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Revue littéraire, 1849/02

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REVUE LITTERAIRE.




L'ACADEMIE. - LES LIVRES. - LES THEÂTRES.




Il y a un mot dont on abuse, et qui, sous certaines plumes, équivaut à la plus violente des injures : c’est le mot de réaction. Sans nous occuper de la réaction politique, où nous n’avons rien à voir, et que justifient trop souvent ceux même qui l’incriminent, ne pouvons-nous pas dire que tout homme d’esprit porte en soi un germe, un sentiment de réaction intellectuelle, de résistance aux idées dominantes, à celles surtout qui voudraient profiter de leur triomphe pour devenir oppressives ? Celle-là, Dieu merci ! est très innocente, et si, dans les circonstances actuelles, elle ressemble à une malice, la faute en est à ceux qui ont si bien arrangé les choses, que le parti du plus spirituel n’est pas aujourd’hui le parti du plus fort.

On a voulu voir une réaction de ce genre dans les derniers choix de l’Académie française. A huit jours de distance, l’Académie a élu M. le duc de Noailles et M. le comte de Saint-Priest Que ces deux nominations successives, onze mois après février ressemblent quelque peu à un anachronisme volontaire, à ce qu’aurait été, par exemple, l’élection de Benjamin Constant sous M. de Villèle ou d’Armand Carrel sous Casimir Périer, c’est que nous sommes fort disposé à avouer. Pourtant de pareils suffrages, dans un pareil moment, ont une signification qui se concilie mieux avec les titres des nouveaux élus comme avec la dignité de l’Académie. Prouver que la littérature ne reconnaît d’autres distinctions que les siennes, qu’en dehors des hiérarchies ordinaires, plus ou moins endommagées par les révolutions elle sait créer une noblesse idéale que l’autre noblesse ne confère pas, mais qu’il ne lui est point interdit d’atteindre, c’est évidemment ce qu’a voulu l’Académie française. Permis ensuite à nos beaux-esprits démocratiques de crier au scandale, de soutenir que cette adoption de la noblesse par la littérature, cette réhabilitation du parchemin par le livre, est un crime de lèse-majesté littéraire, un acte de courtisanerie rétrospective, et nous ramène droit à l’ancien régime, au temps où on naissait académicien, comme on naissait homme d’état le 24 février, sans parfaitement savoir l’orthographe. Nous comprenons cette grande colère, ce vif intérêt pour les lettres, de la part de gens qui les ont protégées avec une tendresse si éclairée, si active ! Toutefois l’Académie n’a-t-elle pas le droit de se souvenir de ses attributions réelles ? Cesse-t-elle d’être le plus illustre des corps littéraires, parce qu’il lui arrive de compter et d’admettre ces supériorités, moins faciles à définir qu’à apprécier, qui côtoient la littérature sans lui appartenir, qui s’y rattachent sans s’y confondre, et qui ajoutent à son autorité plus encore qu’à son éclat ? Jamais peut-être il ne fut moins inopportun de faire valoir le privilège que l’on conteste aujourd’hui. Oui, l’Académie doit surtout songer, et dans les temps difficiles plus que dans les autres, à se préserver de l’isolement littéraire, à ne pas laisser prescrire ces traditions d’alliance entre l’art et la société polie dont elle est le plus brillant symbole. Remontez à son origine même, et, tout en écartant ce que ne tolérerait plus notre siècle, en la dégageant de ce caractère de soumission obséquieuse aux envahissemens officiels des grands seigneurs et du clergé, vous reconnaîtrez qu’elle est avant tout une intermédiaire, une initiatrice, mondaine pour les lettrés, lettrée pour les mondains. Ceux qui, au milieu du désarroi de notre société moderne, gardent encore le goût des délicatesses de l’intelligence, comme on conserve, dans une coupe de cristal, une fleur dont l’orage ou l’hiver ont brisé la tige, ceux-là seront toujours désignés d’avance aux prédilections de la docte assemblée. Nous serions toujours désignés d’avance aux prédilections de la docte assemblée. Nous serions assurément fort ridicule, si nous donnions à entendre que de belles manières ou une causerie spirituelle peuvent jamais l’emporter, dans les élections académiques, sur de beaux vers ou une belle prose. Ce qu’il importe seulement de constater dans un siècle où l’on a trop aisément séparé le talent de la dignité morale et le savoir-écrire du savoir-vivre, c’est que les dépositaires et les gardiens de la littérature sérieuse ne sauraient souscrire à cette séparation funeste ; c’est que la Bohème a de vertes collines et de pittoresques paysages, qu’on peut y admirer ces châteaux fantastiques dont parlent les poètes et les ballades, mais que, sur ses pentes verdoyantes, au bout de ses sentiers perdus en mille capricieux méandres, on ne trouvera jamais rien qui ressemble au palais de l’institut.

N’insistons pas trop, d’ailleurs, sur toutes ces nuances : les titres académiques des nouveaux élus ne sont pas de ceux qu’on doive circonscrire ou restreindre. Nous n’avons plus à discuter ici la véritable valeur littéraire de l’historien de Charles d’Anjou et de l’historien de Mme de Maintenon. Il nous suffira de dire que ceux qui voient dans ces élections un symptôme de retour à l’ancien régime ne tiennent pas compte d’une légère différence qui méritait pourtant de ne pas être omise. Les grands seigneurs qui aspiraient autrefois à figurer parmi les quarante croyaient honorer l’Académie en se faisant élire par elle. Des princes et des ducs, aujourd’hui parfaitement inconnus, s’imaginaient faire acte de condescendance et de bonhomie en venant s’asseoir à côté de Corneille, de Racine et de Voltaire, si bien qu’on eût pu dire alors ce que Walter Scott dit de Shakspeare à la cour d’Elisabeth, que l’immortel s’inclinait devant les mortels. Maintenant le point de vue n’est plus tout-à-fait le même. Ce qui n’était qu’une complaisance est devenu une ambition ; ce n’est plus l’art qui se fait courtisan de la noblesse ou de ce qu’on appelait ainsi jadis, c’est la noblesse qui se fait solliciteuse auprès de l’art. C’est pourquoi, au lieu de prétendre que la dignité des lettres a quelque chose à souffrir de ces suffrages, il vaudrait mieux reconnaître combien elle y a gagné, et quel progrès réel renferme ce prétendu pas en arrière. Si aujourd’hui les distinctions littéraires survivent assez complètement aux distinctions sociales pour qu’on se console de la perte des unes en s’élevant jusqu’aux autres, il faut bien en conclure qu’il y a quelque habileté à constater cette suprématie de l’intelligence, et que faire des académiciens de gens à qui la république ne permet pas de rester gentilshommes, ce peut être une épigramme contre la noblesse, mais ce n’en est pas une, à coup sûr, contre la littérature.

N’est-ce pas encore un honneur pour les 1etres que l’hommage tardif rendu par un illustre écrivain à leur action bienfaisante et consolatrice ? M. de Lamartine s’est ressouvenu qu’il était poète : hélas ! il eût dû profiter de l’occasion pour s’avouer à lui-même qu’il l’avait toujours été. Il a eu l’idée de revenir aux sources primitives de sa popularité ternie, à peu près comme le voyageur, se détournant d’une onde troublée, prend le parti d’en remonter le cours jusqu’à ce qu’il ait trouvé la source vive et limpide où il se souvient d’avoir bu avec délices. Loin de nous l’idée de médire de cette bonne pensée ! nous nous réjouissons sincèrement de voir M. de Lamartine redemander à l’art ces victoires qu’il ne rencontre plus sur une autre arène, et remplir, par des productions nouvelles, les intermittences de sa vie publique ; mais, en applaudissant à l’intention, pouvons-nous approuver aussi absolument les préoccupations qui se trahissent dans les derniers ouvrages de M. de Lamartine ? Sans contester le charme de ces réminiscences, la fraîcheur de ces tableaux, n’est-il pas permis de dire que ces monographies complaisantes, cette importance extrême attachée aux menus détails d’une adolescence promise à la gloire, d’une enfance prédestinée à la poésie, ont un côté puéril, un peu choquant chez des hommes que l’âge et le contact des affaires auraient dû tourner vers des sujets plu graves et des idées plus élevées ? L’antiquité avait fait de la connaissance de soi-même un des principaux élémens de la sagesse ; mais l’excès est fâcheux en toutes choses. Aujourd’hui on est tenté de trouver que nos illustres se connaissent trop bien, qu’ils se savent par cœur, et qu’ils se racontent trop volontiers. Encore s’ils profitaient de ce travail interne, de cette étude autobiographique, pour nous ouvrir des perspectives exactes et vraies, pour résumer en eux, comme dans une personnification éclatante, des études originales, délicates, consciencieuses, propres à compléter l’histoire du cœur et de l’esprit humain ! Goethe a donné l’exemple de ces contemplations du moi, comme disent les Allemands. Seulement, dans cette ame sereine, dans cette magnifique intelligence, cet effort permanent pour assister au développement de la sensation, à l’éclosion de la pensée, n’est qu’une arme de plus fournie à l’analyse, un moyen d’agrandir, d’illuminer le domaine de la critique, de faire d’un des plus vastes esprits qui aient étonné le monde une lampe vigilante, éclairant à la fois l’albâtre qui la contient et les objets sur lesquels s’épanche sa lueur. Qu’importe alors que l’orgueil du grand homme ait sa part ? Il suffit que l’art ait la sienne, et que cet orgueil ne soit ni enfantin ni stérile.

Est-ce d’après cette donnée large et féconde que sont conçues des œuvres telles que les Confidences ? Là, la préoccupation personnelle nous apparaît, sinon sans déguisement et sans voile, au moins sans utilité et sans correctif. Là, cette lumière intérieure, au lieu de se concentrer et de se réfléchir sur l’ame se répand au dehors, semblable à ces feux follets qu’on voit courir, la nuit, dans la plaine, et qui dessinent çà et là des formes décevantes, de fantastiques aspects. Les souvenirs d’enfance, les émotions juvéniles, les premiers gazouillemens de la Muse dans une ame prompte à s’ouvrir, les études de paysage conservées dans la mémoire, ainsi que ces esquisses d’après nature qu’on voit accrochées dans l’atelier des peintres, tout cela nous est présenté comme intéressant par soi-même, comme suffisamment accrédité par le nom de celui qui raconte, par l’empreinte qu’il y a laissée, par les teintes brillantes qu’il y ajoute. Certes, personne ne contestera la splendeur de ces teintes, ni ce jet d’expressions heureuses, cette omnipotence de langage qui dompte d’un mot l’idée la plus rebelle. Ce style a parfois le regard d’aigle ; il voit, à des distances infinies le sentiment ou la pensée que nous démêlons à peine. Loin de nier ce don merveilleux, nous y trouvons l’explication permanente de ce qui nous a souvent attristé chez M. de Lamartine. Dans l’art comme dans la politique, dans la conception de ses ouvrages comme dans l’ordonnance de sa vie, le vrai et le faux, le mal et le bien, le sérieux et le futile, ne lui apparaissent qu’à travers un prisme qui ne l’abandonne jamais. On comprend sans peine ce que peut avoir de dangereux cette faculté de tout s’assimiler, de teindre tout de ses couleurs et de ses rayons, jusqu’au grain de poussière et à l’atome. Qu’importe à ce privilégié de l’image le sujet qu’il traite, la question qu’il agite ; l’homme qu’il emploie, l’œuvre à laquelle il s’allie, le parti dont il se fait l’auxiliaire ? Semblable à ces fées dont la baguette transformait les fruits les plus grossiers en diamans et en émeraudes, à ces rois de France à qui il suffisait de toucher les malades pour les guérir, il se croira toujours sûr de changer le mensonge en vérité par cela seul qu’il l’exprime, l’homme malfaisant en homme de bien par cela seul qu’il l’explique, l’incident frivole en histoire sérieuse par cela seul qu’il le recueille. Même il ne s’arrêtera pas sur cette pente. Plus l’ennoblissement de l’idée par le mot, du sujet par l’accessoire, du fond par la forme, de l’homme par le portrait, lui paraîtra difficile, plus il s’y livrera avec complaisance, plus il se croira de mérite à réussir, plus il se persuadera aisément qu’il a réussi : triste et éphémère succès qui n’en laisse pas moins subsister les grandes lignes, les délimitations immortelles, tracées par la morale et par l’art, par le bon sens et le bon goût !

S’il nous fallait une nouvelle preuve de la réalité de ces tristes tendances, nous la rencontrerions dans Raphaël. Voici, j’imagine, comment M. de Lamartine a été amené à écrire ce livre. En recueillant ses souvenirs pour en faire des confidences, il en aura trouvé un, occupant dans sa mémoire et dans son passé un point culminant, éclairé au feu lointain de ces rêves de jeunesse dont rien ne remplace la douceur. Ce souvenir se sera confondu pour lui avec l’image de cette Elvire, de cette femme idéale, chantée, nous allions dire aimée, en strophes si mélodieuses, de cette Elvire secrètement enviée par tant de filles d’Eve, et dont les cœurs secs ont pu seuls contester l’existence. Ce point d’érudition sentimentale et poétique une fois fixé, M. de Lamartine a pensé que cet épisode, cette vision, ce rêve, exhalé des flots bleus du lac du Bourget comme les vapeurs matinales, comme le chœur des sylphes d’Oberon, pouvait former un ouvrage à part, défrayer une confidence tout entière, et que, soumis aux modifications usitées, à cette refonte puissante dont plusieurs des grands écrivains de ce siècle nous ont laissé d’admirables modèles, Raphaël prendrait place auprès de ses douloureux et poétiques aînés.

Qu’on y prenne garde pourtant ! Ces beaux poèmes où de mélancoliques génies ont consigné le secret de leurs émotions, de leurs amours, de leurs tristesses, ont été écrits sous le feu même des passions qui les leur dictaient, et qui sont transportées toutes vivantes dans ces pages immortelles. Pour que le cri soit vrai, pour que l’humanité s’y reconnaisse, pour qu’un siècle en tressaille comme ces forêts de pins où un seul souffle suffit à faire courir mille murmures, il faut que l’ame d’où ce cri s’exhale soit prise sur le fait, au moment même où elle souffre, au moment où, par un mystérieux travail, le mal qui la tourmente gagne, de proche en proche, la génération qui l’écoute. Qu’après cette première explosion, ce premier jet d’une douleur éloquente, l’art arrive avec ses exigences ; qu’il soumette à une élaboration patiente et féconde ce qui ne fut d’abord que le bulletin d’une maladie morale, le procès-verbal d’une blessure, rien de plus légitime, de plus propice à la beauté décisive de l’œuvre ; mais ce que j’ai peine à comprendre, c’est le récit archéologique d’une histoire d’amour, c’est le travail rétrospectif d’une ame long-temps distraite de ses émotions de jeunesse, et qui essaie, après trente ans, de ranimer des cendres refroidies, de ressaisir des traces effacées, de relire, à travers d’innombrables surcharges, le texte primitif de ses juvéniles tendresses. L’écrivain a beau avoir à ses ordres toutes les richesses d’une langue harmonieuse et opulente, il a beau entourer de voiles de pourpre et de bandelettes d’or le romanesque fantôme de ses vingt ans, ce ne sera jamais qu’un fantôme ; il lui donnera l’éclat et la couleur, il ne lui donnera pas la vie. Voilà ce qui me frappe tout d’abord dans Raphaël. Malgré des efforts inouis pour entraîner le lecteur dans les ardentes extases des deux héros, malgré les variations infinies de ce thème inépuisable qu’on appelle l’amour, malgré les prodigieuses spirales par lesquelles le poète fait monter sans cesse de la terre au ciel l’idéale passion de Raphaël et de Julie, pas un cœur ne battra en lisant ces pages, pas une larme ne viendra de l’ame aux paupières, pas un amant ne voudra s’y reconnaître et s’y retrouver. Essayez, après avoir fermé le livre, de vous recueillir en vous-même et de vous retracer les figures qui viennent de passer devant vos regards, vous ne le pourrez pas : le livre ne vous aura laissé que cette espèce d’éblouissement vague et pénible qu’on éprouve après un feu d’artifice. René existe pourtant, et quoiqu’il s’isole, par son génie, de ses frères déshérités, chacun de nous peut se rattacher à lui par quelque secrète et douloureuse affinité. Adolphe aussi a vécu ; il semble que nous le connaissions tous, et qu’il nous ait fait partager avec lui l’incurable ennui de ces passions orageuses qui s’éteignent dans les déchiremens et dans les larmes. Et Roméo ? et Juliette ? et Francesca ? et Paolo ? Qu’a-t-il fallu à Shakspeare et à Dante pour donner un relief impérissable à ces figures adorées, à ces idéales patrones des jeunes et poétiques tendresses ? Quelques vers, quelques mots, quelques silences, les frémissemens de deux cœurs mêlés au souffle du vent, aux pâles clartés du matin. Non, pour être vraie, pour être vivante, pour se communiquer à nous par une sorte de contact magnétique où l’illusion et la réalité se confondent, où il nous semble que nous avons aimé, senti, souffert avec le héros et l’écrivain, la passion n’a pas besoin de cet entassement de phrases, de ce cliquetis d’images. Accumulez Pélion sur Ossa, faites vibrer sous vos doigts infatigables ces cordes qui ne vous désobéissent jamais, ou plutôt devenez vous-même une lyre, un luth éolien, prêt à rendre des sons mélodieux à toutes les brises qui passent : rien de tout cela ne sera la note véritable, la mélodie attendue par les ames tendres pour tressaillir avec vous.

Ce caractère de vie factice, d’extase rétrospective, est, selon nous, le principal défaut de Raphaël ; nous pourrions encore en signaler d’autres : y a-t-il, par exemple, une convenance bien incontestable dans le personnage de cette femme qui nous est donnée comme une créature angélique, éthérée, céleste, et qui, pour mieux prouver sans doute qu’il n’y arien de plus divin qu’elle, a pris le parti de ne pas croire en Dieu ? Et ce vieillard, illustre dans les sciences, qui encourage paternellement sa femme à se créer une occupation de cœur, c’est-à-dire, en langue vulgaire, à prendre un amant ! Et cet essai de suicide, pratiqué par Raphaël en enlaçant huit fois autour du corps de Julie et du sien les cordes d’un filet de pêcheur ! Ne pouvait-on pas mieux inventer, si ce sont là des fictions, ou, si ce sont des réalités, les assouplir avec plus d’art ? A combien de remarques plus sévères encore ne donnerait pas lieu le style de cet ouvrage ? Les livres tels que Raphaël devraient être aux sentimens et aux passions qu’ils décrivent ce que sont les flacons d’essences aux liqueurs dont ils concentrent la saveur et le parfum. Tout élément grossier, tout accessoire où se révèle la précipitation ou la négligence doit disparaître pour faire place à cette perfection sobre et contenue où ne se conserve que l’arome le plus exquis de chaque émotion, de chaque pensée. Je m’arrête ; il y aurait de la malice à trop énumérer de tels mérites ; ce serait presque constater les défauts de Raphaël. Jamais langage ne fut plus loin de cette sobriété dont je parle ; le mot y enivre l’idée ; la richesse même y devient un embarras, et le sentiment ne peut plus circuler au milieu de toutes ces magnifIcences.

Et cependant, ne nous lassons pas de le redire, ce n’est pas là ce qui doit attirer le blâme le plus rigoureux. Ce qu’il faut signaler comme un des plus tristes symptômes de notre temps, comme une des plus désastreuses faiblesses des imaginations contemporaines, c’est cet amour du moi qui se retrouve à chaque ligne de ces ouvrages, cette manie d’individualisme qui va croissant, à mesure que l’importance réelle de l’individu est amoindrie ou annulée par l’orageuse grandeur des événemens. Quels progrès a faits cette maladie funeste depuis les belles époques littéraires, celles où les écrivains éminens ne se considéraient pour ainsi dire, que dans leurs rapports avec les hommes qu’ils essayaient de charmer ou de convaincre, avec les vérités qu’ils s’efforçaient de défendre ou de propager ! Temps heureux, où le génie avait sa pudeur comme la beauté, où Corneille, dans ses préfaces, s’excusait humblement d’avoir manqué aux trois unités, ou un auteur tel que Labruyère écrivait un chef-d’œuvre, sans presque laisser de lui d’autre trace que ce chef-d’œuvre même ! Le XVIIIe siècle commença à altérer cette simplicité si belle. « Jusqu’alors, disait, il y a quarante ans, un critique spirituel, ceux-là seuls s’étaient cru le droit de parler d’eux-mêmes, de publier leurs mémoires, qui avaient pris une part active aux grands événemens de leur époque, et qui faisaient de leurs souvenirs un chapitre d’histoire. Les écrivains du XVIIIe siècle ont bien changé tout cela ; ils ont pensé qu’il n’y avait rien en ce monde de plus intéressant qu’un philosophe, et que, par conséquent, leur histoire était aussi digne de nous occuper que celle d’un siècle ou d’un pays. » Nous ne prétendons pas nier les vanités littéraires de ce temps-là. Cependant, en laissant accroître le sentiment de leur importance, des écrivains du dernier siècle avaient une idée de propagande, répréhensible assurément et funeste, mais qui associait leur préoccupation personnelle à une pensée générale. Rousseau fut le premier des écrivains modernes qui donna à l’individualisme un caractère d’isolement, de contemplation intérieure ; pourtant, chez Rousseau, cette contemplation est ombrageuse, pessimiste : l’auteur des Confessions se montre aussi souvent mécontent de lui-même que des autres. A défaut d’une franchise bien authentique, on trouve dans ses révélations tantôt une spontanéité pleine de charme, tantôt une timidité inquiète, indice d’une vanité qui n’est pas encore endurcie. On sent que cette vanité bégaie, qu’il lui faudra des années pour se dépouiller de ses langes. C’est à la suite et sous l’inspiration lointaine de Rousseau que se sont produites ces monographies qui ont illustré le commencement de ce siècle, et qui, corrigées chez quelques-uns par l’élévation du génie, chez d’autres par l’exquise pénétration d’un esprit supérieur, sont devenues les poèmes de l’esprit moderne. Là encore, si l’on est parfois tenté de blâmer, le blâme est atténué par le soin extrême qu’ont pris les auteurs pour élargir leur cadre, idéaliser leurs figures, frapper leur médaille poétique à l’effigie d’une génération tout entière, se perdre à demi et s’effacer dans le côté humain et général du tableau. Une moralité sévère vient d’ailleurs amoindrir les langueurs de ces enivrantes lectures. La voix grave du père Souël, le châtiment d’Adolphe et d’Ellénore, maintiennent intacts ou du moins rappellent les droits de la morale et de la raison. Il était réservé à ce temps-ci de créer des aveux plus superbes, de donner à l’individualisme des satisfactions plus absolues. Des géans au front perdu dans l’azur, un Olympio contemplant, du haut de sa grandeur sereine, ses chétifs admirateurs ou ses détracteurs impies, un Raphaël né pour tout ce qui est grand et pur, le plus beau des enfans des hommes, l’être le plus noble qui ait foulé les prairies et les collines, également propre à peindre comme son homonyme, à sculpter comme Phidias,, chanter comme Mozart, à écrire comme le Tasse ou Shakspeare, à régenter les nations comme un membre du gouvernement provisoire, voilà les types où se complaisent nos écrivains célèbres, voilà le nuage diaphane à travers lequel ils se montrent, voilà le miroir où ils nous invitent à les regarder. Plus de leçons morales, plus d’enseignemens généraux, plus de notions du cœur humain à puiser dans ces personnifications solitaires : comment le pourrait-on ? Ce n’est pas en étudiant les demi-dieux qu’on apprend à connaître les hommes. Des demi-dieux en effet ! sous le Bas-Empire, lorsque les soldats voulaient se débarrasser d’un de leurs maîtres éphémères, ils en faisaient un demi-dieu, divus, et la divinité commençait en même temps que la déchéance. Cet antécédent devrait donner à penser à nos illustres. A quoi bon multiplier les ressemblances entre notre époque et le Bas-Empire, entre les caprices de la popularité de nos jours et les caprices des prétoriens ?

Il est donc impossible quel que soit le point de vue sous lequel on envisage de se montrer indulgent pour ce livre. Si l’on veut s’élever au-dessus des considérations purement littéraires, et rattacher à des tendances générales celles qui se trahissent dans ce récit, on reconnaît que la maladie de notre époque s’y révèle à chaque page, et que de semblables ouvrages pourront un jour servir de pièces justificatives à l’histoire de nos faiblesses et de nos misères. Si l’on se renferme dans le rôle de critique, si l’on se borne à fixer la place que ce livre doit occuper dans notre littérature, on est forcé de chercher dans un autre art ses points de comparaison, et de s’avouer que Raphaël est aux immortels poèmes auxquels il prétend donner un frère ce qu’une improvisation de Liszt est à une sonate de Weber, à une symphonie de Beethoven.

Il n’est pas rare d’entendre dire que la comédie moderne manque de types ; ceux qui proclament cette disette flattent un peu notre siècle. Il nous semble, par exemple, que cette manie de tout rattacher à soi, de se faire le centre autour duquel gravite la société contemporaine, abonde en aspects comiques, et que cette nouvelle face de la vanité humaine pourrait offrir au théâtre des combinaisons piquantes. Nous n’en sommes pas là pour aujourd’hui, et ceux qui iraient chercher à la Comédie-Française le reflet de nos mœurs politiques, où l’esquisse plus ou moins fidèle d’une de nos maladies morales, risqueraient de revenir fort désappointés. La petite pièce qu’on nous a jouée l’autre semaine mérite à peine une mention ; c’est toujours l’imitation appauvrie des proverbes d’un charmant poète, versifiée cette fois par une muse un peu surannée qui ne réussit point à se refaire jeune. Des œuvres aussi chétives n’ont rien à démêler avec la critique, et le public s’en détourne pour chercher ailleurs des distractions aimables, l’oubli des alarmes sans cesse renaissantes. L’Opéra nous a donné, sous le titre du Violon du Diable, un ballet nouveau qui réunissait plusieurs élémens de curiosité. Il ne faudrait pas s’imaginer, d’après ce titre fantastique, que l’auteur ait fait revivre sur notre théâtre quelqu’une de ces belles histoires d’Hoffmann où la réalité et la fantaisie se mêlent, où les puissances infernales, évoquées par l’archet du musicien comme par une baguette magique, nous promènent avec lui dans le monde bizarre des apparitions et des fantômes. Nous avouons ne pas avoir été fort ému par le côté fantastique du nouveau ballet de l’Opéra ; le côté raisonnable en est moins saisissable encore. Boileau a dit qu’il faut, même en chansons, du bon sens et de l’art. Heureusement pour le succès du Violon du Diable, un ballet n’est pas même une chanson, et l’on pourrait ajouter, en renchérissant sur le mot de Beaumarchais, que ce qu’on n’ose pas chanter, on le danse. Convenons du moins qu’on ne saurait le danser avec plus de grace, de talent et de bonheur que Mme Fanny Cerrito. Elle n’a perdu aucune des qualités attrayantes et sympathiques qu’elle avait déployées déjà dans la Fille de Marbre et dans la Vivandière. Moins correcte peut-être et moins poétique que Carlotta Grisi, Mme Cerrito rachète cette imperfection relative par un entraînement, une verve pleine de séduction et de jeunesse. M. Saint Léon la seconde à merveille, et fait applaudir, dans ce ballet dont il est l’auteur, son triple talent de chorégraphe, de violoniste et de danseur ; aussi, le succès est-il très grand, et cette nouvelle ère de prospérité, inaugurée par le Violon du Diable, ne pourra que se continuer d’une façon plus décisive encore lors de la prochaine apparition du Prophète.

La réouverture du Théâtre-Italien a été un nouveau triomphe pour Mlle Alboni. Les révolutions n’ont eu, Dieu merci ! aucune prise sur cette voix dont rien n’égale l’étendue, la souplesse, le velouté, le timbre frais et charmant. Mlle Alboni n’est point actrice elle prête peu à l’illusion dramatique il ne faut point attendre d’elle cette interprétation complète d’un rôle qui confond dans un merveilleux ensemble l’esprit du rôle même avec les mélodies écrites par le musicien ; mais, si l’on ne demande à l’expression musicale que ce plaisir un peu sensuel qui nous vient, comme Agnès croit que viennent les enfans, par l’oreille, nous ne croyons pas que ce plaisir puisse être ressenti avec plus de charme et de sécurité qu’en écoutant Mlle Alboni. Elle nous a rendu, dans la Cenerentola, quelques-unes de nos belles soirées de l’an passé. A ses côtés, nous avons retrouvé Lablache, dont la colossale gaieté brave les intempéries, et dont la voix de titan, loin de faiblir sous le poids des années, sort toujours aussi foudroyante de sa poitrine d’airain. Ronconi est toujours l’artiste spirituel et passionné qui fait oublier, par la finesse de son jeu, l’élégance de sa manière et son intelligence exquise des demi-teintes, ce qu’on peut signaler, de temps à autre, de douteux dans ses intonations et d’insuffisant dans sa voix.

L’Italiana in Algeri n’a pas eu moins de succès. Il y a dix ans qu’on ne nous avait plus chanté cette musique si gaie, si folle, si étincelante, qui suffirait à la gloire d’un autre maître, et qui disparaît à demi dans le riche écrin de Rossini. Quelle mélodie charmante que l’air du ténor : Languir per una bella ! Quelle bouffonnerie excellente que le trio : Papataci ! Le rôle entier d’Isabella est rempli de traits ravissans, de modulations exquises, que Mlle Alboni dessine et brode avec un art inoui. Dans son dernier air, elle s’est élevée à la même perfection que dans le rondo final de la Cenerentola. Lorsqu’au sortir des tristes agitations de la rue, on écoute Mlle Alboni, il semble qu’on secoue un mauvais rêve, qu’on rentre dans l’harmonieux Eden de la civilisation et de l’art. Hélas ! l’illusion n’est pas longue, et dès qu’on remet le pied hors du mélodieux asile où retentit cette voix délicieuse, on reconnaît vite qu’aujourd’hui le rêve, c’est ce qui charme, la réalité, c’est ce qui attriste, inquiète ou humilie. Soyons du moins reconnaissans envers les généreux efforts de ces artistes d’élite qui savent jeter quelques aimables heures à travers nos inquiètes journées. S’il est vrai que, dans ces temps de révolution signalés comme des temps de progrès par d’aventureux esprits, tous ceux pour qui l’art est le plus doux des refuges aient trop souvent le sort des proscrits, il leur est permis de ressentir un fugitif mouvement de joie, chaque fois qu’une lointaine image vient leur rappeler la patrie absente :

… Parvam Trojam, simulataque magnis
Pergama, et arentem Xanthi cognomine rivum.


ARMAND DE PONTMARTIN.