Rabelais (Anatole France)/Vie de Rabelais

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Calmann-Lévy (p. 1-38).

RABELAIS







Dans le jardin de la France, près d’une forêt, au pied d’une colline rocheuse que surmonte le vieux château des Plantagenet et des Valois, sur la rive droite de la Vienne, est assise la première ville du monde, au dire de son plus illustre enfant, ville fameuse, pour le moins ; son blason l’atteste :

Chinon,
Petite ville, grand renom,
Assise dessus pierre ancienne,
Au haut le bois, au pied la Vienne.

Très antique cité que Grégoire de Tours appelle Caïno, ce qui fait qu’un Chinonais avec lequel nous allons faire connaissance en attribue la fondation à Caïn, premier bâtisseur de villes, Chinon à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième étalait gaîment, au soleil humide de la Touraine, ses rues tortueuses, ses clochers et ses tours. À cette époque, Antoine Rabelais, sieur de la Devinière, licencié ès lois, exerçait la profession d’avocat, et, comme le plus ancien avocat du siège, il fut en 1527, en l’absence des lieutenants général et particulier, chargé de la plus haute juridiction dans le ressort de Chinon. Son père était mort jeune ; sa mère, Andrée Pavin, mariée en secondes noces à un sieur Frapin, lui donna six enfants, dont l’un devint chanoine d’Angers, seigneur de Saint-Georges et auteur de beaux et joyeux noëls en langage poitevin.

Au décès de sa mère, survenu en l’an 1505, Antoine Rabelais avait hérité le domaine, châtel et maison noble de Chavigny et tous les droits de fiefs, justice, seigneurie et juridiction, cens, rentes et devoirs, prés, pêcheries, pâtures appartenant à la défunte.

Il possédait dans la ville une vaste maison, dite la maison d’Innocent-le-Pâtissier, qui devint, vers la fin du seizième siècle, un cabaret à l’enseigne de la Lamproie. Une cave en dépendait. Pour aller de la maison à la cave, au rebours de ce qu’on fait ordinairement quand on va aux caves, il fallait monter à celle-là par autant de degrés qu’il y a de jours dans l’année, car elle était située beaucoup plus haut que le logis, au niveau du château qui domine la ville. Puis, pour y entrer, après avoir ainsi grimpé, on descendait par un arceau couvert de peintures. C’est pourquoi cette cave était dite la Cave-Peinte.

Antoine Rabelais possédait aussi, dans la paroisse de Sully, à une bonne lieue de Chinon, vis-à-vis la Roche-Clermaut, la métairie de la Devinière dont il portait le nom. Le clos en était planté de pineau. On nomme ainsi un raisin noir, à petit grain, dont la grappe a la forme d’une pomme de pin. Dire que le pineau de la Devinière était exquis, ce n’est pas assez dire. Écoutez plutôt le propos que certain buveur, enfant du pays, tient à la Saulaie, sur l’herbe drue, lors de la naissance de Gargantua : « Ô Lacryma Christi, c’est de la Devinière ! Ô le gentil vin blanc ! Et, par mon âme, ce n’est que vin de taffetas ! Hen ! hen ! il est à une oreille, bien drapé de bonne laine. » « Drapé de bonne laine », notre buveur, qui connaissait la farce de Pathelin, parle comme le marchand qui vantait son drap. Et, quand il s’écrie que le pineau est à une oreille, c’est que les Chinonais mettaient le bon vin dans des cruchons à une oreille, ou, pour autrement dire, à une seule anse. Certains connaisseurs affirment que le vin de ce petit cru, bien que très honnête, était toutefois trop rustique et roturier pour qu’on l’habillât ainsi de taffetas et de velours. Ne les écoutons pas. Il vaut mieux nous en rapporter au buveur de la Saulaie. Appartient-il à un rabelaisien de déprécier le clos de la Devinière ?

La femme d’Antoine Rabelais, qui était une Dusoul, avait déjà donné trois enfants à son mari, Antoine l’aîné, Jamet le cadet, et Françoise, quand, vers 1495, elle mit au monde un dernier-né, François, qui devait égaler en savoir les plus savants hommes de son siècle et conter les plus divertissantes et les plus profitables histoires qui aient jamais été contées en ce monde. On croit que notre François naquit non point à Chinon même, mais à la Devinière, dont le souvenir lui est resté toujours si cher, que, à l’instant même, nous n’osions pas en rabaisser les vignes, de peur d’irriter ses mânes joyeux.

De trois à cinq ans, il passa son temps comme les petits enfants du pays : « c’est à savoir : à boire, manger et dormir ; à manger, dormir et boire ; à dormir, boire et manger. Toujours se vautrait par les fanges, se mascarait le nez, se chauffourait le visage, éculait ses souliers, bâillait aux mouches et courait volontiers après les papillons,… patrouillait en tout lieu… Les petits chiens de son père mangeaient dans son écuelle. » C’est l’enfance de Gargantua que je vous dis là. Celle de François Rabelais fut pareille, je vous assure.

Vers l’âge de neuf ou dix ans, l’enfant fut envoyé non loin de la Devinière, au village de Seuilly, où il y avait une abbaye dont, une quarantaine d’années auparavant, un Guillaume Rabelais avait été tenancier et qui conservait des relations avec la famille du jeune François. Que ses parents l’y envoyassent pour l’y faire moine et voulussent consacrer au Seigneur leur dernier-né, nous l’ignorons. Nous ne savons pas même si sa mère n’était pas morte en lui donnant le jour, comme Badebec vint à trépasser en mettant Pantagruel au monde. Mais on ne peut s’empêcher de se rappeler, à ce sujet, ce propos du moinillon de Seuilly devenu vieux, sur ces mères qui destinent dès le bas âge leurs enfants au cloître : « Je m’ébahis, dit-il, qu’elles les portent neuf mois en leurs flancs, vu qu’en leurs maisons elles ne peuvent les porter ni souffrir neuf ans, non pas sept le plus souvent, et, leur mettant une aube seulement sur la robe et leur coupant je ne sais combien de cheveux sur le sommet de la tête, et avec certaines paroles, les font devenir oiseaux. » Par oiseaux, il entend les moines. Et il donne la raison qui, le plus souvent, meut les parents à mettre leurs enfants en religion. C’est que les moines, étant morts au monde, se trouvent incapables d’hériter. « Aussi, dit-il, quand, dans quelque noble maison, il y a trop d’enfants soit mâles, soit femelles, de sorte que, si chacun recevait sa part de l’héritage paternel, comme la raison le veut, la nature l’ordonne et Dieu le commande, les biens de la maison seraient épuisés, les parents se déchargent de leurs enfants en les faisant clergaux. » Clergaux, le mot est particulier à notre auteur, mais il s’entend de soi.

François Rabelais trouva, dit-on, à Seuilly un jeune moine nommé Buinart, qui l’étonna par un sens droit et simple, un cœur inébranlable et un poing robuste, et dont il devait faire plus tard Frère Jean des Entommeures en ajoutant certes beaucoup à la nature. Mais, s’il est vrai que Frère Buinart se fâcha de la peinture, c’est qu’il était trop simple d’esprit, ou qu’il en jugeait par ouï-dire et sur l’avis des malveillants.

L’écolier, au sortir de Seuilly, entra comme novice dans le couvent de la Baumette, fondé par le roi René. Il y rencontra le jeune rejeton d’une vieille souche tourangelle, Geoffroy d’Estissac, qui devint évêque de Maillezais à vingt-trois ans, et deux des frères du Bellay, dont l’un était évêque et l’autre capitaine. Il se fit juger favorablement par tous trois et les prévint grandement en sa faveur.

Rabelais acheva son noviciat chez les Cordeliers de Fontenay-le-Comte, passa par tous les degrés de la cléricature et reçut les ordres vers 1520. Parmi tous ces moines qui, dit-on, faisaient vœu d’ignorance encore plus que de religion, il s’adonna avec ferveur aux études et, s’il est vrai, comme il semble, que plus tard, en peignant l’homme studieux, il se peignit lui-même, nous ne pouvons douter que sa jeunesse n’ait été chaste et recueillie, tout à fait exemplaire. Et vraiment on se plaît à reconnaître le jeune frère François, dans ce tableau si riche et si frais, qui orne un des chapitres du troisième livre de Pantagruel : « Contemplez la forme d’un homme attentif à quelque étude, vous verrez en lui toutes les artères du cerveau tendues comme la corde d’une arbalète,… de manière qu’en tel personnage studieux vous verrez suspendues toutes les facultés naturelles, cesser tous sens extérieurs, bref, vous le jugerez n’être en soi vivant, être hors soi abstrait par extase… Ainsi est dite vierge Pallas, déesse de sapience, tutrice des gens studieux. Ainsi sont les Muses vierges ; ainsi demeurent les Charites en pudicité éternelle. Et il me souvient avoir lu que Cupido quelquefois interrogé de sa mère Vénus pourquoi il n’assaillait les Muses, répondit qu’il les trouvait tant belles, tant nettes, tant honnêtes, tant pudiques et continuellement occupées, l’une à contemplation des astres, l’autre à supputation des nombres, l’autre à dimension des corps géométriques, l’autre à invention rhétorique, l’autre à composition poétique, l’autre à disposition de musique, qu’approchant d’elles, il détendait son arc, fermait sa trousse, éteignait son flambeau, par honte et crainte de leur nuire. Puis ôtait le bandeau de ses yeux pour plus ouvertement les voir en face et ouïr leurs plaisants chants et odes poétiques. Là prenait le plus grand plaisir du monde, tellement que souvent il se sentait tout ravi en leurs beautés et bonnes grâces et s’endormait à l’harmonie, tant s’en faut qu’il les voulût assaillir ou de leurs études distraire. » (III, xxxj.)

À Fontenay-le-Comte, Rabelais se sentit brûlé d’une soif inextinguible de savoir, de cette soif qui dévorait alors les plus vastes esprits et les âmes les plus nobles. Le grand souffle qui passait à cette heure sur le monde entier, ces tièdes haleines du printemps de l’esprit avaient touché son front.

Avec le génie antique l’humanité renaissait. L’Italie s’était éveillée la première à la science et à la beauté. Dans la patrie de Dante et de Pétrarque, la sagesse antique n’avait jamais pu mourir entièrement. Un fait étrange, conté par un annaliste pontifical du quinzième siècle, Stefano Infessura, est comme le symbole de ce réveil.

C’était le 18 avril 1485 ; le bruit court dans Rome que des ouvriers lombards, en creusant la terre le long de la voie Appienne, ont trouvé un sarcophage romain portant ces mots gravés sur le marbre blanc : julia fille de claudius. Le couvercle soulevé, on vit une vierge de quinze à seize ans, dont la beauté, par l’effet d’onguents inconnus ou par quelque charme magique, brillait d’une éclatante fraîcheur. Ses longs cheveux blonds répandus sur ses blanches épaules, elle souriait dans son sommeil. Une troupe de Romains, émue d’enthousiasme, souleva le lit de marbre de Julia et la porta au Capitole où le peuple, en longue procession, vint admirer l’ineffable beauté de la vierge romaine. Il restait silencieux, la contemplant longuement, car sa forme disent les chroniqueurs, était mille fois plus admirable que celle des femmes qui vivaient de leur temps. Enfin la ville fut si grandement émue de ce spectacle que le pape Innocent, craignant qu’un culte païen et impie ne vînt à naître sur le corps souriant de Julia, la fit dérober nuitamment et ensevelir en secret. Mais le peuple romain ne perdit jamais le souvenir de la beauté antique qui avait passé devant ses yeux.

La Renaissance en Italie et dans toute l’Europe fut cela. Ce fut l’antiquité retrouvée, les lettres, les sciences antiques restaurées. Quelle vertu féconde, quelle puissance de vie renferment les chefs d’œuvre de la Grèce et de Rome ! Ils sortent de la poussière et soudain la pensée humaine déchire son linceul. De ces vestiges épars, ensevelis depuis plus de mille ans, jaillit une source éternelle de rajeunissement. Les esprits, nourris de scolastique, formés aux disciplines étroites de l’école, trouvent au commerce des anciens une inspiration libératrice. Songez-y ! En ces fragments grecs et latins, que l’on tirait de l’ombre des cloîtres, revivaient deux grandes civilisations, régies par des lois sages, soutenues par des vertus héroïques, honorées par l’éloquence, embellies par la poésie et les arts. Ce monde barbare, mort d’ignorance et d’effroi, comprenons mieux, comprenons tout à fait sa résurrection. Le génie grec fut par lui-même libérateur et sauveur ; mais ce fut surtout l’effort qu’elles firent pour le pénétrer, qui délivra les âmes. Les idées de Platon et de Cicéron furent fécondes, sans doute ; l’application et la discipline des esprits qui s’étudiaient à les pénétrer furent plus fécondes encore. Les hommes osèrent enfin penser ! Croyant penser par les anciens, ils pensèrent par eux-mêmes. Voilà la Renaissance.

L’imprimerie, qui « par suggestion angélique », comme dit notre auteur, fut inventée vers le milieu du quinzième siècle, aida beaucoup à cette renaissance des études qui, pour son excellence, fut appelée du seul mot de Renaissance. L’imprimerie en ses commencements, cachée et déguisée, humble imitatrice de la calligraphie et tout occupée à copier des Bibles, grandit, s’étend et devient l’universelle dispensatrice des lettres sacrées et profanes. La presse multiplie les textes ; c’est, pour parler avec pantagruélisme, c’est l’énorme pressoir d’où jaillit pour tous le vin de la connaissance.

Paris, qui avait eu sa première presse sous Louis XI, dans une cave de la Sorbonne, en compte bientôt vingt ou trente. La docte ville de Lyon en possédait déjà cinquante au commencement du seizième siècle. L’Allemagne en avait alors plus de mille. La foire des livres est pour Francfort une source inépuisable de richesse. Les trésors de l’antiquité renfermés naguère dans les coffres de quelques humanistes, courent, circulent partout. Virgile est imprimé en 1470, Homère en 1488, Aristote en 1498, Platon en 1512. Les lettrés de tous les pays échangent entre eux leurs idées et leurs découvertes. Dans la ville de Bâle, au fond d’une boutique d’imprimeur, un petit vieillard maigre et débile, Érasme de Rotterdam, conduit d’un cœur inlassable l’humanité vers plus de science et de conscience.

En même temps que le passé se révèle dans sa gloire et sa beauté classiques, les navigations de Vasco de Gama, de Colomb et de Magellan font apparaître la vraie figure de la terre, et le système de Copernic, brisant les cercles étroits du ciel astrologique, découvre soudain l’immensité des univers.

En France, les études sont restaurées ; les collèges s’y créent de toutes parts, protégés par les évêques contre la paresse et la barbarie des moines. La scolastique sèche et stérile se meurt : sa mort est, dans le domaine de l’esprit, la mort de la mort. La scolastique est morte ; tout renaît, tout refleurit, tout sourit.

Frère Rabelais, en son couvent de Fontenay, ressentait cette ardeur de savoir et de comprendre qui embrasait alors l’élite des esprits. Là, parmi tous ces moines qui n’étudiaient point de peur d’attraper les oreillons, il se trouvait trois ou quatre religieux, adonnés, comme lui, aux études antiques. L’un d’eux ne nous est connu que par le surnom grec de Phinétos. Un autre est ce Pierre Lamy qui, déjà très avancé dans les études grecques, lorsque Frère François, plus jeune, s’y essayait, avait acquis par ses connaissances l’estime des plus fameux humanistes.

En ce temps-là, par tous les pays, les adeptes de la science se connaissaient, se recherchaient, formaient comme des confréries secrètes. Ils s’allaient visiter les uns les autres et se livraient entre eux à de doctes entretiens, d’une liberté dont nos conversations académiques ne donnent point l’idée. Où, si l’on ne pouvait se voir, on s’écrivait. La correspondance des savants d’alors répondait à ce que sont, de nos jours, la collaboration aux revues spéciales et les communications à l’Institut. La quantité de lettres érudites échangées entre humanistes est prodigieuse. « Je suis accablé de lettres d’Italie, de France, d’Angleterre et d’Allemagne », dit Henri Estienne. Érasme nous apprend qu’il recevait une vingtaine de lettres par jour et qu’il en écrivait quarante.

Les moines hellénistes de Fontenay fréquentaient les esprits élégants de la contrée : Jean Brisson, avocat du roi, et sa parenté, qui excitaient le Frère François à jeter le froc aux orties, espérant jouir ensuite plus librement de sa conversation ; Artus Caillé, premier lieutenant particulier de Fontenay ; André Tiraqueau, gendre de Caillé, juge à Fontenay ; Aymery Bouchard, président du Tribunal de Saintes, tous humanistes et grands admirateurs de l’antiquité, tous gens à trouver aux Pandectes des grâces infinies et qui, comme Pantagruel, sachant par cœur les beaux textes du droit romain, les conféraient avec philosophie. N’espéraient-ils pas (et non sans raison) retrouver dans ces vieux textes des règles droites et des lois justes ? Près d’eux, Rabelais devint lui-même assez bon légiste et grand admirateur de Papinien.

Pierre Lamy était en correspondance avec l’illustre annotateur des Pandectes, qui, mieux que personne en France, savait le grec et le latin et qui conciliait avec ses doctes études les hautes fonctions de secrétaire du roi, Guillaume Budé. Ce grand homme écrivait au religieux de Fontenay des lettres très érudites, en grec et en latin ; et, dans chaque lettre, il mettait un mot pour le jeune Rabelais : « Saluez de ma part votre frère en religion et en science… Adieu et saluez quatre fois en mon nom le gentil et savant Rabelais ou de vive voix, s’il est près de vous, ou par écrit, s’il est absent. »

Le gentil et savant Rabelais aspirait à l’honneur de recevoir aussi une lettre du grand homme. Pierre Lamy promit de la lui obtenir ; mais, pendant assez longtemps, ses soins demeurèrent sans effet. Frère François, ne recevant rien, dénonça plaisamment son compagnon à Guillaume Budé comme s’étant targué d’un crédit imaginaire. Budé entra dans la plaisanterie qui, toute surchargée de droit romain, n’était pas des plus légères. Ces géants de l’érudition jouaient avec le Digeste comme Gargantua avec la grosse cloche de Notre-Dame.

Le juge Tiraqueau, qui venait d’épouser en 1512, à vingt-quatre ans, demoiselle Marie Caillé, âgée de onze ans, recherchait les meilleurs moyens d’instruire, éduquer, former sa jeune épouse. À cet effet, il consulta les anciens, et, après avoir conféré une multitude de textes, il composa hâtivement un traité De legibus connubialibus, auquel il fit travailler, à ce qu’on suppose, les jeunes et savants cordeliers de Fontenay et qui fut imprimé en l’an 1513. Voici, en substance, la doctrine de Tiraqueau sur les droits et les devoirs des époux :

La femme est inférieure à l’homme ; à elle d’obéir ; à lui de commander. La nature le veut ainsi.

La force et la raison sont le partage de l’homme.

Il faut choisir une femme qui ne soit ni trop belle ni trop laide, dont la condition soit en rapport avec celle où l’on se trouve soi-même, sans pourtant éviter trop soigneusement d’épouser une fille noble. Il convient de fuir l’hymen des veuves et des filles déjà mûres. Les hommes doivent se marier à trente-six ans ; les filles à dix-huit. (Nous venons de voir que Tiraqueau avait épousé à vingt-quatre ans une fille de onze ans.) On fera bien de s’enquérir de la famille, de la patrie, du caractère de la future épouse.

Fiançailles  : Que les femmes ne s’ornent pas pour d’autres que leurs maris présents ou futurs. Que chacun découvre à son futur conjoint ses imperfections sans que pour cela la jeune fille doive se dévêtir devant son fiancé.

Le mari ne doit pas permettre à sa femme de se considérer comme son égale. Il se gardera pourtant de la frapper et de la maltraiter en quelque manière que ce soit ; car elle a deux vengeances toutes prêtes. L’une s’entend assez ; l’autre est le poison.

La femme a pour domaine le jardin ; pour outil la quenouille. L’époux peut prendre conseil de sa femme ; mais qu’il se garde de lui découvrir ses secrets.

Que ceux qui veulent être aimés de leur femme l’aiment en retour et lui soient strictement fidèles. Que les époux s’abstiennent de recourir aux incantations, aux philtres et autres sortilèges par lesquels on pense gagner le cœur. Que ce soit à force d’affection mutuelle et par d’autres moyens honorables qu’ils fassent entre eux naître, durer et croître l’amour conjugal.

Sans doute, le docte Tiraqueau ne traite pas les femmes comme on le faisait alors communément par toute la Gaule dans les contes et les farces : Il n’a pas le ton de l’auteur des Quinzes joies du mariage. Il veut être juste. C’est bien ce qui est grave. Être souverainement juste avec les femmes, c’est leur faire une souveraine injure. En dépit des louanges que lui donna Rabelais, Tiraqueau, en toutes choses, manquait de douceur et d’agrément. Il disait que, les femmes bonnes étant rares, on ne doit pas faire des lois pour elles. Il les faisait pâtir pour les méchantes. Enfin, sans être l’ennemi des femmes, il n’était pas leur ami, puisqu’il n’était pas l’ami des grâces. Son livre fit quelque bruit. Aymery Bouchard, président du Tribunal de Saintes, très ami des cordeliers hellénistes de Fontenay et de Tiraqueau lui-même, entreprit de réfuter le De legibus connubialibus, dans un livre latin portant par un raffinement d’élégance un titre grec, Τῆς γυναικείας φύτλης, De la nature des femmes, apologie du sexe si durement traité par le juge de Fontenay.

Rabelais était l’ami d’Aymery Bouchard ; il était plus encore, ce semble, l’ami d’André Tiraqueau. Celui-ci consulta sur cette querelle de légistes le jeune cordelier, bien que ce ne fût pas matière de bréviaire.

Il y avait dans l’affaire un point obscur pour Tiraqueau. Aymery Bouchard disait dans son livre que les femmes l’avaient pris pour avocat, le chargeant de les défendre contre l’auteur du De legibus connubialibus. Le juge de Fontenay ne comprenait pas que les femmes eussent songé à prendre un défenseur dans un procès qui roulait sur un livre qu’elles n’avaient pas lu, puisqu’il était écrit en latin. Comment se savaient-elles attaquées ? se demandait anxieusement le juge de Fontenay. Sur ce point difficile, Frère François donna une explication dont Tiraqueau se tint pour satisfait.

— Aymery, lui dit le jeune moine, Aymery qui a le goût des femmes (mulierarius, dit le texte) a bien pu se laisser aller, à table ou au coin du feu, à leur traduire en français, à sa façon, les endroits du livre où le sexe n’est pas toujours ménagé. Il voulait vous noircir afin de se faire bien venir d’elles.

On voit que déjà le jeune Frère François observait et connaissait la nature. Mais, trop savant pour ne pas consulter les anciens, il allégua aussitôt l’autorité de Lucien qui recommande à l’orateur, en son ’Ρητόρων διδάσκαλος, de plaire aux femmes s’il veut réussir.

C’est ainsi que François Rabelais, à la fleur de l’âge, mêlé à cette docte querelle, fut appelé à considérer le mariage dans ses avantages et ses inconvénients, entre lesquels nous verrons plus tard son autre lui-même, Panurge, suspendu.

En 1520, Pierre Lamy se rendit à Saintes, auprès du président Aymery Bouchard, défenseur des femmes. Durant son séjour dans cette ville, il écrivit au juge Tiraqueau, adversaire des femmes, une lettre latine qui nous à été conservée et qui nous montre que la mutuelle amitié des deux champions n’avait pas péri dans la querelle. Il y est parlé de Rabelais comme d’un très jeune homme, déjà plein de science, mais qui ne s’essaye que depuis peu de temps à écrire en grec.

« J’éprouve, dit Pierre Lamy, une violente contrariété lorsque je prévois que si j’ai dû, dans l’intérêt d’Aymery, rester longtemps éloigné de ceux dont le regret me consume, c’est-à-dire vous et notre cher Rabelais, le plus érudit de nos frères franciscains, d’un autre côté, pour revenir près de vous, ce qui, à ma grande joie, ne tardera guère, il faudra m’arracher aux délices d’Aymery. Mais je trouve une puissante consolation dans la pensée qu’en jouissant de l’un de vous deux, je jouis de l’autre, tant vous vous ressemblez par le caractère et par la science, et que ce même Rabelais, si diligent à remplir les devoirs de l’amitié, nous tiendra fréquemment compagnie par ses lettres, tant latines, dont la composition lui est très familière, que grecques, dans lesquelles il s’essaye depuis quelque temps… Je me réserve de vous en dire plus long quand nous pourrons à loisir reprendre nos assemblées sous notre bosquet de lauriers et nos promenades dans les allées de notre petit jardin. »

Il n’est pas surprenant que Rabelais, qui s’essayait en 1520 à écrire en grec des lettres familières, fût capable, quatre ans plus tard, de composer en cette langue des vers à l’imitation de Méléagre. Il célébra le De legibus connubialibus en une épigramme que, selon la coutume du temps, Tiraqueau fit imprimer en tête du livre, dans l’édition de 1524. En voici la traduction littérale :

« Voyant ce livre dans les demeures Élyséennes, hommes et femmes indistinctement diront : « Les lois par lesquelles le fameux André a enseigné à ses Gaulois l’union conjugale et la gloire du mariage, si Platon nous les avait apprises, y aurait-il parmi les hommes quelqu’un de plus illustre que Platon ? »

L’ouvrage célébré de la sorte n’est qu’une indigeste compilation, un recueil de textes assemblés sans art ni critique. Tiraqueau plus grand que Platon !… La louange démesurée et vaine se perd dans son immensité même. Le tort en est moins à Rabelais qu’à l’esprit d’un temps où l’on ne gardait nulle mesure dans l’éloge comme dans l’invective.

Après ce que nous venons de voir, on ne peut pas dire que la règle de Fontenay fût très sévère ni que les religieux y vécussent séparés du monde. Mais le Chapitre et la plupart des moines voyaient d’un mauvais œil les trois ou quatre hellénistes de la communauté. Ils craignaient que la science ne perdît les âmes et particulièrement la science du grec. Cette crainte ne leur était pas particulière ; on l’avait dans tous les couvents. On y croyait que le grec rendait hérétique. À Fontenay, un frère Arthus Coultant, entre autres religieux, se montrait très contraire aux hellénisants, si l’on en juge par le ressentiment qu’il inspira à Rabelais, dont c’était la bête noire. Espion et calomniateur, il rendait aux moines studieux tous les mauvais offices. C’est ce que notre auteur donne à entendre en l’appelant, dans son indignation joyeuse, frère articulant, c’est-à-dire regardant curieusement, et frère diabliculant, c’est-à-dire calomniant.

Enfin, le Chapitre fit faire des perquisitions dans les cellules de Pierre Lamy et de François Rabelais. On y découvrit des livres grecs, quelques écrits venus d’Allemagne et d’Italie et des ouvrages d’Érasme. Ces livres furent confisqués. En outre une lourde accusation pesait sur les deux savants. On leur reprochait qu’au lieu de consacrer à la mense conventuelle les profits qu’ils retiraient de la prédication évangélique, ils les affectaient à l’entretien d’une nombreuse bibliothèque. C’est là un grief dont nous ne pouvons être juges, mais dont on sent la gravité.

Pierre Lamy et François Rabelais, privés de livres et de papier, mis au secret, éprouvaient de grands maux et en redoutaient de pires, du fait de ces malheureux moines que l’ignorance et la peur rendaient crédules et méchants. Frère François, prudent et sage, craignait les farfadets. Ainsi appelait-il le frère Arthus et tous autres frères diabliculants. Pierre Lamy n’était pas plus rassuré. En ces conjonctures, ce très savant homme se rappela que les anciens Romains pratiquaient la divination en lisant un livre à l’endroit qu’avant de l’ouvrir ils avaient marqué de l’ongle et qu’employant de préférence, à cet usage, les œuvres de Virgile, ils appelaient cette façon de découvrir l’avenir les sorts virgiliens. Il prit un Virgile, glissa le doigt dans le livre fermé, l’ouvrit et lut à l’endroit ainsi marqué ce vers :

Heu ! Fige crudeles terras, fuge litus avarum !
Ah ! Fuis ces terres cruelles, fuis ce rivage avare !

Pierre Lamy et François Rabelais ne méprisèrent point les avertissements de l’oracle. Trompant leurs geôliers, ils échappèrent par une fuite prompte aux griffes des cruels farfadets et trouvèrent dans la contrée une retraite sûre, car ils y avaient des amis. L’état d’un religieux fugitif n’en était pas moins précaire et dangereux. Cachés on ne sait où, malades de tourment et d’inquiétude, ils font agir en leur faveur de puissants personnages et trouvent des protecteurs jusques auprès du roi.

Le grand Guillaume Budé, à qui ils ont écrit l’un et l’autre, leur répond avec l’éloquente et sincère indignation d’un helléniste qui voit des hellénistes frappés pour avoir cultivé les belles études par lui-même cultivées avec amour. Sa lettre, pompeusement indignée, est dans ce style ampoulé propre à toutes les épîtres des savants d’alors et dont Rabelais va nous donner bientôt d’assez beaux exemples. Car il cicéronisait au besoin. Voici, traduit en français, un passage suffisamment ample de la lettre de Guillaume Budé :

« Ô Dieu immortel, toi qui présides à leur sainte congrégation comme à notre amitié, quelle nouvelle est parvenue jusqu’à moi ! J’apprends que vous et Rabelais, votre Pylade, à cause de votre zèle pour l’étude de la langue grecque, vous êtes inquiétés et vexés de mille manières par vos frères, ces ennemis jurés de toute littérature et de toute élégance. Ô funeste délire ! Ô incroyable égarement ! Ainsi ces moines grossiers et stupides ont poussé l’aveuglement jusqu’à poursuivre de leurs calomnies ceux dont le savoir, acquis en si peu de temps, devait honorer la communauté tout entière !… Nous avions déjà appris et vu de nos yeux quelques traits de leur fureur insensée ; nous savions qu’ils nous avaient attaqué nous-même comme le chef de ceux qu’avait saisis, ainsi qu’ils le disent, la fureur de l’hellénisme, et qu’ils avaient juré d’anéantir le culte des lettres grecques, restauré depuis quelque temps à l’éternel honneur de notre époque…

» Tous les amis de la science étaient prêts, chacun dans la mesure de son pouvoir, à vous secourir dans cette extrémité, vous et le petit nombre de frères qui partagent vos aspirations vers la science universelle… Mais j’ai appris que ces tribulations avaient cessé depuis que vos persécuteurs ont su qu’ils se mettaient en hostilité avec des gens en crédit et avec le roi lui-même. Ainsi, vous êtes sortis à votre honneur de cette épreuve et vous allez, je l’espère, vous remettre au travail avec une nouvelle ardeur. »

Rabelais reçut du grand humaniste une lettre à peu près semblable. Budé le félicite surtout d’avoir récupéré ses livres et d’être désormais à l’abri de toute violence.

« J’ai reçu d’un des plus éclairés et des plus humains d’entre vos frères et je lui ai fait affirmer sous serment la nouvelle qu’on vous avait restitué ces livres, vos délices, confisqués sur vous arbitrairement, et que vous étiez rendus à votre liberté et à votre tranquillité premières. »

Guillaume Budé ne se trompait pas. Les deux cordeliers étaient hors de danger. Les affaires de Rabelais allaient au mieux : Frère François recevait du pape Clément VII un indult qui l’autorisait à passer dans l’ordre de saint Benoît et à entrer dans l’abbaye de Maillezais avec le titre et l’habit de chanoine régulier et la faculté de posséder des bénéfices. Ces licences ne suffirent pas encore à Rabelais qui, sans les farfadets, eût été, peut-être, un excellent moine : mais il ne pouvait souffrir le son des cloches et n’aimait pas à interrompre ses études pour aller à matines. Il se mit à courir le monde, disant la messe à l’occasion.

Cette irrégularité n’était pas pour choquer excessivement l’évêque de Maillezais qui savait quel homme exquis était Frère François, puisqu’il l’avait eu pour condisciple à la Baumette.

Geoffroy d’Estissac était un jeune prélat, monté en 1518, à moins de vingt-cinq ans, avec dispense, sur le siège de Maillezais, où il menait une vie élégante et seigneuriale. Maillezais, assise sur son plateau, au milieu du marais vendéen, domine l’une des deux branches que forme l’Aulise, affluent de la Sèvre Niortaise. Là s’élevait une antique abbaye, érigée en évêché par le pape Jean XXII. Geoffroy d’Estissac qui, à la manière des seigneurs de la Renaissance, menait une vie splendide, donnait à l’église abbatiale, nouvellement reconstruite, un portail tout étincelant des merveilles de la nouvelle architecture et transformait les bâtiments conventuels en un palais de goût italien, avec un cloître charmant, une fontaine jaillissante, de larges et nobles escaliers. Autour de cette belle demeure, Geoffroy d’Estissac plantait des jardins pleins de fleurs et d’herbes rares. Reçu à Ligugé et logé, peut-être, dans le donjon circulaire où l’on montre encore sa chambre, Rabelais se retrouva en bonne compagnie de savants. Il s’y lia notamment d’amitié avec Jean Bouchet, Poitevin comme lui, procureur à Poitiers, auteur des Annales d’Aquitaine et d’une multitude d’écrits en prose et en vers. Il y avait à Ligugé, nous dit-on, bons fruits et bons vins, mais surtout bons livres et doctes entretiens. Rabelais a vanté le cru de Ligugé. Peut-être y a-t-il mis un peu de complaisance. Et je vous dirai, à ce propos, que je soupçonne notre François de ne s’être jamais connu en vins. Il ne parle que de bouteilles ; mais ses bouteilles étaient des livres et il ne s’enivrait que de sagesse et de bonne doctrine.

Geoffroy d’Estissac aimait les humanistes et ne haïssait pas les réformateurs. Il y avait alors en France beaucoup d’évêques et de cardinaux qui protégeaient les savants et favorisaient la diffusion des textes profanes et sacrés. La Cour, jusqu’à cette date de 1524, était favorable aux nouveautés. La Réforme, qui était née en France avant Luther, n’avait pas de meilleure amie que la douce et pieuse sœur du roi, Marguerite d’Angoulême, duchesse d’Alençon, puis reine de Navarre. Le roi lui-même y inclinait. Les rois de France ont toujours résisté aux papes autant qu’ils l’ont pu et François Ier serait sans doute demeuré jusqu’au bout favorable aux réformateurs français s’il n’avait pas eu besoin du Saint-Siège contre Charles-Quint et les Impériaux.

La Sorbonne, les moines et le menu peuple tenaient, au contraire pour les vieilles mœurs et les vieilles croyances. Les petites gens des villes les soutenaient, les défendaient avec quel zèle, avec quelle fureur, on le verra bientôt. Aussi n’est-il pas surprenant que Frère François, suspect aux moines de Fontenay, ait été traité favorablement par l’évêque de Maillezais. Frère François était merveilleusement studieux. Nous savons par lui-même qu’à Ligugé, il travaillait au lit, dans sa petite chambre. Ce n’était point mollesse ; mais la chambre n’était pas chauffée. Les gens de ce temps-là n’avaient pour se garantir du froid que les courtines de leur lit et le manteau de la cheminée. François Rabelais se forma un savoir qui étonnait ses plus doctes contemporains ; Il devint philosophe, théologien, mathématicien, jurisconsulte, musicien, arithméticien géomètre, astronome, peintre et poète. En cela il égalait Érasme et Budé. Mais en quoi il est unique ou du moins étrangement rare dans son siècle, c’est que sa science n’était pas seulement de livres ; elle était de nature ; non littérale, mais d’esprit ; non seulement de mots, mais de choses, et vivante.

Aussi n’est-il pas surprenant qu’il ait pensé à étudier la médecine comme la science qui pénétrât le plus avant dans le secret de la vie, du moins pouvait-on l’espérer en ce temps de grandes espérances. La Faculté de médecine de Montpellier était fort ancienne. L’enseignement y avait été apporté par les Arabes et les Juifs. Elle était illustre par ses professeurs, ses privilèges et ses doctrines. François Rabelais se rendit à Montpellier ; mais il ne s’y rendit pas tout droit, ni par le plus court. Telle n’était pas sa méthode. Il aimait les beaux voyages et, comme on dit d’Ulysse, les longues erreurs. Ainsi que Jean de La Fontaine qui devait l’imiter en cela comme dans l’art de conter, volontiers il s’amusait à prendre le plus long. Chemin faisant, selon toute probabilité, il visita les villes et universités de France, Paris, Poitiers, Toulouse, Bourges, Orléans, Angers. Enfin, le 17 septembre de l’an 1530, il s’inscrivait en ces termes sur le registre de la Faculté de médecine de Montpellier : « Moi, François Rabelais, de Chinon, diocèse de Tours, me suis rendu ici à l’effet d’étudier la médecine et me suis choisi pour parrain l’illustre maître Jean Schyron, docteur et régent dans cette université. Je promets observer tous les statuts de ladite Faculté de médecine, lesquels sont d’ordinaire gardés par ceux qui ont, de bonne foi, donné leur nom et prêté serment suivant l’usage et, sur ce, ai signé de ma propre main. Ce dix-septième jour de septembre, l’an de Notre Seigneur 1530. »

Que François Rabelais ait fait d’excellentes études de médecine, ce n’est pas douteux. Nous savons qu’il acquit surtout des connaissances approfondies en anatomie et en botanique. Sa curiosité, son ardeur pour la science étaient inextinguibles. Mais il était aussi très prompt au plaisir. Ayant trouvé à Montpellier joyeuse compagnie, il prenait sa large part des amusements auxquels se livrait la jeunesse de l’école. Nous tenons de lui-même qu’il se divertit beaucoup à jouer une comédie, ou plutôt une farce avec ses condisciples Antoine Saporta, Guy Bouguier, Balthazar Noyer, Tolet, Jean Quentin, François Robinet et Jean Perdrier. C’était une de ces farces dans le genre de Pathelin, si chères au peuple de France, au temps du roi Louis XII, pleines de traits vifs et de bon comique. Rabelais l’intitule lui-même : « La morale comédie de celui qui avait épousé une femme muette », et nous en donne un résumé très suffisant pour en connaître l’action. La femme était muette. Son bon mari voulait qu’elle parlât. Elle parla par l’art du médecin et du chirurgien qui lui coupèrent le filet. Dès qu’elle eut recouvré la parole, elle parla tant et tant que son mari excédé retourna au médecin pour lui demander de remédier à ce mal et de la faire taire.

J’ai bien en mon art, répondit le médecin, des remèdes propres à faire parler les femmes. Je n’en ai pas pour les faire taire. Le remède unique contre bavardage de femme est surdité du mari.

Le pauvre mari accepta ce remède, puisqu’il n’y en avait point d’autre. Les médecins, par on ne sait quel charme qu’ils firent, le rendirent sourd. La femme, voyant qu’il n’entendait mot, et qu’elle parlait en vain, de dépit de ne pouvoir se faire entendre devint enragée. Le médecin réclama son salaire. Le mari répondit qu’il n’entendait pas sa demande. Le médecin lui jette au dos une poudre par la vertu de laquelle il devient fou. Le mari fou et la femme enragée se mirent d’accord pour battre le médecin et le chirurgien qui restèrent demi-morts sur le carreau. Ainsi finit la comédie. Rabelais dit qu’il ne rit jamais plus qu’à ce patelinage. Nous n’en sommes pas surpris. Il aimait les farces et celle-ci est excellente. Et, ce qui n’était pas pour déplaire à un humaniste, on y trouve du Térence. Le dénouement en est pris à l’admirable farce de Pathelin. Molière, pour son Médecin malgré lui, a puisé largement dans l’analyse donnée par Rabelais. Voici bien des siècles illustres de théâtre dans ce divertissement d’écoliers.

Parmi les plaisirs que prenait Rabelais en ses études de médecine, il faut compter ses promenades aux Iles d’Or, qu’on appelle aussi Stoechades et que nous nommons îles d’Hyères, que baigne la mer bleue, à cinq lieues de Toulon, toutes fleuries d’orangers, de vignes, d’oliviers, de chênes-lièges, de pins, de palmiers, et de lauriers-roses. Il se plaisait tellement en ces îles qu’il imagina plus tard de s’en dire le caloyer, titre religieux en usage parmi les Chrétiens d’Orient.

Promu au grade de bachelier, il fit, selon l’usage, un cours public et commenta les Aphorismes d’Hippocrate et l’Ars Parva de Gallien, et il quitta la Faculté sans y avoir obtenu le doctorat. Rabelais ne pouvait durer longtemps dans le même lieu.

Lyon l’attirait. Cette ville était, plus encore que Paris, la ville des imprimeurs. Les savants y affluaient, sûrs d’y trouver du travail et des relations. Il s’y rendit au commencement de l’année 1532. À partir de novembre de la même année, il exerça les fonctions de médecin de l’Hôtel-Dieu, à raison de quarante livres par an.

Nous le voyons, en médecine, partagé entre deux doctrines, l’autorité des anciens, qui était alors souveraine (on jurait par Hippocrate), et l’étude de la nature, à laquelle son génie le portait constamment. Il faisait des dissections, pratique condamnée par l’Église et réprouvée par les mœurs, à laquelle les savants ne se livraient guère. André Vésale, trop jeune encore, n’avait pas commencé sa chasse aux cadavres sous les gibets et dans les cimetières. Rabelais, dans l’Hôtel-Dieu de Lyon, disséqua publiquement un pendu. Étienne Dolet, qui s’était fait déjà un nom parmi les humanistes, célébra ce fait comme extraordinaire et louable, dans un discours en vers latins que, par une fiction hardie, il mettait dans la bouche du supplicié. Il lui faisait dire :

« Étranglé par le nœud fatal, je pendais misérablement à la potence. Fortune inespérée et qu’à peine j’eusse osé demander au grand Jupiter ! Me voici l’objet des regards d’une vaste assemblée ; me voici disséqué par le plus savant des médecins, qui va faire admirer dans la machine de mon corps l’ordre incomparable, la sublime beauté de la structure du corps humain, chef-d’œuvre du Créateur. La foule regarde, attentive… Quel insigne honneur et quel excès de gloire ! Et dire que j’allais être le jouet des vents, la proie des corbeaux tournoyants et rapaces ! Ah ! le sort peut maintenant se déchaîner contre moi. Je nage dans la gloire. »

Rabelais était lié d’amitié avec Étienne Dolet, de quatre ans plus jeune que lui ; au cours de ses travaux, il observa un petit poisson qu’il crut reconnaître pour être le garum, sorte d’anchois qui servait chez les anciens à préparer un condiment très recherché. Après divers essais, il se flatta d’avoir recomposé la formule de l’antique saumure et, l’ayant mise en vers latins, l’envoya à Dolet avec un flacon de Garum. Il est admirable de voir les curiosités encyclopédiques des humanistes s’étendre sur la gastronomie latine et les antiquités culinaires. Bons savants qui refaisaient, la plume à la main, les soupers de Lucullus et en réalité se régalaient chichement chez le traiteur d’une andouille ou d’une demi-aune de boudin. Encore leur fallait-il le plus souvent se contenter d’un hareng.

François Rabelais, à Lyon, se partageait entre l’hôpital et la boutique de Sébastien Gryphe. L’érudition le disputait à la médecine. L’érudition l’emporta, du moins un moment. Il s’absenta de l’Hôtel-Dieu sans congé, et, pour cette faute, fut immédiatement remplacé. Alors, pour vivre, il fit des livres qui se vendaient dans la boutique de la rue Mercière, où pendait un griffon pour enseigne. Ce griffon était l’emblème parlant de Sébastien Gryphe, imprimeur et libraire, venu de Souabe s’établir à Lyon vers 1524 et qui, quatre ans plus tard, était célèbre pour la beauté des textes grecs et latins sortis de ses presses. Rabelais publia chez Sébastien Gryphe, en 1533, les Epistolæ medicinales Manardi, qu’il dédia au juge Tiraqueau, et les Aphorismes d’Hippocrate, avec une épître à l’évêque Geoffroy d’Estissac. Il n’avait pas oublié les jours de Fontenay-le-Comte et de Ligugé. Notre auteur crut devoir donner cette édition des Aphorismes, bien qu’il y en eut déjà d’autres, parce qu’il possédait un beau manuscrit ancien de cet ouvrage, contenant des gloses abondantes. Il y puisa avec plus d’enthousiasme que de critique et ne craignit pas d’éclaircir ce qui par soi-même était déjà suffisamment clair. Si l’on en croit M. Jean Plattard, bon juge en ces questions, François avait encore beaucoup à apprendre en matière d’érudition pour prendre place parmi les grands humanistes de l’époque.

Il publia en même temps, avec une épître liminaire mi-grecque mi-latine au défenseur des femmes, Aymery Bouchard, devenu conseiller du roi et maître des requêtes, deux morceaux de droit romain, le testament de Lucius Cuspidius, et un contrat de vente. Du coup, François n’avait pas eu la main heureuse. C’était deux pièces fausses, très fausses, absolument fausses. Le testament de Cuspidius avait été fabriqué au siècle précédent par Pompeius Lactus et le contrat de vente était l’œuvre de Jovianus Pontanus qui en avait fait le prologue d’un dialogue comique intitulé Actius. Comment un si habile homme put-il commettre une telle méprise ? Il aimait l’antiquité ; l’amour rend aveugle et l’enthousiasme nuit à la critique. Nous devons nos connaissances des anciens à ces grands hommes de la Renaissance. N’abusons pas contre eux de ce qu’ils nous ont appris. Et, puisque les contemporains de Rabelais ne semblent pas avoir trop universellement contesté l’authenticité de ces deux pièces, ne faisons pas à l’éditeur un grief trop lourd d’une erreur que son époque avait peine à reconnaître. Enfin, si le grand Tourangeau ne se méfia pas assez des compatriotes du Pogge, ne donnons pas dans le travers opposé, ne péchons pas par trop de défiance et n’attribuons pas au Pogge lui-même les œuvres de Tacite.

Les Humanistes formaient, au seizième siècle, comme un État par le monde, la république des lettres. Le mot est du temps. Et le vieil Érasme de Rotterdam était le prince de cette république spirituelle. Rabelais, qui avait naguère souhaité très ardemment une lettre de l’illustre Guillaume Budé, saisit l’occasion qui lui fut offerte en 1532, à Lyon, de correspondre avec ce grand Érasme. Un prélat, ami des lettres, comme il y en avait tant alors, Georges d’Armagnac, évêque de Rodez, avec qui il venait de faire connaissance, le chargea, au mois de novembre, de faire parvenir à Érasme un exemplaire des œuvres de Flavius Josèphe. Rabelais accompagna cet envoi d’une lettre latine au grand homme qui achevait alors à Bâle une vie de labeur et de gloire. Pour une raison qui n’a pas encore été expliquée, que je sache, cette lettre porte en suscription le nom inconnu de Bernard de Salignac. Mais il n’est pas douteux que Désiré Érasme n’en soit le destinataire.

En voici, traduits littéralement, les passages les plus dignes d’intérêt :

« J’ai saisi avec empressement cette occasion, ô mon père humanissime, de te prouver, par un hommage reconnaissant, quels sont pour toi mon profond respect et ma piété filiale. Mon père, ai-je dit ? Je t’appellerais ma mère, si ton indulgence m’y autorisait. Car ce que nous voyons des mères, qui nourrissent le fruit de leurs entrailles avant de l’avoir vu, avant de savoir même ce qu’il sera, qui le protègent, l’abritent contre l’inclémence de l’air, tu l’as fait pour moi, moi dont le visage ne t’était point connu, et dont le nom obscur ne pouvait t’être favorable. Tu m’as élevé ; tu m’as prêté les chastes mamelles de ton divin savoir ; tout ce que je suis, tout ce que je vaux, je le dois à toi seul. Si je ne le publiais hautement, je serais le plus ingrat des hommes. Salut encore une fois, père chéri, honneur de la patrie, appui des lettres, champion indomptable de la vérité. »

Cette lettre exprime, avec la grandiloquence que comportait alors le genre épistolaire, des sentiments très vrais et très sincères. Rabelais avait beaucoup pratiqué les écrits d’Érasme ; il avait surtout lu et relu les Apophtegmes et les Adages ; et il lui arrivait souvent, quand il écrivait, de reproduire quelque endroit de ces deux ouvrages. Il le faisait d’autant plus volontiers qu’alors il était louable d’imiter et honorable de prouver d’abondantes lectures.

En même temps qu’il accomplissait les travaux d’érudition qui le mettaient en honneur parmi les lettrés, il donnait çà et là quelques heures à d’autres ouvrages méprisés des savants, mais qu’aujourd’hui nous trouvons très dignes d’intérêt. Il faisait des prédictions et des almanachs en langue vulgaire pour le commun des lecteurs, et il y mettait beaucoup plus du sien que dans ses publications savantes. Il y mettait à foison des joyeusetés et de grosses facéties, et aussi les maximes d’une haute sagesse. Ses prédictions n’étaient que moqueries et brocards à l’endroit des astrologues et des devins. Il y raillait les tireurs d’horoscopes et donnait de son incrédulité à leur endroit des raisons excellentes. « La plus grande folie du monde, disait-il, est de penser qu’il y ait des astres pour les rois, papes et gros seigneurs plutôt que pour les pauvres et souffreteux : comme si nouvelles étoiles avaient été créées depuis le temps du déluge ou de Romulus ou Pharamond à la nouvelle création des rois. »

En ces petits livres populaires, il exprime constamment l’idée d’un dieu par qui l’univers est régi. Annonçant dans l’almanach pour 1533 les mutations futures des royaumes et des religions, il se hâte d’ajouter :

« Ce sont secrets du conseil étroit du roi éternel, qui tout ce qui est et qui se fait modère à son franc arbitre et bon plaisir, lesquels vaut mieux taire et les adorer en silence. »

Dès 1532, Rabelais avait accompli une tâche plus humble encore et qui devait pourtant le conduire à faire le plus singulier, le plus étonnant, le plus merveilleux livre du monde. Il avait rédigé, sur un thème populaire, une histoire pour amuser les ignorants et les simples, une histoire de géant, les Grandes et inestimables chroniques de Gargantua. Ce Gargantua n’était pas un personnage de l’invention de Rabelais. Sa renommée se perdait dans la nuit des temps ; sa popularité était grande surtout dans les campagnes : dans toutes les provinces de France, les paysans avaient à conter des prodiges incroyables de sa force, des miracles de son appétit. En mille endroits, on montrait d’énormes pierres, des quartiers de roc, qu’il avait apportés, une butte, une colline tombée de sa hotte. Le récit de Rabelais, intitulé : Grandes et inestimables chroniques, n’est qu’un ravaudage de facéties traditionnelles et dès longtemps populaires. Il le porta, non pas à la docte imprimerie de Gryphe, mais chez un libraire de Lyon, nommé François Juste, où il s’en vendit plus en un mois que de Bibles en neuf ans.

Comment Rabelais fut-il bientôt amené à faire sur ce même Gargantua et son fils Pantagruel le plus bizarre, le plus joyeux, le plus étrange des romans, une œuvre qui ne ressemble à aucune autre et ne peut être comparée qu’au Satyricon de Pétrone, au Gran Tacaño de Francisco de Quevedo, au Don Quichotte de Cervantès, au Gulliver de Swift et aux romans de Voltaire ? À cette question on ne saurait répondre avec autant de précision et d’exactitude qu’on voudrait. Comme le furent longtemps les sources du Nil, les origines du Gargantua et du Pantagruel nous sont inconnues. Sur ce sujet, je ne peux mieux faire que de citer les paroles prudentes du plus savant des éditeurs de Rabelais, le regretté Marty Laveaux :

« On devine plutôt qu’on ne sait que Rabelais refit pour l’éditeur lyonnais François Juste une facétie traditionnelle et dès longtemps populaire, qu’il intitula les Grandes et inestimables chroniques du grand et énorme géant Gargantua qu’ensuite, amusé par son sujet, par le succès de ce livret, il y ajouta comme une suite son Pantagruel, qu’enfin il substitua au premier et informe essai un nouveau et définitif Gargantua, qui est devenu le premier livre du roman, comme Pantagruel en est le second. » Telles sont les vraisemblances. Sans entrer à ce sujet dans une discussion aride et confuse, qui ne nous conduirait à rien de certain, nous allons étudier ces deux premiers livres, et, tout en nous gardant bien de décider, de notre propre autorité, si le second livre a été composé avant le premier, c’est celui-ci que nous examinerons d’abord. L’ordre des matières, quoique de médiocre importance chez notre auteur, nous en fait une obligation. Car il est certain que Pantagruel est fils de Gargantua. On ne peut douter de cette filiation. Nous allons faire connaissance avec ces deux horribles géants, qui sont, au fond, de très bonnes personnes, et vivre dans leur société qui est honnête et même exemplaire. Près d’eux, nous allons passer à chaque instant du plaisant au sévère et du bouffon au sublime. Nous allons goûter tour à tour le sel attique et le sel de cuisine. Je crois que vous trouverez de la saveur à l’un et à l’autre ; mais ce dont je puis vous répondre, c’est que, dans le commerce des géants et de leurs familiers, vous n’entendrez rien (j’y veillerai) qui puisse offenser les plus chastes, les plus craintives, les plus délicates oreilles. Je serai prudent, je serai… Je m’arrête. Vous finiriez par trouver, mesdames, que j’en promets trop.