Revue littéraire, 1847/VI

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Revue des Deux Mondes, tome 19, 1847
V. de Mars

Revue littéraire


et d’effets qui a amené l’Angleterre à cette espèce de nécessité politique et sociale sous le coup de laquelle elle se trouve aujourd’hui plus que jamais ; Que l’on se rappelle qu’au XVIe siècle Érasme ne voyait dans Londres à peu près qu’une « capitale de sauvages ; » qu’au XVIIe siècle l’empire anglais, réduit aux îles Britanniques, n’avait encore ni unité, ni lien, ni cohésion, ni force d’expansion, et que la cour de Charles II était réduite à se faire subventionner par la cour de France. Que l’on songe ensuite qu’au bout d’un siècle ce peuple, devenu un sujet d’observation pour toute l’Europe par sa science industrielle et commerciale, était le facteur et le banquier des nations, plus encore, l’arbitre de la paix du monde, et l’on s’expliquera facilement pourquoi une telle étude est si intéressante. Mais ce n’est pas seulement au point de vue des résultats atteints que la situation actuelle de l’Angleterre est digne de l’attention la plus sérieuse, c’est aussi et c’est surtout au point de vue du problème terrible qu’elle contient, au point de vue de cette condition fatale dont nous parlions tout à l’heure. Rien ne peut mieux nous éclairer à cet égard que l’histoire des trente dernières années, histoire éminemment curieuse en ce sens qu’elle nous apprend que l’Angleterre n’est pas dans un état de choses moins violent à l’heure qu’il est, au sein d’une paix profonde, que dans le temps où elle alimentait la ligue de l’Europe en armes contre la république et l’empire français.

L’ouvrage de M. de Beaumont-Vassy commence à l’instant où Napoléon est déporté à Sainte-Hélène et nous mène jusqu’aux événemens de ce jour. Les faits que comprend cette période ont des proportions bien moindres que ceux de la période précédente, et les hommes qu’elle met en relief n’appartiennent pas non plus à cette race des Pitt, des Fox, des Sheridan, des Burke, que les Anglais ont nommée la race des géans ; hommes et choses sont d’une moindre taille, et toutefois ce qui s’est passé sous le ministère d’un Castlereagh, d’un Canning, d’un Grey, d’un Peel, fait aussi bien ressortir le caractère particulier de la puissance britannique et les conditions de sa durée, que les gigantesques efforts par lesquels elle s’est signalée à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci. La politique anglaise reste fidèle à ses traditions dans cette période, et on la voit porter souvent de rudes atteintes aux théories libérales des amis de l’humanité. L’Inde, la Chine, le Canada, le Portugal, l’Irlande, saignent pour longtemps des plaies dont cette politique les a affligés. On a plus d’une fois signalé ce contraste peu édifiant entre la politique de l’Angleterre et ses fastueuses déclamations sur l’abolition de l’esclavage, sur l’indépendance des colonies espagnoles d’Amérique, sur le libre-échange, Le contraste s’explique en un mot : dans la sphère où s’agitent les puissances de notre Europe toutes pleines de défiance, tout animées de l’esprit de concurrence et de rivalité, l’Angleterre seule ne lutte pas pour un principe, mais lutte pour vivre. De là une physionomie à part, de là une politique variable, égoïste, perfide. Les grands ministres de cette nation diffèrent tous d’allure entre eux ; mais tous n’ont qu’un but qui peut s’expliquer par le mot du moyen-âge : gaigner, et, en effet, il ne faut pas peu gaigner pour subvenir aux besoins d’une société qui a au-dessus de sa tête la plus opulente aristocratie qu’ait vue le monde. Cette société est avide, parce que son régime antérieur lui a donné une grande activité, de grands appétits et de grands organes.

Néanmoins, comme le fait remarquer M. de Beaumont-Vassy, le peuple anglais a « des idées puissantes et des sentimens généreux, » et il est « vraiment digne de marcher l’un des premiers à la tête de la civilisation. » Oui, cela est vrai, car, en dépit de ce qu’a écrit Hobbes, l’homme ne naît nulle part ni injuste, ni méchant, et il suffit de parcourir le livre de M. de Beaumont-Vassy pour s’assurer de l’ardeur généreuse avec laquelle les Anglais, au milieu de leurs rudes labeurs, ont réclamé l’affranchissement de l’Irlande, l’émancipation des catholiques et vingt autres réformes équitables, ont applaudi à la voix d’O’Connell comme à la victoire de juillet. Toutefois ils sentent qu’ils ont été placés par la force des choses au sein d’une organisation créée pour s’étendre indéfiniment, pour produire sans mesure, et ils ont accepté cette organisation avec ses conséquences. Là est leur malheur et leur gloire. Il semble que le régime sous lequel ils vivent soit analogue au système développé par Malthus, et que leur machine sociale soit faite pour fonctionner invinciblement suivant la progression que cet économiste attribue à l’accroissement naturel de la race humaine, c’est-à-dire suivant la progression géométrique. Whigs et tories sont d’accord pour guider leur nation dans cette voie, et les efforts que font certains d’entre eux pour l’arrêter sur la pente ne sont rien en comparaison de la rapidité avec laquelle elle s’y engage d’elle-même. En acceptant cette loi de progression, elle a accepté, qui en doute ? des souffrances infinies ; mais avec quel héroïsme ! Voyez-la dompter les élémens et chercher des acheteurs d’un pôle à l’autre ! Voyez-la endurer sans murmure une taxe des pauvres, un income-tax, une dette de vingt milliards, un budget qui en porte deux, et la presse, et une aristocratie oppressive, et tant d’inégalités sociales ! A la vue de tels résultats, comment ne pas excuser son orgueil ? C’est une sorte de grandeur, je le sais, que nous ne comprendrons jamais bien en France, parce qu’il nous semblera toujours plus beau de faire accepter une noble idée d’un peuple voisin que d’aller à six mille lieues forcer des Chinois à consommer pour cent millions d’opium ; mais c’est une grandeur qu’il faut respecter, parce qu’elle renferme en soi un grand triomphe de la volonté humaine.

C’est par les considérations qui précèdent que nous recommandons la lecture de l’ouvrage de M. de Beaumont-Vassy, ouvrage qui est la première partie d’une histoire dans laquelle doit entrer celle de tous les états européens depuis le congrès de Vienne. Ceux qui y chercheront de ces longs raisonnemens et de ces dissertations en forme qui si souvent, dans les ouvrages de notre temps, ne font que répéter ce que personne n’ignore, ne les y trouveront pas. Les généralités sont peu du goût de l’auteur. Peut-être est-il à plusieurs égards d’une sobriété qui tendrait parfois à dégénérer en défaut ; mais, à la vérité, et c’est ce dont nous le louons, il aime mieux laisser les idées éclore et naître des faits naturellement, que de prime-abord mettre en avant des idées soutenues tant bien que mal par des faits. Il donne d’intéressans détails sur la conduite des Anglais dans l’Asie, et sur la situation politique et morale du Canada. On comprend en le lisant, d’après la seule marche des événemens, quelles impérieuses nécessités dirigent la politique de la Grande-Bretagne et entraînent un choc perpétuel de ses intérêts avec ceux du monde entier.

M. de Beaumont-Vassy nous apprend comment l’Angleterre a vécu depuis trente ans ; M. Nougarède de Fayet, dans les lettres qu’il publie, nous apprend comment elle vit aujourd’hui. Ces lettres sont d’une lecture attachante. Il y a toujours tant de choses nouvelles à connaître sur ce pays, sur ses mœurs, ses lois, ses grandeurs, ses misères, ses préjugés, ses besoins ! Nous avons avec lui une communauté de civilisation, d’institutions, de régime industriel, de doctrines politiques et sociales, et cependant quel abîme nous en sépare ! Il y a plus, c’est qu’un Allemand, un Espagnol, un Russe, qui le visiteront à la fois, seront également frappés du cachet franchement original qui le distingue. Sa physionomie a jeté dans un vif étonnement Voltaire comme Montesquieu, l’Italien Alfiéri comme l’Américain W. Irving ; Mme de Staël, une étrangère, l’a vanté avec un enthousiasme excessif, et lord Byron, né dans son sein, n’ayant jamais pu se rompre à ses usages, l’a renié. Il semble qu’on puisse dire de l’Angleterre ce que disait Hérodote de l’Égypte, que ni ses habitans, ni ses coutumes, ni ses monumens, ni son climat, ne ressemblent à ceux des autres nations. Qu’on nous dise un autre pays où la royauté soit entourée de plus de chaînes et où l’on ait pour elle un culte plus fervent, où le caractère du peuple soit plus ombrageux et où il ait à subir plus de privilèges humilians, où la multitude, rassemblée par myriades, prenne des décisions plus violentes et se laisse mieux apaiser par l’expression de la loi, où elle ait en spectacle de plus fastueuses richesses et où elle déploie plus de patience à supporter des maux que la plume se refuse presque à décrire. C’est là que l’on peut trouver mêlés ensemble tous les régimes qui se sont formés sous le soleil pour la direction de l’espèce humaine depuis les jours de la vie patriarcale jusqu’à ceux de la démocratie moderne, car c’est d’un étrange amalgame d’élémens monarchiques et de prérogatives patriciennes, de doctrines républicaines et de traditions gothiques, qu’est composée la société anglaise. Est-elle libérale comme paraîtraient le faire croire ses combats en faveur de la liberté et les harangues de ses grands patriotes ? Mais il n’est pas d’efforts qu’elle n’ait faits pour étouffer les commencemens de notre régime représentatif, et elle s’applaudit chaque jour de voir jouer dans son mécanisme politique des ressorts qui paraîtraient odieux dans le gouvernement de Venise ou de Carthage. A-t-elle du penchant pour le despotisme ? Mais elle vous répondra, par l’organe de son jurisconsulte Delolme, que le parlement peut tout faire, excepté d’un homme une femme ou d’une femme un homme. — Semblé-je extravagant si je soutiens qu’elle reproduit en partie la hiérarchie tyrannique des castes hindoues ? M. Nougarède en effet vous expliquera quelles divisions profondes séparent entre elles la nobility, la gentry, la commonalty, et à quelle distance ces diverses classes se tiennent les unes des autres. Il vous racontera sur la situation respective des gentlemen et de ces parias que l’on appelle des nobodies des anecdotes qui peuvent servir de commentaires à tel chapitre de M. d’Israëli. Est-ce à dire que les faces sous lesquelles cette société se montre à l’observateur sont fort tranchées ? Non vraiment, car il est de notoriété publique que tous les enfans de l’Angleterre semblent sortis du même moule ; mais il faut ajouter que chez eux les diversités individuelles sont fondues en un caractère unique par l’état particulier sous lequel ils vivent : ils sont contraints par la force des choses d’avoir plus que personne l’esprit d’intérêt que tout le monde a. De là cette nature tenace, intraitable, qu’on voit en eux à tous les degrés de leur échelle sociale ; de là ce génie tout pratique, cet immense orgueil qui est le mal anglais au moins autant, et ce n’est pas peu dire, que la vanité est le mal français.

Que l’invincible éloignement de l’esprit britannique pour les théories, sa tendance à sacrifier les principes aux intérêts, établissent une différence fondamentale entre les Anglais et ce peuple à moitié athénien qui a Paris pour capitale, cela est inutile à démontrer. On a vu maintes fois avec quel dédain s’expriment les hommes éminens de l’Angleterre, même ceux qui se sont laissé le plus pénétrer par l’esprit français, tels que Fox et Canning, sur ces conceptions spéculatives, sur ces méthodes abstraites qui nous sont si chères parce qu’elles sont rationnelles. Il faut les laisser de côté, dit sans cesse le premier ; ce sont des rêveries, dit le second, qui ne peuvent pas être l’occupation d’un homme raisonnable. De combien ne leur préfèrent-ils pas les semelles de plomb de l’expérience ! Combien ces études élevées dont on nourrit dans nos écoles des jeunes gens qui doivent être industriels, soldats, marins, ingénieurs, leur paraissent ridicules ! Pour ne citer qu’un exemple : « Il semble, disait un Anglais cité par M. Nougarède, que nous ayons dit de nos marins : Ils seront hommes de mer avant tout et savans s’ils le peuvent, et que vous, au contraire, vous ayez dit : Ils seront hommes de mer s’ils le peuvent, mais avant tout ils seront savans. » Que la société anglaise ne l’oublie pas cependant : le principe de l’intérêt présente ce singulier caractère, qu’il est aussi facile à suivre en pratique que difficile à justifier en morale, qu’il est un conseiller aussi sûr comme mobile de second ordre que périlleux comme souverain mobile. Il n’est entré déjà que beaucoup trop avant dans les mœurs britanniques, puisqu’il a engendré de nombreuses iniquités et une situation féconde en crises de tout genre. Le régime ultra-producteur, qui est son ouvrage, a excité l’envie, l’admiration et l’effroi du monde ; mais il y a quelque trente ans que la réaction s’est manifestée dans les esprits, et elle se traduit en faits déjà singulièrement sensibles.

Quels que soient les graves reproches qui doivent être adressés au peuple anglais sur les moyens tantôt perfides, tantôt inhumains, auxquels il a eu recours pour arriver à un but excessif qui toujours reculera devant lui, il est juste de lui décerner le tribut d’éloges qui lui revient. Il veut si fermement, si patriotiquement ce qu’il veut ! Il a mis tant de constance à créer ce système industriel et mercantile qui enveloppe l’univers dans ses réseaux ! L’auteur des Lettres sur l’Angleterre a recherché quelles sont les tendances qui ont donné à ce peuple la supériorité marquée qu’il a dans certaines branches de l’activité humaine, et il a reconnu avec justesse que ces tendances sont l’esprit de suite et l’esprit d’amélioration, — consistency, improvement.-Ce qu’il a accompli par ces deux qualités est immense. Par elles, il s’en est donné cent autres que sa nature ne semblait pas comporter. L’observer comme manufacturier, comme négociant, comme facteur, C’est l’observer sur un point où ses défauts ne donnent pas de prise, où les instincts les moins louables sont neutralisés par la force du vouloir, où il ne laisse qu’à admirer. Ainsi, sa politique, chacun le sait, manque en général de bonne foi, et pourtant, dans les transactions commerciales, il est d’une loyauté à toute épreuve qui fait trop souvent honte à l’indélicatesse de tant d’aventuriers français au-delà des mers. Dans la plupart des occasions de la vie politique ou privée, il a un respect pour les usages les plus surannés qui le rend formaliste et incroyablement routinier, et cependant en industrie rien n’égale sa facilité à abandonner les vieilles méthodes pour innover, pour perfectionner sans cesse. Que n’a-t-il pas fait à cet égard ! que ne fait-il pas tous les jours ! A le juger sur les apparences, vous croyez remarquer que son goût du bien-être intérieur, de l’existence comfortable et paisible lui donne une pesanteur impossible à secouer ; mais examinez-le alors qu’il s’abandonne à ses hardies spéculations : quel homme est plus entreprenant, plus infatigable que lui ? Vous pensez qu’il a pour l’étranger un dédain invincible qui lui défend de rien emprunter du dehors ; mais jamais on ne fut plus empressé qu’il ne l’est à s’approprier à tout prix les procédés qu’invente ou qu’emploie l’étranger. Il passe pour être insociable ; mais il a su tirer de l’association tous les secours, tous les trésors qu’elle recèle. Vous le croyez parcimonieux et mesquin parce qu’il est méticuleux dans ses comptes et qu’il prêche sans cesse l’ordre et l’épargne, qui sont les deux règles de l’art d’acquérir les richesses ; mais, pour un but qui en vaut la peine, il jette l’or et ouvre des crédits à pleines mains ; il charge ses budgets et aggrave ses dette sans sourciller. Les règles de l’harmonie et les conceptions idéales sont des choses qu’il ne comprend pas en matière de gouvernement, d’administration ou de beaux-arts ; mais comme négociant il a conçu un type de perfection qu’il propose à l’émulation commune et qu’il poursuit sans relâche. Que l’on y fasse attention, et l’on remarquera que tous ces traits contradictoires, que tous ces efforts du caractère anglais sont marqués du double sceau des deux qualités que signale M. Nougarède : esprit de suite, — esprit d’amélioration, — consistency, improvement.

Il nous resterait beaucoup à dire si nous passions en revue tous les points qu’a traités l’auteur des Lettres sur l’Angleterre. Il a observé d’assez près les mœurs anglaises pour intéresser un lecteur qui ne chercherait dans son livre que de l’agrément, et d’un autre côté il peut donner d’utiles renseignemens à quiconque voudrait s’instruire d’une façon sommaire sur le jeu du gouvernement et de l’administration dans ce pays. Le mécanisme compliqué des corps judiciaires et administratifs, l’organisation du clergé anglican, les diverses formes de l’éducation, les faces variées du régime appelé self-government, sont des parties qu’il a étudiées et qu’il expose, sinon avec profondeur, du moins avec clarté. Aucune de ces parties n’est insignifiante pour qui veut bien comprendre le génie anglais et se rendre compte des contradictions apparentes qu’il présente surtout à un Français. La longanimité avec laquelle le peuple de la Grande-Bretagne supporte je ne sais combien d’inégalités choquantes, qui sembleraient devoir le froisser jusque dans le fond de l’ame, parait un problème insoluble, si l’on ne connaît pas les puissantes garanties que trouve en revanche la liberté des citoyens dans l’habeas corpus, dans le régime provincial, dans l’absence presque complète de centralisation. Ce n’est qu’en se pénétrant des services infinis que rend chaque jour une riche aristocratie soit au crédit, soit à la marine, soit à la culture des terres, qu’on s’explique bien pourquoi elle est, non-seulement fort solide, mais presque populaire. Observez comment dès l’école chacun est façonné pour toujours aux distinctions arbitraires de la vieille hiérarchie ; avec quelle habileté les gouvernans ont eu soin que chaque loi, chaque cérémonie, chaque usage reposât sur une base historique plutôt que sur une base rationnelle ; avec quel art ils ont rehaussé le prétendu libéralisme de leurs ancêtres aux dépens de l’esprit prétendu brouillon du siècle, et vous verrez distinctement comment il se fait que la masse du peuple anglais soit habituée à voir dans son organisation sociale bien moins une machine de despotisme qu’un héritage sacré de ses pères. Il va sans dire que diverses lézardes se sont manifestées depuis ces derniers temps dans les épaisses murailles du vieil édifice, et qu’il n’échappe pas plus que nul autre à l’infiltration des idées qui datent de la constituante ; mais, tel qu’il est encore, il offre une structure aussi difficile à détruire qu’imposante à contempler.