Signor Formica/Chapitre 6

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Chapitre V << Signor Formica



VI
Salvator quitte Rome et se rend à Florence. — Fin de l’histoire.

Tout ici bas est soumis à la loi perpétuelle du changement ; mais rien n’est plus variable peut-être, sous le soleil, que les dispositions des hommes qui tournent d’un mouvement incessable, comme la roue ailée de la déesse Fortune.

Tel qui se voit aujourd’hui comblé d’éloges était hier l’objet d’une amère censure, et demain l’on portera aux nues celui qu’on foule aux pieds aujourd’hui.

Pas un dans Rome qui naguères ne tournât en dérision le vieux Pasquale Capuzzi avec son avarice sordide, son amour insensé, sa jalousie tyrannique, et ne fit des vœux pour la délivrance de sa victime, la pauvre Marianna. Or, après qu’Antonio eut réussi à enlever sa maîtresse, toute l’antipathie vouée au vieux fit place à des sentiments de compassion, quand on le vit se trainer dans les rues de Rome, la tête basse et l’air inconsolable. Et puis un malheur n’arrive presque jamais seul. Et Capuzzi, peu de temps après l’enlèvement de Marianna, perdit ses deux chers amis. Le nain Pitichinaccio fut étouffé par une amande qu’il voulut imprudemment avaler, tandis qu’il exécutait une cadence ; et, pour signor Splendiano Accoramboni, une faute d’orthographe, dont il se rendit lui-même coupable, vint subitement mettre fin aux jours du célèbre docteur. Par suite des coups reçus de Michel, il gagna la fièvre, et, dans l’intention de se guérir lui-même avec un remède de sa composition, il demanda une plume et de l’encre, et écrivit l’ordonnance qu’il jugeait nécessaire ; mais l’emploi qu’il fit par mégarde d’un signe intempestif, força, dans une proportion exagérée, la dose d’une substance très-active, et à peine eut-il avalé le mélange, qu’il retomba sur l’oreiller et expira. Dernière preuve de l’influence de ses médicaments, digne et éclatant résultat de la méthode curative de l’auteur.

Comme je l’ai dit, tous ceux qui d’abord s’étaient le plus égayés aux dépens de Capuzzi et avaient souhaité au brave Antonio un heureux succès dans ses démarches, n’éprouvaient plus qu’une pitié profonde pour le vieillard ; et le blâme le plus amer fut la part qu’on fit, non pas à Antonio, mais à Salvator Rosa, regardé très-justement comme le promoteur de l’entreprise.

Les ennemis de l’artiste, et il n’en manquait pas, ne se firent point faute d’attiser le feu. — « Voyez, disaient-ils, voilà bien le criminel complice de Mas’Aniello, qui se fait l’agent empressé de tous les mauvais coups, de toutes les machinations, et dont le séjour à Rome aura bientôt pour nous de funestes conséquences. »

La ligue des envieux ameutés contre Salvator ne réussit que trop bien à entraver les progrès de sa renommée jadis si florissante. — On vit sortir de son atelier plusieurs tableaux, aussi supérieurement exécutés que hardiment conçus ; mais à la vue desquels ces prétendus connaisseurs haussèrent les épaules, trouvant tantôt les fonds trop bleus, tantôt les arbres trop verts, les figures ici trop longues, là trop massives, blâmant enfin tout ce qui était exempt de reproche, et n’omettant rien pour ravaler le mérite si incontestable de Salvator.

Les Académiciens de San-Luca, qui ne pouvaient lui pardonner l’avanie du chirurgien, étaient à la tête de ses détracteurs, et même, usurpant pour lui nuire d’autres attributions que les leurs, ils dénigrèrent jusqu’aux vers réellement charmants que Salvator écrivit alors, et ne rougirent pas d’insinuer qu’ils étaient le produit de honteux plagiats, et non les fruits d’une verve originale.9

Cette persécution ne permit pas à Salvator de reconquérir à Rome l’aisance et l’éclat dont il avait jadis vécu entouré. En place de son superbe atelier, où il recevait la visite des Romains les plus distingués, il dut rester chez dame Catterina, à l’ombre du vert figuier, et cette modeste position lui offrait plutôt encore quelques chances de consolation et de tranquillité.

Mais la malveillance de ses ennemis causait à Salvator un chagrin excessif, et il sentait ses forces vitales affectées d’une langueur morbide, fruit de l’exaspération et de la mauvaise humeur.

Ce fut sous cette influence qu’il composa deux grands tableaux qui mirent toute la ville de Rome en émoi. L’un d’eux représentait l’instabilité des choses terrestres, et la figure principale, où le peintre avait personnifie l’inconstance sous l’emblème d’une profession honteuse, ressemblait évidemment à la maîtresse connue d’un cardinal. Le sujet du second tableau était la Fortune occupée à partager ses lots précieux ; mais sa main faisait pleuvoir les chapeaux de cardinaux, les mitres épiscopales, les pièces d’or et tous les insignes d’honneur, sur des ânes bâtés, sur d’ineptes moutons, et d’autres vils animaux, tandis que des hommes de l’aspect le plus noble, et couverts de haillons, attendaient vainement la moindre largesse. Salvator n’avait pris conseil que du dépit et d’une ironique amertume, et les têtes de ces animaux offraient la ressemblance de plusieurs personnages haut placés.

On peut s’imaginer quel redoublement de haine suscita sa hardiesse et quelles violences se déchainèrent contre lui. Dame Catterina le prévint, en pleurant, qu’elle s’était aperçu qu’à la tombée de la nuit des gens suspects rôdaient aux abords de la maison, et paraissaient épier chacun de ses pas.

Salvator reconnut la nécessité de quitter Rome, et il serait parti sans regrets, n’eût été sa séparation forcée d’avec dame Catterina et ses deux filles.

Il se rendit à Florence, se souvenant des invitations réitérées du duc de Toscane, et là il trouva une pleine compensation aux chagrins dont on l’avait abreuvé à Rome, dans les hommages et l’honneur justement rendus à son mérite. Les présents du duc, les prix élevés qu’il toucha de ses tableaux, le mirent bientôt en état d’occuper une vaste maison, et de la décorer avec magnificence. C’est là que se réunissaient, sous ses auspices, les poètes et les savants les plus célèbres de l’époque ; il suffit de citer Evangelista Toricelli, Valerio Chimentelli, Battista Ricciardi, Andrea Cavalcanti, Pietro Salvetti, Filippo Appolloni, Volumnio Bandelli et Francesco Rovaï, qui étaient du nombre. On s’adonnait à l’art et aux sciences confondus dans une noble alliance, et Salvator avait le secret d’imprimer à ces réunions je ne sais quoi d’original et d’imprévu, qui captivait l’esprit et le séduisait d’une manière toute particulière.

C’est ainsi que la salle de banquet avait reçu l’apparence d’un frais bocage exhalant le parfum des fleurs et d’arbustes odoriférants arrosés par des jets-d’eau naturels, et l’on était servi par des pages costumés d’une façon étrange, comme s’ils fussent venus d’un lointain pays du domaine des fées. Cette réunion de poètes et de savants dans la demeure de Salvator, reçut le nom d’Academia de’ Percossi10.

Pendant que Salvator se consacrait ainsi à l’art et aux sciences, son ami Scacciati jouissait de la plus complète félicité, ayant la gracieuse Marianna pour compagne, et menant la vie indépendante d’un artiste. Les deux peintres se rappelaient le vieux tuteur déçu, et les détails de l’aventure du théâtre de Nicolo Musso. Antonio demanda un jour à Salvator comment il s’y était pris pour engager, en faveur de leur projet, non-seulement Musso, mais encore Agli et Formica surtout. Mais Salvator répondit qu’il ne voyait à cela rien que de très-naturel, puisqu’étant lié à Rome très-étroitement avec Formica, il lui avait donné des instructions que le comédien avait suivies avec le zèle et l’empressement d’un ami. Cependant, Antonio assurait qu’autant il se sentait porté à rire de cette scène qui avait décidé de son bonheur, autant il désirait se réconcilier avec le vieux Pasquale, sans même prétendre à un seul quattrino des biens de Marianna, frappés d’opposition par le vieux tuleur, son talent de peintre lui procurant assez d’argent. Quant à Marianna, elle ne pouvait retenir ses larmes, en songeant que le frère de son père ne lui pardonnerait jamais, fût-il dans la tombe, le tour qu’on lui avait joué, et cette idée de la réprobation du vieux Pasquale jetait un sombre nuage sur la splendeur de son avenir.

Salvator consola Marianna et Antonio, leur disant que le temps arrangeait des choses bien autrement scabreuses, et que le hasard pouvait amener le vieux à un rapprochement avec bien moins de risques pour eux, qu’ils n’en eussent courus en restant à Rome, ou en y retournant.

Nous verrons que Salvator était, en cela, inspiré d’un esprit prophétique.

Un matin, quelque temps après, Antonio se précipita, hors d’haleine et pâle comme la mort, dans l’atelier de Salvator. « Salvator ! s’écria-t-il, mon ami !… mon protecteur !… je suis perdu si vous ne me secourez. — Pasquale Capuzzi est ici ; il a obtenu un ordre d’arrestation contre moi comme ravisseur de sa nièce.

« Mais, dit Salvator, que peut-il faire maintenant contre vous ? votre union avec Marianna n’est-elle pas consacrée par l’église ?

« Ah ! répondit Antonio avec l’accent du désespoir, la bénédiction même de l’église ne saurait me préserver. — Dieu sait quel chemin le vieux a trouvé pour aborder le neveu du pape. Bref, c’est ledit neveu qui l’a pris sous sa protection, et lui a fait espérer que le saint Père prononcerait la nullité de mon mariage avec Marianna, en lui accordant, qui pis est, à lui-même, une dispense pour épouser sa nièce.

« Il suffit, interrompit Salvator, je comprends tout maintenant : c’est la haine du neveu du pape contre moi qui vous sera peut-être fatale ! Apprenez que ce rustre lourdaud, hautain et brutal, m’avait servi de modèle pour l’un des animaux de mon tableau satirique de la Fortune. Il sait, et Rome entière sait avec lui, du reste, que c’est moi qui ai manœuvré, par l’entremise d’autrui, l’enlèvement de votre Marianna, et l’impossibilité de se venger de moi leur a été un prétexte suffisant de vous molester. — Antonio ! si je ne vous tenais déjà pour mon intime et meilleur ami, la mauvaise aubaine que je vous ai attirée suffirait pour déterminer mon dévouement à votre cause. Mais, par tous les saints ! j’ignore, en vérité, comment m’y prendre pour brouiller les cartes de votre adversaire. » En parlant ainsi, Salvator, qui jusque-là avait continué de peindre, déposa son pinceau, sa palette et son appui, quitta son chevalet et fit plusieurs tours dans l’atelier les bras croisés, tandis qu’Antonio absorbé avait les yeux fixés à terre.

Enfin Salvator s’arrêta devant Antonio et lui dit en souriant : « Écoutez, Antonio, je ne puis rien personnellement contre vos ennemis trop puissants, mais il y a encore quelqu’un capable de vous sauver et qui vous sauvera. C’est… signor Formica.

« Ah, fit Antonio, ne plaisantez pas avec un infortuné qui se voit privé de toute ressource.

« Allez-vous encore une fois vous désespérer ? s’écria Salvator devenu tout-à-coup d’une gaité folle et riant aux éclats ; m’entendez-vous, Antonio ? l’ami Formica vous sera en aide, comme il le fut à Rome. — Rentrez tranquillement chez vous, consolez Marianna, et attendez avec confiance l’heureux dénouement de tout ceci ; j’espère qu’à tout événement vous êtes prêt à suivre les volontés de Formica, car apprenez qu’il se trouve justement ici. » Antonio s’y engagea de grand cœur, et il s’abandonna de nouveau à un doux et consolant espoir.

Signor Pasquale ne fut pas médiocrement surpris de recevoir une invitation solennelle au nom de l’Academia de’ Percossi. — « Ah ! s’écria-t-il, c’est donc ici, à Florence, que l’on sait apprécier les talents, et que le rare mérite de Pasquale Capuzzi di Senigaglia est connu et estimé. » C’est ainsi que la préoccupation de son amour-propre et de cet honneur imprévu, effaçait l’aversion qu’aurait dû lui inspirer autrement une société à la tête de laquelle se trouvait Salvator Rosa. L’habit de cérémonie espagnol fui plus soigneusement brossé que jamais, le chapeau pointu orné d’une plume neuve, les souliers garnis pareillement de bouffettes neuves, et ainsi paré, signor Pasquale, étincelant comme un rubis, apparut radieux au logis de Salvator. La magnificence dont il se vit entouré, Salvator même qui le reçut, vêtu de l’habit le plus riche, lui imposèrent une contenance respectueuse ; et, comme cela est habituel aux âmes étroites qui, d’abord enflées d’arrogance, se courbent et rampent dans la poussière dès qu’elles sentent une supériorité quelconque, Pasquale fut tout humilité et déférence devant ce même Salvator qu’à Rome il se montrait si empressé de faire poursuivre.

On entoura à l’envi signor Pasquale de tant d’attentions, on s’en rapporta tellement sans restriction à son jugement, on porta si loin la flatterie pour ses talents, qu’il se trouva comme inspiré d’une verve extraordinaire, et qu’il tint maints propos beaucoup plus judicieux qu’on ne devait s’y attendre. — Si l’on ajoute à cela que de sa vie il n’avait été traité plus splendidement, qu’il n’avait jamais bu de vin plus exquis, on concevra, sans peine, que son contentement dut augmenter de minute en minute, et qu’il oublia, non-seulement les désagréments éprouvés à Rome, mais la fâcheuse affaire même qui l’amenait à Florence.

Nos Académiciens étaient dans l’habitude de donner souvent après le repas, pour se divertir, de petites représentations théâtrales improvisées.

Ce soir-là donc le célèbre poète comique Filippo Appolloni proposa à tous ceux qui d’ordinaire y prenaient part de terminer la fête par un pareil divertissement.

Salvator s’éloigna aussitôt pour veiller aux préparatifs nécessaires. Au bout de fort peu de temps l’on vit au fond de la salle à manger, comme par enchantement, s’élever des arbres verts et se dessiner des bosquets fleuris. Enfin devant ce petit théâtre étaient disposées plusieurs banquettes pour les spectateurs.

« Saints du paradis ! s’écria Pasquale Capuzzi stupéfait. — Où suis-je ? c’est le théâtre de Nicolo Musso. »

Sans relever son exclamation, Evangelista Toricelli et Andrea Cavalcanti, tous deux hommes graves et d’un extérieur sévère et imposant, lui offrirent le bras, le conduisirent à un siége tout proche de la scène, et se placèrent à ses côtés.

Presqu’immédiatement Formica parut sur le théâtre, sous l’habit de Pasquarello.

« Infâme Formica ! » cria Pasquale en s’élançant de sa place vers le théâtre, le poing menaçant. Mais les regards sévères et coercitifs de ses deux voisins le rappelèrent au silence et à la modération.

Pasquarello pleura, se lamenta, s’emporta contre le sort qui ne lui envoyait que misère et calamités ; et jurant qu’il ne savait plus comment on s’y prenait pour rire, il finit par dire qu’assurément il se couperait la gorge, de pur désespoir, s’il pouvait seulement supporter la vue du sang, ou qu’il se jeterait dans le Tibre, s’il lui était possible, une fois dans l’eau, d’oublier de se mettre à nager.

Alors le docteur Graziano entra et s’informa à Pasquarello de la cause de son affliction.

Pasquarello lui demanda s’il ignorait ce qui était arrivé dans la maison de signor Pasquale Capuzzi di Senigaglia, s’il ne savait pas qu’un infâme scélérat avait enlevé la nièce de son maître, la belle Marianna.

« Ah, marmottait Capuzzi, je devine, signor Formica, vous voulez vous excuser auprès de moi, vous voulez que je vous pardonne. Eh bien, nous verrons. »

Le docteur Graziano expliqua l’intérêt que lui inspirait l’événement, et fit observer que le scélérat avait dû s’y prendre bien adroitement pour échapper à toutes les perquisitions de Capuzzi.

« Ho ! ho ! répondit Pasquarello, que le docteur n’aille pas s’imaginer que le traitre Antonio Scacciati ait réussi à dépister l’habile signor Pasquale ! » Il ajouta qu’à l’aide des protecteurs puissants de son maître, Antonio était arrêté, le mariage du ravisseur avec Marianna déclaré nul, et que Marianna était de nouveau au pouvoir de Capuzzi.

Il l’a retrouvée ? s’écria Capuzzi hors de lui, il a retrouvé sa colombe chérie ! Le coquin d’Antonio serait arrêté ? Oh Formica, que de bénédictions !

« Vous prenez une part trop active au spectacle, signor Pasquale, lui dit Cavalcanti d’un air fort sérieux ; laissez donc parler les acteurs sans les interpeller de manière à les troubler. »

Signor Pasquale se rassit confus sur le siége qu’il avait brusquement quitté.

Le docteur Graziano demanda quelle avait été la suite de l’aventure.

« C’est une noce, reprit Pasquarello, une noce qui s’en est suivie. Marianna s’est repentie de son imprudente démarche, signor Pasquale a obtenu du saint Père la dispense tant désirée, et il a épousé sa nièce.

« Oui, oui ! murmurait Pasquale Capuzzi en-dessous, les yeux pétillants de plaisir, mon bien-aimé Formica, il a épousé la douce Marianna, l’heureux Pasquale ! Il le savait bien, oui, il le savait bien que sa tourterelle l’aimait toujours, et que Satan seul l’avait méchamment séduite. —

« Eh bien donc, disait le docteur Graziano, voilà tout arrangé, et il n’y a plus aucune raison de s’affliger. »

Mais là-dessus, Pasquarello recommença à gémir et à sangloter bien plus fort qu’auparavant, et enfin il tomba pâmé, comme sous le poids d’une atroce douleur.

Le docteur Graziano se mit à courir, de çà de là, plein d’anxiété, et regrettant beaucoup de n’avoir pas sur lui quelque flacon d’odeur ; il fouillait dans toutes ses poches et tira à la fin un marron rôti, qu’il promena sous le nez de Pasquarello évanoui. Celui-ci revint aussitôt à lui, et éternuant violemment, il le pria de pardonner à la délicatesse de ses nerfs. Puis il lui raconta comment Marianna, aussitôt après son mariage, était tombée dans une profonde mélancolie, ayant toujours à la bouche le nom d’Antonio, et traitant le vieux avec horreur et mépris. Mais celui-ci, aveuglé par sa folle passion et aiguillonné par sa jalousie, n’avait cessé de persécuter de son odieuse tendresse la pauvre pupille.

Ici Pasquarello raconta une foule d’extravagances de signor Pasquale, dont le bruit courait en effet à Rome. Signor Pasquale s’agitait, en tout sens, à sa place, et marmottait sourdement : « Maudit Formica ! — Tu en as menti. Quel démon souffle sur toi ? » Seulement Toricelli et Cavalcanti, qui le surveillaient de leurs regards, comprimaient l’explosion de sa colère.

Pasquarello termina en disant que la malheureuse Marianna avait enfin succombé à l’affreux supplice de vivre unie au vieillard maudit, et victime d’un amour non satisfait. — « Elle est morte, dit-il, morte à la fleur de son âge ! »

Au même instant on entendit un de profundis, entonné d’une manière lugubre par des voix sourdes et rauques, et des hommes couverts de longues robes noires parurent, portant un cercueil ouvert où gisait enveloppé d’un suaire le corps de la belle Marianna.

Signor Pasquale suivait en chancelant, accablé de douleur, gémissant tout haut, se déchirant la poitrine, et s’écriant avec désolation : « Marianna ! oh, Marianna ! »

Aussitôt que le véritable Capuzzi eut aperçu le cadavre de sa nièce, il éclata en de lamentables sanglots, et les deux vieillards, l’un sur le théâtre, l’autre dans l’auditoire, faisaient entendre des hurlements à fendre le cœur, criant à l’envi : « Oh, Marianna ! oh, malheureux que je suis ! Ah !… malheur à moi… Malheur à moi… Ah !… »

Qu’on s’imagine en effet ce cercueil ouvert, avec le corps mort de l’aimable enfant, entouré d’hommes vêtus de deuil, psalmodiant, d’un ton funèbre et effrayant, leur de profundis, et puis Pasquarello et le docteur Graziano, sous leurs masques grotesques, exprimant leur affliction par la pantomime la plus risible, et les deux Capuzzi confondant leurs clameurs de désespoir, — on concevra que tous les témoins de cette scène bizarre devaient, malgré eux, éclater de rire aux dépens de Pasquale, et éprouver en même temps un serrement de cœur des plus pénibles.

Tout à coup le théâtre s’obscurcit, on entendit le fracas de la foudre mêlé d’éclairs, et du fond de la scène on vit s’élever une ombre à la figure pâle, reconnaissable à certains traits pour Pietro, le père de Marianna, ce frère de Capuzzi, mort à Senigaglia.

« Infâme Pasquale ! cria le spectre d’un ton épouvantable, qu’as-lu fait de ma fille ? Malédiction sur toi ! exécrable assassin de mon enfant ! l’enfer te réserve le châtiment de ton forfait. »

À ces mots le Capuzzi déguisé tomba par terre comme frappé par la foudre ; mais, au même moment, le véritable Capuzzi fut aussi renversé de son siége absolument sans connaissance.

Le théâtre se referma soudain, et Marianna, et le feint Capuzzi, et le spectre menaçant de Pietro, tout avait disparu ; mais signor Pasquale Capuzzi restait évanoui, et l’on eut beaucoup de peine à lui faire reprendre ses sens.

Enfin, il revint à lui avec un profond soupir, étendit devant lui ses deux bras comme pour repousser l’objet de son épouvante, et cria sourdement : « Pietro !… de grâce ! laisse-moi. »

Alors un torrent de larmes s’échappa de ses yeux, et d’une voix entrecoupée de sanglots : « Ah ! Marianna, disait-il, chère et aimable enfant ! ma Marianna.

« Mais, signor Pasquale, lui disait Cavalcanti, rappelez-vous que ce n’est que sur le théâtre que vous avez vu votre nièce morte ; elle vit, elle est ici, prête à implorer votre pardon, pour l’imprudente démarche que lui ont suggérée son amour et peut-être aussi vos procédés irréfléchis. »

Alors Marianna s’approcha suivie d’Antonio Scacciati, et se jeta aux pieds du vieux Capuzzi, qu’on avait fait asseoir dans un fauteuil. Marianna avec une grâce incomparable prit ses mains, les couvrit de ses pleurs, de baisers ardents, et demanda grâce pour elle et pour Antonio, à qui elle était liée par la consécration de l’église.

La pâleur mortelle qui couvrait le visage du vieillard disparut sous la rougeur enflammée qui peignit sa rage subite ; ses yeux étincelaient, et il cria d’une voix à demi-étouflée : « Ah ! infâme ! Ah ! serpent venimeux que je nourrissais dans mon sein pour mon malheur ! » — Mais le vieux et grave Toricelli, se posant avec dignité devant Capuzzi, lui dit qu’il venait de voir sur la scène quel sort l’attendait, lui Capuzzi, et devait le priver de toute espérance, s’il osait persister dans ses funestes projets contre le bonheur de Marianna et d’Antonio. Il dépeignit ensuite, avec les plus vives couleurs, l’égarement et la folie des vieillards amoureux, qui s’attirent eux-mêmes le plus horrible malheur qui puisse affliger un homme, celui de voir le dernier sentiment d’amour, qui pouvait luire en leur cœur, devenir l’instrument de leur perte, et leur personne en butte à la haine et au mépris universels.

En même temps la charmante Marianna, par intervalles et de la voix la plus pénétrante, disait : « Oh ! mon oncle, je veux vous honorer et vous aimer comme mon père. C’est la mort que vous me donnerez en me séparant de mon Antonio ! » — Et tous les poètes qui entouraient le vieillard s’écriaient d’une seule voix : « Il est impossible que l’honorable signor Pasquale Capuzzi di Senigaglia, si enthousiaste des beaux-arts, et lui-même le premier des artistes, ne se laisse pas fléchir ; il est impossible que, traité en père par la femme la plus séduisante, il n’accueille pas avec ravissement, pour son gendre, un artiste tel qu’Antonio Scacciati, comblé de gloire et d’honneurs, comme le méritent ses talents estimés de l’Italie entière. »

Le trouble et l’émotion intérieurs du vieux étaient visibles ; il soupirait, il gémissait, se voilait le visage de ses deux mains. Toricelli continuait à lui adresser les discours les plus persuasifs, Marianna redoublait ses instances de la manière la plus tendre, et, tandis que le reste de la compagnie faisait valoir, à qui mieux mieux, et Antonio et Salvator, le vieux promenait ses regards, tantôt sur sa nièce, tantôt sur Antonio, dont les habits somptueux et les riches chaines d’honneur prouvaient ce qu’on lui avait dit touchant sa brillante réputation d’artiste.

La dernière nuance de courroux disparut enfin des traits du vieillard, il se leva, le plaisir dans les yeux, et pressant Marianna sur son cœur : « Oui, s’écria-t-il, je te pardonne, ma chère enfant. — Je vous pardonne, Antonio ! loin de moi l’idée de troubler votre bonheur. — Vous avez raison, mon digne signor Toricelli, Formica m’a fait voir sur la scène tous les chagrins, toute l’infortune qui m’auraient accablé si j’avais exécuté mon projet insensé. Je suis guéri, tout-à-fait guéri de ma folie ! Mais où est donc signor Formica ? où est mon respectable médecin, que je le remercie mille fois d’une conversion qui n’est due qu’à lui seul. L’effroi qu’il a su m’inspirer a changé le fond de mon âme. »

Pasquarello s’avançait, Antonio se jeta à son cou en s’écriant : « Ah ! signor Formica, vous à qui je dois tout, déposez ce masque qui vous défigure, que je connaisse vos traits et que Formica cesse enfin d’être un mystère pour moi. »

Pasquarello ôta sa coiffe et son masque ingénieusement fabriqué qui simulait un visage naturel, sans faire perdre aucun jeu de physionomie, et dans Formica, dans Pasquarello, l’on reconnut Salvator Rosa.

« Salvator ? » s’écrièrent, frappés de surprise, Marianna, Antonio et Capuzzi.

« Oui, disait cet homme rare, oui, c’est Salvator Rosa que les Romains dépréciaient comme peintre et comme poète, et à qui ils prodiguèrent chaque soir, durant une année, des applaudissements frénétiques, sans se douter que le Formica du misérable théâtre de Nicolo Musso, qui leur adressait impunément tant de sarcasmes et châtiait si haut leur mauvais goût, fût ce même Salvator, dont ils ne voulaient souffrir ni les vers, ni les tableaux qui proclamaient les mêmes maximes. C’est Salvator Formica, mon cher Antonio, qui t’est venu en aide.—

« Salvator ! se prit à dire le vieux Pasquale, Salvator Rosa ! autant j’avais conçu de haine pour vous comme mon ennemi le plus acharné, autant, croyez-le, j’ai toujours professé d’estime pour votre mérite. Mais aujourd’hui je vous aime comme mon plus parfait ami, et même j’ose vous conjurer de vouloir bien vous intéresser en ma faveur.

« Parlez, répondit Salvator, mon digne signor Pasquale ! quel service puis-je vous rendre ? et soyez certain d’avance que je m’emploierai, sans réserve, à satisfaire à votre demande. » Alors le visage de Capuzzi rayonna de nouveau de ce doucereux sourire qui avait disparu depuis l’abandon de Marianna ; il prit Salvator par la main et lui dit à voix basse : « Mon digne signor Salvator, vous pouvez tout sur le brave Antonio : suppliez-le, en mon nom, de me laisser passer, par grâce, le faible reste de mes jours auprès de lui et de ma bien-aimée fille Marianna, et aussi d’accepter une bonne dot que je veux joindre à la succession de sa mère ; mais à condition qu’il ne verra pas d’un mauvais œil que je donne, de temps à autre, un petit baiser à l’aimable et douce Marianna, sur sa petite main blanche, et qu’il m’arrangera au moins chaque dimanche, pour aller à la messe, ma moustache sauvage, ce que personne au monde ne s’entend à faire comme lui. »

Salvator avait peine à s’empêcher de rire de la singularité du bonhomme, mais avant qu’il eût prononcé une parole, Antonio et Marianna, embrassant tous deux le vieillard, lui jurèrent qu’ils ne croiraient à sa pleine réconciliation et qu’ils ne seraient complètement heureux, que lorsqu’il serait avec eux sous le même toit pour ne les plus quitter, ainsi qu’un père chéri. — Antonio ajouta qu’il se chargerait d’accommoder sa moustache de la façon la plus galante, non-seulement tous les dimanches, mais bien tous les jours, ce qui mit le vieux au comble de la joie et du ravissement. Cependant on avait préparé un splendide souper et tout le monde y prit part avec la plus franche gaîté.

En te quittant, mon très-cher lecteur, je souhaite bien sincèrement que le plaisir ressenti en cette occasion par Salvator et tous ses amis ait pénétré ton propre cœur durant la lecture de l’histoire du merveilleux signor Formica.


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NOTES DU TRADUCTEUR

9. Salvator est l’auteur de six satyres souvent réimprimées, qui ont pour titre : la Musique, la Poésie, la Peinture, la Guerre, la Babylone, l’Envie. Ces poésies remarquables sont précédées d’un sonnet inspiré à l’auteur par les injustes reproches dont il est question ici. Quoique l’original lui-même ne donne qu’une faible idée de l’élégance et du mérite des autres vers de l’artiste, en voici une traduction plus littérale que celle donnée par Hoffmann en allemand : l’auteur fait allusion à son nom de Salvator, (sauveur) :

Ils s’en vont leur criant : qu’il soit crucifié !
Est-ce donc pour mon nom, nom du sauveur du monde !
Mais peut-on autrement, chez cette race immonde,
Qu’en montant sur la croix être glorifié ?

Plus d’un Pilate ici, dans sa haine profonde,
Plus d’un Pierre infidèle et qui m’a renié
Dispute une couronne aux vers où je le fronde,
Et par plus d’un Judas je suis sacrifié :

Ils osent m’accuser par ironie amère,
Les Gentils ! d’usurper les honneurs du saint lieu
Et de m’être arrogé la dépouille du Dieu :

Mais ils en ont menti ! mais eux seuls au contraire
Sont les larrons, eux seuls m’ont fait place au milieu ;
Et c’est un Hélicon pour moi que leur calvaire.

10. Percossi : Frappés, persécutés ; par allusion à la position de Salvator. Tous ces détails sont historiques, l’histoire même du tableau de Scacciati est vraie. Maria Agli était un négociant bolonais, comédien amateur, et Formica a joué réellement à Rome le même rôle que dans notre conte, sous le masque de Pasquarello, bouffon intrigant des comédies italiennes, vêtu ordinairement de satin blanc avec des ornements verts.


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