Revues anglaises - Souvenirs littéraires : Byron et Shelley, John Keats, Thomas Carlyle

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Revues anglaises - Souvenirs littéraires : Byron et Shelley, John Keats, Thomas Carlyle
Revue des Deux Mondes4e période, tome 121 (p. 458-468).

J’aurais aimé à rendre compte aujourd’hui d’une longue série d’études sur la Vie des marins anglais au XVIe siècle, que vient de publier dans le Longman’s Magazine M. Froude, l’apologiste de Henri VIII, le biographe de Carlyle. et l’un des écrivains les plus parfaits de l’Angleterre. Ces peintures familières des mœurs et des usages d’autrefois ont toujours un grand charme, sans compter que, pour la variété des traits, et pour le relief des images, et pour l’agrément du style, je ne vois aucun historien, sauf notre cher Michelet, qui égale M. Froude. Mais j’apprends que ces belles études vont être réunies en volume, précédées sans doute d’une introduction et augmentées de documens nouveaux. J’imagine qu’il se trouvera bientôt quelqu’un pour en rendre compte, avec plus de compétence et d’autorité que je n’aurais su le faire. Et voici, en attendant, un certain nombre de souvenirs littéraires assez curieux ; ils se rapportent tous à des écrivains anglais, mais à de grands écrivains, et à ceux précisément dont l’esprit et le caractère peuvent le mieux être appréciés du public français.


I

Ce sont d’abord [1], sur Byron et Shelley, les souvenirs de M. William Graham, ou plus justement de Jane Clermont, qui fut l’amie de ces deux poètes, et qui, avant sa mort, a raconté à M. Graham ce qu’elle se rappelait de ses relations avec eux. Cette Jane Clermont a joué un rôle si important dans la vie de Byron et dans celle de Shelley que tous leurs biographes ont fait mention d’elle ; mais la plupart en ont parlé à mots couverts, peut-être par discrétion, peut-être encore par ignorance : car son vrai caractère et sa véritable histoire étaient toujours restés fort énigmatiques.

On savait seulement que, née en 1798, elle était fille de lady Clermont, la seconde femme du fameux Godwin ; qu’elle avait été en 1815 la maîtresse de Byron, de qui elle avait eu une fille, Allegra ; qu’elle avait accompagné Mary Godwin, la fille de son beau-père, lorsque celle-ci s’était enfuie de la maison paternelle pour devenir la maîtresse de Shelley ; que, s’étant brouillée avec Byron, qui lui avait enlevé son enfant, elle avait vécu jusqu’en 1822 en compagnie de Shelley et de Mary Godwin ; et que Shelley, par testament, lui avait légué douze mille livres, legs en effet assez étrange, et qui a donné lieu à toute sorte d’imaginations. Mais pourquoi elle s’était brouillée avec Byron, pourquoi Byron lui avait enlevé sa fille, pourquoi Mary Godwin, après avoir exigé son départ de la maison de Shelley, l’avait elle-même rappelée auprès de son amant, c’est ce que personne ne savait au juste, si bien qu’en fin de compte on ne savait rien d’elle, et que les uns la considéraient comme une innocente victime de la frivolité de Byron et de la jalousie de la Guiccioli. tandis que pour d’autres elle était une aventurière, qui avait tour à tour cherché à séduire, par ambition ou par calcul, Byron et Shelley.

Lorsque M. Graham l’a rencontrée, en 1877, elle avait tout près de quatre-vingts ans, et ses deux amis étaient morts depuis plus d’un demi-siècle. Elle avait gardé entière sa présence d’esprit ; elle était en outre devenue très pieuse, ou plutôt très dévote, ce qui devait lui rendre plus facile une franche confession. Et sur tous les points sur lesquels M. Graham l’a interrogée elle a répondu avec beaucoup de détails : elle a seulement fait promettre à son interlocuteur de ne publier ses réponses qu’en deux fois, les unes dix ans, les autres trente ans après sa mort. Cette seconde partie de ses réponses, si nous l’avions eue, nous aurait peut-être enfin éclairés sur son véritable caractère, et sur l’histoire de ses relations avec Byron et Shelley : mais nous aurons encore à l’attendre vingt ans ; et en attendant, nous devons avouer que, malgré les deux longs articles de M. Graham, Jane Clermont continue à demeurer pour nous un personnage assez mystérieux. Il semblerait même que ses confidences à M. Graham ne servent qu’à nous mettre davantage en méfiance contre elle, tant elles sont pleines à la fois d’expansion et de réserves et tant, sous son apparente bonhomie, la vieille dame s’y montre disposée surtout à se moquer de son interlocuteur.

N’importe, telles qu’elles sont, ces confidences de Jane Clermont constituent pour la biographie de Byron et de Shelley un document très précieux. Lorsqu’elle parle d’eux sans se préoccuper d’elle-même, Jane Clermont paraît assez impartiale pour que nous puissions la croire ; et personne, en tout cas, n’a eu plus d’occasions de les bien connaître.

M. Graham avait vingt ans, et tout son jeune cœur n’était plein que de Shelley et de Byron lorsqu’il se rendit de Paris à Florence, sans autre but que de voir et d’interroger l’amie octogénaire de ses deux maîtres bien-aimés. Il la trouva agréablement installée dans un faubourg de la ville, avec des prêtres dans toutes les antichambres, et sur tous les murs des images de piété. On voyait qu’elle avait dû être fort belle : elle gardait encore des yeux vifs et brillans, une taille fine, et le teint frais d’une jeune femme. Mais elle avait surtout un singulier sourire, malicieux et naïf, un sourire d’enfant coquette, et c’est ce sourire qui perce sous chacun des mots que M. Graham nous a rapportés d’elle.

« — Ah ! dit-elle d’abord, je vous plains, mon jeune ami, qui sans doute êtes venu ici l’esprit tout rempli des visions de Shelley et de Mary et de leur pauvre Jane, qui était (je puis bien le dire désormais sans vanité) une très belle femme dans son temps ! Et voici que vous trouvez une malheureuse créature fanée et flétrie, sur le seuil du grand mystère ! »

Puis elle parla de sa foi catholique, et ce fut pour M. Graham une nouvelle surprise. « Voyez-vous, lui dit-elle, il vient un âge où l’on est heureux d’être enfin dispensé de raisonner et de réfléchir, et de pouvoir s’endormir dans une religion. Et le catholicisme est une religion si commode : et l’amitié de ces chers padre est pour moi si consolante ! »

Et comme M. Graham lui demandait ce qu’aurait pensé Shelley s’il l’avait vue ainsi revenir à cette foi chrétienne, qu’il avait haïe plus que tout :

« — Oh ! il m’aurait tout pardonné, répondit la dame. D’ailleurs c’est le souvenir de Shelley qui m’a conduite au Christ. Tout de même, comme c’est bizarre de penser que le voici maintenant devenu le plus grand des poètes anglais, et que je lui ai si souvent tiré les oreilles et jeté des coussins sur le nez ! Combien il aurait aimé cette chaude et claire matinée de printemps ! Il courait au soleil, gambadait la tête nue, c’était un vrai enfant. Il adorait le printemps ! »

Plusieurs jours de suite M. Graham obtint la permission de voir Jane Clermont et de la questionner. La première fois qu’il lui parla de Byron, elle fronça les sourcils et parut fâchée. « Il m’est très pénible, dit-elle, d’entendre prononcer le nom de cet homme. » Mais bientôt elle ne se fit pas faute de le prononcer elle-même. Et voici ce qu’elle raconta de ses relations avec lui.

« En 1815, j’avais dix-sept ans, et Byron était le dieu du jour. Je ne crois pas qu’aucun autre homme ait eu une célébrité aussi bruyante, aussi obsédante. Tout le monde, à Londres, parlait de lui : on en parlait plus encore que de Wellington. Les jeunes poètes imitaient ses manières et s’habillaient comme lui, les jeunes filles pleuraient sur son portrait. J’avais la tête pleine de rêves et d’ambitions folles ; et le milieu où je vivais n’était point pour me rendre plus sage. Godwin, ma sœur Mary (car je l’ai toujours regardée comme une sœur), Shelley, qui passait toutes ses journées chez nous, tous ils entretenaient en moi les chimères les plus romanesques. Et comme Byron venait de prendre la direction du théâtre de Drury Lane, je résolus d’aller le trouver pour lui demander un rôle dans une de ses pièces. C’est Shelley, je crois, qui me donna le premier ce conseil : il raffolait de Byron, qu’il a toujours passionnément admiré. Je vis Byron : la suite, vous la savez. J’étais jeune, pauvre, frivole. Lui était plus qu’un homme : on m’avait accoutumée à le considérer comme un dieu. Sa beauté aussi était toute-puissante. Et puis vous savez que dans notre maison on tenait le mariage pour un reste criminel de la barbarie. Peu de temps après, la fortune de Byron changea, tout Londres se retourna contre lui ; il resta plusieurs mois sans voir personne, il ne voyait que moi, et moi seule lui demeurais fidèle.

« Je le revis l’année suivante à Genève, où j’étais allée en compagnie de Shelley et de Mary. On a fait à ce propos mille contes absurdes, qu’il faudra que vous démentiez. On m’a accusée d’avoir entraîné Shelley et Mary à Genève simplement parce que je voulais y rejoindre Byron, et de leur avoir caché jusque-là mon intimité avec lui. C’est insensé ! Shelley savait tout de mes relations avec Byron, et c’est moi-même qui, en avril 1816, les ai présentés l’un à l’autre.

« Shelley demeurait alors à Marlow, sur la Tamise. J’allais souvent le voir, et comme un jour il m’avait annoncé son projet d’aller à Genève, je lui amenai Byron, qui se proposait aussi de quitter l’Angleterre. Nous partîmes de Londres de très bonne heure, chose tout à fait exceptionnelle pour Byron qui avait l’habitude de se coucher à une heure où Shelley était déjà levé. Nous arrivâmes à Marlow vers midi ; Shelley et Mary étaient sortis, mais nous avaient priés de les attendre à l’auberge de la Couronne. Byron absorba une énorme junte de bière, et se mit à clopiner par les rues de Marlow ; mais son pied bot lui rendait la marche presque impossible, et nous ne tardâmes pas à rentrer. Shelley et Mary arrivèrent enfin : nous déjeunâmes ensemble ; ce fut une joyeuse partie. Byron avait un bonheur d’enfant à l’idée de son prochain départ, et Shelley était ravi de voir enfin son poète aimé, qui était venu de Londres dans le seul dessein de faire connaissance avec lui. La conversation passa des sujets les plus frivoles aux plus graves problèmes de la philosophie ; et Shelley s’indigna avec éloquence du contraste qu’il voyait entre la simple beauté de la nature et l’état de dégradation des paysans anglais de son temps. « Imaginez, nous disait-il, des paysages tels que celui-ci, mais peuplés d’êtres qui puissent les apprécier : et il suffirait pour cela de déraciner quelques coutumes tyranniques et quelques basses superstitions. — Bah ! répondait Byron, vos vers, mon cher monsieur Shelley, sont charmans, mais vos idées sont de pures chimères. Vous pouvez traiter l’humanité comme il vous plaira, vous ne l’empêcherez pas de rester toujours un fâcheux mélange de fripons et de dupes. L’homme est un être inférieur au singe et au tigre. C’est la seule bête qui tue sans profit, par simple bestialité. »

« Byron ne quitta Marlow que le lendemain matin. Mais il faut encore que je vous raconte un autre de mes souvenirs de cette mémorable journée.

« Sachez donc qu’il y avait à cette époque à Marlow un assez grand nombre de prisonniers français, des soldats de Waterloo. On les avait internés dans les maisons du village, et notamment à l’auberge de la Couronne, où les étables leur servaient de prison. Byron et Shelley allèrent les voir, et j’y allai avec eux. Byron, comme vous savez, était un admirateur passionné de Napoléon ; et Shelley détestait si fort le gouvernement tory qu’il était plein d’indulgence pour tous ses adversaires. Les malheureux prisonniers ne nous accueillirent pas d’un très bon œil : l’opinion du pays était alors fort excitée contre eux, et souvent déjà ils avaient eu à se plaindre de l’hostilité qu’on leur témoignait. Mais la familiarité de Byron les mit vite à l’aise. « Eh bien, mon brave, demanda-t-il à l’un d’eux, est ce que c’était un beau combat ? — Si c’était à refaire je le referais ! grogna le vieux grenadier ; » et, entraîné par ses souvenirs, il hurla dans la cour de l’auberge un formidable « Vive l’Empereur ! » La contagion nous prit à notre tour : Mary et moi, Byron et Shelley, nous voici tous criant de toutes nos forces : « Vive l’empereur ! » Il y avait de quoi nous faire assommer. Le propriétaire de l’auberge accourut vers nous, pâle comme un mort : « Pour l’amour de Dieu, mylord, dit-il à Byron, taisez-vous avec ce maudit cri ! » et pour conjurer le mauvais sort, il se mit à crier : « Hourrah pour Wellington ! —Allons, vieille canaille, lui dit alors Byron, mal embouché à son ordinaire, allons, va nous chercher quatre pots d’ale, et un pour chacun de ces messieurs les Français, et nous allons boire à la santé de Napoléon. Et si tu n’es pas revenu dans trois minutes, j’irai te chercher, et ces messieurs s’engageront à te casser les reins ! » Sur quoi les prisonniers, ayant appris le nom de leur visiteur, se mirent à crier : « Vive le lord Byron, vive le lord Byron ! Vive l’Empereur ! » Nous bûmes tous à la santé de Napoléon ; Shelley lui-même, qui ne buvait jamais ni bière ni eau-de-vie. fut contraint de vider son pot d’ale. — « Allons, Shelley, lui cria Byron, jetez, pour cette fois, votre infernale limonade, et avalez-moi ça ! » Puis nous rentrâmes à l’auberge ; Byron avait repris l’expression calme et dédaigneuse qui lui était habituelle. Et les échos de la rivière continuaient à répéter : « Vive le lord Byron, vive l’empereur ! »

Voilà comment Jane Clermont racontait à M. Graham « toute la vérité sur ses relations avec Byron ». Et M. Graham avait beau essayer de la pousser à des confidences plus intimes : elle se dérobait par une plaisanterie ou par un sourire.

— Mais enfin, lui dit-il un jour, est-ce que Shelley et Mary approuvaient votre liaison ?

— Ne savez-vous pas ce qu’ils pensaient du mariage ? Répondit Jane Clermont. Shelley ne pouvait qu’être heureux et fier de voir sa belle-sœur dans les mêmes termes avec Byron que Mary était avec lui. Mêlas, ni lui ni moi ne savions alors quel homme était ce Byron !

— Quel homme était-ce donc ? Un grand homme à coup sûr : et vous avez l’âme trop généreuse pour lui garder de la haine.

— Je ne lui garde point de haine, mais une grande indifférence et un grand mépris. La haine est une suite ordinaire de l’amour ; mais jamais je n’ai aimé Byron. J’ai été éblouie, fascinée, mais ce n’était point de l’amour.

— Et n’avez vous jamais connu l’amour ?

Jane Clermont rougit et refusa de répondre. Mais M. Graham insista :

— Shelley ? murmura-t-il.

— Oui, je l’ai aimé de tout mon cœur et de toute mon âme !

— Mais peut-être est-ce là une des raisons de la conduite de Byron envers vous ?

Jane Clermont, regrettait sans doute d’en avoir déjà trop dit. Elle parla d’autre chose.

Il est cependant aisé de voir, d’après ces entretiens, qu’elle avait gardé contre Byron une véritable haine. Elle ne manquait pas une occasion de lui attribuer tous les vices. « C’est vrai qu’il donnait aux pauvres le tiers de sa fortune, mais avec tout cela il était d’un égoïsme féroce, faux et déloyal, affolé de vanité. Jamais il n’a cessé de jouer pour la galerie. On admire beaucoup sa campagne en Grèce : je n’y vois rien de si admirable. Il était mortellement fatigué de la Guiccioli, qu’il traitait d’ailleurs comme aucune autre femme n’aurait supporté d’être traitée : il s’ennuyait, et il est allé en Grèce avec l’intention très arrêtée de s’y faire nommer roi, en dépit de ses opinions ultra-républicaines. »

Sur Belley, au contraire, elle ne tarissait pas en éloges. Mais il faut avouer que les renseignemens qu’elle nous donne sur lui sont tout à fait insignifians, et quelques-uns même risqueraient de rabaisser la haute idée qu’on s’est faite du noble et éthéré poète d’Adonaïs et de l’Epipsychidion. Sans doute Jane Clermont aura réservé ses confidences sur Shelley pour la seconde série, celle que M. Graham nous promet de nous livrer dans vingt ans. Mais dès maintenant M. Graham nous prévient que rien dans ces confidences ne porte une atteinte bien grave au caractère de Byron, et nous en sommes heureux, et cette assurance ne manquera pas de réjouirions les admirateurs du poète. Avec ses ridicules et ses vices, Byron était un autre homme que Shelley : il soignait moins son style et se souciait moins de l’harmonie de ses strophes, mais il avait le cœur plus chaud, et il a mis dans son œuvre une plus grosse part de son âme.

C’est ce que paraissent enfin sentir les lettrés anglais, qui depuis tant d’années s’obstinaient à mépriser Byron. Ils l’appelaient « un poète pour les Français » et affirmaient volontiers que ses poèmes, pour être appréciés, devaient être d’abord traduits dans une prose étrangère. Aujourd’hui une réaction se fait en sa faveur, et jusque dans les cercles les plus esthétiques. On recommence à le traiter en poète, à le citer, à s’occuper de sa vie et de ses idées. Bientôt il sera de bon ton de le préférer à Shelley. L’amour des poètes ne va point sans quelque injustice ; et le temps est bien éloigné encore où d’admirer l’un d’eux n’aura pas pour suite nécessaire d’en détester un autre.

Jane Clermont, du moins, avait d’autres motifs que des motifs littéraires pour détester Byron et pour aimer Shelley. Elle avait eu l’espoir — c’est elle qui l’a dit à M. Graham, — de devenir un jour lady Byron, et elle n’a pu pardonner à son amant de l’avoir détrompée, ni de s’être ensuite laissé prendre à d’autres amours. Shelley au contraire parait s’être attaché à elle toujours davantage. Il a tout fait pour obtenir de Byron que sa fille lui fût rendue ; il l’a jusqu’au bout gardée près de lui et tendrement aimée ; et c’est à lui qu’elle a dû de pouvoir vivre de si longues années dans cette aimable villa de Florence, où elle partageait son temps entre les souvenirs du passé et la dévotion. Elle est morte à Florence en 1879. Elle avait demandé par testament à être enterrée près de sa fille Allegra, morte soixante ans avant elle ; mais ce vœu suprême n’a pu être satisfait. Et maintenant durant vingt ans encore elle va rester pour les biographes de Byron et de Shelley une inquiétante énigme. Seul M. Graham connaîtra le secret de ses fautes et de ses malheurs. Pourvu que la malicieuse vieille dame, avec ses sourires, ne se soit pas amusée à le mystifier !


II

Dans la Fortnightly Review de décembre, M. A. Forbes Sieveking publie quatre lettres inédites de John Keats, le contemporain de Shelley et de Byron, mort, comme l’on sait, à vingt-cinq ans, en 1820. Keats lui aussi était un grand poète : il n’avait point l’élan passionné de Byron ni l’intelligence philosophique de Shelley, mais personne n’a écrit d’aussi beaux vers, joignant une forme aussi pure à des émotions aussi délicates. Avec Wordsworth, il est le préféré de ceux qui mettent au-dessus des plus fortes pensées la tendresse, la douceur et la simplicité. Beaucoup de ses compatriotes lui reprochent d’avoir été un cockney, entendant par là qu’il était né de petite race, et n’avait point les manières ni la tenue d’un gentleman ; mais sa naissance ni ses manières ne l’ont empêché d’exprimer dans ses vers toute sorte de nuances de sentimens élégantes et discrètes ; et ce que l’on sait de sa vie n’est point non plus le fait d’une âme vulgaire. Orphelin de très bonne heure, Keats s’était passionnément attaché à ses frères ; jusqu’à la fin il n’a pas eu d’autre souci que celui de leur bonheur. La mort de son frère Thomas, en 1818, le plongea dans un désespoir si profond que l’on craignit pour sa raison. Et voici la lettre qu’il écrivait, cinq mois après, à une dame de ses amies :

« Chère madame, je me suis occupé, il y a un ou deux jours, à brûler toutes mes lettres et tous mes vieux papiers : tout cela n’a plus désormais aucun intérêt pour moi. J’ai fait cependant, comme le barbier inquisiteur de don Quichotte, quelques exceptions ; j’ai conservé vos lettres et celles de votre sœur. Je vous assure que je ne vous ai pas oubliée ; mais j’ai été si loin de toutes choses qu’il m’a fallu la vue de vos lettres pour vous ramener bien réelles dans mon esprit. Pourquoi ne vous ai-je pas répondu plus tôt ? C’est que je n’avais à vous donner aucune bonne nouvelle de nous : hélas, je ne puis plus dire de nous, et pourtant je ne saurais dire autrement ! Mon frère George est en Amérique et mon autre frère… je n’en ai plus d’autre. Je n’ai pu me résigner à vous apprendre cela. Et maintenant encore je ne m’y résignerais pas, si je n’avais une faveur à vous demander. Je voudrais que vous vous informiez s’il n’y a pas à louer aux environs de Teignmouth un petit logement pas trop cher. J’ai le choix entre deux poisons : entre aller passer quelques années aux Indes ou vivre seul dans un trou, en tête à tête avec la poésie. Je préfère ce dernier parti. Oui, je voudrais vaincre mon indolence et contraindre mes nerfs à quelque grand poème. Je vous en prie, que personne à Teignmouth ne soit prévenu de mon projet. Fanny doit avoir maintenant changé de nom, vous aussi peut-être ? Êtes-vous encore en vie ? J’ai toujours jusqu’à présent vécu indifférent au monde : toutes mes souffrances ne me sont venues que de l’imagination. Mais maintenant il faut que je lutte, il faut que je choisisse entre le désespoir et l’énergie. Je vais devenir énergique et lutter, malgré que le monde me soit devenu plus étranger que jamais. « Rien ne saurait ramener l’heure de la splendeur dans l’herbe et de la gloire dans la fleur ! » Et moi qui ai pris ces vers, autrefois, pour le rêve d’un mélancolique ! Mais pourquoi vous parlé-je sur ce ton ? Écrivez-moi vite ; votre ami sincère, JOHN KEATS. »


III

Avec une âme tout autre, et qui n’avait rien de cette douce et char mante tendresse, Thomas Carlyle, lui aussi, a su aimer ceux qu’il a aimés. Voici une lettre qu’il écrivait à M. Strachey, le fils de cette Mrs Strachey qui avait été « sa plus ancienne et sa chère amie » :

« Chelsea, le 10 mai 1847. Le mélancolique message qui m’est arrivé l’hiver passé n’a pas encore achevé de produire son effet sur moi. Les nouvelles journées et les nouveaux événemens ne font qu’apporter toujours de nouveaux souvenirs, tristes et sacrés. Jamais je n’ai eu, et je ne puis songer à avoir jamais, une autre amie telle qu’a été votre mère. Sa vie était une noble lutte : elle a cessé, et nous a laissés en présence de nouvelles luttes, encore pour un petit peu de temps. Le temps inexorable passe, dévorant à mesure tout ce qu’il produit : et ceux qui sont partis ne reviennent plus près de nous. Mais je sens que le souvenir de votre noble mère ne me quittera point, aussi longtemps que je séjournerai dans ce triste monde. »

M. Strachey publie encore plusieurs autres lettres qu’il a reçues de Carlyle [2], celle-ci, notamment, où Carlyle s’excuse de ne rien pouvoir pour obliger une dame qui cherchait à faire des traductions : « La traduction, en vérité, est un métier très fâcheux, comme d’ailleurs toute littérature, sauf dans le cas d’une vocation ou d’une nécessité absolues ; et pour une jeune dame surtout, je ne sais rien qui soit davantage à déconseiller. Moi-même, c’est par force que je suis entré dans ce métier, qui n’a été pour moi qu’une série de tracas et de peines. » Carlyle, en effet, le plus fécond des écrivains anglais, a passé toute sa vie à maudire son métier. A mesure qu’il entreprenait un ouvrage, il se mettait à le détester. Il écrivait par exemple, à propos de son histoire de Cromwell : « Je fais là une besogne infiniment vile : personne n’est plus profondément dégoûté que moi de la sottise et de la grossièreté ; mais on dirait vraiment qu’une fatalité me condamne à y patauger toute ma vie. Je me dis : « Cromwell a lutté, mais toi, ton misérable trafic est seulement de parler ; eh bien ! donc, va, parle pour lui ! » Par bonheur ma besogne d’à présent est presque achevée ; j’en essaierai d’autres qui, sans être plus faciles, m’inspireront peut-être davantage. D’ailleurs je commence à prendre en horreur toute l’industrie des livres. »

Pendant tout le temps qu’il travaillait à son histoire de Frédéric le Grand, ses lettres et ses conversations n’étaient qu’une plainte monotone sur le mauvais destin qui l’avait amené à se choisir un héros dans « ce charnier de chiens, le XVIIIe siècle ». Il appelait Frédéric « le roi-cauchemar », et son livre « une corvée de forçat. » Il avait ainsi pour désigner toutes choses des images fortes et saillantes, qu’il ne se faisait pas faute de répéter en toute occasion. « Un jour que je l’avais interrogé sur Grillparzer et la poésie allemande, raconte M. Strachey, il me récita des pages entières qu’il avait écrites vingt ans auparavant : sa grande mémoire le dispensait d’improviser ses réponses. »

Il avait aussi un goût naturel pour le paradoxe. Il soutint un jour devant M. Strachey qu’un vulgaire assassin, dont s’occupaient alors tous les journaux, aurait mérité de figurer dans son livre sur le Culte des Héros : c’était du moins un « homme fort, supérieur en cela au lâche troupeau des Anglais de son temps ». M. Strachey répéta cette singulière affirmation : Carlyle reçut de divers côtés des lettres indignées, et peu s’en fallut qu’il ne se fâchât avec son indiscret ami.

Peut-être est-ce seulement à ce goût du paradoxe qu’il convient d’attribuer les continuelles saillies de Carlyle contre l’Angleterre. Les victoires anglaises en Crimée l’exaspéraient : il disait que de Shakespeare venait à l’Angleterre infiniment plus de gloire que de la conquête des Indes, et que les Anglais étaient en train de devenir le peuple le plus stupide du monde. Il parlait avec plus d’éloge des Allemands : encore finissait-il par reconnaître que c’était « une nation de pédans et de brutes ».

Il détestait les arts, la peinture et la musique en particulier. Il appelait la musique « un casse-tête absurde », ce qui ne l’empêche pas de passer aujourd’hui pour une autorité en matière de critique musicale. Il ne connaissait guère la littérature ancienne, mais il la détestait. Il n’admettait qu’Hérodote, et à cause de « son scepticisme ». Pour ce qui est des historiens anglais de son temps, aucun ne trouvait grâce devant lui. Macaulny était « un charlatan », le « Sangrado de la littérature anglaise ». Freeman « était exact, mais se bornait à répéter d’une façon ennuyeuse ce que tout le monde savait ». Il disait qu’il n’avait jamais beaucoup lu l’Histoire grecque de Grote, mais il l’avait assez lue pour être écrasé rie son poids. Il définissait l’histoire, telle que l’entendaient les historiens allemands, « un modèle de platitude inorganique ». C’était un homme terrible. On se rappelle avec quel mépris il parlait de Michelet, qu’il avait rencontré durant son séjour à Paris. Il paraît avoir toujours éprouvé le besoin puéril de grossir sa voix pour étonner son auditoire. Et, de fait, son œuvre a provoqué en Europe un étonnement qui dure encore. M. Strachey lui-même, après nous l’avoir montré si violent, si capricieux, si parfaitement insupportable, ne finit-il point par s’indigner de ce que l’Angleterre n’ait point racheté et transformé en musée sa petite maison de Chelsea ?

Il y a encore, dans la Century, de longues et charmantes lettres de Walt Whitman à sa mère ; le poète américain les écrivait de Washington, où il était venu sur la nouvelle, heureusement fausse, de la mort de son frère, et où il était resté près de dix ans, occupé jour et nuit à soigner, à nourrir et à égayer les soldats blessés. Comme Carlyle, Whitman a été, toute sa vie, un enfant ; mais c’était un enfant d’une autre race, un bel enfant, élevé en plein air, avide de mouvement et de liberté. Avec les négligences de leur style, ses vers sont de vrais poèmes ; son âme naïve et douce, son âme de poète s’y laisse voir plus à l’aise que dans aucun de ses livres.

Dans le Scot’s Magazine, des souvenirs sur Thomas de Quincey ; dans le Temple Bar, des souvenirs sur Thackeray : dans le Mac Clure’s Magazine, de New-York, une série d’articles sur les origines irlandaises de la famille des Brontë. Mais rien de tout cela, à vrai dire, n’est bien important. Et que l’on ne croie pas que les revues anglaises de ces derniers mois aient été uniquement remplies de souvenirs littéraires : il s’y trouve aussi, suivant l’usage, des articles intéressans sur la géographie et sur la politique, et sur la religion. Mais de ceux-là je me réserve de parler une autrefois. A vouloir d’un seul coup aborder tous les sujets, je risquerais de n’en traiter aucun avec le développement qui convient.


T. DE WYZEWA.


  1. Nineteenth Century. novembre 1893 et janvier 1894.
  2. The New Review, juillet 1893.