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Souvenirs de la bataille d’Arras (octobre 1914)/01

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Souvenirs de la bataille d’Arras (octobre 1914)
Revue des Deux Mondes6e période, tome 58 (p. 571-598).
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Souvenirs de la bataille d’Arras (octobre 1914)


La bataille d’Arras d’octobre 1914.

Il n’est peut-être pas dans le cours de cette guerre de plus de quatre années une bataille d’armée qui se soit passée en pleine France et dont on ait moins parlé, sur le développement de laquelle le haut commandement lui-même ait été pendant quelques jours moins renseigné, et dont plus tard l’histoire sera, faute de documents, plus difficile à faire.

Cela tient aux circonstances particulièrement critiques où elle s’est improvisée.

Imaginez une bataille qui s’engage au moment même où les organes du commandement de l’armée intéressée (Etat-major, artillerie, aviation, service télégraphique, etc..) sont à peine existants dans la main du chef d’Etat-major, où ils arrivent peu à peu, les uns après les autres, de tous les points du front et de l’arrière, accourant dans la plus grande hâte, ne connaissant qu’un nom pour se renseigner, se diriger, et se grouper, quelque part, on ne sait exactement où, mais sûrement à la bataille :

— Le général de Maud’huy ?…

Imaginez une situation décisive : la fin de la bataille de l’Aisne ; les armées ennemies accrochées au sol devant notre front des Vosges à la Somme, armées que nous croyions avoir enfin prises à la gorge et qu’il semblait que nous n’avions plus qu’à tourner vers Bapaume par leur aile droite. Remarquez bien qu’il ne s’agissait pas à ce moment-là de « la course à la mer, » de la marche vers le Nord. Au contraire ! Pas une minute à perdre : En avant vers l’Est ! Débordez le flanc ennemi en débouchant d’Arras et de Lens sur Bapaume et Cambrai ! En avant !… et la bataille de l’Aisne devenait une seconde victoire de la Marne. L’ennemi battait en retraite sur les Ardennes et la Meuse. Le sol de la Patrie était libéré. La France était victorieuse.

L’espoir était immense ; mais il fallait aller vite, plus vite que l’ennemi.

Alors tant pis pour les liaisons inexistantes, tant pis pour les bureaux et les services en retard, tant pis pour les États-majors incomplets, tant pis pour tout ce qui n’était pas là effectivement présent, à pied d’œuvre en Artois et capable de marcher et de se battre !

D’une part, un général et un chef d’Etat-major sans organes de commandement mais enthousiastes. D’autre part, des troupes déjà décimées mais résolues. Enfin, pas de machines à écrire, pas de téléphones. Des ordres verbaux ou griffonnés sur des bouts de papier ou des carnets à polycopier. Cela suffit : En avant ! On fera les comptes-rendus plus tard…


Imaginez alors qu’il est arrivé le contraire de ce qu’on attendait, et qu’à peine avions-nous ébauché notre mouvement en avant, au lieu de tourner l’ennemi, nous avons failli l’être par lui ; qu’au lieu d’attaquer, c’est nous qui avons été contraints de nous défendre devant un adversaire supérieur en nombre ; si bien qu’à un instant critique.— le 5 octobre, — surgissait pour nous sur les tours d’Arras le spectre de Sedan.

Imaginez enfin qu’à ce même moment, l’ennemi se trouvait lui-même épuisé par ses propres efforts et par notre extraordinaire résistance ; et que le général Foch arrivait à nous avec son âme ardente, des munitions et des réserves.

Il était temps. Sinon l’armée de Maud’huy, coupée, de l’armée de Castelnau, battait en retraite vers Calais ?… vers Abbeville ?… vers ?… et la gauche de la deuxième armée se repliait sur la Somme où l’on arrêtait d’ailleurs à ce moment les premiers trains amenant l’armée britannique relevée devant Soissons.

Alors ? La France aurait été coupée de l’Angleterre, — les sous-marins allemands auraient eu leurs ports au cœur de la Manche… Aurions-nous tenu quatre ans ?

Ainsi, pendant ces premiers jours d’octobre 1914, au milieu de difficultés sans nombre, avec une foi, une initiative, une énergie inlassables, presque sans États-majors et sans services, mais dirigeant quand même des corps d’armée et des divisions admirables, le général de Maud’huy, activement secondé par son chef d’état-major, le lieutenant-colonel des Vallières, a su contribuer pour une grande part à la victoire immense d’aujourd’hui.


I. — LA FORMATION DE LA « SUBDIVISION D’ARMÉE DE MAUD’HUY » (29-30 SEPTEMBRE — 1er OCTOBRE 1914

Après quinze jours d’attente, dans la nuit du 29 au 30 septembre 1914, à minuit, je recevais l’ordre de me mettre à la disposition du général de Maud’huy d’urgence à Clermont (sur Oise).

Le lendemain matin, je rencontrais le capitaine R… qui me dit venir du G. Q. G. et rejoindre en auto avec le lieutenant-colonel D… le général de Maud’huy, non pas à Clermont-sur-Oise, mais à Breteuil.

J’obtins immédiatement du Gouverneur militaire de Paris, un auto, et à 17 heures, laissant mes chevaux et mon ordonnance à la traîne, avec l’espoir qu’ils se débrouilleraient, je roulais sur la route de Breteuil, où, à vingt heures, je trouvais le général de Maud’huy, le lieutenant-colonel des Vallières, chef d’Etat-major, et cinq ou six officiers, à table dans une auberge, au moment où le dîner prenait fin.

C’était là, à peu près en entier, l’Etat-major, premier échelon de la future armée, tel qu’il allait constituer le poste de Commandement du général de Maud’huy pendant les premières journées de la tragique bataille que nous allions vivre ensemble.

— Ah ! un chasseur à pied !

Et tout de suite je me sentis conquis par l’accueil que me firent le général de Maud’huy et le lieutenant-colonel des Vallières.

Ce soir-là ils rayonnaient de joie et d’espoir. Le lieutenant-colonel des Vallières était étincelant d’esprit ; on le sentait vivre intensément, laissant s’épanouir en lui au plus haut point en cet instant extraordinaire ses remarquables facultés d’intelligence, de cœur et de savoir ; on le sentait sûr de la victoire, maître de l’heure et vibrant de toute son âme.

Assis en face de lui, le général de Maud’huy achevait, en souriant, de fumer sa pipe légendaire. Il parlait peu, mais une flamme brûlait dans ses yeux mobiles qui cherchaient toujours d’autres yeux de soldats à fixer, à fouiller, à pénétrer, à prendre. Les poings fermés, le geste bref, la voix ferme, il semblait vivre intérieurement un songe héroïque, réaliser enfin la secrète aspiration de toute sa vie : conduire à la Revanche une armée française contre l’ennemi détesté qui, depuis quarante-quatre ans, soufflait sa ville natale, sa ville chérie, le rêve de ses rêves : Metz !

En se levant de table le lieutenant-colonel des Vallières me désigna pour rester le lendemain à Breteuil en liaison auprès du général de Castelnau, commandant la deuxième armée, dont dépendait provisoirement la subdivision d’armée du général de Maud’huy.

La nuit, je ne dormis presque pas. Le canon grondait vers Lassigny et Bapaume. La fenêtre ouverte sur les étoiles, j’écoutais.


* * *

Le lendemain matin 1er octobre je me présentais au général de Castelnau : simple et grave, gardant sur le visage pâle une expression de douleur contenue et d’énergie indomptable, il écoutait, silencieux, calme…

Le général Anthoine, son chef d’Etat-major, me confia à l’un de ses officiers qui me mit au courant de la situation générale :

1° Au Nord de la Somme la 2e armée, couverte à sa gauche par le groupe des divisions territoriales du général Brugère (qui dépendait directement du G. Q. G.), devait poursuivre son offensive avec les 20e et 11e corps. But : envelopper l’aile droite ennemie.

2° Au Sud de la Somme, la 2e armée devait se borner avec les autres corps d’Armée (13e, 4e, 14e) à maintenir à tout prix la situation acquise.

3° — En réserve d’armée, rien… Toutes les disponibilités (10e corps d’armée) étaient données au général de Maud’huy, qui disposait à partir du 1er octobre, 0 heure, d’une « Subdivision de la 2e armée » ainsi composée : Le 10e corps d’armée (en marche vers le Nord de Querrieux sur Acheux, 19e et 20e divisions). Le corps de cavalerie Conneau déjà engagé en couverture sur le Cojeul au Sud-Est d’Arras face à Cambrai (1re, 3e, 5e et 10e divisions de cavalerie), renforcé par un soutien de deux bataillons du 70e régiment d’infanterie du 10e corps d’armée, débarqué en auto le 30 à midi à la sortie Est d’Arras sur la route de Cambrai. Deux divisions d’infanterie en cours de débarquement et qui devaient former un corps provisoire sous les ordres du général d’Urbal : la division Fayolle à Lens, et la division Barbot à Arras.

Le Commandant de la Subdivision d’Armée devait avoir pleine autorité en tout ce qui concernait les opérations tactiques. Pour toutes les autres questions (ravitaillement, évacuations, services…) les trois grandes unités de la subdivision continuaient à relever directement de la 2e armée.

Le général de Maud’huy devait avoir son Quartier Général à Acheux, le 1er octobre à 10 heures.

La mission dévolue à la subdivision d’armée, après qu’elle serait réunie dans la région d’Arras, consistait à agir sur l’aile droite des forces allemandes qu’attaquait de front le reste de la 2e armée, aile droite qui paraissait se trouver vers Bapaume.

A neuf heures 40, j’entendais dire que le corps de cavalerie qui tenait encore Hamelincourt, à la gauche des territoriaux, avait déjà perdu Saint-Léger et Croisilles-sur-la-Sensée.

A neuf heures 45, le colonel Monroë, chef d’Etat-major du corps d’armée provisoire, me téléphonait pour demander si l’on avait vu son Commandant de corps d’armée, le général d’Urbal, pour le moment introuvable.

A 10 heures 15, l’aviation de l’armée rendait compte qu’à 9 heures du matin plusieurs colonnes ennemies, dont l’ensemble était évalué à un corps d’armée, avaient été vues franchissant, en marchant vers le Nord, la route Bapaume-Cambrai.

Je pris le téléphone, et, non sans peine, j’obtins vers 11 heures une communication avec Acheux, où je passai ce premier renseignement à l’Etat-Major du général de Maud’huy : « A 9 heures 15, plusieurs colonnes ennemies, dont l’ensemble était évalué à un corps d’armée, franchissaient, en marchant vers le Nord, la route Bapaume-Cambrai, entre Bapaume inclus (colonne de gauche) et Morchies (colonne de droite). »

Vers midi, j’apprenais que le général d’Urbal venait d’arriver et je me présentais à lui, au moment où il remontait en auto, direction Acheux.

A 14 heures 15, j’envoyais par télégramme au général de Maud’huy un nouveau renseignement : « Un avion a recoupé à 10 heures les colonnes ennemies signalées ce matin ; il résulte de cette reconnaissance que la colonne de gauche a été arrêtée à 9 heures (tête à Mory, Nord de Bapaume) et n’avait pas bougé de là à 10 heures, alors qu’au contraire la colonne de droite, qui avait à 9 heures sa tête à Demicourt, avait continué à marcher et avait à 10 heures sa tête à Moeuvres. »

A 15 heures 15, j’étais appelé au téléphone de la part de l’état-major d’Acheux par le commandant G… qui m’exposa à mots couverts et suivant un code conventionnel les décisions qu’avait prises le général de Maud’huy au reçu des précédents renseignements, ainsi que ses intentions ; et, à 15 heures 30, je remettais au général de Castelnau le compte rendu du général de Maud’huy.

Il disait en substance ceci : Le général de Maud’huy poussait une brigade mixte (de la 19e division du 10e corps) sur Moyenne-Ville en soutien de la gauche des territoriaux ; il avait l’intention de diriger deux autres brigades du 10e corps et l’artillerie de corps, par une marche de nuit, sur Monchy-au-Bois, et de placer la dernière brigade de ce corps d’armée en réserve à Sailly-au-Bois. Il avait prescrit au corps provisoire de pousser dès le soir la division Barbot, d’Arras vers le Sud-Est sur le ruisseau de Cojeul, et de porter le lendemain matin la division Fayolle, de Lens vers le Sud, dans la région de Monchy-le-Preux (en laissant vers Douai le régiment et le groupe qu’elle y avait envoyés). Il avait donné comme instructions au corps de cavalerie de porter une division à Douai en soutien des territoriaux et les trois autres divisions au Sud-Est d’Arras dans la région de Wancourt.

J’assistai alors à une scène qui restera profondément gravée dans ma mémoire : il devait être 18 heures. Le général de Castelnau entra dans notre salle, suivi du général Anthoine, qui le conduisit devant une grande carte au 1/80 000e fixé au mur. Je vois encore cette carte : au-dessous de la situation de la subdivision d’armée telle qu’elle résultait du renseignement précédent, un long trait au fusain marquait le front du reste de la 2e armée et des divisions territoriales, de Courcelles-le-Comte (au Sud d’Arras) à Ribécourt-sur-Oise. A l’Est de cette ligne étaient portées les colonnes ennemies reconnues par les avions ; d’après les derniers renseignements, leurs gros paraissaient s’être arrêtes en fin de marche dans la zone Mœuvres-Lagnicourt-Quéant, c’est-à-dire au centre du triangle Arras-Cambrai-Bapaume. Leurs avant-postes tenaient face à Arras la ligne de la Sensée, d’Ervillers à Vis-en-Artois. Devant eux, les avant-postes de notre corps de cavalerie et de la division Barbot tenaient la ligne du Cojeul, d’Hamelincourt à Monchy-Ie-Preux.


La situation était incertaine dans la vallée de la Scarpe.

A l’Ouest de notre front étaient portées nos disponibilités : Derrière la 2e année proprement dite (14e, 4e, 13e, 11e et 20e corps d’armée), rien. Derrière le groupe des divisions territoriales du général Brugère, le 10e corps encore disponible presque en entier : 20e division à Sailly-au-Bois, 19e division à Monchy-au-Bois.

Les officiers de liaison des différents corps d’armée venaient les uns après l’es autres exposer au général la situation de leur grande unité. Autant que je puis me le rappeler, leurs rapports étaient à peu près identiques et peuvent se résumer ainsi : « Nous avons été violemment attaqués tout le jour par un ennemi supérieur en nombre. Nous n’avons plus de réserves. Nous n’avons plus de munitions. Nos troupes épuisées ne tiennent sur le grand front où elles sont étirées à l’extrême que par un miracle d’énergie. Nous demandons des renforts. Nous demandons des munitions. »

Le général de Castelnau écoutait, impassible, sans répondre.

Le chef de son premier bureau vint rendre compte des disponibilités en munitions sur lesquelles on pouvait compter le lendemain pour l’ensemble de l’armée. Je ne me rappelle plus exactement le nombre des lots de munitions qu’indiqua le commandant de B… mais je me souviens que ce chiffre était très faible. Une bouchée de pain pour une armée affamée…

Le général Anthoine prit alors la parole pour faire valoir le danger que la 2e armée courait d’être percée en son centre. Il fit remarquer l’incertitude où nous étions de la direction qu’allaient prendre pendant la nuit ou au matin les colonnes ennemies arrêtées à la tombée du jour entre Bapaume et Cambrai. Allaient-elles se porter vers le Nord et se heurter à la subdivision d’armée de Maud’huy ? Allaient-elles faire face à l’Ouest et enfoncer les divisions territoriales déjà fort épuisées ? Allaîent-elles retomber par Bapaume vers le Sud-Ouest en liaison avec d’autres forces qui pouvaient surgir de la région Péronne Roye ?

Dans ce cas, la prudence n’indiquait-elle pas de retirer immédiatement le 10e corps, en tout ou partie, au général de Maud’huy et d’en ramener au moins une division vers le Sud en soutien du centre de l’armée ? N’était-ce pas trop audacieux de laisser le général de Maud’huy continuer à diriger cette nuit tout ce corps d’armée vers le Nord comme il venait de rendre compte que c’était son intention ? N’était-ce pas jouer trop gros jeu que de sacrifier la sécurité du centre à la réussite d’une attaque enveloppante ?…

Nous écoutions, silencieux, anxieux. Il semblait que le sort de cette bataille allait se décider là, dans cette salle d’école aux parois vitrées, devant cette grande carte fixée au mur, où quelques traits de fusain prenaient brusquement une signification si lourde de conséquences. Car, enlever le 10e corps à la subdivision d’armée de Maud’huy n’était-ce pas abandonner toute action énergique ? n’était-ce pas renoncer définitivement à donner à cette gigantesque bataille de l’Aisne la décision victorieuse que la France attendait ? n’était-ce pas subir de nouveau la volonté de l’ennemi au lieu de continuer à lui imposer la nôtre ? N’était-ce pas tenir compte seulement de notre propre épuisement matériel et moral sans penser qu’il était vraisemblable que l’ennemi, en face de nous, était dans le même état ?

« Un général battu est un général qui se croit battu… Vaincre c’est oser et vouloir. » C’était sans doute ces pensées-là que méditait le général de Castelnau immobile devant la carte.

Il nous regarda et dit enfin à son chef d’état-major :

— J’approuve les intentions du général de Maud’huy. Je ne change rien aux ordres donnés. Envoyez la plus grande partie des munitions disponibles fi la subdivision d’armée. Répartissez le reste entre les autres corps d’armée. Puis il ajouta à voix basse :

— Et maintenant, vous entendez bien, quoi qu’il arrive, ce soir, je ne veux plus recevoir personne. Ma décision est prise. Laissez-moi seul

Lentement il s’éloigna, rentra dans son bureau et ferma doucement la porte derrière lui… Le sort en était jeté. La journée du lendemain devait bien être une journée de victoire ! Hélas !… pourquoi des erreurs d’exécution qui m’échappent ont-elles transformé, le lendemain, en « coup nul » l’attaque décisive de ce 10e corps que le général de Castelnau nous avait laissé pour faire avec lui de grandes choses en de si angoissantes circonstances… ces 20.000 Bretons, qui portaient cette nuit-là, avec eux, l’espérance de la France ?…

Et pourtant tout paraissait bien préparé et bien prévu pour que ce corps d’armée tombât en masse et par surprise le lendemain matin dans le flanc de l’ennemi. A 19 heures 30, en effet, arrivait à Breteuil le lieutenant-colonel D… envoyé par le général do. Maud’huy pour rendre compte en détail des ordres qu’il avait donnés pour le soir et de ses intentions Pour l’attaque du lendemain matin 2 octobre. A 21 heures, le lieutenant-colonel D… téléphonait l’approbation de tout cela au lieutenant-colonel des Vallières à Adieux ; et, à la même heure, le général de Maud’huy donnait à ses grandes unités ses instructions pour le lendemain.

Son intention était d’attaquer, le 2 octobre, l’ennemi avec le 10e corps d’armée. Le mouvement devait tout d’abord être couvert du côté de l’Est, puis prolongé par les divisions du corps provisoire. Le corps de cavalerie devait agir en échelon offensif à l’aile gauche (Est) de la subdivision d’armée. En conséquence :

Le gros du corps de cavalerie devait être réuni pour 6 heures dans la région au Nord de Monchy-le-Preux, tenant le front Gueinappe-Boiry-Notre-Dame ; la 10e division de cavalerie devait être rendue à la même heure dans la région Boiry-Becquerollos et reprendre le contact étroit de l’ennemi sur le front Ervillers-Saint-Léger-Croisilles. La 1re division de cavalerie devait assurer la possession des ponts sur le canal de Vitry-en-Artois inclus à Lauches inclus et se tenir en situation d’appuyer la défense de Douai. Le 10e corps d’armée, se couvrant vers le Sud et vers l’Est, devait réunir son gros en carré pour 5 heures 30 dans la région de Ficheux, en situation de se porter soit dans la direction de Saint-Léger, soit dans celle d’Ervillers.

Le corps provisoire, laissant momentanément à Douai le détachement qui y aurait été envoyé, devait avoir : — pour 5 heures 30 : la division Barbot rassemblée dans la région Nord de Neuville-Vitasse, et tenant avec ses avant-gardes par des postes le front de Monchy-le Preux à Hénin-sur-Cojeul ; — pour 6 heures : la 70e division (Fayolle) rassemblée dans la région de Gavrelle, en situation soit de poursuivre son mouvement dans la direction du Sud vers Monchy-le-Preux ; soit de s’opposer à une attaque dirigée sur Arras par des troupes venant de Douai ou de Vitry-en-Artois.

Aussitôt en place, les divisions du corps provisoire devaient se retrancher.

Ainsi toute la subdivision d’armée de Maud’huy devait être rassemblée entre 5 heures 30 et 6 heures, prête à l’attaque. Ses éléments paraissaient devoir être en place au bon endroit le lendemain matin, face à leurs objectifs les plus probables, il ne devait plus rester alors qu’à donner une direction fixe, un ordre simple et net, et l’un au moins de nos corps d’armée allait pouvoir déboucher inopinément et en masse dans l’un des flancs de ce corps ennemi, soit qu’il persistai vers le Nord soit qu’il fit face à l’Ouest.

Notamment en ce qui concerne le rassemblement prescrit au 10e corps, il faut remarquer que le général de Maud’huy se trouvait ainsi jeté en pleine bataille et sans renseignements suffisants et qu’il voulait d’abord rassembler ce corps d’armée en rassemblement articulé, le tenant prêt à attaquer là où il le voudrait, suivant les progrès de la bataille. Le rassemblement prescrit était donc un rassemblement en carré permettant d’attaquer dans une direction par divisions successives, et dans l’autre par divisions accolées.

La situation restait en effet bien confuse vers Douai et Cambrai d’où une menace semblait venir. Enfin qu’allait-il se passer au centre du reste de la 2e armée dégarnie et épuiser ?

Ce n’est que tard dans la nuit que je regagnai ma petite chambre. Un vieux qui avait l’air d’un fou vint m’ouvrir la poterne du petit château. Je commandai mon auto pour le lendemain matin au point du jour direction Arras… et, la fenêtre ouverte sur les mêmes étoiles, j’écoutai le grondement du canon qui depuis la veille semblait avoir gagné étrangement vers le Nord.

Au loin vers Bapaume des lueurs d’incendie illuminaient le ciel de France..«


II. — LA BATAILLE DU 2 OCTOBRE

Un beau matin d’automne voilé de brume. Un léger brouillard favorable aux mouvements préparatoires aux attaques, et qui devait rendre impossible toute reconnaissance d’avion.

Dès sept heures je quittai Breteuil en auto, emportant les derniers renseignements sur la situation d’ensemble de la 2e armée. Je longeai par la route d’Amiens et de Mailly-Maillet le front de cette immense bataille qui devait dans mon esprit s’achever le jour même par la victoire éclatante de la subdivision d’armée de Maud’huy.

En passant à la Sucrerie, 2 kilomètres Nord de Mailly-Maillet, je m’arrêtai un instant, entre 9 et 10 heures, au poste de commandement du général Brugère. Celui-ci avait porté la veille sur Arras l’une de ses brigades territoriales, la 168e, pour y organiser « la défense de la ville » face à l’Est et au Sud-Est, et venait de donner l’ordre à son corps de spahis auxiliaires, tout « en agissant pour son propre compte et d’une manière indépendante du corps de cavalerie, » de se maintenir à Hénin-Liétard pour couvrir les débarquements qui étaient en voie d’exécution à Lens, et de continuer à tenir le contact de l’ennemi dans la direction de Douai.

Ce n’est pas sans un peu d’inquiétude que je voyais ainsi opérer « dans nos jambes » entre les troupes du général de Castelnau et celles du général de Maud’huy, et indépendamment de l’un et de l’autre, ce groupe de divisions territoriales qui se trouvaient d’ailleurs attaquées, tout simplement par la Garde prussienne ! c’était là une situation bien délicate et bien difficile, mais le général Bru gère s’en tira de telle façon que les divisions territoriales en surent imposer suffisamment à la Garde de Prusse pour obliger celle-ci à n’avancer que prudemment, pied à pied, de village en village, n’osant se porter à un nouveau point d’appui qu’après avoir organisé le précédent… Après avoir donné et pris quelques renseignements, je quittai le poste de commandement de la Sucrerie, puis, par la « route de Bucquoy », à toute allure, je roulai vers Beaurains. Depuis le matin, j’entendais le canon qui grondait de plus en plus fort vers Arras, et j’avais hâte d’y être. Il devait être entre onze heures et midi quand j’arrivai à la sortie Sud du village de Beaurains sur la grande route d’Arras à Bapaume. Quelques autos arrêtés au bord de la route face au Sud indiquaient seuls le poste de commandement de la subdivision d’armée. Le lieutenant-colonel des Vallières assis dans sa limousine écrivait des ordres. Le général de Maud’huy, debout sur la route, regardait et écoutait la bataille. Il la vivait, recevant des comptes rendus et interrogeant les blessés qui se dirigeaient en file vers Arras.

A la sortie sud du village, une petite maison isolée aux contre-vents verts servait de central téléphonique. Une antenne de T.S.F. était dressée dans un champ au bord de la route. Des officiers en automobile arrivaient, repartaient, portant des ordres et des renseignements.

Je fis au lieutenant-colonel des Vallières mon rapport, et il me dit :

— Mettez-vous vite au courant de la situation. Voici les ordres donnés et les renseignements reçus.

Et tout de suite, au mouvement de la scène, au demi-cercle de canonnade qui nous entourait (nous étions à 4 kilomètres des tirailleurs ennemis), aux modifications que les ordres que je lisais avaient subies, aux retards de l’exécution, à l’absence de tout renseignement autre que celui fourni par le combat lui-même, je compris que les choses n’allaient malheureusement pas tourner comme nous l’avions prévu et qu’en tout cas, au lieu de « subir notre volonté, » c’était l’ennemi qui commençait déjà à nous imposer la sienne…

D’abord je constatai que dès quatre heures du matin, à la suite de renseignements reçus dans la nuit, lui apprenant que les Allemands n’étaient pas aussi avancés qu’il le croyait, le général de Maud’huy avait modifié son ordre de la veille au sujet du rassemblement du 10e corps d’armée qu’il avait reporté plus au Sud, de Ficheux à Mercatel et lui avait précisé une direction d’attaque : Mory-Beugnatre, face au Sud-Est.

Le général de Maud’huy craignait en attaquant trop vers le Nord de gêner ses propres troupes marchant d’Arras vers le Sud ; enfin il voulait soulager le plus vite possible les territoriaux qu’il sentait faiblir.

Cet ordre était daté du Quartier général d’Acheux, 2 octobre 4 heures, et fut porté au 10e corps d’armée, dès l’aube, par un officier de liaison parti d’Acheux à 4 heures 30. (Je crois que l’orientation « unique » vers le Sud-Est qui paraissait donnée par cet ordre au 10e corps d’armée fut l’origine des erreurs et des malentendus qui surgirent et persistèrent dans cette journée tragique, lorsque le général de Maud’huy orienté par le combat voulut engager le 10e corps d’armée non plus vers le Sud-Est, mais vers le Nord-Est).

Le 10e corps d’armée chargé d’attaquer dans la direction générale Mory-Beugnatre avait comme premiers objectifs : Ervillers et Saint-Léger. Il devait faire son effort principal vers sa gauche sur Saint-Léger. Une brigade de réserve générale à la disposition du général de Maud’huy devait être à Ficheux pour 8 heures.

Le 10e corps d’armée devait rendre compte quand il serait réuni dans la région de Mercatel et disposé face à ses objectifs. Il ne devait en tout cas se porter à l’attaque que sur l’ordre du général de Maud’huy, mais il pouvait sans autre ordre porter ses éléments avancés sur les hauteurs 101 (Sud de Boyelles).

Or, dans l’esprit du général de Maud’huy, cet ordre n’impliquait point une décision définitive et exclusive en ce qui concernait le choix de la direction de l’attaque principale. Au contraire le général de Maud’huy ne sachant en réalité pas encore exactement dans quelle direction définitive il lancerait l’attaque principale, avait fait seulement, en somme, rassembler le 10e corps face au Sud-Est, mais lui prescrivait nettement de ne pas déclencher sa grosse attaque sans un nouvel ordre.

En conformité de cet ordre de 4 heures, le général Desforges commandant le 10e corps n’avait donné qu’à 7 heures 45 ses ordres d’exécution d’après lesquels le 10e corps d’armée sous la protection de la brigade Pierson, qui continuait à tenir le front Moyenneville-Hamelincourt, croupe 101, devait se transporter à travers champs dans la région de Mercatel entre la voie ferrée Arras-Bapaume et la route Arras-Bapaume, sa gauche à cette route, face à sa direction d’attaque.

Ge transport effectué, la 19e division devait, dès que l’ordre lui serait donné, mener l’attaque en disposant de tous ses moyens dans la direction générale Mory-Beugnatre. Premier objectif à atteindre : Ervillers, Saint-Léger, effort principal par sa gauche sur Saint-Léger. La 20e division (moins la brigade réservée à la disposition de l’armée) et l’artillerie du 10e corps devaient rester jusqu’à nouvel ordre sur les emplacements qu’ils avaient gagnés avec le corps d’armée.

Or, pendant que le 10e corps commençait à se rassembler tardivement dans la région de Mercatel, ainsi uniquement orienté vers le Sud-Est, des événements graves se produisaient à notre gauche et allaient justement imposer pou à peu l’emploi du 10e corps d’armée, non pas vers le Sud-Est, mais vers le Nord-Est :

D’abord, un renseignement, de 8 heures, venant du corps provisoire d’Urbal, annonçait que la division d’Arras (division Barbot) avait eu cette nuit ses avant-postes attaqués sur le Cojeul et avait perdu Wancourt, Guemappe et la moitié de Monchy-le-Preux ; et que la division de Lens (division Fayolle) était en retard et ne faisait que commencer son mouvement vers le Sud en vue de déboucher de Lens et de se rassembler vers Gavrelle. Le détachement qu’elle avait envoyé la veille sur Douai pour en renforcer la défense y était arrivé trop tard ; les territoriaux et la cavalerie attaqués par des forces supérieures avaient dû évacuer Douai dans la soirée et s’étaient repliés on ne savait où, probablement vers l’Ouest sur Hénin-Liétard ?

Un second renseignement, de 8 heures 30, apprenait que la division Barbot était de plus en plus violemment engagée sur sa gauche sur le front Guemappe, Monchy-le-Preux ; et un troisième renseignement de 9 heures 30 annonçait que la brigade de gauche de la division Barbot avait enlevé Monchy-le-Preux, à 8 heures 30, avec le concours du corps de cavalerie, et qu’elle allait continuer son attaque sur Guemappe (159e et 97e) ; mais que, en revanche, la brigade de droite avait reculé devant une attaque débouchant de Wancourt vers le Nord et de Saint-Martin-sur-Cojeul sur Hénin : cette brigade (4 bataillons de chasseurs) occupait alors Hénin avec deux bataillons, Neuville-Vitasse avec 1 bataillon et 1 groupe. Le centre de la division Barbot était, sensiblement sur le chemin de la Neuville à la chapelle de Feuchy (2 kilomètres Sud-Est de Tîlloy).

En lisant ces renseignements, tout de suite une chose me frappa : l’impossibilité où le 10e corps comme les 2 autres divisions d’infanterie avaient été d’exécuter aux heures fixées, — S heures 30 à 6 heures, — les rassemblements préparatoires prévus par l’ordre général de la veille donné à 21 heures. Tout le monde était en retard, sauf l’ennemi. Nos troupes n’étaient pas en « main. » Nous assistions à une véritable bataille de rencontre, où, faute de renseignements, faute d’avions, faute de reconnaissances de cavalerie, tout allait se passer par surprise. Seul le combat lui-même allait pouvoir permettre de savoir tardivement quelque chose, et d’éviter de lancer dans le vide l’attaque du 10e corps d’armée.

C’est ainsi que dès 9 heures 30 le général de Maud’huy avait écrit au général Desforges que les probabilités d’emploi du 10e° corps d’armée semblaient plus grandes dans la direction de l’Est que dans la direction du Sud. Le changement d’orientation de l’attaque du 10e corps avait donc été, dès ce moment, nettement envisagé et indiqué. Il l’était encore davantage à 10 heures et enfin à 10 heures 45, à mesure que se confirmaient les renseignements donnés par le combat lui-même, sur la direction principale de l’effort ennemi et l’objectif qu’il s’était choisi : Arras !

A 10 heures, une instruction avait été envoyée au 10e corps pour lui dire que l’intention du général de Maud’huy était d’agir dans la direction générale Cherisy-Croisilles, si l’ennemi attaquait en force dans la direction d’Arras.

Enfin à 10 heures 45 Monchy-le-Preux étant à nouveau violemment attaqué et le général d’Urbal ayant rendu compte qu’il avait sur les bras des forces doubles des siennes et qu’il avait grand besoin d’être soulagé et soutenu, le général de Maud’huy avait donné au 10e corps d’armée un ordre formel d’attaque vers le Nord-Est par les deux rives du Cojeul dans les directions générales :

— Hauteurs Nord de Croisilles (103-100) avec une avant-garde d’un régiment.

— Hauteurs Ouest de Heninel (Sud-Ouest de Wancourt) dans le flanc gauche de l’ennemi.

C’est à ce moment (11 heures) que j’étais arrivé sur le champ de bataille et que je prenais connaissance de cette situation.

Je me rappelle bien que c’était alors très net dans l’esprit du général de Maud’huy : la décision était bien prise : nous attendions « tout » de l’attaque du 10e corps d’armée débouchant vers le Nord-Est sur les deux rives du Cojeul dans le flanc découvert de l’ennemi en marche. Nous comptions surprendre en flagrant délit de manœuvre tout le corps d’armée qui attaquait à ce moment la division Barbot, lui prendre presque toute son artillerie et lui faire 10 000 prisonniers.

Malheureusement les troupes du 10e corps en mouvement depuis le matin, et dont l’attaque était orientée par les ordres de 4 heures vers une tout autre direction, — le Sud Est, — étaient loin à ce même moment de comprendre la situation comme le général de Maud’huy venait de la concevoir. Il faut croire qu’il est bien difficile sur le champ de bataille de changer brusquement l’orientation d’un rassemblement d’un corps d’armée (artillerie et infanterie) lorsqu’il parait avoir été placé face à un objectif déterminé…

Il ne devait pas être loin de midi. La bataille faisait de plus en plus rage près de nous au Nord-Est et à l’Est d’Arras. Il devenait fort intéressant de savoir ce qui se passait à l’héroïque division Barbot dont la gauche ne devait plus pouvoir tenir longtemps à Monchy-le-Preux. Ce fut la première mission que je reçus du colonel des Vallières.

Le général de Maud’huy me chargea en outre de dire au général Barbot de tenir jusqu’au bout et de lui expliquer la manœuvre que le 10* corps d’armée allait exécuter.

— Qu’il tienne ! me dit-il, et dans deux heures le 10e corps tombera à l’improviste et en masse dans le flanc du 4e corps prussien. Qu’il tienne, et ce soir ce sera une éclatante victoire.

Je partis à midi, en auto, par Arras.

A Arras, je trouvai la population angoissée au seuil des portes, les boutiques déjà à moitié closes… Je tournai dans le faubourg Saint-Sauveur et pris la grand’rue qui se continue par la route de Cambrai. Des territoriaux, aux lisières de la ville, ébauchaient des tranchées de part et d’autre de la route. Deux files de blessés se dirigeaient à droite et à gauche, N sur les bas-côtés, vers la ville. Dans les champs, face à l’Est, des échelons d’artillerie étaient arrêtés en colonne.

A Tilloy, la canonnade grondait très violente, mêlée à un bruit de fusillade et de mitrailleuses intermittentes.

— Le général Barbot ? — Plus loin, à la chapelle de Feuchy.

Je dépassai, toujours en auto, Tilloy vers l’Est.

A gauche et à droite de la route, je vis une ligne de batteries de 75 en action : des bataillons en colonnes doubles, et, plus loin, des compagnies déployées face à la crête de la Chapelle.

— Le général Barbot ?

— Il est aux meules, là, à gauche, sur le chemin de terre. J’abritai mon petit auto derrière le mur de la chapelle ; et à pied je me dirigeai par le chemin indiqué vers les meules où tombaient les obus et où claquaient les balles.

Un groupe de fantassins était là, en pantalon rouge, capote bleue et béret alpin.

J’en remarquai un :

— Mon brave, lui dis-je, où est le général Barbot ?

— C’est moi, jeune homme, me répondit-il.

— Mon général, je viens de la part du général de Maud’huy vous demander de « tenir jusqu’au bout. »

— Inutile, je sais.

— Mon général, Je général de Maud’huy m’a chargé de vous faire connaître on outre les dispositions qu’il vient de prendre pour le 10e corps.

A ce moment, je sentis une main se poser sur mon épaule. Impassible, élégant, le képi rouge fleuri d’or, le général d’Urbal me souriait :

— Lieutenant, me dit-il, vous voyez bien que le général Barbot est très occupé. Exposez-moi ce que vous avez à lui dire, puis je vous montrerai comment nous entendons donner satisfaction au général de Maud’huy.

Il écoula jusqu’au bout mon petit discours et m’exposa comment on avait dû évacuer Monchy-le-Preux. Pendant ce temps, je regardais d’un œil de plus en plus inquiet la chaîne de nos propres tirailleurs qui abandonnaient la crête Nord de la Chapelle et qui, peu à peu, reculaient sur nous…

— Les voilà !

Toute une ligne de tirailleurs ennemis, casques profilés sur le ciel, venait d’apparaître sur la crête à la place où tout à l’heure étaient les nôtres…

Alors le général d’Urbal, parfaitement calme, toujours souriant, me dit : — Regardez bien maintenant.

Une rafale générale de 75 tirée par les batteries que j’avais vues tout à l’heure alignées dans la plaine de part et d’autre de la route s’abattit sur la crête. Dans un nuage d’éclatements les casques à pointes sautèrent, se dispersèrent, disparurent. Et, l’arme au bras, les compagnies de renfort se mirent en marche et escaladèrent à nouveau sous nos yeux la crête de la Chapelle entièrement reconquise. C’était une manœuvre magnifique !

— Lieutenant, allez dire maintenant au général de Maud’huy, comment nous exécutons son ordre.

Je n’en demandai pas davantage et je repris mon auto, direction Arras.

En arrivant devant Beaurains je vis des maisons et des meules qui brûlaient. Un obus venait d’entrer dans la maisonnette aux contrevents verts qui nous servait de Central téléphonique. On démontait l’antenne de T.S.F. Le poste de commandement avait disparu !

— Où est le général de Maud’huy ?

— Un peu plus loin, là dans le fossé du chemin de la côté 107, derrière la grange qui brûle…

Il devait être 14 heures. Je me rappelle que je trouvai le général de Maud’huy assis dans le fossé à côté du lieutenant-colonel des Vallières en train de rédiger un ordre pour presser le mouvement vers le Nord-Est du 10e corps. (C’était le troisième ordre à ce sujet qu’on envoyait au 10e corps d’armée depuis midi.)

Je fis mon rapport qui fut écoulé avec joie et j’appris que l’ennemi venait d’attaquer Neuville-Vitasse où en toute haie le général de Maud’huy avait jeté un bataillon de sa réserve générale et d’où nous venaient les coups de canon qui tombaient autour de notre poste de commandement.

Ce n’était pas un poste de commandement banal, que ce poste de commandement d’armée installé en plein champ de bataille, à 3 kilomètres des villages attaqués, dans un fossé, entre les batteries en action et la chaîne de tirailleurs, parmi les incendies allumés par les obus ennemis, sans communications téléphoniques, et d’où rayonnaient seulement de quart d’heure en quart d’heure les autos des quelques officiers d’état-major qui avaient eu, comme moi, la chance de rejoindre à temps. Il était un peu plus de 14 heures quand arrivèrent là des renseignements inquiétants sur la situation de la division Fayolle à notre extrême gauche au Nord de la Scarpe.

Cette division, qui avait dû se mettre en marche très en retard de la région Est de Lens vers le Sud dans la matinée, avait trouvé vers 9 heures Gavrelle, — où elle devait se rassembler, — fortement occupé par l’ennemi ! Elle avait dû arrêter sa tête de colonne à Oppy sans avoir pu atteindre la Scarpe, c’est-à-dire sans avoir pu se mettre en liaison vers Fampoux avec la division Barbot, et, pour comble de malheur, elle venait enfin d’Être violemment attaquée dans son flanc gauche par tout un corps d’armée bavarois débouchant de Douai…

Le général Fayolle avait fait face à gauche et s’était déployé en arc de cercle sur le front Rouvroy-Bois-Bernard Croupe ouest d’Izel-les-Equerchin-Neuvireuil-Oppy-Bailleul-sire-Berthoult. Il s’agissait donc au plus vite de le soutenir et de boucher le trou qui subsistait entre la division Fayolle et la division Barbot dans « le couloir de la Scarpe. »

Ce fut à la cavalerie que s’adressa immédiatement le général de Maud’huy, et à 14 heures 40 puis à 15 heures, il envoya au général Conneau successivement deux officiers pour lui demander de faire passer immédiatement le gros de son corps de cavalerie au Nord de la Scarpe (en ne laissant qu’une division au Sud) afin de porter tout l’appui possible à la division Fayolle, en attaquant les Allemands à gauche, dans la direction d’Hénin-Liétard, et à droite sur Gavrelle.

Et l’on attendit…

L’oreille tendue vers les rives du Cojeul, nous cherchions à percevoir l’engagement de l’artillerie et de l’infanterie du 10e corps… A chaque auto venant de Mercatel ou du passage à niveau de la route de Bucquoy, le général de Maud’huy, de plus en plus anxieux, se levait, regardait, interrogeait.

Rien… rien que les fumées à l’horizon et le bruit de la bataille de plus en plus violent à l’Est d’Arras, là où deux corps d’armée ennemis s’acharnaient sur les deux braves divisions du corps provisoire…

Enfin, las d’attendre en vain, sentant toute la gravité de l’heure et l’urgence de l’exécution des ordres donnés, le général de Maud’huy à 16 heures 30 rédigea une lettre qu’il me demanda d’aller porter immédiatement au général Desforges commandant le 10e corps, Cette lettre demandait au général Desforges de faire connaître où en était l’attaque dirigée sur Wancourt par la rive Nord du Cojeul, car la division Barbot était toujours pressée et canonnée sur le front Chapelle de Feuchy-Neuville-Vitasse et ne sentait en aucune façon l’effet de l’attaque du 10e corps d’année. Le général de Maud’huy offrait enfin deux bataillons de sa réserve générale au général commandant le 10e corps d’armée, si ce renfort lui était nécessaire pour atteindre le soir Wancourt.

Le général de Maud’huy ajouta, en me remettant le papier :

— Tâchez de parler au général Desforges lui-même et exposez-lui ce que vous avez vu tout à l’heure à la Chapelle de Feuchy. Dites-lui bien que le général d’Urbal a engagé là ses dernières réserves ; qu’il n’a plus rien et qu’il est urgent, très urgent, que l’action du 10e corps se fasse énergiquement sentir.

Je sautai dans un auto et je filai sur la route de Bucquoy.

Quelle ne fut pas ma stupéfaction, après avoir dépassé le pont du chemin de fer, de voir, le long du remblai du la voie ferrée, un régiment d’infanterie gui se dirigeait non pas vers l’Est mais vers le Sud !

En arrivant à la petite maison du garde barrière (si j’ai bonne mémoire) qui servait de poste de commandement au général Desforges, j’eus la joie de trouver là sur le seuil un chef que j’aimais et que je respectais depuis longtemps entre tous : le colonel Paulinier. Dès qu’il eut connaissance de ma mission, il me dissuada de voir le général Desforges, et il ne consentit à m’introduire auprès de lui qu’après que je lui eus dit que le général de Maud’huy m’en avait prié.

J’entrai dans une petite salle sombre où le général Desforges était assis à une table de cuisine.

Dès qu’il me vit, il me dit :

— Voici le quatrième officier que je reçois depuis ce matin. Dites au général de Maud’huy que les ordres sont donnés et sont en cours d’exécution. Vous entendez bien ! Ils sont donnés. Ils sont exécutés. L’attaque va déboucher d’une seconde à l’autre. Tenez ! ouvrez la fenêtre ; écoutez ! écoutez !

Je pus lui rendre compte de ce qui s’était passé à la chapelle de Fouchy à midi et je repartis, reconduit avec bonté par le colonel Paulinier, qui jusqu’à mon auto me répéta : — Dites au général de Maud’huy que nous avons donné nos ordres comme il le désirait et que j’ai envoyé tout à l’heure des officiers de liaison aux deux divisions pour voir ce qui se passait. Dès leur retour, on lui rendra compte.

Je repartis. Au pont du chemin de fer, je fus arrêté pendant une demi-heure par un autre régiment d’infanterie, qui marchait encore non vers l’Est, mais vers le Sud. Cette fois, j’eus la sensation très nette qu’à l’intérieur des divisions du 10e corps, il y avait sûrement des gens qui n’étaient pas « à la page. »

Dès mon arrivée, le général de Maud’huy me dit :

— Eh bien ? que se passe-t-il ?

Il devait être 17 heures 20.

J’avais à peine commencé de lui répéter ce que m’avait dit le général Desforges qu’une limousine arrivait et que le général Desforges lui-même en descendait.

Sensation…

Le général de Maud’huy et lui allèrent s’asseoir à part dans le fossé en face du nôtre et tout de suite nous comprimes qu’un malheur était arrivé…

— Il y a eu des malentendus… Je ne sais exactement ce qui s’est passé. Mais l’ai laque ne s’est pas déclenchée dans la direction voulue… Face au Sud… Marche… Trop tard…. Raté…

Quand le général de Maud’huy nous rejoignit, ce fut parmi nous une consternation générale.

Le général d"Urbal demandait du secours. Il craignait d’être coupé en deux par le « couloir de la Scarpe » où il avait toujours « un trou » entre ses divisions. Or, entre sa droite et la gauche du 10e corps, un autre « trou » venait aussi de se produire par suite du mouvement du gros du 10e corps d’armée qui, au lieu de marcher de Mercatel vers le Nord-Est, s’était porté de Mercatel vers le Sud Est. La situation était critique.

Sans récriminer, le général de Maud’huy agit alors sans hésitation en grand chef.

Il décida immédiatement d’employer à étayer le centre de l’armée la presque totalité de sa brigade de réserve générale, c’est-à-dire de jeter 2 bataillons sur Tilloy pour soutenir la droite du corps d’Urbal, et 2 bataillons à Neuville-Vitasse pour aveugler le passage où aurait dû être lancée l’attaque du 10e corps. Et, à 17 heures 30, il signait un ordre qu’il me priait de porter au général d’Urbal, en lui expliquant verbalement ce qui s’était passé au 10e corps d’armée, et en lui demandant de continuer à « tenir coûte que coule ; » et d’employer les troupes ainsi libérées de la division Bai-bot, à faire bouclier le trou au Nord du canal entre ses deux divisions afin d’arrêter toute attaque se glissant dans la vallée de la Scarpe vers Arras.

Je trouvai vers 18 heures 30 le général d’Urbal rentrant en auto sur la route de Tilloy à Arras. Il me fil monter dans sa voiture, lut mon papier et écoula ma communication. Il me pria alors d’entrer avec lui à l’hôtel de ville d’Arras dans la magnifique salle des séances qui devait être réduite en cendres quelques jours plus tard…

J’y répétai les instructions que le général de Maud’huy m’avait chargé de transmettre :

« Tenir.

« Réattaquer le lendemain avec le 10e corps dans les conditions d’ensemble prévues pour aujourd’hui. (Efforl principal rive Nord du Cojeul vers Monchy-le-Preux.) »

Le général d’Urbal donna vers 18 heures 45 ses ordres en conséquence et à 19 heures, en parlant, je croisai le général de Maud’huy qui arrivait lui-même en auto confirmer ses instructions. En quittant Beaurains, il venait d’envoyer au général Desforges l’ordre de faire tenir par des avant-postes de combat partout fortifiés la ligne qu’on aura pu occuper ou au minimum la ligne Neuville-Boyelles, en se reliant aux divisions territoriales.

Je rejoignis vers 20 heures le village de Ficheux où notre Quartier général avait été replie d’Arras dans la soirée et où, en rentrant, le général de Maud’huy donna à 23 heures ses ordres pour le lendemain :

La division d’Arras devait maintenir à tout prix le front du soir.

Le 10e corps d’armée devait avoir pour 5 heures 30 toutes ses forces disponibles rassemblées dans la région de Mercatel. Il lui était indiqué comme direction probable d’attaque : Monchy-le-Preux par le Nord de Neuville-Vitasse quand l’ordre en serait donné.

Je fus désigné pour prendre le service de nuit. Les divisions territoriales avaient maintenu leurs positions à notre droite. La canonnade continuait à faire rage. Des incendies allumaient autour de Ficheux un demi-cercle rouge…

Ainsi se terminait par un échec cette journée du 2 octobre qui aurait pu être une victoire pour nous.

Victoire incomplète peut-être, car s’il est vrai qu’au Sud de la Scarpe nous avions eu deux fois plus de forces que l’ennemi (un corps d’armée et demi, plus un corps de cavalerie contre un seul corps prussien), il n’en est pas moins vrai qu’au Nord de la Scarpe la division Fayolle presque seule avait eu à faire tête à tout un corps d’armée bavarois renforcé par un corps de cavalerie allemand : mais elle avait vaillamment prouvé que cette tâche n’était pas au-dessus de ses forces !

Hélas, une occasion perdue se retrouve rarement…


III. — LA BATAILLE DU 3 OCTOBRE

La nuit fut mauvaise. Le téléphone marchait mal. J’entendais à peine les voix des officiers qui me demandaient des renseignements ou qui me passaient des comptes rendus. Je me rappelle seulement qu’on me disait que les munitions commençaient à manquer, et que la fatigue des troupes donnait déjà des inquiétudes, notamment à la gauche de la division Fayolle qui perdait peu à peu du terrain…

D’après les quelques renseignements qui purent ainsi être réunis, la situation ne parut pas suffisamment nette au point du jour pour permettre au général de Maud’huy de fixer immédiatement la direction d’attaque à donner au gros du 10e corps ; et, dès 5 heures 30 du matin, le lieutenant-colonel des Vallières m’envoya à Arras, avec mission de rapporter la situation du corps provisoire et de demander au général d’Urbal d’indiquer la direction dans laquelle l’offensive du 10e corps serait la plus souhaitable ce matin pour son corps d’armée :

Soit Neuville-Monchy-le-Preux ?

Soit Neuville-Wancourt ?

Soit Neuville-Chapelle de Feuchy ?

Je trouvai le général d’Urbal, au faubourg Saint-Sauveur, dans une petite maison à gauche en sortant d’Arras vers Cambrai.

Il me dit :

— Au Sud de Lens, ma division de gauche a perdu pendant la nuit trois villages : Bois-Bernard, Neuvireuil et Fampoux. Elle s’est repliée sur Salaumines, Rouvroy, Fresnoy, Oppy et Bailleul. Au Sud de la Scarpe, ma division de droite a tenu de Feuchy à Neuville-Vitasse ; mais la grave question pour moi est d’arriver à boucher le « trou » qui existe encore « dans le couloir de la Scarpe » entre mes deux divisions. Je demande instamment au général de Maud’huy d’y maintenir les cavaliers et les cyclistes du corps de cavalerie jusqu’à l’arrivée des éléments d’infanterie que j’ai pu retirer cette nuit de Neuville-Vitasse.

— Espérez-vous que cela va tenir, mon général ?

— Oui, me répondit-il, mais à condition que vous fassiez tout le possible pour me faire envoyer d’extrême urgence des vivres et des munitions. C’est très important. Je n’ai rien reçu.

— Et l’attaque du 10e corps, mon général ?

— Dites au général de Maud’huy que l’attaque sur Monchy-le-Prenx me parait être, en ce qui me concerne, la plus énergique pour soulager rapidement mon corps d’armée.

Cette question du « trou » entre les deux divisions du corps provisoire préoccupait tellement le général d’Urbal qu’avant mon départ il dicta un ordre au général Barbot où il lui recommandait de « rapprocher sa réserve d’Athies et de porter toute son attention du côté du couloir de la Scarpe. »

— Mon général, avez-vous des réserves de corps d’armée ?

— Aucune. Ma division de droite a encore deux bataillons disponibles et ma division de gauche un. C’est tout.

Je revins en toute hâte au nouveau poste de commandement de la subdivision d’armée que je trouvai installé dans une petite maison, dite « de la cote 107, » au Sud-Ouest de Beaurains sur la « route de Bucquoy. »

Dès que j’eus fait mon compte rendu, le général de Maud’huy donna au 10e corps l’ordre d’attaque dans la direction de Monchy-le-Preux. Il était 7 heures 15, lorsque l’officier de la liaison chargé de le porter au général Desforges, quitta la cote 107… et l’on attendit.


* * *

A 8 heures 15, pendant que les mouvements d’approche s’exécutaient, le lieutenant-colonel des Vallières m’envoya au 10e corps pour demander au général Desforges ce qu’il pouvait faire afin de constituer au général de Maud’huy un régiment de réserve générale ; mais je devais bien lui dire que « si le prélèvement d’un régiment de réserve générale devait gêner l’offensive du 10e corps, le général de Maud’huy préférerait se priver de réserve générale. »

Le général Desforges me chargea de répondre « qu’il ne pouvait prélever sur ses troupes un régiment spécial pour le général de Maud’huy, mais qu’il avait gardé trois bataillons en réserve de corps d’année au Nord Est de Ficheux et qu’il ne les emploierait pas sans en rendre compte. »

Il me pria d’ajouter que « l’attaque allait se déclencher » sous les ordres du général Rogerie : Quatre bataillons par le Nord de Neuville-Vitasse, direction Monchy-le-Preux. Deux bataillons par le Sud de Neuville-Vitasse, direction Monchy-le-Preux.

Il était 8 heures 30.

En rentrant à la maisonnette de la cote 107, je rendis compte, puis je cherchai un « poste d’observation » que je finis par trouver sur le talus du chemin. Je voyais de là une vaste partie du champ de bataille ; et j’écoutais. Pendant presque toute la journée, — sauf pendant l’exécution d’une liaison vers onze heures au corps provisoire, — je restai la, impatient, attendant cette victoire à laquelle je croyais toujours et dont les nouvelles n’arrivaient pas.

Quand une attaque est lancée, pas de nouvelles, mauvaises nouvelles…

De temps en temps, je scrutais à la jumelle l’horizon vers le Sud, où les divisions territoriales luttaient contre la Garde prussienne… et d’heure en heure, aux éclatements fusants des schrapnells, je constatais que le combat s’en allait de plus en plus vers l’Ouest… village après village, lentement mais sûrement… découvrant et menaçant notre droite, où un vaste « trou » allait se produire…

Vers l’Est, du côté de Neuville-Vitasse la canonnade, après avoir fait rage un instant, avait presque cessé.

Que se passait-il ?

A 10 heures 30, pendant qu’un autre officier était envoyé au 10e corps, le lieutenant-colonel des Vallières me renvoya à Arras pour demander au général d’Urbal son opinion sur le débarquement à Arras même d’une nouvelle division (la 45e) dont nous venions d’apprendre l’arrivée incessante par chemin de fer et sa mise à la disposition du corps provisoire.

— On peut, dans ce moment-ci (11 heures), me répondit le général d’Urbal, débarquer à Arras les éléments d’infanterie de cette division. Mais pour toute autre chose que l’infanterie, je dis nettement non. Encore est-il qu’il vaudrait mieux, à mon avis, débarquer l’infanterie ailleurs tant que je n’aurai pas pu constituer dans le « couloir de la Scarpe » un barrage solide a Athies et au Point du jour.

— Vos intentions pour cet après-midi, mon général ?

— Actuellement consolider mon centre à Athies et à Feuchy et pousser sur Fampoux. Ultérieurement pousser peut-être une attaque générale avec le concours de mes deux divisions sur Gavrelle.

Je revins auprès du général de Maud’huy… qui venait d’apprendre que l’attaque du 10e corps avait échoué devant des tranchées creusées par l’ennemi aux débouchés Est de Neuville-Vitasse… Les Allemands avaient profité de la nuit pour se fortifier et l’occasion perdue la veille était déjà passée.

Que faire ? Remettre de l’ordre dans les unités du 10e corps. Réorganiser le commandement. Améliorer les liaisons. Soutenir l’idée du général d’Urbal d’attaquer sur Gavrelle en étendant vers le Nord la zone du 10e corps et en portant les première et troisième divisions de cavalerie nettement en échelon offensif en avant de la gauche de la division Fayolle pour attaquer la droite ennemie vers Hénin-Liétard. Enfin pousser audacieusement à Arras même les débarquements de l’infanterie de la 45e division qui arrivait si heureusement à la rescousse.

Et de 14 heures à 16 heures je repris mon « poste d’observation ».

A notre gauche vers Ablainzevelle, les éclatements des schrapnells avançaient de plus en plus vers l’Ouest. Où donc allaient-ils s’arrêter ? En face, vers Neuville-Vitasse, la canonnade avait repris brusquement, et, vers 16 heures, je vis des batteries de 15 qui refluaient à grande allure sur le propre poste de commandement du général de Maud’huy, et qui venaient se remettre en position juste derrière notre maisonnette.

Bientôt les « départs » nous assourdirent, et nous apprîmes qu’une violente contre-attaque ennemie venait de pénétrer dans Neuville-Vitasse… Au même moment un renseignement du corps provisoire nous apprenait que la division Fayolle avait replié son centre sur Arleux-en-Gohelle et que tout le corps d’armée subissait de très violentes attaques ennemies sur tout son front ; et un autre renseignement des divisions territoriales disait qu’elles avaient évacué Courcelles-le-Comte avant midi et qu’elles s’étaient repliées sur Ayelle et Ablainzevelle. Je rentrai dans la petite maisonnette où les vitres vibraient et où je lus avec émotion un ordre du général de Castelnau daté de Breteuil, 3 octobre, 10 heures 40, et disant que des renseignements sérieux lui avaient fait connaître que l’ennemi avait fait la veille un effort décisif sur tout le front et qu’il était en ce moment à bout de forces ; il y avait lieu de profiter de cet état confirmé par des symptômes indiscutables pour pousser le plus que l’on pourrait.

Je réfléchissais à la singularité de cet ordre reçu en de pareilles circonstances auxquelles il paraissait si étranger, lorsqu’une heure plus tard, et comme pour prouver qu’en dépit des apparences, le général de Castelnau avait raison, voici qu’arrivaient, coup sur coup, dans cette petite maisonnette où battait vraiment le cœur de la bataille : un officier du 10e corps disant qu’un remarquable retour offensif du 60e bataillon de chasseurs avait réussi à reprendre Neuville-Vitasse, et un officier du corps provisoire disant que celui-ci avait repoussé sur tout son front les violentes attaques de l’ennemi.

Ah ! les braves gens !

Alors calmement, au milieu du vacarme du canon, le général de Maud’huy et le lieutenant-colonel des Vallières, assis l’un près de l’autre au coin d’une table, se mirent à rédiger ensemble une instruction particulière au général commandant le 21e corps dont le corps d’armée (43e et 13e divisions) devait débarquer « dans la région de fille » et venait d’être mis par le Grand Quartier Général à la disposition de la Subdivision de Maud’huy au même titre que le 2e corps de cavalerie commandé par le général de Mitry.

Le corps de cavalerie du général de Mitry (4e et 5e divisions de cavalerie) occupait le front Bénifontaine-Lens et combattait en retraite devant une colonne d’infanterie venant de Douai et menaçant la gauche de la division Fayolle.

Le Préfet du Pas-de-Calais signalait que les communications télégraphiques étaient coupées entre fille et Arras ainsi que entre Lille et Dunkerque.

Enfin vers 18 h. 30, le lieutenant-colonel des Vallières me mit en main un télégramme et me pria de me rendre immédiatement à la gare de Dou liens pour faire pousser sur Arras les trains amenant la 45e division.

J’arrivai à 19 h. 30 à la gare de Doullens où régnait une certaine émotion. Renseignements pris, il y avait 25 trains annoncés venant de Compiègne et devant se suivre d’heure en heure : 11 trains d’infanterie sans voitures ; 8 d’artillerie ; 2 de cavalerie et 3 divers. Je mis la main sur M. D. l’inspecteur de l’exploitation, et lui intimai par écrit l’ordre de pousser cette nuit et demain sur Arras les « 25 » trains annoncés. Et je rejoignis à 20 heures le général de Maud’huy qui était venu cantonner pour la nuit à Doullens. N’ayant pour ainsi dire pas dormi depuis trois jours, je tombais de sommeil.

Mais, infatigables, le général de Maud’huy et le lieutenant-colonel des Vallières passèrent la nuit à recevoir des comptes-rendus, et à donner des ordres. Ils apprirent que les débarquements du 21e corps étaient modifiés et définitivement arrêtés comme suit :

13e division à Armentières et Merville ; 43e division à Saint-Pol ;

Couvertes par deux détachements mixtes :

Un régiment du 21e corps et de la cavalerie à La Bassée (général Dumézil) ;

Un régiment de territoriaux et de cavalerie à Lille (lieutenant colonel de Pardieu).

La manœuvre future s’amorçait ainsi ; les prévisions utiles étaient faites ; le général veillait, et pendant ce temps, vers l’Est, la canonnade, infatigable aussi, continuait à gronder plus violente que jamais.

Sur l’Artois enflammé, scintillait une belle nuit d’étoiles…


MARCEL JAUNEAUD.