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Poètes modernes – Victor Hugo

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Poètes modernes – Victor Hugo

POÈTES MODERNES.

I.
VICTOR HUGO.


Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte ;
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
Et du premier Consul, trop gêné par le droit,
Le front de l’Empereur brisait le masque étroit.
Alors, dans Besançon, vieille ville espagnole,
Jeté comme la graine au gré de l’air qui vole,
Naquit d’un sang breton et lorrain à la fois
Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ;
Si débile, qu’il fut, ainsi qu’une chimère,
Abandonné de tous, excepté de sa mère,
Et que son cou ployé comme un frêle roseau
Fit faire en même temps sa bière et son berceau.
Cet enfant que la vie effaçait de son livre,
Et qui n’avait pas même un lendemain à vivre,
C’est moi.

C’est moi. Je vous dirai peut-être quelque jour
Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d’amour,
Prodigués pour ma vie en naissant condamnée,
M’ont fait deux fois l’enfant de ma mère obstinée ;
Ange, qui sur trois fils attachés à ses pas,
Épandait son amour et ne mesurait pas !

Ô l’amour d’une mère ! amour que nul n’oublie !
Pain merveilleux qu’un Dieu partage et multiplie
Table toujours servie au paternel foyer !
Chacun en a sa part, et tous l’ont tout entier !

Je pourrai dire un jour, lorsque la nuit douteuse
Fera parler, les soirs, ma vieillesse conteuse,
Comment ce haut destin de gloire et de terreur,
Qui remuait le monde aux pas de l’Empereur,
Dans son souffle orageux m’emportant sans défense,
À tous les vents de l’air fit flotter mon enfance ;
Car, lorsque l’aquilon bat ses flots palpitans,
L’Océan convulsif tourmente en même temps
Le navire à trois ponts qui tonne avec l’orage
Et la feuille échappée aux arbres du rivage !

Maintenant, jeune encore, et souvent éprouvé,
J’ai plus d’un souvenir profondément gravé,
Et l’on peut distinguer bien des choses passées
Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées.
Certes, plus d’un vieillard sans flamme et sans cheveux,
Tombé de lassitude au bout de tous ses vœux,
Pâlirait s’il voyait, comme un gouffre dans l’onde,
Mon âme où ma pensée habite comme un monde,
Tout ce que j’ai souffert, tout ce que j’ai goûté,
Tout ce qui m’a menti comme un fruit avorté,
Mon plus beau temps passé sans espoir qu’il renaisse,
Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse ;
Et quoique encore à l’âge où l’avenir sourit,
Le livre de mon cœur à toute page écrit !

Si parfois de mon sein s’envolent mes pensées,
Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées ;
S’il me plaît de cacher l’amour et la douleur
Dans le coin d’un roman ironique et railleur ;
Si j’ébranle la scène avec ma fantaisie,
Si j’entrechoque aux yeux d’une foule choisie
D’autres hommes comme eux, vivant tous à la fois
De mon souffle, et parlant au peuple avec ma voix ;
Si ma tête, fournaise où mon esprit s’allume,
Jette le vers d’airain, qui bouillonne et qui fume,
Dans le rhythme profond, moule mystérieux,
D’où sort la Strophe, ouvrant ses ailes dans les cieux ;
C’est que l’amour, la tombe, et la gloire, et la vie,
L’onde qui fuit, par l’onde incessamment suivie,
Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal,
Fait reluire et vibrer mon âme de cristal,
Mon âme aux mille voix, que le dieu que j’adore
Mit au centre de tout comme un écho sonore !

D’ailleurs j’ai purement passé les jours mauvais,
Et je sais d’où je viens si j’ignore où je vais.
L’orage des partis, avec son vent de flamme,
Sans en altérer l’onde a remué mon âme.
Rien d’immonde en mon cœur, pas de limon impur
Qui n’attendît qu’un vent pour en troubler l’azur !

Après avoir chanté, j’écoute et je contemple,
À l’Empereur tombé dressant dans l’ombre un temple,
Aimant la liberté pour ses fruits, pour ses fleurs,
Le trône pour son droit, le Roi pour ses malheurs ;
Fidèle enfin au sang qu’ont versé dans ma veine
Mon père vieux soldat, ma mère Vendéenne !

Telle est la pièce inédite qui doit servir de préface au prochain recueil lyrique de M. Victor Hugo. Composée il y a un peu plus d’un an, le 23 juin 1830, et empreinte en quelques endroits du cachet de cette date, elle se retrouve, comme tout ce qui émane du génie, aussi vraie aujourd’hui et aussi belle que ce soir-là, quand, d’une voix émue et encore palpitante de la création, il nous la récitait, à quelques amis, au sein de l’intimité. Depuis lors, le trône qui conservait une ombre de droit, et auquel M. Victor Hugo s’était rattaché de bonne heure, a croulé par son propre penchant, et le poète, en respectant la ruine, n’a pas dû s’y ensevelir. Il a compris l’enseignement manifeste de la providence, l’aveuglement incorrigible des vieilles races, et il s’est dit qu’à l’ère expirante des dynasties succédait l’ère définitive des peuples et des grands hommes. Long-temps mêlée à ces orages des partis, à ces cris d’enthousiasme ou d’anathème, sa jeunesse n’avait pourtant rien à rayer de son livre ni à désavouer de sa vie ; le témoignage qu’il se rendait dans la pièce citée plus haut, il peut le redire après comme avant ; nul ne lui contestera ce glorieux jugement porté par lui sur lui-même. Pour nous, il nous a semblé que dans ce grand dépouillement du passé, qui se fait de toutes parts et sur toutes les existences, c’était peut-être l’occasion de confier au public ce que depuis long-temps nous savions de la vie première, de l’enfance, des débuts, et de l’éducation morale du poète, notre ami, dont le nom se popularise de jour en jour. Notre admiration bien connue pour ses ouvrages nous dispense et nous interdit presque de l’aborder uniquement de ce dernier côté. Le rôle de simple narrateur nous va mieux, et ne mène pas moins directement à notre but, qui est de faire apprécier d’un plus grand nombre notre célèbre contemporain. Littérairement, d’ailleurs, nous nous sommes dit, qu’écrire ces détails sur un homme bien jeune encore, sur un poète de vingt-neuf ans, à peine au tiers de la carrière qu’il promet de fournir, ce n’était, pour cela, ni trop tôt ni trop de soins ; que ces détails précieux qui marquent l’aurore d’une belle vie se perdent souvent dans l’éclat et la grandeur qui succèdent ; que les contemporains les savent vaguement ou négligent de s’en enquérir, parce qu’ils ont sous les yeux l’homme vivant qui leur suffit ; que lui-même, avec l’âge et les distractions d’alentour, il revient moins volontiers sur un passé relativement obscur, sur des souvenirs trop émouvans qu’il craint de réveiller, sur des riens trop intimes dont il aime à garder le mystère ; et qu’ainsi, faute de s’y être pris à temps, cette réalité originelle du poète, cette formation première et continue, dont la postérité est si curieuse, s’évanouit dans une sorte de vague conjecture, ou se brise au hasard en quelques anecdotes altérées. L’incertitude planant sur les premières années d’un grand homme, semblera peut-être à certaines gens plus poétique : pour moi, je ne vois pas ce que perdraient Corneille et Molière à ce que leurs commencemens fussent mieux connus. Nous ne sommes plus tout-à-fait aux temps homériques où un nuage allait si bien sur un berceau. De nos jours, les poètes ont beau faire, la réalité les tient de toutes parts et les envahit ; ils sont, bon gré mal gré, un objet de publicité : on les coudoie, on les lithographie, on les lorgne à loisir, on a leur adresse dans l’almanach, et ce n’est qu’en vers que l’un d’entre eux a pu dire :

. . . . . Ils passent, et le monde
Ne connaît rien d’eux que leur voix.

Donc, Victor-Marie Hugo naquit en 1802 (26 février), dans Besançon, vieille ville espagnole, de Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo, colonel du régiment en garnison, et de Sophie Trébuchet, fille d’un armateur de Nantes ; d’un père soldat et d’une mère vendéenne. Chétif et moribond, il n’avait que six semaines quand le régiment dut quitter Besançon pour l’île d’Elbe. L’enfant l’y suivit et y demeura jusqu’à l’âge de trois ans. La première langue qu’il balbutia fut l’italien des îles : la première nature qui se réfléchit dans sa prunelle fut cette âpre et sévère physionomie d’un lieu peu remarqué alors, désormais insigne. Cette jeune vie s’harmonisait déjà par des rapports anticipés et fortuits avec la grande destinée qu’elle devait célébrer un jour ; ce frêle écheveau invisible se mêlait déjà à la trame splendide, et courait obscurément au bas de la pourpre encore neuve, dont plus tard il rehaussa le lambeau.

En 1805, l’enfant revint à Paris avec sa mère, qui se logea dans la rue de Clichy. Il allait à l’école rue du Mont-Blanc. Les souvenirs de ce temps ne lui retracent qu’une chèvre et un puits surmonté d’un saule, dans la cour de la maison ; il jouait là autour avec son jeune camarade Delon, depuis frappé d’une condamnation capitale dans l’affaire de Saumur, et mort en Grèce commandant de l’artillerie de lord Byron. En 1807, madame Hugo repartit en Italie avec ses fils pour rejoindre son mari, gouverneur de la province d’Avelino, où il extirpait les bandes de brigands, entre autres celle de Fra-Diavolo. L’enfant y resta jusqu’en 1809; il en rapporta mille sensations fraîches et graves, des formes merveilleuses de défilés, de gorges, de montagnes, des perspectives gigantesques et féeriques de paysages, tels qu’ils se grossissent et qu’ils flottent dans la fantaisie ébranlée de l’enfance.

De 1809 à 1811, le jeune Hugo demeura en France avec ses frères et sa mère. Madame Hugo, femme supérieure, d’un caractère viril et royal, comme dirait Platon, s’était décidée à ne pas voir le monde, et à vivre retirée dans une maison située au fond du cul-de-sac des Feuillantines, faubourg Saint-Jacques, pour mieux vaquer à l’éducation de ses fils. Une tendresse austère et réservée, une discipline régulière, impérieuse, peu de familiarité, nul mysticisme, des entretiens suivis, instructifs et plus sérieux que l’enfance, tels étaient les grands traits de cet amour maternel si profond, si dévoué, si vigilant, et de l’éducation qu’il lui dicta envers ses fils, envers le jeune Victor en particulier. Un incident presque merveilleux jeté au sein de cette vie de couvent, dut aussi influer beaucoup sur l’esprit et la gravité précoce de l’enfant poète. Le général La Horie, compromis en 1804 dans l’affaire de Moreau, était parvenu à se dérober aux poursuites, en se cachant chez un ami. Il y tomba malade, et un jour qu’il avait entrevu quelque inquiétude sur la physionomie de son hôte, craignant de lui être un sujet de péril, et dans l’exaltation de la fièvre qui l’enflammait, il se fit transporter le soir même, sur un brancard, rue de Clichy, où madame Hugo logeait alors. Madame Hugo, généreuse comme elle était, n’hésita pas à recueillir l’ami de son mari, et le garda deux ou trois jours. Sa fièvre passée, La Horie put sortir et chercher une retraite plus sûre. En 1809, après bien des épreuves et des fuites hasardées, il revint frapper à la porte de madame Hugo, mais cette fois la retraite était profonde, l’asile était sûr, et il y demeura. Il y demeura près de deux ans, caché à tous, vivant dans une petite chambre à l’extrémité d’un corps de logis désert. La plus douce occupation du guerrier philosophe, au milieu de cette inaction prolongée qui le dévorait, était de s’entretenir avec le jeune Victor, de le prendre sur ses genoux, de lui lire Polybe en français, s’appesantissant à plaisir sur les ruses et les machines de guerre, de lui faire expliquer Tacite en latin ; car l’intelligence robuste de l’enfant mordait déjà à cette forte nourriture. Un ancien prêtre marié, bon homme, M. de La Rivière, lui avait débrouillé, à lui et à ses frères, les premiers élémens, et la méthode libre du maître s’était laissée aller à l’esprit rapide des élèves. Cependant La Horie, par suite d’une machination odieuse, dont l’auteur, alors puissant, vit encore, et que M. Victor Hugo se propose de révéler un jour, fut découvert, arrêté aux Feuillantines, en 1811, et jeté de là dans le cachot, d’où il ne sortit que pour mourir avec Mallet. On sent quelle impression profonde et amère durent jeter dans l’âme ardente du jeune enfant de l’empire, et les discours du mécontent, et le supplice de la victime ; cela le préparait dès-lors à son royalisme de 1814. À côté de ce souvenir sanglant et fatal, les Feuillantines lui en laissèrent d’autres plus doux. Dans le Dernier jour d’un Condamné, il s’est plu à rappeler le vieux puisard, la charmante Pepita l’espagnole, et le tome ii des Voyages de Spallanzani ; ailleurs il parle de l’escarpolette sous les marronniers ; le dôme gris et écrasé du Val-de-Grâce, si mélancolique à voir entre la verdure des arbres, lui apparaît sans doute encore, toutes les fois qu’il se représente des jardins de couvent ; c’est aussi dans ce lieu de rêverie qu’il commença de connaître et d’aimer cette autre Pepita, non moins charmante, la jeune enfant qui, plus tard, devint sa femme.

Au printemps de 1811, il partit avec sa mère et ses frères pour l’Espagne, où il rejoignit son père, général dès 1809, puis premier majordome du palais, et gouverneur de deux provinces ; il logea quelque temps au palais Macerano, à Madrid, et de là fut mis au séminaire des nobles, où il resta un an ; on le destinait à entrer dans les pages du roi Joseph qui l’aimait beaucoup. C’est à ce séjour au collége des nobles qu’il faut rapporter les combats d’enfans pour le grand Empereur, dont le poète fait quelque part mention. On ne se battait pas moins qu’à coups de couteaux, et l’un des frères de Victor fut grièvement blessé dans l’un de ces petits duels à l’espagnole. En 1812, comme les événemens devenaient menaçans à l’horizon, et que les trônes groupés autour de l’empire craquaient de toutes parts, madame Hugo ramena à Paris ses deux fils cadets, Eugène et Victor ; l’aîné, déjà sous-lieutenant, demeura avec son père. Elle reprit son logement des Feuillantines, et leur fit achever, sous le vieux M. de la Rivière, leur éducation classique ; Tacite et Juvénal furent toujours la moelle de lion dont ils se nourrirent. Les idées religieuses tenaient très-peu de place dans cette forte et chaste discipline. Le fond de la philosophie de leur mère était le voltairianisme, et, femme positive qu’elle était, elle ne s’inquiéta pas d’y substituer une croyance pour ses fils. Tous deux, le jeune Victor surtout, avaient rapporté de l’Espagne, outre la connaissance pratique et l’accent guttural de cette belle langue, quelque chose de la tenue castillane, un redoublement de sérieux, une tournure d’esprit haute et arrêtée, un sentiment supérieur et confiant, propice aux grandes choses.. Ce soleil de la Sierra, en bronzant leur caractère, avait aussi doré leur imagination. Victor commença, à treize ans, au hazard, ses premiers vers ; il s’agissait, je crois, de Roland et de chevalerie. Quelques dissidences domestiques, élevées précédemment entre leur mère et le général, et qu’il ne nous appartient pas de pénétrer, avaient réveillé au foyer des Feuillantines les sentimens déjà anciens d’opposition à l’empire, et la mère vendéenne, l’enfant, élève de La Horie, se trouvèrent tout naturellement royalistes quand l’heure de la première restauration sonna.

Victor Hugo n’avait que douze ans ; une idée singulière, bizarre dans sa forme, le préoccupait au milieu de ce grand changement politique ; il se disait que c’était déchoir pour la France de tomber d’un Empereur à un Roi. Mais à part cette velléité d’orgueil national qui se prenait à un nom, ses vœux et ses penchans, d’accord avec tout ce qu’il entendait autour de lui, étaient pour l’ordre nouveau. Il passa cette année, non plus aux Feuillantines, mais rue Cherche-Midi, en face des Conseils de guerre, à étudier librement, à lire toutes sortes de livres, même les Contemporaines de Rétif, à apprendre seul la géographie, à rêver, et surtout à accompagner chaque soir sa mère dans la maison de la jeune fille qu’il épousa par la suite, et dont en secret son cœur était déjà violemment épris. Vinrent les cent jours : les dissidences domestiques entre madame Hugo et le général s’étaient envenimées ; celui-ci, redevenu influent, usa des droits de père, et reprit d’autorité ses deux fils : ce qui augmenta encore la haine des enfans contre le gouvernement impérial. Comme il les destinait à l’école polytechnique, il les plaça dans la pension Cordier et Decote, rue Sainte-Marguerite ; ils y restèrent jusqu’en 1818, et suivirent de là les cours de philosophie, de physique et de mathématiques au collége de Louis-le-Grand. L’aptitude d’Eugène et de Victor pour les mathématiques frappa beaucoup leurs maîtres ; ils obtinrent même des accessits au concours de l’université. Les solutions habituelles qu’ils donnaient des problèmes étaient promptes, rigoureuses, mais en même temps indirectes, imprévues, d’une construction singulièrement rare, et d’une symétrie compliquée. En 1816, après la seconde restauration, Victor composa, dans ses momens de loisir, une tragédie classique de circonstance sur le retour de Louis xviii, avec des noms égyptiens : elle avait pour titre Irtamène. En 1817, il en commença une autre intitulée Athélie ou les Scandinaves ; mais il n’alla qu’à la fin du troisième acte, et s’en dégoûta à mesure qu’il avançait ; son goût se fit plus vite que sa tragédie. Cette même année, il avait envoyé de sa pension, au concours de l’académie française, une pièce de vers sur les Avantages de l’étude, qui obtint une mention. Ce concours eut cela de remarquable, que MM. Lebrun, Casimir Delavigne, Saintine et Loyson y débutèrent également. La pièce du jeune poète de quinze ans se terminait par ces vers :

Moi, qui toujours fuyant les cités et les cours,
De trois lustres à peine ai vu finir le cours.

Elle parut si remarquable aux juges qu’ils ne purent croire à ces trois lustres, à ces quinze ans de l’auteur, et, pensant qu’il avait voulu surprendre par une supercherie la religion du respectable corps, ils ne lui accordèrent qu’une mention au lieu d’un prix. Tout ceci fut exposé dans le rapport prononcé en séance publique par M. Raynouard. Un des amis de Victor, qui assistait à la séance, courut à la pension Cordier avertir le quasi-lauréat, qui était en train d’une partie de barres et ne songeait plus à sa pièce. Victor prit son extrait de naissance, et l’alla porter à M. Raynouard, qui fut tout stupéfait comme d’une merveille ; mais il était trop tard pour réparer la méprise. M. François de Neufchâteau, qui avait été aussi dans son temps un enfant précoce, adressa à Victor Hugo des vers de félicitation et de confraternité. On y lisait, entre autres choses :

....................
Dans ce concours heureux brillaient de toutes parts
Le sentiment, le charme et l’amour des beaux-arts.
Sur quarante rivaux qui briguaient son suffrage,
XXXEst-ce peu qu’aux traits séduisans
XXXDe votre muse de quinze ans,
L’Académie ait dit : Jeune homme, allons ! courage !
Tendre ami des neuf sœurs, mes bras vous sont ouverts ;
XXXVenez, j’aime toujours les vers.
....................

Ce digne et naïf littérateur, lorsqu’il entendait plus tard retentir les succès bruyans, parfois contestés, de celui qui était devenu un homme, ne pouvait s’empêcher de dire avec componction : « Quel dommage ! il se perd ; il promettait tant ! jamais il n’a fait si bien qu’au début. »

En 1818, les deux frères obtinrent du général Hugo la grâce de ne pas entrer à l’école polytechnique, bien qu’ils fussent prêts par leurs études. Eugène avait gagné un prix aux jeux floraux ; l’émulation de Victor en fut excitée ; il concourut à son tour, tout en prenant ses inscriptions de droit, et remporta deux prix, coup sur coup, en 1819: l’un pour la Statue de Henri iv, l’autre pour les Vierges de Verdun. L’académie des jeux floraux, en couronnant ces odes, éprouva plus d’étonnement encore que l’académie française n’en avait eu précédemment, et M. Soumet écrivait de Toulouse au jeune lauréat : « Vos dix-sept ans n’ont trouvé que des incrédules. »

L’Ode sur la statue de Henri iv avait été composée en une nuit. Voici comment : madame Hugo était malade d’une fluxion de poitrine, et chacun de ses fils la veillait à son tour. La nuit du 5 au 6 février, c’était le tour de Victor. Sa mère, qui tenait beaucoup (car elle y croyait déjà) à la gloire future de son fils, regretta qu’il eût laissé passer un concours sans s’y essayer : les pièces, en effet, devaient être envoyées à Toulouse avant le 15, et il aurait fallu que Victor eût expédié la sienne dès le lendemain matin pour qu’elle pût arriver à temps. La malade s’endormit sur ce regret, et, le lendemain au réveil, elle trouva pour bonjour l’ode pieuse composée à son chevet, et le papier, mouillé de ses larmes de mère, partit dans la journée même.

En 1820, un troisième prix remporté pour Moïse sur le Nil valut à Victor le grade de maître-ès-jeux floraux. Les années 1819 et 1820 furent sans doute les plus remplies, les plus laborieuses, les plus ardentes, les plus décisives de sa vie. Amour, politique, indépendance, chevalerie et religion, pauvreté et gloire, étude opiniâtre, lutte contre le sort en vertu d’une volonté de fer, tout en lui apparut et grandit à la fois à ce degré de hauteur qui constitue le génie. Tout s’embrasa, se tordit, se fondit intimement dans son être au feu vulcanien des passions, sous le soleil de canicule de la plus âpre jeunesse, et il en sortit cette nature d’un alliage mystérieux, où la lave bouillonne sous le granit, cette armure brûlante et solide, à la poignée éblouissante de perles, à la lame brune et sombre, vraie armure de géant trempée aux lacs volcaniques. Sa passion pour la jeune fille qu’il aimait avait fini par devenir trop claire aux deux familles, qui, répugnant à unir un couple de cet âge et sans fortune, s’entendirent pour ne plus se voir momentanément. Il a consacré cette douleur de l’absence dans une pièce intitulée Premier soupir ; une tristesse douce et fière y est empreinte. Mais ce qu’il n’a pas dit et ce que je n’ai le droit ici que d’indiquer, c’est la fièvre de son cœur durant ces années continentes et fécondes, ce sont les ruses, les plans, les intelligences de cet amour merveilleux qui est tout un roman. Han d’Islande, qui le croirait ? Han d’Islande, commencé dès 1820, et qu’il ne publia par suite d’obstacles matériels qu’en 1823, devait être, à l’origine et dans la conception première, un tendre message d’amour destiné à tromper les argus, et à n’être intimement compris que d’une seule jeune fille. On se rappelle en effet les scènes délicieuses de cet ouvrage étrange, la pureté virginale d’Ordener, le baiser d’Éthel dans le long corridor ; le reste n’eût été qu’un fond noirci, un repoussoir pour faire ressortir le tableau, une ombre passagère et orageuse de désespoir. Durant ce même temps, Victor Hugo composait son premier volume d’odes royalistes et religieuses. On sait comment son royalisme lui était venu. Quant à la religion, elle lui était entrée dans le cœur par l’imagination et l’intelligence ; il y voyait avant tout la plus haute forme de la pensée humaine, la plus dominante des perspectives poétiques. Le genre de monde qu’il fréquentait alors, et qui l’accueillait avec toutes sortes de caresses, entretenait journellement l’espèce d’illusions qu’il se faisait à lui-même sur ses croyances. Mais le fond de sa doctrine politique était toujours l’indépendance personnelle ; et le philosophisme positif de sa première éducation, quoique recouvert des symboles catholiques, persistait obscurément dessous. Aidé de ses frères et de quelques amis, il rédigeait dans ce temps un recueil périodique intitulé le Conservateur littéraire, dont la collection forme trois volumes. Il y écrivit une foule de vers politiques et d’articles critiques qui n’ont jamais été reproduits, et qu’il est difficile aujourd’hui de reconnaître sous les initiales diverses et les noms empruntés dont les signait l’auteur. Les traductions de Lucain et de Virgile, par M. d’Auverney, les Tu et les Vous, Épître à Brutus, par Aristide, appartiennent réellement à Victor Hugo ; la facture de ces vers est classique, c’est-à-dire ferme et pure ; ce sont d’excellentes études de langue, et, dans la satire, l’auteur a la verve amère et mordante. Je recommanderai encore plusieurs articles sur Walter-Scott, un sur Byron, un sur Moore, un sur les Premières Méditations poétiques, qui avaient paru d’abord sans nom d’auteur. Ce qui domine dans ce dernier et remarquable jugement, c’est un cri de surprise, un étonnement profond qu’un tel poète s’élève, qu’un tel livre paraisse, un grain de sévérité littéraire et puriste, un sourire de pitié au siècle qui se dispose sans doute à railler le noble inconnu. Je ne puis résister à en donner quelques phrases ; le critique vient de faire une citation : « À de pareils vers, dit-il, qui ne s’écrierait avec La Harpe : Entendez-vous le chant du poète?… Je lus en entier ce livre singulier, je le relus encore, et, malgré les négligences, les néologismes, les répétitions et l’obscurité que je pus quelquefois y remarquer, je fus tenté de dire à l’auteur : « Courage, jeune homme ; vous êtes de ceux que Platon voulait combler d’honneurs et bannir de sa république. Vous devez vous attendre aussi à vous voir banni de notre terre d’anarchie et d’ignorance ; et il manquera à votre exil le triomphe que Platon accordait du moins aux poètes, les palmes, les fanfares et la couronne de fleurs. » Victor Hugo ne connut Lamartine que deux ans plus tard, en 1821, par l’intermédiaire de l’abbé de Rohan ; il voyait déjà M. de Bonald, surtout M. de La Mennais. M. de Chateaubriand, dans une note du Conservateur, l’ayant qualifié d’Enfant sublime, Victor Hugo, conduit par M. Agier, l’alla remercier, et il s’ensuivit une liaison de bienveillance d’une part, d’enthousiasme de l’autre, qui, durant quatre ou cinq ans, s’entretint très-vive et très-cultivée.

Un mot encore sur cette période du Conservateur littéraire, et sur les deux frères, Eugène et Victor, qui en étaient les rédacteurs assidus. L’un et l’autre jeunes, à peu près obscurs, livrés à des convictions ardentes, exagérées, plus hautes et plus en arrière que le présent ; avec un fond d’ironie sérieuse et d’austère amertume, unique en de si fraîches âmes ; tous deux raidis contre le flot vulgaire, en révolte contre le torrent, le pied sur la médiocrité et la cohue ; examinant, épiant avec anxiété, mais sans envie, les œuvres de leurs rivaux plus hâtés, et sans relâche méditant leur propre gloire à eux-mêmes, ils vécurent ainsi d’une vie condensée, rapide, haletante, pour ainsi dire. Avant que la lumière et l’harmonie pussent se faire en eux, bien des orages gros d’éclairs, bien des nuées tumultueuses et grondantes balayèrent leur face, et s’abattirent dans l’insomnie sur leur sourcil visionnaire, comme dit Wordsworth en parlant du front des poètes. Eugène surtout, à qui nous devons bien, puisque nous l’avons nommé, ce triste et religieux souvenir ; Eugène, plus en proie à la lutte, plus obsédé et moins triomphant de la vision qui saisit toutes les âmes au seuil du génie et les penche, échevelées, à la limite du réel sur l’abîme de l’invisible, a exprimé dans le recueil cette pensée pénible, cet antagonisme désespéré, ce Duel du précipice ; la poésie soi-disant Erse, qu’il a composée sous ce nom, est tout un symbole de sa lugubre destinée. Les nombreux articles de critique, dans lesquels il juge les ouvrages et drames nouveaux, respirent une conscience profonde, et accusent un retour pénétrant sur lui-même, un souci comme effaré de l’avenir. Après le succès de la Marie Stuart de M. Lebrun, il écrivait : « En général, une chose nous a frappés dans les compositions de cette jeunesse qui se presse maintenant sur nos théâtres ; ils en sont encore à se contenter facilement d’eux-mêmes ; ils perdent à ramasser des couronnes un temps qu’ils devraient consacrer à de courageuses méditations ; ils réussissent, mais leurs rivaux sortent joyeux de leurs triomphes. Veillez, veillez, jeunes gens ; recueillez vos forces, vous en aurez besoin le jour de la bataille : les faibles oiseaux prennent leur vol tout d’un trait ; les aigles rampent avant de s’élever sur leurs ailes. » Et pourtant son hardi et heureux frère ne rampait déjà plus.

Victor Hugo perdit sa mère en 1821 ; ce fut pour lui une affreuse douleur, tempérée seulement par l’idée que son mariage n’était plus désormais si impossible. Il passa une année dans une petite chambre rue Mézières, puis rue du Dragon, étudiant et travaillant à force, jaloux de prouver à son père qu’il pouvait se suffire à lui-même. Le parti dit royaliste arrivait aux affaires dès cette époque ; Hugo jeune, non envié encore, caressé de tous, eût pu aisément se laisser porter et parvenir vite et haut. Sa fortune en dépendait ; et le seul obstacle alors à son mariage, à son bonheur, c’était sa fortune. Dans cette crise délicate, il demeura opiniâtrement fidèle à la dignité morale, à la gloire, à la poésie, à l’avenir. Des insinuations lui furent faites ; il ne les releva pas, et se tint à l’écart, pur de toute congrégation et de toute intrigue. Il ne demanda rien, ne voulut rien, et voici à quelle occasion seulement il reçut une pension du roi.

C’était après la conspiration de Saumur ; Delon, son ancien camarade d’enfance, venait d’être condamné à mort, et la police cherchait à l’atteindre. Victor avait cessé de le voir depuis quelques années, à cause de la profonde division de leurs sentimens politiques. Mais il apprend son danger ; il avait deux logemens, celui de la rue du Dragon, qu’il occupait, et celui de la rue Mézières, abandonné depuis peu et disponible ; vite il écrit à la mère de Delon, lui offrant un asile sûr pour son fils. « Je suis trop royaliste, madame, lui disait-il, pour qu’on s’avise de le venir chercher dans ma chambre. » La lettre fut simplement adressée à madame Delon, femme du lieutenant de roi, à Saint-Denis, et mise à la poste. Nulle réponse : Delon s’était déjà soustrait aux poursuites. Deux ans après, comme Hugo passait la soirée chez un académicien, long-temps mêlé à l’administration secrète, celui-ci, à propos d’un incident de la conversation, le plaisanta sur ses intelligences avec les conspirateurs, et lui fit une leçon de prudence. Hugo n’y comprenait rien : il fallut lui expliquer que, dans le temps, sa lettre avait été décachetée à la poste, et mise le soir même sous les yeux du roi Louis xviii, comme c’était l’usage pour toutes les révélations de quelque importance. Louis xviii, après l’avoir lue, avait dit : « Je connais ce jeune homme ; il se conduit en ceci avec honneur ; je lui donne la prochaine pension qui vaquera. » La lettre, recachetée par les suppôts de police, n’était pas moins arrivée à madame Delon, qui aurait pu donner dans le guet-apens. D’autre part, le brevet de pension était aussi arrivé à Victor Hugo vers l’époque où parut son premier volume d’odes, et il avait attribué cette faveur royale à sa publication récente ; il n’en sut que plus tard la vraie origine.


Victor Hugo, après avoir passé la belle saison de 1822 à Gentilly, près de la famille de sa fiancée, se maria au mois d’octobre, et dès lors son existence de poète et d’homme fut fondée telle qu’elle nous apparaît aujourd’hui ; elle n’a fait, depuis ces neuf années, que monter et s’élargir sur cette base première. Voici une liste complète de ses travaux jusqu’à ce jour :

Le premier volume d’Odes, publié en juin 1822 ;

Han d’Islande, publié en janvier 1823 ;

Le second volume d’Odes et ballades, publié en février 1824 ;

La Muse française : ce recueil, qui commence en juillet 1823 et finit en juillet 1824, comprend plusieurs articles de Hugo ;

Bug Jargal, publié en janvier 1826 ;

Relation d’un voyage au Mont-Blanc, fait en 1825 avec M. Ch. Nodier : le manuscrit vendu n’a pas été publié ;

Le troisième volume d’Odes, publié en octobre 1826 ;

Cromwell, publié en décembre 1827 ;

Les Orientales, publiées en décembre 1828 ;

Le Dernier Jour d’un condamné, publié en janvier 1829 : cette même année, il fait Marion Delorme en juin, et Hernani en septembre ;

Hernani, joué le 26 février 1830 ;

Une Préface aux poésies de Dovalle ;

Notre-Dame de Paris, publié le 15 mars 1831.

Telles sont les réponses de Victor Hugo aux détracteurs que sa gloire croissante a soulevés ; telles sont les marques de ses pas infatigables dans la carrière. Chaque degré vers le temple a son autel, et quelquefois double ; chaque année dans ses domaines a plus d’une moisson. Sa course lyrique, qui est bien loin d’être close, offre pourtant assez d’étendue pour qu’on en saisisse d’un seul regard le cycle harmonieux ; mais il n’est encore qu’au seuil de l’arène dramatique ; il y entre dans toute la maturité de son observation, il s’y pousse de toutes les puissances de son génie. L’avenir jugera. Mais revenons encore.

Depuis neuf ans, la vie de Victor Hugo n’a pas changé ; pure, grave, honorable, indépendante, intérieure, magnifiquement ambitieuse dans son désintéressement, de plus en plus tournée à l’œuvre grandiose qu’il se sent appelé à accomplir. Ses opinions politiques et religieuses ont subi quelque transformation avec l’âge et la leçon des événemens ; ses idées de poésie et d’art se sont de jour en jour étendues et affermies. Sa fièvre de royalisme passée, il est revenu à la liberté, mais à la liberté vraie, plénière et pratique, à celle que bien des libéraux n’ont jamais comprise, et que nous réclamons vainement encore. En même temps que le culte d’une pâle et morte dynastie s’évanouissait dans l’âme sévère du poète, celui de Napoléon y surgissait rayonnant de merveilles, et Victor Hugo devenait le chantre élu de cette gloire à jamais chère au siècle :

Napoléon, soleil dont je suis le Memnon !…
À l’Empereur tombé dressant dans l’ombre un temple…

Dès 1824, lors de la retraite de M. de Chateaubriand, il avait pris parti pour l’opposition. La première marque éclatante qu’il en donna fut l’Ode à la Colonne, publiée en février 1827. Le général Hugo, qui ne mourut qu’en 1828, vécut assez pour jouir avec larmes de ce trophée tout militaire, que dédiait son fils aux vétérans de l’empire. En août 1829, Victor Hugo refusa la pension que M. de Labourdonnaye s’empressait de lui offrir en dédommagement des obstacles ministériels opposés à Marion Delorme. La révolution de juillet le trouva donc libre, sans engagement politique, ayant donné des gages au pays, prêt à lui en donner encore. Il a chanté les Trois jours dans les plus beaux vers qu’ils aient inspirés ; il a vengé par une deuxième Ode à la Colonne les mânes de Napoléon, qu’outrageait une chambre pusillanime. Les voûtes du Panthéon ont retenti de sa cantate funèbre en l’honneur des morts de juillet. Voilà jusqu’à ce jour les principaux faits de cette vie de poète ; il nous reste seulement à en caractériser plus en détail deux portions qui se mêlent intimement à la chronique fugitive de notre poésie contemporaine ; ce sont les deux périodes que j’appellerai de la Muse française et du Cénacle.

Si l’on se reporte par la pensée vers l’année 1823, à cette brillante ivresse du parti royaliste, dont les gens d’honneur ne s’étaient pas encore séparés, au triomphe récent de la guerre d’Espagne, au désarmement du carbonarisme à l’intérieur, à l’union décevante des habiles et des éloquens, de M. de Chateaubriand et de M. de Villèle ; si, faisant la part des passions, des fanatismes et des prestiges, oubliant le sang généreux, qui, sept ans trop tôt, coulait déjà des veines populaires ; — si on consent à voir dans cette année, qu’on pourrait à meilleur droit appeler néfaste, le moment éblouissant, pindarique, de la restauration, comme les dix-huit mois de M. de Martignac en furent le moment tolérable et sensé ; on comprendra alors que des jeunes hommes, la plupart d’éducation distinguée ou d’habitudes choisies, aimant l’art, la poésie, les tableaux flatteurs, la grâce ingénieuse des loisirs, nés royalistes, chrétiens par convenance et vague sentiment, aient cru le temps propice pour se créer un petit monde heureux, abrité et recueilli. Le public, la foule n’y avait que faire, comme bien l’on pense ; en proie aux irritations de parti, aux engouemens grossiers, aux fureurs stupides, on laissait cet éléphant blessé bondir dans l’arène, et l’on était là tout entre soi dans la loge grillée. Il s’agissait seulement de rallier quelques âmes perdues qui ignoraient cette chartreuse, de nourrir quelques absens qui la regrettaient, et la Muse française servit en partie à cela. C’était au premier abord dans ces retraites mondaines quelque chose de doux, de parfumé, de caressant et d’enchanteur ; l’initiation se faisait dans la louange ; on était reconnu et salué poète à je ne sais quel signe mystérieux, à je ne sais quel attouchement maçonnique ; et dès-lors choyé, fêté, applaudi à en mourir. Je n’exagère pas ; il y avait des formules de tendresse, des manières adolescentes et pastorales de se nommer ; aux femmes, par exemple, on ne disait madame qu’en vers ; c’étaient des noms galans comme dans Clélie. Le mépris pour la vulgarité libérale avait provoqué dans un coin cette quintessence. La chevalerie dorée, le joli moyen âge de châtelaines, de pages et de marraines, le christianisme de chapelles et d’ermites, les pauvres orphelins, les petits mendians faisaient fureur et se partageaient le fond des lieux communs, sans parler des innombrables mélancolies personnelles. Un écho de la sentimentalité de madame de Staël y retentissait vaguement. Après le bel esprit, on avait le règne du beau cœur, comme a si bien dit l’un des plus spirituels témoins et acteurs de cette période. Le même a dit encore : « Ce poète-là, une étoile ! dites plutôt une bougie. » M. de la Touche, dans son piquant article de la Camaraderie, a mis sur le compte d’une société qui n’était plus celle-là, beaucoup des travers qu’il avait remarqués lui-même, et peut-être excités pour sa part, durant le premier enivrement de la Muse. Le plus beau jour, ou plutôt le plus beau soir (car c’étaient des soirées), du petit monde poétique fut celui de la représentation de Clytemnestre, si digne à tant d’égards de son succès. Ici point de contestation, de luttes comme plus tard, et de victoire déchirée, mais un concert de ravissement, des écharpes flottantes, une vraie fête de famille. On aurait pu compter ce soir-là tout le bataillon sacré, tout le chœur choisi ; de peur de froisser personne en mentionnant, en qualifiant ou en omettant, j’aime mieux renvoyer pour les noms le lecteur curieux aux collections de la Muse. Le seul Lamartine échappait à ces fades mollesses et les ignorait ; après avoir poussé son chant, il s’était enfui vers les lacs comme un cygne sauvage. Qu’on ne juge point pourtant que le résultat dernier de cette période fut d’être fatale à la poésie et à l’art ; ceux qui étaient condamnés au mauvais goût en furent infectés et en périrent, voilà tout ; les natures saines et fortes triomphèrent. De Vigny, avec son beau et chaste génie, ne garda de la subtile mysticité d’alors que ce qui lui sied comme un faible et comme une grâce. Pour Hugo, il ne s’en est pas guéri seulement, il s’en est puni quelquefois. Ces vrais poètes gagnèrent aux réunions intimes dont ils étaient l’âme, d’avoir dès lors un public, faux public il est vrai, provisoire du moins, artificiel et par trop complaisant, mais délicat, sensible aux beautés, et frémissant aux moindres touches. L’autre public, le vrai, le définitif, et aussi le plus lent à émouvoir, se dégrossissait durant ce temps, et il en était encore aux quolibets avec nos poètes ; ou qui, mieux est, à ne pas même les connaître de nom, que déjà ceux-ci avaient une gloire. Ils durent à cette gloire précoce et restreinte de prendre patience, d’avoir foi et de poursuivre. Cependant Hugo, par son humeur active et militante, par son peu de penchant à la rêverie sentimentale, par son amour presque sensuel de la matière, et des formes, et des couleurs, par ses violens instincts dramatiques et son besoin de la foule, par son intelligence complète du moyen âge, même laid et grotesque, et les conquêtes infatigables qu’il méditait sur le présent, par tous les bords enfin et dans tous les sens, dépassait et devait bientôt briser le cadre étroit, l’étouffant huis-clos, où les autres jouaient à l’aise, et dans lequel, sous forme de sylphe ou de gnome, il s’était fait tenir un moment. Aussi les marques qu’il en contracta sont légères, et se discernent à peine ; ses premières ballades se ressentent un peu de l’atmosphère où elles naquirent ; il y a trop sacrifié au joli ; il s’y est trop détourné à la périphrase ; plus tard, en dépouillant brusquement cette manière, il lui est arrivé, par une contradiction bien concevable, d’attacher une vertu excessive au mot propre, et de pousser quelquefois les représailles jusqu’à prodiguer le mot cru. À part ces inconvéniens passagers, l’influence de la période de la Muse n’entra point dans son œuvre ; ces sucreries expirèrent à l’écorce contre la verdeur et la sève du jeune fruit croissant. Et puis la dissolution de la coterie arrive assez vite par l’effet d’un contrecoup politique. La chute de M. de Chateaubriand mit la désunion dans les rangs royalistes, et une bouffée perdue de cet orage emporta en mille pièces le pavillon couleur de rose, guitares, cassolettes, soupirs et mandores ; il ne resta debout que deux ou trois poètes.

On continua de se voir isolément et de s’aimer à distance. Hugo travaillait dans la retraite, et se dessinait de plus en plus. Vers 1828, à cette époque que nous avons appelée le moment calme et sensé de la restauration, le public avait fait de grands progrès ; l’exaspération des partis, soit lassitude, soit sagesse, avait cédé à un désir infini de voir, de comprendre et de juger. Les romans, les vers, la littérature étaient devenus l’aliment des conversations, des loisirs, et mille indices, éclos, comme un mirage, à l’horizon, et réfléchis à la surface de la société, semblaient promettre un âge de paisible développement où la voix des poètes serait entendue. Autour de Hugo, et dans l’abandon d’une intimité charmante, il s’en était formé un très-petit nombre de nouveaux ; deux ou trois des anciens s’étaient rapprochés, on devisait les soirs ensemble, on se laissait aller à l’illusion flatteuse qui n’était, après tout, qu’un vœu ; on comptait sur un âge meilleur qu’on se figurait facile et prochain ; dans cette confiante indifférence le présent échappait inaperçu, la fantaisie allait ailleurs ; le vrai moyen âge était étudié, senti, dans son architecture, dans ses chroniques, dans sa vivacité pittoresque ; il y avait un sculpteur, un peintre parmi ces poètes, et Hugo qui, de ciselure et de couleur, rivalisait avec tous deux. Les soirées de cette belle saison des Orientales se passaient innocemment à aller voir coucher le soleil dans la plaine, à contempler du haut des tours de Notre-Dame les reflets sanglans de l’astre sur les eaux du fleuve ; puis, au retour, à se lire les vers qu’on avait composés. Ainsi les palettes se chargeaient à l’envi, ainsi s’amassaient les souvenirs. L’hiver, on eut quelques réunions plus arrangées, qui rappelèrent peut-être par momens certains travers de l’ancienne Muse, et l’auteur de cet article doit lui-même se reprocher d’avoir trop poussé à l’idée du Cénacle, en le célébrant. Quoi qu’il en soit, cette année amena pour Victor Hugo sa plus paisible et sa plus riche efflorescence lyrique ; les Orientales sont, en quelque sorte, son architecture gothique du xve siècle ; comme elle, ornées, amusantes, épanouies. Nulles poésies ne caractérisent plus brillamment le clair intervalle où elles sont nées, précisément par cet oubli où elles le laissent, par le désintéressement du fond, la fantaisie libre et courante, la curiosité du style, et ce trône merveilleux dressé à l’art pur. Et, toutefois, pour sortir de la magnifique vision où il s’était étalé et reposé, Victor Hugo n’attendit pas la révolution qui a soufflé sur tant de rêves. Là où d’autres eussent mis leur âge d’or, tâchant de l’éterniser, — lui, — ardent et inquiet, s’était vite retrouvé avec de plus vastes désirs. Par Hernani, donc, il aborda le drame, et par le drame, la vie active. Face à face désormais avec la foule, il est de taille à l’ébranler, à l’enlever dans la lutte, et nous avons, comme lui, confiance en l’issue. Après cela, faut-il l’avouer ? qu’il y ait eu des regrets de notre part, hommes de poésie discrète et d’intimité, à voir le plus entouré de nos amis nous échapper dans le bruit et la poussière des théâtres, on le concevra sans peine ; notre poésie aime le choix, et toute amitié est jalouse ; mais nous avons bientôt pensé que, même au milieu des plus enivrantes acclamations dramatiques, il y aurait toujours dans l’âme de Victor Hugo un lyrisme caché, plus sévère, plus profond peut-être, plus vibrant encore par le refoulement, plus gravement empreint des images dispersées et des émotions d’une jeunesse irréparable. Le futur recueil dont on a lu le prologue, sera pour le public la preuve de ceci, nous l’espérons.


Sainte-Beuve.