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Revue littéraire, 1847 - I

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Revue littéraire, 1847 - I
Revue des Deux Mondes, période initialetome 17 (p. 964-972).


REVUE LITTÉRAIRE.


Le spectacle que donne en ce moment la littérature simplifie singulièrement la tâche de la critique. Jamais le silence, à l’égard de certains romanciers, ne nous a été plus facile. Ceux mêmes dont nous avions si souvent condamné les écarts semblent se plaire à nous donner raison. Si sévère que pût être notre langage, il n’égalerait jamais en cruelle précision les aveux qui leur échappent, depuis qu’ils plaident au lieu d’écrire. C’est là pour nous un triste avantage, et dont nous ne voulons pas nous réjouir. Nous avons quelquefois suivi le roman quotidien dans l’arène bruyante du feuilleton, nous ne le suivrons pas dans cette autre arène où il défend aujourd’hui, on sait en quel style, des intérêts qui n’ont rien de commun avec la cause des lettres. Constatons seulement un point que ces étranges débats auront du moins mis en lumière : c’est que la lassitude n’est plus seulement dans le public, elle est chez les écrivains dont la plume affrontait le plus résolûment les hasards de l’improvisation, elle est aussi chez ceux dont le patronage intéressé n’a eu trop long-temps que complaisance pour leurs plus folles prétentions. Il n’y a rien là qui doive nous surprendre. L’alliance conclue entre les premiers et les seconds devait aboutir tôt ou tard à de pareils conflits Un succès constant, une fécondité intarissable, étaient les conditions de ce pacte que le premier échec, les premiers symptômes d’épuisement devaient rompre. Aujourd’hui l’impossibilité d’un accord durable entre des exigences incompatibles est trop clairement démontrée pour que nous insistions sur un fait désormais acquis. Nous aimons mieux profiter des loisirs que nous laisse le roman pour parler de quelques publications qui, en nous replaçant sur un terrain plus sérieux, nous ramènent à des questions plus dignes de la critique.


MAHOMET LÉGISLATEUR DES FEMMES, par M. de Sokolnicki[1]. — La période littéraire où nous vivons ressemble beaucoup à celle qui commença la seconde moitié du XVIIIe siècle. Alors comme aujourd’hui on se jetait dans la curiosité, dans les recherches excentriques, dans le paradoxe en un mot. Si le paradoxe a perdu le XVIIIe siècle, comme on l’a dit, que fera-t-il encore du nôtre ? N’y reconnaît-on pas le mélange le plus incohérent d’opinions politiques, sociales et religieuses, qui se soit vu depuis la décadence romaine ? Ce qui manque, c’est un génie multiple, capable de donner un centre à toutes ces fantaisies égarées. À défaut d’un Lucien ou d’un Voltaire, la masse du public ne prendra qu’un intérêt médiocre à cet immense travail de décomposition où s’évertuent tant d’écrivains ingénieux.

Le XVIIIe siècle a publié la Défense du mahométisme, comme il avait tenté de ressusciter l’épicuréisme et les théories des néo-platoniciens. Ne nous étonnons pas, après les travaux qui reparaissent dans ce dernier sens, de voir un écrivain lever parmi nous l’étendard du prophète. Cela n’est guère plus étrange que de voir se construire une mosquée à Paris, événement annoncé comme prochain. Après tout, cette fondation ne serait que juste, puisque les musulmans permettent chez eux nos églises, et que leurs princes nous visitent comme autrefois les rois de l’Orient visitaient Rome. Il peut résulter de grandes choses du frottement de ces deux civilisations long-temps ennemies, qui trouveront leurs points de contact en se débarrassant des préjugés qui les séparent encore. C’est à nous de faire les premiers pas et de rectifier beaucoup d’erreurs dans nos opinions sur les mœurs et les institutions sociales de l’Orient. Notre situation en Algérie nous en fait surtout un devoir. Il faut nous demander si nous avons quelque chose à gagner par la propagande religieuse, ou s’il convient de nous borner à influer sur l’Orient par les lumières de la civilisation et de la philosophie. Les deux moyens sont également dans nos mains ; il serait bon de savoir encore si nous n’aurions pas à puiser dans cette étude quelques enseignemens pour nous-mêmes.

Lorsque l’armée française s’empara de l’Égypte, il ne manquait pas dans ses rangs de moralistes et de réformateurs décidés à faire briller le flambeau de la raison, comme on disait alors, sur ces sociétés barbares ; quelques mois plus tard, Napoléon lui-même invoquait dans ses proclamations le nom de Mahomet, et le successeur de Kléber embrassait la religion des vaincus ; beaucoup d’autres Français ont alors et depuis suivi cet exemple, et, en regard de quelques illustres personnages qui se sont faits musulmans, on aurait peine à citer beaucoup de musulmans qui se soient faits chrétiens. Ceci peut-être prouverait seulement que l’islamisme offre à l’homme certains avantages qui n’existent pas pour la femme. La polygamie a pu, en effet, tenter de loin quelques esprits superficiels ; mais, certes, ce motif n’a dû avoir aucune influence sur quiconque pouvait étudier de près les mœurs réelles de l’Orient. M. de Sokolnicki a réuni, dans un ouvrage un peu paradoxal peut-être, mais où l’on rencontre beaucoup d’observation et de science, tous les passages du Coran et de quelques autres livres orientaux qui ont rapport à la situation des femmes. Il n’a pas eu de peine à prouver que Mahomet n’avait établi en Orient ni la polygamie, ni la réclusion, ni l’esclavage ; cela ne peut plus même être un sujet de discussion : il s’est attaché seulement à faire valoir tous les efforts du législateur pour modérer et réduire le plus possible ces antiques institutions de la vie patriarcale, qui furent toujours en partie une question de race et de climat.

L’idée de la déchéance de la femme et la tradition qui la présente comme cause première des péchés et des malheurs de la race humaine remontent spécialement à la Bible, et ont dû par conséquent influer sur toutes les religions qui en dérivent. Cette idée n’est pas plus marquée dans le dogme mahométan que dans le dogme chrétien. Il y a bien une vieille légende arabe qui enchérit encore sur la tradition mosaïque ; toutefois nous hésitons beaucoup à croire qu’elle ait jamais été prise entièrement au sérieux.

On sait que les Orientaux admettent Adam comme le premier homme dans l’acception matérielle du mot, mais que, selon eux, la terre avait été peuplée d’abord par les dives ou esprits élémentaires, créés précédemment par Dieu d’une matière élevée, subtile et lumineuse. Après avoir laissé ces populations préadamites occuper le globe pendant soixante-douze mille ans et s’être fatigué du spectacle de leurs guerres, de leurs amours et des productions fragiles de leur génie, Dieu voulut créer une race nouvelle plus intimement unie à la terre et réalisant mieux l’hymen difficile de la matière et de l’esprit. C’est pourquoi il est dit dans le Coran : « Nous avons créé Adam en partie de terre sablonneuse et en partie de limon ; mais, pour les génies, nous les avions créés et formés d’un feu très ardent. » Dieu forma donc un moule composé principalement de ce sable fin dont la couleur devint le nom d’Adam (rouge), et, quand la figure fut séchée, il l’exposa à la vue des anges et des dives, afin que chacun pût en dire son avis. Éblis, autrement nommé Azazel, qui est le même que notre Satan, vint toucher le modèle, lui frappa sur le ventre et sur la poitrine, et s’aperçut qu’il était creux : « Cette créature vide, dit-il, sera exposée à se remplir ; la tentation a bien des voies pour pénétrer en elle. » Cependant Dieu souffla la vie dans les narines de l’homme et lui donna pour compagne la fameuse Lilith, appartenant à la race des dives, qui, d’après les conseils d’Éblis, devint plus tard infidèle, et eut la tête coupée. Ève ou Hava ne devait donc être que la seconde femme d’Adam. Le Seigneur, ayant compris qu’il avait eu tort d’associer deux natures différentes, résolut de tirer cette fois la femme de la substance même de l’homme. Il plongea celui-ci dans le sommeil, et se mit à extraire l’une de ses côtes, comme dans notre légende. Voici maintenant la nuance différente de la tradition arabe : pendant que Dieu, s’occupant à refermer la plaie, avait quitté des yeux la précieuse côte, déposée à terre près de lui, un singe (kerd), envoyé par Éblis, la ramassa bien vite et disparut dans l’épaisseur d’un bois voisin. Le Créateur, assez contrarié de ce tour, ordonna à un de ses anges de poursuivre l’animal. Ce dernier s’enfonçait parmi des branchages de plus en plus touffus. L’ange parvint enfin à le saisir par la queue ; mais cette queue lui resta dans la main, et ce fut tout ce qu’il put rapporter à son maître, aux grands éclats de rire de l’assemblée. Le Créateur regarda l’objet avec quelque désappointement : « Enfin, dit-il, puisque nous n’avons pas autre chose, nous allons tâcher d’opérer également ; » et, cédant peut-être légèrement à un amour-propre d’artiste, il transforma la queue du singe en une créature belle au dehors, mais au dedans pleine de malice et de perversité.

Faut-il voir ici seulement la naïveté d’une légende primitive ou la trace d’une sorte d’ironie voltairienne qui n’est pas étrangère à l’Orient ? Peut-être serait-il bon, pour la comprendre, de se reporter aux premières luttes des religions monothéistes, qui proclamaient la déchéance de la femme, en haine du polythéisme syrien, où le principe féminin dominait sous les noms d’Astarté, de Derceto ou de Mylitta. On faisait remonter plus haut qu’Ève elle-même la première source du mal et du péché ; à ceux qui refusaient de concevoir un dieu créateur éternellement solitaire, on parlait d’un crime si grand commis par l’antique épouse divine, qu’après une punition dont l’univers avait tremblé, il avait été défendu à tout ange ou créature terrestre de jamais prononcer son nom. Les solennelles obscurités des cosmogonies primitives ne contiennent rien d’aussi terrible que ce courroux de l’Éternel, anéantissant jusqu’au souvenir de la mère du monde. Hésiode, qui peint si longuement les enfantemens monstrueux et les luttes des divinités-mères du cycle d’Uranus, n’a pas présenté de mythe plus sombre. Revenons aux conceptions plus claires de la Bible, qui s’adoucissent encore et s’humanisent dans le Coran.

Moïse établissait que l’impureté de la femme qui met au jour une fille et apporte au monde une nouvelle cause de péché doit être plus longue que celle de la mère d’un enfant mâle. Le Talmud excluait les femmes des cérémonies religieuses et leur défendait l’entrée du temple. Mahomet, au contraire, déclare que la femme est la gloire de l’homme ; il lui permet l’entrée des mosquées et lui donne pour modèles Asia, femme de Pharaon, Marie, mère de Jésus, et sa fille Fatime. Que croire maintenant du préjugé européen qui présente les musulmans comme ne croyant pas à l’ame des femmes ? Il est un autre préjugé, plus répandu encore, qui consiste à croire que les Turcs rêvent un ciel peuplé de houris, toujours jeunes et toujours nouvelles : c’est une erreur ; les houris seront simplement leurs épouses rajeunies et transfigurées, car Mahomet prie le Seigneur d’ouvrir l’Éden aux vrais croyans, ainsi qu’à leurs parens, à leurs épouses et à leurs enfans, qui auront pratiqué la vertu : « Entrez dans le paradis, s’écrie-t-il ; vous et vos compagnes, réjouissez-vous ! » Après de telles citations et bien d’autres, on se demande d’où est né le préjugé si commun encore parmi nous, Il faut peut-être n’en pas chercher d’autre motif que celui qu’indique un de nos vieux auteurs. « Cette tradition fut fondée sur une plaisanterie de Mahomet à une vieille femme qui se plaignait à lui de son sort sur le sujet du paradis ; car il lui dit que les vieilles femmes n’y entreraient pas, et, sur ce qu’il la voyait inconsolable, il ajouta que toutes les vieilles seraient rajeunies avant d’y entrer. »

Du reste, si Mahomet, comme saint Paul, accorde à l’homme une autorité sur la femme, il a soin de faire remarquer que c’est en ce sens qu’il est forcé de la nourrir et de lui constituer un douaire. Au contraire, l’Européen exige une dot de la femme qu’il épouse. Quant aux femmes veuves ou libres à un titre quelconque, elles ont les mômes droits que les hommes ; elles peuvent acquérir, vendre, hériter ; il est vrai que l’héritage d’une fille n’est que le tiers de celui du fils„ mais, avant Mahomet, les biens du père étaient partagés entre les seuls enfans capables de porter les armes. Les principes de l’islamisme s’opposent si peu même à la domination de la femme, que l’on peut citer dans l’histoire des Sarrasins un grand nombre de sultanes souveraines absolues, sans parler de la domination réelle qu’exercent du fond du sérail les sultanes mères et les favorites. De notre temps encore, les Arabes du Liban avaient conféré une sorte de souveraineté honorifique à la célèbre lady Stanhope.

Toutes les femmes européennes qui ont pénétré dans les harems s’accordent à vanter le bonheur des femmes musulmanes : « Je suis persuadée, dit lady Montague, que les femmes seules sont libres en Turquie. » Elle plaint même un peu le sort des maris, forcés, en général, pour cacher une infidélité, de prendre plus de précautions encore que chez nous. Ce dernier point n’est exact peut-être qu’à l’égard des Turcs qui ont épousé une femme de grande famille. Lady Montagne remarque très justement que la polygamie, tolérée seulement par Mahomet, est beaucoup plus rare qu’en Europe, où elle existe sous d’autres noms. Il faut donc renoncer tout-à-fait à l’idée de ces harems dépeints par l’auteur des Lettres persanes, où les femmes, n’ayant jamais vu d’hommes, étaient bien forcées de trouver aimable le terrible et galant Usbek. Tous les voyageurs ont rencontré bien des fois, dans les rues de Constantinople, les femmes du sérail, non pas, il est vrai, circulant à pied comme la plupart des autres femmes, mais en voiture ou à cheval, comme il convient à des dames de qualité, et parfaitement libres de tout voir et de causer avec les marchands. La liberté était plus grande encore dans le siècle dernier, où les sultanes pouvaient entrer dans les boutiques des Grecs et des Francs (les boutiques des Turcs ne sont que des étalages). Il y eut une sœur du sultan qui renouvela, dit-on, les mystères de la Tour de Nesle. Elle ordonnait qu’on lui portât des marchandises après les avoir choisies, et les malheureux jeunes gens qu’on chargeait de ces commissions disparaissaient généralement sans que personne osât parler d’eux. Tous les palais bâtis sur le Bosphore ont des salles basses sous lesquelles la mer pénètre. Des trappes recouvrent les espaces destinés aux bains de mer des femmes. On suppose que les favoris passagers de la dame prenaient ce chemin. La sultane fut simplement punie d’une réclusion perpétuelle. Les jeunes gens de Péra parlent encore avec terreur de ces mystérieuses disparitions.

Ceci nous amène à parler de la punition des femmes adultères. On croit généralement que tout mari a le droit de se faire justice et de jeter sa femme à la mer dans un sac de cuir avec un chat. Et d’abord, si ce supplice a eu lieu quelquefois, il n’a pu être ordonné que par des sultans ou des pachas assez puissans pour en prendre la responsabilité. Nous avons vu de pareilles vengeances pendant le moyen-âge chrétien. Reconnaissons que, si un homme tue sa femme surprise en flagrant délit, il est rarement puni, à moins qu’elle ne soit de grande famille ; mais c’est à peu près comme chez nous, où les juges acquittent généralement le meurtrier en pareil cas. Autrement il faut pouvoir produire quatre témoins, qui, s’ils se trompent ou accusent à faux, risquent chacun de recevoir quatre-vingts coups de fouet. Quant à la femme et à son complice, dûment convaincus du crime, ils reçoivent cent coups de fouet chacun en présence d’un certain nombre de croyans. Il faut remarquer que les esclaves mariées ne sont passibles que de cinquante coups, en vertu de cette belle pensée du législateur que les esclaves doivent être punis moitié moins que les personnes libres, l’esclavage ne leur laissant que la moitié des biens de la vie.

Tout ceci est dans le Coran ; il est vrai qu’il y a bien des choses, dans le Coran comme dans l’Évangile, que les puissans expliquent et modifient selon leur volonté. L’Évangile ne s’est pas prononcé sur l’esclavage, et, sans parler des colonies européennes, les peuples chrétiens ont des esclaves en Orient, comme les Turcs. Le bey de Tunis vient, du reste, de supprimer l’esclavage dans ses états, sans contrevenir à la loi mahométane. Cela n’est donc qu’une question de temps. Mais quel est le voyageur qui ne s’est étonné de la douceur de l’esclavage oriental ? L’esclave est presque un enfant adoptif et fait partie de la famille. Il devient souvent l’héritier du maître ; on l’affranchit presque toujours à sa mort en lui assurant des moyens de subsistance. On ne doit voir dans l’esclavage des pays musulmans qu’un moyen d’assimilation qu’une société qui a foi dans sa force tente sur les peuples barbares.

Il est impossible de méconnaître le caractère féodal et militaire du Coran. Le vrai croyant est l’homme pur et fort qui doit dominer par le courage ainsi que par la vertu ; plus libéral que le noble du moyen-âge, il fait part de ses privilèges à quiconque embrasse sa foi ; plus tolérant que l’Hébreu de la Bible, qui, nonseulement n’admettait pas les conversions, mais exterminait les nations vaincues, le musulman laisse à chacun sa religion et ses mœurs, et ne réclame qu’une suprématie politique. La polygamie et l’esclavage sont pour lui seulement des moyens d’éviter de plus grands maux, tandis que la prostitution, cette autre forme de l’esclavage, dévore comme une lèpre la société européenne, en attaquant la dignité humaine et en repoussant du sein de la religion, ainsi que des catégories établies par la morale, de pauvres créatures, victimes souvent de l’avidité des parens ou de la misère. Veut-on se demander en outre quelle position notre société fait aux bâtards, qui constituent environ le dixième de la population ? La loi civile les punit des fautes de leurs pères en les repoussant de la famille et de l’héritage. Tous les enfans d’un musulman, au contraire, naissent légitimes ; la succession se partage également entre eux.

Quant au voile que les femmes gardent, on sait que c’est une coutume de l’antiquité, que suivent également, en Orient, les femmes chrétiennes, juives et autres, et qui n’est obligatoire que dans les grandes villes. Les femmes de la campagne et des tribus n’y sont point soumises ; aussi les poèmes qui célèbrent les amours de Keïs et Leila, de Khosrou et Schirai, de Gemil et Schanba et autres ne font-ils aucune mention des voiles ni de la réclusion des femmes arabes. Ces fidèles amours ressemblent, dans la plupart des détails de la vie, à toutes ces belles analyses de sentiment qui ont fait battre les cœurs jeunes, depuis Daphnis et Chloé jusqu’à Paul et Virginie.

Il faut conclure de tout cela que l’islamisme ne repousse aucun des sentimens élevés attribués généralement à la société chrétienne. Les différences ont existé jusqu’ici beaucoup plus dans le costume et dans certains détails de mœurs que dans le fond des idées. M. de Sockolnicki observe très justement que les musulmans ne forment en réalité qu’une sorte de secte chrétienne ; beaucoup d’hérésies protestantes se sont plus éloignées qu’eux des principes de l’Évangile. Cela est si vrai, que rien n’oblige une chrétienne qui épouse un Turc à changer de religion. Le Coran ne défend aux fidèles que de s’unir à des femmes idolâtres, et convient que, dans toutes les religions fondées sur l’unité de Dieu, il est possible de faire son salut. C’est en nous pénétrant de ces justes observations et en nous dépouillant des préjugés qui nous restent encore, que nous ferons tomber peu à peu ceux qui ont rendu jusqu’ici douteuses pour nous l’alliance ou la soumission des populations musulmanes.


G. DE N.


LE PALAIS MAZARIN, par M. le comte de Laborde[2]. — La monographie du palais Mazarin, par M. le comte de Laborde, est un travail patient et consciencieux, tel qu’il ne s’en fait plus guère aujourd’hui. Commencée comme un pamphlet il y a quelques mois, elle s’achève maintenant comme un ouvrage de bénédictin. On se rappelle que, l’année dernière, il fut question de transférer la Bibliothèque royale au quai d’Orsay et de vendre à des spéculateurs l’emplacement qu’elle occupe aujourd’hui. Aussitôt tous les bibliophiles, tous les érudits s’alarmèrent. M. de Laborde fut le premier à dénoncer un projet qui se sentait trop des préoccupations financières et industrielles de notre temps. Dans une brochure fort spirituelle, il démontra tous les inconvéniens, tous les malheurs, résultats inévitables de cette translation, et ses argumens ont eu, je pense, assez de retentissement pour obliger l’administration d’abandonner ce malencontreux projet. M. de Laborde insistait non-seulement sur les dangers d’un déménagement pour tous les trésors que renferme la Bibliothèque royale, mais il s’élevait encore avec force contre cette funeste manie de détruire, particulière à notre époque, et qui a déjà privé la capitale de tant de beaux édifices. N’était-ce pas un scandale, en effet, d’abattre ces salles magnifiquement décorées par Romanelli, qui seules en France nous donnent une idée de l’architecture et de l’ornementation italiennes, pour élever à leur place des boutiques et bâtir des magasins de nouveautés ? Après avoir victorieusement défendu le bâtiment qui contient la Bibliothèque royale, M. de Laborde nous devait son histoire ; il nous la donne aujourd’hui complète et intéressante, racontant non point seulement sur quel plan l’édifice fut construit, quels agrandissemens il a reçus, mais encore quels hommes l’ont habité, quels événemens se sont passés à ses portes.

Voici en quelques mots l’histoire de la Bibliothèque royale. En 1643, le cardinal Mazarin acheta pour s’y loger l’hôtel du président Tubeuf, situé au coin de la rue Neuve-des-Petits-Champs et de la rue Richelieu. Alors ce quartier était à peine habité, mais Mazarin en avait compris l’avenir. Bientôt Mansart agrandit la demeure assez médiocre du président Tubeuf. Le cardinal, qui conservait le souvenir des grandes peintures murales de son pays, manda les deux plus célèbres peintres italiens de son époque et les chargea de décorer son palais de compositions à fresque. Grimaldi et Romanelli n’étaient point des Raphaël, mais ils avaient conservé quelques-unes des traditions des maîtres, et les salles qu’ils ont peintes présentent un système, un ensemble de décoration qu’on chercherait vainement aujourd’hui dans nos monumens modernes. Les fresques de Romanelli offrent encore un intérêt particulier. On sait que ces déesses mythologiques plus ou moins décolletées, peintes sur les voûtes de la salle des manuscrits, sont les belles dames de la cour, qui ne firent point de difficulté à donner leurs portraits pour orner la demeure d’un prince de l’église. — Dans ce palais tout resplendissant de dorures et de peintures, le cardinal entassa une foule d’objets d’art, statues, tableaux, tapisseries, meubles précieux, enfin une bibliothèque de quarante mille volumes, magnificence inouie alors, et que peu de parvenus ont cherché depuis à imiter. À la mort du cardinal, son palais et ses immenses collections passèrent entre les mains de sa nièce Hortense de Mancini et du duc de La Meilleraye, qui, pour me servir d’une expression de Saint-Simon, avait l’honneur d’être le plus grand fou du royaume. Cet animal, qui avait à se plaindre des femmes et de la sienne en particulier, s’armant d’un marteau, tombe un jour sur ces belles statues et les mutile. « Il choisit pour partage ce sexe qu’il fuit et qu’il désire, dit Brienne, se jette sur leurs parties les plus éminentes et avec tant d’emportement, que l’on voyait bien à la fureur de ses coups que ces marbres froids l’avaient quelquefois échauffé. » Cela se passait en 1668. Qui croirait qu’en 1846 il a été question d’achever l’œuvre de destruction de M. le duc de La Meilleraye ?

Ce furieux mort, le palais Mazarin devint l’hôtel du fameux financier Law, et c’est une question de savoir si le cortége des parasites et des solliciteurs y fut plus ou moins grand qu’au temps du cardinal. Après la déconfiture de l’Écossais, l’abbé Bignon eut l’heureuse idée, en 1724, de demander ce bâtiment vide pour y placer la Bibliothèque royale, alors fort à l’étroit dans le Louvre. Espérons que cette magnifique collection est fixée désormais.

Pour écrire cette histoire que j’abrège en quelques lignes, M. de Laborde avait à lire un nombre prodigieux de livres et de manuscrits de toute espèce. Il les a lus en homme d’esprit, et, tout en cherchant des dates et des faits archéologiques, il ne néglige pas les traits de mœurs et de caractère qu’il rencontre à chaque instant. De toutes les époques de notre histoire, le grand siècle est toujours celle qui est en possession d’exciter le plus notre intérêt. Il n’y a pas de mémoires, pas de pamphlets de ce temps, qui ne renferment des pages curieuses, des anecdotes charmantes. Malheureusement un grand nombre de ces ouvrages sont devenus d’une rareté extraordinaire ; d’autres repoussent le lecteur par leurs colossales dimensions. Étudier l’histoire dans les auteurs contemporains, c’est un travail d’Hercule depuis l’invention de l’imprimerie. Aussi faut-il savoir gré aux érudits qui veulent bien mettre en lumière les perles qu’ils rencontrent éparses çà et là dans un immense fumier. Remercions surtout ceux qui, comme M. de Laborde, joignent, dans un semblable travail, à la patience et à la sagacité de l’antiquaire le discernement de l’homme de goût, qui savent choisir, qui discutent les faits avec une sage critique, et font tourner au profit de l’histoire des recherches où trop de gens ne trouvent qu’une stérile satisfaction de curiosité. L’ouvrage de M. de Laborde est indispensable à toute personne qui veut connaître le XVIIe siècle, et particulièrement le fameux ministre dont le caractère et la politique ont été si diversement jugés. Un grand nombre de faits peu connus ont été réunis par M. de Laborde sur le cardinal Mazarin, et, il faut le dire, il le justifie, pièces en mains, d’une grande partie des accusations accumulées contre lui. C’est surtout dans les notes très volumineuses qui accompagnent le Palais Mazarin que le lecteur trouvera une foule d’anecdotes intéressantes et de réflexions judicieuses sur les hommes et les choses de ce temps. Un scrupule a obligé M. de Laborde à ne faire tirer ces notes qu’à un très petit nombre d’exemplaires. Au XVIIe siècle, on disait parfois de gros mots tout à trac, comme au temps de Brantôme, et M. de Laborde a craint, je pense, que quelques-unes de ses citations n’effrayassent les lecteurs timorés d’aujourd’hui. Je crois qu’il ne connaît pas assez l’hypocrisie moderne. Bien des gens damneront l’auteur du Palais Mazarin, qui n’en auront pas lu les notes et qui voudraient les lire.


P. M.


ÉTUDES SUR L’HISTOIRE UNIVERSELLE, par M. Arbanère[3]. — M. Arbanère, membre correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques, a déjà publié six volumes in-octavo sur l’histoire de l’Asie, de la Grèce et de Rome. La troisième partie, celle qui embrasse le moyen-âge et les temps modernes, voit aujourd’hui le jour : c’est le complément de Pieuvre. L’auteur a élevé son monument. Huit volumes compactes de considérations, de méditations et d’apophthegmes, sur l’enchaînement des révolutions qui ont agité le monde et les destinées providentielles de l’humanité, sont un bagage un peu lourd, et pourtant nous devons nous applaudir de voir M. Arbanère borner ici sa carrière et s’enfermer dans des limites aussi raisonnables. Le cadre qu’il a choisi lui permettait de s’abandonner indéfiniment à la pente de ses rêveries, et de gratifier, sa vie durant, le public de plus d’un volume chaque année. En effet, non content de méditer sur le passé, de discuter longuement sur le présent, M. Arbanère se mêle aussi de prédire l’avenir. Où s’arrêter dans une telle voie ? La meilleure partie de son dernier ouvrage est consacrée à nous indiquer les grandes améliorations qui doivent naître de la commotion européenne des esprits ; un des premiers résultats sera la réforme de la constitution physique de la race blanche. Si l’imprévoyance et l’impéritie des législateurs modernes ont laissé subsister jusqu’à ce jour des vices nombreux dans l’incubation de l’espèce humaine, au moins, dit M. Arbanère, doit-on signaler dans cette partie trop négligée quelques heureuses tentatives, telles que l’ouverture du gymnase Amoros, etc., mais de nouveaux efforts doivent être tentés ; l’élection réciproque, fondée sur la suppression de la dot pour la fille et garantie du bonheur dans l’hymen, rendra, suivant lui, les unions plus fécondes et les produits plus remarquables ; argument en faveur du sans dot dont Harpagon ne s’est pas avisé. De plus, il est avéré que le luxe engendre l’immoralité et énerve les populations, d’où l’auteur conclut à l’établissement de lois somptuaires, à la nécessité de remettre les gens de finance à leur place. Le sacerdoce veut ramener les peuples au moyen-âge ; l’ultramontanisme, l’intolérance et le fanatisme menacent de nous envahir. Ce grave danger, que M. Arbanère révèle, ne peut être combattu que par l’organisation consistoriale du clergé, à l’instar des sectes protestantes avec lesquelles le catholicisme devra finir par s’entendre, s’il veut revenir aux vrais principes de l’Évangile.

Nous aurions fort à faire si nous voulions passer en revue toutes les réformes que M. Arbanère propose pour rétablir l’harmonie profondément altérée des élémens sociaux et les moyens faciles qu’il trouve dans la nature du gouvernement représentatif pour en régulariser la marche : indemnité aux députés, adoption des incompatibilités, vote public à haute voix, élection à plusieurs degrés, hérédité de la pairie, etc. Bref, il finit par tracer une esquisse de la géographie future du globe, découpant au gré de sa fantaisie la mappemonde, refaisant la carte d’Europe et remaniant du fond de son cabinet les traités de 1815. À défaut d’autre mérite, ce dernier point a au moins celui de l’à-propos. Si l’étude du passé n’a guère fourni à M. Arbanère qu’une série de banalités, au moins se sauve-t-il ici du lieu-commun. Nous n’en donnerons pour preuve que les idées assez originales qu’il émet à l’endroit de l’architecture grecque. Selon lui, les Grecs n’adoptèrent pas l’architecture gigantesque des Orientaux, « parce que les monumens de l’Égypte auraient fait effondrer par le poids de leur masse montagneuse les parties légères et gracieuses du sol ; mais nos régions sont plus larges, plus compactes, et offrent dans leur construction géologique une voûte plus robuste pour supporter de vastes monumens. » D’où il suit que l’architecture égyptienne ne peut manquer d’y prendre racine et le style babylonien de se propager dans nos académies. En tout genre de style, M. Arbanère voudrait-il nous ramener aux temps primitifs ? À quelle époque appartient celui dans lequel sont formulées toutes ces belles conceptions, c’est ce qu’il serait difficile de préciser. Nous eussions seulement souhaité que sa rage de réformation se fût arrêtée à la grammaire et au dictionnaire. Tout en rêvant l’harmonie universelle, il ne s’est pas aperçu qu’il troublait considérablement celle de la langue.


  1. 1 vol. in-8°, au Comptoir des imprimeurs-unis.
  2. Un volume in-8, chez Franck, rue de Richelieu.
  3. Deux volumes in-8, chez Firmin Didot.