Polikouchka (trad. Bienstock)/Chapitre13

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 6p. 109-117).
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XIII

— Madame dort-elle ou non ? demanda tout à coup, près d’Axutka, la voix basse d’un paysan… Elle ouvrit les yeux et aperçut un homme qui lui sembla plus grand que le pavillon. Elle poussa un cri et revint sur ses pas, si vite, que son jupon volait derrière elle. En un bond, elle était sur le perron. Elle courut dans la chambre des bonnes, et, avec un cri sauvage, se jeta sur le lit.

Douniacha, sa tante et l’autre femme, mouraient de peur. Elles n’avaient pas eu le temps de se remettre que des pas lents et lourds s’entendaient dans le vestibule, et enfin près de la porte. Douniacha courut vers Madame en laissant tomber le cérat. La deuxième femme de chambre se cacha dans les jupes accrochées au mur. La tante, plus courageuse, voulait tenir la porte, mais la porte s’ouvrit et le paysan entra dans la chambre. C’était Doutlov dans ses bateaux. Sans faire attention à la peur des jeunes filles, il chercha des yeux les icônes, et, ne trouvant pas la petite image suspendue au coin gauche, il se signa dans la direction d’un buffet où étaient des tasses, mit son chapeau sur le rebord de la fenêtre, puis enfonçant sa main dans sa demi-pelisse, comme s’il voulait se gratter l’aisselle, il en tira la lettre aux cinq cachets gris portant des ancres.

La tante de Douniacha se tenait la poitrine… À peine put-elle prononcer :

— Ah ! c’est toi, tu m’as fait peur, Naoumitch ! Je ne puis prononcer un mot. Je croyais que c’était la fin.

— Peut-on faire ainsi. — prononça la deuxième femme de chambre qui sortit d’entre les jupes.

— Vous avez même troublé Madame, — dit Douniacha en se montrant à la porte. — Pourquoi viens-tu dans les chambres des bonnes sans te faire annoncer ? Un vrai moujik !

Doutlov, sans s’excuser, répéta qu’il lui était nécessaire de voir Madame.

— Elle est souffrante, — dit Douniacha.

À ce moment, Axutka éclata d’un rire si sonore et si inconvenant qu’elle dut, de nouveau, s’enfouir la tête dans les jupes, d’où, malgré toutes les menaces de Douniacha et de la tante, elle ne pouvait sortir sans pouffer, comme si quelque chose se déchirait dans sa poitrine rose et ses joues rouges. Il lui semblait si drôle qu’ils se fussent tous effrayés que, de nouveau, elle se cacha la tête, et comme prise de convulsions, frappait des pieds et sursautait de tout son corps.

Doutlov s’arrêta, la regarda attentivement, comme s’il désirait se rendre compte de ce qu’elle avait, mais, ne comprenant pas de quoi il s’agissait, il se détourna et continua son discours.

— C’est-à-dire, il s’agit d’une affaire très importante. Annoncez seulement que le paysan a trouvé la lettre avec l’argent.

— Quel argent ?

Douniacha, avant d’annoncer, lut l’adresse et demanda à Doutlov où et comment il avait trouvé cet argent qu’Ilitch devait rapporter de la ville. Ayant appris tous les détails, Douniacha, en chassant dans le vestibule la fillette qui ne cessait de rire, alla chez Madame. Mais, à l’étonnement de Doutlov, Madame ne le reçut pas et n’en donna aucune explication à Douniacha.

— Je ne sais et ne veux rien savoir, — disait la dame. — Quel paysan, quel argent, je ne puis ni ne veux voir personne. Qu’ils me laissent en paix. — Que ferai-je donc, — dit Doutlov, en tournant et retournant l’enveloppe, — ce n’est pas rien.

— Qu’y a t-il d’écrit dessus ? — demanda-t-il à Douniacha, qui de nouveau lut l’adresse.

Doutlov n’y pouvait croire. Il espérait que cet argent n’était pas celui de Madame, qu’on avait mal lu l’adresse. Mais, Douniacha la lui répéta encore une fois. Il soupira, mit l’enveloppe dans son gousset, et se prépara à sortir :

— Il faut évidemment le porter à la police, — dit-il.

— Attends, j’essaierai encore une fois ; donne ici la lettre, — fit en l’arrêtant Douniacha, qui suivait attentivement la disparition de l’enveloppe dans le gousset du paysan.

Doutlov la sortit de nouveau, cependant il ne la mettait pas tout de suite dans la main tendue de Douniacha.

— Dites que c’est Doutlov qui l’a trouvée sur la route.

— Oui, donne.

— Je pensais que c’était une lettre ordinaire, mais un soldat m’a dit que c’était de l’argent.

— Mais, donne, donne.

— Je n’oserais pas aller à la maison pour… — prononça de nouveau Doutlov, sans se séparer de la précieuse enveloppe… — Annoncez ainsi.

Douniacha prit l’enveloppe et, de nouveau, alla chez madame.

— Ah ! mon Dieu, Douniacha ! — dit madame d’un ton de reproche, — ne me parle pas de cet argent ! Quand je me rappelle cet enfant…

— Madame, le paysan ne sait pas à qui vous ordonnez de le remettre, — dit encore Douniacha.

Madame décacheta l’enveloppe, tressaillit en apercevant l’argent, et devint pensive.

— Maudit argent ! que de malheurs il cause !

— C’est Doutlov, Madame. Ordonnez-vous qu’on l’amène ici, ou daignez-vous sortir vers lui ? Je ne sais pas si cet argent est intact, — fit Douniacha.

— Je ne veux pas de cet argent. C’est un argent maudit, qu’a-t-il fait ? Dis-lui qu’il le garde s’il veut, — dit tout à coup Madame, en cherchant la main de Douniacha. — Oui, oui, oui, — répéta Madame à Douniacha étonnée, — qu’il garde tout et qu’il en fasse ce qu’il voudra.

— Quinze cents roubles, — objecta Douniacha, en souriant doucement comme à un enfant.

— Qu’il prenne tout, — répéta Madame impatiemment. — Quoi ! Ne me comprends-tu pas ! C’est de l’argent maudit ; ne m’en parle jamais. Que le paysan garde ce qu’il a trouvé. Va, va donc !

Douniacha revint dans la chambre des bonnes.

— C’est tout l’argent ? — demanda Doutlov.

— Compte toi-même. Elle a ordonné de te le donner, — dit Douniacha en lui tendant l’enveloppe.

Doutlov mit son bonnet sous son bras, et en se penchant se mit à compter.

— Il n’y a pas de boulier ?

Doutlov avait compris que Madame, trop sotte pour compter, lui ordonnait de le faire.

— Tu compteras chez toi ! C’est à toi ! C’est ton argent ! — dit Douniacha, irritée. — « Je ne veux pas le voir, » — a-t-elle dit : — donne-le à celui qui l’a apporté.

Doutlov, sans se dresser, fixait ses yeux sur Douniacha.

La tante de Douniacha frappa des mains.

— Mes aïeux ! En voilà une chance ! Mes aïeux !

La deuxième femme de chambre ne pouvait y croire.

— Que dites-vous, Advotia Mikhaïlovna, vous plaisantez !

— Quelle plaisanterie ? Elle a ordonné de le donner au paysan… Eh bien, prends l’argent et va, — dit Douniacha, sans cacher son dépit. — Le malheur des uns fait le bonheur des autres !

— C’est facile à dire. Quinze cents roubles ! — fit la tante.

— Et plus, — dit Douniacha. — Eh bien ! Tu mettras un cierge de dix kopeks à saint Nicolas, — ajouta-t-elle d’un ton moqueur. — Quoi ! tu n’en reviens pas ? Si encore ça tombait à un pauvre, mais lui, il a déjà assez d’argent.

Doutlov comprit enfin que ce n’était pas une plaisanterie ; il rassembla l’argent étalé sur la table pour le compter, puis le mit dans sa poche. Mais ses mains tremblaient pendant qu’il regardait les filles pour se convaincre que c’était sérieux.

— Voilà, il n’en revient pas ; il est heureux, — dit Douniacha, tout en montrant son mépris pour le paysan et l’argent. — Laisse, je te le mettrai.

Elle voulut ramasser l’argent. Doutlov ne la laissa point faire. Il empoigna l’argent, l’enferma encore plus profondément, et prit son bonnet.

— Es-tu content ?

— Je ne sais que dire ! Voilà comme…

Il n’acheva pas ; il ricana, faillit pleurer et sortit.

La clochette sonna dans la chambre de Madame.

— Eh bien, tu le lui as donné ?

— Oui.

— Est-il content ?

— Il en est comme fou.

— Ah ! appelle-le ici. Je lui demanderai comment il l’a trouvé. Appelle-le, je ne puis pas sortir.

Douniacha courut et rejoignit le paysan dans le vestibule. Il avait tiré sa bourse et la tête nue, en s’inclinant, il déliait la bourse et tenait l’argent entre ses dents. Il lui semblait peut-être, que tant que l’argent n’était pas dans sa bourse, il n’était pas à lui. Quand Douniacha l’appela, il eut peur.

— Quoi, Avdotia… Avdotia Mikhaïlovna, veut-elle reprendre l’argent ? Au moins, vous intercéderez, et je jure que je vous apporterai du miel.

— Le voyez-vous, il apportera !

La porte s’ouvrait de nouveau et le paysan était introduit près de Madame. Il n’était pas gai. « Elle reprendra l’argent, » pensait-il ; et, Dieu sait pourquoi, quand il entra dans la chambre, il souleva toute la jambe, comme s’il marchait dans une herbe haute, et tâcha de ne pas faire de bruit avec ses lapti. Il ne comprenait rien et ne voyait rien de ce qui était autour de lui. En passant devant un miroir il voyait des fleurs, un paysan en lapti qui soulevait les jambes, le portrait d’un seigneur, une caisse verte, quelque chose de blanc… Tout à coup cette chose blanche se mit à parler ; c’était Madame… Il ne comprenait rien ; il ouvrait seulement de grands yeux. Il ne savait où il était, et tout lui paraissait plongé dans un brouillard.

— C’est toi, Doutlov ?

— Moi, madame. C’est tel que c’était, je n’y ai pas touché, — dit-il. — Je ne suis point heureux de cette affaire. Je le jure devant Dieu ! Comme je fouettais mon cheval…

— Eh bien, c’est ta chance ! dit Madame avec un sourire méprisant et bon. Garde pour toi.

Il ouvrit de grands yeux.

— Je suis contente que cela te soit tombé ! Dieu fasse que cet argent te porte bonheur ! Es-tu content ?

— Comment ne pas être content ! Si content, petite mère ! Je prierai toujours Dieu pour vous. Je suis si heureux que Madame vive, grâce à Dieu.

— Comment l’as-tu trouvé ?

— C’est-à-dire, pour madame, nous tâchions, comme toujours, sur l’honneur et non…

— Il est déjà tout à fait embrouillé, Madame, — dit Douniacha.

— J’avais amené à la ville une recrue, mon neveu. Je revenais, et sur la route, j’ai trouvé… Probablement que Polikeï, par hasard, l’aura laissé tomber.

— Eh bien, va, va, mon cher, je suis contente.

— Si heureux ! petite mère ! — prononçait le moujik.

Ensuite il se rappela qu’il n’avait pas remercié et n’avait pas dit ce qu’il fallait. Madame et Douniacha souriaient, et lui, de nouveau, comme s’il enjambait de l’herbe, se retenait à peine pour ne pas courir. Il lui semblait que sans cela on l’arrêterait pour lui reprendre l’argent.