Revue littéraire : Encore Victor Hugo

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Revue littéraire : Encore Victor Hugo
Revue des Deux Mondes3e période, tome 119 (pp. 693-704).


Bibliographie : Victor Hugo, le poète, par M. Ch. Renouvier, 1 vol. in-18. Paris, 1893 ; Armand Collin - Victor Hugo, par M. Léopold Mabilleau, dans la collection des Grands Ecrivains français, 1 vol in-18. Paris, 1893 ; Hachette.

Faut-il nous excuser d’en reparler encore[1] ? Non, sans doute, — s’il vit toujours ; s’il y en a donc toujours des choses nouvelles à dire ; et puis, et surtout si la vérité littéraire ne s’atteint pas du premier coup, mais par une série d’approximations successives, et de variations au besoin. C’est ce qu’on ne saurait trop répéter. On s’est beaucoup moqué de l’ancienne critique, avec ses « modèles » et ses « règles » ; et on a eu raison de s’en moquer. Mais ce qu’il y avait de plus ridicule ou de plus amusant dans ses prétentions, si c’était celle d’immobiliser l’opinion, sommes-nous moins amusans, et prêtons-nous beaucoup moins à rire quand nous nous immobilisons nous-mêmes dans nos opinions personnelles, devenues pour nous des espèces d’idoles, ou des temples, plutôt, dont nous sommes le Bouddha ? Nos anciens étaient plus pédans, mais nous sommes plus impertinens ; et l’éternelle paresse est la même des deux parts.

L’œuvre de la critique demande plus d’ouverture et de largeur d’esprit, plus de souplesse ; elle demande aussi plus de désintéressement. Puisque tout change autour de nous et en nous, il nous faut savoir profiter de notre propre expérience et de celle des autres. N’est-ce pas un bien sot orgueil que celui de n’avoir pas varié, s’il consiste à se faire gloire de n’avoir, après tout, ni vécu, ni réfléchi, ni lu ! d’être encore à cinquante ans ce que l’on était à vingt cinq ! et de mourir captif des préjugés qu’on avait emportés du collège, ou trouvés dans son berceau ! Je laisse aujourd’hui de côté les questions de morale. Mais dans les questions de littérature et d’art, l’idéal du critique serait de démêler, pour se l’approprier, le vrai même de tous les paradoxes. Curieux de tout ce qui s’imprime et de tout ce qui se dit, on voudrait qu’il discernât dans les opinions les plus opposées aux siennes ce que les unes et les autres ont souvent au fond de commun. Fussent-elles contradictoires, il ne jetterait pas pour cela le livre ou le journal ! Car, pourquoi n’admettrait-il pas que, les sujets qu’il croit le mieux connaître, un autre, qui les connaît moins, ne laisse pas de pouvoir lui en apprendre quelque chose encore ? Refusera-t-il d’en faire son profit ? C’est malheureusement ce que nous voyons trop souvent. On ne veut pas se déjuger. On se rend le prisonnier de soi-même. On se préfère à la vérité qu’on n’a pas découverte. Mais combien serait-il plus intelligent, — et, qui sait ? plus habile aussi, — de s’en emparer pour y mettre sa marque ! Les questions avanceraient e la sorte ; la critique ne tournerait pas toujours dans le même cercle ; l’histoire alors aurait vraiment quelque chose de vivant et vraiment d’organique.

Je faisais ces réflexions en lisant récemment, deux Victor Hugo, — qui viennent de paraître, - l’un de M. Renouvier, et l’autre de M. Mabilleau, dans la collection des Grands écrivains français. M. Mabilleau n’est pas un inconnu pour nos lecteurs, et je ne crois pas avoir besoin de leur dire quel est M. Renouvier. Ce sont deux « philosophes » et, comme tels, j’attendais d’eux, sur Victor Hugo, des « vues » nouvelles, pour confirmer ou corriger les miennes. Si quelque géomètre ou quelque physicien s’expliquait un jour sur Hugo, c’est ainsi que je les lirais avec le même empressement. Connaissez-vous rien de plus instructif que quelques pages du Journal d’Eugène Delacroix sur la musique de Meyerbeer ou sur la tragédie de Racine ?… Et je n’ai pas été tout à fait déçu dans mon attente ; j’ai trouvé de précieuses indications dans le livre de M. Renouvier ; j’en ai trouvé davantage encore dans celui de M. Mabilleau. Si peut-être elles y sont trop enveloppées, c’est justement notre affaire de les débrouiller, et puisque j’ai moi-même, ici ou ailleurs, parlé souvent d’Hugo, c’est précisément ce que je n’en ai pas dit, que je voudrais dire aujourd’hui d’après M. Mabilleau et d’après M. Renouvier.

Ne revenons pas toutefois sur la question du romantisme, de ses origines, de sa définition ; et ne nous demandons pas qui des deux a raison, de M. Mabilleau, quand, sur la parole de Sainte-Beuve et de Gautier, c’est de la publication des Œuvres d’André Chénier « qu’il fait dater vraiment la poésie moderne ; » ou de M. Renouvier, quand il croit retrouver dans « le récit de Théramène, » tout ce qu’on loue d’innovations rythmiques dans l’Aveugle et dans le Mendiant ? il exagère, mais il a raison. Pas plus que Lamartine, Hugo n’a rien appris de Chénier, dans les vers mêmes duquel nous savons, — par son Journal des idées d’un jeune Jacobite en 1819, — que, s’il admira des « expressions d’une énergique trivialité dans la grandeur, » il fut au contraire choqué de « la bizarrerie des coupes, » et de ce qu’il appelle assez heureusement « la manie de mutiler le phrase, pour la tailler à la grecque. » Mais, à propos de romantisme, laisserai-je passer, sans la relever, cette opinion de M. Mabilleau « que, de rapporter à une série de précurseurs, — comme Chateaubriand, Mme de Staël, Lamartine, — chacun des caractères qui distinguent le romantisme achevé, c’est reconnaître implicitement qu’on n’a pas su découvrir ce qui fait l’unité du système ? » Et, en effet le romantisme, aux yeux de M. Mabilleau, c’est Hugo. Pour cette raison cependant il faut que le romantisme soit un « système » et que ce système ait son « unité, » M. Mabilleau néglige de nous le dire ; et j’imagine qu’il aurait quelque peine à nous le démontrer. Le matérialisme est un « système » et l’idéalisme en est un autre ; mais ni le réalisme ni le romantisme ne sont seulement des « doctrines. » Ce sont des noms, sous lesquels on enveloppe des simultanéités ou des successions de faits qui n’ont rien de nécessaire ni même souvent de logique ; et le grand danger que l’on coure quand on en veut parler, c’est précisément, pour vouloir les réduire à je ne sais quelle unité factice, d’en méconnaître la richesse ou la complexité. Je ne nie pas après cela que la nature d’imagination d’Hugo fût éminemment romantique.

On pourrait faire d’autres chicanes à M. Mabilleau. Que veut-il dire, par exemple, quand il loue quelque part « la surprenante érudition » et « l’universelles curiosité » d’Hugo ? Curiosité de quoi ? Des découvertes de la science ? ou des progrès de la philologie ? On aimerait à le savoir. Mais, pour l’érudition d’Hugo, je me contenterai de renvoyer le lecteur au chapitre que M. Renouvier, qui est un brave, n’a pas craint d’intituler : Ignorance et absurdité. « En première ligne des traits d’ignorance d’Hugo dans ses œuvres, dit M. Renouvier, il faut mettre ceux qui dénotent à la fois le manque de l’instruction la plus commune des hommes de lettres ; une indifférence étonnante sur l’exactitude des applications qu’il fait des noms d’hommes illustres aux idées ; et la persuasion où il est de tomber sur des qualifications justes, d’emblée, du même coup que sur une imagination attrayante, ou sur un mot qui sonne comme il faut. » C’est M. Renouvier, encore ici, qui a raison, et quelques-unes des preuves qu’il donne à l’appui de son jugement sont extrêmement divertissantes. Que pensez-vous de la trinité « d’Escobar Trimalcion et Rufin, » considérés comme types de « conservateurs de l’antique souffrance ? «  ou de celle « Baronius, d’Ibas d’Ephèse, et de Théétète ? » Mais, à mes yeux, si je l’ose avouer, l’érudition d’Hugo est de la même nature que la science de M. Zola.


Quand le Christ expira, quand mourut le grand Pan,

Jean et Luc en Judée, et dans l’Inde Epicure

Entendirent un cri d’inquiétude obscure…


Oui, ces vers, quand je les lis dans le livre de M. Renouvier, me font penser au docteur Pascal « allant des gemmules de Darwin à la périgenèse d’Haeckel, en passant par les stirpes de Darwin ? » Le procédé n’est que trop visible. Par l’accumulation des mots techniques, ou des noms propres, on essaie de donner l’illusion d’une science ou d’une érudition qu’on ne possède point. Celui-ci place Epicure « dans le lointain, à la limite de ses connaissances géographiques » et il en fait un contemporain de Jésus ; celui-là nous apprend que dans l’Inde « en sept générations on fait d’un soudra un brahmane, haussant ainsi expérimentalement le dernier des misérables au type humain le plus achevé ; » et les anachronismes de l’un comme les impropriété d’expressions de l’autre trahissent la même insuffisance de culture générale d’esprit. L’érudition d’Hugo fut vraiment « surprenante, » mais ce n’est point au sens où l’entend M. Mabilleau. Son ignorance était d’ailleurs celle de tous nos romantiques, les plus ignorans, ou même les moins curieux de tous les hommes ; et il n’a rient fait pour y porter remède que de la plâtrer magnifiquement, si je puis ainsi dire, d’histoire et de philosophie.

En général, toute cette première partie du libre de M. Mabilleau, sur la Vie et l’œuvre de Victor Hugo, ne semble pas avoir été suffisamment étudiée. Non pas que l’on n’y trouve déjà plus d’une observation intéressante ou utile, et M. Mabilleau, par exemple, a bien vu ce que l’on pourrait appeler le caractère profondément réaliste de l’imagination d’Hugo. « L’aspect extérieur des choses saisies dans l’originalité pittoresque de leurs formes ou de leurs dispositions, tel est, dit-il, pour Hugo, le principe ou tout au moins le point de départ de toute poésie. » Et en effet, qu’y a-t-il de plus dans les Odes et Ballades ou dans les Orientales ? Mais quelque chose de nouveau s’y ajoute dans les Feuilles d’automne, les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres, qui est la faculté de s’halluciner soi-même, de voir au-delà des choses, et « de prêter une valeur morale à l’impression plastique causée par la forme des êtres : » c’est encore une heureuse expression de M. Mabilleau. Pour en éprouver toute la justesse, on n’aura qu’à relire une pièce des Feuilles d’automne, intitulée La Pente de la rêverie. Baudelaire en avait déjà signalé la liaison avec ce que contiennent de « monstruosité, » dans le sens latin du mot, tant de pièces des Contemplations ou de la Légende des siècles. Cette faculté est voisine de celle que nous avons nous-même essayé de définir en attirant l’attention sur ce que nous trouvions de « cyclopéen » ou de « préhistorique » dans l’imagination d’Hugo. Le long travail d’analyse qui, depuis déjà tant de siècles, semble avoir eu pour terme de nous apprendre à distinguer nos idées d’avec les sensations qui en sont le point de départ, et nos sensations elles-mêmes d’avec les objets qui en sont l’occasion, tout ce travail a d’abord été comme nul ou non avenu pour Hugo ; et parce qu’elle est d’un primitif, c’est pour cela que cette confusion en lui de l’objet, de la sensation, et de l’idée, est d’un poète unique parmi nous, et dans notre littérature. « Il ne s’est pas probablement rencontré, dit à ce propos M. Renouvier, depuis la haute antiquité aryenne, aucun génie doué au même degré du pouvoir et de la passion de personnifier les idées et les choses, et de se les représenter en vivantes images. » C’est ce qui explique également ce que l’on rencontre si souvent d’étrange puérilité, mais si souvent aussi de pensée profonde et féconde sous la seule expression de ses sensations et sous la splendeur de ses métaphores. Nomina numina, disaient naguère nos mythologues : l’Olympe grec et le Walhalla scandinave ne sont peuplés que de calembours.

Ne peut-on pas aller plus loin ? M. Renouvier, lui, s’est arrêté là, content d’avoir prouvé, par de nombreux exemples, qu’aucun poète en ce siècle n’avait eu plus qu’Hugo le don qu’Aristote a loué chez Homère « de rendre énergiquement l’acte, » de « personnifier, » d’animer l’intangible ou l’inconcevable ; et je songeais là-dessus que Renan, qui ne reconnaissait qu’à son ami Quellien le don « d’inventer des mythes, » eût pu faire son profit de ce chapitre de M. Renouvier ! Mais M. Mabilleau a voulu faire un pas de plus. Si l’imagination d’Hugo est comme obsédée de certaines images, — « de lions et d’aigles » par exemple, comme celle de Lamartine l’est « d’anges et de cygnes, » - la raison n’en est pas, selon toute apparence, dans la familiarité qu’ils ont entretenue, Lamartine avec les anges, ou Hugo avec les lions, mais plutôt dans l’espèce particulière de leur sensibilité, pour ne pas dire dans la nature de leur appareil cérébral. Précisons encore davantage. Le poète des Méditations et des Harmonies ne semble avoir vu dans le monde que ce qui coule, ou qui glisse, ou qui court, ou qui passe, ou qui vole, ou qui flotte, ou qui plane ; mais, au contraire, des « pics, des crics, des scies, des villes, des blocs, des rocs, des crocs, des dards, des arcs, des flèches, des brèches, » voilà ce qui se dégage d’abord pour Hugo de la vision de la nature. Qu’est-ce à dire ? Sinon qu’en dernière analyse ce n’est pas à la nature qu’on demande la raison des caractères de leur poésie. Ou, en d’autres termes, leurs idées ne différent entre elles que comme la qualité de leurs images, mais leurs images ne diffèrent à leur tour que comme leur sens, comme leur tempérament, comme leur constitution. Grands ouverts, pour ainsi parler à de certaines impressions, dont même ils sont devenus avides, par un effet de la longue habitude, les sens d’Hugo sont comme fermés à d’autres sensations. Peut-être que son œil n’apercevait seulement pas de certaines couleurs, ni ses nerfs ne se révoltaient à de certains contacts. Mais quels contacts, ou quelles couleurs ? Si nous pouvions le déterminer, n’aurions-nous pas atteint le fond de son être poétique ? ne le connaîtrions-nous pas mieux ? et, en tout cas, n’aurions-nous pas conduit d’une manière vraiment « scientifique » ou « philosophique » une enquête où jusqu’ici la critique n’a vu qu’une occasion de l’illustrer elle-même aux dépens du poète.

Je sais, d’ailleurs, quels sont les dangers de cette méthode. « Un de mes amis, naturaliste, me pria un jour de venir voir un papillon magnifique, qu’il venait de préparer. Je trouvai une trentaine d’épingles qui tenaient fichées sur le papier une trentaine de petites ordures. Ces petits ordures faisaient ensemble le magnifique papillon. » C’est Taine, quelque part, dans son Essai sur Balzac, qui raconte cet apologue, dont il a lui-même si souvent oublié la morale. On eût pu lui répondre que le papillon de son naturaliste était bien mal préparé. Mais ce qu’il convient surtout d’ajouter, c’est que, si la méthode n’est pas « complète, » - et le grand danger qu’il y ait, de la croire telle, — elle est cependant assez naturelle, et parfaitement légitime. D’un homme à un autre homme, et, de nous-mêmes à nous-mêmes, selon le temps, ce qui met le plus de différence, on ne saurait trop le redire, c’est la manière de sentir. À plus forte raison de l’artiste à l’artiste, et du poète au poète, de Raphaël à Rembrandt et de Lamartine à Victor Hugo. Plaisir ou souffrance, leurs impressions esthétiques ne sont les mêmes qu’en gros, pour ainsi parler, et qu’autant qu’on enveloppe, avec une certaine psychologie, les états de sensibilité les plus différens sous les mêmes dénominations. Si l’originalité de ses sensations ne fait pas tout l’artiste, elle est au moins ce qu’on pourrait appeler la « base physique » de sa personnalité dans l’histoire de son art. et c’est pourquoi il faut savoir gré à M. Mabilleau d’avoir essayé de caractériser la sensibilité d’Hugo.

On demandera s’il y a réussi. Je n’oserais en répondre ; — ni lui non plus sans doute, et je n’en suis pas étonné. Il a sans doute très bien vu « qu’il y avait chez Hugo une surabondance d’activité native, instinctive, physique, qui s’épandait dans son style et dans ses images, qui révélait une richesse de sang populaire et presque brutale, dont la rançon est l’incapacité de saisir et de renouer les nuances les plus délicates de la sensation et du sentiment. » - Là-dessus, dites-moi pourquoi « le sang populaire » est plus « riche » qu’un autre ? Je regrette que ce ne soit pas le temps d’examiner aujourd’hui la question. — M. Mabilleau dit encore des choses fort intéressantes sur la « sensibilité visuelle » du poète, sur « la constitution de son appareil optique, » sur la façon dont « les sensations de couleur se noient chez lui » dans l’épaisseur de l’ombre ou dans le rayonnement de ce


………………soleil radieux

Si puissant à changer tout forme à nos yeux.


Peu sensible à la couleur, ou du moins aux nuances des couleurs, nul œil ne l’a été davantage au « relief » des choses, à leur figure extérieure, et c’est encore ce que M. Mabilleau, dans un chapitre sur la Forme plastique d’Hugo, a bien vu et bien dit. Il n’a pas mal expliqué non plus comment, dans tous les actes de perception, « la sensibilité du poète avait traversé trois phases : l’opposition d’abord, puis l’exagération, et ensuite la fusion des élémens perceptibles en une sorte d’unité finale où disparaissent toutes les distinctions. » Evolution logique, ajoute-t-il, et même nécessaire ! « Car le contraste entraîne le grossissement, et l’excès de l’impression en fait évanouir le contenu réel. » Ces deux « formules » méritent qu’on les retienne. On retiendra pareillement quelques-unes des indications qu’il a jetées dans son chapitre sur le Monde imaginaire d’Hugo. M. Mabilleau a bien parlé, quoique trop brièvement peut-être, de ce sens du mystère, qui caractérise entre tous l’auteur de la Bouche d’ombre, Pleine Mer, Plein ciel, la Trompette du Jugement. Et j’aime enfin ce qu’il dit à cette occasion des trois manières successives d’Hugo : « Conscience du génie individuel d’abord, exaltation de la personnalité ensuite et exagération de ses caractères ; enfin, détente par excès de tension, et dissolution de l’appareil sensitif et imaginatif. » Comment donc se fait-il que le livre de M. Mabilleau ne produise qu’une impression assez confuse, et qu’ingénieux, savant, spirituel souvent dans le détail, il ne soit pas ce que l’on attendait ?

Ne serait-ce pas qu’en premier lieu, le style de M. Mabilleau n’a pas encore toute la finesse de pointe et l’acuité de pénétration que son dessein exigeait ? je puis le dire, peut-être, et l’observation n’a rien certes de désobligeant, si moi-même, souvent tenté par la même idée que M. Mabilleau, j’ai toujours craint de ne pas trouver les mots qu’il faudrait pour la rendre. Ce qui est difficile, en effet, ce n’est pas de saisir les nuances, quoique déjà très délicates, mais, comme en tout un peu, c’est de les fixer au moyen de mots, et ici, dans le technique, on ne sait pas, si l’on n’a commencé par en faire l’épreuve, quelle est la raideur et la pauvreté du vocabulaire de l’usage. Fromentin seul, que M. Mabilleau cite quelque part, a triomphé de la difficulté, dans ses Maîtres d’autrefois, et encore, dans la manière dont il a parlé de Rubens ou de Rembrandt, les peintres, les vrais peintres trouvent-il qu’il a plutôt échoué. Pareillement, dans le Victor Hugo de M. Mabilleau, l’analyse de la sensibilité du poète m’a semblé un peu superficielle. Elle est aussi traduite en termes encore trop « philosophiques, » je veux dire demeurés à mi-chemin de la transposition qu’on en aurait souhaitée dans la langue de tout le monde. « Etrange revirement ! s’écrie M. Mabilleau presque au terme de son analyse ; c’est la relativité qui fut la forme première de toute sensibilité et de toute pensée chez le poète, et c’est à l’absolu qu’est allé le mouvement dialectique de sa pensée et de sa sensibilité. » Croit-il qu’Hugo lui-même l’eût compris ? et les explications sont-elle faites pour obscurcir ce qu’il s’agissait d’éclairer ?

Mais le grand défaut du livre de M. Mabilleau, c’est d’être assez bizarrement composé. Son analyse de la sensibilité d’Hugo ne « s’encadre pas, » pour ainsi parler, dans l’histoire de la vie et de l’œuvre du poète, et ses divisions ne semblent point naturelles. Par exemple, s’il y avait lieu, comme l’a cru M. Mabilleau, d’écrire tout un petit chapitre sur le Tempérament d’Hugo, — où je suis fâché de retrouver cette mauvaise plaisanterie du Journal des Goncourt, « que le poil de la barbe d’Hugo était le triple d’un autre, et qu’il ébréchait tous les rasoirs, » - cette étude du tempérament n’eût-elle pas dû précéder celle de la sensibilité du poète ? J’en appelle à M. Fouillée ! Ce que je comprends encore moins, c’est que M. Mabilleau, dans ses premiers chapitres, ait d’abord « expédié » la vie la vie et l’œuvre de V. Hugo, pour n’y plus ensuite revenir. Supposé qu’en effet, l’originalité d’Hugo, comme celle de la plupart des hommes, ne se soit dégagée que lentement, successivement, et difficilement des « influences de milieu ; » qu’il ait commencé, dans ses Odes et Ballades, par être plus royaliste assurément que Louis XVIII, et plus classique, en vérité, que Lefranc de Pompignan ; que nul, enfin, n’ait vécu plus que lui de la vie publique de son temps, et, plus jaloux de guider l’opinion, ne l’ait, pour cette raison même, plus fidèlement suivie ni plus flattée, comment pourrait-on séparer l’histoire de son œuvre de celle de sa vie ? l’évolution de son génie de celle des passions ou des idées de son siècle ? l’étude enfin d’Hernani de celle du mouvement romantique, ou les Châtimens des circonstances très particulières sans lesquelles ils n’auraient jamais vu le jour ? Mais, au contraire, veut-on peut-être qu’au lieu de les subir le poète ait dominé les influences de son temps ? qu’il les ait absorbées, ou plutôt résorbées, si je puis ainsi dire ? qu’avec cette force de volonté qui ne le distingue sans doute pas moins d’un Lamartine ou d’un Vigny que sa sensibilité même, il n’ait pris de son siècle que ce qui pouvait servir au développement de son génie, et cela seulement ? la même nécessité revient encore ; et on ne peut sans doute séparer ni sa volonté des objets sur lesquels elle s’est exercée ; ni sa faculté d’assimilation des façons de penser ou de sentir dont elle s’est emparée, ni sa personnalité de tant d’obstacles qu’elle a dû vaincre avant de triompher. En séparant ce qui est inséparable, M. Mabilleau a donc brisé l’unité naturelle de son sujet. Son livre n’est pas composé. Et il est vrai que celui de M. Renouvier ne l’est pas davantage. Mais M. Renouvier ne s’était proposé ni de faire un portrait, ni surtout de soutenir une espèce de thèse en ramenant à l’unité d’un seul et même principe les contradictions apparentes, les variations successives, et les époques littéraires de la vie et de l’œuvre d’Hugo.

Insisterai-je après cela sur quelques opinions singulières de M. Mabilleau ? « L’idée même de Cromwell, nous dit-il quelque part, est l’alternative constante des deux solutions que l’action peut recevoir : Cromwell sera-t-il roi, ne le sera-t-il pas ? A chaque acte, la réponse change, » et M. Mabilleau croit voire là, dès 1827, dans cette formule antithétique, « la marque propre mise par Hugo à la doctrine qu’il faisait sienne. » C’est le romantisme, comme on l’entend bien. Mais de quoi donc s’agit-il aussi, je ne dis pas dans le Cid ou dans Rodogune, je dis dans Bérénice ou dans Andromaque ? Titus épousera-t-il ou n’épousera-t-il pas ? Andromaque cèdera-t-elle ou ne cèdera-t-elle point à Pyrrhus ? L’alternative est le rythme même de l’action dramatique, et s’il n’y avait que cela de « propre » à Hugo dans Cromwell, il faut alors convenir que ce serait peu de chose. M. Mabilleau dit ailleurs : « Nommé pair de France en 1846, il se signala par de nombreux discours… et provoqua les plus ardens reproches sur son apostasie. Sa réponse était d’ailleurs facile. Dès 1834, il avait, dans sa Réponse à un acte d’accusation, proclamé le véritable principe de l’évolution intellectuelle et morale qui s’opérait en lui. » Oui, sans doute, mais cette Réponse, Hugo l’avait gardée soigneusement pour lui ; elle n’a paru qu’en 1856, vingt-deux ans plus tard, dans le premier livre des Contemplations ; et qui dira qu’il ne l’a pas peut-être antidatée ? Sa mémoire, on le sait, lui jouait quelquefois de ces tours. Mais il ne faut pas, je ne voudrais pas avoir l’air d’attacher trop d’importance à ces vétilles, et ne retenant du livre de M. Mabilleau que ce qui en fait l’intérêt, j’y loue encore une fois l’ingéniosité de la tentative et la nouveauté de la méthode.

Qui donc a dit que l’art d’écrire « ne consistait qu’en deux choses : bien définir et bien peindre ? » Si c’était La Bruyère, l’observation n’en serait pas moins bonne à retenir ; et on a tant « peint » depuis un demi-siècle, que le moment est peut-être venu de « définir. » M. Mabilleau a vraiment essayé de définir le génie d’Hugo, et j’estime qu’il en a pris l’un des bons moyens qu’il y eût. « Le génie de Victor Hugo n’est pas, dit-il, une essence simple et irréductible… Toute personnalité, littéraire ou non, est une idée littéraire ou non, est une idée générale, une formule synthétique qui ne peut se définir que par la décomposition de ses divers élémens. » C’est ce que je crois comme lui. J’admets également sans difficulté que si l’œuvre d’un poète est surtout celle de son imagination, son imagination n’étant elle-même que le pouvoir qu’il a de fixer ses émotions dans des formes durables, c’est donc par la nature de sa sensibilité qu’elle s’explique. On pourra se proposer plus tard de compléter la définition ; et, par exemple, on examinera dans quelle mesure les émotions de la sensibilité ou les rêves de l’imagination sont à leur tour nécessairement modifiés par les lois des genres, par les exigences de l’art, par celle du moment ou de l’opinion régnante. Un orateur ou un poète dramatique ne peuvent s’abandonner à toute leur sensibilité. On l’avait dit sans doute, et on le savait avant M. Mabilleau. Emile Hennequin, dans sa Critique scientifique, avait même inventé, pour en exprimer l’idée d’un seul mot, le nom quelque peu barbare, mais significatif, d’Esthopychologie. M. Mabilleau n’en a pas moins tenté de remplir un programme dont on s’était borné à tracer, à indiquer les grandes lignes, et, à ce titre, non-seulement quiconque parlera de Victor Hugo ne pourra se passer de recourir à son livre, mais encore on voudra le suivre, aller plus loin dans le même sens, et ce que la critique y perdra peut-être en agrément superficiel, elle le regagnera en précision, en solidité et en utilité.

Souscrira-t-on d’ailleurs à ses conclusions générales, et par exemple, sans faire du poète un « penseur » accordera-t-on à M. Mabilleau que « peu d’hommes aient jeté autant d’idées dans la circulation universelle que Victor Hugo, « peu d’hommes appelé, à l’honneur de la forme et de la vie, autant de rapports abstraits, peut-être aperçus, mais jamais exprimés avant lui ? » Je n’entends pas bien ce que c’est que « l’honneur de la vie. » Mais de ces idées, puisque M. Mabilleau pouvait citer « d’innombrables exemples, » je regrette qu’il ne l’ait pas fait. Comme d’ailleurs il faut être juste, je remarque là-dessus que M. Renouvier partage l’opinion de M. Mabilleau. « Le grand poète s’est constamment préoccupé des problèmes de la vie et de la destinée, nous dit-il, et il a eu des sentimens ardens, puissans, sincères, et des idées aussi arrêtées, quoique aussi contradictoires entre elles, que les plus fameux philosophes et les penseurs en titre de son époque. » Et c’est sans doute une chose curieuse, que tandis que les « littérateurs » ne réussissent à voir dans les « idées » d’Hugo que ce que le rapprochement des mots ou la nouveauté des métaphores éclairent d’aspects imprévus de la réalité, les « philosophes » au contraire s’accordent à reconnaître un penseur dans l’auteur de l’Ane ou de Religions et Religion. Est-ce que donc la philosophie ne serait qu’un verbalisme ou une logomachie ? Mais plutôt et plus poliment, j’inclinerais du côté des philosophes. Il y a certainement moins d’idées, et moins de pensée dans l’œuvre d’Hugo que dans celle de Renan, par exemple, ou de Malebranche, mais il y en a sans doute autant que dans le théâtre de Corneille ou dans les poésies de Lamartine. « Il est entré plus avant que son maître Chateaubriand et que son émule Lamartine dans l’essence mystérieuse des choses, dit encore M. Mabilleau, et les obscures correspondances que le monde révèle n’ont jamais trouvé de plus subtil, de plus pénétrant interprète. Il a été vraiment le Mage de la Nature et l’Hermès du Verbe. » Que veut-on davantage ? et si la pensée qui se pense a son prix, l’intuition de la vérité n’a-t-elle pas aussi le sien ?


Beauté sainte, Idéal qui germes

Chez les souffrans.


N’y a-t-il pas toute une théorie de l’art dans ces deux vers, je dirai même toute une esthétique ; et qui ne voit, une fois averti, comment on l’en dégagerait ?

Est-ce à dire qu’on doive reconnaître dans Hugo l’incarnation de son siècle ? « L’influence de Victor Hugo a été prodigieuse, dit à ce propos M. Mabilleau. Il a commencé par offrir au romantisme une formule, puis il lui a imposé une direction, et de tant d’inspirations diverses, de tant de talent épars, il a fait son école. » C’est ce qu’on pourrait discuter. Car, où est donc l’école d’Hugo, si l’on n’en saurait mettre ni l’auteur des Nuits, ni celui des Destinées, ni Balzac, ni George Sand, à ce que j’imagine, et ni l’auteur enfin de Mademoiselle de Belle-Isle ou celui de Mercadet ? Rappellerai-je encore qu’Eugène Delacroix ne pouvait pas le souffrir ? Mais quand M. Mabilleau ne craint pas d’ajouter « qu’il a vraiment incarné l’esprit français, — plus vraiment que Voltaire au siècle précédent, — qu’il a renouvelé l’imagination et la langue, et forcé toute une génération à modeler son cerveau sur le sien, » c’est ce qu’il est tout à fait impossible d’admettre. Trop de choses de son temps sont demeurées étrangères à Hugo, — la science, telle que l’ont renouvelée les Ampère, les Darwin, les Pasteur ; l’histoire, telle que l’ont entendue les Guizot, les Thierry, les Mommsen ; l’érudition, telle que l’ont recréée les Champollion, les Burnouf, les Julien ; la critique, telle que l’ont faite les Sainte-Beuve, les Taine, les Renan ; la philosophie, telle que l’ont comprise les Schopenhauer, les Comte, les Spencer, quoi encore ? — et, de cette universalité d’indifférence, de cette étendue d’ignorance, comment pourra-t-on jamais faire l’incarnation du siècle ? Si Victor Hugo a « incarné son siècle, » c’est à peu près comme M. Zola représente aujourd’hui la « littérature française tout entière. » Et je ne dis rien de l’espèce de contradiction qu’il y a, pour un « philosophe, » à nous montrer « toute une génération modelant son cerveau sur celui d’Hugo, » quand on vient d’employer un peu plus de cent pages à chercher la raison de son génie dans la nature unique et extraordinaire de sa sensibilité.

Combien M. Renouvier n’est-il pas plus près de la vérité, quand, après avoir constaté « que la révolution littéraire en très grande partie commencée, poursuivie et accomplie par Hugo, a été une révolution opérée contre la raison, contre les procédés logiques de la pensée et de la composition des idées, » il s’empresse d’ajouter que cette révolution même n’ayant « pleinement réussi » que dans le domaine de la poésie, « il ne ressort de son observation aucun préjugé légitime contre les changemens que l’esprit français a pu éprouver en s’avançant dans des voies si opposées à celles qu’il avait suivies depuis deux siècles ! » Mais, dans le « domaine même de la poésie, » bien loin de subir son influence et de se mettre à sa suite, ne pourrait-on pas dire qu’en vérité c’est contre Hugo que l’évolution de l’art s’est accomplie ? Tandis qu’il conseillait l’action et qu’il faisait du poète un « conducteur d’êtres » ou un « pasteur d’hommes, » qui ne sait qu’autour de lui, ses admirateurs les plus sincères, comme Gautier, se prêchaient à eux-mêmes l’indifférence, le désintéressement, « l’art pour l’art ? » Aux accens passionnés, éloquens, déclamatoires de son optimisme humanitaire, qui ne sait que Vigny opposait l’expression douloureuse, et non moins éloquente, mais contenue de son pessimisme stoïque ? Et l’inspiration qu’Hugo n’avait jamais demandée, depuis ses Feuilles d’automne, qu’au tumulte de ses émotions, M. Leconte de Lisle, et toute une école à sa suite, la puisait au contraire dans la sérénité de la science. Que si l’on serait tenté peut-être aujourd’hui de voir d’abord entre son « symbolisme » et celui de nos jeunes contemporains quelque analogie secrète, j’ai tâché plusieurs fois de montrer que l’on se tromperait. Ne nous exagérons donc pas son influence ; ne lui sacrifions personne ; et soyons d’ailleurs assez convaincus que sa grandeur n’en sera pas réellement diminuée. Quelle influence a exercée Shakspeare ? et comment s’appellent, je dis en Angleterre, et avant notre siècle, ses disciples ou ses imitateurs ? Celle de Victor Hugo, pour beaucoup de raisons, a sans doute été plus considérable ; elle n’a pas eu, même en poésie, l’étendue ni surtout l’universalité que l’on dit. Comment d’ailleurs l’aurait-elle eue, si le lyrisme, c’est la poésie personnelle, et si le vrai titre de gloire d’Hugo, c’est d’être notre plus grand lyrique, l’un des plus grands et des plus « incommensurables » qu’il y ait eu dans tous les temps ?

  1. Voyez : le Théâtre de M. Auguste Vacquerie, dans la Revue du 15 juillet 1879 ; les commencemens d’un grand poète, dans la Revue du 1er mai 1883 ; le Théâtre en liberté, dans la Revue du 1er mai 1886 ; les Métaphores de Victor Hugo, dans la Revue du 1er février 1888 ; Victor Hugo depuis 1830 dans la Revue du 1er octobre 1891 ; et dans la Revue politique et littéraire du 4 mars et du 13 mai 1893, la Première et la Seconde Manière de Victor Hugo.