Rational (Durand de Mende)/Volume 2/Quatrième livre/Chapitre 13

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Traduction par Charles Barthélemy.
Louis Vivès (volume 2p. 76-79).


CHAPITRE XIII.
DU GLORIA IN EXCELSIS[1].


I. Aussitôt que le Kyrie eleison est dit, le prêtre ou le pontife, d’après la règle du pape Télesphore, commence le Gloria in exccelsis Deo, qu’on entendit chanter par les anges, comme on le lit dans l’évangile de [saint] Luc. Cet hymne des anges rend témoignage à la nativité du Christ, par rapport au temps. Le prêtre, le premier, l’entonne seul, parce qu’il représente l’Ange du grand Conseil. Car ce fut cet ange seul, dont le prêtre reproduit le type, qui annonça le premier la naissance du Sauveur, comme on lit dans [saint] Luc : « Voici que je vous annonce une grande joie pour tout le peuple : c’est qu’aujourd’hui il vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. » Et le prêtre, en entonnant ce cantique, se tient au milieu de l’autel, pour nous rappeler que pendant que le silence dominait sur toute la nature, au milieu du monde, c’est-à-dire pour le salut des hommes, naquit le Messie que les prophètes avaient prédit. Cette position du prêtre représente encore celle de l’Ange lorsqu’il annonça la nativité du Christ aux bergers ; et, en commençant le Gloria in excelsis, le prêtre élève les mains pour les raisons que nous dirons à la fin du chapitre suivant. En commençant cet hymne, il se tourne aussi vers l’orient, autant parce que l’Ange vint de l’orient à Bethléem, que parce que nous avons coutume d’adorer le Seigneur du côté de l’orient. Troisièmement, en commençant le Gloria le prêtre se tient au milieu de l’autel pour marquer que le Christ fut médiateur entre nous et Dieu (x dist.), et c’est par sa médiation que nous avons fait la paix avec Dieu. Le chœur, qui répond en chantant, représente cette multitude dont parle l’Évangile : ce Au même instant il se joignit à l’Ange une grande troupe de l’armée céleste, louant Dieu et disant : Gloire à Dieu au plus haut des deux, et paix sur la terre aux hommes qui veulent le bien, etc. » (De consec., dist. i, Nocte). Cet hymne n’est pas tant celui des anges que celui des hommes se félicitant entre eux de ce que la femme qui avait perdu sa dixième drachme et qui avait allumé sa lampe pour la chercher l’avait trouvée, et de ce que le berger ayant abandonné ses quatre-vingt-dix-neuf brebis dans le désert venait d’arriver pour chercher la centième, qui s’était égarée.

II. Or, avant la naissance du Christ il y avait trois murailles d’inimitiés : la première, entre Dieu et les hommes ; la seconde, entre l’ange et l’homme ; la troisième, entre l’homme et l’homme. L’homme, en effet, par sa désobéissance avait offensé le Créateur, et par sa chute avait empêché la restauration des anges, enfin par ses diverses religions il s’était séparé de l’homne. Le Juif avait ses cérémonies, le Gentil exerçait l’idolâtrie ; nais notre paix est venue, elle a fait un seul peuple des deux, et a détruit ces trois murailles. Elle a enlevé le péché et réconcilié l’homme à Dieu ; elle a réparé la chute et réconcilié l’homme avec l’ange ; elle a détruit les divers cultes et réconcilié l’homme avec l’homme, « Le Christ a donc, selon l’Apôtre, restauré tout ce qui est dans les cieux et tout ce qui est sur la terre ; » et voilà pourquoi cette grande troupe de la milice céleste chantait : « Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux ! » qui sont les anges, lesquels n’ont jamais péché et ont toujours été d’accord avec Dieu. Et, sur la terre, la paix a été donnée par le Christ aux hommes, c’est-à-dire aux Juifs et aux Gentils de bonne volonté, qui jusqu’à la naissance du Christ avaient été en désaccord avec Dieu et avec les anges, à cause de leurs péchés. Voilà aussi pourquoi l’Ange parle aux bergers et se réjouit avec eux, parce que la paix s’est reformée entre les anges et les hommes. Un Dieu-homme naît, parce que la paix est rétablie entre Dieu et l’homme ; il naît dans la mangeoire du bœuf et de l’âne, parce que la paix a été réparée entre les hommes et les hommes Le hœuf représente le peuple juif, l’âne les Gentils, selon cette parole : « Tu ne laboureras pas avec le bœuf et l’âne, » c’està-dire le Juif et le Gentil. Et ailleurs : « Le bœuf connaît son maître, et l’âne la mangeoire de son possesseur. »

III. Et l’on chante donc cet hymne, parce que les hommes vénèrent sur la terre Celui que les anges vénèrent dans les cieux. Ces paroles : Gloria in excelsis, etc., représentent la tristesse des anciens patriarches, qui attendaient depuis si longtemps l’incarnation du Seigneur (Esa., xxviii : Expectate Deum, etc.), et l’on chante aussi Allelu-ia, parce qu’ils espéraient en un libérateur ; ce qui a fait dire au Psalmiste : « Ils ont espéré, et tu les as délivrés. » Cette hymne marque aussi l’espoir que l’Église nourrit de chanter avec les anges, d’où vient que déjà elle leur emprunte leur cantique. Vient la phrase : Laudamus te, « Nous te louons, » c’est-à-dire nous louons tes œuvres ineffables en les prêchant au monde.

IV. Ces paroles et les suivantes sont, comme on le croit, l’œuvre du bienheureux Hilaire de Poitiers. Anciennement on ne disait à la messe que les paroles rapportées par l’Évangile : Gloria in excelsis… bonæ voluntatis. Cependant Innocent III dit que ces paroles ont été ajoutées parle pape Télesphore. D’autres les attribuent au pape Symmaque.

V. Le pape Symmaque établit que, tant les dimanches qu’aux fêtes des martyrs, le Gloria in excelsis serait chanté à la messe, parce qu’il rappelle que les saints ont été associés à la gloire des anges par la résurrection du Seigneur. On le chante aussi aux fêtes des apôtres et des confesseurs en l’honneur de qui une église est dédiée, et généralement aux fêtes qui nous représentent la fête éternelle du ciel. Mais dans les jours de deuil et de jeûnes on ne dit pas le Gloria, excepté aux deux samedis solennisés par des ordinations particulières, selon cette parole : « Chantez au Seigneur un cantique nouveau, » comme on l’a dit dans la préface de cette partie. Le pape Télesphore, déjà nommé, recommanda de chanter le Gloria à la messe de la nuit de la naissance du Seigneur, qu’il institua. Il y en a qui disent qu’il ne faut chanter la messe qu’à l’heure de tierce, parce ce fut alors que l’Esprit 5aint descendit sur les apôtres et les remplit de gloire et d’allégresse.

VI. Innocent III établit que quand, les jours ouvrables, on célèbre une solennité en l’honneur de la bienheureuse Vierge, ou de l’Esprit saint, ou de la sainte Croix, on ne doit dire ni l’hymne angélique, ni le symbole, ni même le Te Deum laudamus, à laudes et à matines. Dans l’Avent ou à la Septuagésime, on ne chante pas le Gloria, comme on le dira dans la sixième partie et au chapitre de la Semaine de Pâques.

VII. Cependant l’évêque de Bethléem, par suite d’un abus (ex abusu), chante le Gloria in excelsis tous les jours, à toutes les messes, même des morts, parce que, au témoignage de [saint] Luc lui-même, cet hymne fut d’abord chanté dans le pays qui environne Bethléem.

  1. Voir la note 8, page 465.