Saint-Just (Lenéru)/5

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Grasset (p. 139-159).

V

LES MISSIONS

On annonça la journée de Fleurus et d’autres qui n’en ont rien dit y étaient présents ; on a parlé de sièges et d’autres qui n’en ont rien dit étaient dans la tranchée.
9 thermidor


En principe, depuis sa mission d’Alsace — nov.-déc. 93 — suivie d’un brusque départ pour le Nord, Saint-Just n’aurait jamais dû cesser d’être aux armées. Pourtant, la série de ses rappels est continue et lui-même retourne aux quartiers généraux, il retourne aux victoires comme à l’exil. « Ni le panache, ni le ruban tricolore allant de l’épaule au côté, ni les épaulettes à étoile, ni aucun de ces signes du pouvoir qui, par le temps qui court surtout, semblent vous donner des ailes comme à la fourmi pour vous perdre, et vous jettent dans l’envie même des dieux[1]… » ni surtout l’état malheureux des affaires et l’importance des opérations ne compensent à Saint-Just l’effort de quitter Paris. Il revient comme la foudre et part avec toutes les lenteurs. Excepté cependant à la veille de Fleurus où, rappelé de tout le Comité, il se fait attendre, mais pour fondre sur eux après le pensum de sa victoire et ne les plus quitter jusqu’à thermidor. Il a senti le danger de ces absences et, dans cette partie fort belle de sa vie, il faut lui savoir gré de s’être compromis plus qu’un autre.

Les missions de Saint-Just sont bien connues. Celle de l’Alsace aboutit à Wissembourg et Landau, la mission de la Sambre à Charleroi et Fleurus. Devant l’immense résultat on n’ose le rapporter à un homme et pourtant, chaque fois, c’est à l’arrivée de Saint-Just que tout change, tout passe du désarroi honteux au succès décisif :

Quand nous arrivâmes, écrit Saint-Just aux Jacobins de Strasbourg qui ne lui pardonnèrent jamais ses mesures, l’armée semblait désespérée, elle était sans vivres, sans vêtements, sans discipline, sans chefs ; il ne régnait dans la ville aucune police ; le pauvre peuple y gémissait sous le joug des riches dont l’aristocratie et l’opulence avaient fait son malheur en dépréciant la monnaie nationale et en disputant à l’enchère les denrées à l’homme indigent.

Les portes de la ville se fermaient tard, les spectacles, les lieux de débauche, les rues de la ville étaient pleines d’officiers ; les campagnes étaient couvertes de soldats vagabonds.

Nous bannissons au nom du salut public les autorités constituées ; nous imposons les riches pour faire baisser les denrées… Nous prenons diverses mesures de police ; le peuple rentre dans ses droits ; l’indigent est soulagé ; l’armée est vêtue, elle est nourrie, elle est renforcée ; l’aristocratie se tait ; l’or et le papier sont au pair…

Ce n’était pas « un étourdi de vingt-six ans[2] » qu’ils envoyaient ainsi en désespoir de cause, et ce ne fut pas au moyen de sa seule « suffisance » que Saint-Just investi de pouvoirs extraordinaires sur deux armées et cinq départements sut tenir en respect dix collègues et deux états-majors. Il s’est toujours inquiété des armées. Dès son arrivée à la Convention, dès les premiers discours[3], on le trouve renseigné comme s’il prévoyait déjà ses missions. Hérédité paternelle, option réfléchie de la plus actuelle besogne ? C’est à ses papiers, au carnet rouge trouvé par Barère dans son bureau du Comité que nous devons les rectifications, les renseignements authentiques sur les forces de la France en 93. Ce carnet ne contient que des notes militaires, on y trouve des nouvelles datées à mesure qu’elles lui arrivent comme un journal de la situation. Puis des recensements : les effectifs, les munitions, les fourrages pour toutes les armées, pour toutes les places. Une lettre, entièrement copiée dans ce carnet, montre à quel point Saint-Just écoutait, comme il était consciencieux et se préparait à ses missions[4] :

Dans la conférence que nous avons eue avant-hier dans la nuit, au Comité militaire, vous avez témoigné, Citoyen, le désir de connaître l’état de ce qui doit compléter l’approvisionnement en vivres d’une place telle que Lille, défendue par une garnison de 12.000 hommes, dans laquelle je comprends 600 hommes de cavalerie et 600 d’artillerie. Voici mon calcul appréciatif fait d’après les instructions qu’on nous donnait dans nos écoles d’artillerie.

Suivait toute l’énumération des sacs de farine, lard salé, paniers d’oeufs, moulins à bras, pièces d’eau-de-vie, tabac à fumer, rations de foin, ustensiles. Il est évident qu’alors Saint-Just croit plutôt aller s’enfermer dans une place, qu’avoir à s’en faire rendre. Ce n’est pas Landau et Charleroi, mais le rôle de Merlin à Mayence qu’il prévoit. Sur la première page de ce carnet, Barère trouva deux lignes au crayon :

Il sait le cœur humain et cherche son esprit.
L’amour est la recherche du bonheur.

On lui adjoignit Lebas pour être sûr que Saint-Just serait seul. Lebas, du Comité de Sûreté générale, était presque aussi jeune. Aussi dévoué, aussi « pur », d’accueil aussi grave et froid, il accompagnait bien son prestigieux collègue. Mais c’était un homme simple dont l’amitié fut malheureuse. C’est à ces communes missions où Saint-Just nous apparaît si réservé, si hautain, si dur, c’est à l’intimité d’alors qu’il dut l’attachement fatidique, loyalisme de cœur qui l’impliqua dans la mise hors la loi du 9 thermidor. « Lebas était son disciple et fanatisé par lui : il n’a péri que par ce motif, dit Barère, car il était froid, flegmatique et n’a jamais émis d’opinions qu’on pût lui reprocher. » Saint-Just et Lebas étaient à Strasbourg le 29 octobre 93. Ils descendirent à l’hôtel de la Prévôté sur la grande place de la ville. Ils ne rendirent pas leur visite aux autorités constituées, ils ne la rendirent pas à leurs collègues, ils n’eurent pas de rapports avec eux, ils ne se montrèrent pas en public. Ils furent l’autorité suprême. Dans le souhait de la leur conférer, la casuistique fit des prodiges, on trouva quelque chose au-dessus des « pouvoirs illimités », ce fut des « pouvoirs extraordinaires ».

La manière est célèbre, ses arrêtés et ses réquisitions furent cruels. C’est l’époque où dans son enthousiasme le citoyen Gatteau, compatriote de Saint-Just et qui le suit dans ses missions, celui-là même dont le cachet est gravé d’une guillotine, écrit à un ami :

La bienfaisante Terreur produit ici d’une manière miraculeuse ce qu’on ne pouvait espérer d’un siècle au moins par la raison et la philosophie. Quel maître-bougre que ce garçon-là ! La collection de ses arrêtés sera sans contredit un des plus beaux monuments historiques de la révolution.

On a attaché beaucoup d’importance à ce fait que Saint-Just n’ordonna pas une exécution capitale. Il s’est même inquiété des abus de la Propagande, secte de jeunes patriotes choisis et respectés comme une caste sainte — ils avaient une garde d’honneur — ordonna qu’aucun mandat d’arrêt ne recevrait d’exécution avant que Lebas ou lui aient examiné les pièces. Mais si la cruauté de Saint-Just ne s’affola jamais, ne fut jamais arbitraire — encore n’est-ce pas très sûr en ce qui concerne les derniers mois — s’il appliqua seulement avec rigueur la loi cruelle, on échouera cependant à le réhabiliter par la mansuétude. S’il ne guillotinait pas en mission, il fusillait, et par états-majors entiers, lorsqu’il leur arrivait de se faire surprendre et de fuir devant l’ennemi. En outre, pendant le siège de Charleroi un capitaine d’artillerie, coupable d’infraction à un ordre important, fut exécuté dans la tranchée. Pour obéir à cet ordre on avait travaillé toute la nuit avec autant d’hommes que l’espace en pouvait contenir. On a beaucoup reproché à Saint-Just ce capitaine d’artillerie.

Il n’y eut pas que du prestige et des rigueurs en ces missions, la sévérité des Commissaires généraux est moins incroyable que leur zèle. « Nous avons sous les yeux, dit Carnot, l’auteur des mémoires, un registre tenu par Saint-Just lui-même de sa correspondance et de ses opérations à l’armée du Rhin, c’est un prodige d’activité. » Non seulement de travail, mais de mouvement. Cette correspondance, elle est datée de partout. Les représentants vont, viennent avec la plus grande soudaineté. « Nous courons toute la journée, écrit Lebas, et nous exerçons la surveillance la plus suivie. Au moment où il s’y attend le moins, tel général nous voit arriver et lui demander compte de sa conduite. » Saint-Just dira plus tard : « Depuis notre arrivée, nous ne sommes pas restés un demi-jour au même endroit. » — Et quand ils paraissent, ils font toutes les besognes : Saint-Just est présent aux exercices, il passe des revues, interroge le soldat dans les rangs. Tandis que, par les décisions les plus attentives, il entre dans les détails, qu’un arrêté exempte de la garde tous les tailleurs, les cordonniers, ouvriers et patrons qu’il met en réquisition, tandis qu’il crée un parc départemental desservi par des relais réguliers, grâce auquel un voiturier n’est plus de service que tous les dix jours, quand depuis longtemps dans les campagnes, hommes, chevaux et bétail étaient continuellement sur pied à la disposition des agents militaires pour les transports, le Comité le laisse libre de modifier le plan de campagne et même, s’il le juge bon, d’en proposer un autre. Non seulement on le laissait libre, mais on le laissait dépourvu. Aux demandes si pressantes du commissaire, on répondait en s’en remettant à son « génie » et à cette fameuse énergie avec laquelle il dut se trouver parfois bien seul. La correspondance avec le Comité nous découvre le ton et le degré d’initiative du collègue dont Levasseur a dit « qu’il ne se mêlait point de la guerre ». Voici la première de ces lettres :

Nous avons été ce matin au quartier-général ; il résulte de la conférence que nous avons eue avec le général Carley que l’échec de Wissembourg tient au défaut d’ordre, de discipline qui a permis à l’ennemi de surprendre l’armée. L’indiscipline tient à la mauvaise conduite des chefs. Nous avons pris à cet égard des mesures que les pièces jointes à cette lettre vous feront connaître. Il manque surtout à cette armée un chef vraiment républicain, et qui croie à la victoire ; nous espérons trouver Pichegru, et il est à Huningue ; nous lui avons dépêché un courrier, nous l’attendons. Nous ne cessons d’agir pour approvisionner Strasbourg, nous espérons qu’il ne tardera pas à l’être ; mais les diverses administrations de l’armée offrent mille abus déplorables, nous allons pour les réprimer établir une Commission semblable à celle établie à l’armée du Nord. Nous sommes convaincus que les jeunes gens de la première réquisition ne peuvent être employés utilement qu’au moyen de l’incorporation dans les corps actuels, fallût-il porter ces corps à un nombre plus considérable ; il faut dépayser ces pauvres gens de la première réquisition, et surtout ceux des départements du Haut et du Bas-Rhin, qu’il faut bien se garder d’employer en totalité à l’armée du Rhin. Le ministre de la guerre ne saurait trop hâter ce travail. Nous avons autorisé le général en chef de l’armée du Rhin à compléter de cette manière les corps sous son commandement dans le département des Vosges. Il est indispensable de renforcer cette armée. Faites partir en poste des sabres, des pistolets, des carabines pour les dépôts de cavalerie, et que dans douze jours deux mille hommes de cavalerie soient rendus à Strasbourg. L’opération la plus difficile qui nous reste, pour terminer la campagne glorieusement, est de reprendre le terrain jusqu’à Landau. Ne ménagez aucun moyen de faire passer du renfort à Sarrebruck et à Saverne. L’intention de l’ennemi est de se fortifier dans les gorges où il dominerait la Lorraine et l’Alsace. Il faut que les mouvements des deux armées de la Moselle et du Rhin les en chassent dans peu. Ne négligez donc point les demandes que nous vous faisons.

Il faut douze bataillons de plus à Saverne. Il faut que deux mille hommes de cavalerie soient promptement rendus à Strasbourg. Employez dans ce moment toute l’énergie dont vous êtes capables. Il n’y aura point de seconde campagne si l’Alsace est sauvée.

Saint-Just et Lebas.

P.-S. — La mission extraordinaire que vous nous avez donnée, rend notre présence partout nécessaire, ce qui exige qu’en rappelant mes collègues, vous envoyiez incessamment deux représentants qui se tiendraient à Strasbourg.

De Saint-Just.

En rappelant mes collègues ! Il y avait là encore une difficulté et nous y reviendrons, mais dès la première lettre la sentence est portée ; « Peut-être faudrait-il employer ailleurs ces représentants, écrira-t-il de nouveau, et, au bout d’un certain temps, leur donner une retraite honorable, en les rappelant au sein de la Convention. Deux représentants actifs suffisent pour cette armée. » Et Saint-Just ajoutait : « D’après la nature de notre mission, nous avons cru devoir agir isolément. » Ses collègues ne lui pardonnèrent pas.

Dans la courte mission qui suivit à l’armée du Nord, il écrit :

Guise, 31 janvier.

L’arrondissement présent à l’armée du Nord est insuffisant, vu que lorsqu’on le détermina, on calculait sur cent mille hommes, et qu’il faut aujourd’hui calculer sur deux cent quarante mille. L’organisation des convois n’a pas de sens commun. On fait partir du même point tous les caissons ; la même tige de chemin se trouve embarrassée de sept cents voitures, le pain et les fourrages arrivent tard, la cavalerie périt. Pourquoi ne pas établir des caissons et magasins de fourrage sur les points où l’on veut faire agir les armées. Attendez-vous qu’on vous attaque, ou voulez-vous attaquer ? Dans le dernier cas, préparez dès ce moment la position des magasins, vos plans, placez votre cavalerie, dirigez les canons, afin de faciliter l’explosion de nos forces à l’ouverture de la campagne. Augmentez l’arrondissement de moitié pour l’approvisionnement, puisque par l’incorporation l’armée augmente de moitié et plus. Voici l’état à peu près des choses. Les routes sont impraticables. Nous avons fait en poste huit lieues par jour depuis Donon jusqu’à Guise. L’ennemi a un camp de cinq mille hommes au Catelet, nous avons versé quatre cents quintaux de farine dans Bouchain ; il y a trois ou quatre mille hommes au Cateau. Il serait très sage de votre part de vous rendre agresseurs, d’ouvrir la campagne les premiers, et comme votre armée sera très forte, vous pourrez en même temps porter une armée sur Ostende, une sur Baumont, cerner Valenciennes et attaquer la forêt de Monnaie. Soyons toujours les plus hardis, nous serons aussi les plus heureux. ; nous allons partir pour Maubeuge ; nous vous écrirons de là.

Ses lettres à Hoche, Pichegru, Jourdan, sont parfaites de cordialité, on n’y sent pas les « pouvoirs extraordinaires », mais le collaborateur très attentif. Il écrit à Hoche après une défaite[5] :

Tu as pris à Kaiserslautern un nouvel engagement, au lieu d’une victoire il en faut deux… Tu as pris de sages mesures en faisant retrancher toutes les gorges de Pirmasens, nous y avons envoyé des hommes intelligens pour hâter les travaux : donne de nouveaux ordres pour rendre le pays impraticable. Mets le plus grand concert entre tes mouvements et ceux de toutes les divisions de la droite, jusqu’à Brumpt. Il faut que toute la ligne frappe à la fois, et frappe sans cesse, sans que l’ennemi ait un moment de relâche. Il faut que tous ceux qui commandent les mouvemens combinés de ces armées soient amis ; mets la plus grande rapidité dans ta marche sur Landau : le Français ne peut s’arrêter un moment sans s’abattre.

Là, plus tard, il écrit à Jourdan : « la guerre de la liberté doit être faite avec colère. » Ce n’est pas une phrase, mais une observation juste. Quoique dise Taine, il ne paraît pas qu’il ait été ridicule aux armées.

Mais il a préféré Pichegru à Hoche, à celui que « nul ne put voir sans l’adorer. » En effet, Pichegru reste, par l’histoire, la faute de jeunesse de Saint-Just, le témoignage que le précoce impérator ne s’y connaissait pas en hommes. Hoche fut très brillant, très brave, un charmeur d’hommes, il écrivait et parlait à merveille, il était beau, jeune, comme les autres d’ailleurs, ah ! c’était un homme sympathique. Mais Saint-Just n’aimait pas les hommes sympathiques, il l’avait bien prouvé à l’égard de Desmoulins. En outre la conduite de Hoche fut loin d’être irrépréhensible et lui-même a reconnu que ses « actes de désobéissance étaient flagrants et affectés. » Le plus grave est que le général avait gratuitement et profondément blessé Saint-Just en lui refusant communication de son plan quelques jours avant la bataille de Wissembourg : « J’ai besoin du secret, je réponds de la victoire. » On ne voit guère quel danger le secret eût couru entre les mains de Saint-Just, mais le refus dut être agréable à Lacoste et Baudot[6].

Car Saint-Just a mal vécu avec ses collègues. Son dédain, son ignorance des commissaires qu’il tolère près de lui — il les fit rappeler presque tous — furent tels qu’il leur rendit la situation impossible. Les généraux ne faisaient plus de rapport qu’à Saint-Just, on ne prenait l’ordre que de lui. Lacoste et Baudot demandaient leur rappel, jamais leurs lettres n’étaient lues à la Convention. Les malheureux représentants étaient à bout, ulcérés de cette mission en sous-ordre et ayant trop à faire pour être les égaux de Saint-Just. Quand les représentants, chacun de leur côté, ont nommé généralissime à la fois Hoche et Pichegru, la tension est à son comble : « Pourquoi, écrit Saint-Just, quand vous envoyez de vos membres pour exécuter vos plans, pourquoi quand vous et nous sommes responsables, abandonnez-vous la Patrie à l’exercice imprudent et léger du pouvoir ? » Cependant Hoche gardait le commandement en chef, et Lacoste et Baudot revenaient triompher à Paris. Cette fois Saint-Just ne leur disputa rien et, peut-être, comme après Fleurus, eut-il bien tort. Son genre de gloire n’était pas tel que les noms de Wissembourg, Landau, Fleurus et Charleroi fussent inutiles à son épuration. Pour l’histoire, du moins, il n’eût rien perdu à sortir de son mutisme, à s’identifier un peu plus aux victoires. Mais comme nous préférons sa taciturnité, cette rancune bizarre qu’on lui trouve dans le succès, qui le fait revenir de Fleurus « l’air concentré et mécontent ». Il ne voulut jamais faire le rapport sur Fleurus. « Il s’y refusa constamment, dit Barère qui dut s’en charger, ainsi qu’à me donner les détails que je lui demandais. Tout est dans la lettre du général Jourdan, me dit-il, voilà tout ce qu’il faut dire. Il était concentré et semblait mécontent. » Cette singulière attitude du triomphateur s’explique par d’autres paroles échangées entre eux.

En lisant la sévérité de ses institutions militaires, on se rappellera qu’il ne voulut jamais faire de rapports sur les armées. Serait-ce qu’il redoutait leur influence sur la liberté ou qu’il ne pouvait souffrir un genre de gloire qui n’était pas le sien ? On l’ignore. Ce qu’il y a de certain, c’est que le soir où le courrier de Sambre-et-Meuse porta la nouvelle de la prise d’Anvers, Saint-Just me dit en se retirant : « Ne fais donc pas tant mousser les victoires. — Pourquoi ? — N’as-tu donc jamais craint les armées ? »

Et lui-même, s’il revendique une fois sa victoire, c’est par manière de réprimande, pour une leçon aux vaniteux :

Je désire qu’on rende justice à tout le monde et qu’on honore les victoires, mais non point de manière à honorer davantage le gouvernement que les armées : car il n’y a que ceux qui sont dans les batailles qui les gagnent… J’aime beaucoup qu’on nous annonce des victoires, mais je ne veux pas qu’elles deviennent des prétextes de vanité. On annonça la journée de Fleurus et d’autres qui n’en ont rien dit y étaient présents ; on a parlé de sièges et d’autres qui n’en ont rien dit étaient dans la tranchée[7].

Il ne paraît pas qu’à l’armée du Nord Saint-Just ait mieux vécu avec ses collègues. Ici, comme en Alsace, on répondit à sa nature distanceuse, par les mêmes indépendances et les mêmes dissimulations. C’est Levasseur qu’il semble avoir fréquenté ou qui, du moins, s’en vanta. Saint-Just l’aurait mis dans le secret de ses défiances et l’honnête médecin nous dit sa stupeur après une conversation. Ils sont très intéressants, les mémoires de Levasseur, par exemple, quand ils nous disent : « Tout languissait faute d’une direction et d’une volonté, bien loin qu’on pût reconnaître dans ces événements la prétendue volonté de fer de Saint-Just. » Et quand il nous dépeint son collègue : « Sans courage physique et faible de corps, jusqu’au point de craindre le sifflement des balles… » ce beau diagnostic du médecin de la Sarthe est dû, sans doute, à l’aventure intime qu’il nous raconte. Comme il examinait la batterie d’une carabine chargée, le coup partit : « Saint-Just pâlit, chancela et se porta dans mes bras. Il dit ensuite d’un ton pénétré : ah ! Levasseur, si je t’avais tué ! » Il est vrai que peu de temps auparavant, se portant sur une hauteur d’où l’on voyait le camp ennemi : « Saint-Just m’accompagna. Nous vîmes très distinctement l’ennemi mettre le feu au canon. Je dis à mon collègue : « Les représentants du peuple ne doivent pas voir de si loin une bataille ; courons dans la mêlée. — Que veux-tu que nous allions faire là ? » Cette réponse fit sourire quelques officiers qui se trouvaient près de là. J’en pris de l’humeur et je dis ironiquement à Saint-Just : « Je vois que l’odeur de la poudre t’incommode. Que veux-tu que nous allions faire là ? » Je ne puis dire comme ce mot de Saint-Just me plaît. On ne le connaît que terrible, il pouvait être simple comme le bon sens.

À ce témoignage de Levasseur il suffirait d’opposer celui de Baudot, son frère d’armes à Wissembourg. « Saint-Just ceint de l’écharpe de représentant, le chapeau ombragé du panache tricolore, charge avec la fougue et l’insouciance d’un jeune hussard. » Cela même est inutile et c’est une justice à rendre aux historiens : le courage est la seule chose intacte qu’ils laissèrent à Saint-Just. Cependant, nous croirions volontiers qu’en s’exposant autant qu’il le fallait, c’est-à-dire beaucoup, Saint-Just n’ait pas été au delà et se soit ménagé plus qu’en Alsace. Car, à cette date, il veut vivre, il le veut passionnément, il ne se croit même plus le droit de mourir : « On dit qu’ils mourront pour la Patrie : il ne faut pas qu’ils meurent, mais qu’ils vivent[8] ! » C’est qu’il est le maître aujourd’hui comme Napoléon même ne le sera pas, le maître avec un Comité de Salut public et la guillotine, avec les quatorze armées victorieuses de la République et la réquisition, ce « droit éminent de propriété » que Louis XIV avait, mais dont il n’usait pas ; il est la personne royale ; tout ce qu’il a rêvé, maintenant il le peut, l’avenir de la révolution est dans sa main. Il n’y a plus que Robespierre et lui, et Robespierre s’use… Ah, si Saint-Just s’est ménagé à la Sambre, la chose en valait la peine !

Peut-être est-ce le moment de discuter sa part de responsabilités dans les passages malheureux de cette Sambre. Levasseur, qui semble avoir pris son parti de s’incliner devant la carrière civile de Saint-Just, sous condition de se relever lui-même aux armées, de ne pas reconnaître la supériorité militaire de son collègue, a dit : « Il résulte des faits que j’ai rapportés, que si nous combattions en soldats, nous n’avons jamais commandé comme généraux… Est-ce par la faute des Conventionnels que l’on passa et repassa tant de fois la Sambre ? Nous ne réclamons pas la gloire de Fleurus, qu’on ne rejette pas sur nous les fautes qui l’ont précédée. » Et encore : « Guyton de Morveau était avec moi à l’armée. Les généraux ne recevaient de nous ni ordres, ni reproches. Saint-Just ne se mêlait point de la guerre, ainsi la faute était tout entière aux généraux. » Ce témoignage excepté, tous les autres affirment le contraire et nous ne croyons pas à une flatterie de sujet dans le mot de Jourdan faisant ouvrir par Saint-Just une lettre adressée au général en chef : « Quand vous êtes à l’armée, le général en chef, c’est vous. »

Le commandant de génie Marescot, nommé par les représentants dans leur lettre à la Convention, comme ayant eu une grande part au succès de siège de Charleroi, a laissé une relation des faits ; il écrit ceci : « Le 29, le représentant Saint-Just voulait qu’on repassât la Sambre sur-le-champ et que l’ennemi fût attaqué ; mais les soldats, les cavaliers et les chevaux étaient excédés de fatigue, les munitions et l’artillerie étaient épuisées ; la partie fut remise au lendemain. » Il semble bien qu’il en ait été des autres passages comme de celui-là. Saint-Just, présent à tous, les ordonna tous. — D’ailleurs, il recevait lui-même les ordres du Comité qui le harcelait ; Carnot, dans toutes ses lettres, lui demandait Charleroi ; on ne l’avait envoyé à la Sambre que pour la passer et parce que les autres ne l’avaient pas fait. L’opération fut coûteuse, mais est-il sûr qu’elle eût réussi sans l’obstination désespérée de Saint-Just ? S’il y eut faute, il en a sa grande part, et Taine, qui la trouve absurde, lui en fait un ridicule. Peut-être, alors, serait-il équitable d’avoir la logique de Levasseur et, lui reprochant les passages de la Sambre, il faudrait lui remettre aux mains la gloire de Fleurus, comme Charleroi lui remit ses clefs. Évidemment, Saint-Just ne commanda pas à Fleurus — bien qu’un historien ait écrit : « Saint-Just et Lebas commandaient alors l’armée des Ardennes. » — Son impériosité n’était même pas dénuée de réserve, il avait le sens des convenances et parlait peu aux conseils de guerre. Mais, hors le commandement effectif, tous les titres qu’un bon général peut s’acquérir : administration, discipline, énergie, conseil et prestige, il les eut. — Si une part fut faite trop grande au Comité, c’est peut-être celle de Carnot ; avec lui son collègue si honni a pourtant des droits au grand titre indisputé d’Organisateur de la victoire.

Aussi bien, il arrivait à Carnot d’envoyer des ordres moins heureux et ce fut une chance pour les généraux d’avoir affaire à un représentant accessible aux raisons, en même temps qu’assez grand pour désobéir au Comité. — Le 1er messidor, en plein siège de Charleroi, on recevait de Paris l’ordre de tirer 18.000 hommes de l’armée pour une opération mystérieuse. Ce fait, qu’on lui tint caché, émut profondément Saint-Just. Dans son discours du 9 thermidor, il sommait Carnot d’en rendre raison. Du reste il revient très mécontent de Carnot. Le Comité dans cette campagne l’aurait moins bien secondé. On le laissait « sans poudre, sans canons, sans pain, des soldats sont morts de faim en baisant leurs fusils ». Et pourtant Saint-Just revint dans une apothéose. Les villes et les campagnes allaient au-devant de sa calèche qui ne s’arrêtait pas, brûlait les routes[9], dédaignait l’ovation, l’effusion de la patrie hors de danger.


  1. Vieux Cordelier.
  2. Rapport de Courtois.
  3. 28 janv.-12 fév. 93.
  4. Du citoyen Aubry, député Paris, 6 août.
  5. Bitche, 12 frimaire an II.
  6. Disons de suite que le 30 ventôse, St-Just obtenait contre Hoche un premier mandat d’arrêt contresigné de Carnot, et le 22 germinal Hoche ayant été entendu au Comité, il le faisait incarcérer « jusqu’à nouvel ordre » par un arrêté que ne signe plus Carnot, ni d’ailleurs Robespierre. Aulard, Études et Leçons.
  7. 9 thermidor.
  8. Institutions républicaines.
  9. Il devança les courriers de Fleurus.