Grands névropathes (Cabanès)/Tome 2/3

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RÉTIF DE LA BRETONNE

Il fut oublié durant bien des années. Il paraissait à jamais enseveli dans la paix profonde du tombeau quand, vers le milieu du siècle dernier, on s’avisa de l’exhumer, de produire au grand jour ce « beau cas de tératologie ». Depuis lors, on lui offre périodiquement un regain d’actualité.

C’est qu’il méritait mieux que l’oubli et le dédain, l’homme à qui l’on doit la peinture de toute une société et près de deux cents volumes. Il devait avoir et il a eu les honneurs de la table de dissection, parce que, s’il est mieux qu’une « difformité littéraire », il relève néanmoins de l’anatomiste, et son extraordinaire curriculum vitæ est, pour le pathologue, un merveilleux sujet d’observation.

Comme J.-J. Rousseau, avec lequel il présente tant de points de contact, Rétif[1] s’est plu à se raconter lui-même ; encore doit-on prendre garde que la fiction dans ses œuvres touche souvent de près à la réalité. Son imagination lui a joué, comme à Jean-Jacques, plus d’un tour, et l’aventure la plus plate, la plus vulgaire, il l’a idéalisée de façon telle que nous devons nous tenir en défiance contre ses assertions. Il a laissé cependant, parfois, échapper la vérité, et celle-ci se reconnaît alors à un accent qui rarement nous trompe.

C’est surtout dans Monsieur Nicolas, cette autobiographie sincère, la plus complète confession publique qui ait peut-être jamais été faite, que s’est livré notre héros.

Le sous-titre de l’ouvrage est déjà révélateur : le cœur humain dévoilé. Prenez le mot « cœur » dans l’acception que l’auteur lui-même a entendu lui donner, et vous ne douterez plus que vous ayez sous les yeux le livre que Lavater tenait « pour la plus vivante physiologie du caractère français », et que Humboldt qualifiait « du plus vrai, du plus vivant » qui ait jamais existé.

Il est le seul, a dit de Rétif un des littérateurs qui l’ont étudié avec le plus de conscience, « il est le seul de ceux qui se sont offerts à la curiosité du physiologiste, chez lequel on soit assuré de trouver l’homme intime, peint sans apprêt comme sans déguisement. »

À le lire, le jugement le plus indulgent que l’on puisse porter sur le narrateur de tant d’aventures c’est que l’être qui les a vécues fut, pour le moins, un individu bizarre ; d’autres vont plus loin qui ne le traitent pas seulement d’écrivain original, mais du « plus fou », du « plus extravagant » qui se soit manifesté.

Les aliénistes ont fini par le revendiquer comme leur justiciable et il n’est pas de médecin qui ne reconnaisse aujourd’hui que les psychiatres ont tous droits à examiner son œuvre et sa personne.

Comment le représentent ceux qui l’ont connu, qui l’ont approché ? Si vous êtes curieux de l’apprendre, votre curiosité peut, dans une large mesure, être satisfaite. Et d’abord son portrait physique, emprunté à l’un de ses contemporains Cabrières, que Monselet nous fait connaître.

La taille de Rétif de la Bretonne était moyenne, c’est-à-dire d’environ cinq pieds deux pouces. Il avait le front large et découvert, des yeux grands et noirs, le nez aquilin, la bouche petite, les sourcils très noirs qui, dans sa vieillesse, descendant sur ses paupières, « formaient un mélange singulier qui rappelait à la fois l’aigle et le hibou » (sic). L’ensemble de la figure était admirable. Une dame fort honnête le voyant pour la première fois dans sa vieillesse, s’écria : « oh ! la belle tête ! » et lui demanda la permission de l’embrasser. Rétif ne se fit pas demander cette permission deux fois.

Sur son caractère, nous sommes moins renseignés.

Il avait, au dire de son petit-fils, un orgueil amer, des emportements auxquels succédaient presque toujours d’abondantes larmes.

Rétif s’est défini lui-même « ardent, vif, emporté, hautain, timide en paraissant audacieux, toujours malheureux, seul à soutenir son mérite, aimant les femmes passionnément ».

À Gœthe qui avait désiré être renseigné sur cet étrange misanthrope, sur ce philogyne exacerbé, Humboldt le dépeint : « un homme à l’aspect misérable… à saillies excentriques, d’une extrême vivacité d’imagination, parlant beaucoup…, réfléchissant et pensant fort peu » ; toujours se plaignant « de son état de gêne…, de prétendues cabales…, d’horribles persécutions de ses ennemis ».

Il nous suffira de reprendre cette esquisse, d’en accuser les lignes, d’en souligner certains traits avec plus de vigueur, pour avoir une peinture ressemblante dont la psycho-pathologie puisse s’éclairer.

La dominante de Rétif et qui nous donne en partie la clef de son syndrome mental, c’est l’orgueil, un orgueil sans mesure, joint à une timidité qu’il n’est pas rare de rencontrer chez les orgueilleux.

Enfant, il était déjà horriblement timide ; il a conté l’origine et la cause de ce qu’il appelle sa « sauvagerie », dont, il le reconnaît, « un grand orgueil était la base ».

Il avait alors cinq ans : pour une incongruité commise à l’égard d’une fillette, il fut éliminé assez honteusement d’un cercle d’enfants. Dès ce jour, il fut désigné dans le village par le vocable qui devait l’accompagner toute sa vie : « le sauvage M. Nicolas. »

Sa jolie figure attirant les regards, il se sauvait si on cherchait à l’embrasser ; lui adressait-on un compliment, il baissait en rougissant ses paupières aux longs cils, ce qui provoquait la remarque qu’on fit plusieurs fois à ses parents : « Mais c’est une fille que votre fils ! Êtes-vous sûrs de son sexe ? » Il ne dissimule pas, du reste, dans ses confidences, que femme, il l’était par la sensibilité et aussi par l’extrême vivacité de l’imagination ; sensibilité telle, que sa sœur Margot s’étant avisée un jour de le chatouiller en l’habillant, il s’évanouit.

Jamais il ne put voir son sang, ni celui des autres, couler sans perdre connaissance. Au simple récit d’une maladie il défaillait. Il se préoccupait de sa santé à un point tel, qu’il prenait souvent pour des maladies véritables des sensations plus ou moins douloureuses que son hypocondrie grossissait démesurément. Il n’éprouvait du soulagement qu’à confier au papier ce qu’il ressentait, et c’est ainsi que tout un chapitre de Monsieur Nicolas est consacré aux fluctuations de sa santé. Celle-ci, à l’entendre, avait toujours été assez délicate. Nous passons sur les affections aiguës, telles que la rougeole et la variole ; il avait eu cette dernière à onze ans et demi. Il était sujet surtout à des troubles gastro-intestinaux. Il se plaint d’avoir eu un mauvais estomac jusqu’au jour où il se mit à l’eau pour toute boisson et où il réduisit son ordinaire faute de pouvoir l’améliorer.

Toutes les années où il a souffert d’indigestions, il les a notées dans ses Memoranda ; il a tenu registre également de ses maux secrets, de ce qu’il appelle les « maladies haïtiennes », et de leurs suites.

Deux commerces suspects lui avaient laissé de cuisants souvenirs ; il a eu de la strangurie et un peu plus tard de la rétention qui a nécessité l’application d’une sonde à demeure. Joignez à cela de l’incontinence nocturne, des « coliques spermatiques », chaque fois que le désir n’était pas suivi de réalisation. Ces déperditions avaient miné à la longue son tempérament, mais, quoi qu’il ait prétendu, n’avaient pas diminué sa passion pour le beau sexe. Un détail à ne pas omettre : pendant longtemps, le spasme voluptueux provoqua chez lui de véritables syncopes, qui ne laissaient pas d’effrayer ses compagnes momentanées.

Des crises de fausse angine de poitrine révèlent encore sa névropathie, qui se décèle à nous par bien d’autres signes.

Rétif n’est pas seulement un type de nosophobe, la moindre impression lui cause de la terreur. Dès son enfance, relate le docteur L. Charpentier, qui a consacré à Rétif de la Bretonne une étude médicale la plus fouillée qu’on ait écrite sur ce névrosé d’un genre si particulier, dès son enfance, il avait des peurs irraisonnées, mais intenses et continuelles : peur de la nuit, avec vision, dans l’ombre, de monstres hideux, aux yeux de flammes, vomissant du feu ; peur des histoires fantastiques que l’on contait pendant les veillées ; peur des cimetières, devant lesquels il n’osa passer qu’après l’âge de seize ans. Dans l’obscurité, il tremblait comme une feuille ; ses cheveux se hérissaient, ses dents claquaient d’effroi.

Ses rêves étaient affreux ; dans ses visions de cauchemar il poussait des cris qui réveillaient toute la maison. L’hallucination nocturne persistait au réveil et il était quelque temps à se remettre et à prendre conscience de la réalité.

C’est surtout au cours d’accès fébriles, qu’il eut les hallucinations les plus pénibles ; tantôt il voyait une bête à longues pattes qui le suivait ; tantôt il se croyait poursuivi par des chiens ; ou bien il se figurait voir quantité de serpents qui rampaient sur sa poitrine ; secouait-il son vêtement pour les faire tomber, il les sentait sur ses pieds, ce qui lui causait une frayeur indicible. Son père, tout fort qu’il fût, avait de la peine à le contenir.

Lorsqu’il publiera ses premiers ouvrages, sa timidité native, ses peurs de l’enfance et de l’adolescence le reprendront. Aux observations qui lui sont faites sur le ton un peu libre de ses récits, sur ses idées que l’on trouve trop osées, voire subversives, il prend peur et se déclare l’objet d’une persécution en règle. Il se persuade que la police, la magistrature vont le poursuivre ; il s’attend à être mis à l’ombre, comme un réformateur dont il faut, à tout prix, empêcher les écrits de se répandre. Se croyant en butte aux machinations d’ennemis acharnés à le perdre, des libraires aussi bien que des écrivains ses confrères, persécuté même au sein de sa famille, par son gendre, qui va jusqu’à l’accuser d’inceste, il se terre le jour, et ne se risque à sortir que lorsque le protègent les ombres épaisses de la nuit. Alors, on le voit passer dans les rues, enveloppé dans son manteau, un feutre à larges bords rabattu sur ses yeux, en quête de spectacles imprévus, d’aventures dont il s’empresse de brosser hâtivement le canevas sur quelque chiffon de papier, et ramassant ainsi, au cours de son vagabondage nocturne, la matière de ses romans.

Les spécialistes compétents l’on fait observer : Rétif possédait bien la constitution dite paranoïaque, avec sa triade : orgueil, susceptibilité, méfiance ; mais il ne versa jamais dans le délire systématisé chronique.

Parler de l’orgueil de Rétif, c’est, on l’a justement dit, parler de toute sa vie, c’est répéter tout ce qu’il a dit lui-même ; l’orgueil éclate dans tous ses actes, dans toutes ses paroles, dans tous ses écrits.

Cet orgueil est parfois taciturne et ombrageux ; à d’autres endroits, il éclate si naïvement qu’il désarme par sa puérilité ; tant de candeur nous le rendrait sympathique.

À l’en croire, il est le résumé de toutes les perfections ; il n’est personne qui puisse soutenir avantageusement la comparaison avec lui.

Pour commencer, il nous dira qu’il était « le plus bel enfant qu’on ait jamais vu ». Mais, laissons-le parler, une telle confession perdrait trop de sa saveur à l’analyse.

« J’étais beau ; mes cheveux, alors châtain doré, se bouclaient et me donnaient l’air de ces anges, enfants de la riante imagination des peintres de l’Italie. Ma figure délicate était ennoblie par un nez aquilin, par la beauté de mes yeux, par la fraîcheur de mes lèvres… J’étais pâle et d’une blancheur de lis, mince, fluet, dans un pays où la taille était épaisse, ce qui me donnait un air futé, comme on disait. »

La petite vérole vint à le frapper : allait-il en rester gravé ? Détrompez-vous, cette maladie qui enlaidit les autres personnes, l’embellit au contraire. Parlant de ses lèvres : « c’est ce que j’ai toujours eu de mieux », consigne-t-il imperturbablement.

Pour la force physique, pour la souplesse du corps, il ne craint pas de rival. Comme chanteur, il ne connaît pas son pareil ; si les directeurs d’opéra ou d’opéra-comique avaient songé à se l’attacher, ils n’auraient pas manqué de faire une fortune.

Au point de vue familial il se montre fils admirable, époux modèle, père plein de sollicitude, autant pour ses enfants légitimes que pour ceux qui lui étaient nés de liaisons irrégulières.

Libertin ! lui crie-t-on. Et lui de riposter : « Je ne prétends pas m’apologier, m’excuser, mais ce n’est pas être libertin, c’est être vertueux que faire des enfants ! » Car il n’est pas un homme ordinaire.

Rappelez-vous, prévient-il ses lecteurs, que je suis auteur et qu’un auteur tel que moi doit, comme le médecin, essayer les poisons pour vous en préserver…, mon prétendu libertinage était une véritable étude, une suite d’expériences. Il m’en fallait plus d’une pour me convaincre de tout cela.

N’a-t-il pas toujours présenté la vie sous les couleurs les moins séduisantes ? Ne s’est-il pas efforcé de montrer les avantages de la vie rustique, la corruption des mœurs dans les grandes villes et leurs tristes conséquences ? Tout ce qui est sorti de sa plume n’est-il pas, à l’entendre, marqué au coin d’un bon sens, d’un génie que l’on s’est plu, par basse envie, à diminuer ? C’est un autodidacte, et il s’en vante.

Grâce à sa mémoire prodigieuse, il pouvait réciter un livre entier après une lecture unique ; grâce à son ingéniosité native, à la profondeur de son intelligence, il a imaginé ce que les savants n’ont découvert que longtemps après lui. « Il est singulier, remarque-t-il, que j’aie deviné ce que vient de découvrir l’illustre Herschell : que les soleils se déplacent et marchent dans une orbite immense, autour d’un centre universel. »

Ses ouvrages sont autant de chefs-d’œuvre ; ainsi les qualifie-t-il modestement : la Fille naturelle, « un chef-d’œuvre de célérité, peut-être chef-d’œuvre de pathétique » ; son épître dédicatoire à la jeunesse, qui précède l’Éducographe, « un petit chef-d’œuvre de raisonnement ». Dans l’avant-propos de l’École de la Jeunesse, il annonce qu’il va « réunir la sagesse de Raphaël, la douceur de l’Albane, aux grâces du Corrège et au coloris de Paul Véronèse » : pas plus !

Après le succès du Pied de Fanchette, il crie à tous les échos : « C’est moi, l’auteur du Pied de Fanchette ! » Une patrouille l’arrête dans ses excursions nocturnes et lui demande son nom : « Je suis, réplique-t-il fièrement, le Paysan perverti, le Contemporaniste ! » ou : « Je suis le Pornographe, le Philosophe », titre auquel il tient plus qu’à d’autres.

S’il se compare à quelqu’un, c’est à Buffon, Beaumarchais, à Voltaire ou à Rousseau ; les autres lui semblent indignes d’être mis en parallèle avec lui. Encore, ni voltaire, ni Rousseau, ni Buffon n’auraient eu mes conceptions ! » s’exclame-t-il dans sa fatuité extrême.

Dans l’Introduction de Monsieur Nicolas, cet ouvrage immortel, nous relevons cette phrase :

« Je vous donne ici un livre d’histoire naturelle qui me met au-dessus de Buffon ; un livre de philosophie qui me met à côté de Rousseau, de Voltaire, de Montesquieu… »

Comme tous ceux qui sont doués d’une imagination hypertrophiée, Rétif finit par ajouter foi à ses rêves et à ses inventions. C’est un fabulateur : il rentre dans la catégorie des mythomanes.

Il a d’abord regardé comme un badinage la généalogie qui fait descendre les Rétif de l’empereur romain Pertinax, uniquement parce que le nom français est la traduction exacte du nom latin. Il a commencé par imprimer, en toutes occasions, cette généalogie ; puis il soutiendra finalement, que ses titres sont déposés à la Bibliothèque Royale.

Cette imagination débordante, fougueuse, embrasée, si elle lui fut parfois nuisible, n’a pas manqué de lui procurer des avantages ; outre qu’elle a contribué à constituer une de ses principales qualités d’écrivain, elle lui a suggéré des conceptions qui en ont fait un précurseur dans nombre de branches où s’est exercée son activité. Ses admirateurs ne sont-ils pas allés jusqu’à lui attribuer le plan d’une machine volante, avant Blanchard et Montgolfier ; l’invention de la graphologie, avant l’abbé Michou ?

Bien avant nos hygiénistes, il a formulé un règlement de la prostitution. Le socialisme et le communisme sont contenus en germe dans ses écrits. Il a même établi l’origine des espèces avant Lamarck et Darwin, et soupçonné le spirochète avant Hoffmann et Schaudinn.

On connaît l’histoire de ses relations avec l’empereur Joseph II. Cet empereur réformateur, s’il fallait en croire Rétif, avait fait exécuter dans tous ses États les admirables règlements de son Pornographe ; bien mieux, il lui avait envoyé son portrait enrichi de diamants, sur une tabatière dans laquelle était un diplôme de baron du Saint-Empire. Rétif lui répond :

« Le républicain Rétif-la-Bretonne conservera précieusement le portrait du philosophe Joseph II, mais il lui renvoie son diplôme de baron, qu’il méprise, et ses diamants dont il n’a que faire. »

Est-il besoin de dire que Rétif a été victime d’un mystificateur, s’il n’a inventé de toutes pièces cette histoire.

Il est parfois malaisé, dans les récits de notre personnage, de faire le départ entre le mensonge et la vérité ; il se plaît tant à l’exagération ! Toutefois, il ment peu, ou il exagère à peine, quand il nous conte ses prouesses amoureuses. Sur ce chapitre, il est intarissable.

Dans son Calendrier, il commémore beaucoup plus de 365 femmes ; il est forcé d’en commémorer deux les dimanches et trois les jours de fête. Ses amours, dit J. Soury, font boule de neige et finissent par une avalanche.

Ce « tempérament excessif » s’est manifesté dès la prime enfance ; il franchira successivement toutes les étapes : précocité sexuelle, exaltation génésique, salacité sénile.

Rétif avait eu pour nourrice « la femme la plus tempéramenteuse du canton ». Dès l’âge de quatre ans, il se sentait attiré vers les filles dont les couleurs ressemblaient à la rose. Longtemps il gardera le souvenir de celle qui le portait sur ses bras, en allant aux vêpres, et qui lui passait les mains sous ses jupons pour… mais ici le latin vient à notre aide : mentulam testiculosque titillabat, quousque erigerem. C’est ainsi, ajoute Rétif, « qu’une suite de petites causes contribuaient à développer et à fortifier ce tempérament érotique, qui va étonner et qui me précipitera dans tant d’écarts ».

À 11 ans et demi, il s’exalte à la vue d’une grosse dondon de bonne mine, qui le frappe d’une manière jusqu’alors non éprouvée. La grosse dondon fut son initiatrice. Du premier coup il la rendit mère, ce dont il ne fut pas médiocrement fier.

Six mois plus tard, il met à mal une jeune fille de quinze ans, et, pour la seconde fois, il devient père ; à treize ans il engrosse une négresse.

La liste de ses conquêtes s’allonge tous les jours : une gouvernante de curé, qui a la quarantaine bien sonnée ; une jeune mariée au lendemain de ses noces ; une dame mûre qui feint de le prendre pour un jouvenceau sans expérience, rôle qu’il sait jouer à merveille, complètent une éducation déjà suffisamment avancée.

« C’était l’époque, écrit-il, où, dévoré de désirs pour toutes les jolies femmes du bourg…, mon imagination embrasée me donnait quelquefois un sérail… au nombre de douze car il n’en fallait pas moins à mon appétit. »

Avec l’adolescence, son tempérament s’affirme plus violemment encore et son érotisme va jusqu’au satyriasis. Bourgeoises et chambrières, femmes mariées ou veuves, ouvrières ou boutiquières, théâtreuses ou grandes dames, tout lui est bon.

« À un moment, confesse-t-il, je portais mes hommages à plus de deux cents filles. »

Quelques jours d’abstinence le font entrer en fureur à la vue d’une jolie femme. Il trouve presque toujours une excuse à ses impulsions sexuelles : ou les circonstances étaient impérieuses, ou il a dû rendre service à une malheureuse qui se mourait de désirs non satisfaits. Rarement il en est resté à la phase platonique ; les femmes qu’il a aimées de la sorte sont ses plus grandes passions, celles dont toute sa vie il gardera le souvenir. Ce n’est qu’à un âge avancé qu’il se contentera de soupirer, se bornant à cueillir, du bout des lèvres ou des doigts, quelques privautés sans conséquence, de mendier ces quelques menues caresses que les femmes accordent par commisération. Mais avant d’arriver là, que de débordements, que de perversions, dont une plume, même osée, se refuse à retracer le détail.

Notons, parce qu’ils nous aident à parfaire son portrait mental, son goût de l’inceste et son fétichisme spécial.

Sur le premier point, nous passons condamnation faute de preuves bien établies, bien que les arguments qu’on a produits soient assez impressionnants[2].

Ce que nous voulons seulement retenir, c’est que Rétif, dans un de ses ouvrages, a fait une telle apologie des relations incestueuses, qu’on est bien près de se demander s’il n’a pas voulu plaider pro domo sua. « Espérons, pour l’honneur de sa mémoire, écrit un de ses plus habiles défenseurs, que Rétif a rêvé la plupart des aventures où il se montre le héros ; c’est assez, du reste, son habitude, de suppléer par l’imagination à la réalité. Tenons, si l’on veut, pour un fait de l’imagination, ces observations singulières ; mais, à coup sûr, cette imagination est malade, ce cerveau est délirant.

Une des idées fixes, ou plutôt une des perversions de Rétif qui a frappé tous ceux qui ont eu à étudier ce maniaque sexuel, est le goût qu’il n’a cessé de témoigner pour les petits pieds et les chaussures qui les enfermaient. Cet attrait, non seulement pour une partie du corps animé, mais pour un objet inanimé, a reçu le nom de fétichisme[3], et le terme est resté pour caractériser cette espèce d’attraction morbide.

Règle générale, quand Rétif aime, passagèrement ou durablement, une femme, ou seulement quand il la désire, il cherche à lui dérober ses souliers.

Dès l’âge de quatre ans, il l’avoue, il a porté attention à ces extrémités inférieures qui touchent le sol et sont « les moins faciles à conserver propres ». Machinalement, ses yeux vont aux pieds, de préférence au visage et à la gorge, et le charme qu’exerce sur lui un talon mince ou une mule bien façonnée est si puissant, qu’il éprouve à leur vue une émotion dont il ne réussit et dont il ne cherche, d’ailleurs, pas à se rendre maître.

Une des expressions qui reviennent maintes fois sous sa plume est la suivante : « Elle avait un pied d’une propreté provocante. » Lui, qui, à l’ordinaire, est sale et débraillé, se plaît à insister sur la nécessité qu’il y a pour la femme de se tenir propre.

« Lavez-vous comme une musulmane, recommande-t-il, abluez-vous après chaque déjection, grosse ou menue. Dès que vous avez fait tout ce qui dépend de vous, prêche-t-il aux prostituées, pour vous faire préférer par la propreté, par la saineté du corps… vous serez estimables, utiles. »

De sa maîtresse Zéphire, qu’il saura plus tard, ou se persuadera être sa fille, il écrira :

« Elle… avait les traits nobles, les cheveux noirs, la taille souple et parfaite, la jambe admirable, le pied toujours d’une propreté exquise. »

Comment lui est venue cette « pédophilie », si on nous permet ce néologisme ? Il a cherché lui-même à se l’expliquer, et il fait preuve, dans cette explication, d’une certaine finesse psychologique.

« … Ce goût pour la beauté des pieds, si puissant en moi, qu’il excitait immanquablement mes désirs et qu’il m’aurait fait passer sur la laideur, a-t-il sa cause dans le physique ou dans le moral ? Il est excessif dans tous ceux qui l’ont ; quelle est sa base ?

« Le goût factice pour la chaussure n’est que le reflet de celui pour les jolis pieds, qui donnent de l’élégance aux animaux mêmes ; on s’accoutume à considérer l’enveloppe avec la chose ; aussi, la passion que j’eus, dès l’enfance, pour les chaussures délicates, était un goût factice, basé sur un goût naturel ; mais celui de la petitesse du pied a seulement une cause physique indiquée par le proverbe : Parvus pes, barathrum grande, la facilité que donne ce dernier étant favorable à la génération. »

Comme s’il craignait de n’avoir pas été assez explicite, il glisse, dans une note : « barathre signifie : nature ouverte comme un soulier ».

On a pu dire de Rétif qu’il a passé sa vie aux pieds des femmes ; c’est au fond d’un soulier qu’il s’avisa de fourrer son premier billet doux ; c’est à un pied de femme qu’il dut son premier succès littéraire.

Monselet a très joliment conté l’anecdote. Un matin que Rétif se promenait, après avoir échappé aux turbulences du logis conjugal, il aperçut, dans une boutique de modes, à l’angle des rues Tiquetonne et Comtesse-d’Artois, une jeune personne chaussée d’une mule rose, avec un réseau et des franges d’argent. Son imagination s’embrase à ce spectacle, et onze jours après, il avait terminé une fantaisie intitulée : le Pied de Fanchette, qui eut trois éditions en très peu de temps, et dont il se vendit, vente considérable pour l’époque, plus de cinquante exemplaires par semaine au Palais-Royal.

Dans ce roman, bien des détails piquants seraient à relever, au point de vue historique par exemple.

L’auteur nous y révèle que « l’éclat de la chaussure de la belle Judith éblouit Holopherne, avant que sa beauté rendît captive l’âme du général assyrien… » ; que « le père du farouche Vitellius ne put voir sans émotion le joli pied de l’impératrice Messaline ; il obtint la permission de la déchausser, s’empara d’une de ses mules qu’il porta toujours avec lui et que souvent il baisait ». Et, dans des temps plus rapprochés, « le grand Dauphin, fils de Louis XIV, était fou d’une femme au pied mignon et chaussé haut avec grâce ».

Mais passons sur ces assertions fantaisistes et reprenons les explications du monomaniaque, nous exposant la genèse de sa perversion et son développement.

Ce goût lui est-il venu d’une autre vie ? L’a-t-il apporté en naissant ? Il penche pour la seconde hypothèse, plus vraisemblable, évidemment.

C’est surtout dans le Joli pied, que Saintepallaie (le héros du conte, qui n’est autre que Rétif) a décrit l’anomalie psychique dont nous nous occupons.

« Ce goût n’était pas, dans le jeune Saintepallaie, un effet du raisonnement : c’était un instinct qui s’était manifesté dès son enfance : il ne pouvait, sans tressaillir, apercevoir une jolie chaussure de femme. »

C’est bien là un des caractères du fétichisme, qui « naît avec le sujet », selon le professeur Thoinot, ainsi qu’en témoigne « la précocité singulière de son éclosion ».

On retrouve dans Saintepallaie (lisez : Rétif de la Bretonne), tous les caractères du fétichiste, tels qu’ils sont décrits dans les ouvrages classiques : la remarque est du docteur Louis (de Moreuil), qui a étudié ce cas de pathologie littéraire, dans une étude à laquelle on a fait maints emprunts, oubliant presque toujours d’en nommer l’auteur[4].

Saintepallaie a l’obsession du fétiche : passant un soir dans la rue, il voit, « dans une jolie mule brodée en argent, un petit pied qui paraissait celui d’une poupée ». Ébloui, ravi, il suit la femme ainsi chaussée, observe où elle habite et ne manque pas « de revenir tous les jours, pour voir ce pied vainqueur ». Le « suiveur » moderne ne procède pas autrement.

Il n’est ruses auxquelles il ne recoure pour satisfaire à son besoin impulsif, pour voir ou toucher une de ces mules « provocantes », qui le poussent jusqu’à l’orgasme ; car il ne cherche pas à le cacher, la vue d’un petit soulier le met dans un état d’excitation qui va jusqu’à l’extase.

Comme tous les fétichistes, Rétif ne recule devant aucun moyen pour satisfaire sa passion ; il ira jusqu’à dérober le trésor qu’il convoite et qu’il conservera comme une relique ; car il a la manie de collectionner et de garder sur des rayons toutes les chaussures qu’il a pu recueillir et qu’il a recouvertes « d’une gaze comme celle qu’on met aux pendules, de peur que la poussière ne les gâte ».

Sa passion ne se manifestait pas seulement par le besoin de voir, de suivre et de soustraire l’objet de ses désirs ; il éprouvait une jouissance à l’offrir, soit par satisfaction esthétique, soit par recherche nouvelle d’un excitant génital, car il se réservait d’essayer lui-même le précieux gage d’amour qu’il voulait donner à la femme élue.

Pourquoi poursuivre plus longtemps une démonstration déjà amplement faite ? Ce fut bien l’amour morbide que Rétif de la Bretonne ressentait pour le pied féminin qui lui a mis la plume en main. Si l’idée obsédante d’un petit pied n’avait pas sans cesse hanté sa cervelle, nous n’aurions pas eu l’écrivain d’une originalité si particulière, dont aucune littérature n’offrirait un type aussi défini.

Contrairement à J.-J. Rousseau, duquel on peut le rapprocher par ailleurs, il n’y a, dans Rétif, aucune trace de masochisme, pas plus qu’on ne saurait le comparer au marquis de Sade, dont il répudie, en toute occasion, les funestes doctrines.

Rétif de la Bretonne fut néanmoins, et incontestablement, atteint de « déséquilibre mental constitutionnel », et son amour pour les fines chaussures et les pieds menus fut bien la manifestation d’un instinct sexuel morbidement dévié, dont toute son œuvre reste marquée.



Notes :
  1. Nous adoptons cette orthographe, d’après les raisons d’ainsi faire qu’en a données Ch. Monselet dans la biographie du personnage (Paris, 1854, p. 207).
  2. Voir la thèse de L. Charpentier.
  3. Cf. l’ouvrage d’Alf. Binet, le Fétichisme dans l’amour (Paris, 1891).
  4. Chron. méd., 1er juin 1904.