Sur la mort de Marie (1578)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


Sur la mort de Marie (1578)
1578


Properce, Trajicit et fati littora magnus amor.


I Je songeois sous l’obscur de la nuict endormie[modifier]

Je songeois sous l’obscur de la nuict endormie,
Qu’un sepulchre entre-ouvert s’apparoissoit à moy :
La Mort gisoit dedans toute palle d’effroy,
Dessus estoit escrit Le tombeau de Marie.

Espovanté du songe en sursault je m’escrie,
Amour est donc sujet à nostre humaine loy :
Il a perdu son regne, et le meilleur de soy,
Puis que par une mort sa puissance est perie.

Je n’avois achevé, qu’au poinct du jour, voicy
Un Passant à ma porte, adeulé de soucy,
Qui de la triste mort m’annonça la nouvelle.

Pren courage, mon ame, il fault suivre sa fin :
Je l’entens dans le ciel comme elle nous appelle :
Mes pieds avec les siens ont fait mesme chemin.


II Stances[modifier]

Je lamente sans reconfort,
Me souvenant de ceste mort
Qui desroba ma douce vie :
Pensant en ces yeux qui souloient
Faire de moy ce qu’ils vouloient,
De vivre je n’ay plus d’envie.
Amour, tu n’as point de pouvoir :
A mon dam tu m’as fait sçavoir
Que ton arc partout ne commande.
Si tu avois quelque vertu,
La Mort ne t’eust pas dévestu
De ta richesse la plus grande.
Tout seul tu n’as perdu ton bien :
Comme toy j’ay perdu le mien,
Ceste beauté que je desire,
Qui fut mon thresor le plus cher :
Tous deux contre un mesme rocher
Avons froissé nostre navire.
Souspirs, eschaufez son tombeau :
Larmes, lavez-le de vostre eau :
Ma vois si doucement se plaigne,
Qu’à la Mort vous faciez pitié,
Ou qu’elle rende ma moitié,
Ou que ma moitié j’accompaigne.
Fol qui au monde met son cœur :
Fol qui croit en l’espoir mocqueur,
Et en la beauté tromperesse.
Je me suis tout seul offensé,
Comme celuy qui n’eust pensé
Que morte fust une Deesse.
Quand son ame au corps s’attachoit,
Rien, tant fust dur, ne me faschoit,
Ny destin, ny rude influance :
Menaces, embusches, dangers,
Villes, et peuples estrangers
M’estoient doux pour sa souvenance.
En quelque part que je vivois,
Tousjours en mes yeux je l’avois,
Transformé du tout en la belle.
Si bien Amour à coups de trait
Au cœur m’engrava son portrait,
Que mon tout n’estoit sinon qu’elle.
Esperant luy conter un jour
L’impatience de l’Amour
Qui m’a fait des peines sans nombre,
La mort soudaine m’a deceu :
Pour le vray le faux j’ay receu,
Et pour le corps seulement l’ombre.
Ciel, que tu es malicieux !
Qui eust pensé que ces beaux yeux
Qui me faisoient si douce guerre,
Ces mains, ceste bouche, et ce front
Qui prindrent mon cœur, et qui l’ont,
Ne fussent maintenant que terre ?
Hélas ! où est ce doux parler,
Ce voir, cest ouyr, cest aller,
Ce ris qui me faisoit apprendre
Que c’est qu’aimer ? hà, doux refus !
Hà ! doux desdains, vous n’estes plus,
Vous n’estes plus qu’un peu de cendre.
Helas, où est ceste beauté,
Ce Printemps, ceste nouveauté,
Qui n’aura jamais de seconde ?
Du ciel tous les dons elle avoit :
Aussi parfaite ne devoit
Long temps demeurer en ce monde.
Je n’ay regret en son trespas,
Comme prest de suivre ses pas.
Du chef les astres elle touche :
Et je vy ? et je n’ay sinon
Pour reconfort que son beau nom,
Qui si doux me sonne en la bouche.
Amour, qui pleures avec moy,
Tu sçais que vray est mon esmoy,
Et que mes larmes ne sont feintes :
S’il te plaist renforce ma vois,
Et de pitié rochers et bois
Je feray rompre sous mes plaintes.
Mon feu s’accroist plus vehement,
Quand plus luy manque l’argument
Et la matiere de se paistre :
Car son œil qui m’estoit fatal,
La seule cause de mon mal,
Est terre qui ne peult renaistre
Toutefois en moy je le sens
Encore l’objet de mes sens,
Comme à l’heure qu’elle estoit vive :
Ny mort ne me peult retarder,
Ny tombeau ne me peult garder,
Que par penser je ne la suive.
Si je n’eusse eu l’esprit chargé
De vaine erreur, prenant congé
De sa belle et vive figure,
Oyant sa voix, qui sonnoit mieux
Que de coustume, et ses beaux yeux
Qui reluisoient outre mesure,
Et son souspir qui m’embrasoit,
J’eusse bien veu qu’ell’ me disoit :
Or soule toy de mon visage,
Si jamais tu en euz soucy :
Tu ne me voirras plus icy,
Je m’en vay faire un long voyage.
J’eusse amassé de se regars
Un magazin de toutes pars,
Pour nourrir mon ame estonnée,
Et paistre long temps ma douleur :
Mais onques mon cruel malheur
Ne sceut prevoir ma destinée.
Depuis j’ay vescu de soucy,
Et de regret qui m’a transy,
Comblé de passions estranges.
Je ne desguise mes ennuis :
Tu vois l’estat auquel je suis,
Du ciel assise entre les anges.
Ha ! belle ame, tu es là hault
Aupres du bien qui point ne fault,
De rien du monde desireuse,
En liberté, moy en prison :
Encore n’est-ce pas raison
Que seule tu sois bien-heureuse.
"Le sort doit tousjours estre égal,
Si j’ay pour toy souffert du mal,
Tu me dois part de ta lumiere.
Mais franche du mortel lien,
Tu as seule emporté le bien,
Ne me laissant que la misere.
En ton âge le plus gaillard
Tu as seul laissé ton Ronsard,
Dans le ciel trop tost retournée,
Perdant beauté, grace, et couleur,
Tout ainsi qu’une belle fleur
Qui ne vit qu’une matinée.
En mourant tu m’as sceu fermer
Si bien tout argument d’aimer,
Et toute nouvelle entreprise,
Que rien à mon gré je ne voy,
Et tout cela qui n’est pas toy,
Me desplaist, et je le mesprise.
Si tu veux, Amour, que je sois
Encore un coup dessous tes lois,
M’ordonnant un nouveau service,
Il te fault sous la terre aller
Flatter Pluton, et r’appeller
En lumiere mon Eurydice :
Ou bien va-t’en là hault crier
A la Nature, et la prier
D’en faire une aussi admirable :
Mais j’ay grand peur qu’elle rompit
Le moule, alors qu’elle la fit,
Pour n’en tracer plus de semblable.
Refay moy voir deux yeux pareils
Aux siens, qui m’estoient deux soleils,
Et m’ardoient d’une flame extréme,
Où tu soulois tendre tes laqs,
Tes hamesons, et tes apas,
Où s’engluoit la raison mesme.
Ren moy ce voir et cest ouyr :
De ce parler fay moy jouyr,
Si douteux à rendre responce.
Ren moy l’objet de mes ennuis :
Si faire cela tu ne puis,
Va-t’en ailleurs, je te renonce.
A la Mort j’auray mon recours :
La Mort me sera mon secours,
Comme le but que je desire.
Dessus la Mort tu ne peux rien,
Puis qu’elle a desrobé ton bien,
Qui fut l’honneur de ton empire.
Soit que tu vives pres de Dieu,
Ou aux champs Elisez, adieu,
Adieu cent fois, adieu Marie :
Jamais Ronsard ne t’oublira,
Jamais la Mort ne deslira
Le nœud dont ta beauté me lie.


III Terre, ouvre moy ton sein, et me laisse reprendre[modifier]

Terre, ouvre moy ton sein, et me laisse reprendre
Mon thresor, que la Parque a caché dessous toy :
Ou bien si tu ne peux, ô terre, cache moy
Sous mesme sepulture avec sa belle cendre.

Le traict qui la tua, devoit faire descendre
Mon corps aupres du sien pour finir mon esmoy :
Aussi bien, veu le mal qu’en sa mort je reçoy,
Je ne sçaurois plus vivre, et me fasche d’attendre.

Quand ses yeux m’esclairoient, et qu’en terre j’avois
Le bon-heur de les voir, à l’heure je vivois,
Ayant de leurs rayons mon ame gouvernée.

Maintenant je suis mort : la Mort qui s’en-alla
Loger dedans ses yeux, en partant m’appella,
Et me fit de ses pieds accomplir ma journée.


IV Alors que plus Amour nourrissoit mon ardeur[modifier]

Alors que plus Amour nourrissoit mon ardeur,
M’asseurant de jouyr de ma longue esperance :
A l’heure que j’avois en luy plus d’asseurance,
La Mort a moissonné mon bien en sa verdeur.

J’esperois par soupirs, par peine, et par langueur
Adoucir son orgueil : las ! je meurs quand j’y pense.
Mais en lieu d’en jouyr, pour toute recompense
Un cercueil tient enclos mon espoir et mon cœur.

Je suis bien malheureux, puis qu’elle vive et morte
Ne me donne repos, et que de jour en jour
Je sens par son trespas une douleur plus forte.

Comme elle je devrois reposer à mon tour :
Toutesfois je ne voy par quel chemin je sorte,
Tant la Mort me r’empaistre au labyrinth d’Amour.


V Comme on voit sur la branche au mois de Mai la rose[modifier]

Comme on voit sur la branche au mois de Mai la rose
En sa belle jeunesse, en sa premiere fleur
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l’Aube de ses pleurs au point du jour l’arrose :

La grace dans sa feuille, et l’amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d’odeur :
Mais battue ou de pluie, ou d’excessive ardeur,
Languissante elle meurt feuille à feuille déclose :

Ainsi en ta premiere et jeune nouveauté,
Quand la terre et le ciel honoroient ta beauté,
La Parque t’a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obseques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif, et mort, ton corps ne soit que roses.

VI Dialogue le Passant et le Génie[modifier]

Passant
Veu que ce marbre enserre un corps qui fut plus beau
Que celuy de Narcise, ou celuy de Clitie,
Je suis esmerveillé qu’une fleur n’est sortie,
Comme elle feit d’Ajax, du creux de ce tombeau.

Génie
L’ardeur qui reste encore, et vit en ce flambeau,
Ard la terre d’amour, qui si bien a sentie
La flame, qu’en brazier elle s’est convertie,
Et seiche ne peult rien produire de nouveau.

Mais si Ronsard vouloit sur sa Marie espandre
Des pleurs pour l’arrouser, soudain l’humide cendre
Une fleur du sepulchre enfanteroit au jour.

Passant
A la cendre on cognoist combien vive estoit forte
La beauté de ce corps, quand mesmes estant morte
Elle enflame la terre, et sa tombe d’amour.

VII Chanson[modifier]

Helas ! je n’ay pour mon objet
Qu’un regret, qu’une souvenance :
La terre embrasse le sujet,
En qui vivoit mon esperance.
Cruel tombeau, je n’ay plus rien,
Tu as dérobé tout mon bien,
Ma mort, et ma vie,
L’amant et l’amie,
Plaints, souspirs, et pleurs,
Douleurs sus douleurs.
Que ne voy-je, pour languir mieux,
Et pour vivre en plus longue peine,
Mon cœur en souspirs, et mes yeux
Se changer en une fonteine,
Mon corps en voix se transformer,
Pour souspirer, pleurer, nommer
Ma mort, et ma vie,
L’amant et l’amie,
Plaints, souspirs, et pleurs,
Douleurs sus douleurs.
Ou je voudrois estre un rocher,
Et avoir le cœur insensible,
Ou esprit, afin de cercher
Sous la terre mon impossible :
J’irois sans crainte du trespas
Redemander aux Dieux d’embas
Ma mort, et ma vie
Mais ce ne sont que fictions :
Il me fault trouver autres plaintes.
Mes veritables passions
Ne se peuvent servir de feintes.
Le meilleur remede en cecy,
C’est mon torment et mon soucy,
Ma mort, et ma vie.
Au pris de moy les amoureux
Voyant les beaux yeux de leur dame,
Cheveux et bouche, sont heureux
De bruler d’une vive flame.
En bien servant ils ont espoir :
Je suis sans espoir de revoir
Ma mort, et ma vie.
Ils aiment un sujet qui vit :
La beauté vive les vient prendre,
L’œil qui voit, la bouche qui dit :
Et moy je n’aime qu’une cendre.
Le froid silence du tombeau
Enferme mon bien, et mon beau,
Ma mort, et ma vie.
Ils ont le toucher et l’ouyr,
Avant-courriers de la victoire :
Et je ne puis jamais jouyr
Sinon d’une triste memoire,
D’un souvenir, et d’un regret,
Qui tousjours lamenter me fait.
Ma mort, et ma vie.
L’homme peult gaigner par effort
Mainte bataille, et mainte ville :
Mais de pouvoir vaincre la Mort
C’est une chose difficile.
Le ciel qui n’a point de pitié,
Cache sous terre ma moitié,
Ma mort, et ma vie.
Apres sa mort, je ne devois
Tué de douleur, la survivre :
Autant que vive je l’aimois,
Aussi tost je la devois suivre :
Et aux siens assemblant mes os,
Un mesme cercueil eust enclos
Ma mort, et ma vie.
Je mettrois fin à mon malheur,
Qui hors de raison me transporte,
Si ce n’estoit que ma douleur
D’un double bien me reconforte.
La penser Déesse, et songer
En elle, me fait allonger
Ma mort, et ma vie.
En songe la nuict je la voy
Au ciel une estoille nouvelle
S’apparoistre en esprit à moy
Aussi vivante, et aussi belle
Comme elle estoit le premier jour
Qu’en ses beaux yeux je veis Amour,
Ma mort, et ma vie.
Sur mon lict je la sens voler,
Et deviser de mille choses :
Me permet le voir, le parler,
Et luy baiser ses mains de roses :
Torche mes larmes de sa main,
Et presse mon cœur en son sein,
Ma mort, et ma vie.
La mesme beauté qu’elle avoit,
La mesme Venus, et la grace,
Le mesme Amour qui la suivoit,
En terre apparoist en sa face,
Fors que ses yeux sont plus ardans,
Où plus à clair je voy dedans
Ma mort, et ma vie.
Elle a les mesmes beaux cheveux,
Et le mesme trait de la bouche,
Dont le doux ris, et les doux nœuds
Eussent lié le plus farouche :
Le mesme parler, qui souloit
Mettre en doute, quand il vouloit
Ma mort, et ma vie.
Puis d’un beau jour qui point ne faut,
Dont sa belle ame est allumée,
Je la voy retourner là haut
Dedans sa place accoustumée,
Et semble aux anges deviser
De ma peine, et favoriser
Ma mort, et ma vie
Chanson, mais complainte d’amour,
Qui rends de mon mal tesmoignage,
Fuy la court, le monde, et le jour :
Va-t’en dans quelque bois sauvage,
Et de là ta dolente vois
Annonce aux rochers, et aux bois
Ma mort, et ma vie,
L’amant et l’amie,
Plaints, souspirs, et pleurs,
Douleurs sus douleurs.


VIII Ha Mort, en quel estat maintenant tu me changes[modifier]

Ha Mort, en quel estat maintenant tu me changes !
Pour enrichir le ciel, tu m’as seul apauvry,
Me ravissant les yeux desquels j’estois nourry,
Qui nourrissent là hault les esprits et les anges.

Entre pleurs et souspirs, entre pensers estranges,
Entre le desespoir tout confus et marry,
Du monde et de moymesme et d’Amour, je me ry,
N’ayant autre plaisir qu’à chanter tes louanges.

Helas ! tu n’es pas morte, hé ! c’est moy qui le suis
L’homme est bien trespassé, qui ne vit que d’ennuis,
Et des maux qui me font une eternelle guerre.

Le partage est mal fait : tu possedes les cieux,
Et je n’ay, mal-heureux, pour ma part que la terre,
Les souspirs en la bouche, et les larmes aux yeux.


IX Quand je pense à ce jour, où je la vey si belle[modifier]

Quand je pense à ce jour, où je la vey si belle
Toute flamber d’amour, d’honneur et de vertu,
Le regret, comme un trait mortellement pointu,
Me traverse le cœur d’une playe eternelle.

Alors que j’esperois la bonne grace d’elle,
L’amour a mon espoir par la Mort combattu :
La Mort a mon espoir d’un cercueil revestu,
Dont j’esperois la paix de ma longue querelle.

Amour, tu es enfant inconstant et leger :
Monde, tu es trompeur, pipeur et mensonger,
Decevant d’un chacun l’attente et le courage.

Malheureux qui se fie en l’Amour et en toy :
Tous deux comme la Mer vous n’avez point de foy,
L’un fin, l’autre parjure, et l’autre oiseau volage.


X Homme ne peult mourir par la douleur transi[modifier]

Homme ne peult mourir par la douleur transi.
Si quelcun trepassoit d’une extreme tristesse,
Je fussé desja mort pour suivre ma maistresse :
Mais en lieu de mourir je vy par le souci.

Le penser, le regret, et la memoire aussi
D’une telle beauté, qui pour les cieux nous laisse,
Me fait vivre, croyant qu’elle est ores Deesse,
Et que du ciel là hault elle me voit ici.

Elle se sou-riant du regret qui m’affole,
En vision la nuict sur mon lict je la voy,
Qui mes larmes essuye, et ma peine console :

Et semble qu’elle a soin des maux que je reçoy.
Dormant ne me deçoit : car je la recognoy
A la main, à la bouche, aux yeux, à la parole.

XI Deux puissans ennemis me combattoient alors[modifier]

Deux puissans ennemis me combattoient alors
Que ma dame vivoit : l’un dans le ciel se serre,
De Laurier triomphant : l’autre dessous la terre
Un Soleil d’Occident reluist entre les morts.

C’estoit la chasteté, qui rompoit les efforts
D’Amour, et de son arc, qui tout bon cœur enferre,
Et la douce beauté qui me faisoit la guerre,
De l’œil par le dedans, du ris par le dehors.

La Parque maintenant ceste guerre a desfaite :
La terre aime le corps, et de l’ame parfaite
Les Anges de là sus se vantent bien-heureux.

Amour d’autre lien ne sçauroit me reprendre.
Ma flame est un sepulchre, et mon cœur une cendre,
Et par la mort je suis de la mort amoureux.


XII Elégie[modifier]

Le jour que la beauté du monde la plus belle
Laissa dans le cercueil sa despouille mortelle
Pour s’en-voler parfaite entre les plus parfaits,
Ce jour Amour perdit ses flames et ses traits,
Esteignit son flambeau, rompit toutes ses armes,
Les jetta sur la tombe, et l’arrousa de larmes :
Nature la pleura, le Ciel en fut fasché
Et la Parque, d’avoir un si beau fil trenché.
 Depuis le jour couchant jusqu’à l’Aube vermeille
Phenix en sa beauté ne trouvoit sa pareille,
Tant de graces au front et d’attraits elle avoit :
Ou si je me trompois, Amour me decevoit.
 Si tost que je la vey, sa beauté fut enclose
Si avant en mon cœur, que depuis nulle chose
Je n’ay veu qui m’ait pleu, et si fort elle y est,
Que toute autre beauté encores me desplait.
 Dans mon sang elle fut si avant imprimée,
Que tousjours en tous lieux de sa figure aimée
Me suivoit le portrait, et telle impression
D’une perpetuelle imagination
M’avoit tant desrobé l’esprit et la cervelle,
Qu’autre bien je n’avois que de penser en elle,
En sa bouche, en son ris, en sa main, en son œil,
Qu’au cœur je sens tousjours, bien qu’ils soient au cercueil.
 J’avois au-paravant, veincu de la jeunesse,
Autres dames aimé (ma faute je confesse) :
Mais la playe n’avoit profondement saigné,
Et le cuir seulement n’estoit qu’esgratigné,
Quand Amour, qui les Dieux et les hommes menace,
Voyant que son brandon n’eschauffoit point ma glace,
Comme rusé guerrier ne me voulant faillir ;
La print pour son escorte, et me vint assaillir.
 Encor, ce me dit-il, que de maint beau trofée
D’Horace, de Pindare, Hesiode et d’Orfée,
Et d’Homere qui eut une si forte vois,
Tu as orné la langue et l’honneur des François,
Voy ceste dame icy : ton cœur, tant soit il brave,
Ira sous son empire, et sera son esclave.
 Ainsi dit, et son arc m’enfonçant de roideur,
Ensemble dame et traict m’envoya dans le cœur.
 Lors ma pauvre raison, des rayons esblouye
D’une telle beauté, se perd esvanouye,
Laissant le gouvernal aux sens et au desir,
Qui depuis ont conduit la barque à leur plaisir.
 Raison, pardonne moy : un plus caut en finesse
S’y fust bien englué, tant une douce presse
De graces et d’amours la suivoient tout ainsi
Que les fleurs le Printemps, quand il retourne ici.
 De moy, par un destin sa beauté fut cognue :
Son divin se vestoit d’une mortelle nue,
Qui mesprisoit le monde, et personne n’osoit
Luy regarder les yeux, tant leur flame luisoit.
Son ris, et son regard, et sa parole pleine
De merveilles, n’estoient d’une nature humaine :
Son front ny ses cheveux, son aller ny sa main.
C’estoit une Deesse en un habit humain,
Qui visitoit la terre, aussi tost enlevée
Au ciel, comme elle fut en ce monde arrivée.
Du monde elle partit aux mois de son printemps,
Aussi tout excellence icy ne vit long temps.
 Bien qu’elle eust pris naissance en petite bourgade,
Non de riches parens, ny d’honneurs, ny de grade,
Il ne l’en fault blasmer : la mesme Deité
Ne desdaigna de naistre en trespauvre cité :
Et souvent sous l’habit d’une simple personne
Se cache tout le mieux que le destin nous donne.
 Vous qui veistes son corps, l’honorant comme moy,
Vous sçavez si je ments, et si triste je doy
Regretter à bon droict si belle creature,
Le miracle du Ciel, le mirouer de Nature.
 O beaux yeux, qui m’estiez si cruels et si doux,
Je ne me puis lasser de repenser en vous,
Qui fustes le flambeau de ma lumiere unique,
Les vrais outils d’Amour, la forge, et la boutique.
Vous m’ostastes du cœur tout vulgaire penser,
Et l’esprit jusqu’au ciel vous me fistes hausser.
 J’apprins à vostre eschole à resver sans mot dire,
A discourir tout seul, à cacher mon martire ;
A ne dormir la nuict, en pleurs me consumer.
Et bref, en vous servant, j’apprins que c’est qu’aimer.
Car depuis le matin que l’Aurore s’esveille
Jusqu’au soir que le jour dedans la mer sommeille,
Et durant que la nuict par les Poles tournoit,
Tousjours pensant en vous, de vous me souvenoit.
 Vous seule estiez mon bien, ma toute, et ma premiere,
Et le serez tousjours : tant la vive lumiere
De voz yeux, bien que morts, me poursuit, dont je voy
Tousjours leur simulachre errer autour de moy.
 Puis Amour que je sens par mes veines s’espandre,
Passe dessous la terre, et r’attize la cendre
Qui froide languissoit dessous vostre tombeau,
Pour r’allumer plus vif en mon cœur son flambeau,
Afin que vous soyez ma flame morte et vive,
Et que par le penser en tous lieux je vous suive.
 Pourroy-je raconter le mal que je senty,
Oyant vostre trespas ? mon cœur fut converty
En rocher insensible, et mes yeux en fonteines :
Et si bien le regret s’escoula par mes veines,
Que pasmé je me fis la proye du torment,
N’ayant que vostre nom pour confort seulement.
 Bien que je resistasse, il ne me fut possible.
Que mon cœur, de nature à la peine invincible,
Peust cacher sa douleur : car plus il la celoit,
Et plus dessus le front son mal estinceloit,
En fin voyant mon ame extremement attainte,
Je desliay ma bouche, et feis telle complainte :
 Ah, faux Monde trompeur, que tu m’as bien deceu !
Amour, tu es enfant : par toy j’avois receu
La divine beauté qui surmontoit l’envie,
Que maugré toy la Mort en ton regne a ravie.
Je desplais à moymesme, et veux quitter le jour,
Puis que je voys la Mort triompher de l’Amour,
Et luy ravir son mieux, sans faire resistance.
Malheureux qui le suit, et vit sous son enfance !
 Et toy Ciel, qui te dis le pere des humains,
Tu ne devois tracer un tel corps de tes mains
Pour si tost le reprendre : et toy mere Nature,
Pour mettre si soudain ton œuvre en sepulture.
 Maintenant à mon dam je cognois pour certain,
Que tout cela qui vit sous ce globe mondain,
N’est que songe et fumée, et qu’une vaine pompe,
Qui doucement nous rit ; et doucement nous trompe.
 Ha, bien-heureux esprit fait citoyen des cieux,
Tu es assis au rang des Anges precieux
En repos eternel, loing de soin et de guerres :
Tu vois dessous tes pieds les hommes et les terres,
Et je ne voy qu’ennuis, que soucis, et qu’esmoy,
Comme ayant emporté tout mon bien avec toy.
Je ne te trompe point : du ciel tu vois mes peines,
Si tu as soin là hault des affaires humaines.
 Que doy-je faire, Amour ? que me conseilles-tu ?
J’irois comme un Sauvage en noir habit vestu
Volontiers par les bois, et mes douleurs non feintes
Je dirois aux rochers : mais ils sçavent mes plaintes.
 Il vaut mieux d’un grand temple honorer son tombeau,
Et dedans eslever d’artifice nouveau
Cent autels dediez à la memoire d’elle,
Esclairez jour et nuict d’une lampe eternelle,
Et devant le portail, comme les anciens
Celebroient les combats aux jeux Olympiens,
Sacrer en son honneur au retour de l’année
Une feste choumable à la jouste ordonnée.
Là tous les jouvenceaux au combat mieux appris
Le funeste Cyprez emporteront pour pris,
Et seront appellez long temps apres ma vie,
Les jeux que feist Ronsard pour sa belle Marie.
 Puis quand l’une des Sœurs aura le fil coupé,
Qui retient en mon corps l’esprit envelopé,
J’ordonne que mes oz pour toute couverture
Reposent pres des siens sous mesme sepulture :
Que des larmes du ciel le tombeau soit lavé,
Et tout à l’environ de ces vers engravé :
 Passant, de cest amant enten l’histoire vraye.
De deux traicts differents il receut double playe :
L’une que feit l’Amour, ne versa qu’amitié :
L’autre que feit la Mort, ne versa que pitié.
Ainsi mourut navré d’une double tristesse,
Et tout pour aimer trop une jeune maistresse.


XIII De ceste belle, douce, honneste chasteté[modifier]

De ceste belle, douce, honneste chasteté
Naissoit un froid glaçon, ains une chaude flame,
Qu’encores aujourd’huy esteinte sous la lame
Me reschauffe, en pensant quelle fut sa clarté.

Le traict que je receu, n’eut le fer espointé :
Il fut des plus aiguz qu’Amour nous tire en l’ame,
Qui d’un trespas armé par le penser m’entame,
Et sans jamais tomber se tient à mon costé.

Narcisse fut heureux, mourant sur la fontaine,
Abusé du mirouër de sa figure vaine :
Au moins il regardoit je ne sçay quoy de beau.

L’erreur le contentoit, voyant la face aimée :
Et la beauté que j’aime, est terre consumée.
Il mourut pour une ombre ; et moy pour un tombeau.


XIV Je voy tousjours le traict de ceste belle face[modifier]

Je voy tousjours le traict de ceste belle face
Dont le corps est en terre, et l’esprit est aux cieux :
Soit que je veille ou dorme, Amour ingenieux
En cent mille façons devant moy le repasse.

Elle qui n’a soucy de ceste terre basse,
Et qui boit du Nectar assise entre les Dieux,
Daigne pourtant revoir mon estat soucieux,
Et en songe appaiser la Mort qui me menace.

Je songe que la nuict elle me prend la main :
Se faschant de me voir si long temps la survivre,
Me tire, et fait semblant que de mon voile humain

Veult rompre le fardeau pour estre plus delivre.
Mais partant de mon lict, son vol est si soudain
Et si prompt vers le ciel, que je ne la puis suivre.


XV Aussi tost que Marie en terre fut venue[modifier]

Aussi tost que Marie en terre fut venue,
Le Ciel en fut marry, et la voulut ravoir :
A peine nostre siecle eut loisir de la voir,
Qu’elle s’esvanouyt comme un feu dans la nue.

Des presens de Nature elle vint si pourveuë,
Et sa belle jeunesse avoit tant de pouvoir,
Qu’elle eust peu d’un regard les rochers esmouvoir,
Tant elle avoit d’attraits et d’amours en la veuë.

Ores la Mort jouyt des beaux yeux que j’aimois,
La boutique, et la forge, Amour, où tu t’armois.
Maintenant de ton camp cassé je me retire :

Je veux desormais vivre en franchise et tout mien.
Puis que tu n’as gardé l’honneur de ton empire,
Ta force n’est pas grande, et je le cognois bien.

XVI Epitaphe de Marie[modifier]

Cy reposent les oz de toy, belle Marie,
Qui me fis pour Anjou quitter le Vandomois,
Qui m’eschauffas le sang au plus verd de mes mois,
Qui fus toute mon cœur, mon sang, et mon envie.

En ta tombe repose honneur et courtoisie,
La vertu, la beauté, qu’en l’ame je sentois,
La grace et les amours qu’aux regards tu portois,
Tels qu’ils eussent d’un mort resuscité la vie.

Tu es belle Marie un bel astre des cieux :
Les Anges tous ravis se paissent de tes yeux,
La terre te regrette. O beauté sans seconde !

Maintenant tu es vive, et je suis mort d’ennuy.
Ha, siecle malheureux ! malheureux est celuy
Qui s’abuse d’Amour, et qui se fie au Monde.