« Fortunio/6 » : différence entre les versions

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{{c|'''Chapitre VI'''}}
 
 
 
La salle de bain de Musidora est de forme octogone,
revêtue jusqu’à la moitié de sa hauteur en
petits carreaux de porcelaine blanche et bleue.
 
Des peintures en camaïeu vert clair, représentant
des sujets mythologiques, tels que Diane
et Calisto, Salmacis et Hermaphrodite, Hylas
entraîné par les nymphes, Léda surprise par le
cygne, entourées de cadres très travaillés, avec
des roseaux et des plantes marines, sculptés et
rehaussés d’argent, sont placées au-dessus des
 
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portes couvertes de portières de perse à petites
fleurs ; des coquillages, des madrépores et des
coraux sont rangés sur la corniche et complètent
cette décoration aquatique.
 
Les fenêtres, vitrées de carreaux bleu d’azur et
vert pâle, ne laissent pénétrer dans cette retraite
mystérieuse qu’un jour tamisé et voluptueusement.
affaibli, en sorte que l’on se pourrait croire dans
le propre palais d’une ondine ou d’une naïade.
 
Une belle cuve de marbre blanc, supportée par
des griffes dorées, occupe le fond de la salle ; en
face est disposé un lit de repos.
 
Musidora vient d’être apportée par Jacinthe
jusqu’au bord de la baignoire ; pendant que deux
belles filles plongent leurs bras roses dans l’eau
tiède et fumante pour que la chaleur soit bien
égale à la tête et aux pieds, Musidora se promène
dans la chambre, montée sur deux petits patins à
la mode turque, et se plaint d’une voix mourante
de la lenteur et de la maladresse de ses gens avec
une aussi gracieuse impertinence qu’une duchesse
du meilleur temps. Enfin elle s’approche de la baignoire,
garnie d’un linge d’une finesse admirable,
lève sa petite jambe ronde et polie, et trempe la
pointe de son pied dans l’eau.
 
― Jacinthe, soutenez-moi, dit-elle en se laissant
aller en arrière sur l’épaule de la suivante agenouillée,
je me sens défaillir.
==[[Page:Gautier - Œuvres de Théophile Gautier, tome 2.djvu/65]]==
 
Puis, prenant une voix brève dont la sécheresse
ne s’accordait guère avec ses fondantes et
précieuses manières :
 
― Vous voulez donc me faire brûler toute vive
et me rendre pour huit jour rouge comme un
homard ? ― je suis sûre que j’ôterai la peau de
mon pied ce soir avec mon bas, dit-elle en s’adressant
aux deux filles de service.
 
― Vous ne saurez donc jamais faire un bain ?
 
On refroidit le bain.
 
Musidora hasarda alors son autre jambe, s’agenouilla,
les bras croisés sur la poitrine pareille à
l’antique statue de la Pudeur, et finit par s’allonger
dans l’eau comme un serpent qu’on force
à se dénouer. Alors ce fut une autre plainte : le
linge était si gros qu’il l’écorchait et lui gaufrait
le dos et les reins ; on n’en faisait jamais d’autre ;
― c’était exprès ; ― que sais-je ? moi ; ― tout
ce que la mauvaise humeur et la curiosité désappointée
peuvent inspirer à une jolie femme volontaire
et qui n’a jamais été contrariée de sa vie.
 
Cependant la molle tiédeur du bain assoupit un
peu cette colère nerveuse, et Musidora laissa flotter
nonchalamment ses beaux bras sur l’eau ; quelquefois elle les relevait et s’amusait avec une curiosité enfantine à voir l’eau se diviser sur sa
peau et rouler à droite et à gauche en perles transparentes.
 
Jacinthe entra et vint se pencher à l’oreille de
 
==[[Page:Gautier - Œuvres de Théophile Gautier, tome 2.djvu/66]]==
Musidora. ― C’était Arabelle qui demandait à voir
Musidora.
 
― Dites-lui qu’elle entre, fit Musidora en soulevant
son corps de manière à le ramener du fond
de l’eau à la surface, pour que ses perfections
submergées ne fussent plus séparées du regard
que par une mince couche de cristal ; car elle savait
qu’Arabelle avait dit qu’elle était maigre, et elle
n’était pas fâchée de lui donner un éclatant
démenti. ― En effet, Musidora, par un privilège spécial
à ces vivaces organisations, avait à la fois les
formes très frêles et très potelées.
 
― Eh bien ! divine, comment allez-vous ? dit
l’Arabelle en embrassant la Musidora.
 
― Passablement ; ― ma santé devient bonne
depuis quelque temps j’engraisse. Et la vindicative
petite fille se souleva encore davantage ; ― les pointes
de sa gorge et un de ses genoux sortirent tout
à fait de l’eau. ― N’est-ce pas ? à me voir habillée,
l’on me dirait plus maigre ? continua-t-elle en
fixant ses yeux de chatte sur l’Arabelle, qui ne
put s’empêcher de rougir un peu.
 
― Sans doute, vous êtes grasse comme un petit
ortolan roulé dans sa barde de lard. ― C’est une
charmante surprise que vous gardez là à vos favorisés.
― On est ordinairement trompé en sens inverse. ―
Mais vous ne savez ce qui m’amène ?
==[[Page:Gautier - Œuvres de Théophile Gautier, tome 2.djvu/67]]==
 
― Non, et vous ? dit Musidora en souriant.
 
― D’abord, le plaisir de vous voir.
 
― Et puis quoi ? car ce serait un pauvre motif.
 
― Je viens vous annoncer une chose absurde,
inimaginable, folle, impossible, et qui renverse
toutes les idées reçues ; ― si je croyais au diable, je
dirais que c’est le diable en personne.
 
― Auriez-vous en effet vu le diable, Arabelle
présentez-moi à lui puisque vous le connaissez,
dit Musidora d’un air demi-incrédule, il y a longtemps
que j’ai envie de me rencontrer avec lui.
 
― Vous savez bien les pantoufles de la princesse
chinoise que Fortunio m’avait promises ?
eh bien ! je les ai trouvées, comme il me l’avait
dit, sur la peau de tigre qui est au pied de mon lit.
Toutes les portes étaient fermées, et celle de ma
chambre à coucher ne s’ouvre qu’avec une combinaison
connue de moi seule ; n’est-ce pas étrange ? ― Fortunio est un démon en habit noir et en gants blancs. ― Comment a-t-il fait pour passer
par le trou de la serrure avec ses pantoufles ?
 
― Il y a peut-être quelque porte dérobée dont
un de tes amants congédiés lui aura donné le
secret, fit la Musidora avec un petit sourire venimeux.
 
― Non, cette chambre est celle où je serre mes
diamants et mes bijoux ; elle n’a qu’une issue
==[[Page:Gautier - Œuvres de Théophile Gautier, tome 2.djvu/68]]==
que
j’avais soigneusement fermée en sortant pour aller
au souper de George. Comprends-tu cela ? En
attendant, voici les pantoufles.
 
Arabelle tira de sa poitrine deux petits souliers
bizarrement brodés d’or et de perles, du
caprice le plus chinois, de la gentillesse la plus
folle que l’on puisse imaginer.
 
― Mais ce sont de vraies perles et du plus bel
Orient, dit Musidora en examinant les babouches ;
c’est un cadeau plus précieux que tu ne le penses.
― Regarde ces deux perles ; celles de Cléopâtre
n’étaient ni plus pures ni plus rondes.
 
― Le seigneur Fortunio est vraiment d’une
magnificence tout à fait asiatique ; mais il est aussi
invisible qu’un roi oriental ; il ne se montre qu’à
ses jours. je crains, ma chère Musidora, que tu
ne perdes ton pari.
 
― J’en ai bien peur aussi, Arabelle. ― J’avais
feint de m’endormir et profité d’un moment de
distraction de Fortunio, qui ne se défiait pas de
moi, pour lui enlever son portefeuille, dont les
angles se révélaient à travers son habit. D’abord
le maudit portefeuille ne voulait pas s’ouvrir, et
j’ai bien passé deux heures à trouver le mystérieux
''Sésame'' qui devait faire tourner les ressorts sur
eux-mêmes et me livrer les précieux secrets, si
soigneusement gardés ; mais, comme si Fortunio
eût deviné mes intentions, je n’ai trouvé qu’une
fleur desséchée, une aiguille et deux chiffons de
papier noircis du plus affreux grimoire.
==[[Page:Gautier - Œuvres de Théophile Gautier, tome 2.djvu/69]]==
N’est-ce
pas la plus sanglante dérision du monde ?
 
― Ne pourrait-on pas voir le portefeuille ? dit l’Arabelle.
 
― Oh ! mon Dieu si ; je l’ai jeté de colère au
milieu de ma chambre. Jacinthe, va le chercher.
 
Jacinthe revint avec l’hiéroglyphique portefeuille.
 
L’Arabelle le flaira, le retourna, le visita dans
les plus intimes recoins et n’y put rien découvrir
de neuf ; elle resta pensive quelques instants, le
tenant toujours entre ses blanches Mains, et, après une pause :
 
― Musidora, dit-elle, il me vient une idée ; ces
papiers doivent être écrits dans une langue quelconque ;
il faut aller au Collège de France : il y a
là des professeurs pour toutes les langues qui
n’existent pas ; nous trouverons bien parmi ces
messieurs, qu’on dit si savants, l’explication de l’énigme.
 
― Jacinthe ! Marie ! Annette ! venez vite me
tirer de cette cuve où je moisis depuis une mortelle
heure ; il me pousse déjà des lentilles d’eau
sur les bras, et mes cheveux deviennent glauques
comme ceux d’une nymphe marine, dit la Musidora
en se dressant tout debout dans sa baignoire.
― Les gouttes d’eau étincelantes suspendus à son
corps lui faisaient comme un réseau de perles. Elle
était charmante ainsi. ― Avec
==[[Page:Gautier - Œuvres de Théophile Gautier, tome 2.djvu/70]]==
sa peau légèrement
surprise par les baisers de l’air, ses cheveux pâles
allongés par l’humidité, pleurant sur son dos et
ses épaules, et son visage doucement rosé de la
moite vapeur du bain, elle avait l’air d’une sylphide sortant, au premier rayon de lune, du cœur de la campanule qui lui a servi de refuge pendant le jour.
 
Les servantes accoururent, épongèrent sur son
corps les derniers pleurs de la naïade, l’enveloppèrent
précieusement dans un large peignoir de
cachemire, sur lequel on jeta un grand châle turc,
lui mirent aux pieds d’élégantes pantoufles fourrées
en duvet de cygne, et Musidora, appuyée sur
l’épaule de la camériste Jacinthe, passa dans son
cabinet de toilette avec son amie Arabelle.
 
On la peigna, on la parfuma, on lui mit une
chemise garnie d’une admirable valenciennes, on
la chaussa, on lui passa pièce à pièce tous ses
vêtements sans qu’elle s’aidât le moins du monde ;
mais, lorsque les femmes de chambre eurent fini,
elle se leva, se plaça debout devant la glace de
la psyché, et, comme un maître qui pose çà et là
quelques touches sur l’ouvrage exécuté d’après
ses dessins par un de ses élèves, elle dénoua un
bout de ruban, fit prendre une autre forme à un
pli, passa ses doigts effilés dans les touffes de ses
cheveux pour en déranger la trop exacte symétrie,
et donna de l’accent, de la vie et une tournure
poétique à l’œuvre morte de ses femmes.
==[[Page:Gautier - Œuvres de Théophile Gautier, tome 2.djvu/71]]==
 
Cela fait, l’on déjeuna à la hâte et Jack vint
annoncer que la voiture attendait madame.
 
Nous ne commencerons pas le chapitre suivant
et nous ne monterons pas en voiture sans avoir
dit quelle était la toilette de Musidora.
 
Musidora avait une robe de mousseline des
Indes blanche, à manches très justes, un chapeau
de paille de riz avec une gerbe de petites fleurs
naines d’une délicatesse et d’une légèreté idéales ;
― une ''baüte'' vénitienne en dentelles noires, gracieusement
jetée sur ses épaules, un peu serrée
à la taille, faisait ressortir admirablement l’abondance
et la richesse des plis de la robe, qui s’allongeaient
comme des tuyaux de marbre jusque sur
les plus petits pieds du monde ; ajoutez à cela un
collier de jais à gros grainq, des mitaines de filet
noir et une petite montre plus mince qu’une pièce
de cinq francs, suspendue par une simple tresse
de soie, vous aurez d’un bout à l’autre la toilette
de ta Musidora ; ― chose au moins aussi importante
à connaître que l’année précise de la mort du
pharaon Amenoteph.
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