Le Figaro daté du 31 août 1904/Souvenirs sur Fantin-Latour

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Absent et trop éloigné de Paris pour pouvoir être chargé du douloureux devoir d’annoncer la mort de Fantin, je souhaiterais cependant qu’il me fût permis de compléter par quelques souvenirs personnels la physionomie d’un homme qu’il m’a été donné de connaître et d’aimer infiniment. Son œuvre est d’une telle importance et d’une telle beauté, qu’il sera encore longtemps d’actualité de parler de lui, et quoi qu’illustre, il était cependant si peu connu, dans son isolement volontaire, qu’il est bon de contribuer à faire savoir quel homme c’était au juste, et de contribuer à répandre le portrait vrai de celui qui fut un si admirable portraitiste.

Je viens d’indiquer en deux mots, presque sans le vouloir, un trait essentiel de cette carrière et de ce caractère : le volontaire isolement. Ne croyez pas que cela tînt à de la misanthropie, ni à de l’orgueil. Il n’était pas d’homme meilleur et chérissant ses amis d’un cœur plus chaleureux, et d’autre part, je puis attester combien il était modeste, inquiet de bien faire, incertain et anxieux du résultat de son effort. Mais son isolement tenait surtout à deux causes : avant tout, à un labeur incessant, acharné ; puis à un sentiment excessivement délicat et scrupuleux de la dignité humaine.

Le travail : toutes ses matinées, toutes ses journées lui étaient consacrées. À peine s’accordait-il deux heures de sortie dans le vieux Paris qu’il aimait, vers le soir. Les après-dînées, il travaillait encore, mais cette fois en lisant les œuvres des poètes, les vies des grands artistes, tout ce qui pouvait l’entretenir dans le culte des nobles pensées, et nourrir cette belle vision poétique, si pure, si claire, si enflammée qu’il cherchait à exprimer dans ses symphonies de formes et de couleurs. Il n’avait donc pas une minute à perdre, et dans ses dernières années, il avait pris l’habitude de rapporter de cette campagne fleurie de Buré un si grand nombre de projets, d’esquisses merveilleusement jaillies, qu’il était comme effrayé de tout ce qu’il aurait encore à dire, et qu’il devait fermer de son mieux la porte de son atelier aux visites qui se faisaient plus nouvelles et plus nombreuses.

Ah ! ce petit atelier de la rue des Beaux-Arts ! Comme il était d’un autre temps, comme on s’y trouvait soudan transporté à l’époque encore voisine et pourtant si lointaine de Corot, de Delacroix. Ceux qui l’ont vu se souviendront toujours de cette retraite exiguë, si pleine d’œuvres, et si pleine de précieux documents. Dans une première pièce s’empilaient les moulages de l’antique, les portefeuilles bourrés de photographies des œuvres des maîtres, car Fantin était un des artistes les mieux au courant non seulement de la technique, mais encore de l’histoire de son art.

Il vous accueillait sur le seuil, et lorsque vous étiez l’importun, il avait vite fait de vous dévisager avec son œil bleu et profond ; son front qui devenait sourcilleux et deux ou trois paroles sans réplique avaient tôt fait de vous éconduire. Mais si vous étiez l’ami de pensée, l’homme qu’il sentait capable de le comprendre et surtout de comprendre les choses qu’il aimait, le sourire était plein d’une cordialité française d’autrefois et l’accueil réconfortant au suprême.

On était alors introduit dans l’atelier oblong, rez-de-chaussée dont les murs étaient couverts de recherches, d’études, de copies et de certaines œuvres capitales dont le maître ne voulut jamais se séparer. Pendant longtemps, il y eut au fond le célèbre Hommage à Delacroix, puis ce fut l’admirable tableau des Portraits de la famille D… On vit aussi là, des années, l’Hommage à Berlioz que Fantin, on peut dire, donna au musée de Grenoble, sa ville natale.

Ces copies nombreuses d’après Véronèse, Rembrandt, Titien, qui avaient une grande valeur, car elles étaient en même temps des transcriptions fidèles et de très personnels Fantins, lui rappelaient les années de jeunesse, si assidûment passées dans les galeries du Louvre. C’est au Louvre qu’il avait connu Millet, Millet qui en quelques mots d’une éloquence simple lui avait fait comprendre la beauté de Raphaël, entre autres de l’Archange Saint-Michel. C’est au Louvre que, malgré sa fierté timide et sa presque farouche réserve, il s’était lui-même présenté à Manet, copiant alors la Vierge au lapin du Titien, pour le féliciter de son Guitarero. Que dire enfin ? Le Louvre et ses copies lui rappelaient les plus enthousiastes heures et les plus chers souvenirs.

Avec de tels souvenirs et une œuvre si considérable à accomplir, il vivait le moins possible dans son temps, où sa droiture trouvait des sujets de tristesse et sa sagacité des sujets de critique. Mais il y avait assez à faire de s’entretenir avec lui sur les temps et les hommes de son choix. Les beaux entretiens d’art qu’il y eut là ! Je me souviens avec ravissement d’une conversation qui me semble presque toute récente, entre lui, la veuve du grand critique et du grand raffiné Burty, et du poète de Heredia, qui venait lui demander une illustration lithographique pour les œuvres d’André Chénier. La riche connaissance qu’il montra de l’œuvre de Chénier et de la poésie en général !

C’était cet amour de la poésie et ce sentiment poétique des choses qui le captivèrent de plus en plus, lui qui au début de sa carrière avait passé pour un réaliste, sans doute parce qu’il avait été élève de Courbet, lui qui avait dû une partie de sa notoriété à ses œuvres d’après nature, à ses portraits si puissants et si vrais, – mais qui, à y bien regarder, sont, eux aussi, d’un grand et sévère poète. Les grands poètes n’écrivent-ils pas l’histoire encore mieux que tous les autres, quand ils s’y mettent.

On lui demanda parfois pourquoi il ne reprenait pas de tels sujets. Il répondait que pour peindre ainsi des groupes de portraits, tels que l’Hommage à Delacroix, l’Atelier à Batignolles, le Coin de table, etc…, il faut de vraies occasions, qu’il faut vivre vraiment avec ses modèles réunis par le difficile concours de l’heure, de la lutte commune, qu’il faut les tenir à portée de sa main et de son esprit, et se tenir à portée des leurs propres. Enfin, que de pareilles entreprises ne doivent pas se faire sans de graves raisons.

Puis, il avait débuté aussi comme pur orchestrateur des tons splendides et des formes de rêve avec la Féerie, refusée au fameux salon de 1863. Il ne faisait donc que continuer une partie de son évolution, et il était parfaitement logique avec lui-même.

Et d’ailleurs, dans ces rêves même, il apportait des transes, à tout le moins des scrupules admirables. Je me souviens qu’un jour je lui écrivais mon étonnement que lui qui avait consacré des œuvres si admirables, peintures ou lithographies, à chanter par la couleur la gloire et le génie, et les muses inspiratrices de Schumann, de Berlioz, de Wagner, de Rossini, il n’eût pas essayé au moins une fois de rendre le même hommage à Beethoven.

Il me répondit par ces simples mots sur une carte : « Beethoven ! je n’ose pas ! »

L’homme était dans ces mots-là, tout plein de foi et de trouble en même temps, éperdu d’admiration sous ses airs sévères, et tourmenté d’angoisse véritable, austère vis-à-vis des autres, mais plus encore vis-à-vis de lui-même.

Que de preuves j’aurais à apporter de son tourment d’artiste, de sa pureté d’âme, de sa superbe dignité de caractère qui poussa jusqu’à la crainte d’une bassesse l’ombre même d’une démarche pour recueillir le légitime fruit de son ample labeur, de sa gloire acquise.

Mais il faut se borner dans les souvenirs que comporte la longueur d’un article de journal écrit sous l’impression d’un grand trouble et d’un véritable désarroi de cœur. Il faut renoncer à dire quel causeur exquis, quel esprit renseigné sur toutes choses. On risquerait de retrouver des exemples moins saisissants et d’omettre les plus beaux. Cela ne se fera pas en un jour. Au reste, tout se résume dans un mot : « C’est encore un grand homme et un vrai qui s’en va… »

Arsène Alexandre.