Texte de Wikisource mis en valeur le 15 janvier

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Jean-Henri Fabre, Les Ravageurs : Le Papillon 1870


III

LE PAPILLON

Le lendemain, Émile et Jules étaient en admiration devant les papillons qui voletaient sur les fleurs du jardin. Oh ! qu’ils sont beaux ! se disaient-ils ; oh ! mon Dieu ! qu’ils sont beaux ! Il y en a dont les ailes sont barrées de rouge sur un fond grenat ; il y en a d’un bleu vif avec des ronds noirs ; d’autres sont d’un jaune de soufre avec des taches orangées ; d’autres sont blancs et frangés d’aurore. Ils ont sur le front deux fines cornes, deux antennes, tantôt effilées en aigrette, tantôt découpées en panache. Ils ont sous la tête une trompe, un suçoir aussi mince qu’un cheveu et roulé en spirale. Quand ils s’approchent d’une fleur, ils déroulent la trompe et la plongent au fond de la corolle pour y boire une goutte de liqueur mielleuse. Oh ! qu’ils sont beaux ! Oh ! mon Dieu ! qu’ils sont beaux ! Mais si l’on vient à les toucher, leurs ailes se flétrissent et laissent entre les doigts comme une fine poussière de métaux précieux.

L’oncle vint. — Celui-ci, disait-il, dont les ailes sont blanches avec une bordure et trois taches noires, s’appelle la piéride du chou. Cet autre plus grand, dont les ailes jaunes et barrées de noir se terminent par une longue queue à la base de laquelle se trouvent un grand œil couleur de rouille et des taches bleues, se nomme le machaon. Ce tout petit, d’un bleu de ciel en dessus, d’un gris argenté en dessous, parsemé de taches noires cerclées de blanc, avec une rangée de points rougeâtres bordant les ailes, s’appelle l’argus.

Et l’oncle continua ainsi le dénombrement des papillons qu’un beau soleil avait attirés sur les fleurs.

Jules. — Et le papillon de notre chenille ?

Paul. — Je vais le chercher.

L’oncle revint bientôt. Il apportait une grande boîte en carton dans laquelle étaient fixés avec des épingles, sur un fond de liège, des papillons et des scarabées de toutes sortes. Il y avait là les insectes qui font du tort aux récoltes, aux fruits, aux plantations. L’oncle les avait peu à peu recueillis, pour sa propre instruction et pour celle des autres. Il sortit de la boite le papillon que voici.

Paul. — La chenille du lilas de Jules serait devenue ce papillon superbe, qu’on nomme Zeuzère du marronnier. Les ailes sont d’un beau blanc avec de nombreuses taches d’un bleu foncé presque noir ; le corps est également d’un blanc soyeux ; six gros points bleus sont rangés en deux lignes sur le dos à la naissance des ailes. La femelle diffère du mâle par une taille moitié plus grande et par un long conduit jaunâtre et pointu qui termine le ventre et sert à introduire les œufs dans les fines rides de l’écorce des arbres.

Émile. — Et ce papillon provient de cette laide chenille ?

Paul. — Oui, mon enfant. Tout papillon, avant d’être la gracieuse créature qui vole de fleur en fleur avec de magnifiques ailes, est une misérable chenille, qui rampe péniblement. Ainsi la zeuzère, avec ses ailes de satin blanc tigré de bleu, provient d’une chenille pareille à celle que nous avons prise dans le lilas de Jules ; ainsi la piéride, que vous voyez voler dans le jardin, est d’abord une chenille verte, qui se tient sur les choux et en ronge les feuilles. Jacques vous dira toute la peine qu’il prend pour garantir de la vorace bête sa plantation de choux, car, voyez-vous, elles ont un terrible appétit, les chenilles. Vous en saurez bientôt le motif.

La plupart des insectes se comportent comme les papillons. Au sortir de l’œuf, ils ont une forme provisoire qu’ils doivent remplacer plus tard par une autre. Ils naissent en quelque sorte deux fois : d’abord imparfaits, lourds, voraces, laids ; puis parfaits, agiles, sobres, et souvent d’une richesse, d’une élégance admirables.

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