Revue littéraire, 1847/IV

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Revue des Deux Mondes, tome 19, 1847
V. de Mars

Revue littéraire


faisait du théâtre une partie importante de la littérature, une préoccupation constante de la société polie. Les applaudissemens avaient alors toute leur valeur, parce qu’ils n’étaient donnés qu’avec discernement et mesure. Les arrêts de la critique avaient un sens, parce que ses rigueurs ou ses complaisances étaient soumises au contrôle du vrai public, dont elle était forcée de respecter l’opinion, sous peine de déchéance. Aujourd’hui, qui pourrait ranimer ces traditions à demi effacées ? Qui pourrait rétablir cette solidarité intelligente entre les auteurs et leurs juges ?

L’Odéon, avant de fermer ses portes, a donné, coup sur coup, une multitude de.pièces nouvelles, comédies, tragédies, drames, comédies et tragédies surtout, car ces deux formes de l’art semblent avoir aujourd’hui un attrait particulier pour les deux générations qui aspirent, l’une trop tôt, l’autre trop tard, aux succès dramatiques. C’est à la comédie que visent de préférence nos jeunes auteurs : or, pour écrire la comédie, il faut avoir vécu ; ce n’est pas dans les rêveries de l’adolescence, dans les espiègleries et les enfantillages d’une verve qui s’essaie, qu’on peut trouver ce trésor d’observations, cette connaissance approfondie de l’humanité, cet art de réunir en un seul type mille traits épars et patiemment recueillis, auxiliaires indispensables au génie du poète comique. Aussi, que rencontre-t-on presque toujours dans les plus remarquables de ces tentatives ? D’heureux détails, des velléités d’élégance et de fantaisie, l’ingénieux développement de quelque délicat paradoxe ; rien de plus. Au lieu d’entrer profondément dans un sujet, de serrer de près l’homme, cet éternel et inépuisable modèle, l’inspiration se joue alentour avec une sorte de grace aimable, mais enfantine on sourit et l’on passe outre.

Si les essais de comédie nouvelle offrent tous les défauts de la jeunesse, nous n’adresserons pas le même reproche aux tragédies que nous voyons reparaître, de temps à autre, à la surface de notre littérature, comme les débris d’un naufrage rapidement emportés vers l’oubli. Nous ne prétendons pas réveiller ici d’anciennes querelles, ni surtout proscrire une forme qui nous a valu, sous la main de nos grands poètes, de si magnifiques chefs-d’œuvre : c’est peut-être parce qu’elle offrait à leur génie plus de difficultés et d’entraves qu’ils ont trouvé dans la lutte un emploi plus complet et plus éclatant de leurs forces. Mais aujourd’hui la question n’est plus là ; l’art nouveau, en brisant ce vieux moule, a condamné ceux qui voudraient s’en servir encore à recomposer leurs figures avec ces morceaux et des débris. La tragédie, si j’ose ainsi parler, ne peut plus produire que des ouvres posthumes. Si nous voyons un artiste sincère s’obstiner encore dans cette voie, nous pouvons rendre hommage à ce que son œuvre révélera d’inspiration réelle ou de consciencieuses études ; mais nous devons être sans pitié pour ces tragédies à la suite, accourues de tous les points de la France, comme ces courtisans de l’ancien régime, qui affluaient à Paris le lendemain des restaurations ; couvres sans portée, sans avenir, où nous pouvons signaler encore ce caractère de vieillesse enfantine dont je parlais tout à l’heure. Nos théâtres pourraient jouer chaque année trente ouvrages du même genre, sans qu’il y eût profit pour personne, sans que la critique y trouvât les élémens d’une discussion instructive. Substituer une formalité à une lutte, remplacer les émotions d’une victoire disputée par des applaudissemens prévus qui ressemblent à un cérémonial plutôt qu’à une récompense, telle doit être, à la longue, la conséquence de ces exhibitions fâcheuses, qui discréditent l’art en discréditant le succès.

Chose singulière ! ces tragédies, conçues et écrites d’après des formules vieillies, ont un point de ressemblance avec ces comédies d’une allure trop jeune ; il y manque aussi l’intelligence du mouvement réel, des véritables idées de notre époque. On y retrouve les illusions d’écrivains abusés par un faux point de vue, et cherchant encore la vie là où elle n’est pas. Souvent aussi le milieu où on a vécu tend à rendre la méprise plus complète. Ainsi un poète de province, un acteur tragique, sont tombés dans la même erreur : ils ont pris le cercle habituel de leurs prédilections ou de leurs études pour le champ des idées contemporaines, et l’atmosphère où ils vivent pour l’air que nous respirons. Ils ont cru pouvoir ressusciter, l’un les fantômes de ses soirées, l’autre les souvenirs de ses lectures, et, dans ce milieu factice, ils ont oublié le vrai monde, le monde des vivans, celui qui palpite et se meut sous le regard qui l’observe, sous la main qui l’interroge.

Nous devons, au sujet d’une de ces récentes tragédies, ajouter une remarque, c’est qu’il serait bon que les sociétaires du Théâtre-Français n’écrivissent pour ce théâtre qu’avec une extrême circonspection ; ils ont le dangereux honneur d’être à la fois un jury et une aristocratie, c’est-à-dire d’avoir des ennemis et des envieux. Ils doivent mettre d’autant plus de soin à ne jamais justifier les attaques, qu’ils sont plus souvent et plus injustement attaqués. Je sais qu’on peut me répondre par de glorieux exemples, et que plusieurs comédiens, à commencer par Molière, ne se sont pas trop mal tirés de leur double tâche d’acteurs-poètes ; aussi mon observation est-elle générale plutôt qu’absolue, et je me borne à constater que les tragédies comme celles dont je parle sont plus communes que les hommes comme Molière.

Au reste, il est plus facile d’écrire contre la Comédie-Française de pitoyables pamphlets, et de proposer un spécifique, à l’instar de MM. Josse et Guillaume, dans la première scène de l’Amour médecin, que de remédier d’une manière efficace à une situation fâcheuse. Croit-on que ce soit en faisant intervenir l’arithmétique dans la littérature, en chicanant sur les noms propres, en remplaçant, au gré de tous les caprices personnels, les acteurs anciens par de nouveaux acteurs qu’on parviendrait à dissiper le malaise qui existe ? Le rôle de la critique est de remuer non des chiffres, niais des idées. Parler de l’art en homme ; d’affaires, traiter les établissemens littéraires comme des entreprises industrielles, chercher à surprendre l’attention publique par la substitution du calcul au raisonnement, quelquefois même du scandale à la discussion, ce n’est qu’abaisser les lettres et donner à notre époque un triste spectacle de plus. Comment s’étonner d’ailleurs de voir se multiplier parmi nous ces témoignages de la haine impuissante ? Toutes les avenues intellectuelles sont obstruées par une foule avide qui se pousse, se presse, s’agite, et veut arriver, non pas en s’élevant jusqu’au but, mais en le faisant descendre à son niveau. Contre-sens bizarre et fatal ! les professions pour lesquelles il suffirait d’une certaine culture d’esprit et d’une aptitude médiocre n’offrent à cette multitude d’aspirans qu’un nombre limité de places ; une fois ces places prises, toute espérance est interdite ou ajournée. L’art, la littérature, cet exercice suprême des facultés de l’esprit, pour lequel il faudrait nue vocation spéciale et par conséquent fort rare, présente, au contraire, à l’ambition un horizon sans bornes, un champ sans limites : les places n’y sont pas comptées ; elles sont prêtes à se multiplier, si les talens se multiplient ; et là justement ou il ne peut y avoir de succès que pour le très petit nombre, tout le monde prétend au succès. Aussi, voyez ce qui arrive : après les premiers mécomptes, plutôt que de s’avouer qu’ils se sont trompés, ces surnuméraires de la littérature se jettent dans les voies mauvaises. Ils n’étaient qu’imprudens, ils deviennent haineux ; ils n’étaient qu’aveuglés, ils se font hostiles. Si quelqu’un réussit à côté d’eux, ils l’attaquent et le déchirent ; ils se vengent sur lui des obstacles qu’il a surmontés et qu’ils n’ont pu vaincre. Ils déposent au bas de quelque journal obscur le venin de leur jalousie ou de leurs louanges intéressées ; ils cherchent, et souvent, hélas ! ils trouvent des hommes assez pusillanimes pour redouter leurs coups ou assez vains pour désirer leurs éloges : ils se font les familiers de l’orgueil d’autrui, ne pouvant assouvir le leur. On avait cru être artiste ou poète, on devient séide ou bravo : triste effet de ces vocations chimériques qui égarent tant d’imaginations et compromettent tant de destinées ! condition désastreuse qui fait de ces prétendus lettrés le plus cruel fléau des lettres, et les amène à blasphémer leurs premières croyances, à profaner l’objet de leur premier culte !

C’est à un principe analogue qu’il faut attribuer les progrès de cette concurrence, contre laquelle nous ne nous lasserons pas de protester. Diviser, c’est affaiblir : vous croyez élever de nouveaux temples à l’art véritable, et ce sont les faux dieux qui s’y installent. De bonne foi, est-ce en ouvrant de nouveaux théâtres que vous pourrez enrichir le répertoire ou compléter le personnel des théâtres qui existent, et qui se plaignent tous d’être dépourvus d’artistes et de pièces capables d’attirer la foule ? Vous voulez encourager, raffermir, et vous disséminez les forces au lieu de les concentrer ! Je ne voudrais, pour preuve à l’appui du mon opinion, que la situation présente de ce Théâtre-Historique, qui devait initier la foule à des émotions délicates et littéraires. Après nous avoir offert d’abord le regain d’un roman-feuilleton, puis une comédie dont le succès a été beaucoup plus comique que la pièce même, il n’a rien trouvé de mieux à nous donner que la traduction improvisée du plus mauvais drame de Schiller. Il serait peu généreux de revenir sur cette École des Familles, qui, fidèle à ses litigieux antécédens, a failli se faire transporter au Palais de Justice pour y rendre le dernier soupir. Il ne manque plus à l’auteur que d’envoyer des huissiers et du papier timbré au public récalcitrant, qui n’a pas consenti à s’aventurer sur la foi des panégyristes ! Lemierre, lorsqu’on donnait une de ses tragédies et que la salle était vide, ce qui arrivait presque toujours, avait l’habitude de dire : « Tout est plein, mais je ne sais où ils se fourre ont. » Aujourd’hui nous avons des poètes qui, non contens de parler comme Lemierre, soutiennent leur dire comme Chicaneau. Voilà pourtant ce qu’il en coûte pour avoir trop caressé les amours-propres d’auteur ! Le directeur du Théâtre-Historique a été sur le point de se voir forcé de jouer quarante fois de suite devant les banquettes. M. Hugo et Janin ont eu le déboire d’être choisis jusqu’au bout pour témoins de ce duel ridicule entre la vanité et le bon sens, et les treize juges qui avaient accueilli le pourvoi de l’École des Familles ont pu lire dans la préface qu’ils étaient les véritables auteurs de la pièce, et que M. Adolphe Dumas ne la signait qu’après eux, Chacun a été puni par où il avait péché.

Assurément, s’il y avait, dans tout le répertoire de Schiller, un drame qu’il convînt de laisser en repos, c’était celui d’Amour et intrigue. Ce drame a déjà été traduit deux ou trois fois, au boulevard, au Théâtre-Français, à l’Odéon ; en outre, il appartient à ce que j’appellerai la mauvaise manière de Schiller : ce grand poète, dans quelques-uns de ses premiers ouvrages, s’est surtout inspiré de cette métaphysique anti-sociale, résultat attrayant et dangereux de la philosophie du XVIIIe siècle commentée par la rêverie allemande. On comprend que ces idées d’émancipation, de révolte intellectuelle, répandues, comme des germes féconds, dans des esprits inquiets, romanesques, s’éveillant aux premières lueurs de la poésie moderne, devaient produire ces types singuliers, ces inventions maladives où les hiérarchies et les lois sociales sont sacrifiées à un idéal de vertu, d’amour et de grandeur, plus facile à rêver qu’à définir. C’est ainsi que, dans les Brigands, Charles Moor, en haine de la société, se fait voleur de grands chemins. Dans Intrigue et Amour, Schiller n’est pas allé aussi loin ; il s’est contenté de peindre une passion loyale et sincère, contrastant, par ses poétiques ivresses, avec les infamies et les misères d’une société corrompue. Seulement, pour rendre l’antithèse plus frappante, il a fait de ses deux amans des êtres extatiques, que leur amour environne d’une atmosphère sereine, éthérée, inaccessible aux bruits du monde, aux ames souillées qui s’agitent autour d’eux. Sans doute, cette opposition ne manque pas de grandeur ; cette lutte de l’idéal contre les intérêts positifs, de la passion romanesque contre l’ambition et la scélératesse, pouvait tenter un poète ; mais, plus énergique qu’habile et forcé d’écrire une tragédie bourgeoise, Schiller est descendu à des moyens de mélodrame, qui, dans la traduction, sont devenus tout-à-fait intolérables. Remarquez, en effet, que les scènes empruntées à l’histoire ou celles qu’agrandit et généralise l’élévation du sujet et des caractères sont bien plus faciles à transporter d’une langue dans une autre que ces drames domestiques où se reflètent, d’une façon plus particulière, les mœurs et la physionomie d’un peuple. Guillaume Tell, Hamlet, sont de tous les temps, de tous les pays, parce que le patriotisme et la rêverie, personnifiés dans ces types sublimes, échappent aux conditions restreintes de localité, et finissent par appartenir à l’humanité tout entière ; mais Ferdinand et Louise ! le musicien Miller et le secrétaire Wurm ! ôtez-leur leur tournure germanique, ôtez-leur cette teinte vaporeuse et indécise que garde, dans presque toutes ses inventions, la littérature allemande ; faites-les comparaître devant un publie français, sur notre théâtre, où tout est net, où l’esprit s’accroche sans cesse aux angles et aux saillies, et ils deviendront tout simplement des personnages de mélodrame ; les incidens auxquels ils sont mêlés, le dialogue qu’ils récitent, nous paraîtront tout aussi forcés et beaucoup plus gauche : ; que ceux qu’emploient, au boulevard, les maîtres du genre. La traduction de M. Alexandre Dumas fait encore mieux ressortir cet inconvénient : elle est, pour ainsi parler, grossièrement littérale, c’est-à-dire que le traducteur, pour s’épargner la réflexion et le travail, a négligé de modifier, d’approprier à notre goût les parties du drame qui devaient nécessairement nous choquer, et qu’en même temps, emporté par la précipitation de sa plume, il a dépouillé de tout caractère l’œuvre de Schiller, substituant à la noble prose du poète allemand un langage à la fois vulgaire et emphatique. Sous prétexte de colorer son style, de donner aux épanchemens amoureux de Ferdinand et de Louise plus d’exaltation et de poésie, il a fait le plus étrange abus de ces images discréditées depuis long-temps, même sur la palette du drame moderne. Les étoiles, le ciel, les rayons, Dieu surtout, reviennent sans cesse dans ces tirades, qui devraient bien se souvenir un peu plus du précepte du Décalogue : Dieu en vain tu ne jureras ! C’est là, il faut le dire, une des manies de M. Dumas, toutes les fois qu’il veut faire du style élevé et poétique ; lorsqu’il est soutenu par la difficulté d’une situation, par la nécessité d’emporter d’assaut une position dangereuse ou d’accélérer, par la vivacité du dialogue, la marche des événemens, il retrouve encore son ancienne verve ; mais, dans les momens de calme, lorsqu’il ne s’agit plus que de faire chanter à ses amans cette immortelle mélodie de la passion partagée, il dépasse le but au lieu de l’atteindre, et sa prose constellée n’offre plus qu’un luxe trompeur de métaphores : paillettes fanées d’un manteau de prodigue.

Cette pièce d’Amour et Intrigue est donc, dans toute l’acception du mot, une œuvre de pacotille, dépourvue de toutes les conditions qui rendraient recommandables les traductions de drames étrangers. Nous comprenons très bien qu’il puisse y avoir un intérêt réel, une profitable étude dans cette tâche, toujours un peu ingrate, de traducteur ; mais il faudrait alors traiter avec un respect égal la langue à laquelle on emprunte et le public auquel on s’adresse. Que Goethe, illustre déjà par un grand nombre de créations admirables, ait voulu, pour se rendre successivement compte de toutes les formes de l’ art, traduire quelques chefs-d’œuvre des autres littératures ; que, dans son fief poétique de Weimar, entouré de toutes les splendeurs d’une royauté littéraire, il ait voulu initier ses compatriotes à des beautés nouvelles et inconnues, c’était là un imposant spectacle, aussi fécond en enseignemens qu’en jouissances, car Goethe apportait à ce travail l’attention patiente de son génie universel. Qu’à une époque de luttes et de tentatives, des poètes novateurs, jaloux de mettre en présence les deux systèmes dramatiques, se soient mesurés avec Shakespeare, et que M. de Vigny, par exemple, ait essayé de faire adopter à un public français l’Othello original, c’était là une généreuse entreprise, et l’intelligente fidélité de la traduction, la consciencieuse ciselure des détails, rendaient le drame de M. de Vigny digne du chef-d’œuvre qu’il nous faisait connaître et de la réforme littéraire à laquelle il concourait ; mais chercher dans Schiller ou Shakespeare une nouvelle branche d’industrie, recourir à eux, dans les heures d’épuisement, pour que rien n’arrête le mouvement de production, appeler le génie de ces grands poètes au secours d’une opération commerciale à laquelle on ne peut plus suffire seul et par soi-même, dilapider le bien d’autrui comme le sien, c’est faire dans la voie du mercantilisme littéraire un pas qu’il convient de signaler. M. Dumas, défigurant aujourd’hui Shakespeare et Schiller, ressemble à ces gens incorrigibles qui, après s’être ruinés eux-mêmes, ruinent leurs créanciers.

Le nom de M. Dumas, ce nom à la fois si populaire et si compromis, a appelé l’attention sur le volume de poésies que vient de publier son fils, sous le titre prétentieusement humble de Péchés de Jeunesse :

Gresset se trompe ; il n’est pas si coupable,

a dit Voltaire de l’auteur du Méchant ; on pourrait en dire autant de ces Péchés, qui me semblent fort innocens. Je m’attendais, sur le titre du livre, et, l’avouerai-je ? un peu aussi sur le nom du jeune auteur, à me trouver face à face avec un talent hardi, téméraire, un peu tapageur, ayant même cette pointe d’insolence et d’étourderie qui donnèrent tant de charme aux débuts poétiques d’Alfred de Musset. Au lieu de cela, ces Péchés de Jeunesse ne m’ont offert qu’un pastiche assez pâle de nos poètes, combiné avec une sagesse inquiétante. Se montrer si raisonnable n’est vraiment pas de bon augure. Les éternelles comparaisons de l’amour et de la prière, de l’ange et de la femme, de la fleur et de l’ame, toute cette poétique des Feuilles d’Automne et des Voix intérieures, reparaissent dans ce recueil, et défraient la partie élégiaque. Un reflet fort affaibli des Contes d’Espagne et d’Italie, voilà pour la partie amoureuse et cavalière. L’inspiration personnelle de l’auteur ne se manifeste que dans une pièce adressée à son père pendant un procès. Rien assurément de plus légitime, ou du moins de plus naturel que le filial enthousiasme de M. Dumas ; mais cet enthousiasme ne parait pas lui porter bonheur, lorsqu’il dit à son père de continuer à couler comme un vieux fleuve, sans doute pour abreuver les générations dévorées de la soif du feuilleton. Métaphore pour métaphore, j’aime encore mieux l’astre éclatant de Lefranc de Pompignan.

M. Dumas fils s’indigne, non sans raison, contre les hautaines et dédaigneuses paroles qui sont tombées, à cette occasion, de la tribune : nous croyons en effet que ces paroles étaient intempestives ; mais à qui la faute ? Si nos hommes de lettres, si nos écrivains célèbres se respectaient un peu plus eux-mêmes, à coup sûr on les respecterait davantage. Notre époque présente de bizarres anomalies elle a rapproché, Dieu merci, toutes les distances, effacé les distinctions de caste, proclamé la souveraineté de l’intelligence, et cependant jamais les artistes, les gens de lettres n’ont été parqués, pour ainsi dire, d’une façon plus évidente. Pourquoi cet isolement ? La littérature n’est-elle pas l’emploi le plus honorable des facultés de l’esprit ? Pourquoi si peu de nos illustres réussissent-ils à se faire prendre au sérieux parles hommes graves ? pourquoi semblent-ils des amuseurs et non des maîtres, des aventuriers et non des combattans ? C’est qu’ils ont eux-mêmes travaillé à se faire cette réputation dont ils se plaignent, à établir ces préventions qui les froissent. Au lieu de devenir les hommes d’une idée, d’une société, d’un temps, ils ont mieux aimé rester les hommes d’une coterie, s’entourer d’adulateurs, s’étourdir du bruit de leur renommée. Ils ont refusé d’accepter les conseils de la critique, les avertissemens du monde, et cet échange d’enseignemens et d’aperçus, qui est à la vie de l’intelligence ce que le commerce est à la vie matérielle. Peu à peu la société a cessé de les compter parmi ses forces véritables ; elle s’est divertie de leurs caprices, de leurs manies, de leurs équipées, comme elle se divertissait de leurs livres. Elle s’est accoutumée à voir en eux des êtres fantastiques comme leurs romans, invraisemblables comme leurs héros. Telle est la situation ; elle est triste, car elle compromet à la fois la littérature et les lettrés, les artistes et l’art ; elle contribue plus que tout le reste au gaspillage, à l’avortement de tant de facultés brillantes. Que nos écrivains consentent enfin à entrer dans le sérieux de l’intelligence, dans le sérieux de la vie ; qu’ils renoncent à ces factices jouissances d’une vanité puérile, à ces stériles louanges d’un cercle complaisant dont ils sont le centre, et qui, en les élevant au rang des dieux, les empêche d’être vraiment des hommes. Que, détrompés enfin sur la valeur de ces éloges, ils reconnaissent tout ce qu’il y a de faiblesse à les recevoir et d’avilissement à les donner ; qu’ils se retrempent dans le monde, dans la société, dans la vie réelle, dans les conseils sincères de leurs vrais amis, et ils seront bien vite relevés de cette déchéance passagère. Pour atteindre ce but désirable, deux choses seraient nécessaires : il faudrait que le talent sût entendre la vérité et que la critique sût la dire.


— L’histoire d’Espagne a été de notre temps étudiée avec une ardeur presque égale en-deçà comme au-delà des Pyrénées. Aujourd’hui encore des écrivains distingués, des esprits sérieux s’appliquent en Espagne et en France à éclairer les parties encore obscures de ce vaste sujet. Parmi ces écrivains, on ne sera pas surpris de rencontrer un de nos plus énergiques conteurs, qui n’a jamais demandé en vain ses inspirations à l’Espagne : nous avons nommé M. Prosper Mérimée. L’histoire de Pierre-le-Cruel l’occupe en ce moment, et M. Mérimée trouvera assurément dans cette page si dramatique des annales espagnoles un digne pendant à ses travaux sur la guerre sociale et sur Catilina. L’auteur de Colomba unit d’ailleurs une conscience bien rare au talent de l’historien. Déjà il avait presque terminé cette étude sur Pierre-le-Cruel, quand il a voulu la compléter par des documens recueillis en Espagne même, et de nouvelles recherches l’ont amené à refondre presque entièrement son travail. C’est à Barcelone surtout que M. Mérimée a été heureusement secondé, et que, grace à l’obligeance de don Prospero de Bofarrull, archiviste général de la couronne d’Aragon, il a pu étudier toutes les faces de son sujet, entouré des documens les plus précieux. On aime, en signalant ce concours prêté par un savant espagnol à un écrivain français, à ajouter que M. de Bofarrull vient d’être nommé chevalier de la légion d’honneur, sur la proposition de M.1e ministre de l’instruction publique. L’archiviste d’Aragon est auteur d’une Histoire des comtes de Barcelone, ouvrage aussi remarquable par l’étendue des recherches que par l’excellente critique apportée dans l’examen et la discussion des documens. On doit encore à M. de Bofarrull le classement admirable des archives de Barcelone ; tous ceux qui ont visité ce vaste établissement ont pu apprécier l’ordre parfait établi par le conservateur, son exquise politesse, et la bienveillance avec laquelle il met son immense érudition au service de toutes les personnes, studieuses. Si la France arrive à mieux connaître, à mieux apprécier le glorieux passé de l’Espagne, ce sera grace à ces bonnes relations établies entre les écrivains et les savans des deux pays, relations déjà fécondes, et qui deviendront, il faut l’espérer, de plus en plus étroites.


— A côté des fugitives productions que multiplie la presse quotidienne, on voudrait pouvoir signaler moins rarement des livres qui n’aient pas été écrits en vue d’un public éphémère et que l’improvisation n’ait pas marqués de sa fâcheuse empreinte. Parmi ces livres qui, on ne peut le nier, nous ont toujours trouvés empressés à les distinguer, à les apprécier, souvent même à les accueillir, nous pouvons ranger trois publications récentes. Dans les Guerres maritimes de la révolution et de l’empire, de M. Jurien de Lagravière [1], nos lecteurs savent quel intérêt des connaissances spéciales et un remarquable talent de narrateur répandent sur des tableaux tracés avec une impartialité digne de l’histoire. Ce qui recommande les Voyages et aventures au Mexique, de M. Ferry[2], c’est la forme animée, dramatique de quelques récits où se révèle un vif sentiment des meurs et de la nature mexicaine. Enfin, dans une suite d’études que la Revue a publiées en partie, c’est la physionomie de Paris contemplé dans quelques-uns de ses plus curieux aspects[3] que M. Esquiros a su reproduire avec une exactitude qui chez lui n’exclut pas l’émotion. Il y aurait mauvaise grace à insister long-temps sur le mérite de ces travaux là même où ils ont trouvé place ; mais nous avons quelque droit du moins de nous féliciter de la tendance qu’ils indiquent, et nous aimons à citer en regard des succès équivoques de l’improvisation les heureux efforts dur talent fécondé par la réflexion, fortifié par la patience.


— Tout le monde comprendra l’opportunité de l’écrit que M. Saint-Marc Girardin vient de publier sur l’instruction intermédiaire[4]. C’est un commentaire ingénieux du règlement de 1840, fait par M. Cousin, sur l’ensemble et la diversité des études de collége ; mais, dans ce commentaire, M. Saint-Marc a mis son esprit et ses vues. L’auteur a voulu faire pour les études telles qu’elles sont et telles qu’elles devraient être en France ce qu’il avait tenté déjà en 1835 et 1839 sur l’état de l’instruction intermédiaire dans le midi de l’Allemagne. Il veut qu’on tienne compte de l’état réel des collèges, qui offrent un aliment suffisant à toutes les vocations. Les écoles annexes qui ont été attachées aux collèges dans plusieurs villes, les cours de sciences et d’histoire naturelle, sagement gradués et laissés au choix des parens et des élèves, au lieu de leur être imposés comme obligatoires, témoignent assez que l’Université s’est mise au niveau des besoins du jour, et qu’elle est plus progressive dans ses lentes, mais sages modifications, que certaines maisons qui, sous prétexte de progrès, rendent les études encyclopédiques, c’est-à-dire le savoir superficiel, obligatoires à tous leurs disciples. L’auteur termine par une brillante apologie des études classiques et par des argumens nouveaux en faveur des littératures anciennes. Si nous n’étions convaincus d’avance, nous aurions été persuadés, rien qu’à voir combien la pratique de l’antiquité a donné de solidité et de relief aux argumens de M. Saint-Marc Girardin.



  1. Deux volumes in-18, chez Charpentier, 17, rue de Lille.
  2. Un volume in-18, chez Charpentier.
  3. Paris ou les sciences, les institutions et les mœurs au dix-neuvième siècle ; deux volumes in-8°, chez Jules Renouard.
  4. De l’Instruction intermédiaire et de ses rapports avec l’instruction secondaire. in-8, Paris, Jules Delalain. 1847.