Revue littéraire, 1843 - IV

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Revue littéraire, 1843 - IV
Revue des Deux Mondes, période initialetome 4 (p. 162-168).

des doctrines monarchiques et religieuses, entendues comme le faisaient les Bonald et ces chefs premiers du parti : il y demeura fidèle jusqu’au dernier jour. Il appartenait à cette génération que la révolution avait saisie dans sa fleur et décimée, mais qui se releva en 1800 pour restaurer la société par l’autel. Il fonda une maison d’éducation, forma beaucoup d’élèves, et écrivit des brochures ou des articles de journaux sous le voile de l’anonyme et seulement pour satisfaire à ce qu’il croyait vrai. Il avait défendu contre la critique d’Hofman des Débats le beau poème des Martyrs, et plus tard, en 1826, il attaqua M. de Châteaubriand pour son discours sur la liberté de la presse. M. Deplace prêtait souvent sa plume aux idées et aux ouvrages de ses amis ; pour lui, il ne chercha jamais les succès d’amour-propre., et je ne saurais mieux le comparer qu’à ces militaires dévoués qui aiment à vieillir dans les honneurs obscurs de quelque légion : c’est le major ou le lieutenant-colonel d’autrefois, cheville ouvrière du corps, et qui ne donnait pas son nom au régiment. On lui attribue la rédaction des Mémoires du général Canuel, et même celle du Voyage à Jérusalem du Père de Géramb. Mais son vrai titre, celui qui l’honorera toujours, est la confiance que lui avait accordée M. de Maistre, et la déférence, aujourd’hui bien constatée, que l’éminent écrivain témoignait pour ses décisions.

L’extrait de correspondance qu’on publie porte sur le livre du Pape et sur celui de l’Église gallicane, qui en formait primitivement la Ve partie et que l’auteur avait fini par en détacher. L’avant-propos préliminaire en tête du Pape est de M. Deplace : « Mais que dites-vous, monsieur, de l’idée qui m’est venue de voir à la tête du livre un petit avant-propos de vous ? Il me semble qu’il introduirait fort bien le livre dans le monde, et qu’il ne ressemblerait point du tout à ces fades avis d’éditeur fabriqués par l’auteur même, et qui font mal au cœur. Le vôtre serait piquant parce qu’il serait vrai. Vous diriez qu’une confiance illimitée a mis entre vos mains l’ouvrage d’un auteur que vous ne connaissez pas, ce qui est vrai. En évitant tout éloge chargé, qui ne conviendrait ni à vous ni à moi, vous pourriez seulement recommander ses vues et les peines qu’il a prises pour ne pas être trivial dans un sujet usé, etc., etc. Enfin, monsieur, voyez si cette idée vous plaît : je n’y tiens qu’autant qu’elle vous agréera pleinement. »

Et dans cette même lettre datée de Turin, 19 décembre 1819, on lit : « On ne saurait rien jouter, monsieur, à la sagesse de toutes les observations que vous m’avez adressées, et j’y ai fait droit d’une manière qui a dû vous satisfaire, car toutes ont obtenu des efforts qui ont produit des améliorations sensibles sur chaque point. Quel service n’avez-vous pas rendu au feu pape Honorius, en me chicanant un peu sur sa personne ? En vérité l’ouvrage est à vous autant qu’à moi, et je vous dois tout, puisque sans vous jamais il n’aurait vu le jour, du moins à son honneur. » M. de Maistre revient à tout propos sur cette obligation, et d’une manière trop formelle pour qu’on n’y voie qu’un remercîment de civilité ob1igée. Il va, dans une de ses lettres (18 septembre 1820), après avoir parlé des arrangemens pris avec le libraire, jusqu’à offrir à M. Deplace, avec toute la délicatesse dont il est capable, un coupon dans le prix qui lui est dû : « Si j’y voyais le moindre danger, certainement, monsieur, je ne m’aviserais pas de manquer à un mérite aussi distingué que le vôtre, et un caractère dont je fais tant de cas, en vous faisant une proposition déplacée ; mais, je vous le répète, vous êtes au pied de la lettre co-propriétaire de l’ouvrage, et en cette qualité vous devez être co-partageant du prix.. » M. Déplace refuse, comme on le pense bien, et d’une manière qui ne permet pas d’insister ; mais les termes mêmes de l’offre peuvent donner la mesure de l’obligation, telle que l’estimait M. de Maistre.

En supposant qu’il se l’exagérât un peu, qu’il accordât à son judicieux et savant correspondant un peu trop de valeur et d’action, on aime à voir cette part si largement faite à la critique et au conseil par un esprit si éminent et qui s’est donné pour impérieux. Tant de gens, qui passent plutôt pour éclectiques que pour absolus, se font tous les jours si grosse, sous nos yeux, la part du lion, quia nominor leo, que c’est plaisir de trouver M. de Maistre à ce point libéral et modeste. M. Deplace avait un sens droit, une instruction ecclésiastique et théologique fort étendue ; il savait avec précision l’état des esprits et des opinions en France sur ces matières ardentes ; il pouvait donner de bons renseignemens à l’éloquent étranger, et tempérer sa fougue là où elle aurait trop choqué, même les amis : motos componere fluctus. Quant à écrire de pareille encre et à colorer avec l’imagination, il ne l’aurait pas su ; mais il y a deux rôles : on a trop supprimé, dans ces derniers temps, le second.

Il faudrait pourtant y revenir. C’est pour avoir supprimé ce second rôle, celui du conseiller, du critique sincère et de l’homme de goût à consulter, c’est pour avoir réformé, comme inutiles, l’Aristarque, le Quintilius et le Fontanes, que l’école des modernes novateurs n’a évité aucun de ses défauts. Il y a là-dessus d’excellentes et simples vérités à redire ; j’espère en reparler à loisir quelque jour. Qu’est-il arrivé, et que voyons-nous en effet ? On a lu ses œuvres nouvellement écloses à ses amis ou soi-disant tels, pour être admiré, pour être applaudi, non pour prendre avis et se corriger ; on a posé en principe commode que c’était assez de se corriger d’un ouvrage dans le suivant. M. de Châteaubriand et M. de Maistre n’ont pas fait ainsi : le premier, dans les jeunes œuvres qui ont d’abord fondé sa gloire, a beaucoup dû (et il l’a proclamé assez souvent) à Fontanes, à Joubert, à un petit cercle d’amis choisis qu’il osait consulter avec ouverture, et qui, plus d’une fois, lui ont fait refaire ce qu’on admire à jamais comme les plus accomplis témoignages d’une telle muse. Mais ceci demanderait toute une étude et une considération à part : l’admirable docilité de l’un, la courageuse franchise des autres, offriraient un tableau déjà antique, et prêteraient une dernière lumière aux préceptes consacrés. Aujourd’hui c’est M. de Maistre qui vient y joindre à l’improviste son autorité d’écrivain auquel, certes, la verve n’a pas manqué. Non-seulement pour le fond et pour les faits ; mais pour la forme, il s’inquiétait, il était prêt sans cesse à retoucher, à rendre plus solide et plus vrai ce qui, dans une première version, n’était qu’éblouissant. On sait la phrase finale du Pape, dans laquelle il est fait allusion au mot de Michel-Ange parlant du Panthéon : Je le mettrai en l’air. « Quinze siècles, écrit M. de Maistre, avaient passé sur la ville sainte lorsque le génie chrétien, jusqu’à la fin vainqueur du paganisme, osa porter le Panthéon dans les airs, pour n’en faire que la couronne de son temple fameux, le centre de l’unité catholique, le chef-d’œuvre de l’art humain, etc., etc. » Cette phrase pompeuse et spécieuse, symbolique, comme nous les aimons tant, n’avait pas échappé au coup d’œil sérieux de M. Deplace, et on voit qu’elle tourmentait un peu l’auteur qui craignait bien d’y avoir introduit une lueur de pensée fausse : « Car certainement, disait-il, le Panthéon est bien à sa place, et nullement en l’air. ». Et il propose diverses leçons, mais je n’insiste que sur l’inquiétude.

Nous avions dit que plusieurs passages relatifs à Bossuet avaient été adoucis sur le conseil de M. Deplace ; une lettre de M. de Maistre au curé de Saint-Nizier (22 juin 1819) en fait foi : « J’ai toujours prévu que votre ami appuierait particulièrement la main sur ce livre V (qui est devenu l’ouvrage sur l’Église gallicane). Je ferai tous les changemens possibles, mais probablement moins qu’il ne voudrait. A l’égard de Bossuet, en particulier, je ne refuserai pas d’affaiblir tout ce qui n’affaiblira pas ma cause. Sur la Défense de la Déclaration, je céderai peu, car, ce livre étant un des plus dangereux qu’on ait publiés dans ce genre, je doute qu’on l’ait encore attaqué aussi vigoureusement que je I’ai fait. Et pourquoi, je vous prie, affaiblir ce plaidoyer ? Je n’ignore pas l’espèce de monarchie qu’on accorde en France à Bossuet, mais c’est une raison de l’attaquer plus fortement. Au reste, monsieur l’abbé, nous verrons. Si M. Deplace est longtemps malade ou convalescent, je relirai moi-même ce Ve livre, et je ne manquerai pas de faire disparaître tout ce qui pourrait choquer : J’excepte de ma rébellion l’article du jansénisme. Il faut ôter aux jansénistes le plaisir de leur donner Bossuet : Quanquam o… ! »

Ces concessions ne se faisaient pas toujours, comme on voit, sans quelques escarmouches. On retrouve dans ces petits débats toute la vivacité et tout le mordant de ce libre esprit ; ainsi dans une lettre à M. Deplace, du 28 septembre 1818 : « Je reprends quelques-unes de vos idées à mesure qu’elles me viennent. Dans une de vos précédentes lettres, vous m’exhortiez à ne pas me gêner sur les opinions, mais à respecter les personnes. Soyez bien persuadé, monsieur, que ceci, est une illusion française. Nous en avons tous, et vous m’avez trouvé assez docile en général pour n’être pas scandalisé si je vous dis qu’on n’a rien fait contre les opinions, tant qu’on n’a pas attaqué les personnes [1]. Je ne dis pas cependant que, dans ce genre comme dans un autre, il n’y ait beaucoup de vérité dans le proverbe : « À tout seigneur tout honneur, ajoutons seulement sans esclavage. Or, il est très-certain que vous avez fait en France une douzaine d’apothéoses au moyen desquelles il n’y a plus moyen de raisonner. En faisant descendre tous ces dieux de leurs piédestaux pour les déclarer simplement grands hommes, on ne leur fait, je crois, aucun tort, et l’on vous rend un grand service… » Et il ajoutait en post-scriptum : « Je laisse subsister tout exprès quelques phrases impertinentes sur les myopes. Il en faut (j’entends de l’impertinence dans certains ouvrages, comme du poivre dans les ragoûts. » Ceci rentre tout-à-fait dans la manière originale et propre, dans l’entrain de ce grand joûteur, qui disait encore qu’un peu d’exagération est le mensonge des honnêtes gens. — A un certain endroit, dans le portrait de quelque hérétique, il avait lâché le mot polisson ; prenant lui-même les devans et courant après : « C’est un mot que j’ai mis là uniquement pour tenter votre goût, écrivait-il. Vous ne m’en avez rien dit ; cependant des personnes en qui je dois avoir confiance prétendent qu’il ne passera pas, et je le crois de même. » Mais, de ces mots-là, quelques-uns ont passé par manière d’essai, pour tenter notre goût aussi, à nous lecteurs français, lecteurs de Paris : nous voilà bien prévenus.

Enfin, pour épuiser tout ce que cette curieuse petite publication de M. Collombet nous apporte de nouveau sur M. de Maistre, nous citerons ce passage de lettre sur l’effet que le livre du Pape produisit à Rome ; nous avions déjà dit que l’auteur allait plus loin en bien des cas que certains Romains n’ ! auraient voulu : « (11 décembre 1820) A Rome on n’a point compris cet ouvrage au premier coup d’œil, écrit M. de Maistre ; mais la seconde lecture m’a été tout-à-fait favorable, ils sont fort ébahis de ce nouveau système et ont peine à comprendre comment on peut proposer à Rome de nouvelles vues sur le pape ; cependant il faut bien en venir là. » Il faut bien ! Combien de ces vœux impérieux, de ces desiderata de M. de Maistre, restent ouverts et encore plus inachevés que ceux de Bacon, qui l’ont tant courroucé !

LES SOIRÉES DE ROTHAVAL, nouvellement publiées à Lyon, ne sont pas un pur hommage à M. de Maistre comme l’écrit de M. Collombet ; ces deux somptueux volumes in-8°, de polémique et de discussion polie, ont pour objet de faire contre-partie et contre-poids au Soirées de Saint-Pétersbourg, à ce beau livre de philosophie élevée et variée duquel l’auteur écrivait : « Les Soirées sont mon ouvrage chéri ; j’y ai versé ma tête : ainsi, monsieur, vous y verrez peu de chose peut-être, mais au moins tout ce que je sais. » - Rothaval est un petit hameau dans le département du Rhône, probablement le séjour de l’auteur en été. Le titre de Soirées n’indique point d’ailleurs ici de conversations ni d’entretiens ; l’auteur est seul, il parle seul et ne soutient son tête-à-tête qu’avec l’adversaire qu’il réfute, et avec ses propres notes et remarques qu’il compile. On peut trouver qu’il a mis du temps à cette réfutation : « Quand le livre de M. Joseph de Maistre parut, j’étais « dit-il, occupé d’un grand travail que je ne pouvais interrompre : je me bornai à recueillir quelques notes, et ce sont ces ilotes que, devenu plus libre, je me suis décidé présenter à non lecteur en leur donnant plus d’étendue. » Les Soirées de Saint-Pétersbourg ont paru en 1821 ; vingt an et plus d’intervalle entre l’ouvrage et sa réfutation, c’est un peu moins de temps que n’en mit le Père Daniel à réfuter les Provinciales. Nous ne saurions rien de l’auteur anonyme des Soirées de Rothaval, sinon qu’il nous semble un esprit droit, scrupuleux et lent, un homme religieux et instruit ; mais une petite brochure publiée en 1839, et qui a pour titre : M. le comte Joseph de Maistre et le Bourreau, nous indique M. Nolhac, membre associé de l’Académie de Lyon, qui avait lu dès-lors dans une séance publique un chapitre détaché de son ouvrage. Il avait choisi un chapitre à effet, et nous préférons, pour notre compte, la couleur du livre à celle de l’échantillon. Le plus grand reproche qu’on puisse adresser au réfutateur de M. de Maistre, c’est qu’il n’embrasse nulle part l’étendue de son sujet, et qu’il ne le domine du coup d’œil à aucun moment ; il suit pas à pas son auteur et distribue à chaque propos les pièces diverses et notes qu’il a recueillies. Le journaliste Le Clerc, parlant un jour de Passerat et des commentaires un peu prolixes de ce savant sur Properce, je crois, ou sur tout autre poète, dit qu’on voit bien que Passerat avait ramassé dans ses tiroirs toutes sortes de remarques, et qu’en publiant il n’a pas voulu perdre ses amas. – On pourrait dire la même chose de l’ermite de Rothaval : il a voulu ne rien perdre et tout employer. Les auteurs et les autorités les plus disparates se trouvent comme rangés en bataille et sur la même ligue ; M. Ancelot, par exemple, y figurera pour six vers de Marie de Brabant, non loin de M. Damiron et des Védams. En revanche on doit au patient collecteur, en le feuilletant ; de voir passer sous ses yeux quantité de textes dont quelques-uns nouveaux, assez intéressans et qui ont trait de plus ou moins loin aux doctrines critiquées. Plus d’une fois il a cherché à rétablir au complet, et dans un sens différent, des citations que de Maistre tirait à lui : cette discussion positive a de l’utilité. J’appliquerai donc volontiers à ces notes ce qu’on a dit du volume d’épigrammes : Sunt bona, sunt quaedam…, et je pardonne à toutes en faveur de quelques-unes. Si l’on demandait à l’auteur des conclusions un peu générales, on les trouverait singulièrement disproportionnées à l’appareil qu’il déploie : « J’ai « montré, dit-il en finissant, M. Joseph de Maistre injuste dans sa critique et dépassant presque toujours le but qu’il voulait atteindre, parce que, pour ne suivre que les inspirations de la raison, il lui aurait fallu avoir dans l’esprit plus de calme qu’il n’en avait. » - Ce sont là des truisms, comme disent les Anglais, et il semble que le réfutateur ait voulu infliger cette pénitence à l’impatient et paradoxal de Maistre, de ne pas les lui ménager. A lire les dernières pages des Soirées de Rothaval, je crois voir un homme qui a entendu durant plus de deux heures une discussion vive, animée, étincelante de saillies et même d’invectives, soutenue par le plus intrépide des contradicteurs, et qui, prenant son voisin sous le bras, l’emmène dans l’embrasure d’une croisée, pour lui dire à voix basse : « Vous allez peut-être me juger bien hardi, mais je trouve que cet homme va un peu loin. » — L’épigraphe qui devrait se lire en toutes lettres au frontispice des écrits de M. de Maistre est assurément celle-ci : À bon entendeur salut ! L’honorable écrivain dont nous parlons ne s’en est pas assez pénétré ; il y aurait matière à le narguer là-dessus. Pourtant, quand je parcours ses judicieuses réserves sur Bacon, sur Locke en particulier, si foulé aux pieds par de Maistre, une remarque en sens contraire me vient plutôt à l’esprit, et, si j’ai eu tort de l’omettre dans les articles consacrés à l’illustre écrivain, elle trouvera place ici en correctif essentiel et en post-scriptum. De nos jours, les esprits aristocratiques n’ont pas manqué, qui ont cherché à exclure de leur sphère d’intelligence ceux qui n’étaient pas censés capables d’y atteindre : de Maistre, par nature et de race, était ainsi ; les doctrinaires, les esprits distingués qu’on a qualifiés de ce nom, ont pris également sur ce ton les choses, et par nature aussi, ou par système et mot d’ordre d’école, ils n’ont pas moins voulu marquer la limite distincte entre eux et le commun des entendemens. Il entend, il comprend, était le mot de passe, faute de quoi on était exclus à jamais de la sphère supérieure des belles et fines pensées. Eh bien ! non : nul esprit, si élevé qu’il se sente, n’a ce droit de se montrer insolent avec les autres esprits, si bourgeois que ceux-ci puissent paraître, pourvu qu’ils soient bien conformés. Ces humbles allures, un peu pesantes, conduisent pourtant par d’autres chemins ; les objections que le simple bon sens et la réflexion soulèvent, dans ces questions premières, demeurent encore les difficultés définitives et insolubles. Les esprits de feu, les esprits subtils et rapides, vont plus vite ; ils franchissent les intervalles, ils ne s’arrêtent qu’au rêve et à la chimère, si toutefois ils daignent s’y arrêter ; mais, après tout, il est un moment d’épuisement où il faut revenir ; on retombe toujours, on tourne dans un certain cercle, autour d’un petit nombre de solutions qui se tiennent en présence et en échec depuis le commencement. On a coutume de s’étonner que l’esprit humain soit si infini dans ses combinaisons et ses portées ; j’avouerai bien bas que je m’étonne souvent qu’il le soit si peu. S.-B.


REVUE LITTERAIRE




I – GOETHE ET BETTINA,

PAR SÉB. ALBIN.

II – LA GUERRA DEL VESPRO SICILIANO,

PAR MICHÈLE AMARI




Une assertion m’arrête dès le début de la préface qu’a placée M. Sébastien Albin en tête de son intelligente version des lettres adressées à Goethe par Mme Bettina d’Arnim : l’ingénieux écrivain affirme qu’en amour les sentimens exceptionnels sont beaucoup plus fréquens qu’on ne l’imagine. Voilà tout d’abord une opinion dont je me défie, et qui pourrait bien n’être seulement qu’une politesse du traducteur envers son auteur, un paradoxe adroit de l’interprète, pour couvrir les bizarreries de l’original. Qu’arrive-t-il, en effet, dans l’art ? Aux grandes époques littéraires, on se contente de traduire les sentimens naturels du cœur, les épreuves ordinaires de la vie. Toute œuvre d’imagination est simplement un tableau, où chacun retrouve des airs de famille, un miroir dans lequel le premier venu reconnaît ses propres traits, ou les traits de son voisin. Plus tard, il n’en est pas ainsi : on arrive au raffinement, on croit n’avoir pas assez des vulgaires émotions du cœur. Viennent alors les combinaisons étranges, les situations singulières : ne faut-il pas quelque chose de mieux et de plus rare que ces communes affections de mère, d’amante, de fille ? On fait donc appel aux ressources des civilisations avancées, on crée des sentimens. Telle est trop souvent la poésie des seconds âges littéraires, tranchons le mot, la poésie des décadences. Pourquoi cependant ne pas oser le dire ? il n’y a de vrai que les lieux communs, parce que le fond, des passions humaines est éternellement le même. Que vous rajeunissiez tout cela par l’expression et les nuances, que vous jetiez à pleines mains, sur cette matière première les fleurs, toujours nouvelles, les richesses à jamais inépuisables de l’imagination inventive rien de mieux. Libre à vous de changer, dans des combinaisons sans fin, les nombres de la poésie ; mais est-il besoin, est-il permis d’inventer de nouveaux chiffres ?

Sans doute, de tous les sentimens humains, l’amour est, à beaucoup près, celui qui admet les plus bizarres faiblesses, les plus capricieuses évolutions. Et cependant, je le demande, quand Werther sent frissonner dans sa main la main de Charlotte, quand M. de Nemours recueille l’aveu tremblant de Mme de Clèves quand Rousseau demande aux allées de La Chevrette l’empreinte des pas de Mme d’Houdetot, quand le premier rayon du matin ne luit pas encore sur les fronts enlacés de Roméo et de Juliette, croyez-vous que le sentiment qui agite ces cœurs divers soit tout-à-fait différent, croyez- vous que leur passion soit moins grande parce qu’elle se rencontre dans une émotion à peu près pareille ? Pour ma part, je n’hésiterais pas à le nier. Toute esthétique est mauvaise qui prend l’extraordinaire pour le sublime. L’idée de beau, au contraire, implique celle de degré, d’hiérarchie : or le commun est tout-à-fait sur la même ligne que l’idéal ; seulement des degrés infinis les séparent, qu’il appartient à la beauté de gravir en se transfigurant, en devenant plus resplendissante à mesure qu’elle s’élève davantage. Aussi, peindre des sentimens naturels, vulgaires si l’on veut, c’est s’adresser à tout le monde ; peindre des sentimens exceptionnels, c’est ne s’adresser qu’à quelques-uns, qu’à certains cœurs égarés, curieux, maladifs. Ce dernier but n’est pas, ne peut pas être celui de l’art véritable. Par-là, en effet, dans l’ordre des idées, on arrive forcément au factice, à des sentimens de convention ; dans l’ordre du style, on est induit au caprice, à la manière. Ce que je dis là me semble élémentaire, quoi qu’en puisse penser Sébastien Albin. Encore une fois, j’accorderai volontiers au spirituel pseudonyme que, plus que toute autre passion, l’amour à ses inconséquences, ses mystères : ce n’est pas moi assurément qui lui retirerai le classique bandeau. Tout ce que je veux maintenir, c’est que la même l’exception demeure et doit demeurer une exception. Si Mlle de Lespinasse n’en mourait pas de douleur, pourrions-nous comprendre sa double, sa brûlante, sa fatale attache pour deux amans à la fois ? Si ce n’était pas l’indiscrétion d’un étranger qui eût trahi ce mystère, qui eût livré à la publicité cette secrète correspondance, ces cris solitaires d’une ame blessée, pardonnerions-nous à ce grand cœur son égarement, une passion à ce degré insolite, à ce degré invraisemblable, quoiqu’elle soit vraie ? Mlle de Lespinasse publiant elle-même sa correspondance amoureuse avec M. de Guibert eût paru à la fois odieuse et ridicule. D’où vient, au contraire, que Mme d’Arnim faisant, de sa propre inspiration, imprimer ses lettres à Goethe, c’est-à-dire les témoignages d’une liaison également exceptionnelle et bizarre, excite la curiosité au lieu d’inspirer le dégoût ? C’est que, chez Mlle de Lespinasse, la passion était dans le cœur, et devait, par cela même, y rester enfouie, tandis qu’à Mme d’Arnim il était plutôt permis d’afficher sans scrupule une passion de l’esprit, si extraordinaire si excentrique qu’elle fût.

En France, assurément, une fille de seize ans écrivant la première des lettres d’amour à un homme de soixante, et se reprenant, vingt années après pour ce même vieillard de quatre-vingts ans, d’une affection tout aussi exaltée, tout aussi fébrile que le premier jour, nous trouverait incrédules, nous paraîtrait un phénomène monstrueux. Avec le tour rêveur et presque mystique de l’imagination allemande, cela se comprend mieux, surtout si on pense que le héros de ce drame purement platonique et sentimental est, au-delà du Rhin, le roi de toute poésie : c’est nommer Goethe. Rien assurément ne serait moins piquant qu’une pareille correspondance, si elle n’avait pas été réellement écrite, si elle n’était qu’une fantaisie de l’imagination, enfantée après coup dans des vues de vanité littéraire. La réelle existence de ces singulières relations, la sincérité de cet entraînement extatique, l’homme avec ses infirmités disparaissant sous le poète et se transfigurant dans la gloire, aux yeux d’une enfant qui en fait son bien-aimé, son idéal, son dieu, il y a dans tout cela, au contraire, un attrait particulier pour tout lecteur curieux d’étudier le cœur humain dans ses attachemens les plus incompréhensibles ou (pourquoi ne pas dire le mot ?) dans ses maladies les plus étranges. Y aurait-il, par hasard, une intention caustique dans le double sens que notre langue donne au mot affection, et la médecine ici aurait-elle voulu faire une épigramme contre la morale ?

Ce n’est pas la première fois, au surplus, que le public français est initié aux étonnantes amours de Goethe. Que Frédérique meure de chagrin, c’est là un dénouement qui me touche, parce qu’il n’est pas commun ; que Lili se console ailleurs, c’est là une fin si ordinaire, qu’elle ne provoque même pas le sourire ; de pareils épisodes n’ont point droit de surprendre dans la biographie de celui qui fut à la fois (cela ne s’exclut pas) le plus grand poète et le plus parfait égoïste de son siècle. Mais il est deux femmes qui ont joué, dans la vie de Goethe, un rôle sinon aussi intime, au moins plus frappant. On se rappelle la liaison subite, profonde, illuminée par tous les éclairs de la passion, qui s’établit entre le jeune Wolfgang et Mme de Stolberg, qu’il n’avait jamais vue, qu’il ne vit jamais, et à qui il envoyait pourtant le journal assidu de sa vie, le secret de ses plus mystérieuses émotions ; on se rappelle le silence de quarante années qui suivit ces premiers rapports, et la lettre éloquente que la comtesse adressa à Goethe comme un avertissement suprême, comme le dernier gage d’une affection que l’âge avait interrompue sans l’éteindre. Les pages spirituelles qui ont été consacrées ici même [2] à Mme de Stolberg sont d’une date trop récente pour qu’il soit besoin de retracer, dans ses détails, cette situation de cœur qui n’est pas sans quelque ressemblance avec celle de Mme d’Arnim, dont les lettres paraissent aujourd’hui, traduites en français, sous le titre de Goethe et Bettina [3]. Seulement, avec Mme de Stolberg, c’est Goethe jeune, prodiguant au dehors sa poésie, enflammé, ivre d’amour, et répandant devant l’autel d’une divinité inconnue cet encens dont la fumée déborde en lui et cherche une issue ; avec Bettina, au contraire, c’est Goethe vieilli glorieux, personnel, immobile, drapé, économe de poésie, s’assimilant comme un trésor celle qui s’échappe du cœur de cette jeune fille ; en un mot, c’est le dieu sur son piédestal, le dieu impassible, vénérant sa propre majesté et acceptant l’adoration d’autrui le culte d’une autre ame comme le plus naturel holocauste.

Le recueil des lettres de Bettina et des réponses de Goethe fut publié par Mme d’Arnim elle-même, deux ans après la mort du grand poète, en 1835. Ce livre, qui s’appelait modestement Correspondance de Goethe avec une enfant, fit en Allemagne une sensation profonde, et obtint un succès que les années n’ont pas diminué. Qui s’en étonnerait ? L’ouvrage de Mme d’Arnim rappelait une époque si glorieuse pour la littérature de son pays, il touchait à une mémoire si chère et si illustre, il correspondait si bien aussi à cette poésie rêveuse, à ce naturalisme exalté, à ce goût des pensées errantes et des vagues harmonies dans lesquelles se berce volontiers l’imagination germanique ! L’expérience a prouvé que quelque chose manque à toute œuvre d’art qui, après avoir conquis la gloire à l’étranger, n’a pas été accueillie à la fin et consacrée par le public français. C’est là le dernier baptême, le sceau définitif. L’épreuve sera-t-elle favorable à Bettina ? Il serait difficile de répondre, ou plutôt on peut répondre à la fois oui et non. Oui, si l’on s’attache à ce qu’il y a dans ces pages désordonnées de souffle puissant, de poésie féconde, d’aspirations et d’élans passionnés, de couleur, d’inépuisables images ; non, si l’on considère ce chaos d’amplifications sans suite, ce jargon d’une métaphysique creuse, cette puérile exagération du lyrisme, cette fièvre chaude de la pensée et de la phrase, cette poésie surtout, confuse, noyée, indéfinie, et qui semble une mer sans rivage où les flots se lèvent, retombent, disparaissent a travers une brume éternelle. Mais voyons le livre même.

Mme d’Arnim est, à l’heure qu’il est, une des femmes les plus distinguées de la société de Berlin, et, comme toute personne célèbre, elle a eu des biographes. Aussi ne serons-nous pas indiscret en disant que Bettina naquit en 1788, à Francfort, d’un banquier italien nommé Brentano. Orpheline dès l’enfance, elle fut élevée dans un couvent catholique. C’es là que commença a se développer, à éclater, ce riche tempérament, plein à la fois d’ardeur et de rêverie, et où la pétulance du sang italien se mêlait à toutes les molles langueurs des complexions allemandes. Un immense et vague besoin d’aimer et de répandre le trop plein de son ame, une sorte de sève exubérante de l’être, une fermentation intérieure d’idées, de sentimens, de désirs, à laquelle une fin était nécessaire, voilà dans quelles conditions se montre d’abord à nous l’ame de Bettina. Les expressions manquent pour expliquer des natures ainsi douées virtuellement, ainsi surchargées d’un enthousiasme sans détermination, d’une poésie sans but, d’un amour sans objet. Bettina a les extases, les défaillances, les soulèvemens des mystiques : c’est le cœur brûlant de sainte Thérèse et de la Sophie de Mirabeau, mais d’une sainte Thérèse sans crucifix, d’une Sophie dépouillée de ses sens ; et, comme ses transports n’ont à s’assouvir ni dans les chastes embrassemens de l’amour céleste, ni dans les baisers de la créature, ce cœur embrasé se rejette surtout ce qui l’entoure sur tout ce qui respire, et, séduit par le sphinx du monde vivant, se donne à ce fantôme imaginaire, à ce génie inconnu de la nature dont Spinoza et Jacobi crurent entendre de loin l’éternel monologue.

C’est au couvent que Mlle de Brentano connut la chanoinesse Caroline de Gunderode, dont on a, sous le nom de Tian, un délicieux volume de poésies allemandes. Caroline était la digne compagne de Bettina. Ces pensionnaires-là dépaysent un peu, quand on songe aux nonnes sucrées de Vert-Vert. Ici, chez ces deux enfans (chose étrange !), c’est tout spontanément un mélange de l’illuminisme mystique du moyen-âge et des plus extrêmes hardiesses de la moderne poésie. Dans l’intervalle de leurs études, ces petites filles évitaient avec soin de parler des évènemens de la vie réelle ; elles écrivaient des voyages d’imagination, elles lisaient Werther, elles dissertaient sur le suicide, et Caroline répétait sans cesse : « Beaucoup comprendre et mourir jeune ! » Elle tint parole : éprise du célèbre philologue Kreutzer, l’auteur de la Symbolique des Anciens, elle se tua. Souvent Caroline avait parlé à Bettina de ce projet ; elle lui montrait sur son sein l’endroit où elle devait se frapper, et Bettina, qui jusque-là n’avait jamais embrassé son amie, couvrait, en pleurant, de baisers cette place chère, où la blessure en effet fut trouvée. Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que la nature de Caroline était calme, reposée, patiente, toute contraire aux turbulences de Bettina, c’est que, comme l’explique Mme d’Arnim, la jeune chanoinesse barricadait sa timide nature derrière des idées fanfaronnes. J’ajouterai que l’une aima sans doute réellement, avec le désespoir d’une passion trompée, tandis que l’autre, personnifiant plus tard dans Goethe l’idéal qu’elle s’était fait à elle-même, n’adora qu’une idole imaginaire. L’amour de Bettina, c’est celui de Pygmalion pour sa statue, c’est la passion transformée par l’art.

La chanoinesse Gunderode a sa place marquée dans l’histoire de la poésie allemande ; elle tient une grande place aussi dans la première biographie de Mme d’Arnim, et le caractère même de la correspondante de Goethe s’en trouve en bien des points éclairé. Mme d’Arnim a publié, il y a trois ans, les lettres de Caroline et les siennes : comme il est très souvent question de Mme de Gunderode dans les lettres à Goethe, M. Sébastien Albin, qui est si intelligemment renseigné sur tout ce qui touche à la littérature allemande, eût bien fait de profiter de l’occasion pour donner les plus caractéristiques passages de ce nouveau recueil. Celui qu’il a traduit eût tiré de ces extraits une lumière nouvelle et plus d’intérêt encore. J’ai insisté sur cette liaison entre les deux jeunes filles, parce que toute la suite de la vie de Bettina se trouve, à mon sens, expliquée par l’étrangeté de ces débuts.

Caroline perdue, il fallait une amie à Mlle de Brentano. Passant un jour vis-à-vis la maison de la mère de Goethe qu’elle connaissait peu, et chez qui elle n’était jamais venue, l’idée lui vint de franchir le seuil : « Madame la conseillère, dit-elle en entrant, je veux faire votre connaissance ; j’ai perdu mon amie la chanoinesse Gunderode, il faut que vous la remplaciez. » — « Essayons, » répondit Mme de Goethe. Je n’invente pas. La conseillère avait soixante-dix sept ans, Bettina en avait dix-huit. Une intimité si profonde s’établit bientôt entre ces deux femmes, que ce fut un objet d’étonnement pour tout le monde. Bettina avait tout d’abord trouvé le secret du cœur de Mme de Goethe ; elle ne cessait de lui parler de son fils. Depuis deux ans que Wilhelm Meister lui était tombé entre les mains, elle refusait chaque soir d’aller dans le monde avec ses sœurs, elle se couchait au plus vite, et ses nuits se passaient à dévorer, à relire cent fois les œuvres du poète. Ce fut bientôt un cule exclusif. Le génie de la nature, qui avait troublé sa jeune ame, et que les livres de Goethe lui expliquaient avec le charme souverain des beaux vers, Goethe en devint pour Bettina le symbole vivant et idéal. Sans avoir jamais vu l’auteur de Werther, elle en fit son héros, l’ami de son cœur, l’éternel objet de ses vœux, sa divinité véritable. Goethe avait soixante ans. La conseillère fait tout d’abord confidente de cette passion despotique, effrénée, improbable, et cependant vraie, qui devint peu à peu l’unique occupation, la vie même de Mlle de Brentano. Voilà donc cette enfant qui, chaque jour, imprègne son ame de tous les parfums de la poésie, pour la rendre plus digne de cet amant inconnu, de ce roi, selon elle, de tout art et de toute poésie. Mme de Goethe, en femme d’esprit à la fois et en mère fanatique, comprend tout-à-fait cette passion ou en sourit. Il y a des lettres d’elle tout-à-fait charmantes, et où une pointe d’esprit fin et observateur se glisse heureusement sous la bonhomie de l’âge, sous je ne sais quel tour de rêverie et de sentimentalité tout allemandes.. « Ne sois pas si folle avec mon fils, dit-elle à Mlle de Brentano, il faut que tout reste dans l’ordre. » Et ailleurs : « Écris des lettres raisonnables ! Quelle idée ! envoyer des bêtises à Weimar ! » Mais ce ton, cet air d’ironie ne percent que quand Bettina se laisse par trop emporter à ses courans les plus impétueux. D’ordinaire, Mme de Goethe prend très au sérieux cet attachement de Mlle de Brentano pour son fils, avec qui Bettina était bientôt entrée en correspondance suivie ; elle semble même envier son bonheur, et elle lui dit avec conviction : « Entre des milliers d’êtres, personne ne comprendra quel lot de félicité t’est échu en partage ! » La fraîcheur d’imagination, on le voit, est durable en Allemagne : voilà comment Mme de Goethe parlait à quatre-vingts ans. L’orgueil conservait à la mère vieillie les mêmes illusions qu’entretenait chez la jeune fille la fougue d’un esprit entraîné vers le surhumain et le merveilleux.

La conseillère voulait que Bettina écrivît souvent et longuement à Goethe : c’était le vrai moyen, selon elle, de donner de l’air à son imagination. Maintenant qu’on commence à connaître Mlle de Brentano, on se doute bien qu’elle profita amplement de la permission. Pendant huit années, l’auteur de Werther reçut assidument les dithyrambes éloquens et passionnés de Bettina ; il y répondait quelques mots de temps en temps. C’est à ce commerce épistolaire commencé en 1807 et interrompu en 1811, quand Mlle de Brentano devint Mme d’Arnim, que la publicité a été donnée, il y a quelques années, par Bettina elle-même.

Ce qui frappe surtout dans cette correspondance, l’impression générale en demeure, c’est la vive sympathie de Mlle de Brentano pour le monde extérieur, c’est l’enivrement où la jette le spectacle du milieu où s’agite l’humanité. Il y a un endroit curieux où son secret lui échappe, où ce matérialisme sentimental se déclare sans aucun scrupule : « J’envoie au diable, s’écrie-t-elle, les tendances hypocrites et morales, avec toutes leurs friperies mensongères ; les sens seuls savent créer dans l’art comme dans la nature. » Curieuse, penchée avec volupté, Bettina se laisse attirer sur le sein de la mère commune (alima mater), elle écoute, elle entend l’être sourdre dans ses flancs féconds. Cette harmonie, ce concert de la vie universelle la séduisent, l’absorbent ; elle cherche à s’identifier avec le monde, elle se perd dans la contemplation de ce qui l’environne. Alors des délices inconnues l’inondent, et elle n’entend plus que l’hymne confus chanté dans les espaces par tout ce qui respire, par tout ce qui est animé : selon elle, un hanneton, en effleurant dans son vol le nez d’un philosophe, suffit à culbuter tout un système. Le clapotement de l’eau qui court entre les cailloux de la plaine, la brise qui agite les brins d’herbe, un insecte bruissant au fond de la mousse, une branche tremblante dans la feuillée sous les pas d’un oiseau jaseur, une lueur errante, un nuage doré qu’emporte le vent, la goutte de rosée où se reflète le soleil, le disque de la lune qui glisse sur la brume du soir, toutes ces choses pour elle sont autant de notes de la symphonie amoureuse qui monte de la terre vers le ciel. Bettina a tour à tour, pour la nature, l’amour sombre de Lucrèce, le culte enthousiaste de Diderot, la tendre sympathie de Bernardin de Saint-Pierre, l’admiration sereine de Buffon, et tout cela mêlé à ce que la poésie la plus foncièrement germanique a de vagues et de mystérieux épanchemens. Ses plus grandes joies, comme ses plus vives amertumes, viennent de ce commerce animé avec l’ensemble du monde physique. Souvent il lui semble que, dans les choses d’alentour, du sein de ces forces vitales, un esprit plaintif demande sans cesse sa délivrance. Les fleurs elles-mêmes paraissent alors la regarder, et, dans ces regards, il y a une question. Mais comment y répondre autrement que par des pleurs ? C’est pour cela que, quand elle est assise sous la tonnelle de chèvrefeuille, elle mêle ses larmes au miel des corolles ; c’est à cause de cette sympathique tristesse des êtres en présence les uns des autres, qu’elle s’écrie : « Nous nous connaissons, le chevreuil et moi. — Il serait facile assurément de tourner en ridicule toute cette poésie sauvage, inconnue, aussi peu incroyable qu’elle est sincère : ne vaut-il pas mieux reconnaître, au contraire, ce qu’il y a là de puissance véritable et d’originalité ? Les objections n’échapperont à personne elles viennent d’elles-mêmes, et autant vaut les omettre.

C’est ainsi que Mlle de Brentano professait dans son cœur le culte de la nature ; Goethe pour elle, en devint peu à peu le grand prêtre, le représentant bien-aimé, ou, comme on eût dit au moyen-âge, le microcosme. Il fallait en effet, pour leurrer son imagination ardente, qu’elle concentrât dans une image réelle, qu’elle incarnât en un seul être cet amour errant et indistinct. Par l’admiration extraordinaire que lui inspiraient les écrits de Goethe, par sa manière analogue de comprendre et d’expliquer l’être, Bettina se trouva amenée bientôt à s’agenouiller devant le poète, à en faire le maître suprême de son cœur. « Je croyais fermement, lui écrit-elle, que tes caresses à la nature, ta félicité de posséder sa beauté, ses langueurs, son abandon dans tes bras, agitaient les branches des arbres, en détachaient les fleurs, et les faisaient ainsi tomber doucement sur moi. » Voilà comment Bettina perd la conscience de ce monde, comment elle transporte tout en Goethe. Il y a des momens, toutefois, où elle se rend compte de cette sujétion en quelque sorte religieuse et où elle l’explique : « Quand je suis, dit-elle, au milieu de la nature, dont votre esprit m’a fait comprendre la vie intime, souvent je confonds et votre esprit et cette vie. » L’orgueil de Goethe s’explique : être aimé ainsi, c’est poser en dieu. Jamais peut-être aucune ame n’a abdiqué à ce degré au profit d’une autre ame. De toute façon, c’est là un fait curieux dans l’histoire de la poésie.

On devine ce que contiennent les lettres de Mlle de Brentano à l’auteur de Werther : Bettina ne résiste jamais au courant de l’inspiration et à tout hasard elle écrit au poète ce qui lui passe par l’esprit. Tantôt c’est la révolte des Tyroliens qui l’enflamme et qui amène sous sa plume toutes sortes de tirades guerrières ; tantôt c’est un paysage qu’elle peint, un voyage qu’elle raconte, quelque œuvre merveilleuse de sculpture dont elle invente la riche description. Ici vous rencontrerez un dithyrambe nébuleux sur la musique, là une boutade enjouée où quelque ridicule est saisi d’un air espiègle. Si emportée en effet que soit cette chèvre sauvage dans son essor vers les inaccessibles sommets, elle ne s’en arrête pas moins avec grace pour donner malicieusement, à droite et à gauche, de charmans petits coups de tête : lasciva capella. Jacobi, Mme de Staël, Goethe lui-même aux momens de bonne humeur, en reçoivent plus d’un en passant.

Durant les huit années que dura cette liaison, M de Brentano alla plusieurs fois a Weimar visiter son dieu, qui la traitait avec bienveillance, comme on traite une enfant. La première fois qu’elle le vit (on sait qu’elle avait dix-huit ans), elle s’endormit sur son cœur, et cela lui causa tant de joie qu elle en écrivit en toute hâte à la mère de son cher Wolfgang. Quand elle reposait ainsi sur le sein de son vieil ami, la main distraite de Goethe jouait avec ses serpens noirs, comme il disait, avec les tresses brunes de ses longs cheveux. Quelquefois le poète y mettait de la coquetterie. Ainsi, à une soirée chez Wieland, il lui jeta un bouquet de violettes enfermé dans une bourse, Bettina, folle de ce gage d’affection, le laissa quelque temps après tomber dans une rivière et fit une demi-lieu à la nage pour le rattraper. Tout cela d’ailleurs, se passait avec la plus grande innocence du monde, au su de tout Weimar et de l’assentiment de la femme de Goethe, à qui Mlle de Brentano, dans ses lettres, fait souvent ses complimens, et de qui elle écrit : « Personne ne l’aime plus que moi. » Si Bettina tutoie Wolfgang, c’est par privilège d’écrivain et d’artiste, c’est pour le rhythme. Au surplus, on ne saurait se figurer sans avoir lu cette correspondance, de quels termes brûlans use Mlle de Brentano, et comment elle se laisse incessamment emporter par l’orage de son cœur. Le danger même de cette situation paraît l’exciter et l’enivrer. Parlant de la cathédrale de Cologne, dont elle venait de visiter les tours, Bettina raconte que deux fois le vertige avait voulu s’emparer d’elle, et que deux fois l’idée lui étant venue qu’elle pourrait y succomber, elle s’aventura tout exprès, elle s’avança davantage pour braver la peur : il semble vraiment qu’elle traite son attachement pour Goethe précisément de la même façon ; chaque jour elle s’y jette plus avant, comme pour s’étourdir. C’est elle-même, ailleurs, qui compare son amour à un roc escarpé où elle s’est risquée, au péril de sa vie et d’où elle ne peut plus redescendre. Le plaisir de désaltérer son ame à l’ame d’un autre, voilà surtout ce qui la soutient et l’exalte. Quelquefois sa passion est si fantasque, qu’elle va jusqu’à être jalouse des héroïnes littéraires du poète jusqu’à porter envie au rayon de soleil qui glisse à travers le store de sa fenêtre, et même à l’honnête jardinier qui plante sous sa direction des couches d’asperges. On en conviendra, ceci est de la naïveté allemande.

Ce n’est pas la vanité littéraire, comme on le pourrait soupçonner, qui encourageait Bettina dans la perpétuelle offrande de son cœur. Si Goethe, en effet, la chante dans ses vers, elle en est toute confuse. « J’aime mieux soupirer, écrit-elle, que de me voir, honteuse et couronnée, amenée par ta muse à la lumière du jour : cela me fend le cœur. Oh ! je t’en prie, ne me regarde pas si long-temps, ôte-moi la couronne ! » Voilà certes, de la part d’un esprit aussi aventureux, aussi peu inquiet des modesties féminines., voilà des sentimens honnêtes, réservés, qui plaisent et qui rendent indulgent. Tout ce que désire Bettina, en épanchant ainsi son ame aux pieds du poète, c’est qu’on honore un jour sa fidélité. « Jamais, dit-elle quelque part, on ne connaît de moi que cet amour, et je crois que c’est suffisant pour pouvoir léguer mavie aux muses comme un document important : » Vanité bien humble que celle-là ! désir bien excusable, que de vouloir qu’on la voie s’enfuir derrière cette haie de l’oubli… Cupit ante videri.

Telle est Bettina. Sa manière de vivre, durant ces années de la jeunesses fut aussi bizarre que l’est son livre lui-même. À n’en juger que par ses propres récits, les caprices les plus inattendus, les entreprises les plus hardies, ne lui coûtaient pas. Y a-t-il des armées qui encombrent les routes ? la voilà aussitôt qui traverse les camps en habits d’homme ; la voiture s’égare-t-elle en voyage ? elle grimpe résolument sur un sapin pour découvrir la route, elle détèle les chevaux ; elle prend place sur le siége ; ses rêves l’empêchent-ils la nuit de dormir ? elle revêt son peignoir, court dans la campagne, monte toute seule au Rochusberg, ou va au sommet d’une tour se coucher sur un vieux mur que de jour elle n’eût pas osé gravir. Par malheur, un peu de tout cela, que de ce désordre se retrouve dans le style du livre. Il servirait peu d’être sévère. Mme d’Arnim s’exécute de bonne quand elle parle sans façon de son peu de bon sens ; à un autre endroit, elle dit même tout naïvement : « Je passe pour être fort peu sensée. » Nous doutons que le recueil des lettres à Goethe améliore sa réputation sur ce point : en revanche, ce qu’il y a de sûr, c’est quelle trouvera non pas seulement de l’indulgence, mais souvent de l’admiration, chez tous ceux qui ont encore quelque penchant pour la grande poésie, pour les accens de la beauté idéale. Seulement, on est trop fréquemment tenté de redire à Mme d’Arnim le joli mot que lui glissait Goethe : « Tiens-toi bien au balancier, et ne t’élève pas trop dans le bleu. » Le balancier, en effet, échappe un peu trop souvent aux mains de Bettina, qui trop souvent aussi s’élance, par-delà le bleu du ciel, jusqu’au plus profond des nuées.

Vis-à-vis de Mlle de Brentano, Goethe, on s’en doute bien, reste fidèle à ses habitudes et n’abandonne pas un instant, son rôle de dieu : depuis le premier jour jusqu’au dernier, il se laisse adorer avec un calme parfait, avec une sérénité profonde. C’est, je crois, cet égoïste La Rochefoucauld qui a dit : « On est plus heureux par la passion qu’on a que par celle qu’on inspire. » Le cœur, ici, a parlé malgré l’auteur des Maximes. Aussi Goethe raffine-t-il sur La Rochefoucauld : il demeure impassible, et ce lui est seulement une agréable distraction de contempler, comme un spectacle, la marche du sentiment dont il est l’objet. Le tronc le plus noueux reverdit à se sentir de la sorte enlacé de jeunes rameaux qui dissimulent l’injure des ans : Montaigne disait que l’amour est bon à dilayer des prinses de la vieillesse. Le poète, cependant, ne se met pas en grands frais pour répondre aux prévenances de Mlle de Brentano ; mais celle-ci est si riche qu’elle ne compte pas, et que, sans y regarder, elle prodigue les couleurs brillantes de sa palette où bien souvent Goethe n’a pas dédaigné de tremper son pinceau. Le moindre mot, quelques lignes d’amitié et d’encouragement, suffisent à. entretenir chez Bettina le feu sacré. Quelquefois pourtant Wolfgang est si indolent, si dédaigneux, qu’il dicte à peine un court billet à son secrétaire. Alors la belle se fiche tout de bon, et déclare qu’elle ne veut plus entendre parler de ce style de perruquier, de ces vieilles ritournelles, de ces roueries de moine. Dans son humeur, les plus grosses vérités lui échappent, et elle dit à son ami : « Tu es un homme dur. » Aussitôt une caresse vient qui l’apaise, et Goethe, de cette façon, continue à pouvoir rafraîchir ses lèvres à cette source de jeune et fraîche poésie qu’il trouvait fort à son gré, et où il puisait sans cesse des sondes élégies, mille idées gracieuses, mille images charmantes toutes prêtes à s’enchâsser dans ses livres. Bien des pages du poète du Divan, ne sont que des pages de Bettina ainsi arrangées, rimées, ajustées. Écris-moi bientôt, lui répète-t-il sans cesse, afin que j’aie bientôt de la copie à traduire, Goethe ici se trahit ; on cherche l’homme, on se heurte l’écrivain. Comment, en effet, se dissimuler que ce qui excite surtout sa curiosité, à l’endroit des lettres de Mlle de Brentano, c’est l’espoir d’utiliser certains passages. Le poète, au reste, ne s’en cache guère. « Quoique je ne croie point, écrit-il Bettina, que tout ce qui est en toi à l’état d’énigme et d’incompris parvienne jamais à s’éclaircir entièrement, nous pourrons toujours en obtenir quelques résultats très réjouissans. J’en suis fâché pour le sublime artiste, mais c’est là du Bentham tout pur.

Heureusement, la renommée de Goethe est si grande, que tout ce qui le touche est désormais consacré. La correspondance de Mme d’Arnim n’aurait pas une valeur propre, qu’elle serait encore le commentaire obligé des rimes les plus touchantes du poète, car les lettres de Bettina se trouvent être précisément ce qu’est la prose dans la Vita Nuova de Dante, c’est-à-dire un développement, une glose interprétative des vers. Ce serait déjà quelque chose. Toutefois, cette correspondance a par elle-même un intérêt qu’il serait injuste de méconnaître. Quant aux défauts très apparens et très nombreux qui la déparent, ils n’échappaient point à Goethe lui-même ; ce n’est pas pour rien que le maître reprochait à sa poétique élève d’enfiler ses pensées dans un fil lâche ; ce n’est pas pour rien que, touchant quelque chose de son style exagéré, il lui parlait de ces torches, de ces pots de feu, de ces lueurs subites qui l’aveuglaient, mais dont il espérait cependant un grand effet comme illumination d’ensemble. A chaque instant, on est tenté de répéter à Mme d’Arnim ce que M. Tissot disait un jour à Delille après la lecture de je ne sais quel morceau trop brillant : « Si vous voulez que j’y voie, il faut éteindre quelques lumières. » Oui, Mme la conseillère devinait juste quand elle écrivait à Bettina : « Mon enfant, tu as une imagination de fusée. » On sort ébloui de ce mirage poétique comme d’une sorte de brouillard lumineux où le regard se perd dans le vague. Il y a là aussi quelque chose de ces rêves maladifs que donne l’opium, et trop souvent les idées vacillantes se dérobent à qui tente de les cueillir. Je n’oublie pas que la fée de la jeunesse conduisait de Brentano dans les sentiers de la poésie, et que personne peut-être n’a retracé mieux qu’elle, dans un plus éclatant langage, et la vie splendide du cœur, et les harmoniques agitations de la nature. Sa muse, tenant à la main une tresse aux mille couleurs, traverse au hasard les plaines, gravit sans fatigue les collines pour poursuivre les libellules aux yeux de cristal, les insectes a l’écaille dorée ; mais, comme à la suite de l’oiseau bleu des Mille et une Nuits, on se fatigue à l’accompagner dans ces courses interminables, sans jamais arriver, sans pouvoir jamais rien atteindre.

Bettina disait un jour à Goethe, dans une lettre : « La nuit, j’ai peur. Je pense quelquefois à me marier, afin d’avoir quelqu’un qui me protége contre le monde désordonné de revenans qui m’apparaît. Wolfgang, ne va pas te fâcher de cela ! Fût-ce à la suite d’un rêve de revenans ? je ne sais ; en 1811, Mlle de Brentano épousa un écrivain célèbre de l’Allemagne, et devint Mme d’Arnim. Les jeunes époux allèrent voir le vieux Goethe bientôt après ; mais à la suite d’on ne sait quel dissentiment d’opinion, un refroidissement eut leu ; À ce propos, Goethe, avec sa sécheresse ordinaire, dit seulement dans ses Mémoires : »Nous nous quittâmes avec l’espoir de nous revoir bientôt et sous de plus heureux auspices. » L’habituelle correspondance de Bettina fut donc interrompue. Six ans après, en 1817, gardant toujours au mur ses poétiques penchans, elle risqua une première lettre bien tendre, bien affectueuse, où elle s’accusait, où elle disait : « Qu’il y a peu de bon en moi ! Goethe ne répondit pas. En 1821, après ce qu’elle appelait dix ans de solitude, Mme d’Arnim essaya de nouveau, avec tout l’élan de la passion, de renouer cette liaison rompue : « OEil de mon ame, écrivait-elle au poète, on a voilé mon cœur, on a enseveli mes sens. La digue que l’habitude avait bâtie est emportée… » Rien ne toucha l’inflexible divinité, qui s’obstina dans le silence. C’est alors sans doute que, pour se consoler, Bettina composa, sous le titre de Livre d’Amour, une sorte de poème en prose, qui offre le résumé de ses lettres, et où son talent se manifeste dans tout son éclat et avec une forme moins diffuse. La nature vraie de l’affection de Mme d’Arnim pour Goethe s’y révèle par ce seul mot : « Te comprendre, c’est te posséder. » L’amour chez Bettina n’a été, en effet, que l’exaltation du culte de l’intelligence. En 1832, Achille d’Arnim mourut ; mais, à cette date, Goethe lui-même touchait à la tombe. Par une coïncidence saisissante, la dernière visite qu’il reçut fut celle du fils de Bettina, et c’est sur l’album de cet enfant que sont écrits les derniers vers qu’ait tracés la main du grand homme. Quand Dieu eut rappelé Goethe à lui, on restitua à Mme d’Arnim la volumineuse correspondance de Mlle de Brentano. Ce sont ces pages, dans leur désordre, dans leur franchise exaltée et sauvage, que Bettina a cru devoir publier elle-même intégralement, comme un dernier hommage à une mémoire chère ; elle a voulu que d’autres, avec elle, après elle, pussent cueillir sur cette tombe la fleur sacrée du souvenir. Aujourd’hui encore, après des années, quand le vieillard qu’elle a si étrangement poursuivi de son amour enthousiaste ne vit plus que dans la mémoire des hommes, Mme d’Arnim demeure fidèle à la religion de son cœur et conserve cette même admiration soumise, absolue, dévouée ; toujours agenouillée devant l’idole, elle dit encore à son Wolfgang : « Laisse-moi à tes pieds, tout-puissant, prince, poète. Dante n’allait pas si loin pour Virgile :

Tu duca, tu signore e tu maëstro.


Chez Bettina, si ce n’est pas du parti pris (et j’en doute, car elle semble sincère), C’est au moins du fétichisme.

La délicate traduction de M. Sébastien Albin est faite pour répandre en France le nom de Mme d’Arnim. Quoi qu’on pense en définitive de cette poésie du vertige, quelque impression dernière que laissent une passion si peu naturelle, un mélange si singulier de l’enthousiasme littéraire et de l’exaltation amoureuse, le nom de cette muse fantasque restera comme un phénomène, et ne sera jamais séparé de celui de Goethe. Assurément, ce n’est pas une femme ordinaire que celle qui fut l’amie de Herder et de Jacobi, que celle à qui le chantre de Faust a si souvent dérobé ses inspirations. Beethoven enviait cette destinée de Goethe : « Si comme lui, écrivait-il à Mme d’Arnim, j’avais pu vivre avec vous ces beaux jours, j’aurais produit de bien plus grandes choses. » Il n’y a pas de plus bel éloge. Certes, ce n’est point dans le groupe glorieux de Cinthie, de Béatrice, de Laure ou d’Elvire que Bettina sera rangée : elle a été de celles qui aiment plutôt qu’on ne les aime de celles qui trouvent elles-mêmes les accens de leur passion ; mais elle aura son rôle à part, et, ne la voyez-vous pas déjà qui erre solitaire, les épars ; agitant d’une main fébrile le thyrse poétique, comme une ménade de l’esprit, comme la Sapho de l’intelligence ?


En quittant cette littérature si vague et si enivrante, on a besoin de se reposer l’esprit par quelque étude plus calme. Ce sont les Russes, je crois, qui au sortir des chaleurs du bal, vont se plonger dans des bains de neige. Pour ma part, je suis heureux de faire ainsi. Après les éblouissemens de la poésie germanique, l’ombre modeste de l’érudition paraît plus douce. Entrons-y donc sans plus de façon, en compagnie d’un estimable savant italien, M. Michele Amari.

Il a paru, il y a environ un an, à Palerme, sous le titre quelque peu vague de Un Periodo delle Istorie siciliane del Secolo XIII, une très remarquable histoire des vêpres siciliennes. L’ouvrage, autorisé d’abord par la censure locale, fut bientôt accueilli dans l’Italie du sud avec une vive sympathie qui ne tarda pas à éveiller les faciles susceptibilités de la police napolitaine. Aujourd’hui, le livre est prohibé dans les états siciliens ; mais l’auteur, qui a demandé à la France ce libre refuge qu’elle accorde si volontiers à la science, vient d’en donner ici même, sous la dénomination plus précise de la Guerra de Vespro siciliano, une édition augmentée, rectifiée [4], et à laquelle les richesses manuscrites des Archives et de la Bibliothèque royale ont fourni une autorité et des lumières nouvelles. La domination provençale en Sicile est un chapitre de notre propre histoire : en publiant de nouveau à Paris ce qu’il avait déjà publié à Palerme, il se trouve que M. Aman s’adresse aux vaincus après s’être adressé aux vainqueurs ; ses originales recherches n’en seront pas moins bien accueillies. L’érudition chez nous n’a pas de rancunes nationales. Le livre de M. Amari assigne à la révolution et au massacre de 1282 un caractère et des causes en partie nouveaux. Est-ce effectivement un fait avéré, comme le veulent la plupart des historiens, ou est-ce seulement une fable traditionnelle, comme l’affirme l’auteur de la Guerra del Vespro, que la mystérieuse conspiration de Jean de Procida ? Avant de rien résoudre, il importe de faire connaître les considérations préliminaires sur lesquelles s’appuie l’auteur, les antécédens d’où il part.

Le fait qui semble frapper tout d’abord M. Aman, quand il considère dans son ensemble l’histoire de l’Italie au XIIIe siècle, c’est le développement singulier de l’élément démocratique et communal. La politique des papes, on le comprend, ne manqua pas de s’emparer de cet esprit guelfe pour s’en faire une arme contre la domination allemande ; elle n’y manqua pas, surtout quand les envahissemens de la maison impériale se furent étendus sur la Pouille. En Sicile, jusqu’au commencement du XIIIe siècle, l’organisation municipale était très forte, et partant le pouvoir monarchique et aristocratique était limité. Cependant, avec son génie souple, avec son amour contradictoire du despotisme et de la civilisation, Frédéric II bientôt s’essaya au pouvoir absolu. À mesure que les impôts augmentaient, les libertés diminuèrent ; le peuple était mécontent : Rome, dans ses luttes avec Frédéric II, en profita. L’esprit démocratique fut donc habilement soulevé, dans les cités de la Pouille et de la Sicile, par les intrigues du saint-siége, si bien qu’après la mort de Frédéric et de son fils Conrad, on proclama la république à Palerme. Le parti gibelin et aristocratique avait cependant assez de ressources pour disputer la victoire au parti municipal et guelfe. Le courage et l’habileté du fils de l’empereur y suffirent : Mainfroi chassa les armées papales du royaume de Naples et renversa en Sicile ce simulacre d’établissement libéral. Il fallut retomber sous le gouvernement monarchique de la maison de Souabe.

La fédération des municipes ayant échoué, les séductions républicaines ne suffisant plus à soulever les peuples, la politique pontificale dut aviser à d’autres moyens. S’appuyant donc sur la tradition suspecte d’une concession de la Sicile faite par elle aux Normands, Rome conçut le projet d’une royauté nouvelle dans l’Italie méridionale, d’une royauté qui accepterait son vasselage. Elle imagina de concéder ce fief à un prince ultramontain, qui relèverait du saint-siége. Quelques négociations furent tentées avec l’Angleterre et échouèrent ; puis Charles d’Anjou, qui régnait en Provence, accepta le rôle que lui offrit la papauté. Il avait de l’argent et une armée ; Mainfroi, au contraire, trop fidèle au système paternel, était devenu impopulaire en Sicile. Aussi le parti guelfe et municipal fut-il un appui pour Charles : la conquête lui réussit, il régna. Alors eut lieu, au sein des partis, un de ces changemens dont l’histoire a enregistré tant d’exemples. On se trouve d’accord la veille de la bataille ; on est en lutte le lendemain de la victoire. Le parti municipal vit bientôt dans le prince provençal un tyran plus insupportable qu’aucun des précédens rois souabes. En effet, les aventuriers qui l’avaient suivi se disputaient à l’envi les fiefs et accaparaient toutes les faveurs. Comme les vexations du fisc avaient fait fuir la plupart des anciens feudataires, Charles put les remplacer par ses compagnons d’armes. Ces parvenus, érigés en seigneurs, voulurent aussitôt exercer sur leurs vassaux tous les abus de la féodalité française d’alors, abus ignorés jusque-là de la Sicile ou victorieusement repoussés par elle. Avare, et cruel, Charles s’aliéna encore le peuple par ses orgueilleuses allures. Les vexations de ses ministres, l’arrogante licence d’une soldatesque enivrée par la victoire, mirent le comble aux souffrances des Siciliens. Pendant que les petites républiques de l’Italie tremblaient de l’ambition du nouveau roi, pendant que la cour de Rome elle-même faisait de vains efforts pour atténuer la puissance d’un si danger vassal, pendant enfin que Constantinople se voyait menacée d’une invasion imminente par Charles d’Anjou, la Sicile perdait patience. Bientôt un sentiment commun de colère contre la domination provençale unit tous les esprits ; le peuple même commença à reporter sa haine du roi à la royauté et à se souvenir des anciennes formes républicaines.

Tels furent, d’après M. Amari, les préludes des vêpres siciliennes, Jusqu’ici on était unanime à voir dans cet évènement le résultat d’une conspiration long-temps méditée, dont Jean de Procida avait été l’ame. C’est là une tradition universellement acceptée par les poètes comme par les historiens, Aussi le Procida de M. Casimir Delavigne s’écrie-t-il en chef heureux de conjuration :

Nos tyrans ne sont plus, et la Sicile est libre.


L’érudition moderne, sur l’autorité surtout de Giannone, n’avait pas songé à contredire cet étrange roman d’un chirurgien déguisé en cordelier qui, seul, ourdissait pendant des années un complot secret où entraient l’empereur grec, le pape, divers princes, toute la noblesse d’une grande île, tout un peuple enfin, complot merveilleux qui se trouvait éclater à la même heure sur tous les points d’un même royaume. Il n’y avait rien de pareil en histoire, et je conçois le naïf étonnement que montre à ce propos l’honnête M. Hallam dans son Europe au moyen-âge. Seulement il ne fallait pas se hâter d’en tirer tant d’inductions sur la discrétion sublime que peut donner à une nation tout entière l’amour bien compris de la liberté. Procida inspire la foi à M. de Sismondi, et le docteur Leo lui-même, auquel les paradoxes pourtant ne coûtent guère, n’ose pas, dans son Histoire d’Italie, s’inscrire en faux contre ce modèle des conspirateurs. Telle est la renommée solennelle à laquelle s’attaque sans crainte M. Amari. M. Amari prouve que Procida n’a détrôné personne, et que c’est lui qu’il faut détrôner. Les textes cités par l’auteur de la Guerra del Vespro et son argumentation critique nous paraissent tout-à-faits décisifs. Je le répète, d’après la tradition reçue, on envisage la révolution sanglante de 1282 comme un projet long-temps mûri et à la fin exécuté par l’habile et persévérant médecin. Dans cette hypothèse, Piere d’Aragon, Michel Paléologue, Nicolas III, les barons siciliens, la nation sicilienne elle-même, instrumens aveugles de la vengeance ou du patriotisme de Jean de Procida, formèrent avec lui une conspiration dont le massacre de Français était le but, et dont l’avènement de Pierre d’Aragon au trône fut le résultat. On a écrit et répété cela mille fois. Ce sont pourtant autant d’assertions qui ne résistent pas à un examen un peu attentif. La restauration de la ligne souabe en Sicile a été l’effet éventuel et non l’objet de ce mouvement révolutionnaire.

Il est bien vrai que, menacé d’une prochaine croisade contre Constantinople par les préparatifs militaires de Charles d’Anjou, l’empereur Michel Paléologue avait, comme dernière ressource, conclu un traité d’alliance avec Pierre roi d’Aragon, lequel maintenait sourdement ses prétentions sur la couronne de Naples comme mari de Constance, fille de Mainfroi. Jean de Procida, réfugié napolitain à la cour d’Aragon, paraît avoir été l’un des agens de cette obscure négociation. Peut-être même essaya-t-il de nouer quelques intrigues avec le petit nombre d’anciens barons siciliens échappés à la spoliation fiscale et aux proscriptions de la maison de Provence. Cela est possible ; mais ce qui est certain (M. Amari le prouve sans réplique), c’est que Procida n’était pas en Sicile pendant les vêpres siciliennes, c’est qu’aucun baron ne prit part à cette révolution exclusivement populaire, c’est que la révolte enfin, loin d’être concertée à l’avance, loin d’éclater à la même heure dans toute la Sicile, commença par hasard à Palerme et se répandit ensuite dans l’île. Il y avait long-temps qu’une haine violente fermentait au sein des masses ; les vieilles dénominations de Gaulois et de Latins avaient repris cours. On s’excitait par des plaintes mutuelles, par des propos amers. Dans les groupes, c’étaient le plus souvent des insinuations menaçantes, des regrets sur l’abaissement honteux de cette race sicilienne qui, depuis seize années, n’osait pas secouer le joug : « Nous sommes dégénérés, nous sommes le plus vil peuple de la chrétienté ! Vili bastardi siam noi… Noi di cristianità il popol più abbietto. » Tel était le sentiment général. Au printemps de 1282, quelques mesures nouvelles avaient encore exaspéré, dans la population palermitaine, la haine des étrangers, le désir des représailles. Un rien pouvait rompre la digue. On sait quel prétexte suffit à l’émeute. Il était défendu aux nationaux de porter des armes, et les Provençaux profitaient souvent de ce droit de visite pour tyranniser les habitans par mille vexations de détail. Le mardi de Pâques, une jeune fille se rendait à l’église avec son fiancé et sa famille, pour la messe du mariage ; un agent français, appelé Drouet, trouvant sans doute cette fille avenante, voulut, sous air de chercher quelque arme défendue, procéder à une perquisition peu discrète. Le mari alors se récria avec colère, et là-dessus un passant indigné, saisissant l’épée de Drouet, en tua sur place ce misérable. C’en fut assez, le signal était donné. L’émotion se répandit aussitôt jusque dans les derniers quartiers de Palerme. On sonna l’alarme, et, en quelques heures, deux ou trois mille Provençaux furent égorgés sans pitié. La garnison et les fonctionnaires français s’attendaient si peu à cette subite rébellion, qu’ils se laissèrent tous tuer sans la plus petite résistance. Un seul soldat, qu’on découvrit caché derrière une cloison, voulut vendre au moins sa vie, et frappa, avant de tomber lui-même, trois des insurgés. Enfans, femmes, vieillards, on n’eut de clémence pour personne. Quelques jours plus tard, Messine, entraînée par l’exemple de Palerme, renouvela cette boucherie, et quatre mille Français périrent dans ses murs, au son du tocsin. Bientôt le massacre se propagea dans l’île tout entière. Des bandes armées se mirent à poursuivre à travers les campagnes les malheureux Provençaux, qui, lassés à la fin de fuir, venaient se livrer eux-mêmes à l’épée des assassins, ou se précipitaient du haut des rochers. De toute cette colonie d’étrangers, un seul, que sa bonté avait rendu populaire, fut épargné par le peuple : le seigneur Guillaume Porcelet fut autorisé à faire voile vers Marseille.

Jusqu’ici le caractère essentiellement démocratique des Vêpres siciliennes avait été méconnu. Dès la première nuit de la révolte, on proclama la république à Palerme. Les autres villes furent invitées à se joindre à la capitale ; des troupes eurent mission de poursuivre jusqu’au dernier Français. On le sait, dès que quelqu’un paraissait suspect, on lui mettait le poignard sur la gorge, pour le forcer à dire le mot ciceri (pois chiches), et comme l’accentuation des pénultièmes italiennes est toujours mal articulée par un Français, on reconnaissait à leur prononciation fautive ceux qui cherchaient leur salut dans un déguisement. En un mois, la révolution eut fait le tour de l’île, et la confédération des municipes, sous l’invocation du saint-siége, remplaça l’ancienne monarchie. Haine de l’étranger, goût de l’indépendance républicaine, tels furent les deux mobiles des vêpres. Dante ne paraît pas attribuer cette insurrection à une autre cause, et, selon lui, la race de Charles d’Anjou eût été assurée du sceptre,

Si mata signoria, che sempre accuora
Li popoli suggetti, non avesse
Mosso Palermo a gridar : Mora ! mora !
(Parad., 8.)


« si le mauvais gouvernement, qui toujours encourage à la révolte les peuples soumis, n’avait excité Palerme à crier : Meure ! meure ! » il y a loin de là au roman de Procida et à sa conspiration purement dynastique au profit de la lignée souabe. Tous les documens contemporains, soit imprimés, soit manuscrits, ont été lus et relus par M. Amari avec une laborieuse patience, et ce dépouillement établit d’une manière irréfragable que la tradition reçue jusqu’ici n’a été énoncée que par des écrivains de beaucoup postérieurs aux évènemens. L’originalité et l’importance du livre de M. Michele Amari est donc de restituer à l’un des faits les plus populaires de l’histoire du moyen-âge sa place et sa couleur véritable. Il est maintenant évident que Giovanni de Procida n’a pas été un imitateur heureux de Catilina, un précurseur de Rienzi et de Mazaniello : sa conspiration est une fable qui doit aller rejoindre la mendicité de Bélisaire et la louve de Romulus. Encore une fois, il est prouvé, par des textes authentiques, que Procida n’était pas à Palerme lors des vêpres siciliennes.

C’est à Voltaire, il est bon de le dire, que revient l’honneur d’avoir le premier deviné la vérité sur ce point. Son sens si net lui faisait aussitôt voir clair dans les faits, sans tous les scrupules d’une érudition méticuleuse. Ici, sa merveilleuse perspicacité ne lui a pas fait défaut. Si, dans les Annales de l’Empire, il raconte les faits sans discussion, l’Essai sur les Mœurs, au contraire, laisse percer son scepticisme ; il ne cache pas que cette histoire ne lui paraît guère vraisemblable. » M. Amari a raison de faire gloire de ce mot à Voltaire ; c’était bien deviner. Voltaire ailleurs a même fait mieux que de deviner ; quoique les textes lui manquassent, il n’a pas craint d’aller jusqu’à l’affirmation dans un de ces mordans pamphlets où il risquait tout : « L’opinion la plus probable, dit-il, est que ce massacre ne fut pas prémédité… Ce fut un mouvement subit dans le peuple [5]. » La phrase est piquante ; je ne crois pas que M. Amari l’ait connue. Son livre pourtant n’est qu’une justification longuement motivée du paradoxe de Voltaire. Pour un historien aussi décrié qu ce pauvre Voltaire, les néo-catholiques conviendront que c’était là toucher juste et avoir bonne chance.

Charles d’Anjou, comme on l’imagine, ne se tint pas tout d’abord pour battu, essaya de résister. Il eut l’aide du saint-siége, car, si la fédération démocratique des cités siciliennes s’était placée, en se proclamant, sous l’autorité des papes, c’était là un hommage, purement nominal, un simple souvenir de la première forme de république établie, sous l’instigation romaine, après la mort de Frédéric. Or, à cette nouvelle date, la cour pontificale s’était éloignée de sa politique méfiante et cauteleuse contre le roi de Naples, attendu que le nouveau pape, Martin IV, devait précisément son élection aux menées et aux violences, de Charles d’Anjou. Martin était la créature avouée de ce prince, et il employa sa plus active influence pour ramener la Sicile sous le joug. Excommunications, subsides, tout fut mis en œuvre ; ce fut en vain. Les forces de Charles (il avait soixante-dix mille hommes) vinrent se briser devant Messine. Cependant cette attaque, vivement poussée, jeta l’alarme en Sicile et arrêta l’organisation sérieuse du gouvernement démocratique. La noblesse, tout le parti de l’aristocratie, profitèrent de cette agitation pour préparer les voies à une restauration monarchique, au retour de la maison de Souabe. Diverses circonstances favorisèrent ce changement, et, cinq mois aptes la révolution républicaine, Pierre d’Aragon, qui était aussitôt accouru sur les côtes d’Afrique avec une flotte, réussit, par ses intrigues, à se faire nommer roi. C’est du spectacle de cette élection qu’est sortie l’erreur fondamentale de tant d’historiens sur la cause première des vêpres siciliennes. On na pas tenu compte de l’intervalle, on a rapproché ces deux évènemens, et, comme le résultat suprême de la révolution démocratique fut le choix d’un nouveau monarque, on en a fait une révolution dynastique, et on a expliqué cette révolution par une conjuration romanesque dont Procida aurait été le héros. La question de date est ici très importante. Ce qui a fait admettre à Gibbon la prétendue conspiration de Procida, c’est précisément un anachronisme. Gibbon croit que Pierre d’Aragon était en Afrique au moment où les vêpres siciliennes eurent lieu : dans cette hypothèse, l’opinion qu’il adopte est très vraisemblable, et même la seule vraisemblable. Par malheur, sa chronologie est fautive, et M. Amari démontre que ce fut seulement quatre mois plus tard que Pierre quitta l’Espagne.

M. Amari ne s’arrête pas à la restauration souabe, et poursuit, dans les détails, le tableau de toute cette curieuse période. La guerre en effet qu’avait allumée la vengeance se prolongea avec acharnement pendant vingt années, et eut tour à tour pour théâtre la Méditerranée, la Sicile, la Calabre l’Espagne ; mais, selon l’historien de la Guerra del Vespro, les maisons d’Anjou et d’Aragon ne tinrent pas les premiers rôles dans cette lutte acharnée : ce furent bien plutôt la cour de Rome et le peuple de Sicile. Martin IV puis les foudres pontificales, les trésors de l’église, le sang des guelfes d’Italie ; il déchaîna la France contre l’Aragon, il troubla toute l’Europe. Ses successeurs se trouvèrent engagés dans cette politique d’intrigues et de batailles. Boniface VIII, à la fin, s’y jeta avec tant de violence et de scandales, que la fortune tourna décidément contre lui ; il fut forcé de reconnaître l’indépendance de la Sicile et sa monarchie nouvelle. A part la flétrissure qu’il imprime à bon droit aux inutiles cruautés du massacre, l’auteur de la Guerra del Vespro accorde une sympathie presque enthousiaste à cette histoire des Siciliens durant la dernière moitié du XIIIe siècle. M. Amari fait presque de cet âge une ère héroïque : le patriote, je le crains, prend un peu trop ici sur l’historien. Selon l’écrivain italien, cet amour de la liberté, qui avait d’abord fondé une république, ne s’éteignit pas par la restauration de la monarchie souabe : la Sicile obtint peu à peu de nouvelles garanties contre les empiètemens de la royauté, contre les usurpations féodales. Ces efforts persévérans amenèrent, dans l’administration civile comme dans l’ordre judiciaire, des lois excellentes, une organisation digne des meilleures époques. Le droit populaire se conserva dans les assemblées, et, lorsque Jacques d’Aragon eut traité avec les ennemis de la Sicile, ce fut le parlement sicilien qui élut Frédéric pour roi à sa place et qui arracha à la couronne le droit de paix et de guerre. M. Amari voit dans tout cela une sorte de type, un antécédent curieux du gouvernement constitutionnel, et il croit que la tradition des vêpres et de la réforme politique opérée par cette mémorable révolution a traversé cinq siècles et s’entrevoit encore aujourd’hui dans le droit public de la Sicile.

Si chères qu’elles paraissent à l’auteur, nous avons peur que ces idées ne couvrent plus d’une illusion, et que M. Amari ne prenne quelquefois les privilèges municipaux pour les libertés politiques. Il est toujours mauvais de placer son idéal en arrière ; l’idéal doit luire au contraire de toutes les clartés de l’avenir. Cela ressemble trop (en un tout autre sens heureusement) a la doctrine historique de M. de Genoude. Dans un pays libre, les théoriciens de la Gazette voient au moyen-âge le modèle de toutes les libertés : c’est une perfidie envers la liberté ; dans un pays de droit divin, le publiciste sicilien oppose au despotisme présent, comme un suprême exemple, les libertés en du passé : c’est une malice d’érudit envers le pouvoir absolu. Au fond pourtant, le procédé est le même.

Cette partie systématique est peut-être celle à laquelle M. Aman attache le plus d’importance ; mais ce sont là des chimères qui ne tiendraient pas devant une critique détaillée. Le défaut de la Guerra del Vespro est celui de tous les livres qui se produisent hors des grands centres littéraires ; l’esprit local y a trop laissé son empreinte. Il nous répugnerait d’entrer dans une discussion particulière ; mais une remarque pourtant nous frappe : c’est combien, dans l’hostilité continue qui l’entraîne contre la politique des papes, M. Amari oublie que la monarchie aragonaise aussi était, en Sicile, une monarchie étrangère. Je ne voudrais pas assurément prendre à tâche de justifier toute l’histoire temporelle de la cour de Rome ; il y aurait un peu trop à faire. Néanmoins M. Amari, malgré sa parfaite bonne foi, ne nous paraît pas avoir toujours rencontré la vraie mesure. En Italie, on en est encore au XVIIIe siècle, personne ne goûte plus que nous le XVIIIe siècle, personne n’apprécie mieux l’utilité de son œuvre ; mais enfin cet esprit-là a fait son temps, et maintenant l’impartialité ne coûte rien à notre indifférence. Béranger disait très bien aux libéraux de la restauration :

On peut aller même à la messe ;


nous dirons à M. Amari, ou plutôt à la plupart des modernes écrivains de l’Italie : On peut être juste, même envers les papes. »

Ces objections générales ne font aucunement tort au patriotisme de M. Amari : le patriotisme, au contraire, en est à la fois l’explication et l’excuse. Ceux même qui n’accorderaient pas leur sympathie à l’esprit philosophique qui a guidé l’auteur s’empresseront de reconnaître tout ce qu’il y a d’utiles recherches et de science réelle dans cette vaste exposition de la révolution sicilienne du XIIIe siècle. M. Aman a le mérite d’avoir le premier, par une judicieuse et ferme critique, écarté tous les faits qui ne sont pas fondés sur le témoignage formel des écrivains contemporains et des documens authentiques. Toutes les sources italiennes et latines ont été soigneusement et scrupuleusement épuisées : des notes nombreuses en témoignent au bas de chaque page, et un appendice étendu a été ajouté, qui contient une foule de pièces importantes et inédites qu’ont fournies à l’estimable écrivain les archives et les manuscrits. Il pourrait y avoir plus d’ordre, plus de sobriété, un style plus élégant dans l’ouvrage de M. Amari ; on n’y saurait, en revanche, désirer plus de conscience, plus de résultats nouveaux et frappans. Au roman de la conspiration l’auteur de la Guerra del Vespro a substitué, par les testes, un ordre de faits inattendus, une vue tout-à-fait nouvelle dont les historiens devront désormais tenir compte. Cette restitution est véritablement importante, et le souvenir en restera attaché au nom de M. Michele Amari.

La Guerra del Vespro n’était encore connue qu’en Sicile, lorsque parut en France un livre de MM. Possien et Chantrel, intitulé Vêpres siciliennes [6]. A part deux médiocres chapitres empruntés pour le fond à l’abbé Fleury et à l’Innocent III de Hurter, je croyais lire encore M. Amari. Une certaine enluminure néo-catholique, l’éloge à tout prix des papes, me dépaysaient cependant ; puis, dans la Guerra del Vespro, les notes, les citations les témoignages de toute sorte abondaient : ici, au contraire, aucune autorité n’était invoquée, et l’on n’avait qu’un texte net et courant. Comme celui d’Hérodote ou de Tite-Live. C’est à peine, je crois, si quelque obscure compilation d’un faiseur de manuels, M. Émile Le Franc, était invoquée en passant comme une source sérieuse. Le contraste me semblait étrange : le livre était lourd, mal écrit, il s’y rencontrait des fautes de grammaire (autour pour alentour, etc.) ; mais, en revanche, il paraissait renseigné, nourri, savant. En confrontant l’ouvrage de M. Amari avec celui de MM. Possien et Chantrel, tout me fut expliqué, et je reconnus dans le volume français une traduction presque littérale de la Guerra del Vespro. Point de préface, aucune indication sur le titre ; seulement, dans une note perdue, il est dit qu’on suivra « presque pas à pas une histoire qui vient de paraître en italien. Quant au nom même de M. Amari, il n’est prononcé qu’une seule fois, et dans le texte. On vient de lui emprunter, sans y presque changer un mot, tout un long chapitre, et on termine cette traduction impudente en disant : Voici les réflexions de M. Amari, sur ce sujet. « Puis viennent deux pages guillemetées. De cette façon, le lecteur ne se doute pas du plagiat. Traduire, abréger, interpoler, mutiler, gâter un livre, et ensuite signer cette œuvre informe de son propre nom, alors qu’on n’y est même pas pour un sixième, le procédé, on l’avouera, est par trop commode. Il suffit de le dénoncer pour en faire justice. M. Amari a été pillé, dépouillé, puis on l’a battu avec ses propres armes. Quand les néo-catholiques se permirent de falsifier, il y a quelques années, l’Histoire de la papauté, ils eurent au moins la pudeur de laisser le nom de M. Ranke sur le titre. Aujourd’hui, un badigeonnage de sacristie, une grossière teinte de religion, ont suffi aux maladroits copistes pour qu’ils se crussent propriétaires du monument. Nous doutons que le public accepte cette mauvaise plaisanterie. Ces messieurs savent un peu trop l’italien et pas assez le français.

Ch. Labitte.


REVUE LITTERAIRE.




LES DERNIERS ROMANS
de M. de Balzac et de M. Frédéric Soulié




L’histoire des genres en littérature a des hasards étranges, d’inexplicables destinées : rien, par exemple, semble-t-il plus naturel, plus facilement accessible, dès l’abord, dès le début de toute culture intellectuelle, que la forme du roman ? Elle se prête à tout, aux inventions les plus simples comme aux fables les plus compliquées, à l’expression élégiaque des sentimens comme aux plus dramatiques émotions, aux satires de l’esprit observateur comme aux caprices de la fantaisie ; on dirait qu’elle se présente d’elle-même. En apparence, c’est le cadre le plus aisé : chacun l’a sous la main. Écrire les évènemens qu’on a vus, c’est se faire historien ; écrire les évènemens qu’on a rêvés, c’est être romancier. L’histoire pourtant ne se rencontre guère au commencement des littératures, et le roman à son tour est un produit extrêmement tardif des civilisations les plus avancées, un genre tout nouveau, qui a conquis, seulement depuis deux siècles, le rang éminent que des œuvres comme celles de Cervantes et de Le Sage lui assignent désormais dans l’ordre des compositions de l’esprit. Le drame et le poème sont presque aussi vieux que le monde : avec l’épopée, vous avez aussitôt Homère ; avec le théâtre, vous touchez à Sophocle : là, les chefs-d’œuvre se rencontrent dès le premier pas ; la gloire du roman, au contraire, est une gloire d’hier.

Qu’on trouve un essai de roman dans l’Odyssée, qu’on disserte sans fin sur les fables milésiennes, qu’on fasse obstinément de Pétrone et d’Apulée les prédécesseurs directs de Richardson et de l’abbé Prévost, très bien ; je ne vois qu’un innocent dilettantisme d’académie savante, qu’une bonne aubaine aux fureteurs pour enchâsser curieusement leurs conjectures et leurs textes ; c’est la joie, c’est le triomphe d’un Ménage ou d’un Huet de se jouer à l’aise en ces allégations érudites. Mais les bonnes gens, les humbles lecteurs, comme nous, que ne touchent guère ces délicatesses des faiseurs de dissertations, appellent tout simplement les choses par leur nom, et, prenant la dénomination de roman dans le sens vulgaire, ne l’appliquent qu’à ces écrits de date plus récente auxquels s’est volontiers complu l’imagination des modernes. Sur ce point, les tentatives des anciens, les tentatives même du moyen-âge n’ont été, en somme, que de médiocres essais : littérature bonne tout au plus pour défrayer les loisirs de l’Académie des Inscriptions, qui oublie si volontiers qu’elle est aussi l’Académie des Belles-Lettres. Cela est vrai pour la Grèce, car le vulgaire n’est qu’à grand’peine attiré aujourd’hui vers les vieux romans byzantins par cette naïveté charmante que Longus a retenue de la plume d’Amyot ; cela est vrai pour le moyen-âge, car le gros des lecteurs ne garde précisément le souvenir des romans de chevalerie que par le roman même qui, les rendant à jamais ridicules, fut le premier et parfait modèle d’un genre qu’on peut dire inconnu jusque-là, et dont Rabelais lui-même n’avait donné qu’une fantasque ébauche : on a nommé le Don Quichotte. D’ailleurs, quand deux ou trois exceptions vraiment remarquables pourraient être notées à travers les siècles, ce n’est pas avec Daphnis et Chloé, ce n’est pas avec le Petit Jehan de Saintré qu’on pourrait constituer sérieusement l’histoire d’un pareil genre et la faire remonter arbitrairement dans le passé. Le roman (pourquoi hésiter à le dire ?) est la gloire la moins contestable, la plus originale de l’ère nouvelle : qu’on veuille bien ne point l’oublier, c’est un roman qui, presque à lui seul, a donné la popularité à la littérature espagnole et en a fait une des grandes littératures de l’Europe moderne. J’insiste à dessein sur l’importance croissante de ce genre, demeuré trop longtemps secondaire, parce que c’est cette importance précisément qui nécessite les sévérités de la critique, et qui justifie son insistance pleine de regrets à l’égard de plusieurs écrivains d’aujourd’hui engagés, selon elle, dans des voies périlleuses pour leur talent, périlleuses pour cette forme charmante du roman, chaque jour gâtée et compromise. Ce n’est pourtant pas l’exemple des maîtres, des maîtres les plus récens et les plus illustres, qui là-dessus a manqué à nos contemporains. Chez les peuples, en effet, qui nous entourent, n’est-ce pas pour le roman que semble avoir été tressée depuis long-temps la plus belle couronne de gloire ? Voici l’Allemagne : Werther, Wilhelm, Meister, ne sont-ils pas les titres les plus universellement acceptés du génie de Goethe ? Voici l’Angleterre : Walter Scott n’est-il pas le digne rival de ce Byron, qui, cédant aussi aux instincts de son temps, a appliqué le cadre du roman aux inspirations de la poésie ? Enfin, voici la vieille patrie de Boccace, l’Italie, veuve de ses gloires : est-ce qu’elle n’étale pas avec orgueil aux yeux distraits de l’Europe son titre de prédilection, les pages animées de son Manzoni ? En France aussi, en France plus qu’ailleurs, le roman semble être privilégié ; long-temps la littérature en a fait son enfant gâté : tendresse de vieux parens pour le dernier venu de la famille !

Considérez plutôt si l’histoire de ces succès du roman n’est pas une histoire exceptionnelle ! Prenez au hasard un autre genre, le premier venu, et voyez si, à travers les destinées et les phases diverses de la littérature française, ce genre n’a pas eu tour à tour ses victoires, ses défaites, son règne ses intervalles. Que devient l’éloquence religieuse après Massillon ? Que devient la comédie après Molière ? S’il y a encore réussite çà et là, ce n’est plus qu’une exception, une niche faite en passant à la fortune. Tout, au contraire, favorise jusqu’au bout le roman : les révolutions littéraires, au lieu de le ruiner, l’enrichissent ; il gagne à toutes les banqueroutes intellectuelles, et il se trouve à la fin que ce parvenu, long-temps dédaigné, survit aux plus puissans et rajeunit avec les années, tandis que les autres se rident. Je n’exagère rien. Depuis trois cents ans, il n’a guère eu que de bonnes chances : comptons plutôt. A. peine y a-t-il deux ou trois ouvrages du XVIe siècle que tout le monde lise encore : eh bien ! l’un de ces ouvrages est un roman bouffon, le Gargantua. Plus tard, dès que la perfection se montre dans les lettres, on a aussitôt des chefs-d’œuvre de ce côté, et le roman français entre dans la plénitude de sa gloire avec la Princesse de Clèves ; l’ère de Louis XIV se clot à peine, qu’il triomphe de nouveau et avec éclat dans Gil-Blas. Pour lui, le XVIIIe siècle n’aura que des couronnes : Candide, Manon Lescaut. Paul et Virginie, peintures immortelles où l’ironie dans son amertume, la passion dans ses entraînemens, les sentimens du cœur dans leur pureté charmante, sont à jamais fixés sous le pinceau des maîtres. La révolution elle-même, tout en coupant court au mouvement poétique, n’arrêta pas le roman dans sa glorieuse carrière. Adèle de Sénange a été écrite en pleine terreur. L’empire, à son tour, qui frappa la littérature tout entière de stérilité et d’impuissance, n’atteignit pas non plus ce genre heureux que tout jusque-là avait épargné : René, Corinne, Adolphe, sont des créations véritables. En notre époque même, confuse et incertaine, où une vitalité si réelle est mêlée dans les lettres à tant de causes de dépérissement, c’est le roman encore qui, avec la poésie lyrique, laissera les monumens les plus durables, quelques-unes de ces œuvres peut-être qu’épargnera la main du temps. Si profond, en effet, que soit le dégoût général que ne manqueront pas de laisser tant d’excès intellectuels, une dispersion à ce degré fâcheuse du talent, un emploi à ce point coupable des plus belles facultés, l’avenir, soyons-en assurés, accordera une notable place au roman contemporain. Certes, plus d’une page restera où se liront les noms quelque peu disparates qui ont signé Colomba, Valentine, Thérèse Aubert, Volupté, les Caprices de Marianne, Stello, Notre-Dame de Paris. Quelles que soient, en effet, les inégalités qui déparent plusieurs de ces œuvres brillantes, à quelque destinée contraire d’immobilité, de progrès où de décadence que semblent réservés ; ces talens si divers, il y a assurément dans ce groupe d’élite plus d’un front sur lequel demeurera l’auréole.

Dans la poésie purement lyrique, la littérature française de notre âge l’emporte évidemment sur les écrivains des deux derniers siècles : ainsi la strophe de Lamartine a plus de souffle que celle de J.-B. Rousseau, et l’éclat nous frappe plutôt dans les Feuilles d’Automne que dans les odes de Lamotte ; il faudrait être pessimiste pour préférer une stance de Chaulieu à un couplet de Béranger. Là est notre conquête la plus sûre, conquête vraiment glorieuse, et qui suffira sans doute à sauver notre renommée, que tant de folles ambitions et tant de chutes risqueraient certainement de compromettre aux yeux de l’histoire littéraire. On peut le dire avec assurance, le roman aussi nous fera honneur. Sur ce point, si nous n’avons pas dépassé ceux qui sont venus avant nous, ceux qui ont pour eux l’avantage de la chronologie, nous les avons au moins continués dignement, nous avons repris leurs traditions avec originalité, avec succès ; ce n’est pas tout-à-fait comme au théâtre.

Il est toujours habile de garder ses avantages : de là selon nous, la nécessité d’un contrôle sévère et continu à l’égard de la poésie lyrique et du roman. Là est le danger aujourd’hui, parce que là était la gloire hier. Par malheur, à cette grande rénovation poétique qui s’était annoncée avec tant d’éclat, il y a vingt ans, et qui déjà même avait élevé plus d’un glorieux monument, succèdent, depuis quelques années, un calme, une atonie, qui ne sont ni sans dégoût ni sans désenchantement. Il faut bien le dire, une décadence marquée (quoique passagère, on doit l’espérer) a envahi bien des talens, entre les plus hauts comme entre les plus humbles, tandis qu’en revanche les monotones tentatives des débutans n’ont pas cessé d’expirer obscurément dans la banalité de l’imitation ou dans les efforts d’une originalité impuissante. A coup sûr, ce n’est pas afficher des goûts misanthropiques et singuliers que de préférer les Méditations à la Chute d’un Ange, ou, pour prendre un exemple moins considérable, les Iambes aux Rimes Héroïques. Je ne veux pas dire qu’il n’y ait point d’exceptions, des exceptions même très éclatantes ; mais, en somme, et sans toucher davantage aux noms propres, on peut dire que la plupart de nos poètes sont loin d’être dans leur phase ascendante. Ce résultat général est incontestable. Aussi, le devoir devient chaque jour plus impérieux pour la critique de se montrer à cet endroit inflexible et vigilante. Puisque les belles inspirations lyriques qui ont fait l’honneur des lettres sous la restauration semblent aujourd’hui toucher à leur déclin, l’heure des complaisances est passée. Il importe d’avertir à temps les talens vrais, et de leur montrer les voies perfides où ils s’égarent ; il importe de repousser sans pitié ceux qui n’ont que les faux airs et les prétentions du génie. Là, peut-être, est le seul remède. Combien ne serait-il point triste, je le demande, d’être entraînés à la suite d’une réaction inintelligente et mesquine, mais légitimée en partie par les excès et l’intempérance d’aujourd’hui ! combien ne serait-il pas triste d’être à la fin ramenés vers ces procédés factices, vers cette poésie brillantée et de convention, dont on pouvait croire le régime à jamais fini !

C’est la même chose, c’est bien pis encore pour le roman. Le roman, qui, en faisant naguère les délices de nos loisirs, faisait aussi la gloire de notre littérature, se compromet de plus en plus par toute sorte de déportemens lesquels s’affichent avec d’autant plus d’impudence, qu’on les signale avec moins de rigueur. Ici, qu’on le remarque, ce ne sont plus seulement, comme pour la poésie, des instincts mauvais de l’esprit, des causes purement morales qui pervertissent le talent : il n’y a plus seulement à dénoncer la vanité qui traîne après elle la négligence, l’obstination que suit forcément la bizarrerie, tous les leurres enfin qui accompagnent le dédain des conseils et la substitution fatale de l’improvisation à la sobriété et aux patiens labeurs. D’autres et de plus fâcheux élémens de décadence, des raisons d’abaissement bien autrement intimes et beaucoup trop souvent personnelles, auraient besoin d’être signalés en détail aux sévères jugemens du public. C’est là, il en faut convenir une grande et très sérieuse difficulté pour ceux qui jugent : en mêlant de si près le faste et le bruit de leur vie au tumulte de leurs œuvres, en confondant sans cesse l’homme avec l’écrivain, en faisant leurs compositions tout-à-fait solidaires de leur biographie, certains romanciers ont fait des appréciations littéraires et de l’art du critique une tâche véritablement délicate et épineuse. Si l’on voulait être tout-à-fait vrai, si on voulait chercher expressément la cause secrète de telle accumulation besogneuse de livres médiocres, le motif de tel avortement continu, de telle chute prématurée, il faudrait trop fréquemment toucher aux personnes et introduire dans la scrupuleuse exactitude des comptes rendus certaines insinuations bonnes pour les pamphlets. Avec les poètes, du moins on n’a pas à sortir des nobles sphères de l’esprit ; le vertige de l’amour-propre peut les perdre, mais ce n’est là, après tout, que l’exagération d’une qualité réelle et qui n’est pas sans noblesse, le sentiment de la dignité. Ici, sans compter ces perfides suggestions de la vanité qui ont bien aussi leur part, il faudrait de plus accorder une place très notable à des motifs fort peu littéraires. Derrière l’orgueil, en effet, se cachent les intérêts du métier, et sous la fécondité de l’auteur je devine les calculs de l’industriel. Par leur nature même, on le comprend, ces sortes de remarques ne peuvent être que très générales : la politesse veut que chacun n’ait à se les appliquer que dans les monologues de sa conscience. C’est l’affaire du public d’ailleurs de faire les lots.

Il est arrivé au roman ce qui arrive aux conquérans : le succès l’a perdu. Quoi qu’on en puisse dire dans certaine préface, ce n’est pas encore un lieu commun de déplorer la pernicieuse influence exercée par la publicité quotidienne et fragmentaire des journaux sur les œuvres d’imagination ; quand ce sera un lieu commun, comme il est évident que les lieux communs sont vrais, le public, par son indifférence, forcera bien les écrivains à abandonner cette forme mauvaise, ce gaspillage organisé, cette dilapidation régulière des facultés inventives. L’engouement une fois passé, on sera unanime à reconnaître que nos avertissemens, que nos redites, si l’on veut, étaient légitimes. Mon Dieu ! Cassandre n’avait la prétention d’être ni amusante ni variées, mais était-ce sa faute ? On est bien forcé de se répéter devant l’aveuglement et l’obstination.

Devenu, à la longue et par l’abus, une sorte d’habitude pour le lecteur, autorisé d’ailleurs par le bon accueil qu’on lui faisait de toutes parts, le roman peu à peu s’est cru tout permis. Cette forme facile se prêtait à tous les caprices, à toutes les prétentions : toutes les prétentions, tous les caprices s’étalèrent à leur aise dans le roman. On se l’explique : chaque passion trouvait là un cadre commode pour se glisser, à l’aide du déguisement, jusqu’au public, et surprendre ainsi sa paresse. On eut donc tour à tour des romans socialistes et des romans néo-chrétiens ; en un mot, la philosophie qui n’eût pas eu de lecteurs sous forme de livre, les religions qui n’eussent pas trouvé un adepte sous forme d’évangile, les prédications contre le mariage et la famille qui, à l’état de sermons, n’eussent pas rencontré un auditeur, tout cela se fit roman. — Est-ce que nos charmans héros d’autrefois auraient disparu pour jamais ? — Il me semble vraiment que je n’en reconnais plus un seul. Panurge lui-même disserte sur la réforme pénitentiaire, Sancho raisonne à perte de vue sur l’émancipation de la femme, et Pangloss a quitté son rôle d’optimiste pour celui de poète incompris ; voici Julie qui s’échappe des bras de Saint-Preux pour fonder une religion, et c’est Virginie, je crois, qui développe en personne devant Paul une théorie complète du divorce. Aspirations mystiques, déclamations humanitaires, amplifications sociales, rien n’y manque. Mais, par hasard, n’auriez-vous pas l’indignité de préférer à tout ce beau jargon le moindre couplet de la chansonnette de Mignon ? Je soupçonnerais même volontiers que l’oncle Tobie vous en dit davantage à lui seul, rien que quand il siffle, devant les boulingrins de son fidèle Trim, son refrain de lili burello.

Soyons juste d’ailleurs ; depuis que l’industrie a mis l’imagination en coupe réglée, depuis que la mode des feuilletons-romans a forcé les faiseurs de nouvelles à déchiqueter leurs compositions en fragmens, et à supprimer, comme des longueurs, les développemens de caractères et de passions ; depuis qu’il leur a fallu éparpille l’intérêt plus régulièrement et à petites doses à travers ces chapitres isolés qui doivent être jetés successivement en pâture à la curiosité distraite de l’abonné ; depuis ce jour, on en doit convenir, les déclamations philosophiques ont tenu beaucoup moins de place, et le mélodrame peu à peu a gagné du terrain sur le socialisme. Dans ces derniers temps, la philanthropie n’a plus guère été de mise que comme un vernis de précaution, comme un couvert commode qui autorise au besoin les récits les plus risqués. Pour cela que faut-il ? De l’habileté et assez d’assurance pour jouer son rôle sans broncher. Mettez sur l’Arétin une couverture de missel, pénétrez dans les infamies du bagne sous l’habit d’une sœur de charité : la mystification sera complète, mais elle vous réussira. Que l’art soit avili par vos tableaux sans nom, que le cœur se gâte devant vos peintures complaisantes du vice, qu’importe ? Un peu de sensiblerie sociale jetée sur le tout suffira pour attendrir les plus sévères. Tout le secret est de dénouer dans le bureau d’une caisse d’épargne le drame qui commence dans un mauvais lieu. Faites aboutir Faublas à Vincent de Paule, et la gageure sera gagnée.

Il y a là, au surplus, toute une méthode de composition qui voudrait être considérée à part ; il y a là un genre véritable qui a besoin d’être saisi isolément, et dont le succès très réel mérite d’être spécialement étudié. On y reviendra quelque jour à loisir. Aujourd’hui nous voulons seulement toucher quelques mots de certains romans nouveaux qui se rapportent à des noms depuis long-temps accueilli par la vogue, et que la vogue aujourd’hui délaisse. Naguère encore, quand on interrogeait les échos de la publicité populaire, quand çà et là, par curiosité, on s’enquérait des succès les plus récens de la littérature bruyante du jour, c’était de l’auteur des Mémoires du Diable ou de l’auteur du Père Goriot qu’il était aussitôt question. Ces deux écrivains régnaient en maîtres sur le trône du feuilleton, et se partageaient presque exclusivement le privilège de la réclame complaisante. Devenus les fournisseurs de profession, les pourvoyeurs en titre auxquels le bas de chaque journal en renom devait forcément avoir recours, M. de Balzac et M. Frédéric Soulié ne reculèrent pas devant cette tâche laborieuse. Ils laissèrent leur nom servir d’enseigne à toutes les entreprises de librairie, à toutes les spéculations de la presse quotidienne. Il fallait s’étourdir singulièrement sur le résultat pour accepter ainsi l’étrange monopole qui donnait le droit et imposait en même temps le devoir exclusif d’amuser, à heure fixe et sans répit, les loisirs d’un public blasé. Chacun s’en tira à sa manière, chacun déploya dans tout leur jeu son agilité et ses ressources. On l’avouera, c’était une lutte insensée. A un pareil métier, les natures les plus puissantes, les mieux douées se fussent bientôt perdues : qu’aurait pensé Rome d’un gladiateur qui tous les jours eût voulu descendre dans le cirque ? L’athlète le plus robuste succomberait à des combats toujours renouvelés, sans intervalle et sans repos. Le public lui-même devait bientôt se lasser de voir ainsi les mêmes joûteurs occuper incessamment l’arène. Qu’est-il arrivé en effet ? Peu à peu, cette puissance d’émotion grossière, mais saisissante, qu’on avait reconnue dans les Deux Cadavres, ce don de peindre avec relief les caractères et de mettre à vif les nuances qui avait plu dans Eugénie Grandet, en un mot, les qualités inhérentes à ces deux talens s’effacèrent, pour ne plus reparaître qu’à de très rares intervalles. Partout la précipitation laissa son empreinte funeste. Le style, qui hier était à peine suffisant, devint incessamment incorrect ; péniblement surchargé, il déguisa l’extrême négligence sous des airs maladroits d’affectation. Le fond, ainsi qu’il était naturel, ne répondit que trop à cette forme hâtive et plus prétentieuse à mesure qu’elle était moins soignée ; au lieu de fables vraiment dramatiques, où les évènemens servissent de cadre aux passions et aux sentimens, l’imagination épuisée crut remplacer la vérité de l’ensemble par la complication des plans, et l’exactitude des nuances par une choquante crudité de détails. Le crayon ne marquait plus : on crut qu’il suffirait d’appuyer. C’est ainsi que sont nées ces compositions inextricables et mal conçues, où tout se confond, le bien avec le mal, la beauté avec la laideur ; œuvres maladives, où l’action s’enchevêtre péniblement et où rien ne peut finir que par des moyens extrêmes et des combinaisons désespérées. En effet, on va jusqu’au dernier volume comme on peut et sans s’inquiéter des embarras qu’on se crée ; on s’aventure à tout hasard, en ayant la précaution d’allonger le récit par des conversations, par des descriptions, par des incidens ; puis, quand l’heure de terminer arrive, on se débarrasse tant bien que mal de ses personnages, en mariant celui-ci, en empoisonnant celui-là, en assassinant un troisième, le tout sans raison, sans logique, sans vraisemblance. L’épée d’Alexandre est une ressource commode pour les dénouemens difficiles.

Si peu littéraires évidemment que finissent par devenir des œuvres entassées de la sorte, au jour le jour, et selon le hasard des exigences de la vie et des promesses mercantiles, il faut bien pourtant que la critique intervienne encore çà et là, quand ce ne serait que pour constater l’état des choses ; il y a là d’ailleurs des résultats statistiques qui ont leur prix pour l’histoire des lettres. Où en sont maintenant arrivés ceux qui alimentaient naguère la curiosité publique ? Leur situation mauvaise, leur déclin d’aujourd’hui, le silence qui se fait peu à peu autour de leurs noms, n’ont-ils pas précisément pour cause la situation trop brillante, les succès exagérés d’hier ? Enfin, n’est-ce pas le public lui-même, en dernière analyse, qui fait justice de ses engouemens, de ses propres caprices, des abus qu’il a encouragés ? Voilà des questions qui ne sont pas sans intérêt, et qu’on ne saurait résoudre qu’en dressant de temps à autre les comptes de cette littérature secondaire. Il y a quelques années encore, M. de Balzac et M. Frédéric Soulié demeuraient les tranquilles possesseurs de cette royauté du roman vulgaire. Une première invasion, qui date déjà de long-temps, dut inquiéter d’abord, assez sérieusement, les deux chefs avoués de la milice du feuilleton : ce fut celle de M. Alexandre Dumas. On peut dire au préalable que M. de Balzac (je laisse un instant à part M. Frédéric Soulié) était avant tout un romancier, tandis que M. Dumas était avant tout un dramaturge ; mais les succès du dramaturge faisaient envie au romancier, et les succès du romancier ne laissaient plus de repos au dramaturge. De là ces malheureuses tentatives au théâtre, comme Vautrin et Quinola ; de là aussi cette énorme accumulation de romans de toute espèce qu’a signés M. Dumas, et dans lesquels on trouve à la fois tant d’esprit et tant de remplissage, tant de souples ressources et si peu de scrupules. Quel a été, en somme, le résultat le plus clair de cette rivalité, ou, pour mieux dire, de cette concurrence dans le feuilleton et sur la scène ? En bonne conscience, chacun n’a-t-il pas perdu, et beaucoup perdu, à ce jeu ? Dans ces prodigalités sans mesure, dans cette dispersion sans relâche, l’habile dramaturge n’a-t-il pas compromis pour le drame ce même talent que l’habile romancier compromettait pour le roman ? A lire les derniers volumes de M. de Balzac, à entendre ces vaudevilles et ces mélodrames que M. Dumas ne craint plus de risquer sur les scènes du boulevard, il faudrait plus que de l’optimisme pour se refuser à le reconnaître.

Mais tenons-nous au roman. Les derniers volumes échappés à la plume de M. de Balzac et de M. Frédéric Soulié suffiraient à nous convaincre, dès le premier regard, que ces inépuisables conteurs d’autrefois en sont maintenant aux expédiens, et cherchent en vain à déguiser l’épuisement de leur imagination, à renouveler par l’effort cette source désormais tarie. Il y a eu au moins, dans le retentissement qui s’est fait autour des Mystères de Paris, un résultat suprême qu’on ne saurait contester : c’est la substitution de M. Eugène Sue à M. Soulié et à M. de Balzac sur le trône du roman-feuilleton Il faut d’abord constater ce changement de dynastie ; il faut enregistrer le sort des vaincus, sauf à dire demain notre avis sur le vainqueur, sauf à ranger plus tard à sa vraie place le dernier venu de ces suzerains de papier, dont l’empire est aussi capricieux, aussi durable à peu près que le sont les fantaisies de la curiosité publique et les bizarres engouemens de la mode. On ne serait pas édifié d’ailleurs sur cette petite révolution, que le titre même des plus récens écrits de M. de Balzac et de M. Soulié suffirait à attester la chose. D’eux-mêmes, en effet, ils semblent en convenir, d’eux-mêmes ils courbent le front devant ce maître nouveau, qui s’avance en triomphateur, porté sur le pavois du feuilleton par un journal grave, qui, jusque-là avait prétendu diriger et contenir l’opinion, au lieu de se mettre simplement à sa remorque. Voyant que M. Sue était applaudi de la foule, et tenait haut la bannière bariolée des Mystères de Paris, M. de Balzac et M. Soulié ont renoncé subitement à tout amour-propre, et les voilà aujourd’hui qui viennent humblement recevoir l’investiture des mains du nouveau monarque. L’abdication semblera à tous évidente et complète. Le croirait-on ? c’est sous le titre collectif de Mystères de la Province qu’ont paru et le dernier roman de l’auteur des Scènes de la Vie parisienne et le dernier ouvrage de l’auteur des Mémoires du Diable. Il faut voir là, sans contredit, le plus grand succès qu’ait encore obtenu M. Sue. Mettre ses rivaux à ses pieds, les voir vêtus de ses couleurs, parés de sa cocarde, enrôlés à sa suite, quoi, je le demande, de plus significatif ? Rois hier, sujets aujourd’hui, nous venons à peine à temps pour noter ce changement de règne. Avant de régler nos comptes avec le vainqueur, qu’on nous permette au moins d’ensevelir les morts ; ce sera vite fait. Mais ne sommes-nous point trop sévère à l’égard de M. Sue ? Aujourd’hui, nous n’avons pas le droit de lui en vouloir. Voilà que M. de Balzac, M. Soulié et leurs collaborateurs des Mystères de la Province ne savent pas obtenir tous ensemble la vingtième partie du succès qu’enlève à lui seul M. Eugène Sue. Ce contraste frappant est après tout le résultat le plus clair, le moins contestable de la réussite des Mystères de Paris. Vraiment, c’est bien quelque chose.

Rosalie est le contingent fourni par de Balzac aux Mystères de la Province.

Rosalie, on ne saurait le dissimuler, est l’une des compositions les moins heureuses de l’auteur de la Peau de Chagrin. C’est, je crois, ce malappis de Dassoucy qui, dans son langage d’antichambre, comparait l’œuvre poétique de Corneille à ces poissons dont le milieu est exquis, mais dont les gourmets doivent couper résolument la tête et la queue. En effet, on supprime d’un côté Mélite, de l’autre Agésilas, pour garder Cinna. Certes, M. de Balzac aurait mauvaise grace à se formaliser du rapprochement : c’est même à sa modestie de juger si la comparaison est possible, si elle est convenable ailleurs que sur ce point particulier. Pour nous, on le devine, nous ne voulons maintenir qu’une seule chose, la similitude de deux destinées littéraires qui s’achèvent précisément de la même façon qu’elles ont commencé. M. de Balzac a eu d’abord ses temps barbares. : il a maintenant son bas-empire, un bas-empire qu’à distance on confondra volontiers avec ses temps barbares. A vrai dire, je soupçonnerais presque Rosalie d’être un secret plagiat de M. de Balzac sur lord R’hoone, sur M. de Viellerglé, ou mieux encore sur ce trop célèbre Horace de Saint-Aubin, dont je ne sais quelle malencontreuse métempsychose d’amour-propre exhumait naguère les chef-d’œuvre oubliés ?

C’est à Besançon que se passe la médiocre histoire délayée en deux volumes, sous le nom de Rosalie, par M. de Balzac. Et d’abord, on est transporté dans une de ces maisons de province comme la plume de l’auteur les sait peindre, avec une si merveilleuse vérité, avec une divination de détails qui vous fait voir les objets et entendre les personnes : Un mari nul et faible qui passe sa vie à tourner des ustensiles dans son atelier d’amateur, une mère revêche, coquette et dévote, une jeune fille insignifiante et timorée devant sa mère, tel est l’intérieur de la famille Watteville, famille riche, économe, et dont un fat suranné du lieu, un vrai lion de province, M. Amédée de Soulas, convoite à petit bruit l’héritière. Jusqu’ici, tout est au mieux, et nous ne sortons pas de la vraisemblance. Voici cependant qu’un beau jour débarque à Besançon un avocat inconnu, M. Savaron. M. Savaron est tout bonnement un ambitieux déçu, lequel vient, loin de Paris, chercher la fortune qu’il a manquée sur un théâtre plus brillant. Dans les premiers temps, on ne s’occupe guère du nouvel avocat ; mais une cause importante arrive enfin, où il parle avec éloquence, et où son beau talent éclate aux yeux de tous. Bientôt il n’est question que de Savaron dans tout l’arrondissement - : c’est l’homme nécessaire. L’avocat alors publie une revue, et tout le monde s’abonne à sa revue ; c’est une réussite complète : les dossiers et les causes abondent dans son cabinet ; aucune affaire importante ne se règle sans qu’il y soit appelé ; enfin on est unanime a lui offrir la députation.

Voilà, direz-vous, un parleur qui fait assez vite son chemin en province : la fable pourtant n’a rien encore qui puisse décidément choquer ; avez patience. Cette petite fille de tout à l’heure qui baissait les yeux si timidement et sur l’intervention de laquelle vous ne comptiez guère, cette petite fille va faire des siennes. Prenez garde, c’est une héroïne très délurée sous ses airs craintifs il en faut tout attendre. Mlle Rosalie de Watteville n’a jamais échangé, il est vrai, le moindre mot avec M. Savaron ; cependant elle a entendu tant de fois, dans les salons de sa mère, l’éloge du brillant avocat, qu’une vive sympathie éclate en son cœur. Rosalie ne cherche pas à réprimer cette passion naissante ; elle se dit tout simplement qu’il serait assez agréable de pouvoir considérer de son jardin les fenêtres de celui qu’elle aime, et voila aussitôt notre belle enfant qui persuade à son père de faire bâtir un kiosque au milieu de ses parterres. Innocente ruse, recette excellente, n’est-ce pas, pour faire ses regards complices de ses affections ? Après tout, je ne vois pas grand mal à cela, et la supercherie n’a rien encore de bien criminel ; mais lorgner les jalousies lointaines d’un appartement, voir une ombre passer, puis la lampe s’éteindre après une longue veille, assurément c’est là un bonheur insuffisant pour une ame qui s’abandonne d’elle-même au délire d’une passion sans frein. Aussi Rosalie s’aperçoit-elle bientôt que le moyen est insuffisant. Que faire donc ? et quelle stratégique combinaison réussira à attirer un roturier comme M. Savaron dans les aristocratiques salons de Mme de Watteville ? Rien n’est plus simple vraiment. Il s’agit d’un avocat : ayons un procès. Rosalie, qui a l’oreille de son père, lui persuade de plaider ; naturellement M. de Watteville prendra le meilleur organe du barreau, et de la sorte M. Savaron aura ses entrées.

Une fois en si beau chemin, la jeune fille ne s’arrête pas. Il y a dans la vie de l’homme qu’elle poursuit à travers tous les obstacles, quelque chose de mystérieux qui l’inquiète, un secret qu’elle veut à tout prix pénétrer. Pour un pareil but, tous les moyens seront bons. Rosalie a précisément découvert qu’une intrigue galante existe depuis quelque temps entre Jérôme, le domestique de Savaron, et Manette, la femme de chambre de sa mère. Aussitôt viennent les menaces, les promesses, et l’innocente enfant corrompt, sans plus de façon, le valet de chambre de celui qu’elle continue d’aimer plus que jamais sans qu’il s’en doute. Dès-lors, les lettres que reçoit, les lettres qu’écrit Savaron, sont remises furtivement à Rosalie, qui les ouvre sans scrupule. La conduite inexplicable, l’étrange destinée de l’avocat, se révèlent alors à Mlle de Watteville avec leur vraie cause et dans leurs plus intimes détails. Le secret, c’est que Savaron aime, c’est qu’il est aimé. Durant un voyage fait autrefois en Italie, une femme belle, adorable, pleine de passion, s’est rencontrée devant lui, et, comme un poète, il lui a voué sa vie à jamais. Toutefois il reste un petit inconvénient : la duchesse d’Argaiolo n’est pas libre, et il faut attendre patiemment la mort d’un vieux mari podagre, avant que l’union projetée puisse s’accomplir. Depuis onze ans, Savaron a quitté la duchesse : depuis onze ans, leur correspondance d’amour n’a pas été interrompue un moment. L’épreuve n’a coûté ni à l’un ni à l’autre, et tous deux demeurent fidèles comme au premier jour. Après avoir échoué plusieurs fois dans ses projets d’ambition, l’infatigable avocat qui, le jour où elle sera libre, veut pouvoir offrir à sa maîtresse un nom, la fortune, une grande position, l’avocat Savaron est venu tenter encore une fois la lutte sur un autre terrain C’est en vue de la députation qu’il s’est établi en province, et il touche presque à l’accomplissement de ses désirs. La connaissance dérobée de ces secrets ne fait qu’enflammer la jalouse passion de Rosalie ; plus elle se réjouit des lettres brûlantes qu’on lui livre, plus son exaltation redouble. L’élection de Savaron comme député de Besançon était assurée, on était à la veille du vote, quand un billet d’Italie arriva, qui annonçait la mort subite du duc d’Argaiolo. Dans cette décisive conjoncture, Rosalie n’hésita point : elle supprima désormais les lettres des deux amans, et, simulant l’écriture de l’avocat, elle écrivit à la duchesse comme pour rompre, sous le prernier prétexte, une liaison qui avait résisté à tant d’épreuves. Quelques jours se passèrent de la sorte dans le silence ; Savaron était en proie à de mortelles inquiétudes. Enfin il apprit par le journal que la duchesse d’Argaiolo venait d’épouser en secondes noces le duc de Rhétoré. A ce coup inattendu, le député de demain quitta brusquement Besançon et n’y reparut jamais. Bientôt après, Mlle Rosalie de Watteville, apprit que M. Savaron avait fait ses vœux à la Grande-Chartreuse. L’impitoyable fille ne se crut pas encore assez vengée : sachant que la duchesse était alors à Paris, elle entreprit le voyage exprès pour remettre elle-même à sa victime les lettres suppprimée par elle, et qui établissaient que ce n’était point là une perfidie d’amant, mais une vengeance de rivale. A son retour, Mlle de Watteville fut mutilée par l’explosion d’un des bateaux à vapeur de la Loire. Aujourd’hui triste, défigurée, pleine de funèbres souvenirs, elle vit dans la solitude. Devenue veuve, la mère de Rosalie vient d’épouser M. de Soulas, dont sa fille naguère avait refusé la main.

J’ai voulu, par une première analyse, laisser au lecteur son libre jugement. Voilà où en est tombé M. de Balzac. Non-seulement ce ne sont plus des caractères, des sentimens, des mœurs véritables qu’il peint, mais son imagination est même à bout de ces vulgaires combinaisons du drame par lesquelles il est si facile à un écrivain exercé de renouveler l’intérêt qui faiblit. Une duchesse qui attend la mort de son mari pour épouser un inconnu qu’elle a rencontré en voyage ; un avocat de Paris qui va s’établir dans une ville de province qu’il n’a jamais vue, afin de s’y faire nommer député ; une jeune fille qui corrompt la fidélité d’un domestique, qui vole des lettres, qui fait un faux et qui enfin tue moralement deux personnes pour se venger d’un amour qu’elle ressent seule et que sa victime ignore : tels sont les étranges héros de Rosalie. Jamais l’auteur d’Eugénie Grandet n’était à beaucoup près descendu si bas, et il se trouve, par malheur, que la pauvreté de la mise en œuvre correspond trop bien à la bizarre insignifiance de la conception. Le style est lourd, épais ; il n’a plus rien de la fraîcheur des premières années il sent la fatigue, il trahit incessamment l’effort. C’est M. de Balzac lui-même qui, dans son langage choisi, compare certains talens éreintés à ces ténors qui ont baissé d’une note et que lésinent dès-lors les directeurs de théâtre L’allusion semble transparente : elle n’échappera certainement qu’à M. de Balzac. Quand on est un maréchal de France littéraire, c’est un fâcheux dénouement que de devenir l’obscur collaborateur des Mystères de la Province, et, dans cette concurrence collective faite à M. Sue, de n’avoir pas à détacher de la grande œuvre de la Comédie humaine une autre page que la laide histoire d’une petite fille qui est voleuse par dépit et faussaire par haine amoureuse. Décidément, je crois que le ténor a baissé d’une note.

L’ambition de peindre la société tout entière et de construire à lui seul une œuvre qui, dans son ensemble, corresponde à l’humanité même, telle est toujours l’idée fixe que poursuit M. de Balzac, telle est la chimère à laquelle il tient chaque jour davantage ; c’est sa recherche de l’absolu, et on serait très mal venu à ne pas la prendre au sérieux. Pour ma part, je serais seulement curieux de savoir à quel type, à quel caractère humain correspondra, dans cette classification générale, le personnage de Rosalie : le plus sage peut-être serait de la ranger au chapitre des rêves, entre les créations purement fantastiques. — Dans David Séchard, il n’y a plus de mythe, et le but auquel a visé M. de Balzac est infiniment plus clair : c’est tout bonnement l’histoire, la vieille histoire du génie incompris. Déjà M. de Vigny, dans son éloquent plaidoyer de Chatterton, avait voulu nous intéresser aux secrètes souffrances d’un poète, d’un homme qui, selon la foule, ne savait faire autre chose qu’aligner des lignes noires sur du papier blanc. M. de Balzac tente de raffiner là-dessus et nous montre les misères de l’inventeur dans une autre sphère, à un degré inférieur. L’inventeur, cette fois, n’écrit plus sur du papier, mais il fait du papier, et nous n’en sommes pas moins tenus d’admirer, sans mot dire, la hauteur de son génie. On fait, dit-on, là-dessus un vaudeville, une parodie qui pourra être spirituelle, et qui s’appellera : David Séchard ou les Souffrances du Papetier.

L’histoire de ce Séchard n’est pas longue à dire. C’est un imprimeur d’Angoulême, qui néglige son métier pour poursuivre la découverte commencée d’une papeterie économique, laquelle fera révolution dans l’industrie. La femme de Séchard, Ève, une créature dévouée, aimante, pleine de foi dans son mari, la seule qui croie à son génie, à sa prédestination, à l’avenir, Eve fait des efforts sublimes d’activité et de résignation. Tandis que Séchard cherche la pierre philosophale dans son mystérieux atelier, elle dirige l’imprimerie, elle invente mille expédiens pour prévenir la ruine de la maison. Mais les évènemens sont plus forts qu’elle ; une faillite est imminente. Les frères Cointet, imprimeurs d’Angoulême et rivaux cupides de Séchard, ont juré sa ruine et veulent à tout prix s’emparer du trésor qu’il est sur le point de trouver. Enveloppé par eux dans un réseau d’affaires, de procédures, de poursuites, d’arrestations, le malheureux inventeur finit par les associer à sa découverte, qu’ils exploitent à son détriment, et avec laquelle ils gagnent des millions. Séchard, à la fin, content d’une légère indemnité, se retire avec femme dans un petit domaine qu’il vient d’hériter, et se console de ses déconvenues passées en faisant des collections d’entomologie.

Il n’y aurait certainement pas là matière à deux volumes, si M. de Balzac n’avait trouvé moyen, comme lui-même le dit ailleurs, de « faire de la copie » sur autre chose. L’auteur de David Séchard disperse, à travers les chapitres de son roman, de longs fragmens qui seraient mieux à leur place dans la collection des manuels-Roret. Ainsi, il y a tour à tour une théorie complète de l’art du papetier, un exposé étendu des travaux de l’imprimeur, et enfin une histoire très détaillée et très érudite de la saisie et de la contrainte par corps, laquelle ferait honneur à l’huissier le plus expert. La mise en pages et le protêt, le collage en cuve et le compte de retour, les rapports de la coquille avec le grand-raisin et la différence du billet à ordre avec la lettre de change, sont expliqués, commentés, à l’aide des terminologies spéciales. M. de Balzac montre, en particulier, sur les commandemens, les significations, les constitutions d’avoués, les saisie-arrêts, une science étendue, et qui paraît avoir été puisée dans des documens authentiques. Il y a même des pièces probantes à l’appui, lesquelles sont insérées tout au long et semblent avoir été copiées sur des originaux. David Séchard figurerait utilement dans la bibliothèque de Clichy.

Éve est la seule figure intéressante du roman, parce qu’elle est la seule honnête. L’auteur, pour peindre ce touchant caractère, a retrouvé souvent son pinceau délié d’autrefois. Quant aux personnages secondaires, ils sont tellement faux, qu’on n’en saurait accepter aucun. L’impudente et sèche friponnerie de l’avoué Petit-Claud est par trop révoltante : l’ambition, dans son intérêt même, sait ne pas se rendre si odieuse. Séchard le père, ce vieux ladre intraitable, qui vole son fils et qui l’espionne pour, lui dérober sa découverte, choque aussi par l’extrême invraisemblance. Déjà, dans le Père Goriot, M. de Balzac avait montré à nu ce qui peut se glisser d’égoïsme dans l’amour paternel : la reproduction d’aujourd’hui n’est qu’une copie chargée, une caricature de ce premier type, lequel déjà était exagéré. M. de Balzac, au surplus, ne se met guère maintenant en frais d’invention. Il reprend, on le sait, ses vieux personnages et se contente de leur couper une basque d’habit et de leur mettre un peu de rouge. Ici encore, nous avons l’éternel Lousteau et l’éternel Lucien de Rubempré, le journaliste et le poète. Il paraît que c’est aujourd’hui le tour des poètes d’être exécutés par M. de Balzac. Dans le roman de David, Lucien, le frère d’Ève, devient la grande cause de ruine pour la maison Séchard : c’est que, dévalisé par une actrice, le grand poète avait fait de faux billets et tiré à vue sur son beau-frère. Séchard paya, pour ne pas déshonorer son nom. Venu à Angoulême, dans le dernier dénûemeut, au moment même de la déconfiture de sa famille, Lucien retrouve là son ancienne maîtresse, cette Louise de Nègrepelisse que nous avons déjà vue cinquante fois, qu’hier encore nous rencontrions sous le nom de Mme de Bargeton, et qui aujourd’hui trône dans les salons d’Angoulême comme légitime épouse de M. le comte Sixte du Châtelet, préfet du département. Lucien veut renouer avec Louise ; mais il faut des habits pour aller à la préfecture, et tout membre de l’Académie qu’il est, Lucien n’en a pas. Il écrit donc en toute hâte à ses amis de Paris, et aussitôt Nathan lui envoie une canne, Florine une chemise, Des Lupeaulx une montre d’or. Nous retrouvons là, par correspondance, tout ce monde ignoble de coulisses et de petits journaux, que M. de Balzac avait cru faire vivre dans son Grand Homme de province à Paris. Le paquet, par malheur, arrive trop tard. Séchard, que Lucien voulait sauver, se trouve arrêté, et Lucien alors, en son désespoir, quitte subitement Angoulême, décidé à se noyer dans le premier étang venu. Il allait le faire quand se rencontra là fort à propos un vieux diplomate espagnol, le jésuite Carlos Herrera, que Lucien n’avait jamais vu, mais à qui il se mit cependant à raconter sa triste biographie. Herrera, en trois mots, eut guéri notre homme du suicide, en lui exposant le système de Machiavel ; cette théorie de la politique et de la dissimulation une fois expliquée, le bon jésuite, sans doute comme exemple, comme application immédiate, ouvrit le fond de son cœur à Lucien, envoya quinze mille francs à Séchard, et emmena, on ne sait où, dans sa berline, le poète de Rubempré, à titre de secrétaire et de futur héritier.

Voilà comment se termine cette histoire parasite de Lucien, laquelle s’enchevêtre (on ignore comment et pourquoi) à travers des détails techniques qui s’enchevêtrent fort mal eux-mêmes dans une histoire décousue et sans intérêt. M. de Balzac croit avoir montré le Génie et le Dévouement, David et Eve, persécutés par la société ; en réalité, il n’a réussi qu’à mettre un niais honnête et une femme naïve au milieu d’une bande de fripons. Conçu sans proportions, composé sans méthode, écrit sans naturel, ce livre est le digne pendant de Rosalie. Pour exprimer cette idée que, dans un salon, une femme promène ses yeux sur ceux qui l’entourent, M. de Balzac dit « Elle jette un regard de circumnavigation. » C’est là le style habituel du livre : un Cyrano, doublé de Scudéry, n’eût pas parlé autrement.

L’auteur de David Séchard dit, à propos de son roman : « Celui-là est déjà le préféré. » Ce n’est là, il faut le croire, qu’un caprice de père pour son dernier né. Selon nous, M. de Balzac eût beaucoup mieux fait de reporter ses sympathies sur une œuvre un peu antérieure, je crois, et dans laquelle, à côté des plus grossiers défauts de sa manière, se retrouve çà et là le talent du maître, quelque chose de cet art exquis de l’observateur qui nous charmait autrefois. Les Deux Frères n’ont pas encore un an de date ; mais, dans ce genre de littérature, c’est là presque de l’histoire ancienne. Aussi n’en dirons- nous qu’un mot.

C’est le pervertissement des grands sentimens du cœur que M. de Balzac se plaît surtout à décrire. Quand dans l’art on se laisse aller aux extrêmes, les contrastes ne manquent pas de nous tenter. Dans le père Séchard, on nous avait montré tout à l’heure l’amour paternel complètement anéanti par l’égoïsme, l’avidité et l’avarice ; Agathe Bridau, dans les Deux Frères, représente au contraire l’amour maternel tendre, dévoué, sublime, mais en même temps odieux, parce qu’il a des préférences. Il y a un vers magnifique dans les Feuilles d’Autornne qui réfute tous ces sophismes raffinés sur l’amour maternel :

Chacun en a sa part, et tous l’ont tout entier.

Cela dit tout, et M. de Balzac ne nous intéressera jamais à une mère, si bonne qu’elle soit, qui choisit entre ses enfans. Et où croyez-vous qu’aillent les préférences d’Agathe ? Est-ce au meilleur, au plus vertueux, à celui qui ne la quitte point ? pas le moins du monde. Le penchant pourtant s’expliquerait mieux, s’il en était ainsi. C’est, au contraire, le fils qui la déshonore, et qui tare son nom, c’est celui-là auquel elle revient toujours avec prédilection. Joseph est un peintre, Philippe un militaire ; le peintre est l’idéal du dévouement, de la persévérance, de la résignation ; Philippe est l’idéal du vice, de l’ingratitude, des sentimens les plus bas. Le premier débute obscurément, comme un génie patient ; le second commence avec éclat, comme un esprit violent et décidé à tout. On est à la fin de l’empire, et Philippe, très jeune, encore, est déjà colonel. Mais la restauration arrive, qui lui rend les loisirs et avec les loisirs les mauvais penchans. Peu à peu Philippe Bridau devient un tapageur de café, un joueur éhonté, un escroc sans foi ni loi qui fait des trous à la lune. Se laisser nourrir par une danseuse, dérober l’argent de son frère et vendre les tableaux de prix qu’on lui a confiés pour les copier, réduire sa famille à la misère, faire mourir de douleur une vieille tante qu’il dépouille, voler la caisse du journal dont il est caissier, ce sont là des jeux pour Philippe. Cette vie de désordre et de honte se continuait depuis longtemps, quand le colonel, compromis dans une conspiration bonapartiste, fut envoyé à Issoudun, sous la surveillance de la police. Là commence une autre histoire. Philippe a précisément à Issoudun un vieil oncle nommé Rouget, le type du célibataire, tel que l’a chanté Béranger. Rouget est sous l’absolue domination de sa gouvernante Flore Brazier, laquelle a installé chez son maître, en qualité de majordome, un ancien sous-officier, ou, pour parler comme M. de Balzac, une sorte de chenapan ; nominé Max, dont elle a fait son amant. Flore et Max convoitent la riche succession du bonhomme, qu’ils accaparent, qu’ils isolent, pour s’en rendre plus complètement maîtres. Philippe pourtant entreprend de détrôner l’amant de Flore, et de gagner l’héritage. Après une longue lutte, après mille complications et mille incidens, il tue Max en duel et fait épouser Flore à son oncle. Bientôt l’oncle meurt, Flore est héritière, Philippe l’épouse à son tour, et le voilà millionnaire. Revenu à Paris, il abandonne sa femme et la laisse périr de faim : pour lui, il devient général et se lance résolument dans le plus haut monde. Son frère a besoin d’un léger secours, il le lui refuse ; sa mère mourante le demande, il ne daigne pas se rendre à l’invitation. La malheureuse Agathe n’est éclairée qu’à cette heure suprême, et la bénédiction maternelle qu’elle donne à Joseph est sa seule malédiction envers Philippe. Plus tard le général Bridau est tué en Afrique, et son frère, dont le nom est devenu célèbre dans la peinture, devient l’héritier de sa fortune.

Après ce qu’on vient de lire, il paraîtra peut-être difficile d’expliquer les éloges que je donnais tout à l’heure au livre de M. de Balzac. Où trouver, en effet, une fable dont les repoussans détails s’encadrent dans un ensemble plus faux et plus invraisemblable ? où rencontrer des tons plus crus, des couleurs plus tranchantes ? Et cependant, quelque contradictoire que cette opinion doive tout d’abord paraître, il faut dire que les Deux Frères rappellent quelquefois l’ancienne et bonne manière de M. de Balzac. Que l’ensemble répugne, que le plan soit inacceptable, que les caractères soient impossibles, je l’accorde ; on ne saurait pourtant disconvenir de la frappante vérité des détails. Je crois voir un tableau qui, considéré à distance et dans son unité, paraîtrait grossier, chargés plein de disparates. Mais approchez, prenez une loupe, il y a des coins achevés, des endroits parfaits, des nuances saisies avec art. Ce qui n’empêche pas l’œuvre assurément d’être, en définitive, une ébauche informe où beaucoup de talent s’est perdu.

On voit où en est arrivé M. de Balzac. Merveilleusement doué pour l’observation, il s’est jeté hors de sa voie ; toutes les gloires l’ont successivement tenté, et, dans cette aspiration universelle, son talent, sa délicatesse de touche, ont peu à peu disparu. Au lieu de se contenter de son rôle, au lieu d’être un peintre de la vie domestique et de la réalité bourgeoise, il a transporté dans le roman des ambitions d’encyclopédiste ; on l’a vu tour à tour reproduire le gravelures de Rabelais et le mysticisme de Swedenborg ; on l’a vu emprunter maladroitement à Voltaire sa défense des Calas, chercher à la scène le pendant de Figaro, et afficher enfin dans ses contes les prétentions les plus exorbitantes de législateur, de savant, de philosophe, de publiciste. Aussi le néologisme des écoles, le pédantisme des érudits, le patois des socialistes, ont tour à tour trouvé accueil dans ses livres. De là les résultats déplorables qui sont maintenant visibles aux yeux de tous. Le vertige industriel a fini ce que l’esprit de chimères avait commencé. L’auteur de Louis Lambert, d’Eugénie Grandet, de la Recherche de l’Absolu et de tant de compositions ingénieuses qui ont amusé notre temps, se survit maintenant à lui-même. Les avertissemens réitérés de la critique ont été impuissans, et nous commençons à désespérer d’une obstination que rien ne semble devoir ébranler désormais.

La destinée de M. Frédéric Soulié ressemble à s’y méprendre à celle de M. de Balzac ; j’avoue cependant quelle m’inspire beaucoup moins de regrets. M. de Balzac était né pour les lettres : il avait les instincts de l’écrivain, toutes les prédispositions du talent, d’un talent rare et vrai, auquel il n’a manqué que la sobriété, la règle, la discipline : cette vocation, cette aptitude directe, ne me paraissent pas aussi natives, aussi originelles chez M. Frédéric Soulié. Il y a infiniment de choses, j’en suis convaincu, que M. Soulié eût faites avec autant de goût, avec autant de prédilection qu’il fait de la littérature. Le talent, en effet, de l’auteur des Mémoires du Diable est surtout un talent extérieur : sa force bien souvent n’est que de la brutalité ; c’est par la terreur, par le mystère, par l’inconnu, qu’il cherche, qu’il réussit à éveiller la curiosité ! Quand je le lis en simple lecteur et que je m’abandonne à lui, c’est bien plutôt de mes sens, qu’il s’empare que de mon esprit. M. Soulié n’a jamais rien compris aux délicatesses littéraires ; le parfum léger de la Muse, l’agrément, ce je ne sais quoi d’acquis que je n’essaierai pas de définir, mais qui se rencontre chez les vrais écrivains et qui vous arrive au détour d’une période, comme une bouffée de senteur venue des buissons au tournant d’un bois, tout cela est absolument étranger à M. Frédéric Soulié. Naguère encore M. Soulié avait l’art incontestable de surexciter incessamment l’intérêt par l’inattendu des combinaisons, par l’émotion du drame, par un certain entraînement de conteur rapide et inépuisable. Aujourd’hui l’excès, le perpétuel contact avec le public, ont amené la lassitude ; et quelles forces, en effet, pourraient suffire à cet interminable voyage, à ce pèlerinage sans fin, auxquels les romanciers de nos jours se sont condamnés comme Ahasvérus ? Le talent de M. de Balzac s’est vicié et gâté par une complication de maladies longues et difficiles à décrire ; chez M. Soulié, ce n’est rien autre chose que l’épuisement produit par l’extrême fatigue.

On raconte que nos bons aïeux les Gaulois étaient si avides de récits, si curieux d’histoires, qu’ils arrêtaient les voyageurs et les forçaient à dire quelque conte. Le feuilleton, aujourd’hui, est à peu près comme nos pères, et M. Soulié me paraît être dans la position du pèlerin dont on s’emparait pour le contraindre à raconter sa fable ou sa légende ; évidemment le fécond auteur des Mémoires du Diable est aux abois : les sujets manquent à son improvisation, la terre se dérobe sous ses pieds. Les Mémoires du Diable ont été une espèce d’effort suprême, dans lequel M. Soulié a entassé l’action, les intrigues, les imbroglios, les combinaisons sans fin. Aujourd’hui, il est, comme le lendemain d’un grand excès, dégoûté, lassé, engourdi ; les grosses machines lui sont difficiles à remuer : ainsi on l’a vu, dans la Confession générale, vouloir recommencer les Mémoires du Diable, et la gageure lui a été impossible à tenir. Voici quatre ans bientôt qu’ici même nous parlions des premiers volumes de la Confession générale, et, à l’heure qu’il est, les derniers tomes de cette inextricable histoire n’ont pas encore paru. Maintenant, M. Soulié commence et n’achève plus : c’est ce qui arrive encore en ce moment pour un roman appelé : Huit jours au château, lequel figure dans la collection des Mystères de la Province, et jusqu’ici est resté incomplet.

Il semble assez difficile de lire et surtout de juger un livre qui n’est pas fini. Cela pourtant, avec la manière de M. Soulié, n’est pas sans quelque avantage. L’intérêt au moins est tenu en suspens, et on est quitte des dénouemens vulgaires, des communes péripéties. Le champ reste libre à l’imagination du lecteur, et chacun peut prévoir et arranger la fin comme il lui plait : Dans ses Huit jours au Château, M. Frédéric Soulié a été évidemment préoccupé de faire pièce à M. Sue, et d’opposer ses bohémiens des landes aux bohémiens des Mystères de Paris. Jusqu’à ce que la suite ait paru il est difficile de comprendre à quoi toutes ces histoires d’adultère, de meurtre et de vengeance aboutiront. Voici, en deux mots, où les deux volumes publiés conduisent le lecteur. — Mme Cros, la femme d’un banquier de Paris, part pour assister à l’ouverture du testament d’un oncle récemment mort, qu’elle avait dans le Maine. La famille une fois réunie au château, on va se promener à la lande, et là, Mme Cros fait la connaissance d’un bohémien nommé Maricou, personnage étrange, mystérieux, qui imagine de la prendre tout d’abord pour confidente et de lui demander à cet effet une entrevue nocturne. Cette incroyable entrevue a lieu, et là, Maricou raconte à la jeune femme une horrible histoire Cet oncle de Mme Cros, qui vient de mourir, est le père du bohémien ; cette horrible Marianne qu’on a rencontrée aux landes, c’est sa mère. Marianne était à la fois la servante et la maîtresse de M. de Chevalaines. Maricou fut le fruit de cet amour. Depuis, M. de Chevalaines prit femme, et Marianne alors tua, sans plus de façon, Mme de Chevalaines et le fils que cette malheureuse venait de mettre au monde. Dès-lors, Marianne se retira dans la lande, et Maricou vécut avec elle comme un sauvage, ce qui n’a pas empêché Maricou de connaître Marie, cette sœur qu’il aime et qui ne le connaît pas, ainsi que Lucie, cette noble cousine, à qui il a donné secrètement son amour ; mais Lucie est jalouse de Marie, que son amant, M. d’Astorc, veut épouser. Dans ces conjonctures, Lucie promet de se donner à Maricou s’il la venge de M. d’Astorc ; en attendant, elle se venge elle-même de Marie en la faisant tomber dans un piége tendu par Marianne.

Ainsi on en est au second meurtre quand le second volume finit, et c’est là, ou à peu près, qu’en est resté M. Soulié. Pour ma part, je doute fort qu’on désire avoir la suite d’une si ridicule et si odieuse histoire. La Gazette des Tribunaux vraiment est mille fois plus aimable et plus intéressante. Déjà, dans le Château des Pyrénées, M. Soulié s’était inspiré plus que de raison de ces lugubres scènes de cour d’assises. Un peu de variété semblerait de mise.

Je ne sais vraiment si je dois nommer un autre roman de M. Frédéric Soulié, qui s’appelle Maison de Campagne à vendre. C’est tout simplement un médiocre vaudeville, où les fautes de français et les calembours abondent, un vaudeville distendu en volume, et qui eût été bon tout au plus pour le théâtre de M. Ancelot, membre de l’Académie française.

Un ancien fabricant de lampes a une maison de campagne à Sceaux et une nièce à marier. Marier sa nièce est son idée fixe. Il fait donc mettre une affiche de vente à son castel, dans l’espérance que quelque acquéreur se transformera en mari. Or, un beau jour, il arrive deux visiteurs coup sur coup, l’oncle et le neveu, l’oncle qui cherche une petite maison pour une actrice à laquelle il s’intéresse, le neveu qui fuit les recors que l’oncle a mis à sa poursuite. Le neveu toutefois a l’avantage ; il est en pays de connaissances, il a aimé la jeune fille autrefois, il lui a été infidèle, mais il l’épouserait volontiers, même à la condition de ne plus faire la cour aux actrices que cultive son oncle. Là-dessus commence un quiproquo, un imbroglio, qui dure pendant deux cents pages. Le neveu a pris le nom de l’oncle, l’oncle a pris le nom du neveu. Aussi, quand les recors arrivent, c’est le créancier qu’ils arrêtent. À la fin pourtant tout s’explique. Le neveu a peur des huissiers, l’oncle a peur de sa femme, le fabricant de lampes veut se délivrer de sa nièce. On en est quitte pour deux dots, et le mariage des jeunes gens a lieu.

À la rigueur, tout cela eût pu faire un petit acte assez égrillard pour une scène secondaire : M. Soulié n’en a pu tirer un volume qu’à coups de dialogue et à grand renfort de descriptions. On aurait eu un vaudeville assez drôle, on n’a qu’un trivial et piteux roman.

Tel est le bilan littéraire de nos deux romanciers les plus actifs durant ces derniers mois. Devant de pareils résultats, les conclusions ressortent d’elles-mêmes ; nous les avions indiquées d’avance, et les faits n’ont que trop justifié nos assertions. Évidemment M. de Balzac et M. Frédéric Soulié, comme la génération tumultueuse dont ils sont les représentans, perdent tous les jours du terrain. Cette popularité qui arriva à son comble avec les Scènes de la Vie parisienne et avec les Mémoires du Diable, cette popularité aujourd’hui retire d’eux son flot passager et va battre avec fracas d’autres rivages, qui bientôt seront abandonnés à leur tour. Or, la mission de la critique est de suivre le succès et de le juger ; c’est donc devant lui qu’elle doit transporter sa tente : il est clair que le danger n’est plus où il était naguère, et que la vogue s’attache à d’autres noms. C’est l’engouement des lecteurs, ce sont leurs capricieuses faiblesses qu’il importe surtout de combattre ; mais quand le public en arrive à faire justice lui-même des fantaisies maladives qui l’ont un instant égaré, notre mission est finie : le devoir nous appelle ailleurs. On le sait, la nature des réactions est d’être impitoyables, et il n’y a pas de plus cruels ennemis que les anciens amis. Aussi il serait piquant qu’un jour ceux-là même qui ont attaqué le succès exagéré d’hier fussent amenés à protester contre l’indifférence absolue de demain. Nous n’en serions pas étonné, et, dans une certaine mesure, ce rôle nous trouverait fidèle, parce qu’il serait juste.


F. DE LAGENEVAIS.

  1. Si c’était une illusion française, de respecter les personnes en attaquant les choses, il faut reconnaître qu’elle s’est bien évanouie depuis peu.
  2. Voyez l’article de M. Henri Blaze, dans la Revue du 1er décembre 1842.
  3. Deux vol. in-8°, chez Comon, quai Malaquais.
  4. 2 vol. in-8°, chez Baudry, quai Malaquais, 3.
  5. Des Conspirations contre les peuples ; voyez l’édition de Beuchot, t. XLIII, pag. 500.
  6. 1 vol. in-8°, chez Debécourt, rue des Saints-Pères.