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Recherches asiatiques, ou Mémoires de la Société établie au Bengale/Tome 1/Introduction

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Collectif
Imprimerie impériale (1p. ix-xv).

INTRODUCTION.

Si ce premier recueil, publié par la Société Asiatique, ne répondoit pas à l’attente, peut-être prématurée, des savans de l’Europe, ils voudront bien avoir égard aux circonstances défavorables qui ont dû naturellement accompagner son institution et retarder ses travaux. Un homme de lettres, purement homme de lettres, retiré du monde, et consacrant tout son temps aux recherches philosophiques ou littéraires, est un phénomène absolument inconnu parmi les Européens qui résident dans l’Inde. Là, chacun est employé à des fonctions civiles ou militaires, et constamment occupé dans les détails du gouvernement, dans l’administration de la justice, dans quelque branche de finance ou de commerce, ou dans quelque profession libérale. Ainsi, ceux même qui sont le plus accoutumés au travail intellectuel, ne peuvent disposer, le jour ou la nuit, que d’un très-petit nombre d’heures pour des études qui n’ont pas une relation directe avec les affaires. D’ailleurs, sans rappeler cette observation d’un illustre Romain, « qu’on ne sauroit nommer libre celui qui n’a pas quelquefois le privilége de ne rien faire », il est impossible de se maintenir en bonne santé dans le Bengale, à moins de prendre régulièrement de l’exercice, et de donner à propos du relâche à la pensée. En tout pays, néanmoins, tout emploi laisse des intervalles de loisir ; et les Européens sont doués d’une certaine activité d’esprit qu’ils ne perdent jamais entièrement, dans quelque climat ou dans quelque situation que ce puisse être : elle justifie cet ancien proverbe, Le changement de travail est une sorte de repos ; et tant qu’il reste quelque chose à faire ou à connoître, il leur semble qu’il n’y a encore rien de fait ou d’appris. En conséquence, plusieurs Anglois, fixés dans un pays qui abonde de toutes parts en objets utiles et curieux, furent d’avis qu’une société formée dans le Bengale, sur le plan des sociétés établies dans les principales villes de l’Europe, pourroit servir à concentrer la masse des connoissances précieuses que divers particuliers recueilleroient en Asie, ou du moins à conserver une multitude d’essais et de petites dissertations que leurs auteurs ne jugeroient pas d’une assez grande importance pour être publiés séparément.

La Société asiatique fut formée, le 15 janvier 1784, par les personnes dont les noms sont accompagnés d’un astérisque dans la liste de ses membres insérée à la fin de ce volume ; et l’on a déjà rassemblé de quoi remplir deux forts volumes d’amples matériaux sur des sujets aussi variés que neufs et intéressans. Le volume que nous publions aujourd’hui, atteste, jusqu’à un certain point, que l’établissement a pris racine. Sa prospérité ou son déclin dépendra de l’activité ou de la négligence de ses membres et de ses correspondans. Il prospérera, si les naturalistes, les chimistes, les philologues, tous les savans disséminés dans les diverses contrées de l’Asie, consentent à écrire leurs observations, et les transmettent au président ou au secrétaire de la Société, à Calcutta : il languira, si ces envois éprouvent de longues interruptions ; il tombera de lui-même, s’ils viennent à cesser tout-à-fait. Quel que soit le zèle d’un petit nombre d’hommes chargés de fonctions publiques, et occupés d’études difficiles qui ont trait à ces fonctions, il est moralement impossible qu’ils soutiennent un pareil établissement, à moins que leurs efforts ne soient secondés par des collaborateurs dont l’empressement égale l’assiduité.

Avant de donner le précis historique de la formation de la Société de Calcutta, il convient de déclarer quelle ne prendra de décision collective sur aucun point de littérature ou de philosophie, et que les auteurs des dissertations qu’elle jugera dignes d’être publiées de temps en temps, seront individuellement responsables de leurs opinions. Nous croyons en cela ne faire que suivre l’usage adopté par les sociétés savantes de l’Europe.

Comme on avoit résolu de se conformer, le plus qu’il seroit possible, au plan de la Société royale de Londres, dont le roi est protecteur, il fut arrêté, dans la première séance, d’adresser la lettre suivante au gouverneur général et au conseil, comme aux dépositaires de l’autorité exécutive dans les possessions de la Compagnie. Leur réponse, que nous transcrirons aussi, parvint à la Société dans le cours du mois suivant.

Aux honorables Warren Hastings, Écuyer, Gouverneur général, Président ; Edward Wheler, John Macpherson, et John Stables, Écuyers, membres du Conseil du fort William, au Bengale.
Messieurs,

Une société, dont nous sommes membres, ayant été instituée pour faire des recherches sur l’histoire civile et naturelle, les antiquités, les arts, les sciences et la littérature de l’Asie, nous desirons que vous nous fassiez l’honneur d’accepter le titre de nos protecteurs ; et nous vous prions de regarder cette demande comme un gage du profond respect avec lequel nous sommes,

Messieurs,
Vos très-humbles et très-obéissans serviteurs,

John Hyde,
William Jones,
John Carnac,
David Anderson,
William Chambers,
Francis Gladwin,
Jonathan Duncan,

Thomas Law,
Charles Wilkins,
John-David Paterson,
Charles Chapman,
Charles Hamilton,
George-Hilaro Barlow.



Calcutta, 22 Janvier 1784.

RÉPONSE.
Messieurs,

Nous applaudissons vivement à vos efforts pour étendre le domaine des sciences, en profitant d’une situation telle que peut-être le reste du globe n’en offre point de plus favorable. Personnellement convaincus des talens et de l’habileté des personnes qui ont signé votre lettre, nous avons l’espérance la mieux fondée de vous voir remplir cette importante destination.

Conformément à votre désir, nous acceptons le titre de protecteurs de votre société, et nous saisirons avec empressement toutes les occasions de contribuer à son succès.

Nous sommes, Messieurs,
Vos très-humbles et très-obéissans serviteurs,
Warren Hastings, John Macpherson,
Edward Wheler, John Stables.

En sa qualité de gouverneur général, M. Hastings figuroit parmi les protecteurs de la Société naissante : mais, indépendamment de son caractère public, il sembloit avoir droit à une distinction particulière, pour avoir généreusement secondé, dans le Bengale, les progrès des connoissances utiles, et pour avoir encouragé le premier l’étude du persan et du sanskrit[1] ; on lui offrit la présidence. On doutoit cependant qu’il acceptât des fonctions dont il n’auroit pas le loisir de s’acquitter : mais la Société voulut au moins lui payer ce tribut d’estime ; elle ne pouvoit s’en dispenser sans manquer aux égards qui étoient dus à la supériorité de son mérite. Voici sa réponse :

Messieurs,

Je suis très-sensible à l’honneur que vous avez bien voulu me faire, en me nommant président de votre Société ; et j’espère que les motifs qui me détournent de l’accepter, obtiendront à-la-fois votre assentiment et votre approbation.

Persuadé depuis long-temps de l’utilité d’une institution semblable, je desirois passionnément de concourir à sa réussite ; mais ce n’étoit pas de la manière que vous me le proposez. Je crains que cette mesure, si elle aboutissoit à quelque chose, ne vous fût à charge plutôt que de vous être avantageuse.

Je n’ai pas le loisir nécessaire pour remplir les fonctions de cette place ; et, quand bien même cela seroit en mon pouvoir, l’orgueil, qu’il est permis d’avouer dans tout ce qui a rapport à notre considération personnelle, me défendroit d’accepter la première place dans une société où les talens supérieurs de ceux qui me suivroient immédiatement, brilleroient d’un éclat auprès duquel les miens ne soutiendroient pas la comparaison. Il me défendroit de m’exposer à un si grand jour, tandis que je serois le seul membre inutile d’une société encore dans son enfance, et composée de membres dont une longue intimité m’a mis en état d’apprécier le mérite, et que je connois pour être très-capables d’y jouer un rôle distingué. D’après ces motifs, je vous demande la permission de refuser l’offre dont vous m’avez honoré, et de résigner mes prétentions à l’homme de génie qui a conçu le plan de l’établissement, et qui le dirigera mieux que personne vers le but magnifique pour lequel il a été formé.

Je vous prie en même temps, avec instance, d’accepter mes services, sous quelque rapport qu’ils puissent être utiles à vos recherches.

J’ai l’honneur d’être, Messieurs,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Warren Hastings.
Fort William, 30 Janvier 1784.

Après la réception de cette lettre, sir William Jones fut nommé président de la Société ; et, dans la séance suivante, il prononça le discours qu’on va lire.


    transmettront son nom à la reconnoissance des savans de tous les âges ; car l’expérience d’une longue suite de siècles ne nous permet plus de douter que, de tous les genres de gloire, la gloire littéraire ne soit le seul qui, loin de se flétrir, acquiert par le temps plus d’éclat et de solidité. Ajoutons que l’invention de la typographie rend maintenant cette gloire impérissable.

    Vixere fortes ante Agamemnona
    Multi ; sed omnes illacrymabiles
    Urgentur, ignotique, longâ
    Nocte, carent quia vate sacro.

    Horat., Carmin, lib. IV, od. 9.
    (L-s.)

  1. C’est par l’ordre immédiat de M. Hastings que des Brahmanes versés dans les Sastras (le droit civil des Hindous) se rendirent de toutes les parties de l’Inde à Calcutta, se rassemblèrent dans le fort William, munis des ouvrages les plus authentiques, et rédigèrent en langue hindoue un traité complet de droit indien, traduit ensuite en persan, et du persan en anglois, sous le titre de Code of Gentoo laws &c. [Code des lois gentoues ou réglemens de Pandits], par M. Halhed. Ce fut aussi sous les auspices de M. Hastings que M. Charles Wilkins étudia et apprit le sanskrit, et eut la gloire de publier la première traduction faite en langue européenne, immédiatement d’après un texte sanskrit. Les opérations politiques de M. Hastings ont été fortement censurées ; sa vie publique a été l’objet des plus graves inculpations : mais la protection qu’il a accordée aux savans, et les services importans qu’il a rendus aux lettres, ont dû être sa plus douce consolation durant un long procès ; et ils