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Grands névropathes (Cabanès)/Tome 2/9

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SAINTE-BEUVE

Sainte-Beuve a écrit un jour que la mélancolie est « une maladie de la volonté » ; sans aller jusqu’à l’aboulie, cette maladie fut celle, une de celles du critique des Lundis.

À dire vrai, il n’eut pas cette paralysie du vouloir qui est le propre des hypocondriaques ; tout au plus remarque-t-on de passagères défaillances, dont il se relevait promptement, mais qui lui laissaient comme une courbature morale, qu’il garda plus ou moins toute sa vie.

Il fut triste presque en naissant, et, comme tous les jeunes gens de sa génération, il se plut à cultiver sa tristesse. Quand il vint au monde, son père était mort depuis deux mois à peine, la maison était en deuil.

Pour ceux qui cherchent à percer les mystères de l’hérédité, il ne sera pas indifférent de noter que Sainte-Beuve était «  un enfant de vieux » ; et, par l’âge du père au moment de la conception du fils, s’expliquerait peut-être ce que celui-ci appelle lui-même son « habitude prématurée de vieillesse[1] ».

Il ne doutait pas qu’il était, en outre, redevable à son père de ce goût des lectures et des notes, de cette curiosité ardente, passionnée, de cette vocation littéraire enfin, affirmée de si bonne heure ; il lui devait jusqu’à son écriture, qu’on distingue malaisément de l’écriture paternelle.


 … Si, né dans sa mort même,
Ma mémoire n’eut pas son image suprême,
Il m’a laissé, du moins, son âme et son esprit,
Et son goût tout entier, à chaque marge écrit[2].


L’influence de sa mère fut plus marquée encore. Sainte-Beuve était son vivant portrait physique. Il était persuadé lui devoir un « fonds de constitution solide, saine, avec un coin de fermeté et de décision critique ».

Il tenait aussi d’elle l’esprit d’ordre et de méthode, poussé jusqu’à la minutie ; « de la finesse d’esprit, du bon sens et beaucoup de tact[3] ».

Quelqu’un, qui paraît l’avoir bien connue, conte que Mme Sainte-Beuve mère « n’était pas commode ». Froide d’ordinaire, elle avait parfois de brusques colères, ses « bourrasques », comme elle les appelait ; son fils lui ressemblait à cet égard. Il y avait des moments où il n’était plus maître de lui. « Il y a en lui, écrit un de ceux qui l’ont approché, de la vieille femme revêche. » Gardons-nous d’accorder plus d’importance qu’il ne sied à l’hérédité directe ; mais combien serait-il plus aventureux encore de faire la part trop large à la race, au climat, que certaine école aurait tendance à exagérer.

Parlant des « qualités sagaces avisées, modérées, lucides et circonscrites à la fois », qu’il attribue à Daunou, Sainte-Beuve les explique par la persistance du « vieux fonds boulonnais ». Né à Boulogne, comme Daunou, notre critique en a-t-il gardé l’empreinte ? Comme le remarque un essayiste d’une rare pénétration[4], transplanté, dès treize ans et demi à Paris, Sainte-Beuve n’a pas assez longtemps subi l’influence des façons de penser boulonnaises, pour en être resté ineffaçablement marqué.

Son père, établi dès sa jeunesse à Boulogne-sur-Mer était, en réalité, né en Picardie ; et, si son grand-père maternel était un « marin de Boulogne, il avait épousé une Anglaise, en sorte que, au milieu de tant d’hérédités diverses entre-croisées », il serait téméraire de prétendre retrouver en lui « l’esprit de la région, le goût du terroir ». Si l’on veut découvrir le Picard dans son tempérament colérique, et l’ascendance anglaise dans son amour de la poésie intime et familière, un ressouvenir des Lakistes qu’il contribua plus que personne à faire connaître dans notre pays, – nous y souscrirons assez volontiers ; mais, tenons-nous à cette constatation sans grande portée, et relevons simplement que Sainte-Beuve, par son esprit grave, par son caractère relativement sombre et par son imagination portée au mysticisme, à la religiosité, est simplement un « homme du Nord », ce que son acte de naissance ne dément pas.

L’éducation qu’il avait reçue n’a-t-elle pas influé plus, ou au moins autant, que le patrimoine héréditaire, sur son esprit et sur son caractère ? Il n’est pas interdit de le présumer.

Sa mère et une sœur de son père avaient mis en commun leur sollicitude et leur petit avoir pour élever convenablement l’orphelin et lui assurer, à défaut d’une existence riante, des soins dont l’inquiétude ne se dissimulait pas assez, et qui ne pouvaient que développer une impressionnabilité native, déjà très accusée, et une timidité qui ne se mua que beaucoup plus tard en une sorte de sauvagerie dont il ne se défendait pas.

Sainte-Beuve semble avoir souffert de bonne heure de cette sensibilité excessive qu’a certainement contribué à entretenir l’atmosphère féminine dans laquelle il a vécu ses premières années.

À l’entendre, il « pénétrait les choses avec une sensibilité telle, que c’était comme une fine lame qui lui entrait à chaque instant dans le cœur[5] ».

Il eut toujours de l’embarras à confesser qu’il était timide ; et pourtant, l’historiographe de ses jeunes années affirme tenir d’un témoin, « qui se trouva en possession de le bien observer avec affection et avec indulgence », que, « dans son enfance, il avait peur de tout[6] ». Sainte-Beuve, comme l’a remarqué très judicieusement Émile Faguet, était « un sensuel, timide et honteux ».

Dans son Joseph Delorme, qui, sans être positivement une autobiographie, est un portrait ressemblant sur bien des points, Sainte-Beuve lui-même, qui excelle à « se disséquer », n’a pas manqué de le souligner :

« Quoique d’un caractère inflexible et d’airain, il est, si on ne l’atteint pas au fond, doux, tolérant et facile à suivre, surtout inoffensif. Ceux qui le connaissent veulent bien l’aimer, ou du moins s’intéresser à lui ; tout ce qu’ils lui peuvent reprocher c’est d’être excessivement timide, peu parleur et triste… »

Son attitude, vis-à-vis de la femme, est embarrassée, en raison même de cette timidité constitutionnelle. Écoutez parler Amaury, qui ressemble à Sainte-Beuve comme un frère :

« Je n’avais aucune occasion de voir des personnes du sexe qui fussent de mon âge, ou desquelles mon âge pût être touché. J’eusse, d’ailleurs, été très sauvage à la rencontre, précisément à cause de mon naissant désir. La moindre allusion à ces sortes de matières dans le discours était pour moi un supplice et comme un trait personnel qui me déconcertait : je me troublais alors et devenais de mille couleurs (éreutophobie). J’avais fini par être d’une telle susceptibilité sur ce point, que la crainte de perdre contenance, si la conversation venait à effleurer des sujets de mœurs et d’honnête volupté, m’obsédait perpétuellement et empoisonnait à l’avance pour moi les causeries du dîner et de la veillée. »

L’approche de la femme aimée, nous dit le critique précité, l’enivrait autant qu’elle paralysait son transport. On reconnaît là cette sorte d’inhibition génitale, que présenta cet autre psychopathe que fut J.-J. Rousseau. Sainte-Beuve en eut l’esprit d’autant plus travaillé, qu’il était laid et se savait laid.

« De dix-sept à dix-huit ans, confesse Amaury (auquel il prête certainement sa figure), cette idée fixe touchant le côté voluptueux des choses, ne me quitta plus… Je m’avisai un jour de me soupçonner atteint d’une espèce de laideur qui devait rapidement s’accroître et me défigurer. Un désespoir glacé suivit cette prétendue découverte… »

Conséquence inattendue : au lieu de l’éloigner des femmes, cette constatation de sa laideur le pousse à se hâter de « cueillir la première fleur, avant qu’il ne devienne plus laid[7] ».

Souvent il a éprouvé, comme par exemple à l’époque de la puberté, un malaise vague, mais agréable, « quoique honteux ». Loin de comprimer ses naissants désirs, il se plaît à les aviver, ainsi qu’en témoignent ses premières lectures : Horace, Ovide et les poètes latins de la décadence.

Volupté nous l’apprend à chaque ligne, dès l’âge de dix-sept ans, Amaury avait l’impatience d’être un homme, d’appliquer ses facultés passionnées, de prendre possession de lui-même et d’un des objets que toute jeunesse désire. « Il passait des jours et des nuits à convoiter les gynécées et désirait tout ce qui flatte les sens, croyant pouvoir aimer tout ce qu’il désirait[8]. »

Cette ardeur trouvait peut-être son aiguillon dans un vice d’organisation locale. Cet inconvénient, d’ordre physiologique, qu’il indique par des points, l’apparente encore plus directement à Jean-Jacques ; nous savons, par un témoin de sa vie, que Sainte-Beuve était atteint d’hypospadias. Étant donné l’importance qu’il attache au plus petit défaut physique, on peut être certain qu’il dut avoir la forte préoccupation de celui-là. Qu’il nous suffise de rappeler cette déclaration sortie de sa plume :

« On serait stupéfait, si l’on voyait à nu combien ont d’influence sur la moralité et les premières déterminations des natures les mieux douées, quelques circonstances à peine avouables : le pois chiche ou le pied bot, une taille croquée (?), une ligne inégale, un pli de l’épiderme : on devient bon ou fat, ou libertin, ou mystique à cause de cela. »

Sa crise de mysticisme, il l’avait de très bonne heure éprouvée. La première communion avait été, chez lui, l’occasion d’un accès de ferveur religieuse qui, au temps du collège, se développa au contact de son camarade Barbe, entré plus tard dans les ordres, et avec qui Sainte-Beuve entretint jusqu’à la fin d’excellentes relations.

« La religion, écrivait Sainte-Beuve à son jeune ami, en 1819 – il avait à peine 15 ans – est ce qui contribue beaucoup aussi à me consoler… Je prie intérieurement le bon Dieu et, par là, je m’ouvre une ressource pour dissiper ma peine[9]. »

Suivant les périodes, alternent ou se développent, côte à côte, l’amour terrestre et l’amour divin ; n’est-ce pas le même sentiment s’appliquant à des objets différents ? Sainte-Beuve n’a-t-il pas toujours, du reste, conservé, à côté d’une sensibilité féminine qui lui était particulière, une onction, une attitude, qui étaient celles d’un confesseur ?

Peut-être tenait-il plus des abbés galants du dix-huitième que d’un Lacordaire ou d’un Rancé ? Car il n’avait ni le tempérament oratoire de l’un, ni l’ascétisme de l’autre ; mais il aimait, nous révèle un de ses secrétaires[10], « à vivre près des dames, et même de grandes dames, à en être écouté, choyé, caressé ».

Ce besoin de tendresse, d’épanchement, se transformant parfois en extase, en « oraison exaltée », changera d’objet quand Sainte-Beuve commencera à fréquenter l’amphithéâtre : à cette époque, il versera au matérialisme grossier, et les nymphes du Palais-Royal lui feront vite oublier les chastes et idéales amours dont son imagination s’était jusqu’alors contentée.

De même, sa sensibilité se transformera en susceptibilité, qui deviendra aisément de l’irritabilité.

Ce qui domine, chez le Sainte-Beuve d’avant les Lundis, le Sainte-Beuve en formation, si nous pouvons ainsi parler, c’est la rêverie triste.

Non loin de l’École de médecine, proche la rue de l’Ancienne-Comédie, berceau de notre première scène et où, à peine modifié, se voit le café célèbre où passèrent et devisèrent Lesage, Voltaire, Piron, et, plus tard, Gambetta, Daudet et les futures célébrités de notre troisième République, subsiste, respectée par le pic de nos modernes vandales, la vétuste cour du Commerce, naguère encore « asile des librairies studieuses et des humbles réduits de médecins et d’avocats futurs ». À quelques pas de la vieille maison habitée un temps par Danton, on voyait, il y a quelques années, un hôtel garni, de médiocre apparence, qui n’a pas été, croyons-nous, démoli et n’a que changé de destination ; c’est dans une modeste chambre, au troisième étage de cet hôtel, que Sainte-Beuve écrivit son premier roman : Volupté.

Afin de mieux s’isoler dans ce Paris, où tous les bruits, tous les indiscrets et les désœuvrés frappent à notre porte, il quittait chaque matin, après le déjeuner, la demeure qu’il partageait avec sa mère, rue du Montparnasse ; il gagnait presque furtivement la cour du Commerce, montait avec rapidité l’escalier de l’hôtel et, le verrou poussé, se mettait au travail. Ce petit appartement était loué au nom de M. Charles Delorme, attestant sa parenté avec ce Joseph Delorme qui venait de publier des poésies remarquées.

« Entre les livres de vers romantiques, écrit M. Jules Lemaître, Joseph Delorme est une exception, en ceci qu’il est d’une tristesse réelle et profonde. Ni les Méditations et les Harmonies ne sont tristes ; ni les Feuilles d’automne et les recueils suivants ; tout au plus sont-ils mélancoliques, comme René…, mais Joseph Delorme est vraiment triste. »

Quand on sait, d’une part, que Sainte-Beuve s’est peint sous les traits de Joseph Delorme ; que, d’autre part, il écrivait, presque à la date de la publication de son livre : « Je me souviens bien que j’avais alors de terribles accès de mélancolie et de dégoût de tout » ; et, plus tard : « J’ai souvent et même toujours un grand vide, de grandes défaillances d’âme, des ennuis, des désirs », nous aurons assez dit l’intérêt qu’il y a à ne point négliger cette source précieuse d’information, ce document psychologique sur « l’état d’âme » de notre héros.

Qu’il ait subi la « contagion du siècle », qu’il ait eu le mal de Werther et de René, nul ne songe à y contredire : Joseph Delorme est le frère spirituel de Childe-Harold, d’Adolphe, de Raphaël.

Dans la Vie, qui sert de préface à l’ouvrage, se relèvent des phrases telles que celles-ci :

Ce qu’il souffrit pendant deux ou trois années d’épreuves continuelles et de luttes journalières avec lui-même… quel tressaillement douloureux il ressentait… et ses nuits sans sommeil, et ses veilles sans travail… sur ce boulevard, pendant des heures entières, il cheminait à pas lents, voûté comme un aïeul, perdu en de vagues souvenirs, s’affaissant de plus en plus dans le sentiment indéfinissable de son existence manquée…

L’idée de suicide, à plusieurs reprises, le hanta, et, loin de la rejeter, il paraît l’avoir accueillie avec satisfaction. Il fut de ceux qui ont le dégoût de la vie et qui éprouvent le besoin de la chanter. Les vers qui suivent reflètent vraiment une souffrance intime, non une grimace de douleur :


Printemps, que me veux-tu ? Pourquoi ce doux sourire,
Ces fleurs dans tes cheveux et ces boutons naissants ?
Pourquoi dans les bosquets cette voix qui soupire,
Et du soleil d’avril ces rayons caressants ?

Printemps si beau, ta vue attriste ma jeunesse :
De biens évanouis tu parles à mon cœur ;
Et d’un bonheur prochain ta riante promesse
M’apporte un long regret de mon premier bonheur.


La maladie de Joseph Delorme n’est pas celle d’Antony ; elle se rapprocherait plutôt – et le rapprochement a été indiqué[11] – de celle de saint Augustin, « ce grand blessé…, ce rêveur…, cet insatiable et ce martyr (martyr de lui-même)… ».

Les deux cas de pathologie morale, si ces mots ne souffrent pas d’être accouplés, sont, en effet, à peu près identiques et Sainte-Beuve n’eût sans doute pas désapprouvé la comparaison, lui qui avait choisi pour épigraphe à son livre ce mot des Confessions : Et requiescebam in amaritudine. Si les poésies de Joseph Delorme nous touchent, nous émeuvent, c’est que nous sentons qu’un cœur saigne au travers des pages, qu’une âme aimante et repliée sur elle-même y transparaît.

On a pu railler chez Sainte-Beuve ce qu’on a nommé sa muse poitrinaire :


Elle chante parfois ; une toux déchirante
La prend dans sa chanson, pousse en sifflant un cri,
Et lance les graviers de son poumon meurtri.


Évidemment, le carabin s’y retrouve, mais ce n’est qu’un accident. Ce qui domine dans Joseph Delorme c’est le fond morose et sombre ; et sa tristesse, ses rêves mélancoliques, revêtent le plus souvent une forme aussi éloignée que possible du réalisme cru des vers précédents. Peut-on exprimer plus discrètement son désespoir que dans ce sonnet :


Quand l’avenir, pour moi, n’a pas une espérance,
Quand pour moi le passé n’a pas un souvenir,
Où puisse, dans son vol, qu’elle a peine à finir,
Un instant se poser mon âme en défaillance,

Pourquoi ne pas mourir ? De ce monde trompeur
Pourquoi ne pas sortir, sans colère et sans peur,
Comme on laisse un ami qui tient mal sa promesse[12] ?


Il existe de Sainte-Beuve un portrait, par Lamartine qui le connut à cette époque, et qui en campe la silhouette d’une touche magistrale :

« C’était en 1829, j’aimais alors beaucoup, écrit le poète des Harmonies, un jeune homme pâle, blond, frêle, sensible jusqu’à la maladie, poète jusqu’aux larmes, ayant une grande analogie avec Novalis en Allemagne, avec les poètes intimes qu’on nomme les Lakistes en Angleterre : il s’appelait M. Sainte-Beuve. Il vivait à Paris avec une mère âgée, sereine, absorbée en lui, dans une petite maison sur un jardin retiré, dans le quartier du Luxembourg. Il venait souvent chez moi, j’allais chez lui avec bonheur aussi. »

Sainte-Beuve était déjà connu, presque célèbre, son Tableau de la poésie française au XVIe siècle, où il s’affirmait le champion du romantisme, qu’il n’hésitait pas à faire remonter à Ronsard et à la Pléiade, l’avait mis tout à fait en relief. Les Poésies de Joseph Delorme allaient faire de lui, l’expression est de J. Claretie, comme un Wordsworth romantique ; d’autres, comme Guizot, le dénommaient un « Werther jacobin et carabin ».

Cette œuvre de prime jeunesse doit d’autant plus nous arrêter, que la biographie de Joseph Delorme, nous y insistons, est sa propre biographie, « à peine déguisée par quelques transpositions de lieu et de date, par quelques modifications insignifiantes dans les faits, à part la phtisie et la mort prématurée auxquelles il a condamné son prête-nom[13] ».

Un critique du temps en faisait la remarque dès l’apparition de l’ouvrage : « Il ne se peut rien voir de plus vrai, de plus intime, de plus individuel que le fond de ces poésies[14]. » Toutes ses émotions, ses enthousiasmes juvéniles, les désirs, les rêves, les passions refoulées, l’orgueil intérieur et le découragement amer se retrouvent dans ce livre, et Sainte-Beuve le reconnaissait lui-même[15], quand, plus tard, parlant du personnage créé par lui, il s’exprimait en ces termes :

« Il se plongea dans la solitude du cœur, et, persuadé qu’il n’y avait rien à faire au dehors, il s’abîma en lui-même : de là, une maladie incurable et singulière, qu’il a pris soin d’observer avec une attention presque cruelle, et qu’avant de mourir, il nous a racontée en vers et en prose, jusque dans ses détails les plus secrets.

« Cela scandalisa fort les salons et parut misérable et ignoble. On objecta Werther, René, Byron, Adolphe, toutes les grandes douleurs philosophiques et aristocrates… Mais ce pauvre diable de Joseph Delorme n’avait pas le choix des douleurs ; ces nobles doléances ne lui allaient guère. Il s’acharnait à ses maux et se les racontait à lui-même sans pudeur ; parfois, à force de sincérité, il allait à l’incroyable et analysait avec une sorte de frénésie ses plus étranges hallucinations. »

C’est, en effet, le reproche qu’on a fait à Sainte-Beuve, qu’à force de s’analyser, de creuser, il en est arrivé à la bizarrerie, à la singularité. Tant de raffinement laisserait croire que l’artiste se plaît à « faire l’anatomie de son cœur ; trop souvent, l’auteur cache l’homme[16] ».

L’homme, cependant, reparaît toujours, « gauche, timide, gueux et fier[17] ». Ne s’est-il pas qualifié lui-même le « René des faubourgs » ? Joseph Delorme fut de ceux « que les protections d’alors n’apprivoisèrent pas et qui aimèrent mieux se ronger que s’attiédir ». Quand il écrivit la fameuse pièce des Rayons jaunes, dont on s’est tant moqué, et où il était pourtant précurseur, à son insu, il avait, dit-il, la jaunisse ce jour-là, et il la donna à sa poésie.

Diderot a écrit quelque part :

« Une seule qualité physique peut conduire l’esprit qui s’en occupe à une infinité de choses diverses. Prenons une couleur, le jaune : le souci est jaune, la bile est jaune, la lumière est jaune, la paille est jaune ; à combien d’autres fils ce fil ne répond-il pas ? Ce fou ne s’aperçoit pas qu’il en change. Il tient un brin de paille jaune et luisante à la main et il crie qu’il a saisi un rayon de soleil !… »

Joseph Delorme a fait comme ce fou. Il s’est consumé ainsi « sans foi, sans croyance, sans action ».

Dans les Consolations, s’il se trouve plus de hauteur philosophique et une vague religiosité, si l’on découvre une aspiration « à plus de sublimité dans les conclusions », il s’y voit aussi cette mélancolie, cette désespérance, ce desséchant ennui, que l’auteur trahira, beaucoup plus tard encore (en 1839) dans ces phrases désenchantées :

« Je suis arrivé dans la vie à l’indifférence complète. Que m’importe, pourvu que je fasse quelque chose le matin, que je sois quelque part le soir ! »

S’appliquant ses propres procédés d’analyse, Sainte-Beuve s’épouvante à voir fuir


Sa jeunesse déjà dévorée à moitié.

Il se désole de n’avoir pu connaître


… L’amour, l’amour vrai sans mensonge
Ses purs ravissements en un cœur ingénu.

Sans doute connut-il Camille,


Douce blonde au front pur, paisible jeune fille ;

Nathalie, « au parler sérieux »,

Qui remplaça Camille, et plus d’une autre encore.

Qui sait ? Sa Béatrix n’était pas loin peut-être ; mais son cœur « aura fui trop tôt pour la connaître ».

C’est qu’il était déjà l’être faible, inconstant, qui veut et qui ne peut. Bien que les Consolations soient, au dire de Sainte-Beuve, les poèmes de la convalescence[18], sa santé morale est loin d’être aussi bonne qu’il le prétend. Les symptômes ne sont qu’assoupis, la moindre circonstance les réveillera. Le « sentiment amèrement vrai du néant des choses » le reprendra, et si Chateaubriand eut une journée d’accablement et de silence farouche, quand sonna son quarantième anniversaire, Sainte-Beuve a eu quarante ans de cette façon-là depuis sa vingt-cinquième année et peut-être bien avant[19].

À « Madame V. H. », se plaignant de sa tristesse malgré son bonheur, malgré la gloire de son mari, en dépit de la grâce de ses enfants, il expliquait pourquoi il en était ainsi :


C’est que, même au-delà des bonheurs qu’on envie,
Il reste à désirer dans la plus belle vie ;
C’est qu’ailleurs et plus loin notre but est marqué ;
Qu’à le chercher plus bas on l’a toujours manqué ;

C’est qu’ombrage, verdure et fleurs, tout cela tombe !
Renaît, meurt pour renaître enfin sur une tombe ;
C’est qu’après bien des jours, bien des ans révolus,
Le ciel restera bleu, quand nous ne serons plus,

Que ces enfants, objets de si chères tendresses,
En vivant, oublieront vos pleurs et vos caresses ;
Que toute joie est sombre à qui veut la sonder,

Et qu’aux plus clairs endroits, et pour trop regarder
Le lac d’argent, paisible, au cours insaisissable,
On découvre sous l’eau de la boue et du sable.


Cette disposition, ce désenchantement, nous le retrouvons dans Volupté, où il décrit et où il pleure la mort de son adolescence, où il montre ce qu’il y a de « décrépitude » dans la jeunesse. Bien que sous une forme voilée, c’est encore une autobiographie que ce roman où, sous les traits d’Amaury, on retrouve Sainte-Beuve.

Nous avons, d’ailleurs, l’aveu formel de l’intéressé : « le roman de Volupté, qui n’est pas précisément un roman, et où j’ai mis le plus que j’ai pu de mon observation et même de mon expérience… » C’est une véritable autopsie de lui-même à laquelle il s’est livré, c’est son âme disséquée dans ses plus intimes replis ; la satisfaction de son besoin « de juger les autres…, de fouiller, sans en avoir l’air comme ces médecins avides, à travers les poitrines, pour saisir les formes des cœurs et la jonction des vaisseaux cachés[20] ». C’est donc bien une confession, comme une sorte d’examen de conscience, et aussi un retour à la foi.

Chercher à se perfectionner moralement, c’est commencer à se guérir et à guérir les autres par son propre exemple. Mais qu’est-ce qui retarde la guérison ? La volupté, toujours la volupté !

« Son intelligence était convaincue, ou du moins elle n’élevait pas d’objections ; mais c’étaient ses mœurs et sa pratique qui l’écartaient et le rejetaient malgré ses partiels efforts. »

Cette défaite journalière de sa volonté « énervait son intelligence, affaiblissait et détrempait son esprit…, le disposait à un scepticisme universel ». C’est alors qu’il saisit le mal corps à corps et qu’il porta résolument le fer dans l’abcès ; il se souvint qu’il avait été chirurgien : mais le bistouri ne débride pas les plaies morales ; le vouloir seul, si toute énergie n’est pas anéantie, est le remède efficace.

Le travail, le labeur patient et continu le sauvèrent du désespoir, de la mort peut-être. Cette psychothérapie n’est pas à la portée de tous ; cette incessante curiosité d’esprit, cette introspection subtile n’est le lot que de quelques privilégiés : mais ne reste-t-il pas d’autres ressources aux désespérés ? Là encore, Sainte-Beuve nous fournit la réponse.

À un jeune découragé, qui parlait de se suicider, – ce n’était, du reste, qu’une méchante mystification, – Sainte-Beuve adressait ces lignes :

« À votre âge, Monsieur, j’ai connu ces souffrances poignantes que causent l’isolement, des travaux contraires à nos goûts et tout un ensemble de circonstances qui semblent conjurées par la destinée. »

Il faut attendre la guérison du temps, de la religion ou, à défaut de celle-ci, d’une amitié choisie.

« Le suicide dont vous me parlez est une chose qui ne se discute pas. Je dirai seulement à ceux qui ont une telle idée et qui en parlent : « Transportez-vous en idée à une année, à pareil jour, et demandez-vous si, à cette courte distance, vous serez encore en disposition de vouloir mourir. » Vous avez vingt ans, me dites-vous, eh bien ! gagnez du temps et remettez vos tristes projets jusqu’à ce que vous ayez atteint vingt et un ans. Il ne faut pas essayer de lutter de vive force avec le désespoir, mais se contenter de l’ajourner, de le remettre comme un créancier trop importun : il y a toute chance qu’il ne fera pas comme le créancier et qu’il ne reviendra pas. Vous voyez, Monsieur, que je prends à la lettre la permission que je vous ai donnée et que j’accepte presque le rôle de médecin moral qui se mêle de prescrire des remèdes ou d’indiquer du moins des palliatifs. Croyez que j’apprendrai toujours avec plaisir que vous êtes mieux et qu’une personne d’autant de sensibilité et si digne d’intérêt par elle-même a repris goût à la vie et courage à l’entrée de la carrière[21]. »

Il est d’observation courante que le médecin n’est pas toujours en parfait équilibre de santé et, souvent, est plus malade que ceux qu’il traite. Sainte-Beuve, bien que guéri en apparence, a longtemps conservé « un grand vide, de grandes défaillances d’âme, des ennuis, des désirs[22] ».

Sa puissance d’analyse n’a fait qu’augmenter son inquiétude, ses doutes, ses hésitations à prendre parti.

Parfois, son labeur de bénédictin était coupé de rêveries, qui paralysaient sa faculté d’agir : état psychique parfaitement en accord avec ce que nous savons de la constitution de son organisme.

Nous rentrons ici de plain-pied dans le domaine, aux contours si imprécis, de l’arthritisme, ou plutôt du neuro-arthritisme.

Les neuro-arthritiques sont enclins à analyser leurs sensations internes ; ils ont aussi une tendance accusée à l’inquiétude, aux préoccupations hypocondriaques[23]. Or, Sainte-Beuve, nous le savons par l’histoire de ses antécédents et par celle de sa vie, fut un type d’arthritique : il eut des douleurs rhumatismales, des accès de goutte, il présenta une calvitie et une obésité précoces ; à la fin de sa vie, il eut des calculs vésicaux : n’est-ce pas le tableau symptomatique de la diathèse à laquelle les intellectuels paient un si large tribut ?

Dans ses Souvenirs du dernier secrétaire de Sainte-Beuve, M. Jules Troubat rapporte qu’au cours d’une conversation qu’il eut un jour avec son maître, celui-ci lui dit :

« J’ai eu pour secrétaire mon ami Levallois, qui était spiritualiste et qui me contrecarrait souvent… Un jour, Feydeau était là, dans ce fauteuil, avec sa nature robuste, tout le contraire de celle de Levallois, délicate et fluette. J’ai vu le contraste entre les deux systèmes et que notre tempérament influe beaucoup sur notre philosophie. »

Nous n’avons fait qu’appliquer à Sainte-Beuve sa méthode, en recherchant les relations qui unissent son tempérament à son œuvre.

Chez lui, se constate tout ce qui caractérise la psychologie des neuro-arthritiques : un instinct sexuel développé ; la tristesse, l’inquiétude, le doute ; et surtout, cette propension à l’analyse de soi et des autres, qui a fait dire de lui qu’il n’était pas seulement le plus pénétrant des critiques, mais le Critique en personne.

Ce fut sa faculté maîtresse, chèrement payée, mais qui lui vaut d’avoir marqué sa place, une des premières, dans l’Histoire des Lettres françaises.



Notes :
  1. Correspondance, I (Lettre à Sellèque), 6.
  2. Pensées d’août (Poésies, II, 25).
  3. J. Troubat, Essais critiques.
  4. G. Michaut, Sainte-Beuve avant les « Lundis ». Paris et Fribourg, 1903.
  5. Lundis, II, 444.
  6. Morand, les Jeunes Années de Sainte-Beuve.
  7. Jules Lemaître, les Péchés de Sainte-Beuve (Revue hebdomadaire, 28 janvier 1911).
  8. F. Voizard, Sainte-Beuve, l’homme et l’œuvre ; étude médico-psychologique. Thèse de Lyon, décembre 1911.
  9. Sainte-Beuve, Nouvelle correspondance, t. III.
  10. Jules Levallois, Sainte-Beuve. Paris, 1872.
  11. J. Claretie, notice sur Sainte-Beuve.
  12. Poésies de J. Delorme, I, 35.
  13. G. Michaut, op. cit., 171.
  14. Journal le Globe (26 mai 1829 : article de Maguin).
  15. Premiers Lundis, t. I.
  16. Sainte-Beuve poète, par Pierre Robert (Revue bleue, 15 avril 1899).
  17. Premiers Lundis, loc. cit., 409.
  18. Préface de l’ouvrage.
  19. É. Faguet, op. cit., 69.
  20. Volupté, 319.
  21. Lettre en grande partie inédite, datée du 11 octobre 1853.
  22. Correspondance, t. I.
  23. Gilbert-Ballet, Traité de pathologie mentale.