Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 4/Le capitaine Fracasse/III

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III

UNE RÉPÉTITION À LA COMÉDIE-FRANÇAISE


LE PREMIER BAISER

Était-il donc écrit que ma vie littéraire dût rouler jusqu’au bout sur un quiproquo, et qu’incapable moi-même de faire aucun sacrifice au public, je n’eusse à espérer de lui aucune concession ! Peut-être, en effet, faut-il me résigner à cette méprise, dont je tirerais, si j’étais adroit, une physionomie dans les Lettres, ou tout au moins une originalité.

J’avoue que je ne m’en soucie plus. Je descends le revers de la colline, et les belles ardeurs de ma jeunesse sont ralenties par une production considérable. J’ai surabondamment écrit, et je me suis essayé à tous les genres, ainsi que faire se doit quand on est un artiste de lettres honnête. En plusieurs de ces genres il m’a été donné, comme à tout le monde, de connaître ce que la critique actuelle appelle le succès, et j’avoue à ma honte que jamais je ne m’en suis réjoui. Pourquoi ? Voilà ce que je ne sais pas moi-même.

Il est certain que je n’aime ni le succès ni l’argent. À dix-huit ans déjà ces deux biens « modernes » me laissaient froid. J’ai perdu des héritages certains pour ne pas avoir voulu me déranger d’un poème, vécu ou rêvé. J’ai renoncé à exploiter des filons de réussite par dégoût de la monotonie de cette exploitation. Au fond, je crois que je n’aime que le travail, et pour lui seul, là serait ma défaillance artistique, ma paille, puisqu’il est certain que j’en ai une, aux yeux mêmes de ceux qui m’aiment.

Le jour même où cette petite pièce fut reçue à la Comédie-Française, l’excellent Claretie, plus heureux que moi de cette bonne fortune, s’exaltait dans son cabinet à l’idée des « sommes » qu’elle allait me rapporter. — Un acte ici, s’écriait-il, c’est une ferme en Beauce ! — Parbleu ! lui dis-je, j’aimerais mieux en avoir chez vous, des actes, et même ailleurs, — cinq, qui ne me rapporteraient rien du tout, et l’année suivante cinq autres qui m’endetteraient !… Et Claretie secoua la tête, car il ne me croyait pas. C’était cependant la vérité vraie, et toujours je pense de la sorte. Je suis évidemment indécrottable.

Aussi ne me flatté-je point d’être un homme de mon temps, oh ! non, par exemple ! Soit que j’avance ou que je retarde, à votre choix, j’anachronise visiblement. Mais il n’en nuit qu’à moi, et je ne fais de tort à personne par cette anomalie tout à fait isolante.

Elle aura créé cependant un phénomène extrêmement curieux et, ce me semble, unique dans les Lettres françaises, sur lequel je vous demande la permission de m’expliquer un peu. — La diversité des recherches auxquelles je me suis adonné, en artiste honnête, et par horreur de cette illusion sotte du beau que l’on appelle le succès, a divisé mon entité en plusieurs mandarinats tapageurs par lesquels j’ai dérouté délicieusement le public et la critique. Le piège de ces incarnations renaissantes, et toujours inattendues, aura été la joie de ma vie, et personne n’aura poussé aussi loin que moi la danse ironique des pseudonymes. Ah ! je les ai fait sauter les besicles de la critique !

Mais ce temps m’amuse par sa bêtise ineffable. Dès que je m’aperçus, à ma grande stupeur, que l’application de la démocratie aux arts libéraux n’était pas une blague et qu’on allait sérieusement en tenter l’essai dans mon pays, je résolus d’extraire quelques pintes de bon sang de cette bévue immense, dont les neuf Muses se tordaient déjà de rire sur le Pinde. Oui, je me promis d’être, à défaut d’un meilleur, celui qui poserait des lapins à cette oie de Suffrage Universel érigé en arbitre des lettres et bombardé procureur de la postérité !

Et je me suis tenu parole. Ayant débuté sous mon nom par le théâtre, vers lequel m’attiraient mes prédilections et mes dons de nature, je m’éclipsai un jour dans la poésie lyrique, et au moment où l’absurde Suffrage Universel allait me presser sur son cœur, je fis le plongeon dans la critique d’art. Une troisième réputation menaçait de m’y naître, et déjà le public préparait sa couronne ; il n’était que temps de filer sur le roman ; j’y filai. Un jour que je dormais, l’obtus succès faillit m’atteindre. Je m’en réveillai chroniqueur.

Le Suffrage Universel n’y voyait que du feu. — Êtes-vous le même ? me demandait-il, en ouvrant ses gros yeux de bœuf aimable. — Mais non, mais non, répondais-je en riant, ma famille est innombrable ! J’ai des cousins dans tous les genres et sur toutes les branches de mon art. Tous des rossignols ! seulement quand on entend l’un, on préfère l’autre. — Et le gros Suffrage me dit : — Ils devraient bien se distinguer par des noms de baptême différents. Je m’y perds, démocratiquement !

L’idée alors me vint de l’embêter par des pseudonymes. Sans disparaître totalement, je pris d’abord la précaution de publier d’un seul coup, presque à la même heure, un poème, un roman, une pièce et de la critique, et cela sous le nom unique de mes cent cousins. Puis, au moment où je lâchais cette charge énorme, je surgis dans un journal sous un pseudonyme cocassement mystérieux. L’effarement du Suffrage Universel devint touchant. — Qu’est-ce que c’est encore que celui-là, et comment savoir ce qu’il vaut puisqu’il ne dit pas son nom ? Ainsi soufflait le cher procureur de la postérité. — Mon pseudonyme dévoilé, j’en pris un autre, puis un autre encore, et puis je reparus au théâtre. Le succès me traquait toujours sans m’atteindre, heureusement ! La lutte a duré près d’un demi-siècle, de telle sorte qu’après avoir fourni une carrière à tuer soixante chevaux et cent hommes, j’ai la joie d’être encore vierge du baiser du Suffrage.

Plaisir à part, je ne crois pas qu’il y ait eu, dans les arts, beaucoup d’individualités de cet acabit protéen, d’abord parce qu’il y faut une bonne humeur inaltérable, et puis, à défaut de fortune, un assez grand courage peut-être ! J’ai passé volontairement ma vie à redébuter. Je n’ai que des ponts d’Arcole.

Le Premier Baiser en fut un.

Ce n’est rien dire de trop que de dire que j’ai eu, pour cette bataille, des ennemis à défrayer une âme de vingt ans. La mitraille a grêlé. Mais je restai maître du pont. Ce fut le moment de filer sur un autre point de combat, et j’y filai. Non, oh ! non, Claretie, point de ferme en Beauce ! Le gros Suffrage le saurait ; il viendrait m’y atteindre, et tout serait fini. Il ne me resterait plus pour rire qu’à vous demander votre voix pour le fauteuil académique.

Le Premier Baiser offre une particularité à l’histoire anecdotique du théâtre français à la fin du dix-neuvième siècle. Quoique la pièce n’ait qu’un acte, elle a été répétée pendant quatre mois ! Quatre mois pour un acte ! Certes ! ce ne fut pas de la faute des interprètes, qui la savaient au bout de huit jours ! mais c’était une nouveauté, et on ne savait quand la donner. Elle gênait les reprises !

Voici comment se passaient ces répétitions. C’est de la sténographie.

UNE RÉPÉTITION

La scène représente celle de la Comédie-Française pendant les répétitions du Premier Baiser de février à mai 1889. Cette scène est obscure, quoique les cadrans de la Ville et les horloges de ses beffrois sonnent midi trois quarts — pour une heure. Une veilleuse au bout d’un fil se balance dans le sanctuaire… Boîte du souffleur au fond. Plus loin, la guérite des auteurs et du directeur. Perspective lointaine et troublante de salle vide. Courants d’air, craquements sinistres, peut-être de l’institution, certainement du plancher, ombres violâtres, présence invisible de l’Empereur…

PERSONNAGES

Caliban, auteur grotesque et obstiné.

Jules Claretie, directeur jeune et romancier.

Léotaud, philosophe souffleur.

Laroche, sociétaire crédule et modèle.

Le Bargy, demi-part sondeur et bénévole.

Leloir, pensionnaire idéal, résigné à son mauvais rôle.

Mlle Reichenberg, vedette consciente, étoile aux cheveux d’or, toujours en retard.

Mlle Pierson, sa mère dans la pièce, sa sœur dans la réalité, toujours en avance.

Le Semainier, passant pressé, chevalier de la Légion d’honneur.

Le Régisseur, personnage absent et regretté.

Divers : sociétaires, pensionnaires, lampistes, machinistes, fumistes, coquelins cadets, académiciens, gêneurs et dérangeurs. Jean Aicard. La pensée de Sarcey. L’exemple de Molière, etc., etc.

Costumes du temps : Worth et Belle Jardinière.

SCÈNE I

CALIBAN, seul.
(Il entre, met son binocle, regarde et n’en croit pas ses yeux. Silence, solitude et ténèbres profondes autour de ce personnage.)

J’avais le temps de prendre mon café ! (Il sort.)

SCÈNE II

PERSONNE… puis LÉOTAUD
(Épaississement des ténèbres. Idem du silence. Les rats rongent en paix l’institution. Bruits vagues d’éternuements impériaux. Entre le souffleur.)
léotaud. Il salue le vide.

Naturellement !… (Il s’engouffre dans sa boîte.)

SCÈNE III

les mêmes, JULES CLARETIE
jules claretie. Il entre très affairé.

Commençons ! — (Il s’assied.) — Eh bien ? — (Il s’étonne.) — Vous êtes là, Léotaud ? — (Le souffleur passe la tête.) — Qu’est-ce qu’on attend alors ? — (Un académicien se montre au fond et fait des signes au directeur.) — Voilà, cher maître !… (Jules Claretie sort.)

SCÈNE IV

LÉOTAUD, PERSONNE, voix de Mlle PIERSON
dans la coulisse, puis celle de CALIBAN.
voix de Mlle pierson

Quand les canards vont deux par deux !

voix de caliban

C’est qu’ils ont à causer entre eux !… (Le Semainier entre par la droite, traverse la solitude, la constate, au fond l’excuse, et sort par la gauche. Jules Claretie serre la main de l’académicien et rentre en scène, distrait visiblement.)

SCÈNE V

LÉOTAUD, JULES CLARETIE, puis LAROCHE,
LE BARGY, LELOIR, Mlle PIERSON et CALIBAN
jules claretie, seul, s’asseyant.

Où en est-on ?… (Point de réponse. Il se lève.) En voilà assez. Je flanque tout le monde à l’amende, et cette fois c’est sérieux. Y a-t-il un règlement ou n’y a-t-il pas un règlement ?

laroche, il entre, suivi des autres.

Il y en a un. Mais nous sommes tous là !

jules claretie

Cette pièce n’en finit pas. Voilà trois mois qu’on la répète ! L’auteur aurait eu le temps d’en faire une autre.

caliban, épanoui.

À votre service !

jules claretie, se reprenant vivement.

Ce n’est pas cela que j’ai voulu dire !

le bargy

Celle-ci est déjà assez difficile. Ce n’est pas du Scribe !

caliban

Merci ! (Il serre la main à Le Bargy.)

Mlle pierson, avec un rire malicieux.

Et puis, il tripatouille, l’auteur, il tripatouille !

leloir

Trop peut-être.

une voix dans la coulisse, terrible.

Pas assez !

jules claretie, à cette voix.

Qui parle ?

caliban, à Jules Claretie.

Chut ! c’est peut-être Molière ?

laroche

Allons, en scène.

caliban, timidement.

Je ne sais pas si je m’abuse, mais je ne vois pas Mlle Reichenberg.

jules claretie, gêné.

Nous répétons sans elle.

caliban

Comme hier et avant-hier, alors ? Du reste, c’est bien plus drôle. La pièce s’éclaircit par cette abstraction du personnage principal. Je regrette seulement de n’avoir pas pris mon café.

jules claretie, reprenant son sang-froid.

Mlle Reichenberg est à Lille. Vous me forcez de vous le dire devant ses camarades. Voici sa dépêche. (Il tend un télégramme déplié à Caliban qui le refuse.)

caliban

Je vous crois sur parole. Vous êtes le directeur, vous devez savoir ! (Entre Mlle  Reichenberg.)

SCÈNE VI

Les Mêmes, Mlle REICHENBERG
Mlle reichenberg. Elle entre joyeusement.

Bonjour, mon petit auteur. Comment allez-vous, amour de petit auteur ?

caliban, lui baisant la main.

Et vous, chère interprète ? Vous avez eu beau temps à Lille ?

Mlle reichenberg

Vous voulez dire à Bordeaux ! C’est demain que je vais à Lille. Je pars même par le train de cinq heures, tout à l’heure ; aussi dépêchons-nous de travailler, voulez-vous ?

jules claretie, il froisse des papiers.

C’est cela, dépêchons-nous de travailler.

le semainier, entrant.

J’ai le devoir et le regret de vous avertir que vous n’avez plus que dix minutes. (Sataniquement.) Ce après quoi je fais déblayer la scène pour la reprise de Maître Guérin. — (Le semainier sort.)

Mlle reichenberg, à Léotaud, bas.

Souffle-moi bien, toi, animal. Je ne sais plus un mot de mon rôle.

jules claretie, à Caliban.

Ça se comprend, n’est-ce pas ? Au bout de trois mois de répétitions, trois mois pour un acte !…

caliban. Il se lève, solennel.

Mes enfants, puisque, selon cet homme décoré qui vient de surgir et de nous apparaître, nous n’avons plus que dix minutes pour travailler ; puisque notre divine Reichenberg ne sait plus un mot de son rôle et puisque, venant de Bordeaux, elle part pour Lille, je crois vous faire plaisir en levant la séance et en vous offrant quelques consommations à l’estaminet du théâtre. Le manque de café m’appesantit le crâne, et je vois d’ici Jean Aicard qui vient causer de son Lebonnard avec notre énergique directeur. Donc à demain, s’il en reste et si vous avez le temps, car, quant à moi, je demeure à votre entière disposition et je m’amuse trop ici pour en manquer une. (Exit.)

jules claretie, tirant sa montre.

À demain, à la même heure !

Mlle reichenberg

Ce Caliban, quel ingrat ! Je viens de refuser, pour lui créer son rôle, un cachet à Lisbonne et deux à Saint-Pétersbourg.

(Elle sort, suivie de ses camarades. Le silence se rétablit, troublé seulement par un bruit de bottes où l’on reconnaît le pas militaire de l’Empereur. La pensée de Sarcey plane dans les ténèbres et l’exemple de Molière envahit la solitude… déblayée.)

SCÈNE VII ET DERNIÈRE

Le cabinet du directeur.
JULES CLARETIE, CALIBAN
jules claretie, à Caliban.

Je crois que nous tenons un succès retentissant ! Et vous ?

Relevé des droits d’auteur perçus pour mon théâtre depuis 1865 jusqu’en 1896 ; id. est : en 31 ans.

9 septembre 1865,
reprise en 1894.
Comédie-Française.
Une Amie, 1 acte en vers.
Une Amie, 1 acte en vers.
17 repr.
18repr.
982 fr. 20
1.149 fr. 80
21 juin 1870,
reprise en 1871.
Théâtre Cluny.
Père et Mari, 3 actes.
Père et Mari, 3 actes.
36 repr.
12repr.
358 fr. 20
205 fr. 70
25 juillet 1873,
reprise en 1871.
Vaudeville.
Ange Bosani, 3 actes,
en collaboration avec
Armand Silvestre.
28 repr.
365 fr.20
11 mars 1874.
Vaudeville.
Séparés de corps,
1 acte.
11 repr.
353 fr. 15
3 février 1883.
Odéon.
Le Nom, 5 actes.
20 repr.
1.656 fr. 10
12 avril 1883. Bruxelles,
Théâtre du Parc.
Herminie, 4 actes.
11 repr.
492 fr. 55
6 décembre 1885.
Palais-Royal.
Le Baron de Carabasse,
3 actes.
21 repr.
1.763 fr. 55
10 décembre 1885.
Ambigu
Flore de Frileuse, 3 actes.
1 repr.
100 fr. 30
30 mai 1887.
Théâtre Libre
La Nuit Bergamasque, 3 actes en vers.
1 repr.
000 fr. 00
13 juin 1890.
Théâtre Libre, reprise St-Pétersbourg.
Myrane, 3 actes.
Myrane, 3 actes.
1 repr.
3repr.
6 fr. 45
200 fr. 25
20 mai 1889.
Comédie-Française
Le Premier Baiser, 1 acte.
9 repr.
1.535 fr. 10
10 octobre 1896.
Odéon.
Le Capitaine Fracasse,
5 actes en vers.
27 repr.
2.000 fr. 1
Au total[1]. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
11.160 fr. 15


Soit, par an, sur trente et un ans : 360 francs ; ou encore pour trente-cinq actes, 1 franc 3 centimes par jour.

  1. Note Wikisource.— La somme indiquée dans la colonne de droite est erronée.