Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 4/Six semaines en corse (1887) Le tour de l’île en calèche/La Scala di Santa Regina

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LA SCALA DI SANTA REGINA


Pour visiter ces gorges magnifiques, il s’agissait de faire un crochet aventureux, de renoncer aux délices du nouveau chemin de fer qui relie Corte à Bastia et dont la gare crénelée (elle est crénelée, miséricorde !) nous appelait par ses sifflements civilisés, et de nous engager enfin, après certain pont du Diable, dans un défilé farouche plein de légendes et riche en embuscades, par un chemin muletier longeant le précipice, au bout duquel était le mont Cinto.

Ce mont Cinto est le pic le plus voisin des étoiles qu’ait la Corse. Il perfore le ciel d’un trou de 2.710 mètres de profondeur, et nous avions pour chef d’expédition un homme qui ne badine ni ne tergiverse avec de pareilles attractions. Il fut donc résolu que nous ferions ce coude.

Des provisions de bouche, mesurées pour trois jours, s’empilèrent dans des paniers que chargèrent nos calèches.

Le seul village de caractère que l’on rencontre avant le Pont du Diable est Soveria ; mais il vaut que l’on s’y arrête. Quel profil hautain sur la montagne !

Je serais bien étonné qu’il n’eût pas donné son homme à la Corse et que rien d’énergique ne fût sorti de ce nid d’aigle. Il ne me surprend pas d’apprendre en effet que Soveria est le bourg natal de l’un des plus rudes grognards de l’épopée impériale, le général Cervoni, tué à quarante et un ans à la bataille d’Eckmühl.

Ce général est le héros d’une histoire assez amusante. C’était lui que Napoléon avait chargé d’aller au Vatican signifier à l’héritier de saint Pierre sa dépossession définitive du cher pouvoir temporel. La mission n’était pas des plus agréables. Cervoni s’en acquitta avec une brusquerie si soldatesque que le malheureux Pie VII en resta épouvanté. Le général était de l’école littéraire et diplomatique de Cambronne.

Quelques années plus tard, quand le pape s’en vint à Paris pour le sacre impérial, Cervoni eut son tour à la suite des autres officiers, pour saluer le pontife, et il le fit d’une voix de stentor, avec l’accent quasi italien qui est le corse. Pie VII avait gardé un vague souvenir de cette voix-là. Elle lui rappelait quelque chose d’embêtant dans sa carrière. Il dressa la tête, regarda le général, et le complimenta de parler la langue harmonieuse du « si ».

« Vous êtes Italien ? demanda-t-il.

— Presque, saint-père, tonna Cervoni.

— Eh ! eh ! sourit le pape en s’avançant pour le bénir.

— Oui, je suis Corse.

— Ah ! ah ! ah ! »

Et Pie VII recula, timide.

« C’est moi, Cervoni ! ! !… dit le soldat en adoucissant son cuivre.

— Cervoni ? Diavolo !… »

Et le vieillard prit littéralement la fuite.

Le père du général, Tome Cervoni, avait été lui-même un militaire réputé ; il avait pris part à la guerre de l’indépendance corse sous Paoli. C’était un de ses capitaines. S’étant fâché, je ne sais à quel sujet, avec le dictateur, il se retira à Soveria, chez sa mère, femme d’une vertu magnifique et d’un patriotisme passionné.

Lorsqu’un jour on apprit dans le village que Paoli venait d’être surpris par Matra, son ennemi, refoulé dans un couvent auquel on avait mis le feu et qu’il allait y périr. Or Paoli, c’était la patrie incarnée. Nulle injure ne pouvait empêcher un bon Corse d’en convenir et de le reconnaître.

« Va ! » dit la mère en lui apportant sa carabine.

Tome cependant hésitait, étant vindicatif comme tous ses compatriotes, et ne sachant pas pardonner.

La vieille ouvrit impérieusement la porte :

« Va ! » dit-elle une deuxième fois.

Sans doute la cause de l’inimitié était grave, car le capitaine ne se décidait point à obéir :

— Non, mère, disait-il.

— Soit donc maudit le lait dont je t’ai allaité ! proféra la montagnarde, en une malédiction eschylienne qui est demeurée proverbiale dans l’île.

« Va ! » fit-elle encore.

Très pâle, Tome Cervoni se leva, prit son fusil, réunit quarante hommes dans les environs et alla délivrer Paoli au couvent de Bozzio. Il tua même de sa main le traître Matra, partisan des Génois. Et, ceci fait, il revint à Soveria sans avoir voulu serrer la main au héros national, ni même le voir.

Il rentra dans sa maison, déposa son arme dans un coin, et s’asseyant dans l’âtre :

« Mère, vous êtes obéie, dit-il.

— Bien, fit-elle, voici la polenta du soir. »

Paoli fut obligé de venir lui-même à Soveria remercier son libérateur. Tout le caractère corse est dans cette histoire, très populaire chez les insulaires, et qui attend son poète.

Je ne demanderais pas dix ans pour que le défilé de Santa Regina, en Corse — s’il était connu — devint aussi célèbre que n’importe quels cols de la Suisse ou des Pyrénées les plus chantés par les guides et les touristes, car il est de toute beauté.

Nous pouvons dire que nous l’avons à peu près découvert. Je n’ai pas vu du moins qu’il ait été exploré par d’autres excursionnistes, et s’il l’a été, ils n’ont pas rendu justice à ses magnificences.

Cette rampe débute par une corniche montant par de larges lacets à l’escalade de la montagne. Encore un remarquable travail d’art, dont le seul défaut est de s’arrêter court, étant inachevé, et d’aboutir au vide.

Le Golo coule sur la gauche, et à mesure qu’on l’abandonne pour s’élever vers le pays des aigles, il gronde de plus en plus et plus sévèrement et gémit par les voix déchirantes de ses cascades.

Au point d’interruption de la corniche, près d’une petite auberge en bois où l’on peut remplir sa gourde d’eau-de-vie et casser une croûte, il faut renoncer à la douce véhiculation des calèches. C’est le tour de l’équitation. De braves mulets tintinnabulants nous attendent, tous harnachés, et ils se chargent de nous hisser, d’un pied infaillible, sur les plans les plus verticaux.

Où est le chemin ?

Pour moi, je n’en vois pas du tout.

Lorsqu’on ne voit pas de chemin et nulle part dans une montagne, cela s’appelle, en alpinisme, « route muletière ».

Va pour route muletière. Mais où est-elle ?

Vincent Bonnaud me montre quelque chose qui dégouline, là, en face. Je ne distingue que des cailloux, descellés sans doute par des filtrations et roulant les uns sur les autres. Ils crépitent comme grêle. C’est ça ! — Broumm !…

Ces étonnantes murailles de granit que mosaïquent les porphyres et les marbres et que les forêts de pins lariccio veloutent d’une mousse gigantesque, dessinent des coupes et des profils d’une variété, d’une richesse de formes, d’un caractère si grandiose, qu’on en demeure bouche bée et confondu.

Par instant, lorsque le col se resserre et ouvre sur nos têtes une nef immense de cathédrale, des rochers voisins, ravinés par les pluies, complètent l’illusion par des apparences d’orgues, et tout au fond, en perspective, un tabernacle se dresse sur un maître-autel avec ses candélabres de quartz.

Vingt pas plus loin, ce sont des simulacres de Babylones pétrifiées où rien ne manque, ni les remparts, ni les tours, ni les monuments, et qui paraissent avoir été laissés là, sur un plateau désormais inaccessible, par quelque retrait des mers.

D’autres fois on croit distinguer des donjons aériens, masses régulières, entassements scientifiques de blocs carrés et pareils à ces forteresses où la féodalité enfermait ses villes.

À ce tableau succède celui d’un petit Vésuve en éruption, bavant de tous les côtés des laves de plomb liquide qui sont les chutes d’eau des sources naissantes. Puis, au tournant entre les mélèzes, comme un miroir de Vénus égaré sur gazon, un lac miroite.

La route dite « muletière », soit l’espèce de glissade raboteuse et croulante où nos mulets tournent suspendus, circule sous les rocs surplombants et longe le précipice. C’est effrayant, cet escalier de Piranèse où d’heureux lézards chauffent au soleil leurs fins corps de crocodiles, pareils à des agrafes d’émeraude ! Jamais je n’ai vu autant de lézards qu’en Corse, ni d’aussi jolis. Mais, hélas ! qu’ils ont peur de l’homme !

À gauche, baignée dans l’ombre violâtre d’où surgissent quelques aiguilles roses, la scala di Santa Regina se masse ténébreusement et s’enfouit, pleine de mystères.

À droite, elle flambe.

Les clameurs du Golo tantôt nous quittent et tantôt nous reprennent et rien n’est comparable enfin à l’espèce d’angoisse délicieuse qui nous étreint pendant cette ascension perpendiculaire, plus abrupte cent fois que le chemin du paradis.