Richelieu aux États de 1614

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Richelieu aux États de 1614
G. Hanoteaux

Revue des Deux Mondes, tome 119, 1893


RICHELIEU AUX ETATS DE 1614


I

Par le traité de Sainte-Menehould, Marie de Médicis s’était engagée à convoquer les États-Généraux, pour le 25 août 1614 au plus tard, dans la ville de Sens. La reine et ses ministres, sentant l’importance de la partie qui se jouait, avaient habilement préparé les élections. Les gouverneurs de province, les grands seigneurs fidèles, les évêques avaient reçu l’ordre de veiller à ce qu’on ne nommât que des députés dévoués non-seulement à la royauté, mais au gouvernement de la régente. En beaucoup de bailliages, la liste des candidats était arrivée toute dressée de la cour. Dès qu’on fut assuré que la majorité des députés était royaliste, on renonça à la précaution qu’on avait prise en indiquant Sens comme lieu de réunion de l’assemblée et on décida qu’elle se tiendrait à Paris. La date était fixée définitivement au 13 octobre.

Vers cette époque, les députés arrivèrent un à un de leur province, non sans se plaindre des fraîcheurs de l’automne et de l’incommodité de la saison. On dut attendre les retardataires. La majorité du roi fut déclarée en séance solennelle du parlement, le 2 octobre. Les députés présens à Paris assistèrent à la cérémonie. On arrêta, enfin, au 26 octobre la date de la procession des trois ordres et de la messe solennelle qui, selon la coutume, devait précéder l’ouverture des États.

Les députés étaient convoqués pour huit heures du matin au cloître du couvent des Augustins, dont les vastes constructions gothiques s’élevaient sur la rive gauche de la Seine, un peu en amont du Pont-Neuf. Le roi et la cour arrivèrent, en grande cohue, sur les dix heures. Après de nombreuses disputes et contentions sur les rangs et préséances, M. de Rhodes, grand-maître des cérémonies, finit par placer à peu près tout son monde, et la procession commença par un défilé devant le roi. On lui avait préparé, sous le portail de l’église des Augustins, un dais où il s’était assis, la reine et les princes du sang près de lui. Chacun, en passant, faisait de grandes et profondes révérences. Le prince de Condé était debout et bien en vue ; on remarqua que des gens apostés le désignaient aux députés en disant : « Saluez M. le Prince. » Mais, rien qu’à l’inspection des visages, celui-ci devait bien voir que le coup qu’il avait préparé était manqué et que ces bonnes gens de province inclinés devant leur jeune roi, majeur de la veille, n’avaient nulle envie de servir les ambitions d’un cadet insoumis.

Les présentations achevées, la procession s’ébranla, et, sortant du couvent, se développa lentement le long du quai des Augustins, puis, par la rue de la Harpe, gagna Saint-Séverin, le Petit-Châtelet, traversa la Seine sur le pont Notre-Dame et se dirigea vers le parvis. Tout le long du parcours, les soldats du régiment des gardes, avec leurs figures tannées et leur barbe taillée à la mode du roi Henri, faisaient la haie, en costume mi-parti violet et orangé, l’un ayant la toque verte, l’autre la toque noire, et, tous le mousqueton sur l’épaule.

En tête de la procession, on avait mis, selon la coutume, un lot de pauvres et de mendians de Paris, béquillards et loqueteux qui attristaient la pompe du cortège ; on les fit passer vite en leur distribuant quelque menue monnaie. Venaient ensuite les ordres religieux, moines gris, roux, blancs et noirs, les « quatre mendians, » si populaires dans Paris, les paroisses et chapitres, les corporations avec insignes et bannières et nombre de bourgeois équipés de leur mieux. Des deux côtés des rues, marchaient les archers du grand-prévôt, tenant un cierge d’une main et leur hallebarde de l’autre ; au milieu, le grand-prévôt lui-même, assisté de ses deux lieutenans en robe longue. En bordure encore, les cent-suisses de la garde du roi, habillés de velours, satin et taffetas blanc, rouge et bleu, avec la toque de velours à la tête et un panache ; les archers de la garde avec leurs hallebardes et des torches de cire jaune allumées ; les cent gentilshommes de la maison du roi, portant également des torches et leurs demi-hallebardes nommées becs-de-corbin ; au milieu d’eux, marchant à pas comptés, d’abord les chapitres de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle mêlés, avec leurs chapes et leurs bâtons cantonaux, les bacheliers et régens de l’Université, suivis du recteur et des docteurs des quatre facultés.

Enfin, messieurs des États. C’étaient, en première ligne, les députés du tiers, bataillon noir de près de deux cents membres, allant quatre par quatre, par bailliages, portant, les uns, ceux qui étaient de justice, les robes longues, cornettes et bonnets carrés, les autres, ceux qui étaient de finance ou de robe courte, le manteau à mi-corps ouvert sur les côtés pour passer les bras et la toque ; tous, ils tenaient à la main un cierge de cire blanche, d’une demi-livre, que le maître des cérémonies avait fait distribuer, le matin, au nom du roi. « Les derniers étaient les premiers, » dit un témoin oculaire, car le rang le plus honorable est en arrière, le plus près possible du saint-sacrement.

Cette place était réservée aux députés de Paris, à MM. Desneux et Clapisson, échevins, Miron, alors prévôt des marchands qui marchait le dernier, seul, car il venait d’être désigné comme président du tiers-état. Ce jour-là, par égard pour la dignité à laquelle son ordre l’avait élevé, il avait quitté son habit mi-parti aux couleurs de la ville et avait revêtu le sévère costume noir des députés du tiers.

La noblesse venait ensuite en chapeau à l’espagnole et manteau de cour ; chaque membre richement vêtu et l’épée au côté ; puis les ecclésiastiques : d’abord, les simples députés séculiers et réguliers, quatre par quatre, en manteau, robe ou soutane, sans soie, tête nue, le bonnet carré à la main, laissant voir la couronne, et décorés seulement des insignes de chaque ordre de cléricature ; ensuite les évêques et archevêques, deux par deux, en habits violets, avec rochet, camail, bonnets, selon l’ordre de leur sacre ; enfin, éclatans dans leurs chapes d’écarlate et coiffés du chapeau romain, les trois cardinaux, Sourdis, La Rochefoucauld et Bonzy, précédant immédiatement le poêle de drap d’or sous lequel l’archevêque de Paris, entouré de son clergé, portait le saint-sacrement. Les quatre coins du dais étaient tenus par ce qu’il y avait de plus grand dans le royaume : le duc de Guise et le prince de Joinville, le prince de Condé et Monsieur, frère du roi.

Sous un autre dais, après le saint-sacrement, le jeune roi, morose et vêtu de blanc ; près de lui, la reine sa mère, en costume de veuve, épaisse et lourde dans ses voiles noirs, appuyée sur son premier écuyer, donnant la main à M. de Sillery, son chevalier d’honneur, la queue de sa mante portée par la marquise de Guercheville, sa dame d’honneur, ayant encore, derrière elle, le capitaine de ses gardes et l’élégant essaim des « filles de la reine. » Elle était accompagnée de « Madame, » cette délicate et fragile Elisabeth, fiancée au roi d’Espagne, lumineuse dans sa robe de toile d’argent ; de la reine Marguerite, qui acceptait, non sans un sourire ironique, la position singulière que lui faisait sa qualité de veuve d’un premier mariage, de Mme la princesse de Conti, de Mme de Guise mère, de Mme la duchesse de Guise et de plusieurs autres princesses et grandes dames, toutes à pied et un cierge à la main. Tout autour, les princes, les maréchaux de France, les chevaliers de l’ordre et, pour parler comme le document contemporain, « tous ceux de la noblesse qui ont accoutumé d’accompagner Leurs Majestés. »

Venaient ensuite, à droite, la cour du parlement, ayant ses huissiers devant, verges inclinées, puis les notaires et greffiers en robes rouges, puis le corps même du parlement : le premier président de Harlay, les présidons coiffés du mortier, les conseillers vêtus de rouge ; au milieu, M. de Liancourt, gouverneur de Paris ; à gauche, la cour des comptes, puis la cour des aides, en robes rouges et chaperons noirs ; le corps de la ville de Paris en robes et chaperons mi-partis rouge et bleu aux couleurs de la ville ; puis le Châtelet, puis les autres offices et juridictions, en diminuant peu à peu d’importance jusqu’aux archers et sergens de la ville qui fermaient la marche et contenaient la foule du peuple.

Partout, dans les rues étroites, débordantes de monde, les maisons ventrues étaient tendues de tapisserie et, aux carrefours, aux balcons, aux fenêtres, jusque sur les toits en pignon, des milliers de regards luisaient, les cous se tendaient. Ce bon peuple de Paris, alors si ardemment catholique et royaliste, se signait, d’un geste qui avançait sur la foule, au fur et à mesure que passaient, tout près l’une de l’autre, ces deux majestés, l’une céleste, l’autre terrestre, presque confondues dans un même amour et dans une même dévotion.

La procession pénétra lentement dans Notre-Dame ; le roi et la reine gagnèrent le chœur et s’arrêtèrent en face de l’autel ; les députés se rangèrent par ordre de préséance, sur des bancs qui avaient été dressés le long de la nef. Les suisses de la garde se tinrent debout, devant les piliers tendus de tapisseries, et firent faire silence. Le service divin commença.

Il fut célébré par l’archevêque de Paris entouré de son clergé, l’évêque de Bayonne servant le roi en qualité de grand aumônier. Le sermon fut prononcé par le cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, qui, résumant dans une seule phrase le caractère de la cérémonie, prit pour texte ces paroles de l’évangile : Deum timete, regem honorificate. Il parla longuement, pesamment, pédantesquement, à la manière du temps ; mais il insista, avec la vigueur brutale qui était dans son caractère, sur la puissance redoutable de la royauté, et sur la force de l’idée monarchique, dont il avait fait le thème de son discours : « il fut loué de Leurs Majestés et de tous les auditeurs. »

Le lendemain, lundi 27 octobre, la séance d’ouverture des États eut lieu dans la grande salle de l’hôtel Bourbon, en face le Louvre[1]. La salle formait un rectangle de dix-huit toises de long sur huit de large, terminé par une abside de huit toises de profondeur. Sa voûte, semée de fleurs de lis d’or, était soutenue par des colonnes avec bases, chapiteaux, architraves, frises et corniches d’ordre dorique. Les murs avaient été tendus de velours semés de fleurs de lis d’or. Dans le demi-cercle que formait l’abside, un échafaudage haut de cinq marches avait été installé, sur lequel on avait disposé un trône couvert par un dais de velours violet, semé de fleurs de lis d’or. Ainsi le roi, vêtu de blanc, s’assit au milieu des lis. À sa droite, la reine sur une chaise à dossier, puis la reine Marguerite, puis la jeune Elisabeth ; à sa gauche, Gaston son frère et ses sœurs plus jeunes ; à ses pieds, M. de Mayenne, grand chambellan, à demi couché sur un oreiller de velours ; tout autour, les plus hauts personnages de la cour ; un peu à gauche, assis sur une chaise sans dossier, le chancelier de Sillery, assisté des quatre secrétaires d’État.

Tout le parterre, formant un long parallélogramme, était réservé aux députés ; sur les côtés, on avait établi des gradins pour les assistans. Mais les courtisans, friands d’un pareil spectacle, vinrent en telle foule qu’ils forcèrent les portes et que, sans avoir égard à la majesté des États, ils envahirent la place même qui avait été assignée aux députés. « Tout était plein de dames et de damoiselles, de gentilshommes et autre peuple, comme si l’on se fût transporté pour le divertissement de quelque comédie, » dit Florimond Rapine, et avec son humeur critique, il ne manque pas d’observer qu’une telle indécence représentait trop bien l’état du royaume où la cour encombrante écartait et entravait les forces libres de la nation : « La plupart des députés étaient mécontens, ajoute-t-il, et ils disaient que la France est incapable d’ordre. »

Peu à peu cependant chacun se plaça, et Louis XIII ouvrit la séance. Il se leva, sous le dais de velours, et les députés, venus de si loin pour saluer et reconnaître leur jeune roi, purent enfin le contempler tout à loisir.

Ce qui, de prime abord, remplissait d’émotion l’assistance et portait vers lui tous les cœurs, c’était le souvenir toujours présent du grand malheur qui, dans une si tendre enfance, l’avait porté sur le trône. Presque tous ceux qui étaient là réunis avaient connu son père, ce bon roi, ce grand roi mort si tragiquement. Les uns avaient combattu à ses côtés, d’autres l’avaient salué à son entrée dans l’une des bonnes villes du royaume ; tel autre l’avait reçu au fond de quelque manoir de province, alors que, soldat de fortune, il se donnait tant de mal pour conquérir son héritage. Et voilà son fils maintenant, le pauvre enfant, chargé, si jeune, d’un poids si lourd, frêle héritier de tant de travaux et de tant de gloire.

Il ne ressemblait pas au défunt. Quoique bien fait de corps, il n’avait, de son père, ni la figure, ni le regard. Hier encore enfant admirable et sain, l’adolescence dans laquelle il entrait l’assombrissait et l’alourdissait. Les joues mates et molles, l’œil terne, la mâchoire inférieure proéminente, — « le museau » épais des Médicis, — ne rappelaient en rien la promptitude et la vivacité du sang des Bourbons. Ceux qui, dans cette foule, avaient des attaches à la cour disaient qu’il était paresseux, fantasque, inhabile aux lettres, le plus souvent sombre et mélancolique. Il aimait les arts mécaniques, la musique, les inventions, les exercices du corps, les choses de la guerre ; il montait bien à cheval ; il adorait la chasse, notamment la chasse à l’oiseau, et, dans le château de Saint-Germain où il avait été élevé, les oiseliers et les dresseurs de pies-grièches étaient ses premiers favoris.

Au physique comme au moral, il avait été mal élevé. Purgé et saigné outre mesure, flatté et violenté, caressé tour à tour et abandonné, entouré d’un harem de domestiques, qui ne savaient qu’inventer pour le distraire ou le corrompre, changeant à tout instant de précepteurs, il avait été gâté et, si nous en croyons Saint-Simon, volontairement perverti de bonne heure. Par un odieux calcul, les Italiens de l’entourage de Marie de Médicis auraient affaibli sa volonté, diminué son intelligence, et altéré sa santé. Des sentimens qui conviennent à un roi, on n’avait guère développé en lui que l’orgueil, mais un orgueil qui se changeait trop souvent en une froide et taciturne timidité.

Il avait pourtant de l’honnêteté, du courage, du bon sens ; souvent même, il lui venait des reparties heureuses et qui faisaient penser à son père. Il était sensible et droit. On l’avait, à sa naissance, appelé le Juste, parce qu’il était né sous le signe de la Balance. Il eût mérité ce nom s’il eût été laissé à lui-même et si l’on n’eût emmailloté sa nature volontaire dans les langes d’une enfance prolongée et dans les lisières d’une domestication avilissante. Il était bègue, et ce défaut physique rendait sensible à ceux qui l’entendaient le manque d’équilibre d’une organisation à la fois lente et violente, et les saccades d’une énergie alternativement contrainte et désordonnée.

Louis XIII, donc, se leva et parla brièvement. Le petit discours qu’il avait appris par cœur ne contenait qu’un salut aux députés réunis devant lui, une protestation d’amour pour le peuple et un ordre de s’en remettre à ce qui allait être dit par le chancelier.

Le chancelier Brûlart de Sillery, personnage maigre et de longue barbe, perdu dans les fourrures et le velours cramoisi de son costume d’apparat, se leva, salua le roi, se rassit sur une chaise basse et prononça, à mi-voix, un long discours qui fut, pour l’assemblée, à la fois une fatigue et une déception. Ce Sillery était pourtant un habile homme ; mais il ne visait pas au talent oratoire. Vieux routier de la politique, il personnifiait le gouvernement de la régence fait d’adresse, de faiblesse et de procrastination ; et ce n’était pas le moindre intérêt de cette séance solennelle que de voir un roi entant encore, quoique réputé majeur, représenté par la caducité savante et souple de ce vieillard aux paroles éteintes. La circonspection, qui avait conduit Sillery aux affaires et qui l’y avait maintenu, avait fini par lui assurer une sorte d’autorité. On pardonne beaucoup aux habiles, parce qu’ils durent. Sillery, créature de Villeroy, puis son rival, avait été ambassadeur à Rome, et sa dissimulation naturelle avait reçu, dans cette cour, un suprême vernis. C’était lui qui avait obtenu du pape la nullité du premier mariage d’Henri IV ; Marie de Médicis indirectement lui devait un trône. D’ailleurs, il lui plaisait parce que, dans les conseils, il trouvait toujours de bonnes raisons pour justifier les mesures pusillanimes. Affable et très doux dans la conversation, corrupteur plus encore que corrompu, n’ayant d’autre dessein que de gagner du temps pour rester aux affaires et de rester aux affaires pour gagner du temps, il était le type de ces hommes publics qui ont ce qu’il faut de prudence et de capacité pour se maintenir au pouvoir, mais non ce qu’il faut de courage pour y accomplir de grandes choses. La peur avait été toute sa politique, et Richelieu ne tarit pas sur « la lâcheté » de ce chancelier dont « le cœur était de cire » et qui « cherchait en toutes occurrences les accommodemens et les conseils moyens que César dit n’être pas moyens, mais nuls dans les grandes affaires. »

C’était cet homme pourtant qui allait manier à son gré les États ; c’était ce faible et tremblant serviteur des rois qui allait donner le coup de la mort à l’institution libérale la plus ancienne et la plus autorisée qui eût survécu en France. Tant il était évident que la royauté l’emportait ! La nation elle-même donnait des mains à sa propre défaite que cette réunion des États allait consommer.

Sillery parla plus d’une heure. Quand il eut fini, il alla prendre l’avis du roi et déclara la session officiellement ouverte. Ce fut alors le tour des présidens des trois ordres. M. de Marquemont, archevêque de Lyon, personnage illustre, plein de science et de doctrine, canoniste et diplomate, harangua succinctement au nom du clergé. Un vieillard du Midi, le baron de Pont-Saint-Pierre, « debout et le chapeau à la main, » prononça, au nom de la noblesse, un pénible et maladroit discours. Enfin le président Miron parla avec l’heureuse justesse d’un Parisien, les genoux en terre, au nom du tiers-état.

Ces discours durèrent très longtemps. Mais on prenait patience. Car la curiosité était éveillée : on disait que le prince de Condé allait, à son tour, prendre la parole et expliquer, devant les États, les raisons de sa conduite lors des derniers mouvemens. Tout le monde sentait que l’intérêt de la séance était là. Quel parti allait prendre le prince ? S’il eût parlé et s’il eût exposé hautement les griefs dont il avait rempli ses manifestes, peut-être eût-il pris un réel empire sur l’assemblée. En tout cas, ce coup de politique hardi eût étonné les ministres et eût agi sur eux et sur la régente par le seul sentiment auquel ils fussent accessibles, la peur. Mais si Condé pouvait, à la rigueur, concevoir de pareils desseins, il n’était pas homme à les exécuter. Il resta muet[2]. Le roi se leva aussitôt après le discours du président Miron, et la cérémonie s’acheva à la nuit tombante.


II

Nous ne prétendons pas écrire une histoire complète des États de 1614. Richelieu les a jugés sévèrement et justement : « La proposition, dit-il, en avait été faite sous de spécieux prétextes et sans aucune intention d’en tirer avantage pour le service du roi et du public, et la conclusion en fut sans fruit. » Cependant, puisque cette assemblée vit les premiers pas du futur ministre de Louis XIII dans la carrière politique, puisqu’elle fut agitée par les derniers mouvemens du siècle qui venait de finir, puisqu’elle consacra, de son impuissance et de son adhésion, le triomphe facile de la royauté, nous indiquerons les faits qui, après trois siècles, nous paraissent avoir pu servir à l’éducation politique du jeune évêque de Luçon. Celui-ci joua d’ailleurs, au cours des délibérations, un rôle assez important pour que l’exposé des incidens auxquels il fut mêlé permette de rappeler, dans ses grandes lignes, l’histoire d’une assemblée qui n’a guère d’autre illustration que de l’avoir compté parmi ses membres.

Les États, on s’en souvient, avaient été convoqués à la demande du prince de Condé. Derrière ce prince s’était formée une coalition où se rencontraient, sans s’interroger mutuellement sur leurs origines ou sur leur but, toutes les ambitions impatientes, toutes les vanités froissées, toutes les cupidités inassouvies. Par un habile étalage de patriotisme et d’austérité, ce parti exploitait le dégoût qu’inspirait au pays la fortune des favoris italiens, Concini et sa bande. L’esprit frondeur d’un peuple qui aime à rendre ceux qui le dirigent responsables de ses propres faiblesses accablait le gouvernement de la régente des souvenirs écrasans laissés par le règne précédent. Une nuée de pamphlétaires, bourdonnant autour des plaies découvertes, les avait envenimées.

Cette meute avait pris pour chef un homme digne de la conduire à la curée : c’était Henri de Bourbon, prince de Condé. De naissance douteuse, il se posait en héritier légitime du trône ; de courage incertain, il se croyait fait pour commander les armées ; de facultés médiocres, il prétendait gouverner l’État. Dans sa personne et dans sa situation, tout était faux : prince du sang, il essayait de ravaler la couronne pour la mettre à la hauteur de sa tête ; fils de protestant, il était catholique et même ami des jésuites ; pourtant il tendait la main aux huguenots. Au début du règne de Louis XIII, il ne songeait à rien moins qu’à reprendre le rôle de la famille de Guise, — moins Calais et Metz. À la fin du même règne, il devait être le plat serviteur non-seulement du roi, mais de ses ministres et de ses favoris. Hésitant toujours sur sa propre conduite et ne sachant s’il devait se faire craindre ou se faire aimer, il ne parvint guère qu’à se faire mépriser. D’un bout de sa carrière à l’autre, il n’eut qu’une passion, l’avarice. Il exploita la faiblesse de Marie de Médicis, escompta la libéralité de Richelieu, dépouilla l’agonie de son beau-frère Montmorency, pour constituer enfin une des fortunes les plus considérables qu’ait connues l’ancien régime. Il fut d’ailleurs le père du grand Condé, et c’est le seul service réel qu’il ait rendu à la France.

Derrière Condé se trouvaient Vendôme, frère naturel du roi, toujours prêt à revendiquer, du fond de la Bretagne, les prétentions de sa bâtardise comblée et inassouvie ; Nevers, vieux catholique, alternativement mécontent et fidèle, homme d’esprit, mais imaginatif et s’exagérant autant ses services que ses disgrâces, un imbécile titré, Conti, un ennemi personnel de Concini, Longueville, et toute une bande de gentilshommes jeunes, ardens et non inscrits sur le rôle des pensions. On comptait aussi sur l’appui plus onéreux et plus marchandé du parti protestant, que les tendances papistes du gouvernement de la régente effrayaient et qui négligeait les conseils prudens des Lesdiguières et des Duplessis-Mornay, pour suivre ceux des Bouillon, des Sully, et des Rohan. Enfin on s’appuyait sur les « politiques, » c’est-à-dire sur cette partie instruite et raisonneuse de la bourgeoisie française qui se plaît à diminuer, en temps de calme, un gouvernement près duquel elle se réfugie en temps d’orage. En 1615, ce parti, — plumes et becs affilés, — avait de quoi exercer son esprit critique. Il détestait les Italiens qui gouvernaient la reine mère ; il voulait mal de mort à celle-ci de la confiance qu’elle accordait aux jésuites et notamment au père Cotton ; fidèle à ses traditions, il se prononçait énergiquement contre la politique papiste et espagnole. Cependant, tout en suivant Condé, il était loin de se donner à lui. Décapité par la mort d’Henri IV, il cherchait un chef, et, n’en trouvant pas, il se butait à une sorte de bouderie aigre, où les ambitieux croyaient démêler l’approbation de leur conduite.

Avant les élections, Condé comptait beaucoup sur la réunion des États-Généraux. L’erreur des partis est de croire que l’histoire reprend les mêmes voies : ils échouent souvent pour ne pas savoir modifier la tactique qui a réussi à leurs prédécesseurs. Les yeux fixés sur les événemens qui avaient précédé la Ligue, le prince du sang espérait, comme les Guises l’avaient fait à Blois, développer dans le sens de ses intérêts le mécontentement qui couvait dans la nation. « Mon parti sera puissant et nombreux dans l’assemblée des États-Généraux, disait-il à Rohan. Les grands du royaume unis avec moi pourront contraindre la régente à changer de conduite. Il sera facile de borner son autorité et de faire des changemens considérables dans l’administration des affaires. Si la reine s’obstine à refuser ce que nous lui demandons, nous aurons un prétexte plus spécieux de prendre les armes. On ne manque jamais de mécontens en France. Il y a bon nombre de gentilshommes et de soldats prêts à se déclarer. » Il ajoutait que, si les États lui prêtaient la main, il en profiterait pour modifier le conseil du roi et pour empêcher ou du moins pour retarder l’accomplissement des alliances par les mariages espagnols.

Rohan, avec la netteté et la sûreté de vue d’un politique et d’un véritable homme d’action, ne partageait pas ces illusions. « La reine aura, dans les états, plus de crédit que vous, disait-il à Condé ; ceux sur qui vous comptez maintenant vous abandonneront au lieu de vous soutenir. La crainte et l’espérance sont les deux grands ressorts qui font agir les membres de ces assemblées. Vous n’êtes pas en état de leur promettre de grands avantages ni de les enrayer par des menaces. La reine a des emplois et des charges à distribuer. Elle peut faire beaucoup de mal à ceux qui s’opposent à ses volontés. Qui voudra se déclarer hautement pour vous contre Sa Majesté ? Soyez persuadé, monsieur, que les États-Généraux vous seront contraires. »

Les prévisions de Rohan se réalisèrent. Le gouvernement, comme nous l’avons vu, avait usé et abusé de la pression officielle. Ces manœuvres avaient pleinement réussi. Dès les premiers jours, on s’aperçut que le parti des princes était battu. Les pamphlétaires redoublèrent leurs attaques. Ils disaient que les élections de la noblesse et du clergé avaient été « trafiquées » et que « la chambre du tiers était la seule qui fût saine dans les États. » En effet, quoique cette chambre fût composée, plus que dans aucune autre assemblée, de magistrats et de fonctionnaires, gens de naturel ordinairement docile, il y avait, parmi ses membres, assez d’esprits indépendans et de cœurs chauds pour que le gouvernement en conçût quelque inquiétude.

Toute l’habileté des ministres devait donc s’employer à amortir ou du moins à modérer les ardeurs du tiers, à séparer la cause de l’opposition bourgeoise de celle des princes, et enfin à traîner les choses en longueur, pour lasser les convictions les plans vaillantes. Ils réussirent, en s’assurant, par des promesses et des pensions, la neutralité bienveillante de la noblesse, et, par des concessions importantes en matière religieuse, le concours actif du cierge. Celui-ci était appelé à jouer, dans les délibérations, un rôle important. Toutes les circonstances ambiantes, la tournure des esprits, la politique de la cour, la valeur relative de ses membres, devaient le lui assurer.

De tout temps, les matières religieuses ont compté, en France, parmi les ressorts les plus délicats et les plus puissans de la politique. Ceux qui ne sont pas imbus de cette maxime sont indignes de toucher au gouvernement d’une nation éminemment idéaliste et qui a souvent sacrifié ses intérêts à ses aspirations ou à ses rêves. Dans les États de 1614, ce furent encore les questions de cet ordre qui passèrent au premier plan.

La France sortait à peine des guerres de religion. Les débats qu’avait soulevés la turbulence du XVIe siècle n’étaient pas clos. Les esprits restaient agités, et l’on cherchait toujours, dans la politique, une formule d’apaisement qui échappait si on s’en tenait à l’intransigeance des principes et des doctrines. Cette solution, que le XVIIe siècle allait reconnaître bientôt dans la transaction gallicane, apparaissait à peine en 1614, et justement les délibérations de l’assemblée allaient contribuer à la dégager. De là, la grande place prise, dans ces États, par tous ceux qui apportaient une autorité et une compétence spéciales à l’étude de ces graves et difficiles problèmes.

Dès le début, le clergé, sentant sa force, voulut la faire sentir à la cour. Il était mené par une sorte de comité directeur à la tête duquel se plaçaient naturellement les cardinaux de Joyeuse, Sourdis, La Rochefoucauld et Duperron. Mais Joyeuse étant malade et presque mourant, La Rochefoucauld, bonhomme, mais mou et sans autorité, les véritables chefs étaient Sourdis, président habituel de la chambre ecclésiastique, et Duperron. Celui-ci se tenait plus à l’écart et, ménageant sa réputation de savant, d’orateur et de courtisan, se réservait pour les grandes occasions.

Ce Duperron passait pour un oracle aussi bien en France qu’à Rome. Normand d’origine, né en Suisse, il réunissait en sa personne la prudence, le flegme et l’esprit pratique de ces deux froides régions. Il était, disait-on, fils d’un ministre protestant chassé de son pays par la persécution religieuse. S’étant produit de bonne heure à la cour, il avait trouvé son chemin de Damas parmi les voies du monde, s’était converti et était entré dans les ordres. Écrivain distingué, orateur fleuri, poète à ses heures, il avait été gratifié par Henri III d’une pension de douze cents écus que touchait, avant lui, le poète Desportes. Bon compagnon et que le mot pour rire n’effarouchait pas, il lisait Rabelais et nommait Montaigne le « Bréviaire des honnêtes gens. » Il avait gardé, de ses propres variations, un certain goût pour la tolérance et des amitiés dans le camp protestant. Pour lui, les luttes religieuses devaient s’en tenir à la controverse, où il excellait. Son grand jour avait été la fameuse dispute contre Duplessis-Mornay. Il avait battu le vieux soldat huguenot à la pointe d’une langue très affilée. Henri IV, satisfait de ses services, l’avait employé à Rome en même temps que le célèbre d’Ossat et, quoique le talent diplomatique de Duperron n’eût ni la force, ni la pénétration de celui de son collègue, il avait contribué à mettre la couronne sur la tête du roi.

Durant son séjour à Rome, l’éclat de la pourpre l’avait ébloui, et il était revenu en France, très dévoué aux idées ultramontaines. Si nous en croyons ses confidences intimes, il n’aimait pas les jésuites. Pourtant il les ménageait et il passait pour un de leurs partisans. Il avait une dialectique nourrie, quelque peu métaphysique, troublante pour les esprits faibles et pour les femmes, par son obscurité même. En somme, habile controversiste, parleur abondant, esprit sage, homme charmant et médiocre, il était fait pour réussir sous le gouvernement d’une reine et, en effet, il avait pris un grand empire sur l’esprit de Marie de Médicis. Sa bonne figure de patriarche, avec la grande barbe et le bonnet bravement planté sur l’oreille, inspirait confiance et ne laissait percer que dans le sourire de l’œil vairon la souplesse des ambitions qui l’avaient conduit si loin, par des chemins si compliqués. Elles n’avaient pas dit leur dernier mot ; dans ses conversations, il aimait à rappeler le souvenir des grands prélats qui s’étaient illustrés à la tête des affaires, Suger, Ximénès. Il ajoutait que les ecclésiastiques étaient les meilleurs et les plus sûrs ministres des rois, « puisque, n’ayant pas d’enfans qui succèdent à leurs desseins, quand ils sont morts, tout est mort avec eux. » Il s’entourait d’un groupe de jeunes évêques qui partageaient ses espérances et secondaient ses projets. On était d’accord dans son entourage pour penser que l’heure était venue de rendre à la robe son ancienne influence dans la direction des affaires publiques.

Cette jeune école ou, si l’on veut, cette coterie se trouvait réunie autour de son chef dans l’assemblée des Etats. Décidée à saisir une occasion aussi favorable, elle poussait sa pointe et montait à l’assaut du pouvoir. Duperron, toujours prudent, laissait faire. Il aidait ses jeunes amis d’un geste, d’un conseil ou d’un encouragement. Les plus distingués parmi eux étaient Charles Miron, évêque d’Angers, que Duperron lui-même qualifiait « grand orateur, grand personnage et l’un des beaux esprits du siècle, » — c’était, d’ailleurs, une âme fougueuse et qui manqua le but pour l’avoir dépassé ; — René Potier, évêque de Beauvais, que Duperron mettait sur le même rang, mais que son extrême myopie écartait des affaires ; Gaspard Dinet, évêque de Mâcon ; Fenouillet, évêque de Montpellier, orateur plein de charme et de pénétration ; Bertrand d’Eschaux, évêque de Bayonne, prélat bien en cour et ami de Richelieu ; Gabriel de l’Aubespine, évêque d’Orléans, autre familier de Richelieu et dont nous avons déjà signalé le savoir, la vivacité et l’esprit ; enfin notre héros lui-même, Armand du Plessis, évêque de Luçon.

Ces jeunes évêques se partagèrent presque tous les rôles importans dans les délibérations de l’ordre ecclésiastique. Ils laissèrent aux prélats vénérables par leur âge et par leurs vertus les satisfactions d’apparat, mais ils se réservèrent la besogne utile et, par conséquent, l’influence. Leur calcul, d’ailleurs, ne se trompait pas et leurs efforts ne furent pas vains. C’est de leurs rangs que devait sortir, dans un avenir qui n’était pas éloigné, l’homme appelé à restaurer, pour un demi-siècle, cette ancienne tradition française qui assurait aux princes de l’Église une part prépondérante dans l’administration de l’État.

Pour se rendre compte de l’action personnelle de chacun des membres des États, il ne faut pas oublier qu’il n’y avait pas d’autre assemblée plénière que la séance d’ouverture et la séance de clôture. Dans l’intervalle, les trois ordres délibéraient séparément. Ils travaillaient à compiler les cahiers des provinces en trois cahiers généraux qui devaient être présentés séparément au roi. Cependant, il surgissait parfois des questions d’ordre général ou d’actualité instante, sur lesquelles les trois états avaient intérêt à s’entendre. Dans ce cas, l’une des chambres envoyait, auprès des autres, une délégation composée généralement de certains membres particulièrement distingués ou compétens, et qui, après avoir exposé le point de vue de ses mandans, s’efforçait d’amener à ses vues la chambre qui l’écoutait. Ces délégations avaient une réelle importance, et c’est leur jeu qui dessine, sur le fond obscur des délibérations intérieures, la figure mieux éclairée de quelques-uns des membres de l’assemblée.

Dès les premières séances, la chambre ecclésiastique et particulièrement le groupe Duperron manifestèrent le désir de prendre en main la direction des débats. On mit d’abord sur le tapis la question de la méthode de travail et, immédiatement, nous voyons entrer en scène l’évêque de Luçon. Malgré sa jeunesse, il sort du rang aussitôt, et c’est probablement sur les indications de Duperron qu’il fut placé à la tête d’une des premières délégations envoyées vers la chambre du tiers. Il était chargé, au nom de son ordre, de présenter les propositions suivantes : Que les députés prêtassent le serment solennel de travailler saintement pour la gloire de Dieu, le service du roi et le soulagement du peuple, aux cahiers et de ne révéler de façon quelconque ce qui serait advisé aux chambres ; de venir, deux fois le jour, aux Augustins, le matin, de huit à onze heures et, la relevée, de deux à quatre, sauf le jeudi et le samedi après dîner qu’on consacrerait à d’autres affaires.

Cette démarche, naturellement bien accueillie, fut suivie d’une seconde autrement importante et dont furent chargés, auprès de la noblesse et auprès du tiers, deux autres évêques non moins chers à Duperron, Miron, évêque d’Angers, et Potier, évêque de Beauvais. Le clergé, après en avoir longtemps délibéré lui-même et non sans « contentions et difficultés, » demandait que certaines questions d’intérêt général pussent être distraites des cahiers, débattues à part, et que, les articles relatifs à ces questions une fois rédigés en commun, ils fussent remis immédiatement au roi, avec prière de faire connaître sa réponse avant la séparation des États. Cette proposition était évidemment le résultat de longues méditations. Ceux qui la faisaient voulaient emporter de l’assemblée des décisions graves, puisque ce système avait pour effet de donner une sanction au vote des États. Le coup était si hardi et si imprévu que le tiers en conçut de l’alarme. Quand l’évêque de Beauvais eut exposé l’objet de sa mission, « il s’éleva un grand bruit, dit Florimond Rapine,.. les uns disaient que, sous cette apparence, il y avait quelque chose de caché et peut-être de l’injustice… On soupçonnait une machination préparée par les habiles du conseil. »

Le conseil cependant était tout aussi inquiet que le tiers lui-même. On comptait se servir du clergé et non pas le servir. Cette initiative vigoureuse mettait l’ordre ecclésiastique hors de tutelle et lui donnait barre sur la cour. Celle-ci eût été obligée d’en passer par les volontés de cet ordre trop ardent qui, comme il le dit lui-même assez fièrement, était disposé, dans cette circonstance, « à s’acquitter de son devoir et à servir d’exemple aux autres. »

La cour se lâcha. La régente fit venir Sourdis et lui lava la tête. Joyeuse, de son lit de douleur, interposa sa haute autorité. Il entretint longuement Villeroy, et la délibération de ces deux sages vieillards aboutit à une transaction qui refroidit les têtes échauffées. Duperron n’osa pas soutenir ses amis. Il conseilla lui-même la retraite. Il ne resta de cet incident qu’une sorte de méfiance mutuelle. Les ministres comprirent qu’ils devaient craindre même leurs plus chauds partisans et que cette « chambre introuvable » menaçait de dépasser les vœux du pouvoir qui en avait préparé l’élection.

Richelieu ne s’était pas mis en avant dans cet incident qui menaçait de brouiller l’ordre ecclésiastique avec la cour. Il agit là, comme il l’avait déjà fait à Poitiers, avec son ami La Rocheposay, laissant les ardens s’aventurer et battre l’estrade, tandis qu’il se réservait pour l’heure de la retraite et des transactions ou agréables ou fructueuses.

C’est dans cet esprit que nous le voyons intervenir, quelque temps après, dans une circonstance non moins importante. L’ordre de la noblesse avait pris l’initiative de la lutte entre les classes privilégiées en proposant la suspension du droit annuel. C’était enlever à la bourgeoisie de robe les avantages qui résultaient pour elle de la vénalité des charges. Le tiers-état répondit en réclamant la suppression des pensions.

Pour soutenir cette proposition devant le roi, le tiers fit choix d’un des hommes les plus distingués qu’il comptât dans ses rangs, le président du bailliage d’Auvergne, Savaron. C’était un très savant homme, un esprit hardi, une tête fumante. Rude, avec des flammes intérieures comme les montagnes de son pays, il eût pu s’élever très haut en des temps moins plats. Mais la médiocrité environnante l’étouffait et son talent n’atteignait que très rarement à la hauteur de son courage. Cependant, cette fois, il s’agissait de répondre à la noblesse. Toutes les ambitions et toutes les colères de son ordre grondaient en lui. Il fut passionné et éloquent. Il commença par une jolie et délicate métaphore dans le goût du temps : « Sire, dit-il, le lis est une belle plante droite et d’une naïve blancheur ; vos actions doivent être royales, justes, pleines de piété et de miséricorde. » Puis, par une adroite allusion à un trait de l’enfance du jeune roi : « La justice vous est naturelle, Sire : qui avait appris à Votre Majesté, à l’âge de quatre ans, de trouver mauvais qu’un jeune seigneur en votre présence foulât aux pieds par plaisir les insectes et petits vermisseaux, sinon une justice naturelle qui vous suggérait de la pitié et compassion de voir aussi cruellement traiter de faibles créatures ? » Et alors, entrant hardiment dans le cœur du sujet : « Sire, ce ne sont pas des insectes et vermisseaux qui réclament votre justice et miséricorde ; c’est votre pauvre peuple ; ce sont des créatures raisonnables ; ce sont des enfans desquels vous êtes le père, le tuteur et le protecteur ; prêtez-leur votre main favorable pour les relever de l’oppression sous le faix de laquelle ils ploient continuellement. Que diriez-vous, sire, si vous aviez vu, dans vos pays de Guyenne et d’Auvergne, les hommes paître de l’herbe à la manière des bêtes ? Cette nouveauté et misère inouïe en votre état ne produirait-elle pas en votre âme royale un désir digne de Votre Majesté, pour subvenir à une calamité si grande ? et cependant cela est tellement véritable, que je confisque à Votre Majesté mon bien et mes offices si je suis convaincu de mensonges. »

Et il exposa ainsi, avec des paroles graves et fortes, les misères du peuple. Puis il arriva à l’examen des remèdes et aborda la proposition de la noblesse : « On vous demande, sire, que vous abolissiez la paulette, c’est-à-dire que vous retranchiez de vos coffres seize cent mille livres que vos officiers vous paient tous les ans ; mais l’on ne vous parle point de supprimer l’excès des pensions qui sont tellement effrénées qu’il y a de grands et puissans royaumes qui n’ont pas tant de revenu que celui que vous donnez à vos sujets pour acheter leur fidélité. N’est-ce pas ignorer et mépriser la loi de nature, de Dieu et du royaume, de servir son roi à prix d’argent et qu’il soit dit que Votre Majesté ne soit point servie, sinon par des pensionnaires… Quelle pitié qu’il faille que Votre Majesté fournisse, par chacun an, cinq millions six cent soixante mille livres, à quoi se monte l’état des pensions qui sortent de vos coffres ! Si cette somme était employée au soulagement de vos peuples, n’aurait-il pas de quoi bénir vos royales vertus ? »

Cette harangue mécontenta vivement la noblesse. Elle n’avait pas un orateur qui fût de taille à répondre. Elle prit le parti de se plaindre, de se considérer comme insultée et de demander réparations. Il y en eut qui dirent qu’il fallait abandonner Savaron aux pages et aux laquais. Dès le début des États, on pouvait craindre les excès et les violences qui marquèrent leur fin. C’est alors que le clergé, suivant sa tactique habituelle, s’entremit. On recourut de nouveau à l’évêque de Luçon, et il fut mis à la tête de la délégation qui alla haranguer le tiers pour l’amener à accorder à la noblesse les réparations qu’elle réclamait.

Il vint donc, accompagné de plusieurs autres ecclésiastiques, dans la chambre du tiers. Il parla courtement, nettement selon sa manière ordinaire et posa très habilement les bases de l’accord en demandant tout simplement au tiers de faire entendre à la noblesse, ou par la bouche même de Savaron ou par autre, que ce qui avait été dit était à bonne intention et non pour offenser personne.

Savaron répondit, et ce dut être un curieux spectacle que de voir le dernier et robuste défenseur des libertés populaires en face de l’élégant et froid prélat qui devait leur donner le coup de grâce. Savaron parla bravement. Il dit qu’il n’avait point offensé la noblesse et qu’il ne se croyait tenu à aucune réparation. Il ajouta qu’il avait porté cinq ans les armes, de façon qu’il avait le moyen de répondre à tout le monde en l’une et l’autre profession. Il voulut bien ajouter cependant que, pour contenter le clergé, il était tout disposé à expliquer ses paroles, et il rappela qu’il ne s’était jamais exprimé que dans des termes généraux et sans viser un corps ni un individu.

Richelieu s’empara de ces déclarations. Il revint dans la chambre ecclésiastique, disant que « le particulier duquel messieurs de la noblesse se plaignaient s’était fort étendu et expliqué et que, tous ayant témoigné et protesté n’avoir eu mauvaise intention pour offenser messieurs de la noblesse, le différend devait être accommodé. » La querelle fut arrangée, en effet. Mais, de part et d’autre, les esprits étaient aigris, les cœurs blessés, et si les plaies, en apparence, étaient fermées, le virus restait au fond.


III

Cependant nous arrivons au point culminant des délibérations de cette assemblée, au débat de principes où se heurtèrent les opinions des deux seuls partis d’action représentés dans les États, le parti papiste et espagnol, le parti politique et gallican. La victoire resta indécise ; mais la lutte fut si vive et les opinions, soutenues des deux parts, si tranchées que le pays s’éclaira soudain sur ses propres sentimens : ce conflit d’idées eut pour effet d’orienter, pour près de deux siècles, la politique de la France monarchique

Il s’engagea à propos de la rédaction de l’article 1er du cahier du tiers-état. Cet ordre et surtout les partisans de Condé avaient compris qu’ils n’avaient de chance de briser l’union redoutable du clergé et de la cour qu’en portant l’attaque sur un point où le clergé et la cour ne pouvaient s’accorder. En agissant ainsi, les meneurs de la campagne voulaient regagner une sorte de popularité et s’assurer le concours ardent de la bourgeoisie, surtout de la bourgeoisie parisienne.

Les hommes de robe en France n’ont jamais aimé Rome. Cette hostilité, née de la concurrence des prétoires, dans les ténèbres de la basoche médiévale, s’était nourrie, à travers les siècles, de toutes les rancunes accumulées par la rivalité des intérêts et des doctrines, par l’alternative des succès et des revers. Elle n’a pas peu contribué à déterminer un des principaux caractères de la politique française. La royauté très chrétienne eût eu plutôt une certaine tendance à vivre en bon accord avec la papauté. Mais les ministres des rois, fils et petit-fils de bourgeois, ne négligeaient aucune occasion d’aigrir le levain de discorde qui existe toujours entre deux pouvoirs rivaux. D’ailleurs, s’ils s’oubliaient, l’opinion ne s’oubliait pas : se donner à Rome eût été, pour la royauté, le plus sûr moyen de s’aliéner la France.

Dans la seconde moitié du XVIe siècle, Rome ayant pris ostensiblement le parti de l’Espagne, la thèse gallicane s’était fortifiée de l’adhésion du sentiment national. Le débat de doctrines s’était précisé dans les termes suivans : le pape a-t-il une autorité quelconque sur la couronne de France ? Si le roi de France se trompe, le pape peut-il le redresser ? Si le roi de France devient hérétique, le pape peut-il le détrôner ? Si le trône devient vacant, le pape peut-il, dans une certaine mesure, en disposer ? À ces questions, la démagogie de la Ligue avait répondu par l’affirmative. Elle avait même soutenu, écrit, prêché, enseigné que, si le roi commettait des fautes graves, s’il devenait un péril pour la religion, alors, sur un mot de condamnation ou d’excommunication prononcé par le pape, il perdait non-seulement son autorité, mais son inviolabilité ; le premier venu, se sentant inspiré de Dieu, pouvait le tuer comme un chien. Et cette opinion n’était pas restée enfermée dans les arcanes des discussions théologiques. Jacques Clément avait tué Henri III ; Jean Châtel avait failli tuer Henri IV ; et Ravaillac enfin ne l’avait pas manqué.

Ainsi la thèse qui reconnaissait au pape un pouvoir direct ou tout au moins indirect sur les rois, enseignée ouvertement par les jésuites, devenait un véritable danger pour l’ordre public. Des esprits violens, mal équilibrés, mal conseillés, ou trop bien conseillés, pouvaient s’en faire une fausse conscience qui les poussait aux plus noirs attentats. Ce n’était plus seulement la rancune des anciennes querelles, le sentiment de l’indépendance nationale, le souci de la sécurité publique, c’était la réprobation unanime de toutes les âmes honnêtes qui exigeaient la condamnation publique d’une doctrine si imprudemment soutenue et si redoutable. La mort d’Henri IV était présente à tous les esprits. La grandeur de l’attentat, le doute qui avait plané et qui planait encore sur les complices de Ravaillac, l’étendue et la diversité des soupçons, les points obscurs du procès, les légendes qui s’étaient répandues, l’impunité de ceux que l’on considérait comme les vrais coupables, tous ces sentimens s’exaspéraient à la fois en présence de cette cour où le père Cotton, d’Épernon, Concini, triomphaient et qui étalait l’impudeur des alliances espagnoles quatre ans après la mort du grand roi qui, au moment où il avait été frappé, partait en guerre contre l’Espagne.

Les habiles de l’opposition comprirent le parti qu’ils pouvaient tirer de cet état d’esprit. Un conseiller au parlement, Claude Le Prêtre, « homme recommandable par ses vertus et capacités, » fut chargé de rédiger une déclaration destinée à être insérée d’abord dans le cahier de la ville de Paris, pour être soumise ensuite aux délibérations du tiers. Cet article, discuté par un certain nombre de députés et même d’ecclésiastiques, fut montré à Richer qui défendait alors, avec une acrimonie ténébreuse, les principes gallicans dans l’Université de Paris. Quoique Richer fût partisan du prince de Condé, il conseilla, paraît-il, de s’abstenir. Mais on passa outre, et, dans la séance du 15 décembre, on lut, devant le tiers, le texte définitif qui devait être inséré en tête du cahier. Cet article demandait qu’il fut arrêté, comme loi fondamentale de l’État, « que le roi est souverain en France ; qu’il ne tient sa couronne que de Dieu seul et qu’il n’y a aucune puissance sur terre, quelle qu’elle soit, spirituelle ou temporelle, qui ait aucun droit sur son royaume, ni qui puisse en priver la personne sacrée du roi, ni dispenser ou délier les sujets de la fidélité et obéissance qu’ils lui doivent pour quelque cause ou prétexte que ce soit. » Il demandait également « que l’opinion contraire, à savoir qu’il est permis de tuer ou déposer les rois, s’élever et rebeller contre eux, secouer le joug de leur obéissance, pour quelque occasion que ce soit, est impie, détestable, contre vérité et contre l’établissement de l’état de la France qui ne dépend immédiatement que de Dieu. »

À la grande majorité, le tiers-état se prononça pour l’insertion de l’article en tête des cahiers, sans même consulter les deux ordres supérieurs. La nouvelle de cette décision produisit, dans le corps du clergé, une « émotion et un abattement » extraordinaires et mit la cour dans un embarras extrême.

Dans le clergé, les avis les plus divers se firent jour. Quoique l’opinion gallicane y eût des partisans, ils ne se sentaient pas en majorité et laissaient les ultramontains agir à leur guise. Ceux-ci étaient étranglés entre Rome, intraitable sur la doctrine, et le sentiment français si passionnément prononcé contre elle.

On essaya d’abord des voies de la conciliation. L’archevêque d’Aix, personnage sympathique, fut envoyé par le tiers pour lui demander sur le ton le plus doux, « avec des paroles de soie, » comme dit un contemporain, a que s’il se trouvait d’aventure, dans les cahiers du tiers, quelques articles qui concernassent la piété, la religion et la doctrine de la foi, ce corps voulût bien les communiquer à celui du clergé, versé en ces matières. » Il ne voulut pas en dire davantage. Mais Miron, président du tiers, feignant de ne pas comprendre un langage si réservé, lui répondit qu’il ne s’était encore présenté aucun article de cette sorte depuis qu’on délibérait.

Le clergé tenta une autre démarche par l’intermédiaire de la noblesse ; elle devait être et fut également infructueuse. Il revint alors directement à la charge, et ce fut l’un de ses plus éloquens prélats, Fenouillet, évêque de Montpellier, qui vint user, sur l’obstination du tiers, le fil de ses plus étincelantes métaphores. Mais il eut beau invoquer le « métal de Sparte » et « le temple de Salomon, » le « firmament » et « l’équinoxe, » les « furies » et les « flammes, » rien n’y fit. Le tiers restait immuable, aussi heureux de l’effet de sa manœuvre que persuadé de son bon droit.

Le clergé ne savait plus à quel saint se vouer. Duperron, indisposé, s’abstenait de paraître aux séances. Tout le monde pourtant sentait qu’il était l’homme de la situation, que lui seul avait une autorité suffisante pour se faire écouter dans le tumulte soulevé par l’incident.

Au bout de quinze jours, l’ardeur des vœux qui se tournaient vers lui finit par l’émouvoir. Il se rendit dans la chambre du clergé u qui l’attendait avec passion. » Il fut « supplié » d’agir et de parler au nom de son ordre. Il s’excusa « avec une grande affection, humilité et soumission » et insista « avec une grande ferveur » pour qu’on eût égard à diverses considérations qui l’empêchaient d’intervenir. Mais Sourdis, avec sa franchise brutale, lui représenta « qu’il ne pouvait refuser cette action à la compagnie qui l’en conjurait avec tant d’importunité[3]. »

Ainsi poussé, il se laissa faire et bientôt on s’aperçut que cette longue retraite n’avait pas été oisive. C’était, pour le cardinal, une occasion unique de retrouver un de ces grands succès oratoires sur lesquels sa réputation s’était fondée et, cette fois, il ne s’agissait plus de religion seulement, mais de haute politique et des plus grandes affaires de l’État.

Il voulut s’assurer tout d’abord l’appui de la noblesse et, dès le lendemain, 31 décembre 1614, il se rendit, accompagné d’un cortège de trente ou quarante évêques, dans la chambre de cet ordre ; il y prononça, devant un auditoire enthousiaste, une longue harangue où il développait à l’aise toute sa pensée. Il distinguait entre la doctrine et le fait. En ce qui concernait le point de doctrine relatif à l’autorité des papes sur les rois, il voulut bien reconnaître (en cela moins ardent que les vrais ultramontains) qu’en France elle restait « problématique, » tandis qu’elle était admise et reçue dans tous les autres pays catholiques. Mais il se hâta d’ajouter que la décision de ce problème appartenait à l’Église, et à l’Église seule, qu’elle ne pouvait être tranchée que par un concile général, et qu’en tout cas, les laïcs n’avaient aucune autorité pour l’examiner et encore moins pour la résoudre. Abordant alors la question de fait, il s’élevait avec colère et avec douleur tout ensemble contre l’initiative prise par le tiers. Il la traitait de machination impie, faite pour diviser les Français, pour renouveler les anciennes querelles fabriquées à Saumur et en Angleterre et il jurait que, quant à lui, à ses collègues les cardinaux et les archevêques, les évêques, les deux mille prêtres et tous les bons catholiques de France, ils rejetaient absolument cet article ; qu’ils sortiraient ou abandonneraient plutôt le royaume que d’y souscrire, et qu’ils étaient résolus de mourir et d’aller franchement au martyre plutôt que de signer ni jurer cet article qui mènerait sans doute le royaume au misérable état de l’Église d’Angleterre.

La chambre de la noblesse se montra ravie du discours de Du-perron, flattée de la peine qu’il avait prise de lui exposer si abondamment ses raisons, et elle décida aussitôt qu’elle s’en remettait au clergé pour déterminer ce qu’il y avait à faire à l’égard de l’article du tiers.

Duperron laissa passer deux jours sur ce premier succès, et le surlendemain, 2 janvier 1615, il se fit transporter sur une chaise dans la chambre du tiers, accompagné, cette fois, non-seulement d’un grand nombre d’ecclésiastiques, mais de plus de soixante gentilshommes, députés de la noblesse, venus pour l’assister. L’annonce de son discours avait attiré un tel concours qu’on eût dit, en voyant une si importante compagnie, que les trois ordres étaient assemblés.

Il parla trois heures durant, et avec une richesse et une variété d’argumens, avec une pompe de style et un luxe débordant de métaphores qui faisaient honneur à son imagination et à sa mémoire, plus encore qu’à son goût et à son jugement, il soutint et développa la thèse qu’il avait exposée l’avant-veille, devant la chambre de la noblesse. Il s’efforça de toucher les cœurs par le souvenir des discordes civiles qu’on cherchait à réveiller : « Jetons les yeux sur les misères des troubles passés et gardons-nous d’y retomber, » s’écria-t-il. Il sentait combien son nom, son passé, les services rendus par lui avaient de poids : il les jeta dans la balance : « J’ai toujours suivi la fortune du roi défunt aux guerres civiles ; j’ai défendu avec courage et avec constance ses droits hors le royaume. Il est aisé de louer les Athéniens à Athènes où personne n’oserait contredire ; mais j’ai exalté le roi à Rome en face des ambassadeurs d’Espagne, en traitant sa réconciliation avec le saint-siège. J’ai servi le roi défunt au traité avec les Vénitiens pour les réconcilier avec le pape, où j’ai soutenu et défendu de toutes mes forces l’autorité du roi. Assurément ce n’est pas nous, ecclésiastiques, qui voudrions, en façon quelconque, diminuer la dignité temporelle des rois, et je suis, moi en particulier, hors de tout soupçon. » Et il répéta et il jura que lui et ses collègues étaient disposés à subir le martyre plutôt que de prêter « ce serment d’Angleterre » qui les séparerait de l’Église et que le pape n’accepterait jamais ; et il conclut en demandant que l’article fût ôté du cahier du tiers et que, pour la doctrine de l’Église sur la question de l’autorité des deux pouvoirs, on s’en remît au clergé, qui ferait en sorte que tous les Français restassent unis dans une même ardeur pour le service, le salut, et la vie du roi.

Le tiers-état avait ressenti vivement l’honneur que lui faisait Duperron en venant, dans cette circonstance solennelle, plaider lui-même la cause de son ordre. Aussi le président Miron exprima les sentimens de ses collègues, en remerciant le cardinal et en lui déclarant le grand effet produit par sa présence et par son discours. Mais il fut aussi l’interprète des pensées de la grande majorité du tiers, en déclarant que son intention était de laisser l’article dans le cahier. Pourtant, à titre de concession, il s’offrit à faire des modifications de forme. Il poussa même l’esprit de conciliation jusqu’à déclarer, avec une ironie grave, que si le clergé voulait prendre la peine de rédiger un article ayant le même objet et la même portée, le tiers serait heureux de l’examiner et de l’accepter, s’il était possible. Le clergé se jeta sur cette déclaration comme sur une dernière chance d’arrangement. Il rédigea donc, en grande hâte, un autre article qui impliquait uniquement le renouvellement et la publication de la quinzième session du concile de Constance. Cette rédaction, présentée au tiers par un des lieutenans de Duperron, Dinet, évêque de Mâcon, fut rejetée.

L’effort oratoire du cardinal avait échoué. De part et d’autre, il fallait recourir à d’autres moyens. Le tiers avait déjà reçu un appui précieux ; c’était celui du parlement. Ce corps suivait alors l’impulsion de l’avocat-général Servin, gallican, ami de Nicher, ennemi personnel des jésuites. Dès le 31 décembre, il avait pris l’initiative de réunir la cour, toutes chambres assemblées ; il lui avait soumis l’article et, le 2 janvier, au moment même où Duperron parlait devant le tiers, le parlement rendait un arrêt confirmatif des doctrines formulées dans le texte.

Nouvel orage. Pouvait-on admettre cette ingérence d’une cour de justice dans les délibérations des États ? Il fut décidé qu’on dénoncerait au roi l’attitude du parlement et qu’on lui soumettrait toute la querelle de l’article. Il n’y avait plus dans le royaume qu’une seule autorité capable de trancher le différend, et c’était précisément celle dont le pouvoir était en cause.

Mais, avant d’agir, il fallait s’assurer encore du concours de la noblesse. Duperron ne voulait pas s’exposer lui-même. Il laissait agir ses lieutenans, et c’est ainsi que Richelieu, évêque de Luçon, fut envoyé, le 5 janvier, près de la chambre noble pour lui exposer l’état de la question et réclamer sa présence à l’audience qui devait avoir lieu au Louvre. Il réussit dans cette mission. La noblesse protesta de son zèle et, le même jour, Miron, évêque d’Angers, fut délégué pour présenter au roi les doléances et les plaintes du clergé. Il vint à la cour, accompagné d’un grand nombre d’ecclésiastiques témoignant de leur douleur par leur présence et attestant qu’il n’y avait plus d’autre recours que l’autorité du roi.

Miron parla avec véhémence : Arnauld d’Andilly dit « avec une insolence effroyable. » Il était heureux de saisir cette occasion de le prendre de haut avec la cour. Les passions étaient surexcitées. Les protestans ayant à leur tête Bouillon, les mécontens obéissant à Condé, soutenaient le tiers. D’ailleurs, le roi ne pouvait en vouloir à des gens qui, en somme, ne se donnaient tant de mal que pour défendre sa personne et l’autorité de sa couronne. Mais le clergé était là, désolé, suppliant. Duperron avait obtenu sous-main des engagemens. D’Épernon, les Guise, Concini, le confesseur Cotton, le nonce Ubaldini, poussaient la reine et les ministres. Une altercation très vive eut lieu en plein conseil. Condé dit au cardinal de Sourdis, président du clergé : « Vous avez la tête bien légère, monsieur. » Le cardinal lui répondit : « Je n’irai pas, monsieur, chercher du plomb dans la vôtre. »

Effrayés de ces violences, tiraillés en sens divers, les ministres biaisèrent encore pendant quelques semaines. Ils firent rendre un arrêt du conseil qui évoquait l’affaire de l’article à la personne du roi et qui suspendait l’arrêt du parlement. Mais quand le roi, du consentement unanime, fut reconnu l’arbitre suprême sur une question si grave, il n’osa la trancher. On recourut à un subterfuge. Pour être agréable au clergé, on décida que l’article serait » retiré du cahier par l’ordre exprès du roi. » Pour ne pas mécontenter le tiers, on promit « de lui donner bientôt réponse sur l’article. » Mais cet avis que la royauté devait émettre solennellement sur sa propre autorité fut toujours réservé. Les ministres éteignirent, dans le secret des délibérations du conseil, un conflit de doctrines qui, d’ailleurs, trouvait naturellement, et sans débat, sa solution dans les faits. Les plus ardens, parmi les membres du tiers, auraient voulu pousser plus loin et traquer les ministres jusque dans le silence où ils abritaient leurs hésitations. Les plus sages conseillèrent de s’en tenir là, et leurs avis furent écoutés. Le clergé remporta ainsi officiellement la victoire. Le tiers dut se contenter des succès qu’il obtenait auprès de l’opinion.

Ce succès fut grand. L’article, en effet, avait proclamé, par la voix du tiers-état, la doctrine du droit divin avec son corollaire, la puissance absolue des rois. Dans un esprit d’autonomie ombrageuse et de méfiance à l’égard des influences extérieures, la nation donnait au pouvoir qui la représentait une force dont il pouvait se servir contre elle-même. Ainsi que l’observe l’historien de Richer, si l’article du tiers ne fut pas inscrit parmi les lois fondamentales du royaume, il fut gravé désormais dans le cœur de tous les Français et, par le triomphe des idées gallicanes, les maximes qu’il contenait devinrent, pour le pays, pour la royauté, pour le clergé lui-même, la pierre de touche du patriotisme et de la fidélité au service du prince.

Au cours de cette discussion importante, le clergé avait montré un esprit de décision et une vigueur qui indiquaient la confiance qu’il avait en ses forces. Il se sentait maître de la cour et ses ambitions ne connaissaient plus de bornes. On le vit bien à la façon dont il traita d’autres questions brûlantes, notamment celles qui touchaient à la situation financière du royaume. Il se prononça nettement pour une sérieuse révision des dépenses et il rendit au tiers la monnaie de ses mauvaises dispositions en réclamant avec insistance la suppression de la paulette. L’ordre ecclésiastique fit aussi un puissant effort pour obtenir l’acceptation du concile de Trente. Ici encore, il suivait avec passion les conseils venus de Home ; mais il dépassait les sentimens d’un certain nombre de prélats et il heurtait l’opinion de la majorité influente du pays.

Parmi les évêques, il y en eut même de plus ardens, qui, revenant à l’attitude prise dès le début, parurent vouloir s’emparer, de haute lutte, d’une autorité qui s’était bien affaiblie dans les mains de la régente et de ses ministres. Emporté par son tempérament, Miron, évêque d’Angers, attaqua directement la cour « et ces personnes puissantes qui, sous le nom du roi et de la reine sa mère, disposent de toutes choses comme il leur plaît, souvent au préjudice de la religion et de l’État. » Il demanda s’il ne se trouvait pas un prélat ou gentilhomme vraiment français, c’est-à-dire assez courageux pour parler publiquement et ouvertement des causes et des remèdes du mal que chacun « sait, dit et pleure en particulier. » Il ajouta que lui, évêque d’Angers, « avait souvent pris la liberté d’en parler tout haut en cette assemblée, mais que cela avait toujours été négligé ou reculé et que, puisque l’on était proche de la fin des Etats, il reprenait la liberté d’en reparler ouvertement. » Sa harangue tendait à établir un sévère contrôle sur les finances et surtout à modifier la composition du conseil.

Cet homme devenait gênant. Les sages ne pensaient pas qu’on pût rien faire avec ces éclats de voix. Les habiles levaient les épaules et faisaient valoir d’un sourire leur dévoûment souple et leur zèle discret. Tel l’évêque de Luçon. À quelques jours de là, des attaques violentes s’étant produites contre la reine mère, l’ordre du clergé décida qu’il protesterait énergiquement et qu’il ferait savoir à la reine « qu’il trouvait très mauvais qu’on voulût séparer et diviser l’autorité du roi avec celle de la reine sa mère, qu’il témoignerait un grand ressentiment de ce que Leurs Majestés fussent offensées et qu’il leur protesterait toute sorte d’obéissance, de fidélité et de service. » Qui fut chargé de développer cette proposition devant l’ordre de la noblesse ? L’évêque de Luçon.

Ainsi nous le trouvons toujours du parti de la soumission à la reine et de la fidélité. Le sentiment s’enfonce de plus en plus en lui qu’on ne peut rien dans ce pays que par la royauté. Quels que soient les hommes qui détiennent le pouvoir, c’est vers eux qu’il se tourne et qu’il oriente lentement la prudence de ses ambitions.

Ce zèle devait avoir bientôt sa récompense. La cour aspirait, avec une impatience fébrile, à la clôture des Etats. Les trois ordres, d’ailleurs, se perdaient en de vaines discordes et dans l’inutile aigreur de récriminations réciproques. Les passions s’échauffaient ; les discussions dégénéraient en violences. Condé avait voulu forcer la porte des États, et ne s’était arrêté que devant un ordre formel de la reine. Un député de la noblesse du Haut-Limousin, M. de Bonneval, ayant rencontré un député du tiers, M. de Chavailles, l’avait insulté et frappé à coups de canne. Enfin, un gentilhomme appartenant à la reine, Marsillac, avait été assassiné, la nuit, par des affidés de M. le prince, conduits par un de ses gentilshommes, Rochefort.

La cour somma, les députés d’en finir et de remettre leurs cahiers. Ils commençaient à avoir le sentiment de leur impuissance ; le séjour de Paris était coûteux pour eux, pour leur province. Certains, comme Miron, président du tiers, s’étaient laissé gagner et poussaient adroitement leur ordre dans le sens du désir de la régente.

La séance de clôture fut fixée au 23 février. C’était dans cette séance que les ordres, réunis pour la seconde fois depuis l’ouverture des états en assemblée plénière, devraient remettre leurs cahiers et adresser publiquement la parole au roi et à ses représentans. On comprend tout l’intérêt de cette cérémonie, l’éclat qui devait rejaillir de la solennité sur les orateurs chargés de prendre la parole, au nom de chacun des trois états, mais aussi tout le soin que la cour devait apporter à ne pas laisser désigner par les ordres des orateurs hostiles, excessifs ou maladroits : il ne fallait pas faire naufrage au port. Nous savons que la reine régente eut une influence directe sur la désignation de chacun des trois députés, et c’est ainsi que, dans sa séance du 24 janvier, l’ordre du clergé, dûment prévenu et stylé, « pria M. l’évêque de Luçon de prendre le soin et la peine de présenter le cahier et de faire la remontrance accoutumée : » lequel, après s’être excusé avec une bonne grâce modeste, prié derechef par la compagnie, « a dit qu’il lui rendrait obéissance. » Un mois après, dans la séance du 23 février, il demanda à la chambre « de vouloir bien lui indiquer les sujets et points principaux sur lesquels elle trouverait bon qu’il s’étendît le plus. » Ces points furent « agréés et résolus. » D’ailleurs, l’évêque savait, depuis longtemps, à quoi s’en tenir ; car la séance de clôture devait avoir lieu le même jour, dans l’après-midi, et sa harangue était prête.


IV

Les trois ordres se rassemblèrent, comme pour la séance d’ouverture, dans la salle de Bourbon ; le même cérémonial fut suivi, mais on retrouva aussi le même désordre et la même confusion. On vit encore « les trois ordres attendre à la porte de la salle pendant que plus de deux mille courtisans muguets et muguettes et une infinité de gens de toutes sortes avaient pris les meilleures places ; » on vit « les cardinaux, les évêques, les prieurs, les abbés, la noblesse et tout le tiers-état pressés et poussés sans ordre, respect, ni considération, au milieu des piques et des hallebardes, » et jamais, d’une telle foule, on ne put obtenir un silence complet. Les discours des orateurs perdirent presque tout leur effet, et il est à croire que la postérité attache, à l’un d’entre eux du moins, plus de prix que ne le fit l’assistance devant laquelle il fut prononcé.

Ce fut l’évêque de Luçon qui commença. Debout devant le roi, il parla une heure durant. Sa harangue, longue et extrêmement polie, fut goûtée de ceux qui l’entendirent et surtout de ses collègues du clergé qui y trouvèrent un exposé lucide de leurs revendications. On trouva « qu’il s’était acquitté dignement de son devoir, » qu’il avait fait montre de « grand jugement et éloquence » et surtout « qu’il avait représenté tout ce de quoi il était chargé, avec une extrême discrétion et qu’il avait contenté tout le monde sans offenser personne. » Cette nuance dans l’éloge dut être précieuse pour le jeune prélat qui, par-dessus tout, voulait plaire.

Richelieu a pris le soin de faire imprimer ce discours quelques jours après qu’il fut prononcé. Ses secrétaires l’ont inséré dans le corps de ses Mémoires. Mais il faut le lire dans le procès-verbal de la chambre ecclésiastique. C’est là qu’il se trouve à sa vraie place[4].

Lorsqu’il parlait en 1615, Richelieu ne songeait nullement à exposer un programme de gouvernement, et c’est bien à tort que les historiens modernes ont forcé le sens de certains passages pour reconnaître, dans ce discours, les premières traces des futures conceptions de l’homme d’État. Organe du clergé, l’évêque de Luçon exposait, comme dit le procès-verbal de l’ordre, les « remontrances qui lui avaient été ordonnées et prescrites ; » il se proposait donc seulement d’exprimer dans un langage brillant les idées et les aspirations de son ordre, sans blesser les susceptibilités de la cour. Nous savons, par les appréciations des contemporains, qu’il réussit de tout point. On peut ajouter que, même après trois siècles, son discours paraît encore remarquable par sa belle tenue, l’ampleur du développement, la méthode et l’ordonnance des idées, la netteté et la propriété de l’expression.

L’ordre du clergé avait tracé à son orateur un programme dont les points principaux étaient les suivans : approuver la politique de la régente, surtout en ce qui concerne les mariages espagnols ; se plaindre des empiétemens des cours laïques au détriment des cours ecclésiastiques et demander la suppression de la vénalité des offices ; réclamer la défense et l’accroissement des privilèges du clergé, et l’acceptation du concile de Trente ; pour le cas particulier de la réponse au cahier et, en général, pour la conduite des affaires publiques, l’orateur devait demander qu’une part plus large fût faite désormais au clergé dans le conseil du roi.

Parmi ces sujets, on discerne facilement ceux qui devaient exercer plus particulièrement la verve de notre évêque. À peine a-t-il achevé un prologue un peu pénible, qu’il se jette sur la question de la participation du clergé au maniement des affaires et s’y étale complaisamment : « C’est chose assurée, dit-il, qu’ès siècles passés, en toutes les nations du monde, soit pendant qu’elles ont été attachées au culte des fausses déités, soit depuis qu’elles n’ont servi et adoré que le vrai Dieu, les personnes consacrées au ministère de la religion ont, auprès des princes souverains (si eux-mêmes ne l’ont été), tenu les premiers rangs, non-seulement en ce qui concerne le spirituel, mais en outre en ce qui regarde le gouvernement civil et politique. » Suivent immédiatement les exemples empruntés à l’histoire ; le souvenir de l’autorité qui, anciennement, appartenait à l’Église fait contraste avec l’état d’abandon où on la laisse maintenant : « On peut dire avec vérité que l’Église se trouve en même temps privée d’honneurs, dépouillée de biens, frustrée d’autorité, profanée et tellement abattue qu’il ne lui resterait pas les forces pour se plaindre, si, se ressentant aux derniers abois et voyant devant elle le médecin de qui seul elle peut recevoir guérison, elle ne faisait un dernier effort pour lui toucher le cœur de telle sorte qu’il soit mû par pitié, convié par religion et forcé par raison, à lui rendre la vie, le bien et l’honneur tout ensemble. »

Ces plaintes, qui ne parurent pas excessives, étaient accompagnées d’un exposé ramassé et solide des raisons qui doivent déterminer les princes à appeler les ecclésiastiques dans leur conseil : « Leur profession les rend propres à y être employés, en tant qu’elle les oblige particulièrement à acquérir de la capacité, être pleins de probité, et gouverner avec prudence, qui sont les seules conditions nécessaires pour dignement servir un État. Ils sont en effet, ainsi qu’ils doivent être par raison, plus dépouillés que tous autres d’intérêts particuliers qui perdent souvent les allaires publiques, attendu que, gardant le célibat, comme ils font, rien ne leur survit que leurs âmes qui, ne pouvant thésauriser en terre, les obligent à ne penser ici-bas, en servant leur roi et leur patrie, qu’à s’acquérir pour jamais, là-haut au ciel, une glorieuse et une toute parfaite récompense. »

Nous avons déjà trouvé ces raisonnemens dans la bouche de Duperron. Il n’est pas étonnant que, sur cette question, l’ordre tout entier n’eût qu’une seule et même opinion ; mais il est à croire qu’exposée d’une voix claire par notre évêque, l’argumentation prit, dès cette date, une valeur et une autorité qui auraient pu frapper certains esprits attentifs. Pendant qu’il parlait, la reine Marie de Médicis, qui avait désigné elle-même l’orateur, devait se féliciter de son choix : elle fixait sur lui des regards déjà chargés de satisfaction et de confiance.

Luçon s’étendit ensuite sur les privilèges du clergé, sur les abus commis dans la distribution des bénéfices, sur les commandes : il aborda aussi, selon qu’on le lui avait prescrit, la question des rapports avec les protestans. Mais il le fit avec une modération vraiment remarquable. C’est peut-être, de tout son discours, le point où se dessinaient le mieux ses aptitudes d’homme d’État. Il avait à se plaindre tout d’abord de certains actes violens commis par des huguenots : à Millau, en Rouergue, ils avaient envahi l’église et souillé les hosties. Après avoir déploré, dans des termes amers, cette profanation et demandé la punition des coupables, l’évêque ajoute : « Je ne parle, sire, que de ceux qui ont commis un acte si barbare ; car, pour les autres qui, aveuglés de l’erreur, vivent paisiblement sous votre autorité, nous ne pensons en eux que pour désirer leur conversion et l’avancer par nos exemples, nos instructions et nos prières, qui sont les armes par lesquelles nous les voulons combattre. »

Enfin, résumant son discours, il expose, avec une véritable éloquence, les bienfaits qui résulteraient, pour le royaume, d’une sage administration s’inspirant des maximes de l’évangile et de l’application des anciennes ordonnances. « Que si on en vient là, sire, toutes choses se feront avec poids et juste mesure. On verra le règne de la raison puissamment établi. La justice recouvrera l’intégrité qui lui est due ; les dictatures ne seront plus perpétuelles en des familles[5], ni les états héréditaires par cette invention pernicieuse du droit annuel ; la vénalité des offices, qui en rend l’administration vénale et que l’antiquité a remarquée pour signe de la décadence et chute des empires, sera abolie selon nos désirs ; les charges supernuméraires seront supprimées ; le mérite aura son prix et si la faveur a quelque cours, ce ne sera plus à son préjudice ; le mal recevant punition, le bien ne sera pas sans récompense ; les lettres et les arts fleuriront ; les finances, vrais nerfs de l’état, seront ménagées avec épargne, les dépenses retranchées, les pensions réduites, ainsi que nous le demandons, au terme où le grand Henri les avait établies… La religion fleurira de nouveau… L’Église reprendra son lustre, étant établie en son autorité… La noblesse rentrera en jouissance des prérogatives et des honneurs qu’elle s’est acquis par ses services. Les duels étant abolis, son sang sera épargné et le roi soulagé d’une grande charge de conscience. Enfin le peuple sera délivré des oppressions qu’il souffre par la corruption de quelques officiers, préservé des outrages qu’il reçoit de plus puissans que lui et soulagé en ses impôts à mesure que les nécessités de l’État le pourront permettre. En un mot, toute la France sera remise au meilleur état où nos vœux la puissent porter, et ce qui est à noter, avec tant de facilité que je puis dire sa réformation tant aisée qu’elle est juste, nécessaire et pleine de gloire pour Votre Majesté. »

Quel était donc le secret de ce jeune homme éloquent qui considérait comme « aisée » une tâche dont les autres ne voyaient que l’étendue et les difficultés ? Marie de Médicis écoutait. L’évêque se tourne alors vers elle et lui adresse directement la parole : « Toute la France se reconnaît, madame, obligée à vous départir tous les honneurs qui s’accordaient anciennement aux conservateurs de la paix, du repos et de la tranquillité publique ! » Il loue sa conduite passée, approuve les mariages d’Espagne, puis, plus pressant encore : « Vous avez beaucoup fait, madame, mais il n’en faut pas demeurer là : en la voie de l’honneur et de la gloire, ne s’avancer et ne s’élever pas, c’est reculer et déchoir. Que si, après tant d’heureux succès, vous daigniez encore vous employer courageusement à ce que ce royaume recueille les fruits qu’il se promet et qu’il doit recevoir de cette assemblée, vous étendrez jusqu’à l’infini les obligations qu’il vous a, attirerez mille bénédictions sur le roi, pour vous avoir commis la conduite de ses affaires, sur vous, pour vous en être si dignement acquittée, sur nous, pour la supplication très humble et très ardente que nous faisons à Sa Majesté de vous continuer cette administration. »

Ainsi, quoique le roi soit majeur, c’est à la reine qu’on s’adresse, c’est à elle qu’on voudrait confier, pour des années encore, les intérêts et l’honneur du pays ; c’est d’elle enfin que l’on implore cette attention, ce sourire, cette faveur qui ouvriront l’accès des grands emplois et donneront l’essor aux grandes ambitions.

Toute la fin du discours avait été « écoutée avec une extrême attention ; » elle fut accueillie « avec un public et général applaudissement, » et l’évêque de Luçon regagna sa place « grandement loué par tous ceux qui l’avaient ouy. »

Ce fut ensuite le tour du baron de Sénecé qui parla, au nom de la noblesse, un quart d’heure seulement, en soldat. Puis, on entendit le président Miron. À genoux sur un carreau de velours placé devant le roi, il fit un exposé abondant des misères du peuple et dit des paroles hardies. Mais choisi, lui aussi, par la reine, il conclut par une profession de foi entièrement royaliste : « Qui pourvoira donc à ces désordres, sire ? Il faut que ce soit vous… Ce que nous vous demandons, c’est un coup de majesté… » Ces paroles, adressées à un enfant de quinze ans, nous disent assez à quel point d’abaissement étaient tombées ces vieilles libertés françaises, si souvent invoquées au cours des débats. Dans cette séance solennelle, l’opposition n’avait même pu faire entendre sa voix. La fin du discours de Miron fut le dernier mot prononcé par la nation en assemblée d’États. Elle devait rester muette jusqu’en 1789.

Le roi répondit brièvement ; s’étant découvert, il dit : « Messieurs, je vous remercie de tant de peine que vous avez prise pour moi depuis quatre mois. Je ferai voir vos cahiers et les répondrai favorablement. » Sur ces mots, chacun se retira. Il était huit heures du soir ; la séance avait duré près de neuf heures.

À l’issue de cette fatigante cérémonie, les ministres devaient se sentir soulagés d’un grand poids. Pourtant, tout n’était pas fini. On avait promis aux États de répondre à leurs cahiers. Depuis des mois, on discutait sur le procédé qu’on emploierait : les ordres, tenant à leur œuvre, si mince qu’elle fût, réclamaient un engagement formel et une sanction aux promesses de la cour. Celle-ci ne cherchait que les moyens de se dérober honnêtement. La proposition originaire du clergé, tendant à ce que les principaux articles des cahiers fussent examinés au fur et à mesure des délibérations, ayant été écartée, on se trouvait en présence d’une autre proposition du tiers, plus dangereuse encore. Il demandait que les cahiers fussent étudiés par une sorte de haut conseil désigné conjointement par le roi et par les États, et que les États ne se séparassent pas avant que la réponse de ce conseil leur fût notifiée.

La cour se décida à en finir par un coup d’autorité. Elle s’était d’ailleurs assuré du concours de Miron, qui, son rôle de président du tiers fini, redevenait un fonctionnaire dépendant du pouvoir. Conformément à leurs propositions, les députés du tiers et surtout ceux qui appartenaient au parti de Condé avaient décidé de se réunir au couvent des Augustins, le lendemain de la séance de clôture, sous prétexte d’attendre, en siégeant, la réponse aux cahiers. Ils prièrent Miron de les accompagner et de prendre la parole en leur nom. Mais celui-ci répondit que le roi et le chancelier lui avaient défendu de faire aucune assemblée. « C’est alors que nous commençâmes de voir et remarquer, comme en un miroir, nos fautes passées, dit Florimond Rapine, et les plus gens de bien regrettaient infiniment la lâcheté et faiblesse de laquelle nous avions usé en toutes procédures des États. » Le lendemain, on décrocha les tentures et on ferma la porte de la salle où avaient lieu les réunions.

Cependant les députés persévéraient : « Nous venons chaque jour battre le pavé des Augustins pour savoir ce qu’on veut faire de nous. Chacun demande des nouvelles de la cour, personne n’en veut dire d’assurées ; l’un publie le malheur qui talonne l’État ; l’autre déchire de paroles M. le chancelier et ses adhérens et cabalistes ; l’un frappe sa poitrine, accusant sa lâcheté ; l’autre médite son retour, abhorre le séjour de Paris, désire sa maison, voir sa femme et ses amis, pour noyer, dans la douceur de si tendres gages, la mémoire de la douleur que la liberté mourante lui cause. Tous ensemble cherchent les moyens pour être congédiés, plutôt que de séjourner dans cette ville, errans et oisifs, sans affaires ni publiques, ni particulières. »

Rien n’est plus triste que ces dernières journées. Ces braves gens, qui étaient venus du fond de leur province, pleins d’illusions et d’amour, s’apercevaient qu’ils étaient joués, et ils ne savaient au juste à qui s’en prendre. Assurés de leurs intentions, ils ne se disaient pas qu’ils étaient les premiers coupables, et que, s’étant abandonnés eux-mêmes, ils ne devaient pas s’étonner qu’on les abandonnât. Ils allaient par la ville, inquiets, dans l’espérance d’on ne savait quel coup du hasard qui les aiderait et les arracherait à leur propre impuissance. Un moment ils crurent que le parlement les tirerait d’embarras. Celui-ci résolut de se réunir pour délibérer sur ce qui était à faire. « Toute la France avait les yeux arrêtés sur ce grand aréopage et était aux écoutes pour apprendre avec applaudissemens les décisions du conclave du premier sénat de l’Europe. » La montagne accoucha d’une souris, et le corps du parlement, toujours égoïste, faisant passer les intérêts privés de ses membres avant ce que l’on considérait comme le bien du royaume, se contenta de demander le maintien de la paulette.

Cette fois, c’était fini. Quelque trente ou quarante députés s’obstinaient à frapper à toutes les portes, à casser la tête aux gens de leurs doléances, à vouloir se jeter aux pieds du roi qui, tout à ses chasses d’oiseaux, avaient bien d’autres choses à penser. Un jour qu’ils étaient venus jusqu’au Louvre, le chancelier Sillery s’avança au-devant d’eux et, prenant à parti le plus audacieux, un sieur de Ribier, lieutenant-général de Blois : « Monsieur, lui dit-il, vous êtes lieutenant-général à Blois et officier du roi ; avisez bien à ce que vous direz et prenez garde à vous. En quelle qualité voulez-vous parler ? Est-ce comme député ? Vous ne l’êtes plus ; car votre pouvoir est expiré par la présentation de vos cahiers. Est-ce comme privé ? Parlez alors en votre nom propre ; mais sachez que le roi n’a pas pour agréables vos assemblées qui sont illicites et sans sa permission. »

Rapine lui-même, qui nous raconte tous ces détails, essaya d’intervenir et de répliquer. Mais le chancelier coupa le flux de ses paroles d’un : « Qui êtes-vous ? » dédaigneux. Enfin les députés purent voir le roi. Celui-ci avait, autour de lui, l’imposant appareil des plus hauts seigneurs du royaume et des courtisans, tous gens d’épée. Ribier, à demi mort de peur, essaya d’expliquer pourquoi ses collègues et lui étaient venus jusqu’à sa majesté. C’est à peine si on daigna l’écouter, et sans même lui faire l’honneur d’une réponse, on le poussa vers la porte ; « et nous fûmes ainsi contraints de nous retirer, sans espérance de parvenir à nos desseins, ni de satisfaire aux vœux et intentions si saintement conçus dans nos provinces, ensuite d’une convocation d’états si solennelle et d’une si laborieuse et pénible députation » (21 mars 1615).


V

Il était temps qu’ils s’en allassent. Cet hiver, passé sous l’œil des députés de la province, avait paru à la reine et à son entourage d’une tristesse et d’une longueur interminables. Maintenant qu’on était débarrassé de ces visages moroses, on pouvait se détendre et s’amuser un peu. Il y avait dans l’air des souffles plus tièdes ; le printemps arrivait ; la fin des États coïncidait avec l’entrée du carnaval et, « comme c’est la coutume invétérée entre les princes de la chrétienté d’accompagner les jours gras de quelques réjouissances publiques et d’obliger leurs peuples par des divertissemens agréables, on décida qu’à l’occasion de l’heureuse conclusion des États, on danserait un ballet dépassant en somptuosité tout ce qui s’était fait par le passé et ôtât à l’avenir l’espérance de rien faire de même. »

La reine mère, qui avait hérité des Médicis, ses ancêtres, le goût des arts et de la magnificence, convoqua les plus habiles parmi ceux qui s’occupaient de ces sortes de réjouissances, et après avoir longtemps hésité, elle fixa son choix sur le sujet qui lui fut présenté par un grave personnage, le sieur Durand, contrôleur provincial des guerres. Il fut entendu que l’illustre Franchine lui serait adjoint pour les machines et le sieur de Malherbe pour la poésie.

Le 19 mars 1615, cette même salle de l’hôtel de Bourbon, qui avait servi aux deux séances plénières des états, était transformée en salle de spectacle. Éclairée par douze cents flambeaux de cire portés par des consoles et bras d’argent, elle était tendue du haut en bas en tapis de Turquie, « de sorte qu’on n’y voyait que riches peintures, sculptures ou tapisseries. » À l’un des bouts, on avait dressé une scène haute de six pieds ; à l’autre bout, un échafaud sur lequel le roi prit place avec les principaux seigneurs. La cour entière se pressait dans le parterre, dans les couloirs, dans les balcons du premier étage. Grands chapeaux à plumes, feutres d’Espagne, fraises de dentelles, pourpoints valant 20,000 écus, épées à la poignée d’or, éperons sonnans, écharpes, collets et falbalas ; coiffures de pierreries, colliers de perles, corps de taille lamés d’or et d’argent, vertugadins raides comme des armures, épaules nues ou manteaux à traîne, rires, parfums, regards chargés d’amour et de galanterie, cette foule heureuse et bruyante éclatait dans la joie de son insouciance et de sa frivolité reconquises. On était tout au plaisir des visages connus, rassemblés et se retrouvant après les jours sombres qu’on venait de traverser. Certes, toutes les difficultés n’étaient pas résolues. Mais on les remettait au lendemain ; et ces courtisans, ces dames, ces cavaliers, ces soldats, ces pages, ces poètes dont les « pensions » avaient été menacées, se félicitant d’avoir échappé au péril, jouissaient de la victoire que la royauté avait remportée pour eux. La France légère et amie des fêtes désarmait une fois de plus, de son sourire irrésistible, cette autre France sérieuse et compassée, qui, en somme, depuis des mois, n’avait fait que fatiguer le monde de son inutile gravité. Les États, qui avaient commencé par une procession, se terminaient par un ballet.

À peine le roi fut-il assis que l’on vit, vers le fond de la salle, monter un nuage épais qui allait s’accroissant et se dilatant au fur et à mesure qu’il s’avançait ; tout à coup il s’ouvrit et laissa paraître un danseur vêtu d’argent et de noir, avec quantité d’étoiles d’or sur son habit, des ailes noires au dos et une coiffure faite de nuages : il personnifiait la nuit. Il dansa et chanta des vers adressés à la reine que l’on comparait au soleil :


Qu’ai-je fait contre vos beautés,
Grand soleil, qui, de tous côtés,
Me voulez rendre vagabonde,
Pour vous opposer à mon cours
Et pour empêcher que le monde
Ne soulage par moy les travaux de ses jours ?


Le chanteur n’avait pas fini que le nuage se dissipa soudain et qu’on vit la scène représentant « des rochers recouverts d’arbrisseaux, mousses, animaux rampans, fleurs et ruisseaux coulant des croupes en bas, les heurts éclatans d’or et d’argent. » Dans ce décor, il y eut un premier pas de feux follets représentés par des enfans portant des torches à la main et sur la tête ; un autre pas de sibylles sorties de terre pour prédire les félicités du mariage futur de la princesse. Puis, les rochers s’abaissèrent pour faire place à un paysage de vergers et de forêts ; dans le ciel on vit, sur une nuée, s’avancer l’Aurore. « Elle étoit vêtue de lames d’argent, recouverte de fleurs d’or et de soye, et si fort éclatante qu’elle n’avoit rien de dissemblable à l’Aurore journalière que d’être plus proche de la vue. Elle semoit des fleurs sur la scène et étoit suivie d’un grand char flamboyant et doré, avec les roues tournantes d’un mouvement égal et continuel, dans lequel étoit le sieur Robert, qui traversa la scène en chantant. »

Tout cela n’était encore que le prologue ; le vrai ballet, qui avait nom l’Africaine ou le Triomphe de Minerve, commença : on vit, dans un paysage nouveau, se succéder les plus belles filles de la cour, « habillées à l’antique africaine, mais fort court pour ne point nuire à la danse… » — « Leur habit étoit parti de satin rouge, parti de bleu chamarré et quasi-couvert de passement d’or ; elles avoient chacune une masse d’or à la main et pour coiffure une espèce de bourguignote, coupée à jour, renforcée de lamettes d’argent et incarnat et relevée en haut d’une touffe de plumes, qui donnoit une grande grâce à celles qui la portoient. »

Le premier pas achevé, un berger s’avança, « lequel, comme ramenant ses troupeaux en l’étable au coucher du soleil, sortit des bois en chantant. « Et il chanta des vers que le sieur Malherbe, poète très illustre, avait, pour la circonstance, arrachés à sa veine peu féconde :


Houlette de Louis, houlette de Marie,
« Dont le fatal appui met notre bergerie
Hors du pouvoir des loups :
Vous placer dans les deux, en la même contrée,
Des balances d’Astrée,
Est-ce un prix de vertu qui soit digne de vous ?
................
Aussi dans nos maisons, en nos places publiques,
Ce ne sont que festins, ce ne sont que musiques
De peuples réjouis ;
Et que l’astre du jour ou se lève, ou se couche,
Nous n’avons en la bouche
Que le nom de Marie et le nom de Louis.
................
Un siècle renaîtra comblé d’heur et de joie,
Où le nombre des ans sera la seule voie
D’arriver au trépas :
Tout y sera sans fiel comme au temps de nos pères,
Et même les vipères
Y piqueront sans nuire, ou ne piqueront pas.


La terre en tous endroits produira toutes choses,
Tous métaux seront or, toutes fleurs seront roses,
Tous arbres oliviers :
L’an n’aura plus d’hiver, le jour n’aura plus d’ombre ;
Et les perles sans nombre
Germeront dans la Seine au milieu des graviers.


En attendant ces beaux jours, déjà prédits par Virgile depuis des siècles, l’assistance pouvait s’en faire quelque idée par la suite du spectacle. Bientôt, en effet, on vit un pas de bergers, — et c’étaient les plus grands seigneurs et les meilleurs danseurs de royaume. Puis, la scène changea et ce fut le fond de la mer avec une musique de tritons et de tritonides ; puis, une autre apparition de dieux célestes ; puis, le triomphe de l’amour, — de l’amour chaste bien entendu, — menant captif l’amour voluptueux ; et enfin, sur un char resplendissant, s’avança la reine de la fête, la jeune et timide princesse Elisabeth, entourée de quatorze dames de sa suite.

À ce moment, toute la scène était remplie ; des amours voletaient autour du char ; à terre, la troupe des danseurs était rassemblée ; en l’air, on voyait, sur des nuages, la Victoire et la Renommée portant des couronnes, et tout à coup, après un silence, les voix, les luths, les violons, les hautbois, tous ensemble, chantèrent et jouèrent la musique du grand ballet : Madame descendit de son char, vêtue en Minerve, et elle dansa les six figures qui la composaient, au milieu d’un applaudissement général : « Et sembloit que tout le ciel fût ouvert pour faire des chants d’allégresse en cette occasion qui se peut dire n’avoir point eu de compagne en somptuosité ; car lorsque ce grand air se chantoit, il y avoit quarante masques richement parés sur la scène, trente dans le ciel, six suspendus en l’air, tout le milieu de la salle rempli du ballet des dames : tout se voyoit d’une vue et tout dansoit et chantoit en même temps. »

Il y eut là un instant unique dont le souvenir resta gravé dans la mémoire des spectateurs. Chacun fut d’avis que l’issue des États était digne du monarque qui les avait convoqués. « Car, comme dit la relation contemporaine, Leurs Majestés n’avoient cherché d’autre épargne que celle du temps qui pressoit et avoient voulu montrer que la France, quand elle veut paroître, ne peut être imitée d’aucune autre nation. »


G. Hanotaux.

  1. Pour l’histoire des États, je me suis servi des documens connus : la relation de Florimond Rapine imprimée notamment dans le recueil de Mayer ; une autre relation imprimée, en 1789, par M. Collin ; une quantité de documens et de pamphlets publiés pendant les sessions, et dont quelques-uns sont recueillis dans le Mercure françois. J’ai eu aussi entre les mains le « Recueil journalier de ce qui s’est négocié et arrêté en la chambre du tiers-état de France dans l’assemblée des États, tenus à Paris, en 1614 et 1615, par Pierre Clapisson, échevin de Paris, » document important qui mériterait d’être publié, de même que le procès-verbal de la noblesse, rédigé par Montcassin et conservé au fonds Godefroy, à la bibliothèque de l’Institut. On en trouve un autre manuscrit à la Bibliothèque de Poitiers. On verra ci-dessous que j’ai tiré également un grand parti d’un autre document trop négligé, quoique publié dès 1650. C’est le Procès-verbal contenant les propositions, délibérations et résolutions prises et reçues en la chambre ecclésiastique des états-généraux,.. recueillis et dressés par M. Pierre de Behety, secrétaire de ladite chambre. — Il faut aussi tenir grand compte du Journal d’Arnauld d’Andilly, publié en 1857, par M. Halphen, de la Lettre de De Thou sur la conférence de Loudun (t. X de l’édition française de l’Histoire universelle), enfin des Lettres de Malherbe, publiées dans le tome m de l’édition de M. Ludovic Lalanne.
  2. Florimond Rapine dit que Condé sentait que la salle ne lui était pas favorable.
  3. Procès-verbal du clergé.
  4. P. 350-366.
  5. Allusion à la suppression de la paulette.