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Romancero (RDDM)

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ROMANCERO


POÉSIES INEDITES.




A une époque où tant de poêles s’éteignent avant l’âge de la virilité, où tant de causes diverses appauvrissent la sève de l’esprit et font succéder aux promesses du printemps les ruines d’un hiver précoce, ce n’est pas un vulgaire spectacle de voir une imagination vaillante lutter victorieusement contre les plus cruelles influences qui puissent enchaîner l’essor de l’ame. Il y a un an, un écrivain grave et austère, un commentateur très compétent de la philosophie ancienne, l’auteur des Aristotelica que tous les érudits estiment, un savant homme enfin qui a aujourd’hui abandonné la science du passé pour la critique du présent. M, Adolphe Stahr, est venu séjourner en France quelques semaines. Comme tous les Allemands, il a écrit ses deux volumes sur Paris (Zwei monate in Paris), deux volumes assez faibles, qui ne valent assurément ni les Aristotelica, ni le Voyage en Italie, ni la Dramaturgie d’Oldenbourg du même auteur, mais qui contiennent un très curieux chapitre intitulé : Aristophane mourant, Der sterbende Aristophanes. Cet Aristophane, c’est M. Henri Heine. Voilà plus de trois ans en effet que l’auteur d’Atta-Troll est sur son lit de douleur, frappé d’une paralysie qui ne laisse plus entrer dans ses yeux qu’un dernier rayon de lumière. Ces mots, Aristophane mourant, un ami a pu les imprimer sans aucune indiscrétion maladroite; M. Henri Heine lui-même parle sans cesse de sa prochaine mort; il voit s’avancer l’hôtesse fatale, il la raille et la défie gaiement. Si l’homme de Pascal méprise l’univers qui l’écrase, il se garde bien de railler dans ce solennel et formidable passage d’une vie à l’autre; celui que l’humour emporte sur ses ailes semble habiter déjà je ne sais quelle région inconnue, du haut de laquelle il prend en pitié et ne saurait voir sans éclater de rire toutes les misères et tous les contre-sens d’ici-bas. L’humoriste est un mystique à sa manière, c’est-à-dire un homme qui s’élève au-dessus de la réalité et qui la transfigure par sa gaieté hardie, comme le mystique par l’extase. — « O mon collègue, Merlin l’enchanteur, s’écrie le poète, me voilà semblable à toi, lorsque, dans la forêt de Brocéliande, tu voyais s’approcher ton heure dernière ; mais combien je te porte envie! C’était sous de beaux arbres, au sein de la verdure, au chant harmonieux des oiseaux que tu attendais la mort; tu n’étais pas immobile sur un grabat au milieu du tumulte de Paris! » — Ce collègue de Merlin qui se meurt à Paris, l’Allemagne sait bien que c’est le plus poétiquement doué de ses enfans; elle sait ce qu’il souffre, et combien il lui serait doux d’exhaler au moins son dernier soupir sur le sol natal. Devant cette tombe si tristement creusée avant l’heure, les plus sévères ont oublié leurs rancunes; ils ont pardonné les irrévérences du railleur pour ne plus songer qu’au poète. On lit avec une sympathie ardente tout ce que des amis, des visiteurs comme M. Stahr, écrivent sur l’Aristophane mourant. On compare les rapports, on discute les renseignemens; un mot, un vers, une opinion, sont commentés, et chacun espère y découvrir les transformations qu’il souhaite à l’esprit de l’écrivain : avec quelle avidité on dévorera le volume qui doit contenir ses novissima verba ! M. Heine, en effet, ne s’est pas laissé abattre par les affreuses souffrances qu’il endure; ces quatre années disputées à la mort, c’est la poésie qui en a profité; il triomphait des atteintes du mal par la force même de sa libre imagination, et, sur ce lit de douleur où nous le montrent les pages affectueuses de M. Stahr, il chantait comme Merlin dans la forêt de Brocéliande.

L’apparition d’un volume de poésies signées de l’auteur des Reisebilder a toujours été un événement dans la littérature allemande : il a été donné au spirituel humoriste de charmer son pays, alors même qu’il le blessait le plus cruellement par d’impitoyables sarcasmes. Chacun des recueils de M. Henri Heine a eu sa destinée particulière; quelles que fussent pourtant les différences, une même inspiration avait dicté tous ses chants, et on peut dire qu’un même succès les couronna. L’Allemagne était à la fois séduite et troublée. Cette poésie si gracieuse et si désolante, ces frais lieder qui distillent du poison, ces satires où une raillerie fantasque semble bouleverser tout, littérature et politique, philosophie et religion, tandis qu’elle ne fait que mettre à nu les ruines morales du pays de Hegel; toutes ces compositions, à la fois bizarres et charmantes dans la forme, profondes, quand l’auteur le veut, par la pensée qui s’y cache, devaient avoir et ont eu en effet une action singulière sur la conscience publique. On ouvrait ces livres avec curiosité, avec inquiétude, avec terreur parfois; on était irrité ou ému, on ne pouvait rester indifférent.

Depuis qu’on sait en Allemagne que M. Heine demande à la poésie la consolation et l’oubli de ses souffrances, l’attention, toujours prête pour les écrits de ce brillant satirique, est plus vivement excitée que jamais. A la curiosité purement littéraire s’ajoute naturellement une émotion profonde, et puis ce sont des conjectures de toute sorte : qu’aura-t-il tenté cette fois? disent les uns. Est-ce un frère d’Atta-Troll qu’il va nous donner ou un dernier chapitre du Conte d’hiver? Son talent, disent les autres, ne pourrait-il se renouveler d’une manière inattendue et entrer dans une phase meilleure? Que pense-t-il en philosophie et en religion? Dans une préface étincelante, il persillé fort joyeusement ce qu’il appelle le haut clergé de l’athéisme; il déclare qu’il a renoncé à ses vieilles cireurs; il s’attend aux anathèmes des hégéliens, parce qu’il a cessé de garder les pourceaux avec eux; il est revenu enfin à la foi du genre humain; il croit à un dieu personnel et à l’immortalité de l’ame. Qui sait si nous n’assisterons pas à une métamorphose du poète, et si ce ne sont pas des strophes sérieuses qui vont s’élancer de ses lèvres? En attendant que nous puissions juger dans leur ensemble ces vers vraiment hardis où l’ame s’exerçait à dédaigner les tortures du corps, nous publions ici une série de pièces qu’il nous a été donné de lire avant l’Allemagne elle-même. Il y a certainement une inspiration très nouvelle dans la forme de ces poésies. Ce n’est plus le style des premiers recueils de M. Heine; ce n’est ni la manière romantique, ni la grace des poètes souabes, c’est un accent héroïque, un langage aux fières allures, même au milieu des inventions les plus plaisantes, quelque chose de solide et de sonore comme le chant de l’épopée. « Si tu as été victime d’une trahison, — s’écrie le poète à la première page, — sois d’autant plus fidèle. Et si ton ame est couverte du voile de la mort, saisis la lyre. Les cordes résonnent! c’est un chant héroïque plein de feu et de flammes! Aussitôt ta colère se fond, et le sang de ton cœur s’écoule sans souffrance. » C’est une série de chants héroïques que M. Henri Heine a eu l’intention d’écrire; mais qu’est-ce que l’intention d’un humoriste? Le poète est-il bien assuré de pouvoir tenir sa promesse? Qu’il la tienne ou qu’il l’oublie, nous savons au moins ce qu’il a voulu; il a parcouru le monde, chantant non pas seulement les prouesses des chevaliers, mais maintes histoires des anciens jours et des jours récens, tout un romancero qui embrasse l’Orient et l’Occident, tout un cycle étrange qui va du fond de la vieille Asie au fond de la jeune Amérique. Si les grâces et la vigueur de l’original ne sont pas trop effacées dans une traduction, on remarquera surtout le contraste de la gaieté satirique de l’auteur et des souffrances auxquelles il est en proie. Joyeusement fantasque dans Rhampsénit et l’Éléphant blanc, animé d’une inspiration tendre et profonde lorsqu’il écrit le Champ de bataille d’Hastings, Rudel et Mélisande, Charles Ier, il réunit ces deux tendances contraires dans l’étrange et vigoureux poème qu’il intitule Vitzliputzli. On n’apprécierait pas exactement ces singularités hardies, on ne saisirait pas, comme il convient, le caractère et la physionomie de l’écrivain, si l’on ne se rappelait cet esprit intrépide triomphant des plus atroces douleurs par les libres élans de sa fantaisie, si l’on ne se représentait ce poète chantant sur son lit de mort et ne demandant à Dieu que deux années, fût-ce deux années de tortures, afin de terminer les Mémoires par lesquels il voudrait couronner sa vie.


RHAMPSÉNIT.

Lorsque le roi Rhampsénit entra dans les salons dorés de sa fille, sa fille riait, toutes ses femmes riaient avec elle.

Les noirs aussi, les eunuques, joignaient leurs rires au sien. Tout riait, même les momies, même les sphinx, au point qu’ils pensaient en crever.

La princesse dit : «J’ai cru un instant saisir le voleur du trésor, mais il m’a laissé un bras mort dans la main.

Je comprends maintenant comment le voleur pénètre dans tes demeures secrètes et te dérobe tes trésors malgré serrures, verrous et crochets.

Il possède un passe-partout enchanté; les portes les plus solides n’y résistent pas. Je ne suis pas une solide porte, je n’ai pas résisté. Pendant que je gardais tes trésors cette nuit, un trésor m’a été enlevé. »

Ainsi parle en riant la princesse, et elle danse par la chambre, et femmes et eunuques se remettent à éclater de plus belle.

Le même jour, tout Memphis riait; les crocodiles eux-mêmes dressaient en riant leurs têtes hors des eaux jaunes et limoneuses du Nil.

Lorsque le tambour tout à coup retentit à leurs oreilles, et ils entendirent le rescrit suivant, lu sur le bord par le crieur de la chancellerie :

Rhampsénit, par la grâce de Dieu roi d’Egypte et des Égyptiens, à ses très féaux et très chers sujets, salut et amitié.

Dans la nuit du trois au quatre juin de l’année treize cent vingt-quatre avant la naissance du Christ,

Un voleur détourna de notre trésor une masse de bijoux; plus tard encore il réussit à nous voler.

Afin de connaître l’auteur du vol, nous fîmes coucher notre fille auprès du trésor, et le rusé la vola aussi.

Pour arrêter un tel brigandage, et en même temps pour témoigner au voleur notre sympathie, notre vénération et notre amour.

Nous lui donnons notre fille unique pour épouse, nous relevons à la dignité de prince et le désignons comme successeur de la couronne.

L’adresse de notre gendre ne nous étant pas connue jusqu’à ce jour, ce rescrit lui apprendra la grâce que nous lui accordons.

Fait le trois janvier treize cent vingt-six avant la naissance du Christ. Signe par nous, Rhampsénit, roi. »

Rhamjjsénit a tenu parole; il a pris le voleur pour gendre, et le voleur, après la mort du roi, a hérité de la couronne d’Egypte.

Le voleur régna comme les autres, il protégea le commerce et les talens; tant qu’il fut roi, on vola très peu, dit l’histoire.


L’ELEPHANT BLANC.

Le roi de Siam Mahavasant gouverne la moitié du pays des Indes; douze rois, le Grand-Mogol lui-même, sont tributaires de son sceptre.

Tous les ans, au milieu des tambours, des fanfares et des bannières, arrivent à Siam les caravanes des redevances; des milliers de chameaux à la bosse orgueilleuse transportent péniblement les plus précieux produits de l’empire.

A la vue des chameaux lourdement chargés, l’ame du roi étincelle d’une joie secrète, tandis qu’il se lamente à haute voix de ce que l’espace manque dans son garde-trésors.

Et cependant si vaste, si spacieux, si magnifique est le garde-trésors, que la splendeur de la réalité éclipse ici toutes les féeries des Mille et une Nuits. La cité d’Indra, tel est le nom du palais où tous les dieux sont rangés, statues d’or ciselées finement et incrustées de pierres précieuses.

Il y en a bien trente mille, trente mille figures bizarrement effroyables, mélange de l’homme et de la brute, chacune avec plusieurs mains et plusieurs têtes.

Dans la salle de pourpre, on voit avec admiration treize cents arbres de corail, aussi grands que des palmiers, immense forêt rouge aux branches tortillées, aux entrelacemens étranges.

Le pavé, fait du cristal le plus pur, reflète tous ces arbres, et des faisans au plumage brillant et bariolé s’y prélassent majestueusement.

Le singe favori de Mahavasant porte au cou un ruban de soie; à ce ruban est attaché la clé qui ouvre les salles appelées salles du sommeil.

Là, les pierreries les plus précieuses sont amoncelées à terre comme des petits pois; on y trouve des diamans gros comme des œufs de poule.

C’est là, sur d’énormes sacs remplis de perles, que le roi aime à s’étendre. Le singe se couche sur le monarque, et tous deux s’endorment et ronflent de compagnie.

Mais le plus précieux de tous les trésors du roi, son bonheur, le ravissement de son ame, la joie et l’orgueil de Mahavasant, c’est son éléphant blanc.

Pour servir de demeure à cet hôte auguste, le roi a fait construire le plus beau des palais. Le toit, tout couvert de plaques d’or, est supporté par des colonnes à chapiteaux de lotus.

Trois cents trabans sont debout à la porte, garde d’honneur de l’éléphant; et, à genoux, le des courbé, cent eunuques le servent.

On place sur un plat d’or les plus friands morceaux pour sa trompe : il boit, dans des seaux d’argent, du vin assaisonné des plus douces épices.

On le frotte avec de l’ambre et de l’essence de rose, on orne sa tête de couronnes de fleurs, pour tapis de pied, il a les plus précieux châles de cachemire.

La vie la plus douce lui est faite; mais personne n’est content ici-bas. Le noble animal, on ne sait comment, est tombé dans une mélancolie profonde.

Il est là, triste, au milieu de l’abondance, le blanc mélancolique. On veut le consoler, on veut le distraire; les efforts les plus ingénieux sont impuissans.

En vain les bayadères viennent danser et chanter devant lui; en vain retentissent les cornes et les timbales des musiciens. Rien ne peut égayer l’éléphant.

Comme son état empire chaque jour, le cœur de Mahavasant devient soucieux. Il fait appeler au pied des marches du trône le plus savant des astrologues.

« Compère des étoiles, lui dit-il d’une voix impérieuse, je te fais couper la tête si tu ne peux me dire ce qui manque à mon éléphant, et pourquoi son ame est si triste, »

Celui-ci se jette trois fois à terre et dit enfin d’un air pénétré : O roi ! je te révélerai la vérité. Tu agiras ensuite selon ton bon plaisir.

Il y a dans le nord une belle femme à la haute taille et au corps blanc. Ton éléphant est superbe, cela est incontestable; mais on ne saurait le comparer à elle.

Comparé à elle, il semble n’être qu’une petite souris blanche. La statue de cette femme rappelle Bimha, la géante du Ramayana, et la grande Diane d’Éphèse.

Comme ses membres s’arrondissent en un édifice splendide! L’édifice est supporté gracieusement et fièrement par deux pilastres d’albâtre d’une blancheur éblouissante.

C’est la basilique colossale du dieu Amour, la cathédrale du fils de Vénus. La lampe qui brûle joyeusement dans le tabernacle, c’est un cœur sans fausseté et sans tache.

Les poètes vont vainement à la chasse des métaphores pour décrire sa blanche peau. Gautier lui-même n’en est pas capable. Cette blancheur est « implacable. »

La neige des sommets de l’Hymalaya foulée par ses pieds nus prendrait l’aspect d’une cendre grisâtre. Les lys que saisit sa main jaunissent d’envie ou par contraste.

Cette grande dame blanche s’appelle la comtesse Bianca. Elle demeure à Paris, dans le pays des Francs, et c’est d’elle que l’éléphant est amoureux.

Par une merveilleuse affinité élective, il a fait sa connaissance en rêve; oui, c’est à la faveur d’un rêve que s’est glissé dans son cœur ce grandiose idéal.

Depuis cette heure, le désir le consume. Lui, naguère si joyeux et si bien portant, il est devenu un Werther quadrupède, et il rêve à une Charlotte septentrionale.

Mystérieuse sympathie! Il ne l’a jamais vue, et il songe à elle. Souvent il trépigne au clair de lune, et pense en soupirant : « Ah! si j’étais un petit oiseau! »

A Siam il n’y a que son corps; sa pensée est auprès de Bianca, dans le pays des Francs. Or, cette séparation de l’ame et du corps affaiblit beaucoup l’estomac et dessèche le gosier.

Les rôtis les plus friands lui répugnent; il n’aime plus que les nouilles renflées et Ossian, Il tousse déjà, il maigrit; le désir creuse sa tombe avant l’âge.

Veux-tu le sauver, veux-tu conserver sa vie et le rendre au monde des mammifères, ô roi, envoie l’auguste malade directement à Paris, dans le pays des Francs.

Là, s’il voit en réalité la belle femme qui est l’idéal de ses rêves, il sera guéri de sa tristesse noire.

Devant l’éclat des yeux de sa belle disparaîtront les tourmens de son ame. Le sourire de Bianca dissipera les dernières ombres qui se sont nichées dans ce cœur ;

Et sa voix, comme une incantation, en chassera la discorde intestine. Joyeux alors, il redressera les plaques de ses oreilles, il se sentira comme rajeuni et régénéré.

La vie est si aimable, si douce est la vie aux bords de la Seine, dans la ville de Paris ! Comme ton éléphant dans ce pays-là va se civiliser et se divertir !

Mais avant tout, ô roi, fais richement remplir sa cassette de voyage, et donne-lui une lettre de crédit sur les frères Rothschild, rue Laffitte.

Oui, une lettre de crédit d’environ un million de ducats. Alors M. le baron de Rothschild dira de lui : C’est un brave homme d’éléphant. »

Ainsi parla l’astrologue, et de nouveau il se jeta trois fois à terre. Le roi le congédia avec de riches présens, puis il s’allongea pour penser.

Il pensa ceci, il pensa cela. — Ah ! que la pensée pèse lourdement aux rois ! — Le singe s’étend sur lui, et tous deux finissent par s’endormir.

Ce qu’il a résolu, je ne pourrai le raconter que plus tard. La malle de l’Inde n’est pas arrivée. La dernière avait pris la route de Suez.


LE CHAMP DE BATAILLE D’HASTINGS.

L’abbé de Waltham poussa de profonds soupirs, lorsqu’il apprit que le roi Harold avait péri misérablement à Hastings.

Il envoya en message deux moines nommés Asgod et Ailrik, pour chercher le cadavre d’Harold à Hastings au milieu des morts.

Les moines s’en allèrent tristement, et tristement ils revinrent : « Vénérable père, le monde est mauvais pour nous, le bonheur nous a abandonnés.

Le meilleur des hommes a péri ; c’est le bâtard qui est vainqueur, le méchant bâtard ; des voleurs armés se partagent le pays et font de l’homme libre leur serf.

Le gueux le plus pouilleux de Normandie devient lord dans l’île des Bretons ; j’ai vu un tailleur de Bayeux à cheval avec des éperons d’or.

Malheur aujourd’hui à qui est Saxon ! et vous, nos saints saxons, là-haut, dans le royaume du ciel, méfiez-vous, vous n’êtes pas à l’abri de la honte. Nous savons maintenant ce que signifiait la grande comète qui chevauchait cette année dans le ciel sombre, rouge comme le sang et montée sur un balai de feu.

C’est à Hastings que s’est accomplie la sinistre prédiction de la mauvaise étoile. Nous sommes allés sur le champ de bataille, et nous avons cherché parmi les cadavres.

Nous avons cherché à droite, nous avons cherché à gauche, jusqu’à ce que toute espérance fut perdue; le cadavre du roi Harold, nous ne l’avons pas retrouvé. »

Ainsi parlèrent Asgod et Ailrik. L’abbé joignit les mains d’un air désespéré, il resta plongé dans une méditation profonde, puis à la fin il dit en soupirant :

« A Grendelfield, près de Bardenstein, juste au milieu de la forêt, habite Edith au col de cygne dans une misérable chaumière.

On l’appelait Edith au col de cygne, parce que son cou était comme le col d’un cygne. Le roi Harold a aimé cette jeune belle.

Il l’a aimée, l’a embrassée, l’a tenue sur son cœur, puis il l’a quittée et oubliée. Le temps passe vite; il y a bien de cela seize ans.

Allez, frères, trouver cette femme et retournez avec elle à Hastings. L’œil de la femme y découvrira le roi.

Puis, vous apporterez le cadavre à l’abbaye de Waltham, afin que nous puissions ensevelir le corps chrétiennement et chanter les prières pour l’ame. »

Vers le milieu de la nuit, les messagers arrivèrent à la chaumière dans la forêt : « Éveille-toi, Edith au col de cygne, et suis-nous promptement.

Le duc des Normands a remporté la victoire, et sur le champ d’Hastings est couché mort le roi Harold.

Viens avec nous à Hastings, nous y chercherons le cadavre parmi les morts, et nous le porterons à l’abbaye de Waltham, comme nous l’a ordonné l’abbé. »

Edith au col de cygne ne dit pas un seul mot; elle se troussa à la hâte et suivit les moines. Le vent faisait flotter sa chevelure grisonnante.

Elle suivait, pieds nus, la pauvre femme, à travers les marais et les ronces. Au lever du jour, ils aperçurent les plages crayeuses d’Hastings.

Le brouillard, qui couvrait le champ de bataille comme un blanc suaire, se dissipa peu à peu; les corbeaux voltigeaient au-dessus de la plaine avec des croassemens sinistres.

Plusieurs milliers de cadavres gisaient là misérablement sur la terre sanglante, dépouillés, mutilés, déchirés, pêle-mêle au milieu des charognes de chevaux. Edith au col de cygne marchait bravement les pieds nus dans le sang. De ses yeux fixes s’élançaient, comme des flèches, ses regards ardens à la poursuite.

Elle cherchait à gauche, elle cherchait à droite: plus d’une fois, il lui fallut chasser avec peine les bandes de corbeaux affamés. Les moines haletaient derrière elle.

Elle avait déjà cherché tout le jour, et le soir était venu. — Tout à coup, de la poitrine de la pauvre femme, sort un cri aigu, épouvantable.

Edith au col de cygne a trouvé le cadavre du roi Harold. Elle ne dit pas un mot, elle ne verse pas une larme, elle baise le visage, le pâle visage.

Elle baise le front, elle baise la bouche, elle tient le corps étroitement embrassé; elle baise la poitrine du roi, la blessure toute saignante.

Sur ses épaules elle remarque aussi, et elle les couvre de baisers, trois petites cicatrices de morsures amoureuses qu’elle avait faites dans des temps meilleurs.

Les moines, pendant ce temps-là, purent rassembler des branches d’arbre, et préparer la litière où ils portèrent le roi.

Ils le portèrent à l’abbaye de Waltham pour qu’on l’y ensevelît. Edith au col de cygne suivait le cadavre de son amour.

Elle chantait les litanies des morts d’une voix pieuse et enfantine. Cela résonnait lugubrement dans la nuit. Les moines marmottaient des prières.


GEOFFROY RUDEL ET MÉLISANDE DE TRIPOLI.

Dans le château de Blay, on voit sur les murailles les tapis que la comtesse de Tripoli a brodés jadis de ses mains industrieuses.

Elle y a brodé toute son ame, et des larmes d’amour ont trempé ces tableaux de soie qui représentent la scène suivante :

Comment la comtesse aperçut Rudel expirant sur le rivage, et reconnut aussitôt dans ses traits l’idéal de ses désirs.

Rudel aussi vit là pour la première et pour la dernière fois la dame qui souvent l’avait enchanté en songe.

La comtesse se penche sur lui, le tient embrassé avec amour, et baise sa bouche pâlie par la mort, sa bouche qui l’a si bien chantée.

Ah! le baiser de bienvenue a été en même temps le baiser d’adieu; en même temps ils ont vidé la coupe de la félicité suprême et de la plus profonde douleur.

Dans le château de Blay, toutes les nuits, on entend un murmure, un bruit, un frémissement vagues; les figures des tapisseries commencent tout à coup à vivre. Le troubadour et la dame secouent leurs membres de fantômes qu’a engourdis le sommeil; ils sortent de la muraille et vont et viennent par les salles.

Chuchoteries secrètes, gracieux badinages, douces et mélancoliques intimités, galanterie posthume du temps des chantres d’amour.

« Geoffroy! mon cœur mort se réveille à ta voix. Dans les cendres depuis long-temps éteintes je retrouve une étincelle.

— «Mélisande! bonheur et fleur! quand je regarde tes yeux, je revis. Il n’y a de mort en moi que ma peine, ma souffrance terrestre.

— « Geoffroy! jadis nous nous aimions en rêve; aujourd’hui nous nous aimons jusque dans la mort. Le dieu Amour a fait ce miracle !

— « Mélisande! qu’est-ce que le rêve? qu’est-ce que la mort? Rien que de vains mots. Dans l’amour seul est la vérité, et je t’aime, ô mon éternellement belle!

— « Geoffroy! qu’il fait bon ici dans cette salle, au clair de lune! Jamais plus je ne voudrais voir le jour et les rayons du soleil.

— « Mélisande! chère folle, tu es toi-même la lumière et le soleil; partout; sous tes pas, fleurit le printemps; partout s’épanouissent délices d’amour et délices de mai. »

Ainsi ils causent, ainsi ils vont de çà de là, ces gracieux fantômes, tandis qu’un rayon de la lune les écoute à la fenêtre cintrée.

A la fin cependant le premier éclat du matin met en fuite l’apparition charmante; ils se glissent, tout effarouchés, dans les tapisseries de la muraille.


CHARLES Ier.

Au fond de la forêt, dans la hutte du charbonnier, seul et sombre est assis le roi; il est assis près du berceau de l’enfant du charbonnier; il le berce et chante d’une voix monotone :

Eyapopeya [1], qu’est-ce qui s’agite dans la paille? — Tu portes le signe sur ton front, et tu souris, en dormant, d’une manière effrayante.

Eyapopeya, le petit chat est mort. — Tu portes au front le signe, — tu deviendras un homme et tu brandiras la hache; déjà les chênes tremblent dans la forêt.

La vieille foi du charbonnier n’est plus. L’enfant du charbonnier. — eyapopeya, — ne croit plus à Dieu, et au roi encore moins.

Le petit chat est mort, les souris sont bien à leur aise. Nous deviendrons un objet de dérision, — eyapopeya, — Dieu dans le ciel, et sur la terre moi, le roi.

Mon courage s’éteint, mon cœur est malade, et chaque jour il devient plus malade encore. Eyapopeya, — toi, enfant du charbonnier, tu seras, je le sais, tu seras mon bourreau!

Mon chant de mort est ton chant de berceau. Eyapopeya, — tu me couperas d’abord mes cheveux gris. Déjà je sens le fer qui frémit sur mon cou !

Eyapopeya, quel est ce bruit dans la paille? — Tu as conquis l’empire, tu me sépares la tête du tronc. — Le petit chat est mort.

Eyapopeya, qu’est-ce qui s’agite dans la paille? Le petit chat est mort, les souris sont bien à leur aise. — Dors, mon petit bourreau, dors!


VITZLIPUTZLI. PRÉLUDE.

Voici l’Amérique! voici le nouveau monde! Non pas l’Amérique d’aujourd’hui, qui déjà se façonne à l’européenne et se fane.

Voici le nouveau monde, tel que Christophe Colomb l’a fait jaillir de l’Océan. Il brille encore de la fraîcheur marine;

Il ruisselle de ces perles d’eau qui s’évanouissent en éclatant de mille couleurs sous les baisers du soleil. Que ce monde est robuste et sain !

Ce n’est pas là un cimetière romantique; ce n’est pas un vieux bric à brac de symboles moisis et de perruques pétrifiées.

D’un vigoureux sol des arbres vigoureux s’élancent. Aucun d’eux n’est blasé, aucun n’a la phthisie dans la moelle épinière.

Sur les branches se balancent de grands oiseaux. Leurs visages chatoient. — Avec de longs becs sérieux, avec des yeux

Cerclés de noir comme des lunettes;, ils te regardent en silence, — jusqu’à ce que tout à coup ils poussent un cri rauque et se mettent à bavarder comme des commères.

Je ne sais pas ce qu’ils disent, quoique je connaisse leurs langues aussi bien que Salomon, lequel avait mille femmes

Et connaissait tous les dialectes des oiseaux, non pas les modernes seulement, mais les morts, les vieux dialectes empaillés.

Nouveau sol, nouvelles fleurs ! Nouvelles fleurs, nouveaux parfums! Parfums inouïs, sauvages, qui me montent au nez,

Et m’agacent et me picotent avec passion, si bien que mon odorat se tourmente à chercher : Où donc en ai-je senti de pareils?

Était-ce par hasard à Regent street, dans les bras jaunes comme le soleil de cette svelte Javanaise qui mâchait toujours des fleurs?

Ou bien était-ce à Rotterdam, près de la statue d’Erasme, dans cette blanche boutique de gaufres au mystérieux rideau?

Tandis que, tout effaré, je contemple ainsi le nouveau monde, je semble moi-même l’effaroucher bien plus encore. — Un singe. Qui se glisse effrayé dans les buissons fait le signe de la croix à mon aspect, et s’écrie avec terreur : Un revenant ! un revenant de l’ancien monde !

« Singe, ne crains rien; je ne suis pas un revenant, je ne suis pas un fantôme. La vie bout dans mes veines; je suis le fils le plus fidèle de la vie.

Cependant, par suite d’un commerce de longues années avec les morts, j’ai pris leurs manières, leurs bizarreries secrètes.

Mes années les plus belles, je les ai passées dans le Kiffhäuser, dans le Vénusberg, et autres catacombes du romantisme.

N’aie pas peur de moi, mon singe! je serai gracieux pour toi, car sur le cuir sans poil de ton derrière usé tu portes les couleurs que j’aime.

Chères couleurs, noir, rouge et jaune d’or! Ces couleurs du derrière des singes m’ont rappelé mélancoliquement la bannière de Barberousse. »


I.

Sur sa tête il portait le laurier, et des éperons d’or brillaient à ses bottes. pourtant ce n’était pas un héros, ce n’était pas non plus un chevalier.

Ce n’était qu’un capitaine de brigands, qui de son insolente main inscrivit dans le livre de la renommée son nom insolent : Cortez!

Il l’inscrivit au-dessous du nom de Colomb, au-dessous mais tout auprès, et le marmot sur le banc de l’école apprend par cœur ces deux noms.

Après Christophe Colomb, il nomme aujourd’hui Fernand Cortez comme le deuxième grand homme dans le panthéon du Nouveau-Monde.

Dernière trahison du destin envers les héros! Leur nom, dans le souvenir des hommes. est lié au nom d’un bandit.

Ne valait-il pas mieux demeurer inconnu que de traîner avec soi pendant les longues éternités une pareille camaraderie?

Maître Christophe Colomb était un héros; sans tache comme le soleil, comme le soleil aussi son ame était prodigue.

Bien des hommes ont beaucoup donné; celui-là, c’est un monde tout entier qu’il a donné au monde, et ce monde est l’Amérique.

Il ne pouvait nous délivrer de l’humide prison de la terre; il sut du moins élargir le cachot et allonger la chaîne.

Il est glorifié par la reconnaissance du genre humain, lequel n’est pas seulement fatigué de l’Europe, mais aussi de l’Afrique et de l’Asie.

Un seul homme, un seul héros nous a donné plus et mieux que Christophe Colomb; c’est celui qui nous a donné un Dieu. Monsieur son père s’appelait Amram, sa mère s’appelait Jochebeth; quant à lui, son nom est Moïse, et c’est le héros que je préfère à tous les autres.

Mais, mon Pégase, tu t’arrêtes trop long-temps auprès de Christophe Colomb. Sache-le, notre course d’aujourd’hui appartient à l’autre, au petit, — à Cortez.

Déploie ton aile étincelante, ô coursier rapide ! et porte-moi vers ce beau pays du Nouveau-Monde qui a nom Mexico.

Porte-moi vers ce fort que le roi Montezuma, dans sa bonté hospitalière, indiqua comme demeure à ses hôtes d’Espagne.

Ce n’était pas seulement le toit et la nourriture que le prince leur donna avec une prodigue abondance; des présens riches et splendides.

Des curiosités, des œuvres d’art, toutes en or massif, des joyaux éclatans témoignèrent de la bienveillance et de la magnanimité du monarque.

Ce barbare, ce païen superstitieux et aveugle croyait encore à la fidélité et à l’honneur, il croyait aux devoirs saints de l’hospitalité.

Il accepta une invitation à une fête que les Espagnols, pour lui faire hommage, voulaient lui donner dans leur demeure.

Et entouré de sa cour, dans la droiture et la bienveillance de son cœur, il arriva au quartier espagnol, où les fanfares le saluèrent.

Quel était le titre du divertissement ? Je l’ignore; peut-être était-ce : Fidélité espagnole. Comme auteur, on nomma Fernand Cortez.

Il donna le signal; aussitôt le roi fut saisi, lié et emprisonné dans le fort comme un otage.

Mais Montezuma mourut, et par là fut brisée la barrière qui protégeait l’audacieux aventurier contre la colère du peuple.

Terrible alors commença l’incendie; comme une mer sauvage et furieuse bruissaient, bruissaient avec une rage croissante des flots d’hommes irrités.

Les Espagnols, il est vrai, repoussèrent bravement chaque assaut; mais chaque jour le fort était cerné de nouveau, et la lutte devenait fatigante.

Après la mort du roi, on cessa aussi de faire passer des vivres dans le fort; les rations devinrent plus courtes et les visages plus longs.

Et les fils de l’Espagne se regardaient les uns les autres avec de longues mines piteuses, et ils soupiraient, et ils pensaient à leur chère patrie chrétienne;

Ils pensaient à leur bien-aimé pays, où résonnent les cloches pieuses et où cuit gaiement au feu de l’âtre une ollea potrida

Vigoureusement farcie de garbanzos, au milieu desquels se cachent, exhalant leur odeur friponne et riant sous cape, les chers petits saucissons à l’ail. Le chef tint un conseil de guerre, et la retraite fut décidée; le lendemain, dès la première aube, l’armée quittera la ville.

Il n’avait pas eu de peine jadis à entrer par ruse, le rusé Cortez; mais le retour sur la terre ferme offrait des difficultés terribles.

Mexico, la ville insulaire, est située au milieu d’un lac immense, entourée partout de flots mugissans ; c’est une fière forteresse de vagues,

Ne correspondant avec le bord que par les navires, par des radeaux, par des ponts assis sur des pilotis gigantesques; des îlots forment des gués.

Avant le lever du soleil, les Espagnols se mirent en marche; point de roulement de tambour, point de trompette pour sonner le réveil.

Ils ne voulaient pas priver leurs hôtes des douceurs du sommeil (cent mille Indiens campaient dans Mexico).

Mais cette fois les Espagnols comptaient sans leurs hôtes; les Mexicains s’étaient levés encore plus matin qu’eux.

Sur les ponts, sur les pilotis, sur les îlots, ils attendaient le moment de leur faire boire le coup de l’étrier.

Sur les ponts, sur les pilotis, sur les îlots, ah! quelle folle bacchanale! rouge et par flots coulait le sang, et les hardis buveurs luttaient,

Luttaient serrés corps à corps, et sur maintes poitrines nues des Indiens on voyait empreintes les arabesques des cuirasses espagnoles.

C’était un étranglement, un égorgement, une boucherie qui s’étendait de plus en plus avec lenteur, avec une effroyable lenteur, sur les ponts, sur les pilotis, sur les îlots.

Les Indiens chantaient, rugissaient; les Espagnols tuaient en silence; ils avaient à conquérir pas à pas le chemin de leur fuite.

Dans cette lutte sur d’étroits espaces, inutiles étaient la science et l’art militaire de la vieille Europe, inutiles les bouches à feu, les armures et les chevaux.

Et puis nombre d’Espagnols étaient lourdement chargés de cet or qu’ils avaient récemment extorqué et pillé. — Ah! le poids jaune de leur crime

Les entravait, les estropiait dans le combat, et le diabolique métal ne perdait pas seulement leur pauvre ame, mais leur corps.

Cependant le lac était tout couvert de barques et de canots; des archers y étaient assis, tirant sur les ponts, sur les pilotis, sur les îlots.

Dans la bagarre, sans doute, ils durent frapper plus d’un frère; mais ils frappaient aussi maint digne et excellent hidalgo.

Sur le troisième pont tomba le jeune gentilhomme Gaston, qui portait la bannière ou était figurée la sainte Vierge.

Cette image elle-même, les coups des Indiens la déchirèrent. Six flèches lui restèrent juste au cœur, six flèches étincelantes, Pareilles à ces glaives d’or qui traversent la poitrine désolée de la Mater dolorosa dans les processions du Vendredi-Saint.

En mourant, don Gaston remit la bannière à Gonzalve, qui, frappé de mort au même instant, roula soudain à terre. Alors, de sa main.

Cortez lui-même saisit la chère bannière, lui, le chef, et il la porta haut sur son cheval jusqu’à l’heure du soir où s’arrêta la bataille.

Cent soixante Espagnols trouvèrent la mort dans ce combat; plus de quatre-vingts tombèrent vivans aux mains des Indiens.

Beaucoup furent grièvement blessés, qui ne moururent que plus tard. Il y eut une douzaine de chevaux perdus, les uns tués, les autres pris.

Vers le soir seulement, Cortez et sa troupe atteignirent le bord en sûreté; c’était une plage mesquinement plantée de saules pleureurs.


II.

A l’effroyable jour de la bataille succède la nuit tumultueuse du triomphe. Cent mille lampes de joie illuminent Mexico.

Oui, par cent mille, lampes de joie, torches de résine, cercles de poix enflammée jettent leur lumière vive et crue sur les palais, sur les demeures des dieux.

Sur les splendides hôtels, et en même temps sur le temple de Vitzliputzli, forteresse d’idoles bâtie de briques rouges, rappelant d’une façon étrange

Les colossales, les monstrueuses architectures d’Egypte, de Babylone et d’Assyrie, telles que nous les montrent les tableaux du peintre anglais Henri Martin.

Ce sont les mêmes escaliers, si larges qu’on y voit monter et descendre plusieurs milliers de Mexicains,

Tandis que sur les degrés sont couchés par troupes les guerriers sauvages, qui festoient joyeusement, enivrés par la victoire et parle vin de palmier.

Ces escaliers conduisent en zigzag vers la plate-forme, immense toiture du temple entourée de balustrades.

Là, sur son trône-autel, siège le grand Vitzliputzli, le dieu de la guerre, le sanguinaire dieu du Mexique. C’est un effroyable monstre;

Mais son extérieur est si paré, si pomponné et si puéril, que. malgré la férocité de son cœur, il nous fait pouffer de rire.

En le voyant, nous pensons aussitôt à la pâle Mort de Bâle et au Manuke-piss de Bruxelles.

A droite du dieu se tiennent les laïques, à gauche les prêtres; voyez le clergé qui se pavane. orné de plumes de toutes couleurs.

Sur les degrés de marbre de l’autel est blotti un petit homme âgé de cent ans, sans barbe au menton et sans cheveux sur le crâne; il porte une petite camisole écarlate.

C’est le sacrificateur; il aiguise son couteau, il aiguise son couteau en souriant, et de temps à autre il cligne de l’œil du côté du dieu.

Vitzliputzli semble comprendre le regard de son serviteur; il agite ses cils et même il remue les lèvres.

Sur les marches de l’autel sont accroupis aussi les musiciens du temple, joueurs de timbales et sonneurs de cornes de vache ; c’est un tapage, c’est un vacarme!

Ali! quel tapage et quel vacarme ! et le chœur se joint à eux, chantant le Te Deum mexicain; — c’est comme un miaulement de chats.

Ah! quel miaulement de chats! mais de chats de la grande espèce, de ces chats que l’on nomme chats-tigres, et qui mangent des hommes au lieu de souris!

Quand le vent de la nuit chasse toutes ces clameurs vers le rivage, les Espagnols campés en cet endroit sont dans la situation pitoyable de gens qui ont mal au cœur.

Tristes sous leurs saules pleureurs, ils restent là, regardant la ville, qui, dans les flots sombres du lac,

Reflète (avec moquerie, on le dirait) toutes les flammes de sa joie. Ils sont comme au parterre d’un grand théâtre.

Et la plate-forme illuminée du temple de Vitzliputzli est la scène où, pour la fête de la victoire, un tragique mystère va être représenté.

« Sacrifice humain, » tel est le titre de la pièce. Bien vieille est la matière, et bien vieille la fable; exécuté par les chrétiens, le drame n’est pas si horrible;

Car le sang a été transsubstantié en vin rouge, et le corps est devenu une mince et innocente feuille de pain.

Mais cette fois, chez ces sauvages, la plaisanterie était grossière et sérieuse. On mangeait de la chair, on buvait du sang qui était du sang humain.

Cette fois, c’était du pur sang de vieux chrétiens, du sang qui ne s’était jamais mêlé au sang des Mores et des Juifs.

Réjouis-toi, Vitzliputzli, réjouis-toi, il y a aujourd’hui du sang espagnol, et de ses chaudes vapeurs tu vas réconforter ton nez glouton.

Aujourd’hui on va t’abattre quatre-vingts Espagnols, fiers rôtis pour la table de tes prêtres qui se régalent de chair;

Car le prêtre est homme, et l’homme, ce pauvre animal condamné à paître, ne peut vivre seulement d’odeur et de vapeur comme les dieux.

Écoute! la timbale de la mort retentit déjà, et la corne de vache crie d’une manière sinistre! Elles annoncent le cortège qui monte, le cortège de ceux qui vont mourir. Quatre-vingts Espagnols, ignominieusement nus, les mains fortement attachées derrière le dos, sont tirés, sont traînés au haut des escaliers du temple.

On les contraint de plier le genou devant l’image de Vitzliputzli et de danser des danses grotesques; on les contraint par des tortures —

Si horribles et si abominables, que les hurlemens de douleur des suppliciés couvrent tout le charivari des cannibales.

Pauvre public des bords du lac ! Cortez et ses compagnons d’armes entendaient et reconnaissaient les voix désespérées de leurs amis.

Sur la scène vivement éclairée, ils voyaient aussi d’une manière exacte les corps et les visages; — ils voyaient le couteau, ils voyaient le sang, —

Et ils étaient leurs casques de leur tête; ils s’agenouillaient, ils entonnaient le psaume des morts et chantaient : De Profundis!

Parmi ceux qui moururent, il y avait Raimond de Mendoza, fils de la belle abbesse, le premier amour de Cortez.

Lorsqu’il vit sur la poitrine du jeune homme ce médaillon qui renfermait le portrait de la mère, Cortez pleura à chaudes larmes, —

Mais il s’essuya les yeux avec son dur gantelet de buffle; il soupira profondément, puis chanta en chœur avec les autres : Miserere!


III.

Les étoiles brillent déjà plus pâles, et les brouillards du matin montent des flots de la mer, comme des fantômes avec de longs draps blancs qui traînent.

Fête et lumières sont éteintes sur le toit du temple, et çà et là sur le plancher trempé de sang ronflent prêtres et laïques.

Seule, la casaque rouge veille encore. A la lueur de la dernière lampe, ricanant d’un air doucereux et avec l’.n badinage d’enragé, le prêtre parle ainsi au dieu :

« Vitzliputzli, Putzlivitzli, cher petit dieu Vitzliputzli! t’es-tu bien amusé aujourd’hui? as-tu bien respiré de suaves parfums?

Aujourd’hui il y avait du sang espagnol. Oh! que l’odeur était appétissante, et que ton petit nez fin et friand l’aspirait avec volupté!

Demain nous sacrifierons les chevaux, ces nobles animaux hennissans qu’engendrèrent les esprits des vents avec les vaches marines.

Veux-tu être gentil? je t’immolerai aussi mes deux petits-fils, jolis bambins au sang bien doux et l’unique joie de ma vieillesse.

Mais il faut que tu sois gentil, il faut que tu nous donnes une nouvelle victoire. Fais-nous vaincre, cher petit dieu, Putzlivitzli, Vitzliputzli !

Oh! détruis nos ennemis, ces étrangers qui, du fond de pays lointains et non découverts jusqu’ici, sont venus chez nous à travers la mer du monde.

Pourquoi ont-ils quitté leur pays? est-ce la faim qui les a poussés? est-ce le meurtre? Reste dans ton pays et nourris-toi honnêtement, est un vieux proverbe sensé.

Que désirent-ils? lis nous volent notre or ici-bas, et veulent qu’un jour, là-haut, nous soyons heureux dans le ciel!

Au commencement, nous pensions que c’étaient des êtres d’une nature supérieure, des fils du Soleil, immortels, armés d’éclairs et de tonnerre.

Mais ce sont des hommes qu’on peut tuer comme les autres, et mon couteau, cette nuit, a fait l’expérience de leur mortalité humaine.

Ce sont des hommes, et non pas plus beaux que nous autres; plusieurs même dans le nombre sont aussi laids que des singes; comme les singes, ils ont des cheveux sur le visage.


Moralement aussi ils sont laids, ils n’ont point de piété; on assure même qu’ils dévorent leurs propres dieux!

Oh ! anéantis cette race impudente et maudite, ces mangeurs de dieux. Vitzliputzli, Putzlivitzli, fais-nous vaincre, Vitzliputzli! »

Ainsi parle au dieu le prêtre, et la réponse du dieu résonne comme un soupir, comme un râle à la façon du vent de la nuit quand il cause avec les algues de la mer :

« Casaque rouge, casaque rouge, sacrificateur sanglant, tu as tué bien des milliers d’hommes ; plonge maintenant ton couteau dans ton propre corps tout décrépit.

Par la fente de ton corps déchiré, ton ame alors se glissera; à travers les cailloux et les ronces, elle s’en ira à petits pas vers l’étang des Rainettes.

C’est là qu’est blottie ma tante, la reine des rats. Elle te dira : « Bonjour, ame nue; que devient mon neveu?

Est-ce qu’il vitzliputzle, joyeux, au sein d’une lumière d’or aussi douce que le miel? Est-ce que le bonheur lui chasse du front les mouches et les soucis?

Ou bien est-ce que Katzlagara, l’exécrable déesse de misère, le gratte avec ses noires pattes de fer trempées dans le venin des serpens? »

Ame nue, réponds ceci : « Vitzliputzli te fait saluer, et il te souhaite la peste dans le ventre, ô maudite!

Car tu lui as conseillé la guerre, et ton conseil, c’était l’abîme. La sinistre prophétie s’accomplit, la vieille et sinistre prophétie —

Annonçant la destruction de l’empire par des hommes effroyablement barbus, envolés de l’est jusqu’ici sur des oiseaux de bois. Il y a aussi un vieux proverbe : Ce que femme veut Dieu le veut, — et Dieu le veut deux fois quand la femme est la mère de Dieu !

C’est elle qui est irritée contre moi, elle, la fière princesse du ciel, une vierge sans tache, qui sait les sortilèges, qui accomplit des miracles.

Elle protège le peuple espagnol, et il faut que nous mourions, moi, le plus infortuné des dieux, ainsi que ma pauvre Mexico. »

Ma commission faite, casaque rouge, va traîner ton ame dans un trou de sable, — et bonne nuit! tu ne seras pas témoin de mon infortune.

Ce temple s’écroulera, et moi-même je disparaîtrai dans la fumée. Rien que de la fumée et des ruines. Personne ne me reverra plus.

Je ne mourrai pas cependant; nous autres dieux, nous devenons vieux comme des perroquets; seulement nous muons comme eux. nous changeons de plumage.

C’est dans le pays de mes ennemis (on l’appelle l’Europe) que je me réfugierai, et là je commence une nouvelle carrière.

Je m’endiable; de dieu que j’étais, je deviendrai l’adversaire de Dieu : comme implacable ennemi de nos ennemis, je puis avoir là-bas une action efficace.

Je veux les tourmenter, les effrayer avec des fantômes, et sans cesse, comme un avant-goût de l’enfer, je leur ferai sentir du soufre.

Leurs sages comme leurs fous, je veux les amorcer et les séduire; je veux chatouiller leur vertu jusqu’à ce qu’elle rie comme une courtisane.

Oui, je veux devenir un diable, et je salue comme camarades Satan et Belial, Astaroth et Belzébut.

Je te salue aussi, Lilis, mère du péché, froid serpent! Enseigne-moi tes férocités, ainsi que le bel art du mensonge!

O ma bien-aimée Mexico! je ne peux plus te sauver, mais je te vengerai d’une façon terrible, ô ma bien-aimée Mexico ! »


HENRI HEINE.

  1. Eyapopeva, formule enfantine avec laquelle on berce les nouveau-nés en Allemagne.