Racine et Shakespeare (édition Martineau, 1928)/Appendice IV/VII

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (p. 337-338).
Appendice IV — De quelques objections.
VII. — Déclamation.

Notre déclamation est à peu près aussi ridicule que notre vers alexandrin. Talma n’est sublime que dans des mots ; ordinairement, dès qu’il y a quinze ou vingt vers à dire, il chante un peu, et l’on pourrait battre la mesure de sa déclamation. Ce grand artiste a été sublime en devenant romantique, sans le savoir peut-être, et en donnant à certains mots de ses rôles l’expression simple et naturelle qu’avait Boissy-d’Anglas, sur son fauteuil de président, quand, en présence de la tête de Feraud, il refusait de mettre aux voix une proposition anticonstitutionnelle. Quelque rares que soient de telles actions, l’admiration nous les rend toujours présentes, et elles forment le goût d’une nation. La tourbe des acteurs qui suit Talma est ridicule, parce qu’elle est emphatique et sépulcrale ; aucun d’eux n’ose dire avec simplicité, en un mot, comme si c’était de la prose :

Connais-tu la main de Rutile ?
(Manlius.)
Qu’ils aillent voir Kean dans Richard III et Othello.

L’influence maligne du vers alexandrin est telle, que mademoiselle Mars, la divine mademoiselle Mars elle-même, dit mieux la prose que les vers ; la prose de Marivaux que les vers de Molière. Ce n’est pas, certes, que cette prose soit bonne ; mais ce qu’elle perd de naturel peut-être en étant de Marivaux, elle le regagne en étant prose.

Si Talma est meilleur dans le rôle de Sylla que dans celui de Néron, c’est que les vers de Sylla sont moins vers que ceux de Britannicus, moins admirables, moins pompeux, moins épiques, et partant plus vifs.