Romancier, Prophète et Réformateur : H. G. Wells

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Prophète et réformateur : H. G. Wells


I

Il y a une douzaine d’années, une des grandes cramming shops de Londres (c’est le nom que l’on donne, en argot universitaire, aux établissemens spéciaux qui se chargent de la préparation exclusive des examens) comptait parmi ses professeurs un jeune homme appelé H. G. Wells. Après avoir passé par University Collège, il avait achevé ses études au Royal College of Science. Il avait dû éprouver ce qu’on éprouve, à vingt ans, lorsque, au sortir d’un milieu social obscur et modeste, on pénètre, presque sans transition, dans la haute vie intellectuelle. Cette impression, si je ne me trompe, est double. C’est, d’abord, la sensation d’un brusque élargissement des facultés, des désirs, des horizons. Il s’y joint, bientôt, une disposition amère et agressive contre ceux qui prétendent détenir les avantages du rang, de la fortune, de la célébrité et du pouvoir. Maintenant qu’on est devenu leur égal par la pensée, pourquoi demeurerait-on leur inférieur au point de vue social ? Cette double disposition s’évapore en boutades railleuses, ou se cristallise en théories révolutionnaires, suivant le tempérament de l’homme qui traverse cette crise de colère et d’enthousiasme. Le temps de collège terminé (je prie le lecteur de vouloir bien se rappeler que le « collège » en Angleterre, c’est l’éducation supérieure), la crise prend un caractère aigu : il faut choisir sa voie, gagner son pain. Il dut y avoir, à ce moment, des heures difficiles dans l’existence de M. Wells. C’est alors qu’il connut l’ennui des longues et vaines attentes dans ces bureaux de placement qui entreprennent de fournir des maîtres à toutes les écoles du monde anglo-saxon et où des fruits secs de l’enseignement et du journalisme se chargent de montrer aux débutans les routes qu’ils n’ont pas su découvrir pour eux-mêmes. Là le jeune homme apprit quelles sont les qualités requises chez un sous-maître dans une école anglaise d’un certain rang. Le candidat doit s’habiller comme un gentleman, faire bonne figure dans les sports, appartenir à l’Église anglicane. De plus, on attend de lui qu’il soit en état d’enseigner les élémens de tout : langues mortes et langues vivantes, l’histoire et l’arithmétique, la série des rois de Juda et les propriétés des angles. Je ne sais quelle était la force de M. Wells au football et au cricket, mais j’ai lieu de penser que la mémoire des grands dandies, les lauriers de Brummell et du comte d’Orsay ne l’empêchaient pas de dormir. L’impitoyable acharnement avec lequel il poursuit l’Eglise d’Angleterre me fait croire qu’il n’a jamais été membre de cette Eglise ou qu’il s’en est échappé de bonne heure. Enfin, l’universalité exigée d’un jeune maître devait être aussi un obstacle pour M. Wells qui s’était occupé surtout de biologie. Or, combien y a-t-il d’écoles secondaires qui soient en état de s’offrir le luxe d’un professeur spécial pour cet ordre de sciences ?

Une autre circonstance paralysait M. Wells dans ses premiers efforts pour conquérir une position. Il s’était marié tout jeune. Il a raconté les misères et les joies du pauvre étudiant marié dans un livre charmant où l’idylle et la satire s’enroulent l’une autour de l’autre. Dès son apparition, Love and Mr Lewisham a été signalé ici et jugé par un des collaborateurs de cette Revue avec la sûreté et la maîtrise qui lui sont propres [1]. Je suis par-là dispensé d’insister, mais je ferai de fréquens retours vers ce livre soit pour y découvrir l’esthétique et la méthode particulières à l’écrivain, soit pour y chercher des documens sur sa psychologie et sur celle de ses contemporains, de cette foule anonyme dont il représente et exprime les sentimens ou les idées. L’amour et monsieur Lewisham : il y a déjà de l’ironie dans ce titre. Ce « monsieur » dont Lewisham est pompeusement affublé rappelle le « sir » que le pion exige des enfans de l’école et qu’ils ponctuent d’une grimace ou d’un geste impertinent aussitôt qu’il a le dos tourné. Et puis, qu’est-ce que l’amour vient faire dans la vie de M. Lewisham ? Est-ce que M. Lewisham a le temps, le pouvoir, le droit d’aimer ? Le livre répond avec une verve amère, qui fera peut-être songer quelques lecteurs à la Vie de Bohême. Mais, au lieu de cette veulerie qui me dégoûte chez les héros de Murger, j’y trouve la force de réaction, l’élasticité morale de la jeunesse qui est vraiment jeune, ce que les Anglais appellent buoyancy : un beau mot qui n’existe pas dans notre langue.

Love and Mr Lewisham est-il une autobiographie et jusqu’à quel point ? Je ne cherche pas à le déterminer. A certains égards, M. Wells a été moins heureux que son héros : son mariage d’adolescent a été rompu par un divorce. Il n’a pas eu cette joie de partager le succès avec celle qui avait partagé l’épreuve et de pouvoir évoquer ensemble, en pleine prospérité et en pleine gloire, les heures de pénurie et d’obscurité, gaîment et bravement souffertes en commun. Quel triomphe eût valu cette joie ?

Sa vie était assurée par la boutique enseignante dont j’ai déjà parlé, mais ces sortes d’emplois ne mènent à rien : ce ne sont là que des abris temporaires où l’on se réfugie pour laisser passer l’averse. Il publia un manuel de biologie dont le succès fut médiocre. Encore quelques années dans ce milieu stérile, quelques années dévorées par le drudgery, c’est-à-dire par ce travail routinier et machinal où se sont dissoutes tant d’intelligences qui n’étaient pas doublées d’un caractère, et M. Wells se perdait dans l’immense et lamentable foule des ratés.


II

C’est alors qu’il écrivit ses premières nouvelles. Il eut d’autant moins de peine à trouver un débouché pour ses produits que le marché littéraire est très étendu en ce genre et que les short stories y font prime. On remarqua vite le nouvel écrivain, mais on ne vit d’abord en lui qu’un imitateur de Jules Verne et un élève de Kipling. Au début M. Wells n’eut pour lui ni les étudians des Universités, ni les femmes, c’est-à-dire aucune des deux fractions les plus importantes du publie qui fait le succès des œuvres d’imagination. Il n’y avait pas d’amour dans ses récits ; la figure féminine y faisait presque complètement défaut. D’ailleurs ce n’était point select, ni classy : on y voyait au premier plan des êtres à la fois vulgaires et impossibles, qui parlaient des choses les plus étranges dans le jargon de la lower middle class et promenaient des rêves monstrueux sur le trottoir de Tottenham Court Road. Ni ceux qui se plaisent aux exquises et subtiles divagations de George Meredith, ni ceux qui préfèrent la grave et délicate analyse de Mrs Humphry Ward n’acceptaient ces tragiques pantins dont la logique était la terrible logique du monomane. En eux pas un grain d’esthétisme ; pas une trace de Ruskin : rien que des énigmes effrayantes surgissant tout à coup de ce que la vie a de plus banal. Quelque chose d’analogue à la sensation que vous éprouveriez si vous voyiez un sphinx descendre d’omnibus devant Mansion-House.

En outre, c’étaient des romans scientifiques. Or, les hommes de science dédaignent les romans scientifiques comme les historiens dédaignent les romans historiques et par des raisons à peu près identiques. C’est pourquoi les livres de M. Wells allèrent d’abord aux enfans. Beaucoup s’en amusèrent, mais très peu, j’imagine, en comprirent le sens.

Les années se sont succédé, apportant au public de nouvelles productions de l’infatigable écrivain. La collection des œuvres de M. Wells se monte aujourd’hui à une vingtaine de volumes. Quatre d’entre eux, The stolen Bacillus, The Plattner Story, Tales of space and time, Twelve stories and a Dream contiennent des nouvelles plus ou moins longues. Un autre (Certain personel Matters) réunit des articles fantaisistes donnés d’abord à différens recueils. Trois ouvrages dont il sera parlé plus loin composent une série à part, l’apport de M. Wells à la science sociale de l’avenir. Parmi les autres livres qui portent son nom, deux forment un groupe particulier : Love and Mr Lewisham et The wheels of Chance. J’ai déjà indiqué la valeur du premier. Le second, de l’aveu des plus fervens admirateurs de M. Wells, manque d’originalité et d’intérêt. Je le laisse de côté. The Sea Lady et The Wonderful Visit nous offrent un autre groupe. Le surnaturel s’y étale franchement sans aucune tentative d’explication scientifique. Restent The Time Machine, The War of the Worlds, The First men in the moon, The Invisible man, When the Sleeper wakes, The Island of Dr Moreau [2]. Ces romans, ainsi que beaucoup des nouvelles contenues dans les recueils déjà cités, sont le développement rigoureusement logique d’une idée qui appartient au domaine des possibilités scientifiques. C’est ce qui a fait considérer d’abord M. Wells comme un disciple, puis comme un rival de notre célèbre compatriote, l’auteur du Docteur Ox et des Anglais au Pôle Nord (je cite à dessein les deux ouvrages qui présentent le plus d’affinité avec les œuvres de l’auteur anglais). En fait, le public français, qui le connaît encore mal et qui aime à enfermer le talent le plus complexe dans une formule simple, le considère et le définit, — j’ai eu souvent l’occasion de le constater, — comme « un Jules Verne anglais. » Je suis moi-même parti de là lorsque j’ai ouvert ses livres pour la première fois. Eh bien, c’est cela et ce n’est pas du tout cela !

Je n’ai aucune envie de dénigrer M. Jules Verne, auquel j’ai dû des heures de très agréable récréation. A la différence de beaucoup de critiques, je tiens compte de la vogue et même, — pour employer un terme sordide, — de la vente des livres. Un succès aussi prolongé et aussi universel que celui de Jules Verne (il est, à l’étranger, l’un des plus populaires de nos écrivains) est, tout au moins, un symptôme, et le classe parmi les « représentatifs. » Mais Jules Verne vous a-t-il jamais fait penser ? Je crois que la réponse sera négative. Lorsque M. Jules Verne ne se contente pas de mettre en œuvre des faits curieux extraits de quelque dictionnaire géographique ou de quelque récit de voyage, son domaine favori, c’est la science de demain, ce sont, en somme, les questions à l’ordre du jour, qu’il suppose résolues en s’aidant des découvertes déjà obtenues. Ainsi il a vécu assez pour voir les exploits de son Nautilus et de son Victoria égalés ou dépassés par nos sous-marins et nos ballons dirigeables. M. Wells a, ce me semble, plus d’originalité et d’invention dans le choix de ses problèmes et dans la façon dont il les traite. On ne passe impunément ni par le laboratoire ni par le séminaire. Cela se connaît à un je ne sais quoi qui serait, comme tous les je ne sais quoi, très facile à analyser. Appelez M. Wells un défroqué de la science, si ce mot peut vous aider à comprendre sa manière spéciale. Je n’oublie jamais, en lisant Jules Verne, que c’est un écrivain qui se sert de la science pour documenter son roman ; quand je lis M. Wells, je me persuade par momens que c’est un inventeur qui use du roman pour mettre en relief et populariser une invention.

L’idée qui sert de point de départ aux First men in the moon est la découverte d’une substance qui n’est pas soumise à la loi de la gravitation. Une sphère creuse formée de cette substance s’éloignera indéfiniment dans l’espace, et les voyageurs placés dans cette sphère, grâce à un système d’ouvertures pratiquées sur toutes les parois, pourront, en la réglant, utiliser pour la direction et l’accélération ou le ralentissement de leur marche tantôt l’attraction solaire et tantôt l’attraction terrestre ou l’attraction lunaire. Voici maintenant le principe sur lequel repose toute la donnée de l’Invisible man. Un corps plongé dans un milieu tel que l’air ou l’eau, ou telle autre substance qui peut être traversée par un rayon réfracté, devient invisible lorsque son indice de réfraction est égal à celui du milieu réfringent. Le héros du livre, Griffin, ayant réussi, en avalant certaine potion, à rendre la réfrangibilité de son corps égale à celle de l’atmosphère, notre œil ne perçoit plus que l’image de ses vêtemens, et il n’a qu’à s’en dépouiller pour nous échapper complètement.

Des physiciens m’ont assuré que, si l’on admettait l’existence de la Cavorite et le moyen d’obtenir l’égalité de réfrangibilité entre l’air et le corps humain, tout le reste devient simple et clair ; tout est rigoureusement déduit et scrupuleusement observé ; tout s’enchaîne avec une sévérité logique qu’on ne trouve pas toujours dans un manuel de science.

Examinez, encore, toutes les notions accessoires et dérivées qui se groupent autour de ce fait primordial : à savoir que la densité est moindre sur la lune et qu’elle va en diminuant à mesure qu’on s’approche du centre. De là M. Wells tire par induction tous les traits physiques et intellectuels de l’humanité lunaire, plus variée et plus complexe que la nôtre, parce que, n’ayant pas besoin, comme nous, d’une ossature et d’une boîte crânienne dont le développement est limité par des conditions de poids et d’équilibre, elle se laisse modeler plus rapidement par l’évolution et se prête à une spécialisation infiniment plus délicate. Ai-je dit qu’il obtenait ces caractères par induction ? Peut-être touchais-je de plus près à la vérité lorsque je parlais de scrupuleuse observation. Oui, l’ancien étudiant en entomologie du Royal College of Science, qui connaît si bien l’étrange fascination du microscope, a vu ces prodigieux insectes lunaires, nos inférieurs en force musculaire, et parfois nos supérieurs en concentration cérébrale. Il les a vus, comme le peintre voit les choses absentes dans tous leurs détails et les êtres absens dans tous leurs mouvemens. Car il a l’œil de l’artiste et le cerveau de l’homme de science. La déduction et l’induction peuvent donner bien des choses, mais elles ne donneront jamais l’ébranlement nerveux de la vision personnelle et locale.

Donc M. Wells a vu dégeler l’air que respirent les Sélénites pendant cette journée qui en vaut quatorze des nôtres ; il a vu Londres sous la terreur d’une vingtaine d’êtres fantastiques projetés par une autre planète et armés de moyens destructeurs inconnus à la nôtre (War of the Worlds). Il a vu passer devant lui, dans une confusion inexprimable et désespérée ces millions d’hommes et de femmes, éperdus, affolés, se ruant droit devant eux comme un troupeau de moutons que chasse un ouragan de panique ou, — moins encore ! — comme les gouttes d’eau d’une inondation… Je cherche, parmi les compatriotes de l’auteur, s’il en est un qui ait su rendre avec cette intensité d’impression l’effarement des grandes catastrophes. Un seul livre revient à mon souvenir : le Journal de la Peste, de Daniel Defoe, un Londonien comme M. Wells, comme lui un enfant de la petite bourgeoisie et, comme lui, encore, un utopiste à la vive imagination, un réformateur sous les espèces d’un romancier. Je ne crois pas que je m’exagère la sévère et sombre grandeur de ces deux livres parus à près de deux siècles d’intervalle, le Journal de la Peste et la Guerre des Mondes. Le calvinisme de l’un et le déterminisme de l’autre se rencontrent sur le même terrain pour nous montrer la volonté humaine, l’énergie de tout un peuple qui abdique devant un cataclysme ; mais on sent que, chez l’un comme chez l’autre, cette abdication sera courte et que le besoin d’espérer, de croire, d’agir, va de nouveau s’affirmer avec l’indomptable optimisme de la race. Lorsque ces invincibles Martiens que rien n’a pu entamer et qui ont mis à leurs pieds l’Angleterre ruinée, pantelante, défigurée sont tués par les microbes, Defoe eût applaudi à ce dénouement dans lequel il eût reconnu et adoré un dessein providentiel. Pour M. Wells, ce n’est que l’ironie des choses, l’humour du Destin, l’antithèse finale que lui suggère sa philosophie, héritée de Darwin et de Schopenhauer.

Cette philosophie, je l’ai cherchée dans les livres de M. Wells ; elle se laisse entrevoir dans The Island of Dr Moreau. A la suite de péripéties émouvantes, un voyageur anglais est jeté après un naufrage sur un Ilot presque inconnu du Pacifique. Là, il est recueilli, à contre-cœur, par deux Anglais qui ont formé dans cette île un curieux établissement scientifique. L’un est le docteur Moreau, qui a été obligé d’abandonner une grande situation à cause de l’horreur soulevée par ses expériences de vivisection. L’autre, son aide, Montgomery, a dû s’expatrier à cause d’une faute grave, commise probablement sous l’influence de l’alcoolisme. Dans cette solitude où les cris de ses victimes ne peuvent parvenir ni aux âmes sensibles ni aux journalistes en quête de copie, Moreau a repris ses expériences. Son rêve absurde et sublime consiste à condenser en quelques semaines ou en quelques mois les lentes et innombrables étapes de l’évolution. Dans son laboratoire, avec des bêtes, il fabrique des hommes. L’opération n’est pas expliquée. Comment le serait-elle ? Le docteur Moreau discute, avec son hôte Prendick, la possibilité de l’entreprise. « Mais les instincts ?… » objecte celui-ci. « Les instincts ! On peut les modifier. Nous ne faisons pas autre chose par l’éducation. N’avons-nous pas réussi à remplacer la combativité naturelle par l’esprit de dévouement et d’abnégation, la rage sexuelle par la chasteté ? » — « Mais vous infligez d’horribles souffrances. » — « La souffrance doit, un jour, disparaître. Mais elle a été, elle est encore nécessaire pour avertir l’homme du danger. Elle est la condition indispensable du progrès et, si l’homme moderne dégénère au lieu d’avancer, il le doit à cette lâche peur de souffrir qui gouverne nos sociétés. »

Bientôt nous apprenons à connaître cette humanité bestiale qu’il a créée autour de lui et qu’il a dotée, au prix d’effroyables tortures, d’un rudiment de parole et de pensée. Les hommes-animaux répètent sans cesse les prescriptions du code qu’il leur a imposé et qui tient en respect leurs sauvages inclinations. Ils rendent un culte à leur bourreau dans un chant caractéristique : « Le ciel et les étoiles sont à lui… C’est sa main qui blesse et c’est sa main qui guérit… » Dans cette société naissante, dans cette demi-humanité artificielle qui date de la veille, il y a déjà des révoltés et déjà des hypocrites. Il y règne un ordre apparent et une activité méthodique, mais on sent que tout cela est étrangement précaire. Qu’une goutte de sang vienne à toucher le bout de la langue de cet ours qui a appris à nasiller et à psalmodier, il retombera sur ses quatre pattes griffues et ses passions carnivores se déchaîneront de nouveau. « J’avais sous les yeux, observe Prendick, l’histoire de l’humanité en raccourci, l’action et la réaction des forces qui s’entre-croisent et se heurtent ou conspirent : instinct, raison, fatalité. »

Moreau est tué par une de ses victimes qui a brisé ses liens et s’est échappée de son laboratoire. Alors nous assistons à une lamentable rechute dans l’animalité de tous ces êtres, brusquement, violemment élevés à la vie supérieure. Ils y entraînent avec eux le collaborateur de Moreau, Montgomery, et, si M. Wells n’avait écrit pour un public méticuleux et très facile à effaroucher, le spectacle de cette orgie, où se combinent les instincts de la bête avec les vices du civilisé, eût pris toute l’ampleur, toute l’atroce réalité qu’il comporte. Mais peut-être vaut-il mieux, au point de vue moral comme au point de vue artistique, que ces choses soient simplement suggérées.

Rentré en Angleterre après des souffrances et des périls sans nom, Prendick est poursuivi par d’affreuses réminiscences qui lui rendent odieuses la vue et la société de ses semblables. Les hommes et les femmes qui l’entourent lui semblent, eux aussi, des animaux. Leurs instincts primitifs essaient de reprendre le dessus et minent sourdement cette loi artificielle du devoir qui les opprime et contredit en eux la nature. Ainsi la vertu est un effort, et à quoi bon cet effort ?

Tel est, en substance, ce livre auquel le public anglais a fait très peu d’accueil, soit à cause des détails répulsifs dont il abonde, soit parce qu’il y devinait un symbolisme antichrétien. L’auteur lui-même, dont le point de vue, comme on le verra, a changé, paraît disposé à mettre cet ouvrage en oubli, car il ne l’a pas compris dans ses récentes réimpressions. C’est pourquoi j’ai cru devoir m’y arrêter un moment et ramener au jour les dispositions qu’il révèle.


III

A certaines exceptions près, la psychologie du roman scientifique est quelque peu rudimentaire et conventionnelle. Celle de M. Wells est plus variée, et parfois plus profonde. Mais il est bon de prévenir ceux qui seraient tentés de chercher l’Angleterre contemporaine dans la galerie de figures dessinées par M. Wells que si, parmi ces figures, il est des portraits étudiés avec une pénétrante et consciencieuse finesse, il est aussi des « charges » où la fantaisie de l’écrivain s’est donné libre jeu, où quelquefois sa mauvaise humeur et sa rancune ont exagéré jusqu’à l’absurde le trait et la couleur. Trois groupes ont particulièrement souffert de l’humour agressif de M. Wells : les gens du monde, les clergymen et les professeurs. C’est surtout dans The Sea-Lady et dans The Wonderful Visit que vous trouverez la satire des préjugés sur lesquels est bâtie la société anglaise. Cette satire est généralement gaie, mais, par momens, devient fort amère et légèrement anarchiste.

Un vicaire campagnard, qui a la passion de l’ornithologie, aperçoit dans le ciel un oiseau extraordinaire. Il s’empresse de l’ajuster et lui casse une aile. L’oiseau est un ange qui a perdu sa route dans les airs et s’est fourvoyé trop près de la terre. Le bon vicaire emmène le céleste blessé dans son presbytère, le soigne, lui donne l’hospitalité et le présente à ses amis. N’espérez de l’ange aucune information précise sur le monde d’où il vient. Il a plutôt la mine de s’être évadé d’une vieille toile italienne que de descendre, en droite ligne, du séjour divin. « Cet ange-là n’a même pas lu la Bible ! » s’écrie le docteur appelé pour lui donner des soins. Et c’est vrai. Il n’a aucune parole édifiante à nous dire sur le sort qui attend les belles âmes dans l’autre monde ; il n’y a rencontré aucun de ceux que nous y envoyons. Sa nature ne comporte ni le désir, ni la douleur, ni la recherche du bonheur, ni la vertu par l’effort, notre lot commun. De tous nos arts, il ne connaissait qu’une chose : jouer du violon, mais il en joue à ravir. Il sait l’anglais à merveille, sauf certains mots que l’auteur juge à propos qu’il ignore, afin de justifier ses questions enfantines, ses étonnemens, ses indignations. Tout le choque, et il choque tout le monde. Ainsi la satire est double, et la société anglaise est condamnée deux fois et par les objections de l’ange et par le mauvais accueil qu’elle lui fait. Les vieilles femmes l’insultent, les enfans lui jettent des pierres. « C’est un fou, » dit l’un. « C’est un aventurier, » répond l’autre. D’abord, on l’avait pris pour une femme déguisée en homme. Lady Hammergallow est persuadée que c’est un enfant naturel du vicaire. Sir John Gotch le considère comme un agent socialiste et veut le faire arrêter par le constable de la paroisse. L’hypothèse la plus favorable voit en lui un artiste : cela explique ses longs cheveux, ses façons excentriques qui sont, probablement, des réclames pour attirer l’attention. Lady Hammergallow donne un at home en son honneur et songe vaguement à le « lioniser. » Mrs Jehoram prend la peine de flirter avec lui. Mais l’immortel intrus multiplie les « gaffes » à ce point que quelqu’un prononce : « Il est ivre ! » Le vicaire s’avoue, avec désespoir, qu’il est impossible « de faire d’un ange un gentleman » et, la mort dans l’âme, lui donne ses huit jours. L’ange dont les ailes s’atrophient dans notre air, mais à qui il pousse en revanche des passions humaines, est déjà coupable de toutes sortes de délits prévus et punis par la loi : violation de propriété, bris de clôtures, prédications diffamatoires et révolutionnaires, coups et blessures pouvant occasionner la mort… Finalement, il disparaît dans un incendie, emportant avec lui une petite housemaid, la seule âme qui l’ait compris ici-bas et ce dénouement fera sourire ceux qui ont eu affaire aux housemaids britanniques.

Dans une de ces élégantes maisons de Folkestone sur la route de Sandgate dont la mer, à marée haute, caresse les jardins, vit une famille de riche bourgeoisie. Plusieurs membres de cette famille sont en train de prendre leur bain journalier. Mais qu’aperçoit-on, là-bas ? Une femme qui se noie ! On court ou, plutôt, on nage à son secours. On l’amène à terre et on s’avise qu’elle a une queue de poisson : c’est une sirène. La voici installée dans la maison. Bien différente de l’ange, elle se comporte avec un décorum parfait. Comment est-elle si bien instruite des usages ? C’est qu’il existe, au fond des eaux, une bibliothèque circulante, composée de romans anglais que les voyageurs ont jetés à la mer après les avoir achevés, notamment des éditions Tauchpitz qui ne passent pas à la douane. Et voilà comment se fait l’éducation des sirènes. Sur la foi de la vieille légende, on suppose qu’elle vient chercher une âme. « Qu’est-ce, au juste, qu’une âme ? » demande-t-elle. « Une âme !… Mais… c’est bien simple… Tout le monde sait ce que c’est. » — « Alors, dites-le-moi. » L’interlocuteur s’aperçoit qu’il n’est pas si aisé, après tout, de définir une âme.

Tandis que l’ange dans A Wonderful Visit semblait, à certains égards, une réceptivité vide et ne représentait rien par lui-même, la sirène symbolise toutes les attractions extra-légales et antiraisonnables, la lutte de l’imagination contre le devoir : ce devoir qui, sous mille formes, nous comprime, nous paralyse et nous attriste. « Votre vie n’est qu’un rêve, dit-elle, mais c’est un rêve ennuyeux. Il en est de plus doux et de plus beaux. » La vie sérieuse s’appelle miss Glendowers : elle veut travailler avec son futur mari à l’amélioration du sort des classes pauvres et au progrès de l’instruction populaire ; elle est frottée d’économie politique et de sociologie ; elle modèle ses pensées, ses paroles et ses actes sur Marcella, l’héroïne de Mrs Humphry Ward. Quant à la sirène, n’était cette queue de poisson, je reconnaîtrais en elle l’éternelle aventurière, sortie des profondeurs de l’Océan social pour incarner aux yeux des hommes la chimère de la vie heureuse et indépendante, où nos désirs nous portent çà et là comme des vagues. A peine Chatteris, le fiancé de miss Glendowers, l’a-t-il vue qu’il subit son charme. Son mariage, sa candidature au Parlement, les belles théories humanitaires ébauchées en commun avec la pseudo-Marcella, tout est oublié. Sa famille s’émeut, ses tantes accourent. Dans le nombre se trouve une caricature assez réjouissante et très anglaise : « Mon neveu veut épouser une sirène ? Hé bien, si elle l’aime, pourquoi pas ? A quoi bon faire tant d’histoires pour une chose aussi simple ? Tout peut s’arranger. Ils habiteront une maison où il y aura une piscine remplie d’eau de mer qu’on renouvellera de temps en temps. Ils auront aussi un yacht pour que ma nièce puisse aller voir sa famille… Au besoin, mon neveu l’accompagnera avec un scaphandre. Il aura très bon air, en scaphandre, mon neveu !… » Evidemment, cela est du burlesque ; mais le burlesque, chez M. Wells comme chez un grand nombre d’écrivains anglais, confine et aboutit à la tragédie. Par une belle nuit d’été le jeune Chatteris suit la sirène au fond de l’abîme. L’imagination a, cette fois, vaincu la raison.

M. Wells traite les gens d’Eglise encore plus mal que les gens du monde. Dans ses romans, chaque fois qu’il y a une sottise à dire ou à faire, il se trouve à point un dignitaire de la hiérarchie anglicane pour l’exprimer ou pour la commettre. Il y a un clergyman ridicule dans The Invisible Man ; il y en a deux dans A Wonderful Visit. La femme du clergyman elle-même n’est pas épargnée. Dans Love and Mr Lewisham, le héros exprime le souhait de voir toute cette engeance mijoter dans une chaudière d’huile bouillante. Il poursuit la gent ecclésiastique jusque dans le monde animal où, comme nous l’avons vu, un ours, à demi humanisé, chante des hymnes et récite des prières. Il la poursuit jusque dans l’avenir : car, en l’an 2200, — l’année la plus familière à M. Wells et celle dont il garde l’impression la plus nette, — l’évêque de Londres est devenu polygame ; mais, comme le décorum a survécu à la moralité et à la foi, ses maîtresses portent le nom d’ « épouses auxiliaires » et cet euphémisme sauve la situation.

L’autre cible favorite de M. Wells, c’est l’homme de science. Mais ici il faut distinguer. L’auteur est plein de sympathie pour le chercheur dévoué et solitaire qui donne, sans marchander, à l’étude de la vérité son temps, sa pensée, sa vie. Celui-là, il le ménage ; il note ses excentricités inoffensives avec une indulgence presque affectueuse, à la façon d’un camarade qui plaisante sur son camarade. Mais il réserve ses sarcasmes les plus amers aux charlatans de la science officielle, au professeur grassement renté qui « truque » ses expériences comme un spirite, ou un escamoteur. (Love and Mr Lewisham.) Ailleurs, il déploie toutes les fureurs de l’odium scientificum. D’une divergence à propos de la forme d’une antenne ou d’un élytre, naît une de ces vendettas qui amusent ou bouleversent le monde des entomologistes et que ne termine même pas la mort de l’un des adversaires. (Voir A Moth : genus novum, dans The Stolen Bacillus and other Stories.) Le savant qui veut avoir raison est l’animal le plus dangereux du monde. Lorsque, dans The Invisible Man, le docteur Kemp dont le siège est fait, se voit offrir une vérité qui dérange la sienne et détruit les conclusions du mémoire sur lequel il compte pour enlever son élection à la Société Royale, il n’a qu’une pensée : étouffer cette vérité, écraser celui qui l’apporte. Mais l’incarnation la plus effrayante de l’esprit de système, c’est ce terrible docteur Moreau qui n’a pas d’oreilles pour les cris de la souffrance, car « celui qui a longtemps étudié la nature, devient, comme elle, incapable de remords. »


IV

Au début d’une conférence qu’il a donnée, en 1901, à la Royal Institution, On the Discovery of the Future, M. Wells disait : « Le monde se partage entre deux différentes familles d’esprits. La première, — et c’est, je crois, la très grande majorité de l’humanité actuelle, — songe rarement à l’avenir, le considère comme une page blanche sur laquelle le présent, à mesure qu’il marche, écrit les événemens. La seconde race d’hommes, qui est la moins nombreuse, mais la plus moderne, pense sans cesse à l’avenir et ne s’occupe des événemens du présent qu’au point de vue des conséquences qu’ils peuvent avoir sur les événemens du temps futur. » Puis, développant sa thèse, il nous donne à comprendre que cette minorité, c’est l’humanité pensante et que le reste, vil troupeau, se traire à travers la vie, entrant par une ouverture et sortant par l’autre, incapable et indigne d’exercer une influence et de laisser une trace. L’idée ne vient pas à M. Wells que sa nomenclature est incomplète et qu’il y a une autre race, encore, dans le monde : ceux qui demandent au passé le secret de l’avenir et croient indispensable de savoir d’où nous venons pour essayer de prévoir où nous allons.

Jamais écrivain, « depuis qu’il y a des hommes, et qui pensent, » n’a affiché un plus profond dédain pour la connaissance du passé. Ce dédain est motivé par deux raisons, l’une de circonstance, l’autre de principe : 1° L’humanité entre dans une phase nouvelle de son existence où l’expérience des siècles lui sera aussi peu profitable que le serait une carte du Turkestan à un homme qui va voyager dans le Soudan ou dans le Congo ; 2° Pour la connaissance du passé nous possédons deux sources d’information : notre mémoire, si imparfaite et si limitée, et la mémoire des autres qui est l’histoire. Or, cette seconde source d’information ajoute de nouvelles causes d’erreurs à toutes celles qui viciaient la première. Au XIXe siècle, les véritables règles de la certitude historique ont été posées pour la première fois. En même temps l’horizon s’est élargi démesurément devant les yeux qui scrutaient le passé de notre planète. Au-delà de l’histoire traditionnelle, menteuse et bornée, s’est ouverte l’histoire par induction qui a un caractère rigoureusement scientifique, la seule histoire, en somme, que veuille reconnaître M. Wells.

Ceux qui me lisent ont sans doute agité ces problèmes dans leur esprit : c’est pourquoi je les laisse décider si M. Wells a raison ou s’il a tort. Son mépris pour les témoignages historiques pourrait bien avoir une cause très simple que je me contenterai d’indiquer. Montaigne remarque que nous avons encore plus d’inclination à maximer nos pratiques qu’à pratiquer nos maximes. Mais nous faisons quelquefois pis encore lorsqu’il nous arrive de réduire en théories nos ignorances et nos infirmités.

Une seule fois, M. Wells s’est aventuré dans le passé lointain que nous livre l’induction scientifique, grâce à laquelle l’existence du Plésiosaure et du Ptérodactyle est plus certaine pour lui que celle de César ou de Napoléon. L’excursion n’a pas été particulièrement heureuse et son récit de l’âge de pierre (Tales of Space and Time) qui met en scène l’invention de la première hache et la conquête du cheval, n’est certainement ni le plus ingénieux ni le plus captivant de ceux que nous lui devons. Lorsqu’il a conçu l’idée de sa « chronomotive, » il lui était loisible de faire machine en arrière et d’aller explorer la mystérieuse Egypte ou l’Inde, plus mystérieuse encore, d’assister à la bataille de Marathon ou à la première des Nuées. Il n’y a pas songé un instant et s’est plongé à toute vitesse dans les profondeurs ténébreuses de l’avenir. Je reconnais que, dans cette description de ce qui n’est pas encore, de ce qui, peut-être, ne sera jamais, il a déployé une fécondité de ressources et une rigueur de méthode dont on est confondu : When the sleeper wakes, A Story of the Days to come et A Dream of Armageddon forment un tout compact, cohérent, parfaitement logique, d’où l’on peut tirer la description de la vie au XXIIe siècle de notre ère, telle que M. Wells se la représente ou, plutôt, telle qu’il l’a vue. Les différentes relations d’un même voyageur qui a visité plusieurs fois le même pays et qui a noté fidèlement ses impressions à chaque voyage ne pourraient être mieux d’accord entre elles que ces récits successifs destinés à se compléter et à s’expliquer les uns les autres. Je ne les séparerai pas plus dans mon analyse que l’auteur ne les a séparés dans sa pensée.

Et, d’abord, voici comment il nous transporte au cœur du Londres de l’an 2100. Graham, un obscur sujet de la feue reine Victoria, un utopiste dont la vie s’est usée en efforts généreux, mais inutiles, pour améliorer le sort des classes déshéritées, tombe en catalepsie pendant un séjour sur la côte de Cornouailles. Du petit village où l’événement s’est produit, on le ramène à Londres. Mais la science est impuissante à le réveiller. La chose passe inaperçue ; deux personnes seulement prennent quelque intérêt à Graham, son cousin, un solicitor de Londres, et un jeune artiste qui se trouvait présent au moment où a commencé cet étrange sommeil. Lorsque le dormeur rouvre les yeux, il apprend que deux siècles se sont écoulés et qu’il est devenu le maître de la terre. Comment cela s’est-il fait ? Son humble fortune, capitalisée suivant la progression ordinaire, a pris des proportions énormes. A cette fortune s’est ajoutée celle de son cousin et du jeune artiste qui, ayant abandonné la peinture pour les affaires, est mort milliardaire en Amérique. Tous deux ont eu la fantaisie, n’ayant point eu d’héritiers naturels, de léguer tout ce qu’ils possédaient à ce mort vivant que, bientôt, chaque jour, chaque heure enrichit. Car les administrateurs de son bien le font prospérer et fructifier. Ils annexent entreprise après entreprise, deviennent maîtres des mines, des ports, des usines, de tous les moyens de communication et de production. Peu à peu les travailleurs du monde entier ne sont plus que les employés d’un syndicat gigantesque qui est le trust des trusts, et dont la raison sociale est un homme endormi. La vieille organisation politique s’est atrophiée graduellement et sans secousse violente. Le dernier roi d’Angleterre, ivrogne incorrigible, retraité avec une petite pension, est mort dans un music-hall où il exerçait un emploi infime ; la Chambre des communes s’est fermée comme un club de quatrième ordre qui a fait de mauvaises affaires. Le gouvernement du monde est entre les mains des trustees de Graham. Comme le peuple, autrefois, lorsqu’on le pressurait trop fort, lorsqu’on l’écorchait jusqu’au vif, s’écriait volontiers : « Ah ! si le roi le savait ! » de même tous ceux qui souffrent en l’an 2100 soupirent : « Ah ! quand le dormeur s’éveillera ! » Le premier de chaque mois ils défilent devant lui, pleins d’un respect superstitieux, et ce même vœu est sur toutes les lèvres, dans tous les cœurs… A la fin, le dormeur s’éveille.

Il trouve le monde bien changé ! Londres est une prodigieuse agglomération de 33 millions d’êtres humains qui habitent dans des maisons à vingt étages. Au-dessus de la ville règne un immense toit de substance transparente que dominent seulement les embarcadères aériens des grandes machines volantes et la silhouette des moulins à vent. Car toute l’énergie nécessaire pour la production de la chaleur, de la lumière et du mouvement est fournie, en 2100, par le vent, la marée ou les cours d’eau. Le charbon a disparu avec ses succédanés, le gaz et la vapeur. Le cheval est aussi inconnu que le mammouth. Les grandes artères de la cité se composent d’une partie centrale immobile ; à droite et à gauche montent, d’étage en étage, des plates-formes mouvantes, de plus en plus rapides. Ce n’est plus l’homme qui marche sur le trottoir, c’est le trottoir qui court sous l’homme. L’aspect des foules est singulier pour un œil habitué à la sombre et uniforme couleur de nos vêtemens masculins. Car les hommes, au XXIIe siècle, sont vêtus de robes multicolores et luttent de coquetterie avec les femmes. L’humanité mange à table d’hôte, dans de gigantesques gargotes où le service se fait automatiquement [3]. Le menu est très simplifié. Une pâte bleue forme le plat de résistance et une pâte rose représente le dessert. Rien ne rappelle plus les animaux auxquels nous empruntons les élémens de notre nourriture. Tout en dînant, on entend la musique, à moins qu’on ne préfère « écouter » les journaux. En effet les journaux ne se lisent plus parce qu’ils ne s’impriment plus : ils parlent à la foule par une bouche d’airain. De même il n’y a plus de livres : le phonographe et le cinématographe ont remplacé l’imprimerie. Un roman se joue au lieu de s’écrire : il a des spectateurs au lieu de lecteurs. Pourtant, tout ne peut pas se jouer. Je me demande ce qu’il advient, dans cette hypothèse, des Principia ou de l’Ethique, de la Raison Pure et de l’Origine des Espèces. Mais je n’ai pas le temps de m’étonner parce que d’autres surprises me coupent la respiration. Je vois que les tableaux ont disparu comme les livres. Les religions ont cessé d’être d’intérêt général et de nécessité publique. Les dernières qui subsistent se disputent les amateurs à coups de boniment ; réclames excentriques, transparens lumineux et le reste. Plus de vie rurale, plus de villages. Plus de ces maisonnettes tapissées de lierre où rêvaient les philosophes ; plus de ces sentiers bordés de haies fleuries où s’égaraient les amoureux. La campagne, cultivée par des machines, est déserte la nuit et les travailleurs, leur tâche terminée, reviennent à la ville où ils retrouvent leur gîte et leurs amusemens nocturnes. Il n’y a plus en Angleterre que quatre grandes villes en dehors de Londres : à savoir, Edimbourg, Manchester, Portsmouth et Shrewsbury (pourquoi Shrewsbury ? ). Paris existe toujours, mais ne paraît pas jouir d’un excellent renom. C’est toujours la ville agitée et fantasque qui fait des émeutes par amour de l’art et, au moment où nous renouons connaissance avec eux, les Parisiens célèbrent le réveil du dormeur en s’offrant le divertissement traditionnel d’une révolution. Les antiques diversités qui séparaient les peuples se sont effacées avec les distances. Grâce aux aéroplanes on va plus facilement et plus vite de Londres à Paris qu’on n’allait autrefois à Brighton au vieux temps des chemins de fer ; on va à New-York en quelques heures ; et on fait le tour du monde en trois jours.

A ce merveilleux progrès matériel correspond une décadence morale et intellectuelle qui n’est pas moins frappante. J’ai déjà parlé de la polygamie. La science ne semble plus occupée qu’à accroître les jouissances des heureux et la richesse des riches. L’hypnotisme a pris la place de la médecine et de la pédagogie. Le Trust de l’enseignement a ses hypnotiseurs attitrés qui suggèrent certaines notions à l’enfant : sortes de clous où l’adulte accrochera ses idées. Est-on malade ? On appelle encore l’hypnotiseur, à moins qu’on ne préfère aller mourir de volupté dans une ville de plaisir, car l’Euthanasie est devenue la forme fashionable du suicide pour ceux qui vont au-devant de la mort quand la vie les abandonne.

M. Wells nous a conduits dans une de ces pleasure cities, dans ce délicieux Capri où les arts ajoutent leurs séductions à la magie du ciel et de la mer. C’est le sujet du Rêve d’Armageddon (Twelve Stories and a Dream). On y voit un honnête solicitor de Liverpool qui mène une double vie. Le jour, dans son bureau, au milieu de ses dossiers, il traite les affaires les plus prosaïques du monde. La nuit, il joue un grand rôle parmi l’humanité du XXIIe siècle et, finalement, se plonge dans les plaisirs de Capri, aux côtés de la plus adorable des maîtresses. Que fait-on à Capri ? On se repose, on se baigne, on flâne, on se promène en barque, on dîne en plein air et on écoute la musique. N’est-ce que cela ? Mais on en fait autant sur la Riviera et on n’en meurt pas : au contraire. Evidemment M. Wells a dû refréner et mortifier son imagination. Pour peindre Capri, ce n’eût pas été trop du marquis de Sade collaborant avec Pétrone et avec l’Arétin.

Mais revenons au monde de l’action. Il présente l’aspect d’une gigantesque société industrielle avec une aristocratie de gros actionnaires et de hauts employés. Les grands personnages de ce monde nouveau sont les administrateurs de toutes les sociétés qui monopolisent les différens services publics. La plus importante de toutes est la Labour Company. Primitivement, ce fut une association charitable qui se chargeait de procurer du travail aux ouvriers. Peu à peu elle a enrégimenté tous les prolétaires, elle les a réduits en esclavage et, moyennant l’abandon de leur liberté, leur assure le pain quotidien avec ce hideux vêtement de toile bleue qui est le signe et la livrée de la servitude. Elle leur assure aussi l’éducation ou, mieux, l’élevage de leurs enfans dans des crèches publiques. Ainsi déchargés de tout souci matériel, ces malheureux vivent dans les étages inférieurs, dans ce qu’on pourrait appeler la ville souterraine, donnant leur journée au travail, leur soirée à des joies grossières, leur nuit au sommeil de la brute.

Maintenant on peut embrasser d’un coup d’œil toute cette société, de son sommet à ses profondeurs. Plus que jamais, c’est l’argent qui est le maître. Ni la force de l’idée ni la force du nombre ne lui font contrepoids. L’argent a confisqué à son profit le mouvement collectiviste et a réalisé une partie du programme : la plus malfaisante, la plus oppressive. En haut, vanité, frivolité et corruption ; en bas, violence, misère, sauvagerie. Les nations ont disparu, les classes demeurent, plus séparées que jamais. La guerre étrangère est devenue impossible, mais quand la guerre civile éclate (A Dream of Armageddon), elle embrasse toute la terre et il n’est pas un coin de la planète qui soit à l’abri du carnage. La religion ne rapproche plus les riches et les pauvres ; leurs intérêts, leur mode d’existence, tout les écarte. Bientôt on prévoit qu’ils ne parleront plus la même langue. Deux humanités s’élaborent, l’une qui tend à s’élever dans les airs, l’autre à s’enfoncer dans l’intérieur de la terre, comme si le dualisme de l’animal amphibie d’où l’homme primitif est sorti devait persister jusqu’à la fin des temps et s’affirmer chaque jour davantage !

Ce divorce entre l’humanité aérienne et l’humanité souterraine n’est, au XXIIe siècle, qu’un pressentiment. M. Wells le suppose complètement effectué vers l’an 400 000 du monde, car il se lance, sur sa machine à explorer le temps, dans ces lointaines profondeurs de l’avenir. Que voyons-nous lorsque l’explorateur, descendu de sa machine, se mêle à la vie de ce temps-là ? Ce grand train express dont une image vulgaire fait le symbole de notre civilisation moderne et qui l’emporte, avec une vertigineuse vélocité, vers des destinées inconnues a cessé de courir. S’est-il brisé contre un obstacle ? S’est-il ralenti et arrêté par l’épuisement graduel de son énergie motrice ? Je n’en sais rien. Sur le sol où Londres a déployé une vie « portée à son comble et irritée, » douloureuse à force d’être intense, s’étendent des prairies et des bois. La cité géante, capitale du monde anglo-saxon, a éprouvé le sort prédit par le poète à notre bruyant Paris :

Il se taira, pourtant, après bien des aurores,
Bien des jours, bien des ans, bien des siècles couchés,
Quand l’onde qui se brise au pied des ponts sonores
Sera rendue aux joncs murmurans et penchés.

Aux bords de la Tamise, redevenue libre et rustique, folâtre une race d’enfans adultes, réduite en taille aussi bien qu’en intelligence et qui semble avoir perdu jusqu’au souvenir de son ancienne grandeur. Ce sont de jolis animaux gracieux, timides, innocens et sensuels. Ils errent parmi les vestiges de notre époque sans les regarder et sans les comprendre. Leur vie se passe à jouer et à aimer, moitié dans les prairies, moitié dans la rivière, un peu à la manière des Tahitiens dans le Mariage de Loti. Voilà ce que quatre mille siècles de paresse et de plaisirs ont fait des anciennes classes dirigeantes. Sous la terre vit une race hideuse, féroce, qui a conservé quelques-uns des secrets de l’antique industrie. Ses yeux ne peuvent plus supporter la lumière du jour et ce n’est que dans les ténèbres qu’elle se risque hors de ses demeures. Malheur aux enfans des hommes s’ils se laissent surprendre par ces razzias nocturnes ! leur tendre chair servira de festin aux cannibales d’en bas ; Caliban déjeunera d’Ariel après l’avoir assassiné. Tel serait aussi l’horrible sort de l’explorateur s’il s’attardait dans cette période dangereuse. Mais il réussit à remonter sur sa machine et a bientôt mis quelques siècles entre lui et ses persécuteurs. Il s’enfonce plus avant, toujours plus avant. Autour de lui les temps se déroulent, s’enfuient, disparaissent. Maintenant, le voici au terme. L’homme n’existe plus. Sur la terre, rien ne fleurit, rien ne végète, rien ne vit. De la mer, dont les vagues, à demi gelées, déferlent lourdement autour de lui, l’explorateur voit sortir des monstres, poulpes ou crabes géans, effrayans dans leur gauche et veule difformité, qui se traînent vers lui sur le ventre, prêts à l’engloutir… Le cycle se referme. La Terre a joué son rôle dans le temps et dans l’espace ; elle n’a plus qu’à rendre ses élémens au grand tout pour servir de matériaux à de nouvelles combinaisons de la vie infinie.


V

Je n’ai mêlé ni réflexion ni critique au tableau qui précède afin de n’en pas troubler l’unité et l’harmonie. J’ai un profond respect pour ceux qui savent mettre les conceptions de leur esprit d’accord entre elles, même quand ils ne me semblent pas les mettre d’accord avec la réalité extérieure. Mais, à mesure que le panorama se déployait, des objections se levaient, je n’en doute pas, dans l’esprit du lecteur. Objections de deux sortes. D’abord parmi les tendances du temps présent, quelques-unes vont à l’encontre de celles que M. Wells croit remarquer et auxquelles il attribue une prépondérance décisive. Puis, au point de vue matériel, l’état qu’il imagine pourrait-il exister, pourrait-il durer ? Peut-on concevoir ce Londres de 33 millions d’hommes, vivant, travaillant, s’amusant et faisant des révolutions sous la cloche qui le recouvre ? Ces objections, on les a adressées à M. Wells et il se les est adressées lui-même. Il a éprouvé le besoin de se corriger et de se justifier, de se donner un démenti sur certains points et, sur d’autres, de réaffirmer, avec des preuves à l’appui, ce qu’il avait affirmé. De là un nouveau groupe d’ouvrages qui sont, eux aussi, très remarquables par leur cohésion logique. Anticipations, The Discovery of the Future (conférence donnée à la Royal Institution) et Mankind in the Making composent jusqu’ici ce groupe particulier. Il diffère du précédent moins par les idées que par la couleur de ces mêmes idées. La philosophie de l’homme arrivé, que l’on entoure et que l’on écoute, n’est pas tout à fait la philosophie du débutant isolé que l’Univers écrase sans le voir, comme c’est la coutume des Univers. On achète les livres de l’écrivain : ce seul fait lui donne une double confiance, en ses forces d’abord, et aussi dans le goût public, dans le train général dont marchent les choses. Tel qui a commencé par le plus noir pessimisme se rassérène et s’épanouit vers quarante ans. Et, à travers ce ton nouveau de bienveillance et de complaisance, on peut distinguer l’accent particulier de la coterie qui, la première, l’a accueilli, consacré, accaparé, et ce ton propre aux femmes qui se sont faites les commis voyageurs de sa renommée. Que ce soit le monde artiste, le monde clérical, le monde des professeurs, le monde juif ou la haute société cosmopolite, ses prochains livres porteront, n’en doutez pas, l’estampille et garderont l’odeur du milieu. Or, le groupe qui se trouvait le plus rapproché de M. Wells, à ses débuts, c’était le groupe socialiste. De ce côté lui sont venus les premiers rayons de la gloire. Encouragé par les socialistes qui voient en lui un allié, sinon un adepte, M. Wells a passé presque insensiblement du rôle de prophète à celui de réformateur. Il s’est efforcé d’esquisser, d’après ses lumières, bien moins la société qui sera que la société qui devrait être.

Dans Anticipations et dans Mankind in the Making, il n’est plus question d’abandonner les campagnes et d’entasser l’humanité, démesurément multipliée, dans des villes qui ne seraient que d’immenses cages vitrées. D’abord M. Wells, qui se reconnaît le disciple de trois maîtres, Malthus, Schopenhauer et Darwin, ne paraît nullement disposé à favoriser le développement irréfléchi et indéfini de l’espèce, et on verra que, pour éviter l’encombrement de la planète, il condamne à mort, assez lestement, des classes et des races entières. L’expansion des grandes villes demeure inévitable. Mais cette expansion, M. Wells, publiciste et réformateur, l’organise et la distribue d’après une loi radicalement opposée à celle dont M. Wells, romancier et prophète, nous avait présenté l’application. C’est très simple. Au lieu de ramener chaque soir les travailleurs des champs dans des dortoirs urbains, il envoie les travailleurs de la ville dormir à la campagne dans des maisons indépendantes. En cela il s’est mis d’accord avec le County Council de Londres et avec tous les Conseils municipaux du monde entier qui ont quelque souci de l’hygiène et du bien-être des classes laborieuses. Le principe posé est celui-ci : le rayon d’expansion des grandes villes a pour mesure la distance parcourue par le travailleur dans l’espace d’une heure, le matin, pour se rendre au lieu où il travaille et, le soir, pour retourner au lieu où il réside avec sa famille. Si la rapidité des nouveaux moyens de locomotion mis à la disposition de l’humanité étend cette distance à trente, quarante, soixante, cent kilomètres, le rayon d’expansion de Londres, Paris, Berlin, New-York, etc., sera trente, quarante, soixante, cent kilomètres. Il n’y aura plus de villes à proprement parler, mais des régions urbaines dont l’enceinte contiendra non seulement des jardins, mais de vastes espaces, cultivés et les anciens petits centres ruraux dont le pittoresque sera, jusqu’à un certain point, respecté. Les noyaux actuels de nos cités resteront des rendez-vous de plaisir et d’affaires, des agglomérations de clubs, de théâtres, de banques, de bibliothèques, d’églises, de bazars et de boutiques de toutes sortes. Le monde jaune aura un centre sur la place duquel M. Wells ne paraît pas encore fixé. L’Amérique aura le sien entre Chicago et l’embouchure du Saint-Laurent. Le centre de l’Europe se trouvera situé vers le Rhin, et Paris en sera le West End. L’auteur, qui paraissait faire peu de cas de nous dans ses livres précédens, nous prône fort dans ceux-ci. Il lui suffit de mettre le pied dans une librairie française pour reconnaître la variété de nos besoins intellectuels et la souple universalité de notre esprit. Si l’Angleterre ne réforme son triste système d’éducation et si elle ne relève son idéal littéraire, il craint que l’Anglais ne soit battu par le Français dans la lutte pour la suprématie qui ne manquera pas de s’engager entre les trois grands idiomes européens. Il adresse de grands complimens à notre république que je ne suis pas bien sûr qu’elle mérite tous, mais ce n’est pas à moi de lui révéler nos misères.

C’est la forme de notre gouvernement qui nous vaut ces sympathies, car M. Wells est républicain : grande originalité, on en conviendra, dans un pays aussi violemment et aussi universellement monarchique que l’Angleterre. La Nouvelle République, tel est le nom dont il désigne le futur Etat monstre qui doit absorber toutes les autres organisations politiques et gouverner la terre. Et, en même temps que la fusion des langues et des nations, aura lieu l’unification des classes. M. Wells en compte quatre dans notre état social présent. Deux classes, l’une à l’étage le plus élevé de la société, l’autre à l’étage inférieur, ne travaillent pas, ne produisent rien. La première est celle des « actionnaires irresponsables. » Pourquoi irresponsables ? Il semble, que c’est, au contraire, la classe responsable par excellence, car tout ce qu’elle détient, pouvoir, fortune et jusqu’à l’existence de ses membres répondent à toute heure de l’abus qu’elle peut faire des forces sociales dont elle a la direction. D’ailleurs les actionnaires ne sont pas une classe ; mais toutes les classes contribuent à grossir leurs rangs. Puis-je prendre au sérieux un groupement social qui range dans la même catégorie, avec les Carnegie, les Astor, les Pierpont Morgan, une vieille cuisinière qui a mis trente ans à économiser de quoi acheter trois ou quatre obligations de chemin de fer ?

La seconde classe inutile est composée de ceux que M. Wells nomme « les gens de l’abîme. » Elle comprend, avec l’écume des grandes cités, les races inférieures et reconnues inéducables. On doit y ajouter encore tous les êtres qui viennent au monde avec une tare, une infirmité, une maladie héréditaire. Il faut se débarrasser de tous ces parasites qui prennent la place et mangent le pain des autres, éliminer ces individus pourris qui détériorent l’espèce. Mais par quels moyens ? Les empêcher de naître est difficile, sinon impossible. Il faut, du moins, les empêcher de se reproduire, les aider à disparaître. Ne pourrait-on, — il s’agit ici des riches aussi bien que des pauvres, — les encourager au vice qui leur procurerait un genre de mort conforme à leurs tendances naturelles ? M. Wells indique ici le catholicisme comme pouvant fournir une sorte d’Euthanasie spirituelle pour les raffinés puisque cette religion prône le célibat et prêche le mépris de la vie. Dans l’immense majorité des cas, les villes de plaisir suffiraient à la besogne destructive que M. Wells leur assigne. C’est là que l’humanité inutile, les refusés de la sélection iraient s’éteindre dans les voluptés.

Quant aux deux classes qui travaillent l’une avec son cerveau, et l’autre avec ses bras, M. Wells est persuadé que la seconde s’élimine en quelque sorte d’elle-même et tend, par une ascension graduelle et continue, à se confondre dans les rangs, chaque jour grossis, de la première. L’introduction du machinisme a ouvert une ère nouvelle dans l’histoire humaine ; mais nous ne sommes encore qu’au début de cette période. Quand elle aura donné tous les résultats qu’elle comporte et auxquels on est en droit de s’attendre, le mécanicien aura remplacé le manouvrier, car tout le travail manuel sera désormais accompli par des machines.

C’est à ce mécanicien de l’avenir, à cet ouvrier parvenu et anobli par le progrès scientifique que vont toutes les sympathies de l’écrivain. Il nous décrit son foyer, sa famille, son genre de vie, préside à l’éducation de ses enfans dans les plus minutieux détails. Je n’accompagnerai pas l’auteur dans la nursery, ni dans le schoolroom de l’avenir. Je n’insisterai pas davantage sur le curieux chapitre qu’il consacre aux guerres futures et aux grands changemens que l’introduction des machines volantes apportera dans la stratégie et dans la tactique. Quoi ! Encore des guerres ? Oh ! seulement, pour établir le nouvel et définitif état de choses. Après, ce sera l’âge d’or. Non seulement ceux qui gouverneront la Nouvelle République seront invulnérables à la corruption, incapables de fraude, étrangers à toute pensée d’avancement familial ou de profit personnel ; mais ils ne connaîtront point les erreurs et les faiblesses communes à l’humanité.

Ainsi nous devons au même auteur deux peintures très différentes du sort qui attend le monde et notre race dans un ou deux siècles. Ces peintures ont entre elles quelques traits communs. J’en ai fait ressortir deux ou trois ; j’aurais pu en signaler d’autres encore. Mais, sur les points les plus importans, elles s’opposent violemment et se donnent le plus éclatant démenti. Dans l’une, les mauvais instincts et les défauts acquis de la société présente se sont développés sans contrepoids ; dans l’autre, le bien seul a prévalu sans qu’on voie d’où viendra cette régénération merveilleuse. Dans When the sleeper wakes, the Dream of Armageddon et A tale of the days to come, la société future est un enfer ; dans Anticipations et dans Mankind in the Making, elle est un paradis terrestre. Et, ce qui met le comble à la contradiction, la même cause a, dans les deux cas, produit cette effroyable misère et ce bonheur sans mélange : le progrès scientifique. Seulement, ici les passions humaines s’en sont emparées, et, là, c’est la raison seule qui a conservé la maîtrise. Faut-il choisir entre les deux thèses ? Elles ne sont vraies, je le crains, ni l’une ni l’autre. C’est dans les romans de M. Wells qu’il y a, peut-être, le plus d’observation et de sérieuse psychologie, c’est dans ses dissertations sociales qu’il y a le plus de chimère et de roman.

De ses fictions se dégageait une idée qui semblera fausse à beaucoup de gens et profonde à quelques autres : c’est que le progrès moral de l’humanité est en raison inverse de son progrès matériel. Ses essais sociologiques ne laissent dans l’esprit que les lignes vagues d’une utopie, fondée sur la perfectibilité indéfinie de l’espèce, la vision d’un monde refait d’après certains principes exclusifs, un paradis, écrivais-je tout à l’heure, mais un paradis où l’on aurait horreur de vivre presque autant que dans son enfer !

Comme le dit très justement M. Wells, c’est sur l’avenir des sociétés et des civilisations en général qu’il est possible d’offrir des conjectures raisonnées ; ce qui nous échappe et ce qui, selon toute vraisemblance, nous échappera toujours, c’est l’avenir de chaque individu. L’espèce humaine obéit dans sa marche totale à certaines lois que la science a le droit de rechercher et l’espoir de découvrir ; la vie individuelle reste livrée, au moins en apparence, à l’action volontaire et au caprice des circonstances. C’est pourquoi j’ignore ce que fera demain M. Wells de son talent. Nous ménage-t-il une nouvelle transformation ? Parcourra-t-il les domaines déjà explorés, ou s’ouvrira-t-il une autre voie ? Continuera-t-il à se poser en réformateur ou reviendra-t-il franchement à cet art du romancier qui lui a valu ses vrais succès ? Sondera-t-il encore une fois les siècles à naître ou se tournera-t-il vers ce passé qu’il a, jusqu’ici, dédaigné ou ignoré ? Se contentera-t-il de montrer les hommes et les femmes d’aujourd’hui et de peindre la vie telle qu’elle est, avec ses ridicules et ses angoisses, comme il l’a si heureusement essayé dans Love and Mr Lewisham ? Par exemple, nous révélera-t-il, un jour, les mœurs et les types de ce petit monde socialiste qui veut devenir grand et qui n’a plus de secrets pour lui ? Je n’en sais rien et, probablement, il n’en sait rien lui-même.

Mais il y a certains traits de sa nature intellectuelle qui persisteront en lui, malgré tous les efforts qu’il pourrait tenter pour se modifier, s’étendre ou se refaire. Même s’il cesse de traiter des sujets semi-scientifiques, il gardera le tour d’esprit, l’attitude de l’homme de science en présence de la nature, l’imagination scientifique et, jusqu’à un certain degré, la méthode d’observation et d’induction propre au physicien et au naturaliste. Et il restera, quand même, l’enfant de cette démocratie londonienne qui l’a porté dans son sein et dont il est une des premières, sinon la première voix entendue à travers le monde. En effet, il est sorti des profondeurs de cette ville qui n’existait pas il y a un quart de siècle ou qui, du moins, n’avait pas encore pris conscience d’elle-même. En vingt ans, elle a reçu deux grands organes pour la pensée et l’action : son County Council et son Université. L’éducation de cette démocratie londonienne que représente M. Wells est une éducation à base scientifique plutôt que littéraire ; mais la science ne lui a pas ouvert des horizons moins vastes que ne faisait notre ancienne culture exclusive par les humanités. M. Wells a donc grandi entre les soucis étroits de la vie matérielle et les spéculations illimitées de la haute vie intellectuelle. Donnez une bourse universitaire à un fils d’artisan ou de petit employé et vous créerez dans une âme ce contraste, cette lutte de deux élémens irréductibles. Le talent de M. Wells en demeure marqué comme d’un sceau. Tant qu’il vivra, tant qu’il écrira, il sera ballotté entre l’idéalisme et le réalisme, entre ses conceptions mégalomaniaques et les extrêmes petitesses, les gestes les plus vulgaires de l’existence quotidienne. Tantôt il verra plus grand que Platon, tantôt il paraîtra ramasser des miettes dont Paul de Kock n’aurait pas voulu. A un Français, épris d’unité et d’harmonie, il présentera, à quelques pages d’intervalle, le comble de l’art et le suprême mauvais goût. Mais ce dualisme ne le rendra point suspect dans un pays où l’art, de tout temps, a vécu de contrastes et d’opposition. Par son effort désespéré pour se faire le contemporain de nos arrière-petits-enfans, il a pu échapper au préjugé national et même au préjugé de race qui est encore si puissant parmi nous ; mais il est Anglais et, peut-être, avec Kipling, le plus Anglais de tous les Anglais vivans par la construction de son esprit. Il l’est par l’humour au même degré que Swift, Lamb ou Thackeray ; et, depuis les dramaturges du XVIe siècle, aucun écrivain de cette nation n’a plus hardiment, plus violemment et plus naturellement mêlé la tragédie et la farce. Cela, c’est le fond de sa nature, sa conception saxonne de la vie, traduite sous forme artistique. Tel il était hier, tel il sera demain.


AUGUSTIN FILON.

  1. Voyez, dans la Revue du 15 août 1900 l’étude de M. T. de Wyzewa.
  2. Il faut encore ajouter ici les Select conversations with an uncle et The Food of the Gods, non encore réimprimé en volume au moment où j’écris cet article. Trois romans de Wells, à ma connaissance, ont déjà été traduits en français : Love sand Mr Lewisham, The War of the Worlds et the Time machine, ce dernier sous un titre un peu gauche et longuet, La Machine à explorer le temps.
  3. Je viens de lire dans un journal le compte rendu de la réouverture de la vénérable taverne de Simpson, dans le Strand. Il est dit dans le compte rendu que les assiettes sont lavées, essuyées et remises en ordre par un système que meut l’électricité. Voilà un des traits indiqués par M. Wells dans sa description du XXIIe siècle qui se trouve réalisé au début du vingtième !