Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine/Volume 2 - Chapitre I

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Adrien Le Clere (Tome 2p. 1-54).
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VOLUME II, THIBET.



THIBET.
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Hôtel de la Justice et de la Miséricorde. — Province du Kan-Sou. — Agriculture. — Grands travaux pour l’irrigation des champs. — Manière de vivre dans les auberges. — Grande confusion dans une ville à cause de nos chameaux. — Corps-de-garde chinois. — Mandarin inspecteur des travaux publics. — Ning-Hia. — Détails historiques et topographiques. — Auberge des cinq Félicités. — Lutte contre un Mandarin. Tchong-Weï. — Immenses montagnes de sable. — Route d’Ili — Aspect sinistre de Kao-Tan-Dze. — Coup d’œil sur la grande muraille. — Demande de passeport. — Tartares voyageant en Chine. — Affreux ouragan. — Origine et mœurs des habitants du Kan-Sou. — Les Dchiahours. — Relations avec un Bouddha-vivant. — Hôtel des Climats tempérés. — Famille de Samdddchiemba. — Montagne de Ping-Keou. — Bataille d’un aubergiste avec sa femme. — Moulins à eau. — Tricotage. — Si-Ning-Fou.Maison de repos. — Arrivée à Tang-Keou-Eul.


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Deux mois s’étaient déjà écoulés depuis notre départ de la Vallée-dés-Eaux-Noires. Pendant ce temps, nous avions éprouvé dans le désert des fatigues continuelles et des privations de tout genre. Notre santé, il est vrai, n’était pas encore gravement altérée ; mais nous sentions que nos forces s'en étaient allées, et nous éprouvions le besoin do modifier, pendant quelques jours, notre rude façon de vivre. A ce point de vue, un pays habité par des Chinois ne pouvait manquer de nous sourire ; comparé à la Tartarie, il allait nous offrir tout le confortable imaginable.

Aussitôt que nous eûmes traversé le Hoang-Ho, nous entrâmes dans la petite ville frontière nommée Ché-Tsui-Dze, qui n'est séparée du fleuve que par une plage sablonneuse. Nous allâmes loger à l' Hôtel de la Justice et de la Miséricorde. — Jen-y-Tien. — La maison était vaste, et nouvellement bâtie. A part une solide base en tuiles grises, toute la construction consistait en boiseries. L'aubergiste nous reçut avec cette courtoisie et cet empressement qu'on ne manque jamais de déployer quand on veut donner de la vogue à un établissement de fraîche fondation ; cet homme, d'ailleurs, d'un aspect peu avenant, voulait, à force d'amabilités et de prévenances, racheter la défaveur qui était répandue sur sa figure ; ses yeux horriblement louches se tournaient toujours du côté opposé à celui qu'ils regardaient ; si l'organe de la vue fonctionnait avec difficulté, la langue, par compensation, jouissait d'une élasticité merveilleuse. L'aubergiste, en sa qualité d'ancien satellite, avait beaucoup vu, beaucoup entendu, et surtout beaucoup retenu ; il connaissait tous les pays, et avait eu des relations avec tous les hommes imaginables. Sa loquacité fut pourtant loin de nous être toujours à charge ; il nous donna des détails de tout genre, sur les endroits grands et petits que nous aurions à visiter avant notre arrivée au Koukou-Noor. Cette partie de la Tartarie lui était même assez connue, car dans la période militaire de sa vie, il avait été faire la guerre contre les Si-Fan. Le lendemain de notre arrivée, il nous apporta de grand matin, une large feuille de papier où étaient écrits, par ordre, les noms des villes, villages, hameaux et bourgades que nous avions à traverser dans la province du Kan-Sou ; il se mit ensuite à nous faire de la topographie avec tant de feu, tant de gestes, et de si grands éclats de voix, que la tête nous en tournait.

Le temps qui ne fut pas absorbé par les longs entretiens, moitié forcés, moitié volontaires, que nous eûmes avec notre aubergiste, nous le consacrâmes à visiter la ville. Ché-Tsui-Dze est bâtie dans l'enfoncement d'un angle formé d'un côté par les monts Alechan, et de l'autre par le fleuve Jaune. A la partie orientale, le Hoang-Ho est bordé de collines noirâtres, où l'on trouve d'abondantes mines de charbon ; les habitants du pays les exploitent avec activité, et en font la source principale de leur richesse. Les faubourgs de la ville sont composés de grandes fabriques de poteries, où l'on remarque des urnes colossales, servant dans les familles à contenir la provision d'eau nécessaire au ménage, des fourneaux grandioses d'une construction admirable, et un grand nombre de vases de toute forme et de toute grandeur. On fait, dans la province de Kan-Sou, une grande importation de ces nombreuses poteries.

A Ché-Tsui-Dze, les comestibles sont abondants, variés, et d'une modicité de prix étonnante ; nulle part, peut-être, on ne vit avec une aussi grande facilité. A toute heure du jour et de la nuit, de nombreux restaurants ambulants transportent à domicile des mets de toute espèce : des soupes, des ragoûts de mouton et de bœuf, des légumes, des pâtisseries, du riz, du vermicelle, etc. Il y a des dînés pour tous les appétits et pour toutes les bourses, depuis le gala compliqué du riche, jusqu'au simple et clair brouet du mendiant. Ces restaurateurs vont et viennent et se succèdent presque sans interruption. Ordinairement, ils appartiennent à la classe des Musulmans ; une calotte bleue est la seule marque qui les distingue des Chinois.

Après nous être suffisamment reposés et restaurés pendant deux jours dans l' Hôtellerie de la Justice et de la Miséricorde, nous nous mîmes en route. Les environs de Ché-Tsui-Dze sont incultes ; on ne voit, de toute part, que des sables et des graviers annuellement charriés par les inondations du fleuve Jaune. Cependant, à mesure que l'on avance, le sol s'élevant insensiblement devient meilleur. A une heure de distance de la ville, nous traversâmes la grande muraille, ou plutôt nous passâmes par-dessus quelques misérables ruines, qui marquent encore l'ancienne place du célèbre boulevard de la Chine. Bientôt le pays devint magnifique, et nous pûmes admirer le génie agricole de la nation chinoise. La partie du Kan-Sou que nous traversions, est surtout remarquable par des travaux grandioses et ingénieux pour faciliter l'irrigation des champs. Au moyen de saignées pratiquées sur les bords du fleuve Jaune, les eaux se répandent dans de grands canaux creusés de main d'homme ; ceux-ci en alimentent d'autres de largeur différente, qui s'écoulent à leur tour dans les simples rigoles dont tous les champs sont entourés. De grandes et petites écluses, admirables par leur simplicité, servent à faire monter l'eau et à la conduire à travers toutes les inégalités du terrain. Un ordre parfait préside à sa distribution. Chaque propriétaire arrose ses champs à son tour ; nul ne se permettrait d'ouvrir ses petits canaux, avant que le jour fixé ne fût arrivé.

On rencontre peu de villages ; mais on voit, de toute part, s'élever des fermes plus ou moins grandes, séparées les unes des autres par quelques champs. L'œil n'aperçoit ni bosquets ni jardins d'agrément. A part quelques grands arbres qui entourent les maisons, tout le terrain est consacré à la culture des céréales ; on ne réserve pas même un petit espace pour déposer les gerbes après la moisson. On les amoncelle au-dessus des maisons, qui se terminent toutes en plate-forme. Aux jours d'irrigation générale, le pays donne une idée parfaite de ces fameuses inondations du Nil, dont les descriptions sont devenues si classiques ; les habitants circulent à travers leurs champs, montés sur de petites nacelles, ou sur de légers tombereaux, portés sur des roues énormes (1)[1], et ordinairement traînés par des buffles.

Ces irrigations, si précieuses pour la fécondité de la terre, sont détestables pour les voyageurs ; les chemins sont le plus souvent encombrés d'eau et de vase, au point qu'il est impossible d'y pénétrer ; on est alors obligé de cheminer sur les petites élévations en dos d'âne, qui forment les limites des champs. Quand on a à conduire des chameaux sur des sentiers pareils, c'est le comble de la misère. Nous ne faisions pas un pas sans crainte de voir nos bagages aller s'enfoncer dans la boue ; plus d'une fois des accidents de ce genre nous mirent dans un grand embarras ; et s'ils ne furent pas plus nombreux, il faut l'attribuer à l'habileté de nos chameaux à glisser sur la vase, habileté qui provenait du long apprentissage qu'ils avaient eu occasion de faire parmi les marécages des Ortous.

Le soir de notre premier jour de marche, nous arrivâmes à un petit village nommé Wang-Ho-Po : nous pensions y trouver la même facilité de vivre qu'à Ché-Tsui-Dze ; mais nous étions dans l'erreur. Les usages n'étaient plus les mêmes ; on ne voyait plus ces aimables restaurateurs, avec leurs boutiques ambulantes chargées de mets tout préparés. Les marchands de fourrage étaient les seuls qui vinssent nous faire leurs offres. Nous commençâmes donc par donner la ration aux animaux, et puis nous allâmes dans le village à la découverte de quelques provisions pour notre souper. De retour à l'auberge nous fûmes obligés de faire nous-mêmes notre cuisine : le maître-d'hôtel nous fournit seulement l'eau, le charbon et la marmite. Pendant que nous étions paisiblement occupés à apprécier les produits de notre industrie culinaire, un grand tumulte se fit dans la cour de l'auberge : c'était une caravane de chameaux, conduite par quelques commerçants chinois qui se rendaient à la ville de Ning-Hia. Etant destinés à faire la même route qu'eux, nous fûmes bientôt en relation ; ils nous annoncèrent que pour aller à Ning-Hia, les chemins étaient impraticables, et que nos chameaux, malgré tout leur savoir-faire, s'en tireraient difficilement. Ils ajoutèrent qu'ils connaissaient une route de traverse plus courte et moins dangereuse, et nous invitèrent à partir avec eux. Comme on devait se mettre en marche pendant la nuit, nous appelâmes le maître-d'hôtel pour régler nos comptes. Selon la méthode chinoise, quand il s'agit de sapèques, d'une part on demande beaucoup, et de l'autre on offre peu ; puis on conteste longuement ; et après de mutuelles concessions, on finit par se mettre d'accord. Comme on nous croyait Tartares, on trouva tout naturel de nous demander à peu près le triple de ce que nous devions : il résulta de là que les contestations furent doubles de ce qu'elles sont ordinairement. Il fallut discuter avec énergie, d'abord pour les hommes, puis pour les animaux : pour la chambre, pour l'écurie, pour l'abreuvoir, pour la marmite, pour le charbon, pour la lampe, pour tout enfin, jusqu'à ce que l'aubergiste fût descendu au tarif des gens civilisés. Cette malencontreuse apparence tartare que nous avions, nous a fourni l'occasion d'acquérir une certaine habileté dans les discussions de ce genre ; car il ne s'est pas passé un seul jour, durant notre voyage dans la province du Kan-Sou, où nous n'ayons été forcés de nous quereller avec les aubergistes. Ces querelles, du reste, n'ont jamais aucun inconvénient ; quand elles sont terminées, on n'en est que meilleurs amis.

Il n'était guère plus de minuit, que les chameliers chinois étaient déjà sur pied et faisaient, avec grand tumulte, leurs préparatifs de départ. Nous nous levâmes à la hâte ; mais nous eûmes beau nous presser pour seller nos animaux, nos compagnons de voyage furent prêts avant nous. Ils prirent le devant, en nous promettant d'aller à petits pas jusqu'à notre arrivée. Aussitôt que nous eûmes achevé de charger nos chameaux, nous partîmes sans perdre du temps. La nuit était sombre, il nous fut impossible de distinguer nos guides : à l'aide d'une petite lanterne, nous cherchâmes leurs traces, mais nous ne fumes pas plus heureux. Il fallut donc aller à l'aventure, au milieu de ces plaines aqueuses qui nous étaient entièrement inconnues. Bientôt nous nous trouvâmes tellement engagés au milieu des terres inondées, que nous n'osâmes plus avancer ; nous nous arrêtâmes sur le bord d'un champ, et nous y attendîmes le jour.

Aussitôt que l'aube commença à paraître, nous tirâmes nos animaux par la bride, et nous nous dirigeâmes, par mille détours, vers une grosse ville murée que nous apercevions dans le lointain : c'était Ping-Lou-Hien, ville de troisième ordre. Notre arrivée causa dans cette cité un désordre épouvantable. Le pays est remarquable par le nombre et la beauté des mulets : or, en ce moment, il y en avait un, attaché par le licou, devant presque toutes les maisons de la longue rue que nous suivions du nord au sud. A mesure que nous avancions, tous ces animaux, saisis d'épouvante, à la vue de nos chameaux, se cabraient subitement, et se ruaient avec impétuosité contre les boutiques voisines ; quelques-uns brisaient les liens qui les retenaient, s'échappaient au grand galop, et renversaient dans leur fuite les établis des petits marchands. Le peuple s'ameutait, poussait des cris, jurait contre les puants Tartares, maudissait les chameaux, et augmentait le désordre au lieu de l'apaiser. Nous étions profondément contristés de voir que notre présence avait des résultats si funestes ; mais qu'y faire ? Il n'était pas en notre pouvoir de rendre les mulets moins timides, ni d'empêcher les chameaux d'avoir une tournure effrayante. Un de nous se décida à courir en avant de la caravane, pour prévenir le monde de l'arrivée des chameaux : cette précaution diminua le mal, qui ne cessa complètement que lorsque nous fûmes parvenus hors des murs de la ville.

Nous avions eu dessein de déjeuner à Ping-Lou-Hien ; mais, n'ayant pas suffisamment conquis la sympathie de ses habitants, nous n'osâmes nous y arrêter ; nous eûmes pourtant le courage d'acheter quelques provisions que nous payâmes horriblement cher, parce que le moment n'était pas favorable pour marchander. À quelque distance de la ville, nous rencontrâmes un corps-de-garde ; nous nous y arrêtâmes pour nous reposer un instant, et prendre notre repas du matin. Ces corps-de-garde sont très-multipliés en Chine ; d'après la règle, sur toutes les grandes routes, il doit y en avoir un à chaque demi-lieue ; d'une construction bizarre et tout-à-fait dans le goût chinois, ces demeures consistent en un petit édifice en bois ou en terre, mais toujours blanchi avec une dissolution de chaux ; au centre est une espèce de hangar entièrement nu, et ayant une seule grande ouverture sur le devant : il est réservé pour les malheureux voyageurs, qui, pendant la nuit, étant surpris par le mauvais temps, ne peuvent se réfugier dans une auberge. Des deux côtés sont deux petites chambres avec portes et fenêtres, quelquefois un banc de bois peint en rouge est tout leur ameublement. L'extérieur du corps-de-garde est décoré de peintures grossières, représentant les dieux de la guerre, des cavaliers et des animaux fabuleux. Sur les murs du hangar, sont dessinées toutes les armes qui sont en usage en Chine : des fusils à mèche, des arcs, des flèches, des lances, des boucliers et des sabres de toute forme. A une certaine distance du corps-de-garde, on voit à droite une tour carrée, et à gauche cinq petites bornes disposées sur une même ligne : elles désignent les cinq lis qui sont la distance d'un corps-de-garde à un autre. Souvent un large écriteau élevé sur deux perches indique au voyageur le nom des villes les plus rapprochées qui se trouvent sur la route. L'écriteau que nous avions sous les yeux était ainsi conçu :

De Ping-Lou Hien à Ning-Hia, cinquante lis.
Au nord jusqu'à Ping-Lou-Hien, cinq lis.
Au sud jusqu'à Ning-Hia, quarante-cinq lis.

En temps de guerre, la tour carrée sert, pendant la nuit, à faire des signaux au moyen de feux combinés, selon certaines règles. Les Chinois rapportent qu'un empereur (1)[2], cédant aux folles sollicitations de son épouse, ordonna, pendant la nuit, de faire les signaux d'alarme. L'impératrice voulait se divertir aux dépens des soldats, et vérifier en même temps si ces feux étaient bien propres à appeler les troupes au secours de la capitale. A mesure que les signaux parvinrent dans les provinces, les gouverneurs firent immédiatement partir les Mandarins militaires pour Péking ; mais apprenant à leur arrivée que ces alarmes n'étaient qu'un amusement, un pur caprice de femme, ils s'en retournèrent pleins d'indignation. Peu de temps après, les Tartares firent une irruption dans l'empire, et s'avancèrent avec rapidité jusque sous les murs de la capitale. Pour cette fois l'Empereur fit sérieusement allumer les feux pour demander des secours ; mais dans les provinces personne ne bougea ; on crut que l'impératrice voulait se donner encore un sujet de divertissement. Les Tartares, ajoute-t-on, entrèrent dans Péking, et la famille impériale fut massacrée.

La paix profonde dont jouit la Chine depuis si longtemps, a beaucoup diminué l'importance de ces corps-de-garde ; quand ils menacent ruine, rarement on les restaure ; le plus souvent, les portes et les fenêtres sont enlevées, et personne n'y habite. Sur certaines routes très-fréquentées, on répare seulement avec assez d'assiduité les écriteaux et les cinq bornes.

Le corps-de-garde où nous nous étions arrêtés était désert. Après avoir attaché nos animaux à un gros poteau, nous entrâmes dans une chambre, et nous prîmes en paix une salutaire réfection. Les voyageurs nous regardaient en passant, et paraissaient un peu surpris de voir leur espèce de guérite transformée en restaurant. Les élégants surtout ne manquaient pas de sourire, à la vue de ces trois Mongols si peu au fait de la civilisation.

Notre halte ne fut pas longue. L'écriteau nous annonçait officiellement que nous avions encore quarante-cinq lis de marche avant d'arriver à Ning-Hia ; vu la difficulté de la route et la lenteur de nos chameaux, nous n'avions pas de temps à perdre. Nous partîmes en longeant un magnifique canal, alimenté par les eaux du fleuve Jaune, et destiné aux irrigations de la campagne. Pendant que la petite caravane cheminait à pas lents sur un terrain humide et glissant, nous vîmes venir vers nous une nombreuse troupe de cavaliers. A mesure que le cortège avançait, les innombrables travailleurs qui réparaient les bords du canal, se prosternaient contre terre et s'écriaient : — Paix et bonheur à notre père et mère ! — Nous comprimes que c'était un Mandarin supérieur. D'après les exigences de l'urbanité chinoise, nous aurions dû descendre de cheval et nous prosterner comme faisait tout le monde ; mais nous pensâmes qu'en qualité de Lamas du ciel d'occident, nous pouvions nous dispenser de ce dur et pénible cérémonial. Nous restâmes donc gravement sur nos montures, et nous avançâmes avec sécurité. A la vue de nos chameaux, les cavaliers se placèrent prudemment à une distance respectueuse ; quant au Mandarin, il fut brave, lui ; il poussa son cheval, et le força de venir vers nous. Il nous salua avec politesse, et nous demanda, en mongol, des nouvelles de notre santé et de notre voyage. Comme son cheval s'effarouchait de plus en plus de la présence de nos chameaux, il fut contraint de couper court à la conversation et d'aller rejoindre son cortège. Il s'en alla tout triomphant d'avoir trouvé une occasion de parler mongol, et de donner aux gens de sa suite une haute idée de sa science. Ce Mandarin nous parut être Tartare-Mantchou ; il était occupé à faire une visite officielle des canaux d'irrigation.

Nous cheminâmes encore longtemps sur les bords du même canal, ne rencontrant sur notre route que quelques charrettes à grandes roues traînées par des buffles, et des voyageurs ordinairement montés sur des ânes de haute taille. Enfin nous aperçûmes les hauts remparts de Ning-Hia, et les nombreux kiosques des pagodes, qu'on eût pris, de loin, pour de grands cèdres. Les murs en briques de Ning-Hia sont vieux, mais très-bien conservés. Cette vétusté, qui les a presque entièrement revêtus de mousse et de lichen, contribue à leur donner un aspect grandiose et imposant. De toute part, ils sont environnés de marais, où croissent en abondance les joncs, les roseaux et les nénuphars. L'intérieur de la ville est pauvre et misérable ; les rues sont sales, étroites et tortueuses ; les maisons enfumées et disloquées ; on voit que Ning-Hia est une ville d'une grande antiquité. Quoique située non loin des frontières de la Tartarie, le commerce y est de nulle importance.

Après avoir parcouru à peu près la moitié de la rue centrale, comme nous avions encore une lieue de chemin avant d'arriver à l'autre extrémité, nous prîmes le parti de nous arrêter. Nous entrâmes dans une grande auberge, où nous fûmes bientôt suivis par trois individus qui nous demandèrent effrontément nos passeports. Nous vimes sur-le-champ qu'il fallait défendre notre bourse contre ces trois chevaliers d'industrie. — Qui êtes-vous, pour oser nous demander des passeports ? — Nous sommes employés au grand tribunal. Il est défendu aux étrangers de traverser la ville de Ning-Hia sans passeport … Au lieu de répondre, nous appelâmes l'aubergiste, et le priâmes de nous écrire sur un morceau de papier son nom et le titre de son auberge. Notre demande le surprit beaucoup. — A quoi bon cet écrit, nous dit-il, que voulez-vous en faire ? — Tout à l'heure nous en aurons besoin. Nous voulons aller au grand tribunal, et dénoncer au Mandarin que dans ton auberge trois voleurs sont venus nous opprimer ... A ces paroles, les trois demandeurs de passeports se sauvèrent à toute jambe ; l'aubergiste les accabla d'imprécations, et les curieux, qui déjà s'étaient rassemblés en grand nombre, riaient de tout leur cœur. Cette petite aventure nous valut d'être traités avec des égards tout particuliers.

Le lendemain, à peine le jour commençait à poindre, que nous fûmes éveillés par un tumulte effroyable, qui s'était subitement élevé dans la grande cour de l'auberge. Au milieu du bruit confus de nombreuses voix qui semblaient se quereller avec violence, nous distinguâmes les mots de Tartare puant, de chameau, de tribunal... Nous nous habillâmes promptement, et nous allâmes examiner la nature de cette soudaine émeute, qui paraissait ne pas nous être étrangère. Nos chameaux avaient dévoré, pendant la nuit, deux charretées d'osiers qui se trouvaient dans la cour. On en voyait encore les débris broyés et dispersés ça et là. Les propriétaires, gens étrangers comme nous à l'auberge, exigeaient le paiement de leur marchandise ; et c'était, à notre avis, la chose la plus juste du monde. Mais, selon nous, l'aubergiste seul était tenu à la réparation de ce dommage. Avant de nous coucher, nous l'avions, en effet, prévenu du danger que couraient ces osiers. Nous lui avions dit qu'il fallait les placer ailleurs ; que certainement les chameaux rompraient leur licou pour aller les dévorer. Les propriétaires des charrettes s'étaient joints à nous, pour réclamer une séparation ; mais l'aubergiste avait ri de nos craintes, et prétendu que les chameaux n'aimaient pas les osiers. Quand nous eûmes suffisamment exposé la nature de cette affaire, le public, jury toujours permanent parmi les Chinois, décida que tous les dommages devaient être réparés aux frais de l'aubergiste ; pourtant nous eûmes la générosité de ne pas exiger le prix des licous de nos chameaux.

Aussitôt après le prononcé de ce jugement impartial, nous fîmes nos préparatifs de départ et nous nous mimes en route. La partie méridionale de la ville nous parut valoir encore moins que celle que nous avions parcourue la veille. Plusieurs quartiers étaient détruits et abandonnés. On n'y rencontrait que quelques pourceaux, errant parmi des ruines, ou fouillant des décombres. Les habitants de cette grande cité étaient plongés dans une profonde misère. La plupart étaient vêtus de haillons saies et déchirés. Leur figure pâle, languissante et décharnée, annonçait qu'ils étaient souvent privés du strict nécessaire. Ning-Hia, cependant, avait été autrefois une ville royale, et sans doute riche et florissante. Dans le dixième siècle, un prince de race tartare et originaire de Tou-Pa, aujourd'hui au pouvoir des Si-Fan, ayant entraîné quelques hordes à sa suite, était parvenu, malgré les Chinois, à se faire un petit Etat non loin des bords du fleuve Jaune. Il choisit pour sa capitale Hia-Tcheou, qui dans la suite prit le nom de Ning-Hia. C'est de cette ville que ce nouveau royaume s'appela Hia. Il fut très-florissant pendant plus de deux siècles ; mais, en 1227, il fut enveloppé dans la ruine commune, par les victoires de Tchinggiskhan, fondateur de la dynastie mongole. Aujourd'hui, Ning-Hia est une des villes de premier ordre de la province du Kan-Sou.

En sortant de Ning-Hia, on entre dans une route magnifique, presque partout bordée de saules et de jujubiers. De distance en distance, on rencontre de petites guinguettes, où le voyageur peut se reposer et se restaurer à peu de frais. On lui vend du thé, des œufs durs, des fèves frites à l'huile, des gâteaux, et une foule de fruits confits au sucre ou au sel. Cette journée de marche fut pour nous un véritable délassement. Nos chameaux, qui n'avaient jamais voyagé que dans les déserts de la Tartarie, semblaient être sensibles à tous ces charmes de la civilisation ; ils tournaient majestueusement la tête de côté et d'autre, observaient avec intérêt tout ce qui se présentait sur la route, les hommes aussi bien que les choses. Cependant ils n'étaient pas tellement absorbés par leurs observations sur l'industrie et les mœurs de la Chine, qu'ils ne remarquassent aussi les merveilleuses productions du sol. Les saules attiraient parfois leur attention, et lorsqu'ils étaient à leur portée, ils ne manquaient jamais d'en émonder les branches les plus tendres. Quelquefois aussi, allongeant leur long cou, ils allaient flairer les friandises étalées sur le devant des guinguettes : ce qui ne manquait jamais de provoquer de vives protestations de la part des marchands. Les Chinois n'étaient pas moins admirateurs de nos chameaux, que ceux-ci ne l’étaient de la Chine. On accourait de toute part pour voir passer la caravane, on se rangeait en file sur les bords du chemin ; mais on n'osait jamais approcher de trop près, car c'est dans tous les pays, que les hommes redoutent instinctivement les êtres qui portent le caractère de la force et de la puissance.

Vers la fin de cette journée de marche, qui ne fut pas pour nous sans agrément, nous arrivâme à Hia-Ho-Po, grand village sans remparts. Nous allâmes mettre pied à terre à l' Hôtel des cinq Félicités, — Ou-fou-tien. — Nous étions occupés à distribuer le fourrage à nos animaux, lorsqu'un cavalier portant un globule blanc sur son chapeau parut dans la cour de l'auberge. Sans descendre de son cheval, sans faire les saluts d'usage il se mit à interpeler vivement l'aubergiste. — Le grand Mandarin va arriver, s'écria-t-il d'un ton bref et plein de morgue ; que tout soit propre et bien balayé ! que ces Tartares aillent loger ailleurs ; le grand Mandarin ne veut pas voir de chameaux dans l'auberge. — De la part d'une estafette de Mandarin, ces paroles indolentes n'avaient pas de quoi nous surprendre ; mais elles nous choquèrent vivement. Nous feignîmes de ne pas les entendre, et nous continuâmes tranquillement notre petite besogne. L'aubergiste, voyant que nous ne tenions aucun compte de la sommation qui venait d'être faite, s'avança vers nous, et nous exposa, avec une politesse mêlée d'embarras, l'état de la question. — Va, lui dîmes-nous avec fermeté, va dire à ce globule blanc, que tu nous as reçus dans ton auberge, et que nous y resterons ; que les Mandarins n'ont pas le droit de venir prendre la place des voyageurs qui déjà se sont légitimement établis quelque part. — L'aubergiste n'eut pas la peine d'aller rapporter nos paroles au globule blanc ; elles avaient été prononcées de manière à ce qu'il pût lui-même les entendre. Il descendit aussitôt de cheval, et s'adressant à nous directement. — Le grand Mandarin va arriver, nous dit-il ; il y a beaucoup de monde à sa suite, et l'auberge est petite ; d'ailleurs, comment des chevaux oseraient-ils rester dans cette cour en présence de vos chameaux ? — Un homme de la suite d'un Mandarin, et de plus décoré comme toi d'un globule blanc, devrait savoir s'exprimer, premièrement avec politesse, et en second lieu avec justice. Notre droit est de rester ici, et on ne nous en chassera pas, nos chameaux demeureront là attachés à la porte de notre chambre. — Le grand Mandarin m'a donné ordre de venir préparer son logement, à l'Hôtel des cinq Félicités. — Soit, prépare son logement, mais sans toucher à nos affaires. Si tu ne peux pas t'arranger ici, la raison veut que tu ailles chercher une auberge ailleurs. — Et le grand Mandarin ? — Dis à ton Mandarin qu'il y a ici trois Lamas du ciel d'occident, qui sont tout disposés à retourner à Ning-Hia pour plaider avec lui ; qu'ils iront même, s'il le faut, jusqu'à Péking, qu'ils en savent la route .... — Le globule blanc monta à cheval et disparut. L'aubergiste vint aussitôt à nous, et nous pria de tenir ferme. — Si vous restez ici, nous dit-il, c'est bien, je suis sûr qu'avec vous j'aurai un peu de profit ; mais si le Mandarin prend votre place, on bouleversera mon auberge, on me fera travailler toute la nuit, et demain matin tout le monde partira sans payer. Et puis, si j'étais forcé de vous renvoyer, ne serait-ce pas perdre de réputation l'Auberge des cinq Félicités ? Qui oserait désormais entrer dans une auberge où l'on reçoit des voyageurs pour les chasser ensuite ? — Pendant que l'aubergiste nous exhortait au courage, l'estafette du Mandarin apparut de nouveau, elle descendit de cheval, puis nous fit une profonde inclination, que nous lui rendîmes on même temps de la meilleure grâce possible. — Seigneurs Lamas, nous dit-il, je viens de parcourir Hia-Ho-Po, il n'y a pas d'auberge convenable. Qui pourrait dire que vous êtes tenus de nous céder votre place ? Parler ainsi, est-ce que cela serait parler d'une manière conforme à la raison ? Cependant voyez, Seigneurs Lamas, nous sommes tous voyageurs, nous sommes tous des gens éloignés de notre famille ; est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de délibérer ensemble tout doucement, et de nous arranger en frères ? — Oui, c'est cela, dîmes-nous ; les hommes doivent toujours s'arranger en frères, voilà le vrai principe ; quand on voyage on doit savoir vivre entre voyageurs, quand tout le monde se gêne un peu, est-ce que tout le monde ne finit pas par être à son aise ? — Excellente parole ! excellente parole !... et les salutations les plus profondes recommencèrent de part et d'autre.

Après ce court entretien, qui avait amené une parfaite réconciliation, nous délibérâmes à l'amiable sur la manière de nous arranger tous dans l'Auberge des cinq Félicités : il fut convenu que nous garderions la chambre où nous étions déjà installés, et que nous attacherions nos chameaux dans un coin de la cour, de manière qu'ils ne pussent pas effaroucher les chevaux du Mandarin. L'estafette devait disposer à sa fantaisie de tout le reste. Nous nous hâtâmes de détacher nos chameaux de devant la porte de notre chambre, et nous les plaçâmes selon qu'il avait été réglé. Comme le soleil venait de se coucher, on entendit le bruit du cortège qui arrivait. Les deux battants du grand portail s'ouvrirent solennellement, et une voiture traînée par trois mulets vint s'arrêter au milieu de la cour de l'auberge ; elle était escortée par un grand nombre de cavaliers. Sur la voiture était assis un homme d'une soixantaine d'années, à moustaches et barbe grises, et coiffé d'une espèce de capuchon rouge ; c'était le grand Mandarin. A son entrée, il avait parcouru d'un œil vif et rapide l'intérieur de l'auberge ; en nous apercevant, en remarquant surtout trois chameaux au fond de la cour, les muscles de sa maigre figure s'étaient soudainement contractés. Quand tous les cavaliers eurent mis pied à terre, on l'invita à descendre de son véhicule. — Qu'est-ce que c'est, s'écria-t-il d'une voix sèche et courroucée, qu'est-ce que c'est que ces Tartares ? qu'est-ce que c'est que ces chameaux ? qu'on me conduise ici l'aubergiste. — A cette brusque interpellation, l'aubergiste s'était sauvé, et le globule blanc demeura un instant comme pétrifié. Sa figure était devenue subitement pâle, puis rouge, puis enfin olivâtre. Cependant il fit un effort sur lui-même, alla vers la voiture, mit un genou en terre, se releva, et s'approchant de l'oreille de son maître, lui parla quelque temps à voix basse ; le dialogue terminé, le grand Mandarin voulut bien descendre, et après nous avoir salué de la main et d'un air un peu protecteur, il se rendit comme un simple mortel dans la petite chambre qu'on lui avait préparée.

Ce triomphe que nous venions d'obtenir dans un pays dont l'entrée nous était interdite sous peine de mort (1)[3], nous donna un prodigieux courage. Ces terribles Mandarins, qui autrefois nous causaient une si grande épouvante, cessèrent d'être redoutables pour nous, aussitôt que nous osâmes approcher d'eux et les regarder de près. Nous vimes des hommes pleins d'orgueil et d'insolence, des tyrans impitoyables contre les faibles, mais d'une lâcheté extrême en présence des hommes d'un peu d'énergie. Dès ce moment nous nous trouvâmes en Chine aussi à l'aise que partout ailleurs ; nous pûmes voyager, sans être préoccupés par la peur, le front découvert et à la face du soleil.

Après deux journées de marche, nous arrivâmes à Tchong-Weï, bâti sur les bords du fleuve Jaune. Cette ville est murée et de moyenne grandeur ; sa propreté, sa bonne tenue, son air d'aisance, tout contraste singulièrement avec la misère et la laideur du Ning-Hia ; à en juger seulement par ses innombrables boutiques, toutes très-bien achalandées, et par la grande population qui incessamment encombre les rues, Tchong-Weï est une ville très-commerçante ; pourtant les Chinois de ce pays ne sont pas navigateurs ; on ne voit pas de barques sur le fleuve Jaune. Celte particularité est assez remarquable ; elle confirmerait l'opinion que les habitants de cette partie du Kan-Sou sont réellement d'origine thibétaine et tartare ; car on sait que partout les Chinois sont passionnément adonnés à la navigation des fleuves et des rivières.

En sortant de Tchong-Weï, nous traversâmes la grande muraille, uniquement composée de pierres mobiles amoncelées les unes sur les autres, et nous rentrâmes, pour quelques jours, en Tartarie, dans le royaume des Alechan. Plus d'une fois, des Lamas mongols nous avaient fait des peintures affreuses des monts Alechan ; mais nous pûmes constater, par nos propres yeux, que la réalité est encore bien au-dessus de tout ce qu'on peut dire de cet épouvantable pays. Les Alechan sont une longue chaîne de montagnes, uniquement composées de sable mouvant et tellement fin, qu'en le touchant on le sent couler entre ses doigts comme un liquide. Il serait superflu d'ajouter, qu'au milieu de ces gigantesques entassements de sable, on ne rencontre jamais, nulle part, la moindre trace de végétation. L'aspect monotone de ces immenses sablières n'est interrompu que par les vestiges de quelques petits insectes, qui, dans leurs ébats capricieux et vagabonds, décrivent mille arabesques sur ce sable mouvant et d'une si grande ténuité, qu'on pourrait suivre tous les tours et détours d'une fourmi, sans jamais en perdre les traces. Pour traverser ces montagnes, nous éprouvâmes des peines et des difficultés inexprimables. A chaque pas, nos chameaux s'enfonçaient jusqu'au ventre, et ce n'était jamais que par soubresauts qu'ils pouvaient avancer. Les chevaux avaient encore plus d'embarras, à cause de leurs sabots, qui ont sur le sable moins de prise que les larges pattes des chameaux. Pour nous, forcés d'aller à pied, nous devions être bien attentifs à ne pas rouler du haut de ces montagnes, qui semblaient s'évanouir, sous nos pas, jusque dans le fleuve Jaune, dont nous apercevions les eaux se traîner au dessous de nous. Par bonheur, le temps était calme et serein. Si le vent eût soufflé, certainement nous eussions été engloutis et enterrés vivants sous des avalanches de sable. Les monts Alechan paraissent avoir été formés par les sables, que le vent du nord balaye incessamment devant lui dans le Chamo, ou grand désert de Gobi. Le fleuve Jaune arrête ces inondations sablonneuses, et en préserve la province de Kan-sou. C'est à cette grande quantité de sable qu'il entraîne aux pieds des monts Alechan, que le fleuve doit cette couleur jaunâtre qui lui a fait donner le nom de Hoang-Ho, fleuve Jaune. Au-dessus des monts Alechan, ses eaux sont toujours pures et limpides.

Cependant les collines succédèrent aux montagnes élevées, les sables diminuèrent insensiblement ; et vers la fin de la journée, nous arrivâmes au village des Eaux toujours coulantes (Tchang-Lieou-Chouy). C'était, au milieu de ces collines sablonneuses, une véritable oasis d'une beauté ravissante. Une foule de petits ruisseaux, qui se jouaient parmi les rues, des arbres nombreux, des maisonnettes bâties en roche vive, et quelquefois peintes en blanc ou en rouge, donnaient à ce site l'aspect le plus pittoresque. Exténués de fatigue, comme nous l'étions, nous nous arrêtâmes aux Eaux toujours coulantes, avec un indicible plaisir, et nous en savourâmes les délices. Mais la poésie ne dura que jusqu'au moment où il nous fallut compter avec l'aubergiste. Comme les comestibles, les fourrages mêmes venaient de Tchong-Weï, et ne pouvaient être transportés qu'avec grande difficulté, ils étaient d'une cherté à faire frémir, à bouleverser tous nos plans d'économie. Pour nous et nos animaux, nous fûmes obligés de débourser seize cents sapèques, à peu près huit francs. Sans cette circonstance, nous eussions peut-être quitté avec regret le charmant village de Tchang-Lieou-Chouy. Mais il y a toujours quelque motif qui vient aider les hommes à se détacher des choses d'ici-bas.

En sortant de Tchang-Lieou-Chouy, nous prîmes la route suivie par les exilés chinois qu'on conduit à Ili. Le pays était moins affreux que celui que nous avions parcouru le jour précédent, mais il était encore bien triste. Le gravier avait remplacé le sable, et à part quelques touffes d'herbes dures, et piquantes comme des alènes, nous trouvâmes toujours un sol infécond et aride. Nous arrivâmes à Kao-Tan-Dze, village repoussant et hideux au-delà de toute expression. Il est composé de quelques misérables habitations ; grossièrement construites en terre noire ; toutes servent d'auberge. Les provisions y sont plus rares encore qu'aux Eaux toujours coulantes, et par conséquent d'une cherté plus grande. On doit également tout faire venir de Tchong-Weï ; car le pays ne fournit rien, pas même de l’eau. On a eu beau creuser des puits à la plus grande profondeur, on n'a jamais trouvé qu'un terrain sec et rocailleux. Les habitants de Kao-Tan-Dze sont obligés d'aller chercher l'eau à une distance de soixante lis (six lieues). Aussi la font-ils payer cher aux voyageurs qui ont à passer par là. Un seau d'eau coûte cinquante sapèques. Si nous eussions voulu complètement désaltérer nos chameaux, il nous eût fallu dépenser beaucoup de cinquantaines de sapèques. Nous nous contentâmes de faire une provision pour nous et les chevaux. Quant aux chameaux, ils durent attendre des jours meilleurs et une terre moins inhospitalière. Kao-Tan-Dze, ce pays si misérable et si affreux, n'a pas même l'avantage de jouir de la tranquillité que sa pauvreté et sa solitude sembleraient pourtant devoir lui assurer. Il est continuellement désolé par les brigands. Aussi toutes les habitations portent-elles quelques traces d'incendie et de dévastation. Quand nous nous présentâmes à l'auberge, on nous demanda si nous voulions défendre nos animaux contre les brigands. Cette question nous jeta dans un grand étonnement, et nous nous hâtâmes de provoquer de nouvelles explications sur une chose qui nous paraissait bien étrange. On ajouta qu'à Kao-Tan-Dze, il y avait des auberges de deux espèces : des auberges où on se battait, et d'autres où on ne se battait pas ; que le prix des premières était le quadruple du prix des secondes .... Ces paroles nous firent un peu soupçonner de quoi il s'agissait ; mais pourtant la chose n'était pas encore tout-à-fait claire. — Comment, nous dit-on, vous ne savez donc pas que Kao-Tan-Dze est continuellement attaqué par les brigands ? — Nous savons cela. — Si vous logez dans une auberge où l'on ne se bat pas, dans le cas que les brigands arrivent, ils emmèneront vos animaux, parce que personne ne s'est engagé à les défendre. Si, au contraire, vous logez dans une auberge où l’on se bat, il y a grande chance que vous les conserverez, à moins que les brigands ne soient les plus forts, ce qui arrive quelquefois. — Tout cela nous paraissait fort bizarre et passablement contrariant. Cependant il fallait prendre un parti. Après mûre et sérieuse réflexion, nous nous décidâmes à aller loger dans une auberge où l'on dût se battre. Il nous vint en pensée, qu'il pourrait bien se faire que les gens de Kao-Tan-Dze s'entendissent avec les brigands pour exploiter les voyageurs. Dans ce cas là, il valait mieux leur payer une assez forte somme, que de leur abandonner nos animaux, dont la perte eût été bientôt suivie de la nôtre.

En entrant dans l'auberge qui nous fut indiquée, nous remarquâmes, en effet, que tout y était sur le pied de guerre. On ne voyait, de tout côté, que lances, flèches, arcs et fusils à mèches. La présence de ces armes n'était pas capable de nous rassurer complètement. Nous résolûmes de ne pas nous coucher, et de faire nous-mêmes la garde pendant la nuit.

Kao-Tan-Dze, avec son allure de guerre et son état de hideuse misère, était pour nous un pays inexplicable. Nous nous demandions comment des hommes pouvaient se résigner à habiter un pays affreux, stérile, sans eau, éloigné de tout pays habité, et par-dessus tout, désolé par de continuelles incursions de brigands. Quel pouvait être leur but ? quel avantage leur présentait une position de ce genre ? Nous avions beau chercher, beau faire des suppositions, le problème demeurait toujours insoluble. Pendant la première veille de la nuit, nous causâmes beaucoup avec l'aubergiste, qui nous parut avoir assez de franchise dans le caractère. Il nous raconta une foule d'anecdotes de brigands, toutes remplies de combats, de meurtres et d'incendies. — Mais enfin, lui dîmes-nous, que n'abandonnez-vous ce détestable pays ? — Oh! nous répondit-il, nous ne sommes pas libres. Nous autres, habitants de Kao-Tan-Dze, nous sommes tous des exilés. Nous sommes dispensés d'aller jusqu'à Ili, à condition que nous resterons ici sur la route, pour fournir de l'eau aux Mandarins et aux soldats qui conduisent les exilés. Nous sommes obligés d'en donner gratis à tous les employés du gouvernement qui passent par ici. — Aussitôt que nous sûmes que nous étions parmi des exilés, nous fûmes un peu rassurés. Nous inclinâmes à croire qu'ils n'étaient pas de connivence avec les brigands ; car ils avaient parmi eux une espèce de petit Mandarin chargé de les surveiller. Un instant, nous eûmes l'espérance de trouver des chrétiens à Kao-Tan-Dze ; mais l'aubergiste nous assura qu'il n'y en avait aucun. Il nous dit que les exilés pour la religion du Seigneur du Ciel allaient tous à Ili.

D'après tout ce que nous dit l'aubergiste, nous crûmes que nous pouvions sans inconvénient prendre un peu de repos. Nous allâmes donc nous coucher, et nous dormîmes d'un assez bon sommeil jusqu'à l'aube du jour ; grâce à Dieu, les brigands n'étaient pas venus nous rendre visite.

Pendant la majeure partie de la journée nous suivîmes la route qui conduit à Ili. Nous parcourions avec respect, et en quelque sorte avec une religieuse vénération, ce chemin de l'exil, tant de fois sanctifié par le passage dos confesseurs de la foi ; nous aimions à nous entretenir de ces courageux chrétiens, de ces âmes fortes, qui plutôt que de renoncer à leur religion, avaient préféré abandonner et leur famille et leur patrie, pour aller terminer leurs jours dans des pays inconnus. Nous l'espérons ; la Providence suscitera des missionnaires pleins de dévouement pour aller porter à nos frères exilés les consolations de la foi.

La route d'Ili nous conduisit jusqu'à la grande muraille, que nous franchîmes encore à pieds joints. Cet ouvrage de la nation chinoise, dont on a tant parlé, sans pourtant le connaître suffisamment, mérite que nous en disions quelques mots. On sait que l'idée d'élever des murailles pour se fortifier contre les incursions des ennemis, n'a pas été particulière à la Chine ; l'antiquité nous offre plusieurs exemples de semblables travaux. Outre ce qui fut exécuté en ce genre chez les Syriens, les Egyptiens et les Mèdes, en Europe, par ordre de l'empereur Septime-Sévère, une muraille fut construite au nord de la grande Bretagne. Cependant aucune nation n'a rien fait d'aussi grandiose que la grande muraille élevée par Tsin-Chi-Hoang-Ti l'an 214 de Jésus-Christ ; les Chinois la nomment Wan-li-Tchang-Tching. — Le grand mur de dix mille lis. — Un nombre prodigieux d'ouvriers y fut employé, et les travaux de cette entreprise gigantesque durèrent pendant dix ans. La grande muraille s'étend depuis le point le plus occidental du Kan-Sou jusqu'à la mer orientale. L'importance de cet immense travail a été différemment jugée par ceux qui ont écrit sur la Chine : les uns l'ont exalté outre mesure, et les autres se sont efforcés de le tourner en ridicule ; il est à croire que cette divergence d'opinions vient de ce que chacun a voulu juger de l'ensemble de l'ouvrage d'après l'échantillon qu'il avait eu sous les yeux. M. Barrow, qui vint en Chine en 1793 avec lord Macartney, en qualité d'historiographe de l'ambassade, a fait le calcul suivant : il suppose qu'il y a dans l'Angleterre et l'Ecosse dix-huit cent mille maisons. En estimant la maçonnerie de chacune à deux mille pieds cubes, il avance qu'elles ne contiennent pas autant de matériaux que la grande muraille chinoise, qui, selon lui, suffirait pour construire un mur capable de faire deux fois le tour du globe. Evidemment M. Barrow a pris pour base de son calcul la grande muraille telle qu'il a pu la voir au nord de Péking ; la construction en est réellement belle et imposante ; mais il ne faudrait pas croire que cette barrière élevée contre les irruptions des Tartares, est dans toute son étendue également large, haute et solide. Nous avons en occasion de la traverser sur plus de quinze points différents, et plusieurs fois nous avons voyagé, pendant des journées entières, en suivant sa direction et sans jamais la perdre de vue ; souvent au lieu de ces doubles murailles crénelées qui existent aux environs de Péking, nous n'avons rencontré qu'une simple maçonnerie, et quelquefois qu'un modeste mur en terre ; il nous est même arrivé de voir cette fameuse muraille réduite à sa plus simple expression, et uniquement composée de quelques cailloux amoncelés. Pour ce qui est des fondements dont parle M. Barrow, et qui consisteraient en grandes pierres de taille cimentées avec du mortier, nous devons avouer que nulle part nous n'en avons trouvé de vestige. Au reste, on doit concevoir que Tsin-Chi-Hoang-Ti, dans cette grande entreprise, a dû naturellement s'appliquer à fortifier d'une manière spéciale les environs de la capitale de l'empire, point sur lequel devaient tout d'abord se porter les hordes tartares. On pourrait encore supposer, que les Mandarins chargés de faire exécuter le plan de Tsin-Chi-Hoang-Ti ont dû diriger consciencieusement les travaux qui se faisaient en quelque socle sous les yeux de l'Empereur, et se contenter d'élever un simulacre de muraille sur les points les plus éloignés, et qui du reste, avaient peu à craindre des Tartares, comme par exemple les frontières de l'Ortous et des monts Àlechan.

La barrière de San-Yen-Tsin, qu'on rencontre à quelques pas après le passage de la muraille, est célèbre pour sa grande sévérité à l'égard des Tartares qui veulent entrer dans l'empire. Le village ne possède qu'une seule auberge tenue par le chef des satellites qui gardent la frontière ; en entrant nous remarquâmes dans la cour plusieurs groupes de chameaux : une grande caravane tartare était arrivée peu de temps avant nous ; il y avait pourtant encore de quoi se loger, car l'établissement était vaste. À peine eûmes-nous pris possession de notre chambre, que la question des passeports commença. Le chef des satellites vint lui-même les réclamer officiellement. — Nous n'en avons pas, lui répondîmes-nous. A ces mots, sa figure s'épanouit de contentement, et il nous déclara que nous ne pourrions pas continuer notre route, à moins de payer une forte somme d'argent. — Comment, un passeport ou de l'argent ! sache que nous avons traversé la Chine d'un bout à l'autre, que nous avons été à Péking, que nous avons parcouru toute la Tartarie sans jamais avoir de passeport, et sans dépenser une seule sapèque. Toi qui es chef des satellites, est-ce que tu ne sais pas encore que les Lamas ont le privilège de voyager partout sans passeport ? — Quelle parole prononcez-vous ? voici une caravane qui vient d'arriver, il y a deux Lamas, et ils m'ont présenté leur passeport comme les autres. — Si ce que tu dis est vrai, il faut en conclure qu'il y a des Lamas qui prennent des passeports, et d'autres qui n'en prennent pas. Nous autres nous sommes de ceux qui n'en prennent pas ... Voyant que la contestation traînait trop en longueur, nous employâmes un argument décisif. — C'est bon, lui dîmes-nous, nous te donnerons tout l'argent que tu demanderas ; mais tu nous écriras un billet que tu signeras, et dans lequel tu diras que, pour nous laisser passer, tu as exigé de nous ou un passeport ou une somme d'argent. Nous nous adresserons au premier Mandarin que nous rencontrerons, et nous lui demanderons si cela est conforme ou non aux lois de l'empire. — L'aubergiste satellite n'insista plus. — Puisque vous avez été à Péking, dit-il, il se peut que l'Empereur vous ait donné des privilèges particuliers ... ; puis il ajouta à voix basse et en souriant : Ne dites pas aux Tartares qui sont ici, que je vous laisse passer gratis. C'est une véritable compassion, que de voir ces pauvres Mongols voyager en Chine : tout le monde se croit en droit de les rançonner, et tout le monde y réussit merveilleusement ; ils rencontrent des douanes partout, partout des gens qui se recommandent à leur générosité, parce qu'ils réparent des routes, construisent des ponts, édifient des pagodes. D'abord on fait semblant de leur rendre des services ; on leur donne des conseils pour se défendre des gens méchants et malintentionnés, on les caresse, on les appelle frères et amis. Si cette méthode ne réussit pas à faire délier les cordons de la bourse, alors on a recours aux moyens d'intimidation ; on leur fait des peurs atroces, on leur parle de Mandarins, de lois, de tribunaux, de prisons, de supplices ; on leur dit qu'on va les faire arrêter ; on les traite en un mot comme de véritables enfants. Il faut convenir aussi, que les Mongols se prêtent beaucoup à tous ces manèges, car ils sont totalement étrangers aux mœurs et aux habitudes de la Chine. Quand ils sont dans une auberge, au lieu de loger dans les chambres qu'on leur offre, de placer leurs animaux dans les écuries, ils dressent tout bravement leur tente au milieu de la cour, plantent des pieux tout autour et y attachent leurs chameaux. Souvent on ne leur permet pas cette bizarrerie ; alors ils se décident à entrer dans ces chambres, qu'ils considèrent toujours comme des prisons, mais ils s'y arrangent d'une façon vraiment risible ; ils dressent leur trépied et leur marmite au centre de la chambre, et allument le feu avec des argols, dont ils ont eu soin de faire une bonne provision. On a beau leur dire, qu'il y a dans l'auberge une grande cuisine, qu'ils y seront plus commodément pour préparer leurs vivres ; rien ne les émeut : c'est dans leur marmite, c'est au beau milieu de la chambre qu'ils prétendent faire bouillir leur thé. Quand la nuit est venue, ils déroulent des tapis de feutre à l'entour du foyer et s'étendent dessus. Ils se garderaient bien de coucher sur les lits ou sur les Kang qui se trouvent dans la chambre. Les Tartares de la caravane qui logeaient avec nous dans l'auberge de San-Yen-Tsin faisaient tous leur petit ménage en plein air. La simplicité de ces pauvres enfants du désert était si grande, qu'ils vinrent nous demander sérieusement si l'aubergiste leur ferait payer quelque chose pour les avoir logés chez lui.

Nous continuâmes notre route dans la province de Kan-Sou, en nous dirigeant vers le sud-ouest. Le pays, coupé de ruisseaux et de collines, est généralement beau, et parait assez riche. L'admirable variété des produits qu'on y remarque, est due à un climat tempéré, à un sol naturellement fertile, mais surtout à l'activité et au savoir-faire des agriculteurs. La principale récolte du pays, consiste en froment, dont on fait des pains excellents à la manière de ceux d'Europe. On n'y sème presque pas de riz ; le peu qui s'y consomme vient des provinces environnantes. Les chèvres et les moutons y sont de belle espèce, et servent, avec le pain, de base alimentaire aux habitants du pays. De nombreuses et inépuisables mines de charbon, mettent le chauffage à la portée de tout le monde. Il nous a paru, enfin, que dans le Kan-Sou, on pouvait facilement, et à peu de frais, se procurer une existence honnête.

A deux journées de la barrière de San-Yen-Tsin, nous fûmes assaillis par un ouragan qui nous exposa aux dangers les plus graves. Il était près de dix heures du matin. Nous venions de traverser une petite montagne, pour entrer dans une plaine d'une vaste étendue, lorsque tout à coup il se fit un grand calme dans l'atmosphère. On ne remarquait pas la moindre agitation dans l'air, et cependant le temps était d'une froideur extrême. Insensiblement le ciel prit une couleur blanchâtre, sans que pourtant on vit se former aucun nuage. Bientôt le vent se mit à souffler de l'ouest ; et il acquit, en peu de temps, une telle violence, que nos animaux ne pouvaient presque plus avancer. La nature entière était comme dans un effroyable état de dissolution. Le ciel, toujours sans nuages, se chargea d'une teinte rousse. La fureur du vent allait par tourbillons, et soulevait dans les airs des colonnes immenses chargées de poussière, de sable, et de débris de végétaux ; puis ces colonnes étaient lancées avec impétuosité à droite, à gauche, dans tous les sens. Le vent souffla enfin avec une telle fureur, l'atmosphère fut tellement bouleversée, qu'en plein midi, il nous était impossible de distinguer les animaux sur lesquels nous étions montés. Nous descendîmes de cheval, car il n'y avait plus moyen de faire un pas ; et après nous être enveloppé la figure avec notre mouchoir, pour n'être pas aveuglés par les sables, nous nous accroupîmes à côté de nos montures. Nous ne savions plus où nous étions ; il nous semblait, à chaque instant, que le système du monde se détraquait complètement, et que la fin de toutes choses était arrivée. Cela dura pendant plus d'une heure. Quand le vent se fut un peu calmé, et que nous pûmes voir clair autour de nous, nous nous trouvâmes tous séparés, et à une assez grande distance les uns des autres. Car au milieu de cette effroyable tempête, nous avions eu beau crier, beau nous appeler, il nous avait été impossible de nous entendre. Aussitôt que nous pûmes faire quelques pas, nous nous dirigeâmes vers une ferme qui n'était pas très-éloignée de nous, mais que nous n'avions pu remarquer auparavant. L'ouragan ayant renversé le grand portail de la cour, il nous fut facile d'entrer. La maison elle-même nous fut bientôt ouverte ; car la Providence nous avait fait rencontrer, au milieu de notre détresse, une famille vraiment remarquable par ses mœurs hospitalières.

Dès notre arrivée, on nous fit chauffer de l'eau pour nous laver. Nous étions dans un état affreux : la poussière nous enveloppait des pieds à la tête ; elle avait même pénétré nos habits, et nos corps en étaient tout imprégnés. Si un pareil temps nous eut assaillis au passage des monts Alechan, nous eussions été enterrés vivants dans les sables, sans qu'on eût pu jamais savoir de nos nouvelles.

Quand nous vîmes que le fort de la tempête était passé, et que le vent ne soufflait plus que par petites rafales, nous songeâmes à nous remettre en route, mais les bons paysans de la ferme ne voulurent jamais consentir à nous laisser partir. Ils nous dirent qu'ils trouveraient moyen de nous loger pendant la nuit, et que nos animaux ne manqueraient ni d'eau, ni de fourrage. Leur invitation nous parut si sincère et si cordiale, nous avions d'ailleurs un si grand besoin de repos, que nous profitâmes volontiers de leur offre. Pour peu qu'on ait des rapports avec les habitants du Kan-Sou, il est facile de voir qu'ils ne sont pas de pure origine chinoise. Parmi eux, c'est l'élément tartaro-thibétain qui domine. Il se manifeste plus particulièrement dans le caractère, les mœurs et le langage des habitants de la campagne. On ne trouve point parmi eux cette politesse affectée qui distingue les Chinois ; mais en retour, ils sont remarquables par leur franchise et leur hospitalité. Dans leur idiome chinois, on rencontre une foule d'expressions appartenant aux langues tartare et thibétaine. La construction de leur phrase est surtout particulière ; on n'y reconnaît presque jamais la manière chinoise, c'est toujours l'inversion usitée dans le mongol. Ainsi, par exemple, ils ne disent pas, comme les Chinois : Ouvrez la porte, fermez la fenêtre ... ; mais : La porte ouvrez, la fenêtre fermez. Une autre particularité, c'est que le lait, le beurre, le caillé, toutes choses insupportables à un Chinois, font au contraire les délices des habitants du Kan-Sou. Mais c'est surtout leur caractère religieux qui les distingue des Chinois, ordinairement si sceptiques et si indifférents en matière de religion. Dans le Kan-Sou il y a de nombreuses et florissantes lamaseries, où l'on suit le culte réformé du Bouddhisme. Ce n'est pas que les Chinois n'aient aussi un grand nombre de pagodes, et des idoles de toute façon dans leur maison ; mais tout se borne à cette représentation extérieure : au lieu que dans le Kan-Sou, tout le monde prie souvent et longuement. Or, la prière, comme on sait, est ce qui distingue l'homme religieux, de celui qui ne l'est pas.

Outre que les habitants du Kan-Sou diffèrent beaucoup des autres peuples de la Chine, ils forment encore entre eux des divisions très-distinctes : les Dchiahours sont peut-être la plus saillante de la province. Ils occupent le pays appelé communément San-Tchouan — Trois-Vallons, — patrie de notre chamelier Samdadchiemba. Les Dchiahours ont toute la fourberie et toute l'astuce des Chinois, moins leur civilité et la forme polie de leur langage ; aussi sont-ils craints et détestés de tous leurs voisins. Quand ils se croient lésés dans leur droit, c'est toujours à coups de poignard qu'ils demandent raison. Parmi eux, l'homme le plus honoré est toujours celui qui a commis un plus grand nombre de meurtres. Ils parlent une langue particulière, qui est un mélange de mongol, de chinois, et de thibétain oriental. A les en croire, ils sont d'origine tartare. On peut dire, dans ce cas, qu'ils ont très-bien conservé le caractère féroce et indépendant de leurs ancêtres, tandis que les habitants actuels de la Mongolie ont singulièrement modifié et adouci leurs mœurs.

Quoique soumis à l'empereur de Chine, les Dchiahours sont immédiatement gouvernés par une espèce de souverain héréditaire appartenant à leur tribu, et portant le titre de Tou-Sse. Il existe dans le Kan-Sou, et sur les frontières de la province de Sse-Tchouan, plusieurs peuplades qui se gouvernent ainsi elles-mêmes et d'après des lois spéciales. Toutes portent la dénomination de Tou-Sse, à laquelle on ajoute le nom de famille de leur chef souverain. Samdadchiemba appartenait à Ki-Tou-Sse, tribu des Dchiahours. Yang-Tou-Sse est la plus célèbre et la plus redoutable. Pendant longtemps elle a exercé une grande influence à Lha-Ssa, capitale du Thibet. Mais cette influence a été détruite en 1845, à la suite d'un événement fameux que nous raconterons plus tard.

Après nous être bien reposés de nos fatigues, nous appareillâmes le lendemain de grand matin. Partout, sur la route, nous rencontrâmes des traces de la tempête de la veille, les arbres rompus ou déracinés, des maisons dépouillées de leur toiture, des champs ravagés et presque entièrement privés de leur terre végétale. Avant la fin du jour, nous arrivâmes à Tchoang-Long, plus vulgairement appelé Ping-Fang. Cette ville n'offre rien de remarquable ; son commerce est assez florissant, et la ville, prosaïquement taillée sur les patrons ordinaires, ne présente aucun trait particulier ni de beauté ni de laideur. Nous allâmes loger à l' Hôtel des trois Rapports sociauxSan-Kan-Tien, — où nous eûmes affaire avec l'aubergiste le plus aimable et le plus caustique que nous ayons jamais trouvé. C'était un Chinois pur-sang. Pour nous donner une preuve de sa sagacité, il nous demanda sans tergiverser, si nous n'étions pas Anglais ; et afin de ne laisser aucun doute à sa question, il ajouta, qu'il entendait par Ing-Kie-Li les diables marins (Yang-Koueï-Dze) qui faisaient la guerre à Canton. — Non, nous ne sommes pas Anglais ; nous autres, nous ne sommes diables d'aucune façon, ni de mer, ni de terre. — Un désœuvré vint tort à propos détruire le mauvais effet de cet interpellation intempestive. — Toi, dit-il à l'aubergiste, tu ne sais pas regarder les figures des hommes. Comment oses-tu prétendre que ces gens-là sont des Yang-Koueï-Dze ? Est-ce que tu ne sais pas que ceux-ci ont les yeux tout bleus et les cheveux tout rouges ? — C'est juste, dit l'aubergiste, je n'avais pas bien réfléchi. — Non, certainement, ajoutâmes-nous, tu n'avais pas bien réfléchi. Crois-tu que des monstres marins pourraient, comme nous, vivre sur terre, et seraient capables d'aller à cheval ? — Oh! c'est juste, c'est bien cela ; les Ing-Kie-Li ; dit-on, n'osent jamais quitter la mer ; aussitôt qu'ils montent à terre, ils tremblent et meurent comme les poissons qu'on met hors de l'eau. — On parla beaucoup des mœurs et du caractère des diables marins, et d'après tout ce qui en fut dit, il demeura démontré que nous n'étions pas du tout de la même race.

Un peu avant la nuit, il se fit une grande agitation dans l'auberge ; c'était un Bouddha-vivant, qui arrivait avec son nombreux cortège. Il était de retour d'un voyage dans le Thibet, sa patrie, et se dirigeait vers la grande lamaserie dont il était le supérieur depuis un grand nombre d'années ; elle était située dans le pays des Khalkhas, non loin des frontières russes. Quand il fit son entrée dans l'auberge, une grande multitude de zélés bouddhistes, qui l'attendait dans la cour, se prosterna la face contre terre. Le Grand-Lama entra dans l'appartement qui lui avait été préparé ; et la nuit ne tardant pas à venir, la foule se retira. Quand l'auberge fut devenue un peu plus solitaire, ce personnage étrange voulut donner un libre cours à sa curiosité ; il se mit à parcourir toute l'auberge, entrant par tout et adressant la parole à tout le monde, sans pourtant s'asseoir, ni s'arrêter nulle part. Comme nous nous y attendions, il vint aussi dans notre chambre. Quand il entra, nous étions gravement assis sur le Kang ; nous affectâmes de ne pas nous lever pour le recevoir, nous contentant de lui offrir de la main une humble salutation. Cette manière parut le surprendre beaucoup, sans pourtant le déconcerter ; il s'arrêta au milieu de la chambre, et nous considéra longtemps l'un après l'autre. Nous gardâmes un profond silence, et usant du même privilège, nous l'examinâmes à loisir. Cet homme paraissait avoir une cinquantaine d'années : il était revêtu d'une grande robe en taffetas jaune, et était chaussé de bottes thibétaines en velours rouge, et remarquables par la hauteur de leurs semelles. Son corps était de taille moyenne, et d'un bel embonpoint ; sa figure, fortement basanée, exprimait une bonhomie étonnante ; mais ses yeux, quand on les considérait attentivement, avaient quelque chose de hagard, une expression étrange qui nous effrayait. Enfin, il nous adressa la parole en langue mongole, dans laquelle il s'exprimait avec beaucoup de facilité. D'abord la conversation n'eut pour objet que les questions banales que s'adressent mutuellement des voyageurs, sur la route, la santé, le temps, le bon ou mauvais état des animaux. Quand nous vimes qu'il prolongeait sa visite, nous l'invitâmes à s'asseoir à côté de nous, sur le kang ; il hésita un instant, s'imaginant, sans doute, qu'en sa qualité de Bouddha-vivant, il ne lui conviendrait pas de se mettre au niveau de simples mortels comme nous. Cependant, comme il avait grande envie de causer un instant, il prit le parti de s'asseoir. Il ne pouvait, sans compromettre sa haute dignité, demeurer plus longtemps debout, pendant que nous étions assis.

Un Bréviaire que nous avions à côté de nous sur une petite table, fixa aussitôt son attention ; il nous demanda s'il lui était permis de l'examiner. Sur notre réponse affirmative, il le prit des deux mains, admira la reliure, la tranche dorée, puis l'ouvrit et le feuilleta assez longtemps ; il le referma, et le porta solennellement à son front, en nous disant : C'est votre livre de prières ; il faut toujours honorer et respecter les prières .... Il ajouta ensuite : Votre religion et la nôtre, sont comme cela. Et en disant ces mots, il rapprochait l'un contre l'autre les deux index de ses mains. — Oui, lui répondîmes-nous, tu as raison, tes croyances et les nôtres sont en état d'hostilité ; le but de nos voyages et de nos efforts, nous ne te le cachons pas, c'est de substituer nos prières à celles qui sont en usage dans vos lamaseries. — Je le sais, nous dit-il, en souriant, il y a longtemps que je le sais. — Puis il prit de nouveau le Bréviaire, et nous demanda des explications sur les nombreuses gravures qu'il contenait ; il ne parut étonné en rien de ce que nous lui dîmes. Seulement, quand nous lui eûmes expliqué l'image du crucifiement, il remua la tête en signe de compassion, et porta ses deux mains jointes au front. Après avoir parcouru toutes les gravures, il prit le Bréviaire d'entre nos mains, et le fit toucher de nouveau à sa tête. Il se leva ensuite, et nous ayant salué avec beaucoup d'affabilité, il quitta notre chambre. Nous le reconduisîmes jusqu'à la porte.

Quand nous fûmes seuls, nous demeurâmes un instant comme abasourdis de cette singulière visite. Nous cherchions à deviner quelle pensée avait dû préoccuper ce Bouddha-vivant, pendant qu'il avait été à côté de nous ; quelle impression il avait ressentie, quand nous lui avions donné un aperçu de notre sainte religion. Quelquefois, il nous venait en pensée, qu'il avait dû se passer au fond de son cœur des choses bien étranges ; puis, nous nous imaginions que peut-être il n'avait rien éprouvé, rien ressenti ; que c'était tout bonnement un homme très-ordinaire, qui profitait machinalement de sa position, sans trop y réfléchir, sans attacher aucune importance à sa prétendue divinité. Nous fûmes si préoccupés de ce personnage extraordinaire, que nous désirâmes le voir encore une fois avant de nous remettre en route. Comme nous devions partir le lendemain de très-bonne heure, nous allâmes lui rendre sa visite avant de nous coucher. Nous le trouvâmes dans sa chambre, assis sur d'épais et larges coussins recouverts de magnifiques peaux de tigre ; il avait devant lui, sur une petite table en laque, une théière en argent, une tasse en jade posée sur une soucoupe en or richement ciselée. Il paraissait s'ennuyer passablement ; aussi fut-il enchanté de notre visite. De crainte qu'il ne s'avisât de nous laisser debout en sa présence, tout en entrant nous allâmes, sans façon, nous asseoir à côté de lui. Les gens de sa suite, qui étaient dans une pièce voisine, furent extrêmement choqués de cette familiarité, et firent entendre un léger murmure d'improbation. Le Bouddha vivant nous regarda en souriant avec malice ; il agita ensuite une clochette d'argent, et un jeune Lama s'étant présenté, il lui ordonna de nous servir du thé au lait. — J'ai vu souvent de vos compatriotes, nous dit-il ; ma lamaserie n'est pas éloignée de votre pays ; les Oros (Russes) passent quelquefois la frontière, mais ils ne vont pas si loin que vous. — Nous ne sommes pas Russes, lui dîmes-nous, notre pays est très-éloigné du leur. Cette réponse parut le surprendre ; il nous regarda attentivement, puis il ajouta : — De quel pays êtes-vous ? — Nous sommes du ciel d'occident. — Ah! c'est cela, vous êtes des Péling (1)[4], du Dchon-Ganga ( Gange oriental) ; la ville que vous habitez se nomme Galgata (Calcutta). — Comme on voit, le Bouddha-vivant ne s'écartait pas trop de la vérité, et s'il n'y tombait pas juste, ce n'était pas sa faute ; il ne pouvait nous classer que parmi les peuples qui lui étaient connus. En nous supposant d'abord Russes et puis Anglais, il faisait preuve d'un assez bon coup d'oeil. Nous eûmes beau lui dire que nous n'étions ni Oros, ni Péling de Galgata, nous ne pûmes le convaincre. — Au reste, nous dit-il, qu'est-ce que cela fait qu'on soit d'un pays ou d'un autre, puisque tous les hommes sont frères ? Seulement, tant que vous êtes en Chine, il faut être prudent, et ne pas dire à tout le monde qui vous êtes ; les Chinois sont soupçonneux et méchants, ils pourraient vous nuire. Il nous parla ensuite beaucoup du Thibet, et de la route affreuse qu'il fallait parcourir pour y arriver. A nous voir, il doutait que nous eussions assez de force pour exécuter un pareil voyage. Les paroles et les manières de ce Grand-Lama étaient toujours pleines d'affabilité ; mais nous ne pouvions nous faire à l'étrangeté de son regard ; il nous semblait voir dans ses yeux quelque chose de diabolique et d'infernal. Sans cette particularité, qui tenait peut-être à certaines préoccupations de notre part, nous l'eussions trouvé très-aimable.

De Tchoang-Long ou Ping-Fang, nous allâmes à Ho-Kiao-Y, nommé sur les cartes de géographie Taï-Toung Fou. Aujourd'hui cette ancienne dénomination n'est presque plus en usage. La route était partout encombrée de convois de charbon de terre, qu'on transportait sur des bœufs, des ânes et de petites charrettes. Nous résolûmes de nous arrêter pendant quelques jours à Ho-Kiao-Y, afin de donner un peu de repos à nos animaux dont les forces étaient épuisées ; le cheval et le mulet avaient sur les flancs de grosses tumeurs produites par le frottement de la selle. Avant d'aller plus loin, il était important de leur faire une opération et de les médicamenter. Ayant donc le projet du nous reposer, avant de nous fixer quelque part, nous examinâmes toutes les auberges de la ville, afin de nous arrêter à la plus convenable ; l’Hôtel des climats tempérés eut notre choix.

Depuis notre entrée dans la province du Kan-Sou, il ne s'était pas passé de journée sans que Samdadchiemba nous parlât des Trois-Vallons et des Dchiahours. Quoiqu'il eut le caractère peu sentimental, il désirait pourtant beaucoup aller revoir son pays natal, et ce qui pouvait encore rester de sa famille. Nous ne pouvions que seconder des désirs si légitimes. Aussitôt que nous fûmes bien établis dans l'Hôtel des Climats tempérés, nous lui donnâmes huit jours de congé pour aller revoir sa patrie qu'il avait abandonnée encore tout enfant. Huit jours lui parurent suffisants, deux pour aller, deux pour revenir, et quatre pour rester au sein de sa famille et lui raconter les merveilles qu'il avait vues dans le monde. Nous lui permîmes d'emmener un chameau avec lui, afin qu'il pût faire parmi les siens une apparition un peu triomphale ; cinq onces d'argent que nous plaçâmes dans sa bourse, devaient achever de le recommander à ses compatriotes.

En attendant le retour de notre Dchiahour, nous fûmes exclusivement occupés à prendre soin de nos animaux et de nous-mêmes. Tous les jours nous devions aller en ville acheter nos provisions particulières, faire nous-mêmes notre cuisine, puis matin et soir abreuver nos animaux, à une assez grande distance de l'auberge. Le maître d'hôtel était un de ces hommes d'un naturel excellent, toujours empressé à rendre service, mais au fond toujours à charge, et d'une importunité qu'on ne leur pardonne qu'à cause de leur bonne volonté. Ce bonhomme d'aubergiste venait à chaque instant dans notre chambre, pour nous donner des avis sur la tenue de notre ménage. Après avoir changé tous les objets de place, tout arrangé selon sa fantaisie du moment, il s'approchait enfin de notre petit fourneau, découvrait la marmite, goûtait notre ragoût avec son doigt, puis ajoutait du sel ou du gingembre au grand dépit de H. Huc, qui était chargé officiellement de la cuisine. D'autres fois, il prétendait que nous n'entendions rien à faire le feu ; qu'il fallait disposer le charbon de telle manière, laisser un courant d'air de tel côté ; puis il prenait les pinces et bouleversait notre foyer, au grand mécontentement de M. Gabet, qui faisait l'office de chauffeur. Quand la nuit arrivait, c'était surtout alors qu'il se croyait indispensable, pour allonger ou retirer à propos la mèche de la lampe, et la faire éclairer convenablement. Quelquefois, il avait vraiment l'air de se demander comment nous avions pu faire pour vivre sans lui, l'un jusqu'à trente-deux ans et l'autre jusqu'à trente-sept. Cependant, parmi toutes ces prévenances dont il nous importunait à chaque instant, il en était une que nous lui passions volontiers, c'était celle de nous chauffer le lit ; la manière était si bizarre, tellement particulière au pays, que nulle part nous n'avions eu occasion d'acquérir de l'expérience sur ce point.

Le kang, ou espèce de grand fourneau sur lequel on couche, n'est pas dans le Kan-Sou entièrement construit en maçonnerie comme dans le nord de la Chine ; le dessus est en planches mobiles, et placées les unes à côté des autres de manière à ce qu'elles joignent parfaitement. Quand on veut chauffer le kang, on enlève ces planches, puis on étend dans l'intérieur du fourneau du fumier de cheval, pulvérisé et très-sec ; on jette sur ce combustible quelques charbons embrasés, et on remet les planches à leur place ; le feu se communique insensiblement au fumier, qui une fois allumé ne peut plus s'éteindre. La chaleur et la fumée, n'ayant pas d'issues à l'extérieur, échauffent bientôt les planches, et produisent une tiède température, qui dure pendant toute la nuit, à cause de la combustion lente du fumier. Le talent d'un chauffeur de kang consiste à ne mettre ni trop ni trop peu de fumier, à l'étendre convenablement, et à disposer les charbons de manière à ce que la combustion commence en même temps sur plusieurs points différents, pour que toutes les planches participent à la fois à la chaleur. Honteux de voir qu'on était obligé de nous chauffer le lit comme à des enfants, nous voulûmes un jour nous rendre nous-même ce service ; mais le résultat ne fut pas heureux : il arriva que l'un de nous faillit se brûler vif, tandis que l'autre grelotta de froid pendant la nuit tout entière. D'un côté le feu avait pris à une planche, el de l'autre le fumier ne s'était pas allumé. Le maître de l'Hôtel des Climats tempérés fut fort mécontent, comme de raison. Afin qu'un pareil désordre ne se reproduisit pas, il ferma à clef le petit cabinet du fumier, se réservant de venir lui-même tous les soirs préparer notre couche. Les soins multipliés de notre ménage, auxquels venait se joindre la récitation du Bréviaire, nous empêchaient de nous ennuyer pendant notre séjour à Ho-Kiao-Y. Le temps s'écoula assez vile, et au huitième jour, comme il avait été convenu, Samdadchiemba reparut, mais il n'était pas seul ; il était accompagné d'un petit jeune homme, qu'aux traits de la physionomie il nous fut facile de reconnaître pour son frère ; il nous fut en effet présenté comme tel. Cet te première entrevue ne fut que d'un instant ; les deux Dchiahours disparurent aussitôt, et allèrent, comme en cachette, dans la demeure de l'aubergiste. Nous pensâmes d'abord qu'ils voulaient présenter leurs civilités au maître d'hôtel, mais ce n'était pas cela ; ils reparurent bientôt après, avec un peu plus de solennité que la première fois. Samdadchiemba entra le premier : Babdcho, dit-il à son frère, prosterne-toi devant nos maîtres, et fais leur les offrandes de notre pauvre famille. — Le jeune Dchiahour nous fit trois saluts à l'orientale, et nous présenta ensuite deux grands plats, l'un chargé de belles noix, et l'autre de trois gros pains, qui, par leur forme, nous rappelèrent ceux de France. Pour prouver à Samdadchiemba combien nous étions sensibles à son attention, immédiatement et sans désemparer nous entamâmes un pain, que nous mangeâmes avec des noix. Nous fîmes un repas délicieux ; car, depuis notre départ de France, nous n'avions jamais savouré un pain d'aussi bon goût.

Nous ne fûmes pas longtemps sans remarquer que le costume de Samdadchiemba était réduit à sa plus simple expression ; nous étions surpris de le voir revenir avec de misérables habits, tandis qu'il était parti très-convenablement habillé. Nous lui demandâmes compte do ce changement ; il nous parla alors de sa famille qu'il avait trouvée dans une affreuse misère. Son père était mort depuis longtemps ; sa vieille mère était aveugle, et n'avait pas eu le bonheur de le voir ; il avait deux frères, l'un encore jeune, et l'autre que nous avions sous les yeux. Ce jeune homme était le seul soutien de sa famille ; il consacrait son temps à la culture d'un petit champ qui leur restait encore, et à la garde des troupeaux d'autrui. D'après ce tableau il était facile de savoir ce que Samdadchiemba avait fait de ses habits ; il avait tout laissé à sa pauvre mère, sans même excepter sa couverture de voyage. Nous crûmes devoir lui proposer de rester chez lui, afin de donner ses soins à sa malheureuse famille. — Comment, nous dit-il, aurais-je la cruauté de faire une pareille chose ? Est-ce qu'il pourrait m'être permis d'aller leur dévorer le champ qui leur reste ? à peine peuvent-ils vivre eux-mêmes, où trouveraient-ils de quoi me nourrir ? Je n'ai aucune industrie, je ne sais pas travailler la terre ; de quel secours puis-je leur être ? — Nous ne trouvâmes cette résolution ni noble, ni généreuse ; mais connaissant le caractère de Samdadchiemba, elle ne nous surprit pas. Nous n'insistâmes pas pour le faire rester, car nous étions encore plus persuadés que lui qu'il n'était pas bon à grand'chose, et que sa famille n'avait en effet rien à attendre de son assistance ; de notre côté nous fîmes tout ce qui pouvait dépendre de nous pour soulager ces malheureux. Nous donnâmes une assez forte aumône au frère de Samdadchiemba, et nous fîmes nos préparatifs pour continuer notre route.

Pendant ces huit jours de repos l'état de nos animaux s'était suffisamment amélioré pour oser tenter le chemin pénible que nous allions prendre. Le lendemain de notre sortie de Ho-Kiao-Y, nous commençâmes à gravir la haute montagne de Ping-Keou dont les sentiers pleins d'affreuses aspérités, présentaient à nos chameaux des difficultés presque insurmontables. Chemin faisant, nous étions obligés de pousser continuellement de grands cris, pour avertir les muletiers qui auraient pu se trouver sur cette route, si étroite et si dangereuse, que deux animaux ne pouvaient y passer de front. Par ces cris, nous invitions ceux qui venaient à l’encontre de la caravane, de prendre leur temps pour conduire leurs mulets à l'écart, s'ils ne voulaient pas les voir s'épouvanter à l'aspect de nos chameaux, et se précipiter dans les gouffres. Nous étions partis du pied de la montagne avant le jour, et ce ne fut qu'à midi que nous pûmes en atteindre le sommet. Là, nous trouvâmes une petite hôtellerie, où l'on vendait, en guise de thé, une infusion de fèves grillées ; nous nous arrêtâmes un instant pour prendre un repas qui fut succulent, car il était composé d'un grand appétit, de quelques noix, et d'une tranche de ce fameux pain des Dchiahours dont nous usions avec la plus grande parcimonie. Une tasse d'eau froide devait être, d'après notre plan, le complément de notre festin ; mais on ne pouvait se procurer, sur cette montagne, qu'un liquide d'une puanteur insupportable. Nous dûmes donc avoir recours à l'infusion des fèves grillées, boisson fastidieuse, et qui cependant nous fut vendue assez cher.

Le froid fut loin d'être aussi rigoureux que nous l'avions redouté, d'après la saison et la hauteur de la montagne. Après midi, le temps fut même assez doux ; le ciel se couvrit et il tomba de la neige. Comme nous étions obligés de descendre la montagne à pied, nous eûmes bientôt à souffrir de la chaleur, car il nous fallait faire de grands efforts pour nous retenir sur la pente de ce chemin glissant. Un de nos chameaux fit deux fois la culbute ; mais par bonheur il fut arrêté par des rochers, qui l'empêchèrent de rouler jusqu'au bas de la montagne.

Quand nous eûmes mis derrière nous ce redoutable Ping-Keou, nous allâmes loger dans le Village du vieux Canard. — Lao-Ya-Pou. — Là nous trouvâmes un système de chauffage un peu différent de celui de Ho-Kiao-Y. Les Kang sont entretenus non pas avec du fumier de cheval, mais avec du charbon pulvérisé, réduit en pâte, et formant des gâteaux semblables à des briques ; la tourbe est aussi en usage. Nous avions toujours pensé que le tricotage était inconnu en Chine ; le Village du vieux Canard fit tomber ce préjugé, partagé du reste par les Chinois eux-mêmes. Nous remarquâmes dans toutes les rues un grand nombre, non pas de tricoteuses, mais de tricoteurs, car ce sont les hommes seuls qui s'occupent de cette industrie. Leurs ouvrages sont sans goût et sans délicatesse ; ils ne tricotent jamais que de gros fils de laine, dont ils font le plus souvent des bas informes et semblables à des sacs, et quelquefois des gants, sans séparation pour les doigts, excepté pour le pouce ; les aiguilles dont ils se servent sont en bois de bambou. C'était pour nous un spectacle bien singulier, que de voir des réunions d'hommes à moustaches, assis au soleil devant les portes de leurs maisons, filant, tricotant, et bavardant comme des commères ; on eût dit une parodie des mœurs de notre patrie.

De Lao-Ya-Pou à Si-Ning-Fou nous eûmes cinq jours de marche ; le second jour nous traversâmes Ning-Pey-Hien, ville de troisième ordre. En dehors de la porte occidentale, nous nous arrêtâmes dans une hôtellerie pour prendra notre repas du matin : plusieurs voyageurs étaient rassemblés dans une immense cuisine, et occupaient les nombreuses tables disposées le long des murs ; au centre de la salle, s'élevaient d'immenses fourneaux, où l'aubergiste, sa femme, ses enfants et quelques domestiques préparaient avec activité les mets demandés par les convives. Pendant que tout le monde était occupé, soit de la préparation, soit de la consommation des vivres, un grand cri se fit entendre. C'était l'hôtesse, qui exprimait ainsi la douleur que lui causait un grand coup de pelle que son mari venait de lui asséner sur la tête. A ce cri, tous les voyageurs lèvent la tête ; la femme se sauve en vociférant dans un coin de la cuisine ; et l'aubergiste explique à la compagnie comme quoi il a eu raison de corriger sa femme insolente, insoumise, ne prenant pas du ménage un soin convenable, et tendant à ruiner la prospérité de l'auberge. Avant qu'il eût terminé son discours, la femme ne manqua pas de riposter du coin où elle était blottie ; elle annonça à la société que son mari était un paresseux, que, pendant qu'elle s'épuisait à servir les voyageurs, lui passait son temps à fumer et à boire, que le gain d'une lune de travail s'en allait dans quelques jours en tabac et en eau-de-vie... Pendant cette mise en scène, le parterre était calme et imperturbable, et ne se permettait pas le moindre signe d'approbation ou d'improbation. La femme sortit enfin de son recoin, et vint en quelque sorte présenter un cartel à son mari. — Puisque je suis une méchante femme, dit-elle, alors il faut me tuer ... Tiens, tue-moi ; et elle se dressait avec fierté devant l'aubergiste. Celui-ci ne la tua pas tout de suite, mais il lui donna un épouvantable soufflet, qui la fit courir de nouveau dans son recoin en poussant des hurlements. Pour le coup, le parterre fit entendre de grands éclats de rire ; il commençait à trouver la pièce divertissante, elle devint bientôt sérieuse. Après d'affreuses injures d'une part et des menaces atroces de l'autre, l'aubergiste se serra les reins avec sa ceinture, et roula sa tresse de cheveux autour de sa tête ; c'était le signe d'un coup de main. — Puisque tu veux que je te tue, dit-il à sa femme, hé bien, je vais te tuer. — A ces mots, il prend dans un fourneau de longues pinces en fer, et se précipite avec fureur sur sa femme. Tout le monde se lève aussitôt, on pousse des cris, les voisins accourent, et on cherche à séparer les combattants ; mais on n'y réussit que lorsque l'hôtesse avait déjà toute sa figure ensanglantée et sa chevelure en désordre. Alors un homme d'un certain âge, et qui paraissait avoir quelque autorité dans la maison, prononça gravement quelques paroles en guise d'épilogue. Comment ! dit-il, comment ! un mari et son épouse !... en présence de leurs enfants !... en présence d'une foule de voyageurs ! ! Ces paroles, répétées trois ou quatre fois, avec un ton qui exprimait en même temps l'indignation et l'autorité, eurent un merveilleux effet. Un instant après, les convives continuaient gaiement leur dîner, l'hôtesse faisait frire des gâteaux dans de l'huile de noix, et le chef de famille fumait silencieusement sa pipe.

Quand nous fûmes sur le point de partir, l'aubergiste, en réglant nos comptes, marqua cinquante sapèques pour les animaux que nous avions attachés dans la cour pendant notre dîner. Evidemment on voulait nous faire payer comme des Tartares. Samdadchiemba ne put contenir son indignation. — Est-ce que tu crois, s'écria-t-il, que nous autres Dchiahours, nous ne connaissons pas les règlements des hôtelleries ? Où a-t-on jamais vu payer pour attacher des animaux à une cheville de bois ? Dis-moi, maître d'hôtel, combien demandes-tu de sapèques pour la comédie que tu viens de jouer avec ta femme ?... Le sarcasme était sanglant. Les éclats de rire du public donnèrent raison à Samdadchiemba, et nous partîmes en payant simplement nos dépenses particulières.

La route qui conduit à Si-Ning-Fou, est en général bonne et assez bien entretenue : elle serpente à travers une campagne fertile, très-bien cultivée, et pittoresquement accidentée par de grands arbres, des collines et de nombreux ruisseaux. Le tabac est la culture principale du pays. Nous rencontrâmes, chemin faisant, plusieurs moulins à eau remarquables par leur simplicité, comme tous les ouvrages des Chinois. Dans ces moulins, la meule supérieure est immobile ; c'est celle de dessous qui tourne par le moyen d'une roue unique, que le courant d'eau met en mouvement. Pour faire manœuvrer ces moulins, quelquefois construits sur de larges proportions, il n'est besoin que d'une très-petite quantité d'eau ; car on la fait tomber sur la roue comme une cascade, ayant au moins vingt pieds de haut.

Un jour avant d'arriver à Si-Ning-Fou, nous eûmes une route extrêmement pénible, très-dangereuse, et qui nous invita souvent à nous recommander à la protection de la divine Providence. Nous marchions à travers d'énormes rochers, et le long d'un profond torrent dont les eaux tumultueuses bondissaient à nos pieds. Le gouffre était toujours béant devant nous ; il eût suffi d'un faux pas pour y rouler ; nous tremblions surtout pour les chameaux, si maladroits et si lourds quand il faut marcher sur un chemin scabreux. Enfin, grâce à la bonté de Dieu, nous arrivâmes sans accident à Si-Ning. Cette ville est immense, mais elle est peu habitée, et tombe presque en ruines sur plusieurs points. Son commerce est en grande partie intercepté par Tang-Keou-Eul, petite ville située sur les bords de la rivière Keou-Ho, à la frontière qui sépare le Kan-Sou du Koukou-Noor.

Il est d'usage à Si-Ning-Fou, on pourrait même dire de règle, qu'on ne reçoit pas dans les hôtelleries les étrangers tels que Tartares, Thibétains et autres ; ils vont loger dans des établissements nommés Maisons de repos (Sié-Kia), où les autres voyageurs ne sont pas admis. Nous allâmes donc mettre pied à terre dans une Maison de repos, et nous y fûmes très-bien reçus. Les Sié-Kia différent des autres hôtelleries en ce qu'on y est loge, nourri et servi gratuitement. Comme le commerce est le but ordinaire des étrangers, les chefs de ces établissements perçoivent un revenu sur tout ce qu'on vend ou qu'on achète. Pour tenir une Maison de repos, il faut avoir la permission des autorités du lieu, et leur payer annuellement une certaine somme, plus ou moins grande, suivant l'importance des affaires commerciales. En apparence, les étrangers sont très-bien traités, mais au fond ils sont toujours sous la dépendance des Sié-Kia, qui, étant d'intelligence avec les marchands de la ville, trouvent ainsi à gagner de part et d'autre.

Quand nous partîmes de Si-Ning-Fou, il se trouva que le Sié-Kia n'avait pas fait sur nous un grand profit ; car nous n'avions ni rien vendu, ni rien acheté. Cependant, comme il eût été ridicule et injuste de vivre ainsi aux dépens du prochain, nous dédommageâmes le chef de la Maison de repos, et nous lui payâmes le séjour que nous avions fait chez lui, au taux des hôtelleries ordinaires.

Après avoir traversé plusieurs torrents, gravi grand nombre de collines rocailleuses, et franchi encore deux fois la grande muraille, nous arrivâmes à Tang-Keou-Eul. Nous étions au mois de janvier ; quatre mois à peu près s'étaient écoulés depuis notre départ de la Vallée-des-Eaux-Noires. Tang-Keou-Eul est une petite ville, mais très-populeuse, très-active et très-commerçante. C'est une véritable tour de Babel : on y trouve réunis les Thibétains orientaux, les Houg-Mao-Eul ou Longues-Chevelures, les Oelets, les Kolo, les Chinois, les Tartares de la mer Bleue, et les Musulmans descendants d'anciennes migrations du Turkestan. Tous portent dans cette ville le caractère de la violence. Chacun marche dans les rues armé d'un grand sabre, et affectant dans sa démarche une indépendance féroce. Il est impossible de sortir sans être témoin de quelque bataille.


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  1. On voit dans les annales chinoises que même du temps des premières dynasties, cette partie du Kan-Sou était habitée par des Tartares qu'on nommait Kao-Tche ou chariots élevés — 1852.
  2. (1) Yeou-Wang, treizième empereur de la dynastie des Tcheou, 780 ans avant Jésus-Christ.
  3. (1) A cette époque l'ambassade française n'était pas encore venue en Chine ; il n'existait pas de traité en faveur des Européens. Tous les Missionnaires qui pénétraient dans l'intérieur, étaient, par le seul fait, condamnés à mort.
  4. (1) Les Thibétains appellent les Anglais de l'Indoustan Péling, nom qui veut dire étranger. C'est l'équivalent du mot chinois y-jin, que les Européens traduisent par barbare, sans doute pour trouver dans le contraste, de quoi flatter leur amour-propre.