Revue littéraire, 1846/V

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Revue des Deux Mondes, tome 16, 1846
V. de Mars

Revue littéraire


d’avoir sacrifié au désir de marcher dans leur indépendance le respect qu’ils devaient aux exemples des maîtres, aux conseils de la critique.

Quoi qu’il en soit, le mouvement existe, confus, indiscipliné. Beaucoup de livres et beaucoup de promesses, voilà jusqu’à présent toute la moisson. Faut-il cependant renoncer à l’espoir, et le combat, long-temps stérile, ne révélera-t-il pas à l’Allemagne des forces nouvelles ? Là est la question qu’on ne peut s’empêcher de poser après la lecture de chaque volume qui vient solliciter et retenir un moment l’attention de la foule. Quelques symptômes meilleurs se montrent, il faut le reconnaître, et, bien que rares, ils doivent nous rassurer. Des talens discrets et naïfs s’éloignent de la cohue bruyante, ils reviennent presque à leur insu vers le droit chemin où la muse allemande se retrouve d’accord avec ses meilleures traditions. L’étude des mœurs nationales occupe encore quelques imaginations sereines. Les récits de village, les tentatives de roman historique indiquent une tendance nouvelle qui pourra devenir féconde. Nous souhaitons qu’après tant de recherches et de déceptions, l’Allemagne, heureuse et calmée, retrouve enfin son originalité primitive.

Ce qui pourrait hâter un si désirable résultat, ne serait-ce pas l’appui prêté à la réaction naissante par un romancier vraiment distingué ? Je concevrais en cette crise littéraire un rôle aimable, et c’est à une femme que ce rôle conviendrait surtout. Il ne s’agirait pas de protester solennellement contre les déviations, contre les erreurs de chaque jour : c’est un rude labeur qu’il faut laisser à la critique. Montrer aux incrédules ce qu’il reste encore d’épis mûrs à glaner dans le champ de la famille sans qu’il soit besoin de sonder d’autres sillons et d’empiéter sur les terres voisines ; ramener en un mot la poésie vers l’autel des muses nationales, le roman aux peintures de la vie allemande, ne serait-ce pas là une tâche séduisante, et ne pourrait-on promettre avec confiance une gloire modeste et charmante à l’esprit délicat qui saurait la remplir ? Les limites mêmes dans lesquelles il faudrait se renfermer prudemment auraient de quoi satisfaire une de ces ambitions féminines qui n’excluent ni l’esprit ni le goût. C’est un programme à peu près pareil, exécuté avec charme et sans prétention, qui a fait la popularité des récits suédois de Mlle Bremer. Apaiser, rafraîchir les imaginations exaltées, mêler aux âpres accens des modernes conteurs une voix douce et suave qui parle de résignation et de paix ; opposer aux conceptions de l’orgueil en délire l’étude naïve et patiente de la réalité, voilà ce qu’a su faire l’auteur des Voisins. Se peut-il qu’en Allemagne un tel exemple n’ait pas été suivi ? Mme la comtesse Hahn-Hahn, dont une plume équitable et ferme a ici même apprécié les écrits [1], s’est en effet tenue à l’écart de cet humble et rustique domaine où Mlle Bremer a fait une si riche moisson. La lutte orageuse des passions contre les exigences du monde, tel est le spectacle qui l’a séduite et qu’elle a voulu décrire.

Mme la comtesse Hahn-Hahn aurait eu mauvaise grace, il faut le reconnaître, à protester contre ce mouvement un peu confus dont nous cherchions tout à l’heure à préciser le caractère. Elle-même en est sortie, et il est de ces origines qu’on voudrait en vain renier. Tandis qu’on déplaçait sur tous les points les limites fixées au roman par le génie de l’Allemagne, elle aussi a voulu jouer son rôle dans la mêlée, et apporter à cette œuvre d’affranchissement le tribut de son activité inquiète. La vie de salon attendait encore son peintre : l’auteur d’Ilda Schoenholm s’est présenté. Ici encore nous trouvons un exemple de cet oubli des convenances de l’esprit national que nous reprochons aux modernes romanciers d’outre-Rhin. Le genre nouveau qu’a essayé d’introduire dans son pays Mme Hahn-Hahn, le roman de high life, présente de graves difficultés à une plume allemande. En Allemagne comme partout, les salons sont cosmopolites. Ce qui s’est conservé d’originalité locale dans les cercles brillans de Berlin ou de Dresde va s’effaçant de plus en plus. Pourtant ce n’est guère qu’en saisissant, en fixant ces empreintes fugitives que le chroniqueur du monde aristocratique donnera quelque prix à ses créations. Admettons qu’il réussisse, les obstacles mêmes de la voie où il est entré limiteront le nombre de ses succès. Il y a de ces victoires littéraires qu’on ne gagne pas deux fois, et Mme Hahn-Hahn en est à son neuvième roman. S’est-elle doutée des obstacles qu’elle avait à vaincre, et à force de multiplier les essais n’a-t-elle pas manqué le but ?

Clelia Conti, le dernier roman de Mme la comtesse Hahn-Hahn, porte, comme Ilda Schoenholm et comme la Comtesse Faustine, l’empreinte d’une imagination ardente et heureusement douée, mais qui ne sait ni concentrer ni ménager ses forces. On retrouve dans ce roman les deux tendances dont la trace est marquée plus ou moins nettement dans tous les écrits de Mme Hahn-Hahn. L’analyse des passions, la peinture des mœurs, ont un égal attrait pour l’auteur de Clelia Conti. Nous avons dit quel écueil attendait le peintre de mœurs cherchant dans la vie de salon le reflet affaibli du caractère national. Le romancier a-t-il mieux réussi en interrogeant et en interprétant le cœur humain ? Avant de raconter l’action développée par Mme Hahn-Hahn, il convient de faire connaître les personnages auxquels elle a distribué les principaux rôles. Ces personnages sont au nombre de trois, la comtesse Clelia Conti, le comte Gundaccar Osnat, le baron Achatz Thannau.

Clelia semble personnifier le dévouement dans l’amour. Le développement de ce caractère pouvait exciter un légitime intérêt, mais à deux conditions : c’était d’abord que l’unité du personnage fût respectée, ensuite que le type idéal conservât des proportions humaines. De ces deux conditions ni l’une ni l’autre n’a été remplie par le romancier. Mme Hahn-Hahn a réuni sur la tête de Clelia toutes les séductions, tous les dons les plus rares, sans se demander si la physionomie qu’elle avait rêvée gardait encore, sous tant d’aspects divers, un caractère distinct, un sens net et précis. Clelia réalise dans sa beauté les plus divins rêves que la sculpture antique ait modelés dans le marbre et que la peinture moderne ait jetés sur la toile ; elle unit à cette beauté surhumaine une ame héroïque, une intelligence supérieure, et l’imagination d’un grand artiste. Distraite par des prestiges si divers, l’admiration ne sait où se fixer. L’unité du personnage a disparu. Quant à l’intérêt, il n’y a pas gagné. En élevant Clelia au-dessus de l’humanité, Mme Hahn-Hahn a placé son héroïne dans une région interdite à nos sympathies. Aucune femme ne reconnaîtra sa sœur dans cette créature céleste, qui porte en elle le triple prestige du sentiment, du génie et de la beauté. Si l’auteur s’était placé franchement sur le terrain de la fantaisie, nous comprendrions, nous excuserions son audace ; mais son livre nous est donné pour une peinture de la vie réelle. « Ceci est l’histoire d’un cœur qui aime, » dit Mme Hahn-Hahn dans la préface. En tenant compte de cette promesse, il est impossible d’admettre comme logique l’imprudent sacrifice du réel à l’idéal dans le caractère de Clelia.

Ce n’est pas un défaut semblable que nous avons à relever dans la physionomie du comte Gundaccar Osnat. Ici la vraisemblance est respectée. Gundaccar unit à une imagination vive et délicate un de ces caractères faibles que le moindre revers abat, que le moindre obstacle décourage. Élevé au sein d’une famille noble et opulente, il a pendant long-temps ignoré les salutaires épreuves de l’adversité. Quand la misère vient l’assaillir, il tombe affaissé sous ce fardeau imprévu. Il est de ces hommes qu’un nuage au ciel suffit pour attrister : comment résisterait-il à la tempête ? Un seul lien le rattache à la vie, c’est l’amour. Gundaccar aime Clelia de cet amour profond et aveugle qui participe de la soumission, et que les natures faibles ont pour les natures fortes. On le voit, ce caractère est vrai. Que manque-t-il cependant à Gundaccar pour nous intéresser ? Il lui manque un peu de ce charme idéal que Mme Hahn-Hahn s’est efforcée de concentrer sur Clelia Conti. Oui, sans doute, le spectacle de la faiblesse dans l’amour est un spectacle émouvant. Il y a dans les défaillances du cœur comme dans ses aspirations les plus généreuses des sources d’émotion intarissables ; mais, si Desgrieux aux pieds de Manon nous arrache des larmes, c’est que le respect de l’exactitude n’a pas conduit Prévost au mépris de l’idéalisation. L’immortel romancier a su concilier le culte de la vérité avec les plus délicates exigences de l’art. C’est là son triomphe : qu’il négligeât cette loi suprême, et l’amant de Manon perdait ses droits à notre pitié.

A côté de Clelia et de Gundaccar, à côté de l’amour exalté et de l’amour soumis, le baron Achatz Thannau ne nous semble placé qu’à titre de personnage odieux et repoussant, pour faire ressortir les deux figures préférées. L’égoïsme brutal d’Achatz rappelle les exagérations du mélodrame. C’est une dissonance là où il ne fallait qu’un contraste. Faute de mesure et d’adresse, la brusque opposition de l’ombre et de la lumière manque ici son effet.

On connaît maintenant les personnages que le romancier va faire agir. Nous ne les suivrons pas dans toutes les vicissitudes semées d’une main prodigue sur leur chemin ; nous ne voudrions extraire de ce récit que les lignes essentielles et la pensée première. — L’enfance de Clelia s’est passée dans un couvent. Les journées calmes qui s’écoulent dans cette pieuse enceinte, les vagues impressions que jette le monde à peine entrevu au milieu des premières rêveries de la jeune fille, tout ce réveil d’une ame ardente et fière est décrit, nous l’avouerons, avec une finesse, une simplicité attachantes. On reconnaît la plume d’une femme à ces agréables tableaux. Clelia, de bonne heure orpheline, quitte le cloître pour la maison de son oncle, qui habite Inspruch. Son père italien, sa mère allemande, lui ont laissé un beau nom et une grande fortune. Que va devenir, au milieu du monde, la jeune orpheline élevée dans la solitude ? La famille de son oncle lui est hostile. L’angélique beauté de Clelia lui aliène le cœur de sa tante et de ses deux cousines, toutes trois également envieuses et coquettes. Le baron Achatz Thannau, parent de l’oncle de Clelia, la voit et en devient éperdument amoureux. La tante et les cousines favorisent les prétentions d’Achatz, car elles n’ont d’autre souci que d’éloigner Clelia. Cependant celle-ci a déjà un amour dans le cœur. Le hasard lui a fait rencontrer à un bal le comte Gundaccar Osnat. Gundaccar est, comme Clelia, jeune et beau, plein d’enthousiasme et d’inexpérience. On devine les suites de cette rencontre, les entrevues furtives, les sermens échangés, l’éternelle histoire de Juliette et de Roméo. On devine aussi que les deux familles, celle du comte Gundaccar et celle de Clelia, se jettent bientôt au travers de cette liaison. Gundaccar, au moment où il se prépare à fuir avec la jeune comtesse, est entraîné loin d’Inspruck, tandis qu’on affirme à Clelia que son amant lui est infidèle. C’est ainsi que la comtesse devient l’épouse du baron Thannau.

Ici finit le premier, le meilleur chapitre du roman. Cette partie de la narration est faite par Clelia elle-même avec un abandon naïf, avec une émotion qui se communique au lecteur. Le mariage de Clelia et d’Achatz ouvre dans le récit une nouvelle phase. C’est alors que la figure de Clelia prend ces proportions surhumaines qui en altèrent la grace primitive ; c’est alors aussi que le baron Achatz devient ce tyran vulgaire et brutal dont le romancier se complaît à enlaidir la physionomie grimaçante. Clelia jure de rester fidèle à Gundaccar, et elle tient parole. L’enfant qui naît quelque temps après la célébration du mariage vient encore affermir Clelia dans cette résolution ; cet enfant a pour père Gundaccar Osnat. Devant la constance héroïque de la comtesse, Achatz ne recule pas ; il aime Clelia, et supporte en frémissant les dédains de sa belle captive. Convaincu qu’il n’est pas aimé, il se fait pendant sept ans le geôlier d’une femme qui le méprise. Croit-il sérieusement que l’épreuve ainsi prolongée tournera un jour à son avantage ? ou bien ne cherche-t-il dans les tortures infligées à Clelia qu’une lâche et odieuse vengeance ? C’est une question que Mme Hahn-Hahn nous laisse à résoudre. Quoi qu’il en soit, qu’il y ait chez Achatz de la méchanceté ou de la folie, Clelia n’en reste pas moins inflexible et superbe en présence de son bourreau. C’est Gundaccar qu’elle aime, c’est Gundaccar qu’elle aimera jusqu’à la mort. Sept années passent sur sa tête, et l’amour qu’Achatz s’est flatté d’éteindre subsiste aussi pur, aussi ardent qu’aux premiers jours. Cette longue et cruelle épreuve, vaillamment supportée, forme la seconde partie du roman.

Que devient cependant le comte Gundaccar Osnat ? Lui aussi est resté fidèle, lui aussi, pendant sept années de voyage, n’a eu devant les yeux qu’une seule image, dans le cœur qu’une seule pensée. Un hasard le conduit près de la villa isolée où la comtesse est prisonnière. La négligence des gardiens de Clelia facilite une entrevue bientôt suivie d’un enlèvement. Tandis qu’Achatz erre désolé dans sa villa déserte, déjà Clelia et Gundaccar sont sur la route de France. Ils arrivent à Paris. Là, cachés dans une modeste retraite, à l’abri de toutes les poursuites, ils oublient leurs souffrances passées, ils oublient le monde ; mais le monde s’est souvenu d’eux. Les nobles parens de Gundaccar, apprenant ce qu’ils nomment les aventures de leur fils, lui suppriment la pension qui le faisait vivre. La lutte contre la misère provoque chez Clelia une exaltation courageuse, chez Gundaccar un morne abattement. Clelia comprend le danger ; elle entraîne Gundaccar, en Italie. A l’insu de son amant, elle monte sur le théâtre de Palerme ; elle chante, et une foule en délire lui jette des couronnes. La gloire ramène la fortune au foyer de Gundaccar découragé, et quand Clelia meurt, après une carrière semée d’orages au début et de radieuses journées au déclin, elle peut dire avec une fierté légitime que toute sa vie n’a été qu’un long dévouement.

Il n’est pas besoin de beaucoup insister sur les vices de conception que cette analyse a dû suffisamment mettre en lumière. Sous cherchons en vain la pensée qui domine et qui relie entre elles ces trois parties distinctes du roman : la jeunesse de Clelia, sa lutte contre Achatz, sa vie avec Gundaccar. Mme Hahn-Hahn a-t-elle voulu célébrer le dévouement tel que nous le révèle à toutes ses phases l’existence de la femme ? Une phrase placée à la première page du roman nous le ferait croire : « Tout ce que j’ai aimé, dit Clelia, d’abord ma mère, puis mon cloître, puis lui, puis mon enfant, tout cela, en tout temps, à tout âge, je l’ai aimé de cet amour aveugle, effréné, dans lequel j’aurais voulu exhaler toute ma vie pour l’identifier avec l’objet aimé. » Idéaliser tour à tour, sous les traits d’une femme, l’amour filial, l’amour maternel, les extases de la piété, les élans de la passion, tel serait donc le but qu’aurait poursuivi Mme Hahn-Hahn. Cette idée est grande et belle sans doute ; mais l’ordonnance même du livre est un démenti formel à nos inductions. Des trois parties qui le composent, les deux dernières, les plus longues, sont consacrées exclusivement à démontrer la puissance irrésistible du sentiment qui enchaîne Clelia à Gundaccar. Cette démonstration est complète au moment où Clelia retrouve Gundaccar et le suit à Paris. Toute la troisième partie ne fait que reproduire et développer sous une forme nouvelle l’idée amplement expliquée dans la seconde. Ainsi Mme Hahn-Hahn a concentré la lumière sur une seule des faces de la donnée qu’elle avait choisie, laissant toutes les autres dans un mystérieux demi-jour, et le sens de son œuvre reste nue énigme pour la critique indécise.

On le voit, Clelia Conti n’est pas un de ces simples et calmes récits qui pourraient exercer sur les imaginations inquiètes une salutaire influence. Ce n’est pas encore là le livre qu’une femme devait écrire en présence des ambitieuses créations qui obstruent depuis quelques années en Allemagne l’arène du roman. Nous retrouvons au contraire dans Clelia Conti un de ces pénibles efforts qui tendent à introduire dans la littérature allemande une agitation maladive incompatible avec la mâle sérénité du génie germanique. Il paraît que ces vives allures sont chose nouvelle au-delà du Rhin, et que la hautaine attitude, la désinvolture aristocratique de certaines héroïnes, ne trouvent pas trop mauvais accueil chez des lecteurs peu habitués à ces graces cavalières. On a trop vécu sous le tilleul en fleur, on a trop respiré l’air embaumé de la forêt ou du jardin ; on n’est pas fâché de se dépayser un peu et d’affronter, ne fût-ce que pour un jour, l’irritante atmosphère des salons. Sous ne reprocherons pas à Mme Hahn-Hahn de flatter une tendance qui répond si bien à ses propres instincts ; mais pourquoi porter dans le monde cette exaltation fiévreuse ? Ne vaudrait-il pas mieux y pénétrer en observateur attentif et gracieux, décidé à tout voir et prêt à tout comprendre ? En étudiant plus sérieusement la vie allemande, ne serait-on pas plus près de cette originalité vers laquelle on aspire et que la bizarrerie ne remplace pas ? Nul mieux que l’auteur de Clelia Conti n’est à même de peser ces questions et de les résoudre.



  1. Voyez, dans la livraison du loi septembre 1845, l’étude de M. Saint-René Taillandier sur Mme la comtesse Hahn-Hahn.