Œuvres complètes de La Fontaine (Marty-Laveaux)/Tome 2/Richard Minutolo

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Contes, Texte établi par Ch. Marty-LaveauxP. Jannet (p. 24-30).


II. — RICHARD MINUTOLO.
Nouvelle tirée de Bocace [1].


C’est de tout temps qu’à Naples on a veu
Regner l’amour et la galanterie :
De beaux objets cet estat est pourveu
Mieux que pas un qui soit en Italie.
Femmes y sont, qui font venir l’envie
D’estre amoureux quand on ne voudroit pas.
Une surtout, ayant beaucoup d’appas
Eut pour amant un jeune Gentil-homme
Qu’on appeloit Richard Minutolo :
Il n’estoit lors de Paris jusqu’à Rome
Galant qui sçeût si bien le numero.
Force luy fut ; d’autant que cette belle
(Dont sous le nom de Madame Catelle
Il est parlé dans le Decameron)
Fut un long-temps si dure et si rebelle,
Que Minutol n’en sceut tirer raison.
Que fait-il donc ? Comme il void que son zele
Ne produit rien, il feint d estre guery ;
Il ne va plus chez Madame Catelle ;
Il se declare amant d’une autre belle ;
Il fait semblant d’en estre favory.

Catelle en rit ; pas grain de jalousie.
Sa concurrente en estoit sa bonne amie :
Si bien qu’un jour qu’ils estoient en devis,
Minutolo pour lors de la partie,
Comme en passant mit dessus le tapis
Certains propos de certaines coquettes,
Certain mary, certaines amourettes,
Qu’il controuva sans personne nommer ;
Et fit si bien que Madame Catelle
De son époux commence à s’allarmer,
Entre en soupçon, prend le morceau pour elle.
Tant en fut dit, que la pauvre femelle,
Ne pouvant plus durer en tel tourment,
Voulut sçavoir de son défunt amant,
Qu’elle tira dedans une ruelle,
De quelles gens il entendoit parler :
Qui, quoy, comment, et ce qu’il vouloit dire.
Vous avez eu, luy dit-il, trop d’empire
Sur mon esprit pour vous dissimuler.
Vostre mary void Madame Simone :
Vous connoissez la galande que c’est :
Je ne le dis pour offenser personne ;
Mais il y va tant de votre interest
Que je n’ay pû me taire davantage.
Si je vivois dessous vostre servage,
Comme autresfois, je me garderois bien
De vous tenir un semblable langage,
Qui de ma part ne seroit bon à rien.
De ses amans toûjours on se méfie.
Vous penseriez que par supercherie
Je vous dirois du mal de vostre époux ;
Mais, grace à Dieu, je ne veux rien de vous.
Ce qui me meut n’est du tout que bon zele.
Depuis un jour j’ay certaine nouvelle
Que votre époux, chez Janot le Baigneur,
Doit se trouver avecque sa Donzelle.
Comme Janot n’est pas fort grand Seigneur,
Pour cent ducats vous luy ferez tout dire ;

Pour cent ducats il fera tout aussi.
Vous pouvez donc tellement vous conduire,
Qu’au rendez-vous trouvant vostre mary,
Il sera pris sans s’en pouvoir dédire.
Voicy comment. La Dame a stipulé
Qu’en une chambre, où tout sera fermé,
L’on les mettra ; soit craignant qu’on n’ait veuë
Sur le Baigneur ; soit que, sentant son cas,
Simone encor n’ait toute honte bûe.
Prenez sa place, et ne marchandez pas[2] :
Gagnez Janot ; donnez-luy cent ducats ;
Il vous mettra dedans la chambre noire ;
Non pour jeusner, comme vous pouvez croire :
Trop bien ferez tout ce qu’il vous plaira.
Ne parlez point, vous gâteriez l’histoire,
Et vous verrez comme tout en ira.
L’expedient plût tres-fort à Catelle,
De grand dépit Richard elle interrompt.
Je vous entends, c’est assez, luy dit-elle
Laissez-moy faire ; et le drosle et sa belle
Verront beau jeu si la corde ne rompt.
Pensent-ils donc que je sois quelque buze ?
Lors pour sortir elle prend une excuse,
Et tout d’un pas s’en va trouver Janot,
A qui Richard avoit donné le mot.
L’argent fait tout : si l’on en prend en France
Pour obliger en de semblables cas,
On peut juger avec grande apparence
Qu’en Italie on n’en refuse pas.
Pour tout carquois, d’une large escarcelle
En ce pays le Dieu d’amour se sert.
Janot en prend de Richard, de Catelle ;
Il en eust pris du grand diable d’enfer.
Pour abreger, la chose s’execute
Comme Richard s’estoit imaginé.

Sa maistresse eut d’abord quelque dispute
Avec Janot, qui fit le reservé ;
Mais en voyant bel argent bien compté,
Il promet plus que l’on ne luy demande.
Le temps venu d’aller au rendez-vous,
Minutolo s’y rend seul de sa bande,
Entre en la chambre, et n’y trouve aucuns trous
Par où le jour puisse nuire à sa flâme.
Gueres n’attend : il tardoit à la Dame
D’y rencontrer son perfide d’époux,
Bien préparée à luy chanter sa game.
Pas n’y manqua, l’on peut s’en asseurer.
Dans le lieu dit Janot la fit entrer.
Là ne trouva ce qu’elle alloit chercher :
Point de mary, point de Dame Simone,
Mais au lieu d’eux Minutol en personne
Qui sans parler se mit à l’embrasser.
Quant au surplus je le laisse à penser :
Chacun s’en doute assez sans qu’on le die.
De grand plaisir nostre amant s’extasie.
Que si le jeu plut beaucoup à Richard,
Catelle aussi, toute rancune à part,
Le laissa faire, et ne voulut mot dire.
Il en profite, et se garde de rire ;
Mais toutefois ce n’est pas sans effort
De figurer le plaisir qu’a le sire,
Il me faudroit un esprit bien plus fort.
Premierement il joüit de sa belle ;
En second lieu il trompe une cruelle,
Et croit gagner les pardons en cela.
Mais à la fin Catelle s’emporta.
C’est trop souffrir, Traître ! Ce luy dit-elle,
Je ne suis pas celle que tu pretents.
Laisse-moy là ; sinon à belles dents
Je te déchire, et te saute à la veuë.
C’est donc cela que tu te tiens en muë ;
Fais le malade, et te plains tous les jours ;
Te reservant sans doute à tes amours.

Parle, méchant, dis-moy, suis-je pourveuë
De moins d’appas, ay-je moins d’agrément,
Moins de beauté, que ta Dame Simone ?
Le rare oiseau ! O la belle friponne !
T’aymois-je moins ? Je te hais à present ;
Et pleust à Dieu que je t’eusse veu pendre.
Pendant cela Richard pour l’appaiser
La caressoit, tâchoit de la baiser ;
Mais il ne pût ; elle s’en sceut défendre.
Laisse-moy là ! se mit-elle à crier ;
Comme un enfant penses-tu me traiter ?
N’approche point, je ne suis plus ta femme :
Rends-moy mon bien, va-t’en trouver ta Dame :
Va déloyal, va-t’en, je te le dis.
Je suis bien sotte et bien de mon païs
De te garder la foy de mariage :
A quoy tient-il que, pour te rendre sage,
Tout sur le champ je n’envoye querir
Minutolo, qui m’a si fort cherie ?
Je le devrois afin de te punir ;
Et, sur ma foy, j’en ay presque l’envie.
A ce propos le galand éclata.
Tu ris, dit-elle, ô Dieux ! quelle insolence !
Rougira-t-il ? Voyons sa contenance.
Lors de ses bras la Belle s’échappa,
D’une fenestre à tastons approcha,
L’ouvrit de force ; et fut bien estonnée
Quand elle vit Minutol, son amant :
Elle tomba plus d’à demi-pâmée.
Ah ! qui t’eust creu, dit-elle, si méchant ?
Que dira-t-on ? me voila diffamée.
Qui le sçaura ? dit Richard à l’instant,
Janot est seur, j’en répons sur ma vie.
Excusez donc si je vous ay trahie ;
Ne me sçachez mauvais gré d’un tel tour :
Adresse, force, et ruse, et tromperie,
Tout est permis en matiere d’amour.
J’estois reduit avant ce stratagême

A vous servir, sans plus, pour vos beaux yeux :
Ay-je failli de me payer moy-mesme ?
L’eussiez-vous fait ? non sans doute ; et les Dieux
En ce rencontre ont tout fait pour le mieux :
Je suis content ; vous n’estes point coupable ;
Est-ce dequoy paroistre inconsolable ?
Pourquoi gemir ? J’en connois, Dieu-mercy,
Qui voudroient bien qu’on les trompast ainsi.
Tout ce discours n’appaisa point Catelle ;
Elle se mit à pleurer tendrement.
En cet estat elle parut si belle,
Que Minutol, de nouveau s’enflâmant,
Luy prit la main. Laisse-moy, luy dit-elle :
Contente-toy ; veux-tu donc que j’appelle
Tous les voisins, tous les gens de Janot ?
Ne faites point, dit-il, cette folie ;
Vostre plus court est de ne dire mot.
Pour de l’argent, et non par tromperie,
(Comme le monde est à present bâty)
L’on vous croiroit venuë en ce lieu-cy.
Que si d’ailleurs cette supercherie
Alloit jamais jusqu’à vostre mary,
Quel déplaisir ! songez-y, je vous prie ;
En des combats n’engagez point sa vie ;
Je suis du moins aussi mauvais que luy.
A ces raisons enfin Catelle cede.
La chose estant, poursuit-il, sans remede,
Le mieux sera que vous vous consoliez.
N’y pensez plus. Si pourtant vous vouliez……
Mais bannissons bien loin toute esperance ;
Jamais mon zele et ma perseverance
N’ont eu de vous que mauvais traitement.
Si vous vouliez, vous feriez aisément
Que le plaisir de cette jouissance
Ne seroit pas, comme il est, imparfait :
Que reste-t-il ? le plus fort en est fait.
Tant bien sceut dire, et prescher, que la Dame,
Sechant ses yeux, rasserenant son ame,

Plus doux que miel à la fin l’écouta.
D’une faveur en une autre il passa,
Eut un souris, puis aprés autre chose,
Puis un baiser, puis autre chose encor ;
Tant que la belle, aprés un peu d’effort,
Vient à son point, et le drosle en dispose [3].
Heureux cent fois plus qu’il n’avoit esté !
Car quand l’amour d’un et d’autre costé
Veut s’entremettre, et prend part à l’affaire
Tout va bien mieux, comme m’ont asseuré
Ceux que l’on tient sçavans en ce mystere.
Ainsi Richard joüit de ses amours,
Vescut content, et fit force bons tours,
Dont celuy-cy peut passer à la monstre.
Pas ne voudrois en faire un plus rusé.
Que pleust à Dieu qu’en certaine rencontre
D’un pareil cas je me fusse avisé !


  1. Decameron, giornata III, novella VI.
  2. Edition de 1665 :
    Prenez sa place, et n’y marchandez pas.
  3. Manuscrits de Conrart :
    Tant qu’à son point, aprés un peu d’effort,
    La belle vient, et le drosle en dispose.