Polikouchka (trad. Bienstock)/Chapitre12

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 6p. 104-108).
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XII

La fête n’était pas très gaie dans la cour de Pokrosvkoïé. Bien que la journée fût très belle, les gens ne sortaient pas s’amuser ; les jeunes filles ne se réunissaient pas pour chanter leurs chansons ; les garçons, les ouvriers de fabrique venus de la ville, ne jouaient ni de l’accordéon, ni de la balalaïka et ne s’amusaient pas avec les jeunes filles. Tous étaient assis dans leurs coins, et s’ils causaient, c’était bas, comme si quelque esprit malveillant, ici présent, pouvait les entendre. Dans la journée ce n’était encore rien, mais le soir, quand la nuit fut venue, les chiens se mirent à hurler, et, comme exprès, le vent s’éleva et hurla dans les cheminées. Tous les habitants de la cour étaient pris d’une telle frayeur, que tous ceux qui possédaient des cierges les allumèrent devant les icônes. Celui qui était seul dans son coin allait demander asile pour la nuit chez un voisin où il y avait plus de monde ; celui qui avait besoin d’aller dans l’étable n’y allait pas, préférant laisser les bêtes sans nourriture pour cette nuit ; et l’eau bénite, conservée chez chacun, dans une fiole, était usée durant cette nuit.

Plusieurs même, pendant la nuit, entendirent marcher dans le grenier, à pas lourds, et le forgeron vit un serpent voler droit sur le grenier. Dans le coin de Polikeï il n’y avait personne. Les enfants et la folle avaient été emmenés ailleurs ; il n’y restait que l’enfant mort et deux vieilles femmes, ainsi qu’une pèlerine qui, par zèle, lisait les psaumes, non sur la mort du bébé, mais pour la cause de tous ces malheurs. C’était le désir de Madame. Cette pèlerine et les vieilles femmes entendirent elles-mêmes, après la lecture de l’une des vingt parties des psaumes, qu’en haut, la poutre tremblait, et une voix gémissait ; et ayant lu : « Dieu ressuscitera », le calme s’était rétabli. La femme du menuisier fit venir chez elle une parente, et cette nuit-là, sans s’en douter, elle but avec elle tout le thé qu’elle avait acheté pour une semaine. Elle aussi avait entendu, en haut, la poutre craquer et trembler, comme si des sacs tombaient. Les paysans de garde remontaient le courage des dvorovoï, autrement, tous seraient morts de peur cette nuit-là.

Les paysans étaient dans le vestibule, sur le foin, ensuite ils affirmèrent qu’ils avaient aussi entendu des prodiges dans le grenier ; en réalité pendant la nuit, tous calmes, ils avaient causé entre eux de l’enrôlement, mangé du pain, s’étaient grattés, et, principalement avaient empli tout le vestibule de leur odeur ; si bien que la femme du menuisier, en passant devant eux, cracha et les appela « espèce de moujiks ». Quoi qu’il en soit, le pendu était toujours au grenier, et l’esprit méchant semblait, pour cette nuit, entourer le pavillon de son aile gigantesque et montrer son pouvoir, en se plaçant plus près que jamais de ces hommes.

Du moins tous sentirent cela. Je ne sais si c’était juste ; je pense même que non. Je pense que si quelqu’un de hardi, cette nuit-là, eût pris une chandelle ou une lanterne et, se signant, ou même sans cela, fût allé au grenier, et lentement, eût écarté, par la lumière de la chandelle, l’horreur de la nuit, s’il eût éclairé la poutre, le sol, le mur couvert de toiles d’araignées, la pèlerine oubliée par la femme du menuisier, s’il se fût avancé jusqu’à Ilitch, si, ne s’abandonnant pas à la peur, il eût soulevé la lanterne à la hauteur du visage, il aurait aperçu le corps connu, maigre, les pieds touchant le sol (la corde s’était lâchée), penché de côté, sans signe de vie, avec le col de la chemise déboutonné, sous laquelle on ne voyait plus de croix, la tête baissée sur la poitrine, et le bon visage avec des yeux ouverts sans voir, le sourire, doux, coupable, le calme sévère, et le silence absolu. Vraiment la femme du menuisier qui s’enfoncait sous sa couverture, les cheveux défaits, les yeux effrayés, qui racontait qu’elle avait entendu tomber les sacs, était beaucoup plus terrible et effrayante qu’Ilitch, bien que sa croix enlevée eût été mise sur la poutre.

En haut, c’est-à-dire chez la maîtresse, régnait la même terreur qu’au pavillon. La chambre de Madame était remplie de l’odeur d’eau de Cologne et d’onguents. Douniacha faisait fondre de la cire et préparait un cérat. Pourquoi fallait-il du cérat, je l’ignore, mais je sais qu’on en préparait toujours quand Madame était malade.

Et maintenant, elle était troublée au point d’être malade.

La tante de Douniacha était venue passer la nuit avec elle pour lui donner courage. Toutes les quatre étaient assises dans la chambre des bonnes avec la fillette et causaient à voix basse.

— Qui ira chercher l’huile ? demanda Douniacha.

— Je n’irai pour rien, pour rien, Avdotia Mikolawna, — répondit résolument la deuxième bonne.

— Que dis-tu, va avec Axutka.

— J’irai seule, je n’ai peur de rien, — dit Axutka ; mais elle commençait à avoir peur.

— Eh bien ! va, la plus sage ; demande à la vieille Anna un verre d’huile, mais en l’apportant fais attention de ne pas en verser, dit Douniacha.

Axutka releva sa jupe d’une main, et ne pouvant ainsi remuer les deux, elle agita l’autre deux fois plus fort, à travers son corps, et courut rapidement.

Elle avait peur, et sentait que si elle apercevait ou entendait n’importe quoi, même sa mère vivante, elle mourrait de peur. Les yeux fermés, elle courait par le chemin qu’elle connaissait.