous a raconté ses premières années dans quelques strophes que voici :

« Alors que mon enfance s’épanouissait, heureuse et insouciante, dans les jardins du lycée, que bien souvent je quittais Cicéron pour lire en cachette Apulée, alors il m’en souvient, par un beau jour de printemps, dans une sombre et poétique vallée, au bord d’un lac transparent où nageaient côte à côte deux cygnes amoureux, la Muse m’apparut soudain : elle vint s’établir dans mon humble chambrette d’écolier, elle chanta tour à tour l’héroïque passé de mon pays, mes joies enfantines, mes premiers rêves d’amour, ce réveil craintif d’un cœur qui s’ignore encore lui-même, et le monde l’accueillit le sourire sur les lèvres, et le vieux Derjavin détacha, en mourant, une feuille de sa couronne, pour en orner sa tête… Bientôt je ne voulus plus obéir qu’à mes passions, je me mêlai à la foule, j’entraînai ma muse folâtre dans les bruyans festins, dans ces fêtes nocturnes, qui prolongeaient jusqu’au jour leur tumulte et leur ivresse, et elle s’assit gaiement au milieu des convives, et le verre en main, échevelée et demi-nue comme une bacchante, elle entonna, sans rougir, de joyeuses et folles chansons. Puis, quand il fallut m’enfuir loin, bien loin de ma terre natale, elle me suivit dans mon exil, fidèle et désolée. Oh ! que de fois elle enchanta mon triste chemin par ses récits merveilleux ! Que de fois, la nuit, aux pâles rayons de la lune, montant en croupe derrière moi, comme Lénore dans la ballade du poète allemand, elle chevaucha sans crainte avec son hardi cavalier, sur les hauteurs du Caucase ! Que de fois nous avons erré ensemble sur les rivages de la Tauride, ensemble écouté cet éternel et profond murmure des flots, qui monte au ciel comme un hymne au Créateur des mondes ! Reléguée au fond de la Moldavie, elle ne regrettait ni la capitale, ni son luxe et ses plaisirs ; elle s’asseyait sous la tente du pâtre vagabond, et, oublieuse de la langue divine qu’elle avait seule parlée jusqu’alors, elle répétait les sauvages et mélancoliques accens des fils du désert. »

Cet exil, qui, l’arrachant pour un temps du moins à un monde corrompu, le jeta dans les bras de la solitude et de la nature, époque de regrets et de souffrances, mais aussi de travail, de recueillement, de méditations, dura jusqu’à l’avènement au trône de l’empereur Nicolas. Rappelé à Pétersbourg et fort d’une grace qu’il avait obtenue sans la solliciter, Pouchkin reparaît alors avec un nouvel éclat sur le théâtre de ses exploits, et se signale par de nouvelles témérités que cachent à peine les larges plis de son manteau de poète ; il fait tout haut profession d’athéisme, il joue, il se bat en duel le plus souvent qu’il peut, et ces graves occupations, qui paraissent absorber tous ses instans, ne l’empêchent pas de produire, en quelques années, de nombreuses poésies détachées et quelques œuvres de plus longue haleine, qui le placent au premier rang parmi les écrivains de sa patrie.

Enfin, las apparemment de cette existence de don Juan, il se marie, et, soit que l’âge et la satiété eussent amorti le feu de ses passions, soit qu’il cédât à l’influence irrésistible qu’exercent la religion et la vertu, quand elles ont pour interprète une femme jeune, belle et aimée, on le vit renoncer aux plaisirs désordonnés ; il parut comprendre les joies du foyer domestique qu’il avait si long-temps tournées en dérision ; ce ne fut plus par bonds capricieux, ce fut avec une ardeur soutenue, réfléchie, qu’il se livra désormais à l’étude et à la composition. II travaillait à un grand ouvrage sur Pierre Ier, lorsque, offensé par son beau-frère, le baron d’Anthès, dans ce que l’homme a de plus sacré, l’honneur de la femme qui lui est chère, il provoque le véritable agresseur. Sa cause était juste, mais, comme si le ciel eût voulu le punir d’avoir tant de fois hasardé ses jours et menacé ceux des autres pour de misérables querelles d’amour-propre, il ne lui fut pas donné de venger la seule atteinte réelle qu’on eût jamais portée à son honneur et à ses affections. Blessé mortellement par son adversaire, il expira au bout de quelques jours, en homme repentant, dit-on, des fautes de sa vie passée, ou plutôt en poète qui, sans crainte, sans murmure, exhale en souriant son ame et son génie.

Telle fut en résumé l’existence de Pouchkin ; et maintenant que nous n’avons plus à nous occuper des aventures et des passions du dandy, que nous pouvons oublier cette face de l’homme qui plonge déjà dans l’ombre, pour ne plus voir que la face rayonnante et immortelle du poète, qu’on nous pardonne un sentiment de crainte et d’hésitation, car il n’en est pas d’un poète comme d’un historien ou d’un philosophe ; ceux-ci n’écrivent pas seulement pour leur pays ; les faits qu’ils racontent, les théories qu’ils exposent, s’adressent à l’humanité ; la lumière qui en jaillit, au lieu de se concentrer dans une nation, peut et doit s’épancher librement sur le monde entier ; mais un poète, un poète étranger que la nature même de son talent condamne en quelque sorte à n’être admiré que de ses compatriotes, un poète élégiaque, descriptif, tel que Pouchkin, dont le mérite réside avant tout dans la forme, et dont l’imagination paresseuse n’a point enfanté une de ces larges épopées qui projettent leur ombre sur tous les siècles et toutes les générations, comment le faire comprendre ? En le traduisant ? Mais songez que vous allez lui enlever le style, ce vêtement éblouissant dont il enveloppe sa pensée. Vous allez lui enlever non-seulement l’harmonie grossière qui naît du rhythme et ne flatte que l’oreille, mais encore l’harmonie intellectuelle que produit l’heureux emploi des expressions, des images particulières à une langue, et qui, dans cette langue seule, se groupent entre elles, se fondent les unes avec les autres, dont l’ensemble vous touche et vous ravit, tout en échappant à l’analyse. Et quand vous aurez livré à vos lecteurs une copie froide, décolorée, inintelligible pour eux, serez-vous bien venu à vous extasier devant un original qui n’existe que pour vous ? Quand vous aurez promené votre scalpel dans ce corps où la vie a cessé de battre, serez-vous bien venu à parler de la beauté de ses formes, de la grace et de la vivacité de ses mouvemens ? Ne croirez-vous pas voir errer sur toutes les lèvres un sourire de pitié et d’incrédulité, qui vous dira clairement : Nous ne vous comprenons pas ?

C’est là le danger qui nous menace et que nous avions hâte de signaler, dans l’intérêt même de l’auteur dont nous allons examiner les œuvres. Ces œuvres se divisent naturellement en deux grandes catégories : à l’une appartiennent les Poésies détachées ; à l’autre, les compositions plus étendues, telles que Boris Godounof, le Prisonnier du Caucase, Eugène Oneguine, etc. Ce sont, à notre avis, les Poésies détachées qui doivent surtout attirer notre attention ; c’est là que le génie de Pouchkin se déploie le plus librement, que son ame se réfléchit sous ses aspects les plus variés, que son caractère se dessine avec le plus de franchise et de netteté. On y retrouve l’indépendance d’idées qui a fait le tourment de son existence ; il ne plie le genou devant aucune idole, il ne se place sous aucun patronage, il n’a même pas rimé une seule épître, adressé une seule flatterie au puissant autocrate des Russies, et certes, ce n’est pas l’occasion qui lui a manqué. Comme Ovide, il a été exilé ; il a regretté, comme Ovide, l’absence de tout ce qu’on aime à vingt ans ; mais comme lui il n’a pas fléchi sous la main qui le persécutait, il n’a pas imploré son pardon dans des vers dont l’harmonie et la douceur font à peine oublier la bassesse, et le noble silence du poète russe a trouvé plus facilement grace que la servilité du poète romain. L’un a revu les bords de sa chère Newa, l’autre n’a pu saluer, à ses derniers instans, ce Capitole, ce Forum, et ce Tibre auxquels il murmurait, en partant pour l’exil, de si touchans adieux. A côté de ce premier trait de la physionomie de Pouchkin, il faut en noter un autre non moins saillant : c’est l’absence complète du sentiment religieux, qui s’harmonise si délicieusement avec l’amour, la rêverie, la tristesse, pour en recevoir quelque chose de plus doux et de plus tendre, et leur communiquer, à son tour, quelque chose de plus saint et de plus éthéré. Comment Pouchkin a-t-il pu fermer son ame à ce sentiment ? Comment ne pas puiser à cette source intarissable d’inspirations ? Comment ne jamais lever les yeux vers le ciel, ni pour l’adorer comme Lamartine, ni pour le maudire comme Byron ? Comment ne s’est-il pas aperçu qu’il manquait une corde à sa lyre, un sens à son ame, une note à cette gamme poétique dont il savait si bien parcourir et moduler tous les autres tons ? Quand l’homme commence à gravir la montagne de la vie, chaque pas lui découvre de nouveaux aspects ; parvenu au point qui lui semblait le plus élevé, des rochers inaperçus jusqu’alors lui cachent une partie de l’horizon ; il s’élance encore, mais avant d’arriver au sommet de la montagne, il tombe, épuisé de fatigue, haletant de soif, soupirant après un monde nouveau, et c’est la mort qui le prend dans ses bras, qui le pose sur ce sommet et lui fait embrasser ce monde dont ses désirs attestent l’existence, et que l’ame doit éternellement pressentir, sans que l’œil du corps puisse jamais le voir. Ces désirs, ces pressentimens célestes, qui, s’ils pouvaient être bannis de la terre et oubliés du reste des hommes, devraient avoir l’ame du poète pour dernier asile, étaient-ils donc inconnus de Pouchkin ? Nourri des leçons du XVIIIe siècle, n’avait-il donc pas entendu le long cri d’espérance qu’ont poussé vers le ciel toutes les grandes et nobles intelligences, de notre époque ? Sa vie et ses œuvres semblent prouver cette triste vérité ; athée dans ses discours, il est païen dans ses poésies. Là, toutes les divinités de l’Olympe et du Parnasse paraissent s’être donné rendez-vous ; là, on voit figurer Mars, Vénus, et les Muses, et Bacchus avec son inévitable cortége de bacchantes. Pouchkin est païen comme Anacréon, comme André Chénier ; dans les premiers essais de sa jeunesse, c’est le voluptueux abandon, c’est le coloris frais et gracieux de Parny qu’il reproduit avec un rare bonheur d’expression ; plus tard, Chénier s’empare de ses affections et de ses admirations de poète, il l’imite, il le traduit, il pleure sa mort dans une touchante élégie ; plus tard enfin, il emprunte à Byron des chants pleins d’une amère tristesse. Ami des fêtes bruyantes où l’on crie bien fort pour s’étourdir soi-même, dominé par des passions qui, pour être éphémères, n’en étaient pas moins violentes, il devait souvent éprouver la langueur des sens rassasiés de plaisir, le dégoût des choses, des hommes, de la gloire.

Cependant c’est de Chénier surtout que Pouchkin se rapproche. Comme Chénier, il est exclusivement préoccupé de l’amour du beau dans la nature et dans les arts ; comme lui, il a voué à la forme un culte exclusif ; le fond de ses poésies l’inquiète peu, il l’emprunte, sans scrupule, aux anciens et aux modernes ; ciseleur habile, il achète le lingot d’or et d’argent dont il a besoin, sans se donner la peine de fouiller la terre pour l’en retirer ; puis, il le travaille avec une merveilleuse patience, avec un art infini ; et, quand son œuvre est terminée, il se dit en souriant que désormais on oubliera le métal qu’a fourni le mineur, pour ne plus voir et ne plus admirer que le vase ou la coupe qu’a créé l’ouvrier. Esprit mobile et vagabond, il entremêle au hasard les sujets burlesques avec les sujets sérieux ou mélancoliques : ici, il aiguise une épigramme contre un Zoïle incommode ; là, il murmure une élégie ; plus loin, il vous raconte naïvement quelque ballade populaire. Ce n’est pas un voyageur qui, pressé d’arriver au but, marche rapidement dans un sentier poudreux c’est un enfant indolent qui erre dans une vallée, se mire dans un ruisseau, cueille une fleur, puis l’effeuille, puis se couche sous un arbre et s’endort, doucement bercé par des images de bonheur. Tableaux de la nature, cris de guerre, chants d’amour, soupirs de volupté, déceptions, tristesses, élans vers la gloire, voilà les thèmes que Pouchkin varie avec une inépuisable fécondité. Tantôt « il porte envie à l’aventureuse existence du hussard intrépide qui chante et qui triomphe, qui donne des dîners et des batailles, et, dans son bivouac enfumé, vit plus heureux que l’immortel fuyard de Philippes dans les jardins de Tibur, et, comme lui, il voudrait suspendre sa lyre héroïque entre la selle de son coursier et son sabre redouté. » Tantôt « il déplore la précoce vieillesse de son cœur ; il rappelle les flammes puissantes qui le dévoraient, et les larmes que lui arrachait l’enthousiasme, et les accens passionnés qui s’échappaient de son sein. » Tantôt « il se laisse envahir par un morne découragement ; qu’il erre dans les rues populeuses, qu’il entre dans un temple fréquenté, qu’il prenne place à un joyeux festin, rien ne saurait dissiper sa tristesse ; s’il voit un chêne solitaire, il pense, en gémissant, que ce patriarche des forêts doit lui survivre comme il a survécu à ses pères ; s’il caresse un enfant, il lui dit dans sa pensée : « Adieu ! « je te cède la place ; à toi la vie, à moi la mort. » Et à chaque jour qui passe, à chaque heure qui sonne, il se demande si ce n’est pas à pareil jour, à pareille heure, qu’il doit descendre dans la tombe. »

Souvent il s’adresse au poète :

« Tant qu’il n’a pas senti le souffle de l’inspiration passer dans ses cheveux, il dort enseveli dans les misérables soins de la terre ; mais sitôt que le dieu l’a touché, il se réveille ; il pose sur sa lyre une main impatiente, et des fantômes passent et repassent devant lui dans une magique obscurité. Sombre et farouche, il fuit les hommes, il aime à se promener sur les bords de l’Océan, à s’enfoncer dans les profondeurs des forêts. Il est roi, il est son juge à lui-même ; et, quand il est content de son œuvre, qu’importe que la foule ébranle le trépied sur lequel il se place, crache sur l’autel où brûle le feu qu’il allume ? elle n’éteindra pas la flamme, elle ne brisera pas le trépied ! »

Au milieu de ces poésies, qui, comme on le voit, par nos citations, sont étrangères, non-seulement à la politique proprement dite, mais encore à l’histoire des quarante dernières années de l’Europe, on est presque surpris de trouver le nom que murmurent involontairement toutes les bouches dès qu’on veut parler de quelque chose de grand, dès qu’on veut personnifier le génie et le malheur : le nom de Napoléon. Ici s’offre à nous un curieux rapprochement entre deux époques différentes, entre deux poètes rivaux. Nous avons sous les yeux une longue et emphatique épître, que Joukowski adressait, en 1816, à l’empereur Alexandre ; là, Napoléon n’est rien moins « qu’un géant enfanté par la guerre et l’anarchie ; la Terreur marche à ses côtés. Et tandis qu’elle abat d’une main les armées et les cités, de l’autre elle cache l’abîme qui se creuse sous les pas du conquérant. Le monstre (c’est Napoléon), courbé sur le berceau des enfans, compte leurs années sur ses doigts sanglans, etc., etc. » Le tout est écrit du même style ; certes, jamais l’acharnement le plus aveugle n’imagina quelque chose de plus grotesquement hyperbolique ; mais six années s’écoulent, Napoléon meurt sur son rocher, et à ces cris de rage succèdent des cris de douleur et d’admiration ; l’on dirait que la gloire du banni, purifiée par cette solennelle expiation, remonte au ciel plus lumineuse et plus éclatante. Écoutons Pouchkin, mais remarquons d’abord que dans l’original plusieurs strophes sont incomplètes ; c’est que toutes les fois que le poète se permet de trop grandes licences, la censure est là, qui biffe et qui rogne ; c’est qu’à la place d’un de ces vers chaleureux, qui partent de l’ame et vont à l’ame, elle met des points. Heureuse encore la victime qui peut protester ainsi tacitement contre les mutilations qu’on fait subir à son œuvre, et indiquer au public que si sa pensée ne lui parvient pas dans son intégrité, c’est qu’il s’élève entre l’homme qui l’avait produite et l’homme qui devait la recevoir, une barrière que le génie ne saurait franchir, que toute une nation doit respecter : la volonté d’un maître interprétée par un sot ou par un envieux !

Voici le début du poète :

« Une grande destinée vient de s’accomplir, un grand homme vient de disparaître ; l’astre menaçant de Napoléon s’est éteint dans de sombres nuages ! Il n’est plus, ce maître découronné ; il n’est plus, ce puissant favori de la victoire, et pour l’exilé du monde la postérité commence ! »

« O toi, dont la sanglante mémoire remplira long-temps l’univers, dors au milieu de l’Océan ! dors à l’ombre de ta gloire ! la haine des nations tombe en face de cette urne où ta cendre repose, où luit un rayon d’immortalité !

« Naguère encore, rien n’arrêtait sur la terre avilie le vol de tes aigles invincibles ; naguère aux éclats de ta foudre, les royaumes croulaient, et, sous ta main de fer, tu ployais l’humanité. Et la France, oubliant ses magnifiques espérances de liberté, contemplait d’un regard enivré son brillant déshonneur, car tu conviais ses fils à un large festin… »

Après quelques strophes obligées sur la guerre de Russie et l’incendie de Moscou, le poète termine ainsi :

« Ces triomphes, ces merveilles, ne les lui reprochez pas, il les a cruellement expiés dans son étouffant exil. Un jour, une voile, partie de l’occident, visitera cette île fameuse, et le voyageur gravera des paroles de paix sur ce rocher où le banni venait s’asseoir. Là, promenant ses regards sur l’Océan solitaire, il se rappelait le ciel de sa France chérie ; là, il semblait prêter l’oreille au roulement des tambours, au fracas de l’artillerie ; souvent enfin, oubliant la guerre, et le trône et la postérité, il pensait à son fils, qui ne devait point, hélas ! fermer sa paupière ! Anathème à l’infâme qui oserait troubler cette grande ombre du bruit de ses reproches insensés ! Gloire à Napoléon ! il a porté bien haut les destinées du peuple russe, et, du fond de son exil, il a légué au monde une impérissable liberté ! »

Comme nous l’avons dit en commençant, Pouchkin est, avant tout, un poète élégiaque et descriptif ; il n’était pas né pour le drame, et le seul qu’il ait fait prouve assez son défaut de vocation pour la scène. Boris Godounof n’est autre chose qu’un épisode de l’histoire russe, mis en dialogue, au lieu d’être mis en récit. On sait qu’après avoir assassiné son beau-frère, Fedor Iwanowitch, dernier souverain de la dynastie de Buric, et son fils le jeune Démétrius, Boris Godounof monta sur le trône et s’y maintint de 1598 à 1605 ; alors parut un moine, Grégoire Otrepief, qui, profitant de sa ressemblance avec Démétrius, s’enfuit de son couvent, se réfugia d’abord en Pologne, et bientôt, soutenu par cette puissance, se donna pour Démétrius échappé miraculeusement au fer des meurtriers. La haine qu’on portait à Boris favorisa les projets de l’imposteur, qui marcha sur Moscou, fit empoisonner son rival, et, reconnu par tous les boyards, s’assit sur un trône qu’une nouvelle révolution devait bientôt teindre de son sang. Tel est le sujet choisi par le poète : Il nous transporte d’abord dans le palais de Boris, où il nous fait assister aux sourdes menées des boyards, aux remords de l’usurpateur ; puis, dans le monastère de Tchoudow, où un moine ignoré s’apprête à venger Démétrius en prenant sa place ; à la cour de Pologne, sur les champs de bataille, où Grégoire triomphe et fuit tour à tour ; enfin dans la prison où languissent les enfans de Boris, victimes innocentes qui doivent expier le crime de leur père. On voit, par ce rapide exposé, que Pouchkin ne s’est nullement astreint aux unités de temps et de lieu, à ces règles classiques dont le rigoureux accomplissement caractérise la tragédie française au XVIIe siècle, et dont les premiers dramaturges russes, Kmajnin et Sonmarokow, avaient cherché à étayer leur faiblesse. Il a rejeté également loin de lui le moderne et brillant uniforme dont Racine et Voltaire habillent tous leurs héros, de quelque temps, de quelque pays, de quelque condition qu’ils puissent être. Son allure est plus libre et plus hardie, il passe brusquement de la prose au langage rhythmé, ne recule devant aucune trivialité, jette dans son dialogue des dictons populaires, et jusqu’à des jurons français et allemands.

Boris Godounof renferme de nombreuses beautés de détail, atteste une étude consciencieuse de l’histoire nationale. Nous allons en traduire deux scènes qui donneront une idée assez complète de la manière de l’auteur ; l’une se passe dans le couvent où Grégoire médite déjà ses projets de fuite et de grandeur, l’autre entre ce même Grégoire, recueilli à la cour de Pologne, et Marina, fille d’un noble polonais, qu’il poursuit de ses vœux, mais qui, fière et ambitieuse, ne veut s’unir au prétendant que lorsqu’il aura ceint le bandeau de Monomaque et de Jean-le-Terrible.


Il fait nuit. Cellule dans le monastère de Tchoudow, 1603.
LE PÈRE PIMEN, GRÉGOIRE ENDORMI.

LE PÈRE, écrivant auprès d’une lampe. — Encore un dernier récit, et ma chronique sera terminée, et, pauvre pécheur, j’aurai accompli la tâche que le Seigneur m’a imposée ; car ce n’est point en vain qu’il a prolongé les jours de mon existence terrestre, qu’il a éclairé mon esprit des rayons de la science. Un jour, quelque moine laborieux découvrira mon œuvre ignorée ; comme moi, il allumera sa lampe solitaire, il essuiera la poussière de ces feuillets usés, il transcrira pieusement les récits du passé, afin que nos descendans apprennent les travaux, la gloire, les vertus des anciens maîtres du pays, et que, baissant la tête aux pages sombres ou sanglantes de leur histoire, ils murmurent humblement une prière au Seigneur… Je touche au terme de ma carrière, et pourtant il me semble renaître à la vie quand je ressuscite ainsi le temps écoulé. Que son flot était rapide et orageux ! que de bruit ! que de tempêtes ! et voilà que tout est redevenu silencieux, immobile ; encore quelques figures qui se dressent dans ma pensée, encore quelques paroles qui retentissent dans mon oreille, et le reste est rentré dans le néant… mais le jour approche, ma lampe s’éteint ; encore un dernier récit !

GRÉGOIRE, se réveillant. — Toujours le même rêve ! Quoi ! pour la troisième fois ! Maudit rêve : et cependant le vieillard est toujours assis auprès de sa lampe ; il écrit encore, et la nuit touche à sa fin, sans qu’il ait un seul instant fermé la paupière. Qu’il est beau, avec sa face majestueuse et tranquille, quand, plongé dans les siècles passés, il les fait revivre sous sa plume Souvent j’ai voulu deviner le sujet de son histoire ; nous parle-t-il du sombre despotisme des Tatares, de la tyrannie de Jean-le-Terrible, du turbulent prophète de Nowgorod, des faits glorieux de nos ancêtres ? Je l’ignore, et ni son front élevé ni son regard impassible ne trahissent sa pensée intime ; son air est toujours le même, toujours calme et imposant ; ainsi le juge vieilli Sur son siége voit d’un œil indifférent l’innocent et le coupable ; étranger à la pitié comme à la colère, il absout sans plaisir et condamne sans regret.

LE PÈRE. — Tu t’es réveillé, frère.

GRÉGOIRE. — Mon père, donne-moi ta bénédiction !

LE PÈRE. — Que le ciel te bénisse, mon fils, aujourd’hui comme demain et dans l’éternité !

GRÉGOIRE. — Tu n’as pas cessé d’écrire, sans te laisser vaincre par le sommeil, et moi, j’ai été obsédé, tourmenté par une vision diabolique. Je rêvais qu’un escalier d’une raideur extrême me conduisait au sommet d’une tour, du haut de laquelle Moscou m’apparaissait comme une fourmilière ; la foule tourbillonnait sur la place publique, elle me regardait en ricanant, et moi, interdit, effrayé, je tombais, et ma chute me réveillait aussitôt… Trois fois le même songe a troublé mon sommeil, n’est-ce pas étrange ?

LE PÈRE. — Effervescence du jeune âge ! Appelle à ton secours la prière et l’abstinence, et tu n’auras bientôt que de joyeuses et paisibles visions ; moi-même, tout affaissé que je suis sous le poids des ans, quand je cède à la nature, quand je dors, au lieu de prier, mon sommeil n’est point calme et innocent, je ne rêve que festins et combats, je n’entends que le choc des verres ou le cliquetis des armes, folles récréations d’une jeunesse profane !

GRÉGOIRE. — Ah ! que j’envie le bonheur de tes premières années ! Tu as combattu sous les murs de Casan, tu as vaincu les Lithuaniens, tu as admiré les pompes que déployait à sa cour le somptueux Jean-le-Terrible ; tandis que moi, j’erre tristement de cellule en cellule, condamné dès l’enfance à la misère et à l’obscurité. Que ne puis-je, comme toi, m’élancer dans une mêlée, comme toi, m’asseoir glorieux convive à la table des rois ! Quand la vieillesse viendrait poser sur moi ses mains glacées, alors je renoncerais au monde et à ses joies, pour prononcer des vœux et m’ensevelir, à ton exemple, dans une solitude expiatoire !

LE PÈRE. — Ne murmure pas, enfant, contre la Providence qui t’a, jeune encore, écarté des voies du monde et soustrait à ses tentations ; crois-moi, la gloire, le luxe et l’amour n’ont de charmes que dans le lointain. J’ai vécu long-temps, j’ai joui de tout, et je n’ai connu le bonheur que dans les murs du cloître. Pense, mon fils, aux rois, à ces maîtres de la terre ; où est leur juge ? dans le ciel. Ici-bas qui leur résisterait ? Personne, et pourtant, fatigués de leur grandeur, ils aiment souvent à cacher leur front royal sous le capuchon du moine. Jean-le-Terrible ne trouvait de calme que dans la monotone simplicité de la vie monastique ; à sa voix, son palais, plein d’orgueilleux favoris, se transformait soudain en un sombre couvent, et ses boyards, couverts de bure et de cilices, n’étaient plus que des frères soumis aux ordres d’un pauvre cénobite. Ici, dans la cellule où nous sommes (elle était alors la demeure de saint Cyrille, et cet homme divin vivait encore quand le Seigneur me toucha), ici même, j’ai vu ce monarque redouté, las de ses fureurs et rassasié de supplices, s’asseoir pensif au milieu de nous qui l’entourions d’un cercle immobile, et de pieuses paroles interrompaient seules notre silence. Il nous disait souvent : « Mes pères, un jour je me présenterai à vous, altéré de grace et de prières, je viendrai, malheureux pécheur, me jeter à vos pieds et y déposer, pour ne plus les reprendre, ma pourpre et mon diadème ; » il disait, et sa voix s’amollissait en nous parlant ainsi, et des larmes humectaient son œil farouche, et nous-mêmes à genoux, inondés de pleurs, nous demandions à l’éternel de faire descendre un rayon de paix et d’amour dans cette ame brisée par la souffrance et dévastée par les passions ! Monté sur le trône, son fils Théodore n’aspirait, comme lui, qu’aux pieux loisirs du solitaire ; son palais était une cellule, et du fond de ce sanctuaire, son ame affranchie des soins de l’empire, s’élançait librement dans le sein du Seigneur. L’humilité du monarque toucha l’éternel. Tant qu’il régna, son peuple fut puissant et glorieux, et quand il mourut, un prodige inouï marqua ses derniers instans. Un homme entouré d’une céleste auréole parut auprès de sa couche ; invisible aux assistans, il s’entretint long-temps avec Théodore, qui lui donnait les titres de saint et de patriarche ; la vision disparue, un parfum divin se répandit dans tout le palais, la face de l’agonisant s’illumina d’un éclat surhumain… Non, nous n’aurons plus un pareil maître ; anathème, anathème sur nous, car nous avons offensé Dieu, car nous avons placé sur le trône un infâme régicide !

GRÉGOIRE. — Depuis long-temps, mon père, je voulais te parler de la mort du tzarewitch Démétrius ; n’as-tu pas été témoin du crime, et du châtiment ?

LE PÈRE. — Oui, mon fils ; un ordre de mes supérieurs m’avait envoyé à Ouglitch. J’arrivai la nuit ; le matin à l’heure de la messe, j’entends le tocsin, des cris, du tumulte ; on se précipite vers le palais de la tzarine ; j’y cours, toute la ville y était, et le premier objet qui s’offre à mes regards, c’est le cadavre sanglant du jeune prince ; sa mère, désespérée, le pressait dans ses bras, sa nourrice éclatait en sanglots. Tout à coup, au milieu du peuple, paraît Judas Bistiagowitch ; voilà le traître, s’écrie-t-on de toutes parts, et déjà justice en était faite ; puis on se jette à la poursuite des trois meurtriers, on les saisit, on les amène auprès du cadavre encore chaud de l’enfant massacré par eux, et l’on voit le cadavre ému palpiter et frissonner. Confessez votre crime, leur crie la foule ; et placés sous le couteau, ces misérables avouent leur forfait et nomment Boris !

GRÉGOIRE. — Quel âge avait Démétrius ?

LE PÈRE. — Sept ans, il aurait aujourd’hui (dix ans… non, je me trompe, douze années ont passé sur sa tombe), il aurait ton âge, et régnerait en paix, mais le Seigneur ne l’a pas voulu. Ce lamentable récit termine ma chronique ; depuis cet évènement, j’ai renoncé au monde. Mais toi, Grégoire, toi, dont l’étude a développé l’intelligence, consacre les heures que te laisseront tes méditations et tes travaux spirituels à raconter avec franchise et simplicité les évènemens dont tu seras témoin, la guerre et la paix, le gouvernement des princes, les miracles des saints, les signes et les prophéties célestes… Il est temps d’éteindre ma lampe et de prendre un peu de repos ; mais, quoi ! on sonne déjà les matines… Dieu tout puissant, bénis tes serviteurs ; Grégoire, donne-moi mon bâton.

GRÉGOIRE, seul. — Bons, Boris, tout tremble devant toi, nul n’ose te rappeler le sort d’un malheureux enfant, et cependant, au fond d’une cellule, un moine ignoré du monde dénonce ton forfait à la postérité, et tu n’échapperas, crois-moi, ni au jugement des hommes ni au tribunal de Dieu.


AUTRE SCÈNE.

(Il fait nuit : la scène se passe dans un jardin.)

GRÉGOIRE ou le FAUX DÉMÉTRIUS, bientôt après MARINA.


GRÉGOIRE. — Voici la fontaine, lieu du rendez-vous ; elle va s’y rendre… Je ne suis pas né timide, ce me semble, j’ai vu la mort de près, et je l’ai vue sans pâlir ; menacé d’une prison perpétuelle, serré de près par mes ennemis, je ne perdis pas courage, et grace au ciel je suis libre. D’où vient donc que ma poitrine est oppressée ? que signifie ce trouble insurmontable ? est-ce l’agitation de l’attente ? le frisson du désir ? Non, c’est de la peur… L’idée de cette redoutable entrevue m’a poursuivi tout le jour : paroles d’amour et d’ambition, j’avais tout préparé, je ne me rappelle plus rien… Mais je crois entendre des pas… Non, tout se tait, c’est le vent du soir qui s’élève ; c’est un rayon de la lune qui se joue à travers le feuillage.

MARINA. — Prince ?

GRÉGOIRE. — La voilà ! Tout mon sang s’est arrêté dans mes veines.

MARINA. — Démétrius ?

GRÉGOIRE. Voix céleste et ravissante ! C’est vous, vous enfin seule avec moi, seule, enveloppée d’ombre et de mystère ! Oh ! que le jour m’a paru long, que la nuit était lente à venir !

MARINA. — Elle sera plus rapide encore à s’écouler ; les instans sont précieux, et ce n’est pas pour écouter les tendres discours d’un amant que je vous ai donné rendez-vous. Vous m’aimez, je le crois ; mais, si j’ai juré de partager votre destinée, tout orageuse et incertaine qu’elle est, j’ai droit de vous demander une chose, Démétrius, c’est de m’initier à toutes vos espérances, à tous vos projets, à tous vos périls ; car je veux entrer dans la carrière où nous devons marcher ensemble, non comme une jeune fille ignorante et crédule, non comme une esclave dévouée aux plaisirs et aux ordres d’un maître, mais comme une épouse digne de vous, digne du tzar de Moscovie.

GRÉGOIRE. — Laissez-moi, Marina, laissez-moi oublier un instant les craintes et les dangers qui m’assiégent ; oubliez qui je suis, et ne voyez plus dans Démétrius que l’amant fier de votre choix, et qui, pour être heureux, ne vous demande qu’un mot, un sourire, un regard. Oh ! laissez-moi vous dire tout ce dont mon cœur est plein…

MARINA. — Non, prince, nous n’avons que faire de paroles oiseuses ; vos lenteurs, vos hésitations refroidissent l’ardeur de vos partisans, accroissent les périls, multiplient les obstacles ; déjà l’on sème des doutes, des soupçons, le bruit du lendemain va remplacer le bruit de la veille, et cependant Godounof…

GRÉGOIRE. -Eh ! que m’importe Godounof ? Qu’il me laisse votre amour, et qu’il garde son trône ! Qu’on m’exile au fond des steppes les plus désertes, qu’on me donne pour asile la plus misérable cabane, votre présence m’y tiendra lieu de sceptre et de palais.

MARINA. — Rougissez, Démétrius, rougissez de ces indignes sentimens ; n’oubliez jamais le noble but auquel tendent tous vos efforts ; quand il s’agit de l’atteindre, tout le reste n’est rien ; sachez, d’ailleurs, que ma main n’appartient pas au jeune fou qu’aurait séduit ma beauté ; elle n’est solennellement promise qu’à l’héritier des tzars, qu’au prince qui doit la vie à un miracle, qui devra bientôt la couronne à son courage.

GRÉGOIRE. — O Marina ! ne parlez pas ainsi ; ne me dites pas que ce n’est pas Démétrius que vous aimez, mais que la couronne qu’il met à vos pieds, que le rang auquel il vous associe, sont les seuls objets de vos désirs et de votre ambition. Quoi ! si l’aveugle hasard ne m’avait pas jeté sur les marches sanglantes d’un trône, si je n’étais pas le fils de Jean, cet enfant malheureux que le monde, hélas ! a oublié depuis si longues années, vous ne m’aimeriez donc plus ?

MARINA. Je n’aime que vous, Démétrius, et vous ne pouvez pas changer votre nom et votre destinée.

GRÉGOIRE. — Eh bien ! arrière la feinte et l’hypocrisie ! Non, je ne veux pas partager avec un cadavre l’amante qu’il a seul le droit de posséder. Apprends donc toute la vérité ; apprends que ton Démétrius est mort, bien mort, et qu’il ne ressuscitera pas pour t’épouser. Quant à moi, veux-tu savoir qui je suis ? Mon histoire n’est pas longue, et je te la dirai volontiers. Je suis un malheureux moine que le cloître fatiguait, auquel une pensée hardie est venue un jour en tête, qui s’est échappé du couvent, s’est réfugié en Ukraine, a appris, parmi les Cosaques, l’art de manier un sabre et un cheval, puis a paru parmi vous, s’est proclamé Démétrius, et a trompé tes stupides Polonais. Eh bien ! orgueilleuse Marina, est-tu contente de mon aveu ? Tu gardes le silence ? ’

MARINA, accablée. — Malheur et honte à moi !

GRÉGOIRE, à part. — Malheur aussi à moi ; car j’ai cédé comme un enfant au dépit qui m’animait ; un instant, peut-être, a suffi pour renverser tout l’échafaudage de ma grandeur ! (Tout haut.) Je le vois, tu rougis de mon amour ; eh bien ! mon sort est entre tes mains ; prononce ma sentence. (Il se jette à ses genoux.)

MARINA. — Lève-toi, pauvre insensé ! me prends-tu pour une petite fille bien simple et bien naïve, dont la colère enfantine tombe devant ces vains témoignages de respect ; tu te trompes, ami ; j’ai vu à mes pieds des chevaliers et des comtes, et quand j’ai dédaigné leurs vœux, ce n’était pas pour qu’un moine vagabond…

GRÉGOIRE. — Ne le méprise pas, ce vagabond ; il a peut-être assez de génie et de vertu pour mériter le trône et ta main.

MARINA. — Dis plutôt, misérable, pour mériter l’ignoble supplice des bandits et des scélérats.

GRÉGOIRE. — J’ai failli, je l’avoue ; égaré par l’orgueil, j’ai abusé le monde, je me suis joué du ciel ; mais ce n’est pas à toi, Marina, de m’en punir, car je ne t’ai pas trompée, car tu es le seul être que j’aime, le seul dieu que je respecte, et ta présence suffit pour arrêter le mensonge sur mes lèvres ; c’est l’emportement de l’amour et de la jalousie qui m’a seul arraché cet aveu.

MARINA. — Pourquoi le faire ? Qui te le demandait ? S’il est vrai que tu ne sois qu’un moine fugitif, sans fortune et sans nom, et que, par un prodige inouï, tu aies pu faire illusion à deux grands peuples, que ne te rends-tu digne de cet étonnant succès ? Que ne couvres-tu ton imposture d’un voile éternel, impénétrable ? Puis-je, dis-moi, associer ma destinée à la tienne, quand tu viens si niaisement me révéler ton propre déshonneur ? Tu ne l’as fait que par amour, et qui me répond que demain tu ne le feras point par amitié pour mon père, par piété pour un prêtre, par fanfaronnade avec un autre ?

GRÉGOIRE. — Je jure que tes seuls dédains ont pu me faire parler ; je jure que je ne trahirai mon secret, ni dans l’ivresse des festins, ni dans les épanchemens de l’amitié, ni sous le poignard du meurtrier, ni dans les tortures de la question.

MARINA. — Puisque tu le jures, il faut te croire ; mais, dis-moi, qui prends-tu à témoin de ce serment ? Est-ce Dieu, ainsi qu’il sied à un fervent disciple des jésuites ? est-ce l’honneur, comme doit le faire un noble chevalier ? ou, comme un fils de roi, nous donnes-tu simplement ta royale parole ?

GRÉGOIRE, fièrement. — L’ombre de Jean-le-Terrible m’a adopté du fond de son tombeau ; elle m’a proclamé Démétrius ; elle a soulevé les peuples à ma voix ; elle a désigné Boris pour être ma victime ; je suis roi. Adieu ; je ne me suis que trop avili devant une orgueilleuse Polonaise ; les hasards de la guerre, et dans quelque temps peut-être, les soins de mon empire me feront oublier mon amour, et quand cette fatale passion sera morte dans mon cœur, il n’y restera plus que de la haine et du mépris pour celle qui l’a inspirée. Je vais chercher une couronne, je trouverai peut-être la mort ; qu’elle m’atteigne comme un soldat sur les champs de bataille, ou comme un obscur rebelle sur une place publique, je ne serai plus qu’un étranger pour toi ; mais peut-être aussi regretteras-tu, bientôt, d’avoir brisé les liens qui allaient nous unir.

MARINA. — Et si j’allais découvrir ta ruse, arracher le masque dont tu te couvres, imposteur ?

GRÉGOIRE. — On ne te croirait pas, et, d’ailleurs, le roi, le pape, les grands, tous savent à quoi s’en tenir sur mon compte ; que je réclame des droits qui m’appartiennent, ou que j’usurpe un nom auquel mon audace me fait seule prétendre, peu leur importe ; je suis pour eux ce qu’est la torche dans la main d’un incendiaire ; instrument de guerre et de discordes, ils ne me briseront que quand ils n’auront plus besoin de moi, et si tu voulais trop tôt désabuser la foule, ils sauraient bien t’imposer silence. Adieu.

MARINA. — Un instant, prince. Enfin, je viens d’entendre un homme, et non plus un enfant ; tes dernières paroles me réconcilient avec toi ; mais écoute. Le temps presse, hâte-toi de marcher sur Moscou, purifie le Kremlin souillé par la présence d’un lâche meurtrier ; quand le cadavre de Godounof t’aura servi de marche-pied pour monter sur le trône, j’y viendrai m’asseoir à tes côtés.


Pouchkin, en voulant faire un drame, avait méconnu la nature et la portée de son talent ; mais cette méprise, toujours dangereuse pour un écrivain, est la seule qu’on puisse lui reprocher. Rouslan et Ludmila, la Fontaine de Bachichicarai, le Prisonnier du Caucase, Eugène Oneguine, appartiennent au domaine du récit, de l’élégie ou de la description.

Rouslan est un monument de la réaction patriotique qui s’est manifestée, parmi les littérateurs russes, en faveur des antiquités et des traditions nationales. Envoyant Bouterwek, Schlegel, Sismondi, remettre en lumière et en honneur les fabliaux de la Provence et les romanceros espagnols, en voyant l’Allemagne couvrir de gloses et de commentaires le poème des Nibelungen, ils ont voulu suivre, pour leur compte, l’exemple de leurs voisins. Wladimir-le-Grand est devenu pour eux le centre d’une vaste épopée chevaleresque, pareille à celle dont Charlemagne et Arthur ont été les héros au moyen-âge. Ils ont dérouillé les vieilles épées, ils ont repoli les armures des Yaroslaf, des Tgor, des intrépides successeurs de Ruric, qui, escortés de leurs Varègues, descendaient le Don dans leurs barques légères pour ravager les bords de la mer Noire et lever un tribut sur Constantinople. Ils ont recueilli avec un soin minutieux toutes les légendes mystiques de héros et de saints, si nombreuses dans un pays où la superstition est générale, tous les fabliaux populaires avec lesquels leurs nourrices les endormaient, et que racontent les vieilles paysannes russes dans les longues soirées d’hiver. Malheureusement ces fabliaux n’ont d’autre mérite que leur antiquité ; on en jugera par celui dont Pouchkin a fait choix. Ludmila, fille de Wladimir, est enlevée par un enchanteur dès la première nuit de ses noces. Rouslan, son époux, se met à la poursuite du ravisseur ; il rencontre en chemin une tête sans corps qui commence par chercher querelle au chevalier et par recevoir de lui un vigoureux soufflet ; puis elle entame une longue conversation, dans laquelle elle lui apprend que l’auteur du rapt est son frère, que toute sa puissance est dans sa barbe, et qu’il n’existe qu’une seule épée capable de la trancher. Après quelques incidens, découverte de l’épée, grace à l’intervention d’un magicien favorable à Rouslan, défaite de l’enchanteur, réunion des deux époux : voilà tout le poème. Il faut bien le dire, cette chevalerie errante, ces grands coups d’épée, ces tours où gémissent de belles prisonnières, ces malins enchanteurs, tout cela n’excite pas en nous un bien vif intérêt, tout cela ne dit rien à notre époque sérieuse et positive, n’appartient pas à la poésie telle que nous la concevons maintenant. Mais n’oublions pas que la poésie n’est point placée, en Russie, dans les mêmes conditions qu’en France ; que, n’y trouvant pas des institutions libres et populaires dont elle puisse suivre la marche et recevoir l’impulsion, elle ne saurait prétendre à la destinée philosophique, rationnelle, sociale, que lui prédit l’auteur des Méditations. Son but unique est donc d’amuser un public léger et inattentif, trop heureuse, quand, à force de fraîcheur dans le coloris, de grace, et de feu dans les descriptions, elle parvient à triompher de son indifférence pour la littérature nationale

La Fontaine de Bachichicarai est fondée, comme Rouslan, sur une de ces traditions que Pouchkin affectionne singulièrement, parce qu’elles lui livrent une fable toute faite et des personnages tout créés. On montre encore, en Crimée, l’ancienne résidence des khans de Tatarie, vaste et sauvage Alhambra, dont M. Mouravief Apostol nous a donné une curieuse description. Dans la partie la plus reculée du palais s’élevait jadis une fontaine en marbre que le khan Guirei avait consacrée, dit-on, au souvenir de Marie, jeune princesse polonaise enlevée par lui dans une de ses incursions, et reléguée au fond du harem. Marie, dans le poème de Pouchkin, a inspiré au khan une passion qui l’occupe tout entier. Pour elle, il oublie les combats ; pour elle, il dédaigne toutes les beautés du sérail. Son front est plus sévère, son silence plus menaçant que de coutume ; et ses guerriers et ses eunuques, rangés autour de leur maître, ne peuvent deviner la cause du mal qui le consume, ni de la colère qui l’agite. Il ne souffre pas seul ; Zaréma, sa belle favorite, qu’il néglige depuis son retour, est en proie à tous les tourmens de la jalousie. Une nuit, elle trompe la vigilance des gardiens, elle pénètre auprès de Marie, auprès de cette rivale qu’elle déteste sans la connaître. Mais laissons le poète parler lui-même :

« Tout dort ; Zaréma veille seule dans le sérail, et quand l’ombre plus épaisse lui dit qu’il est temps d’accomplir son dessein, elle se lève, ouvre la porte d’une main mal assurée, s’avance dans les ténèbres, et sa respiration est tout haletante, et son pied timide ose à peine effleurer le sol. Tout à coup elle s’arrête, près de heurter un vieil eunuque, au sommeil léger, à l’ame de bronze, au poignard acéré. Il faut passer sur son corps, l’éveiller peut-être, et alors mourir. N’importe ! un dieu la protège, et l’obstacle est franchi. Bientôt elle se trouve en face d’une seconde porte ; elle l’ouvre hardiment, entre, et les objets qui l’environnent la remplissent d’un religieux effroi. Une lampe éclairait de sa lueur mélancolique l’image de la sainte Vierge, surmontée de la croix, symbole sacré d’amour et d’espérance ; et cette croix, cette image, ont réveillé dans l’ame de Zaréma les souvenirs vivans encore d’une autre patrie, d’une autre religion. Marie reposait au pied de la croix ; sa bouche était gracieusement entr’ouverte, et la pourpre de ses joues attestait les larmes récentes qui les avaient brûlées. On l’eût prise pour un enfant des cieux, pour un ange exilé du divin séjour et traînant ici-bas sa triste captivité. A cet aspect, la sultane, émue de tant de beauté, touchée de tant de candeur, chancelle, tombe aux pieds de Marie en mariant : « Pitié ! pitié pour moi ! ne repousse pas mes prières ! » Ces cris, ces gémissemens réveillent la jeune fille, qui se lève, considère un instant cette femme inconnue pleurant à ses genoux ; puis, la relevant doucement « Qui es-tu, lui dit-elle, que me veux-tu ? Je veux te voir, je veux que tu m’entendes, car toi qui m’as perdue, tu peux seule me sauver. Écoute-moi, je suis née loin, bien loin d’ici. Oh ! les souvenirs de mon enfance vivent encore dans ma mémoire ; je me rappelle les montagnes dont les sommets se confondaient avec les cieux, les sources jaillissant du creux des rochers, les forêts impénétrables, et d’autres lois, d’autres mœurs… Par quel destin fus-je enlevée à ma patrie, amenée en ces climats ? je l’ignore. Jusqu’à ce jour, heureuse et tranquille à l’ombre du sérail, je ne connaissais que de nom les larmes, la tristesse, le désespoir. Quand l’amour s’éveilla dans mon cœur, les désirs craintifs, qu’il n’osait s’avouer à lui-même, trouvèrent, à peine éclos, un objet pour les satisfaire et les combler. Guirei, rassasié de dépouilles et de combats, était venu se replonger dans les délices du sérail. Nous parûmes devant lui tremblantes et incertaines de notre sort ; je vis son regard puissant s’abaisser, se fixer sur moi pour ne plus se détourner. Dès cet instant nous vécûmes l’un pour l’autre dans une fortunée solitude, dans une douce et continuelle ivresse. La jalousie, le soupçon, la calomnie, tous les fléaux des harems nous étaient inconnus. Tu vins, hélas ! et le charme fut rompu ; tu vins, et ta présence fit naître dans l’ame du khan une horrible pensée de trahison. Depuis ton arrivée ma vue l’importune ; il entend mes reproches, mais sans en être touché ; il voit mes larmes, mais il ne songe pas à les essuyer. Je le sais, tu n’es pas complice de son crime ; écoute-moi donc. Je suis belle et n’ai que toi pour rivale, mais tu ne sais pas aimer ; froide et insensible beauté, la passion ne brûle pas tes veines, la jalousie ne déchire pas ton cœur. Cesse donc de troubler le cœur de mon amant, car il est à moi, car ses baisers ne sont de feu que pour moi seule, car d’effroyables sermens ont enchaîné nos ames et nos destinées, car sa trahison me tuerait. Je pleure, tu le vois ; j’embrasse tes genoux, je te supplie de me rendre mon repos et mon bonheur. Ne me réponds rien ; pour rebuter le khan, mets tout en usage, dédains, larmes, refus ; jure (et bien que j’aie quitté la foi de mon enfance pour suivre la loi du Koran, cette foi sacrée, je le sais, est la tienne), jure de m’obéir, sinon rappelle-toi que j’ai un poignard à ma ceinture et que je suis née près du Caucase. »

Cette entrevue des deux rivales ne tarde pas à être découverte l’amante délaissée est précipitée dans la mer, par ordre du khan, inexorable exécuteur des lois du sérail quand elles sont violées par ceux qui lui déplaisent ; la jeune prisonnière s’éteint doucement, chaste et résignée à son sort ; le khan pousse alors son cri de guerre et s’élance à cheval, car, pour éteindre son amour, il lui faut du sang. Idées, peintures, sentimens, style, tout, dans la Fontaine de Bachichicarai, respire un parfum oriental ; on voit que Pouchkin était sur son terrain ; on reconnaît l’exilé de la Bessarabie, le promeneur solitaire des bords de la mer Noire, le voyageur qui a long-temps parcouru cette Tauride où la domination tatare s’est si profondément empreinte dans le sol, dans les mœurs, dans les monumens. Habitant de ces chaudes et voluptueuses contrées, c’était à lui d’en éprouver et d’en décrire les molles langueurs et les passions bondissantes ; c’était à lui de ressusciter ces sérails d’Orient, avec leurs hautes murailles, leurs silencieux jardins, leurs vastes salles toutes couvertes de tapis d’Asie, tout inondées de parfums, où veille un peuple d’eunuques, où dort un peuple d’odalisques ; et puis, jeter au milieu de cette prison, où l’amour est un hideux mélange d’obéissance passive et de plaisir brutal, une vierge chrétienne, qui a conservé avec la foi de ses pères toute la fierté de son cœur, toute la pureté de ses sens ; opposer une amante délaissée, tour à tour abattue par la douleur ou furieuse de honte et de désespoir, à cette jeune fille qui, tranquille au pied de la croix, ne regrette que sa patrie, ne désire que la mort ; faire naître pour elle dans l’ame d’un barbare une passion qui l’étonne lui-même, un respect dont il s’irrite, sans qu’il puisse étouffer cette passion ni dépouiller ce respect ; assurément c’était là une donnée dramatique, c’était là une belle occasion de personnifier en quelque sorte l’Europe dans cette jeune fille, l’Orient dans ce barbare et de nous montrer dans le triomphe de l’esclave chrétienne sur le farouche musulman toute la supériorité de nos lumières, de nos croyances, de notre civilisation. Malheureusement Pouchkin n’a pas creusé son idée, approfondi son sujet : il s’est contenté, suivant son usage, de quelques scènes à peine indiquées, de quelques caractères à peine ébauchés, et, sitôt que l’inspiration lui a manqué, que sa verve s’est refroidie, il a déposé la plume et clos son œuvre sans s’inquiéter de savoir si elle était réellement terminée.

Le Prisonnier du Caucase n’a de commun que son titre avec la nouvelle de M. le comte Xavier de Maistre. Un jeune Russe est tombé dans les mains des Tcherkesses ; ils ont laissé la vie à leur captif dans l’espoir d’une riche rançon, qu’il pourra bien leur faire long-temps attendre, car, dégoûté du monde, mort à toutes ses joies, poursuivi par une passion fatale, l’esclavage lui est presque indifférent ; mais une jeune fille se prend d’amour pour le pauvre prisonnier. Malade, elle le soigne ; triste et malheureux, elle le distrait par ses chansons ; insensible à sa tendresse, elle ne s’attache à lui qu’avec plus de force et de dévouement. Un jour que tous les guerriers de la peuplade sont partis pour une expédition lointaine, elle brise ses fers ; le Russe s’éloigne presque à regret. Tout à coup, il entend derrière lui l’onde s’agiter ; il se retourne, et ne voit plus qu’un vêtement qui flotte à la surface ; c’est tout ce qui reste de la jeune fille. Ce poème, fort court, et dont le fond, comme on voit, est assez insignifiant, a le tort de placer les deux acteurs du petit drame que nous venons d’analyser, dans une position sans issue, dans une situation d’ame qui est toujours la même : l’apathie du Russe est sans remède, la passion de la jeune fille est sans espoir, en sorte que nous désirons à peine la délivrance de l’un, et que la mort de l’autre, n’étant pas la conclusion nécessaire d’un amour calme et silencieux comme le sien, nous surprend sans nous affliger. Ce défaut capital à nos yeux, puisqu’il enlève tout intérêt au récit principal, est racheté par quelques détails poétiques sur les mœurs des habitans du Caucase. Simples dans leurs habitudes, hospitaliers envers l’étranger, implacables envers leurs ennemis, ces montagnards n’ont d’autres parures que leur poignard, leur carabine et leur yatagan, d’autre ami que leur cheval, d’autre plaisir que la guerre, d’autre fortune que la dépouille du vaincu. Chez eux, l’audace n’exclut pas la ruse ; s’ils ne craignent pas de se précipiter en aveugles sur un rempart de baïonnettes, ils savent aussi se mettre en embuscade derrière un arbre, un rocher, et là, comme un tigre qui guette sa proie, attendre patiemment, pendant des jours entiers, le passage d’un soldat ou d’un cavalier ennemi, pour lui envoyer une balle qui ne trompe jamais leur haine, et va toujours au cœur. Voilà les traits sous lesquels Pouchkin nous les décrit ; et, comme Russe, il doit bien connaître ces courageux martyrs de la liberté, qui, abandonnés.de la Turquie, ignorés du monde entier, resserrés entre la mer Noire et la mer Caspienne, défendent pied à pied les gorges de leurs montagnes, et que l’invasion moscovite pourra bien anéantir, mais jamais dompter.

Eugène Oneguine, dernière production de l’auteur, n’est autre chose que le journal d’un dandy de Pétersbourg, c’est-à-dire de Pouchkin lui-même ; car bien que dans sa préface il proteste spirituellement contre la malignité publique, qui ne manquera pas de l’accuser d’avoir voulu travestir le Ghilde-Harold de Byron, le poète et son héros se touchent ici par trop de points pour qu’on puisse méconnaître leur identité. Eugène Oneguine est donc un des fashionables les plus accomplis de Pétersbourg. Cette variété de l’espèce humaine se reconnaît aux mêmes traits, à quelque degré du pôle qu’on l’observe : assez d’esprit pour demander un rendez-vous à la femme qu’on aime, assez de courage pour adresser un cartel au rival qui vous gêne, assez de fortune et de naissance pour ne songer qu’à ses plaisirs, et se présenter hardiment dans les salons les plus aristocratiques. La réunion de ces solides avantages n’empêche pas Oneguine de prendre un jour en haine et en pitié toute sa vie de bals, de festins, de jeux, d’intrigues misérables, de succès désespérans par leur facilité ; et, pour ne pas se suicider, il se confine bravement à la campagne. Là, il se lie bientôt intimement avec Lenskoi, jeune philosophe de vingt ans, qui revient de Goettingue et d’Iéna, qui a parcouru l’Allemagne le sac sur le dos, et n’en a rapporté qu’un peu de science, des idées passablement romanesques, un Werther dans sa poche, et de longs cheveux noirs flottans sur ses épaules ; présenté par son nouvel ami dans une famille de bons gentilshommes campagnards, Eugène y fait la connaissance de deux sœurs : Olga, Tatiana ; l’une, légère, coquette, insouciante ; l’autre, pâle, mélancolique, à l’abord glacial, au cœur ardent et passionné. Olga a été la compagne d’enfance de Lenskoi, et tous deux s’aiment de l’amour chaste et naïf qu’éprouvent deux ames qu’une sorte de prédestination a dérobées au contact de nos vices et de nos souillures. Tatiana, de son côté, nourrit en secret une profonde passion pour Eugène ; mais il a juré de ne plus aimer, il tient parole, et quand la jeune fille, long-temps partagée entre son orgueil qui lui dit de se taire et son amour qui lui dit de parler, avoue enfin à Eugène qu’elle ne peut vivre sans lui, Eugène ne répond à ces brûlantes confidences que par un long sermon, bien raisonnable et bien froid, bien moral et bien cruel. Cependant l’ennui vient le tourmenter au fond de sa retraite ; il est aussi las des eaux, des bois, de la solitude, qu’il l’était naguère du bruit des cités ; il souffre de l’absence du plaisir, comme il souffrait du plaisir lui-même ; il veut étudier, mais les anciens l’ennuient comme modernes, les morts lui paraissent aussi sots que les vivans ; il veut écrire, mais sa tête est fatiguée, son cœur est vide ; en désespoir de cause, il se met à courtiser Olga. Lenskoi le croit son rival ; un cartel est envoyé, une rencontre a lieu, et le malheureux jeune homme tombe, trahi par sa maîtresse et frappé de la balle de son ami. Quelques années s’écoulent ; Olga s’est consolée en épousant un officier de hussards ; Eugène a voyagé pour oublier ce fatal coup de pistolet qui résonne toujours à son oreille ; il revient enfin à Pétersbourg, et dès sa première apparition dans le monde, il retrouve Tatiana, cette jeune fille qu’il a jadis rebutée, aujourd’hui femme d’un général, belle, adorée, puissante ; Tenté par la singularité de l’entreprise, il essaie de reprendre sur elle son ancien ascendant, il parle d’amour, il se jette à ses pieds ; mais les rôles ont changé, et, pour toute réponse, il reçoit une mercuriale qui venge la femme du sermon qu’avait subi la jeune fille. Ce fond sans doute est bien léger, mais Eugène Oneguine n’en est pas moins, selon nous, le chef-d’œuvre de l’auteur, parce qu’il est à la fois la manifestation la plus complète du caractère de l’homme et des qualités de l’écrivain. Action simple et attachante, style souple et facile, saillies spirituelles, voilà ce qui le distingue à chaque page ; on voit que Pouchkin n’invente pas, qu’il raconte, que ce sont partout ses souvenirs qu’il interroge, ses passions qu’il analyse, son caractère qu’il met en scène, toute sa vie de dandy, d’homme blasé, de duelliste, de poète qu’il expose avec verve, avec simplicité, avec bonhomie. Le monde qu’il décrit, il l’a vu, il a hanté ses salons, il a coudoyé ses grands hommes, il en a été lui-même le héros et la victime, l’admiration et la terreur ; les intrigues auxquelles il vous initie, il y a joué son rôle ; les femmes à la mode, fragiles idoles qu’on encense aujourd’hui pour les briser demain, il les a connues, il s’est assis dans leur boudoir, il a défait les boucles parfumées de leurs cheveux, il a fait serment de les aimer toujours, et il a oublié le lendemain les sermens de la veille ; tout cela c’est de l’histoire, et ses confidences sont d’autant plus naïves, ses épanchemens d’autant plus vrais, ses révélations d’autant plus intimes et plus piquantes, qu’il ne les fait pas en son nom, qu’il se met prudemment à l’abri de son héros, éditeur responsable de toutes ses œuvres, en sorte qu’il peut hardiment étaler à tous les yeux son portrait, sans qu’on ait jamais le droit de le reconnaître et de lui dire : C’est vous !

Disons, maintenant que nous avons parcouru toute la série des œuvres de Pouchkin, qu’on ne saurait lui accorder la force d’invention, la profondeur de sentiment, l’audace d’images, les vues larges et philosophiques qui distinguent le génie. Chacun des sujets qu’il traite n’est guère qu’un thème sur lequel il brode complaisamment de brillantes variations, de capricieuses fantaisies ; mais c’est le style qui lui assure l’immortalité. Tout dans ce style est plein, poétique, harmonieux ; véritable sylphide, sa période s’arrondit, se balance, se pose avec un charme inexprimable ; on admire son vol léger et gracieux, et on oublie de lui demander plus de force et d’élévation ; on écoute sa voix suave et mélancolique murmurer des notes d’une douceur infinie, et l’on ne songe pas que cette voix pourrait être plus variée et plus étendue. Rappelons enfin que Pouchkin est mort à trente-six ans, dans toute la vigueur de l’âge, dans tout l’éclat du talent ; mort à une époque où son caractère, modifié par le malheur, la réflexion, l’expérience des choses et des hommes, semblait subir une salutaire révolution ; mort au moment où, sentant peut-être tout ce que ses précédentes productions avaient d’incomplet et d’inachevé, il s’apprêtait à élever un monument à Pierre Ier, à lier son nom au nom de ce puissant réformateur, dont la grande figure domine toute l’histoire de Russie, et en fait comme deux parts, l’une pour l’Asie et la barbarie, l’autre pour l’Europe et la civilisation.


  1. l’auteur est Charles Baudier, ainsi que l’indique la Table alphabétique par noms d’auteurs