Système national d’économie politique/les systèmes

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


LIVRE TROISIEME : Les systèmes[modifier]

Chapitre I : Les économistes italiens[modifier]

L’Italie a devancé toutes les nations modernes dans la théorie comme dans la pratique de l’économie. Le comte Pecchio a publié une histoire consciencieuse de cette branche de la littérature italienne ; le seul défaut de son livre est d’être trop servilement fidèle à la théorie régnante et de ne pas faire convenablement ressortir les causes principales de la chute de l’industrie en Italie, savoir, le manque d’unité nationale au milieu des grandes nationalités formées à l’aide de la monarchie héréditaire, puis la domination théocratique et la destruction des libertés dans les républiques et dans les villes. S’il eût mieux étudié ces causes, la véritable tendance du Prince de Machiavel lui eût difficilement échappé ; il ne se fût pas borné à mentionner en passant cet écrivain.


C’est la remarque de Pecchio, que, dans une lettre à son ami Guichardin en 1525, Machiavel avait proposé une association de toutes les puissances italiennes contre l’étranger, et que cette lettre communiquée au pape Clément VII avait puissamment concouru à la formation de la sainte Ligue en 1526 ; c’est cette remarque qui nous a conduit à imaginer que la même pensée avait inspiré le Prince. Ayant lu nous-mêmes cet ouvrage, nous y avons trouvé tout d’abord la vérification de cette conjecture. Il est évident que le Prince, composé en 1513, avait pour but de pénétrer les Médicis de cette idée, que leur maison était appelée à réunir l’Italie entière sous une seule main, et de leur indiquer les moyens d’atteindre ce but [1].


Le titre et la forme du livre, qui semble traiter du pouvoir absolu en général, ont été choisis visiblement par des motifs de prudence. Il n’y est question qu’en passant des princes héréditaires et de leur gouvernement. L’auteur n’a autre chose en vue qu’un usurpateur italien. Il faut que des principautés soient subjuguées, des dynasties renversées, la noblesse féodale abattue, la liberté des républiques anéantie. Vertus du ciel et ruses de l’enfer, prudence et audace, bravoure et perfidie, bonheur et hasard, l’usurpateur doit tout employer, tout mettre en oeuvre, tout tenter pour fonder un empire italien. Puis on lui communique un secret dont la puissance a été suffisamment éprouvée dans les trois siècles suivants ; c’est de créer une armée nationale, à laquelle une nouvelle discipline, de nouvelles armes et une nouvelle tactique assurent la victoire [2].


Si la généralité de l’argumentation laissait subsister encore quelques doutes sur le but de l’auteur, le dernier chapitre les dissiperait. Il y déclare sans détour : que les invasions étrangères et le morcellement intérieur sont les causes principales de tous les maux de l’Italie, que la maison de Médicis, entre les mains de laquelle se trouvaient la Toscane et l’État de l’Église, a reçu de la Providence mission d’accomplir le grand oeuvre ; que le moment est favorable pour innover, qu’un nouveau Moïse doit surgir pour délivrer son peuple de la servitude d’Égypte ; enfin que rien ne procure à un prince plus d’autorité et de gloire que de grandes entreprises [3].


Ce qui montre que, dans les autres chapitres, la pensée de l’ouvrage doit être comprise à demi-mot, c’est le langage tenu par l’auteur dans le neuvième touchant l’État de l’Eglise. C’est ironiquement qu’il dit que les ecclésiastiques ont des terres et qu’ils ne les gouvernent pas, des seigneuries et qu’ils ne les défendent pas ; que leurs terres, les plus heureuses de toutes, sont directement protégées par la divine Providence, qu’il serait téméraire de porter à leur sujet un jugement. Il est clair qu’il a voulu ainsi, sans se compromettre, donner à entendre qu’un conquérant hardi, surtout un Médicis, dont le pape était le parent, ne rencontrerait pas sur ce terrain de grands obstacles.


Mais comment, avec les sentiments républicains de Machiavel, expliquer les conseils qu’il donne à son usurpateur concernant les républiques ? Si ce républicain zélé, ce grand penseur et ce grand écrivain, ce patriote martyr conseille à l’usurpateur futur de détruire jusque dans ses racines la liberté des républiques, ne doit-on voir chez lui que le désir de gagner les bonnes grâces du prince auquel son livre est dédié et de poursuivre des avantages personnels ?


On ne peut nier que Machiavel, à l’époque où il écrivait le Prince, était dans le besoin, qu’il était inquiet de son avenir, qu’il désirait ardemment et qu’il espérait un emploi et un secours des Médicis. Une lettre du 10 octobre 1515, qu’il adressa de sa pauvre retraite champêtre à son ami Vettori à Florence, met ce fait hors de doute.


Toutefois on a de sérieuses raisons de penser que, par cet écrit, il ne recherchait pas seulement la faveur des Médicis, qu’il ne poursuivait pas un but purement personnel, mais qu’il avait en vue l’exécution d’un plan d’usurpation, d’un plan qui n’était nullement en contradiction avec ses sentiments républicains et patriotiques, bien que la moralité de notre époque doive le réprouver comme impie. Ses ouvrages et sa correspondance diplomatique montrent qu’il connaissait à fond l’histoire de tous les États. Un regard qui plongeait si profondément dans le passé, et qui dans le présent avait tant de clairvoyance, dut aussi voir loin dans l’avenir. Une intelligence, qui, dès le commencement du seizième siècle, comprenait l’importance d’une armée nationale, dut aussi reconnaître que le temps des petites républiques était passé, que la période des grandes monarchies était venue, que la nationalité, dans l’état de choses existant alors, ne pouvait être réalisée que par l’usurpation et conservée que par le despotisme, que les oligarchies aux mains desquelles étaient les républiques italiennes, étaient le plus grand obstacle à l’unité nationale, qu’il fallait par conséquent les détruire, et que la liberté du pays renaîtrait ensuite de son unité. Évidemment, Machiavel livrait au despotisme, comme une proie, la liberté usée de quelques villes, dans l’espoir d’obtenir à l’aide de celui-ci l’unité nationale, et d’assurer par là aux générations futures la liberté sous une forme plus grande et plus imposante.


Le premier ouvrage spécial sur l’économie politique qui ait été écrit en Italie est celui d’Antonio Serra, de Naples, Sur les moyens de faire affluer l’or et l’argent dans les royaumes.


Say et Mac Culloch ne paraissent avoir lu de ce livre que le titre ; l’un et l’autre l’écartent dédaigneusement en faisant la remarque qu’il n’y est question que de la monnaie et que l’auteur a commis l’erreur de ne voir la richesse que dans les métaux précieux. S’ils en avaient lu davantage et s’ils l’avaient étudié, peut-être y auraient-ils puisé d’utiles leçons. Antonio Serra, bien que coupable du péché de considérer l’abondance de l’or et de l’argent comme des signes de richesse, a cependant des idées assez nettes sur l’origine de la richesse. Il met en première ligne, il est vrai, les mines comme les sources directes des métaux précieux, mais il rend toute justice aux moyens indirects par lesquels on les obtient. L’agriculture, l’industrie manufacturière et le commerce sont pour lui les sources principales de la richesse nationale. La fertilité du sol est une source certaine de prospérité, mais les manufactures en sont une autre beaucoup plus abondante, par divers motifs, mais principalement à cause du vaste commerce auquel elles servent de base. La fécondité de ces sources dépend des qualités que les habitants possèdent, du point de savoir, par exemple, s’ils sont laborieux, actifs, entreprenants, économes, et des circonstances naturelles et locales, par exemple, de la situation favorable d’une ville pour le commerce maritime. Au-dessus de toutes ces causes, Serra place la forme du gouvernement, l’ordre public, la liberté civile, les garanties politiques, la stabilité des lois. « Un pays ne peut prospérer, dit-il, si chaque nouveau prince peut y établir de nouvelles lois ; c’est peut-être pour cela que les États du Saint-Père sont moins florissants que d’autres dont le gouvernement et la législation sont plus stables. Voyez comme à Venise la durée du même régime depuis des siècles influe sur la prospérité publique. » Telle est la substance d’un système d’économie politique, qui, tout en ne paraissant avoir d’autre objet que l’acquisition des métaux précieux, se distingue, dans l’ensemble, par le naturel et par le bon sens. Évidemment l’ouvrage de J.-B. Say, qui développe d’ailleurs des notions économiques dont Antonio Serra n’avait aucune idée, est très-inférieur à celui de Serra dans les points principaux et notamment dans l’exacte appréciation du régime politique relativement à la richesse des nations. Si Say avait étudié Serra au lieu de le mettre de côté, il n’aurait sans doute pas soutenu, dans la première page de son Traité d’économie politique [4], que l’économie politique n’a point à se préoccuper de la constitution des États ; qu’on a vu sous toutes les formes de gouvernement des nations s’enrichir et se ruiner ; qu’il importe seulement pour un pays d’être bien administré.


Nous sommes loin de vouloir soutenir la supériorité absolue d’une forme de gouvernement sur toutes les autres. Il suffit de jeter un coup d’oeil sur les États de l’Amérique du Sud pour se convaincre que le régime démocratique, chez des peuples qui ne sont pas encore mûrs à cet égard, peut les faire rétrograder notablement dans leur prospérité. Il suffit de jeter un coup d’oeil sur la Russie, pour reconnaître que des peuples qui se trouvent encore à un degré inférieur de culture peuvent accomplir sous la monarchie absolue les progrès matériels les plus signalés. Mais cela ne prouve nullement qu’on ait vu, sous toutes les formes de gouvernement, des nations s’enrichir, c’est-à-dire atteindre le plus haut degré de prospérité. Bien au contraire, l’histoire enseigne que ce degré de prospérité publique, marqué par des manufactures et un commerce florissant, ne peut être atteint que dans les pays dont la constitution politique, qu’elle s’appelle république démocratique, république aristocratique ou monarchie limitée, garantit pleinement aux citoyens la liberté personnelle et la sûreté des biens, à l’administration l’activité et l’énergie dans la poursuite des intérêts sociaux avec la persévérance dans ces efforts. Car, dans un état avancé de civilisation, il s’agit moins d’être bien administré pendant quelque temps, que de l’être constamment et uniformément, de manière qu’une administration nouvelle ne détruise pas le bien que sa devancière a fait, que trente années d’une administration comme celle de Colbert ne soient pas suivies de la révocation de l’édit de Nantes, que, durant des siècles, on persévère dans un seul et même système, et qu’on poursuive un seul et même but. Ce sont les constitutions dans lesquelles les intérêts du pays sont représentés, et non le gouvernement absolu sous lequel l’administration change avec la personne du monarque, qui assurent, ainsi qu’Antonio Serra le remarque avec raison, cette stabilité administrative. Il existe, d’ailleurs, des degrés de culture où le gouvernement absolu peut être beaucoup plus favorable et l’est généralement, en effet, aux progrès matériels et moraux du pays, que ne le serait le gouvernement constitutionnel. Ce sont les périodes de l’esclavage et du servage, de la barbarie et de la superstition, du morcellement national et des privilèges de caste. Car alors la constitution garantit la durée, non pas seulement aux intérêts nationaux, mais encore aux abus dominants, tandis qu’il est dans l’intérêt du gouvernement absolu et dans sa nature d’extirper ces abus, et qu’il peut faire arriver au pouvoir un monarque de grande énergie et de grandes lumières, qui fasse avancer la nation de plusieurs siècles et lui ouvre une ère indéfinie d’indépendance et de progrès.


Ainsi, c’est à l’aide d’un lieu commun, qui ne renferme qu’une vérité relative, que J.-B. Say a voulu séparer sa doctrine de la politique [5]. Sans doute il s’agit avant tout pour un pays d’être bien administré ; mais la bonté de l’administration dépend de la forme du gouvernement, et la forme du gouvernement la meilleure est évidemment celle qui répond le mieux à la situation morale et matérielle du pays, aux intérêts de son avenir. On a vu les nations avancer sous toutes les formes de gouvernement, mais on ne les a vues atteindre un haut degré de développement économique, que là où la forme du gouvernement garantissait un haut degré de liberté et de puissance, la stabilité dans les lois et dans la politique et de bonnes institutions.


Antonio Serra voit la nature des choses telle qu’elle est, et non à travers les lunettes d’un système préconçu ou d’un principe unique qu’il veut justifier et établir. Il compare la situation des différents États de l’Italie, et trouve la plus grande richesse là où existe le commerce le plus actif, là où existe une industrie manufacturière avancée, et celle-ci là où existe la liberté civile.


Le jugement de Beccaria est déjà influencé par les fausses maximes des physiocrates. Cet écrivain, il est vrai, a découvert, soit avant Adam Smith, soit en même temps que lui, le principe de la division du travail, ou bien il l’a trouvé dans Aristote [6] ; il le pousse même plus loin qu’Adam Smith, puisqu’il ne se borne pas, comme lui, au partage des tâches dans une seule fabrique, mais qu’il montre comment la distribution des membres de la société en différentes industries enfante la prospérité publique. Néanmoins, il n’hésite pas, avec les physiocrates, à soutenir que les manufacturiers ne sont pas productifs.


Rien de plus étroit que les vues du grand publiciste Filangieri. Imbu d’un faux cosmopolitisme, il croit que l’Angleterre, par ses restrictions commerciales, n’a fait que donner une prime à la contrebande et diminuer son commerce.


Verri, qui était administrateur, ne pouvait pas se tromper à ce point ; il admet qu’il est nécessaire de protéger l’industrie indigène contre la concurrence étrangère, mais il ne voit pas ou il n’a pas osé voir que cette politique suppose la grandeur et l’unité du pays.

Chapitre II : Le système industriel, improprement appelé par l'école le système mercantile [7][modifier]

Lorsque les grandes nationalités se constituèrent au moyen de réunions de peuples, opérées par la monarchie héréditaire, et de la centralisation de la puissance publique, les manufactures, le commerce et la navigation, c’est-à-dire les richesses avec la puissance maritime, se trouvaient en majeure partie, nous l’avons déjà fait voir, entre les mains de républiques municipales ou de confédérations de ces républiques. Mais, à mesure que les institutions de ces grandes nationalités se développèrent, on comprit de plus en plus la nécessité de naturaliser dans le pays ces éléments essentiels de puissance et de richesse.


Sentant qu’ils ne pourraient prendre racine ni fleurir que sur le terrain de la liberté, la puissance royale favorisa la liberté municipale, ainsi que les corporations dans lesquelles elle trouvait de plus un point d’appui contre une aristocratie féodale jalouse de son indépendance et hostile à l’unité nationale. Toutefois ce moyen fut reconnu insuffisant ; d’abord les avantages dont les particuliers jouissaient dans les villes libres et dans les républiques, étaient plus considérables que ceux que les monarchies pouvaient et osaient accorder aux habitants de leurs municipalités ; puis, sous le régime de la libre concurrence, il est très-difficile, impossible même à un pays qui a toujours fait de l’agriculture son occupation principale, de déposséder ceux qui, depuis des siècles, sont en possession des manufactures, du commerce et de la navigation ; enfin, au sein des grandes monarchies, les institutions féodales mettaient obstacle au développement de l’agriculture, par conséquent à l’essor des manufactures. C’est ainsi que le cours naturel des choses a conduit les grandes monarchies à restreindre l’importation des produits manufacturés, le commerce et la navigation de l’étranger, et à favoriser les manufactures, le commerce et la navigation du pays.


Tandis que, jusque-là, les taxes étaient établies principalement sur l’exportation des matières brutes, elles frappèrent alors principalement l’importation des produits fabriqués. Les avantages qui s’ensuivaient décidèrent les négociants, les marins, les fabricants des villes et des pays plus avancés à passer avec leurs capitaux dans les grandes monarchies où ils stimulèrent l’esprit d’entreprise chez les nationaux. La naissance de l’industrie fut promptement suivie de celle de la liberté. L’aristocratie féodale se vit obligée, dans son propre intérêt, à des concessions envers la population industrielle et commerçante aussi bien qu’envers la population rurale. De là des progrès dans l’agriculture, qui réagirent favorablement à leur tour sur les deux autres facteurs de la richesse nationale. Nous avons montré comment, à l’aide de ce système et de la réformation, l’Angleterre a grandi de siècle en siècle en forces productives, en liberté et en puissance. Nous avons exposé comment en France ce même système a été quelque temps imité avec succès, mais comment il y a échoué faute d’une réforme des institutions féodales, du clergé et de la monarchie absolue. Nous avons fait voir que la nationalité polonaise avait péri, parce que la monarchie élective ne possédait pas assez d’influence ni de stabilité pour faire surgir par ce moyen une bourgeoisie puissante et pour réformer l’aristocratie féodale.


Sous l’influence d’une telle politique, à la place de la cité commerçante et manufacturière et de la province agricole, le plus souvent sans lien politique avec elle, on vit apparaitre la nation, formant un ensemble harmonieux et complet en soi, dans laquelle, d’une part, les dissonances qui avaient existé entre la monarchie, l’aristocratie féodale et la bourgeoisie se changèrent en un accord satisfaisant, et, de l’autre, l’agriculture, l’industrie manufacturière et le commerce entretinrent les plus intimes relations. Ce fut là un état social infiniment plus parfait que le précédent, car l’industrie manufacturière, jusque-là resserrée dans les étroites limites de la république municipale, s’étendait à un vaste territoire ; toutes les ressources qui s’y trouvaient y étaient placées à sa disposition ; la division du travail et l’association des forces productives, dans les diverses branches de l’industrie manufacturière comme dans l’agriculture, se réalisaient sur une bien plus grande échelle ; la classe nombreuse des cultivateurs était politiquement et commercialement mise en contact avec les manufacturiers et les négociants, et ainsi la paix perpétuelle pour ainsi dire établie entre eux, l’action réciproque de l’agriculture et de l’industrie manufacturière pour jamais assurée, enfin les cultivateurs admis à tous les avantages qui accompagnent les manufactures et le commerce. Le pays à la fois agriculteur, manufacturier et commerçant est une ville qui embrasse toute une contrée, ou une campagne élevée au rang de ville. En même temps que la production matérielle augmentait sous les auspices de cette association, les forces morales ne pouvaient manquer de se développer, les institutions politiques de se perfectionner, les revenus publics, les moyens de défense et la population de s’accroître. Aussi la nation qui la première a complètement réalisé l’État à la fois agriculteur, manufacturier et commerçant, est-elle aujourd’hui, sous tous ces rapports, à la tête des autres nations.


Le système industriel ne fut point mis d’abord par écrit, il ne fut point imaginé par des écrivains ; il fut purement et simplement appliqué jusqu’à Steuart qui l’a retracé en grande partie d’après la pratique de l’Angleterre [8], de même qu’Antonio Serra avait pris dans l’histoire de Venise les éléments de son propre système. Le livre de Steuart, d’ailleurs, n’est pas à proprement parler une oeuvre scientifique. La monnaie, les banques, la circulation du papier, les crises commerciales, la balance du commerce et la population en remplissent la plus grande partie ; les développements de Steuart sur ces matières sont aujourd’hui encore instructifs à plus d’un égard, mais présentés avec peu de suite et d’intelligence ; la même idée y est répétée jusqu’à dix fois. Les autres parties de l’économie politique sont superficiellement traitées ou complètement omises. Ni les forces productives ni les éléments du prix des choses n’y sont approfondis. L’auteur n’a jamais devant les yeux que l’expérience et la situation de l’Angleterre. Son livre en un mot offre tous les mérites et tous les défauts de la pratique anglaise et de celle de Colbert.


Voici en quoi consistent les mérites du système industriel vis-à-vis des systèmes qui lui ont succédé :

1° Il comprend l’importance des manufactures et leur influence sur l’agriculture, sur le commerce et sur la navigation du pays, et il les reconnaît franchement ;

2° Il choisit en général le bon moyen pour créer l’industrie manufacturière dans la nation mûre à cet effet <ref name="ftn9">Voici ce que dit Steuart, livre ler, chap. xxix : « Pour l’avancement de l’industrie, un homme d’État doit agir aussi bien que permettre, il doit protéger. La fabrication des laines aurait-elle jamais pu être introduite en France par la seule considération des avantages que la France en a retirés, si le roi n’avait pas entrepris de la soutenir, en accordant divers privilèges aux fabricants et en prohibant sévèrement les draps étrangers ? Y at-il d’autres moyens d’établir en quelque lieu que ce soit une nouvelle fabrication ?</ref> ;

3° Il prend l’idée de nation pour point de départ, et considérant les nations comme des unités, il tient compte partout des intérêts nationaux.


Voici maintenant les points principaux par lesquels pêche ce système :

1° En général, il n’a pas une notion exacte du principe de l’éducation industrielle du pays ni des conditions de son application ;

2° Il provoque par conséquent de la part de peuples qui vivent sous un climat contraire aux manufactures, d’États trop petits ou trop peu avancés, une imitation mal entendue du système protecteur ;

3° Il veut, au détriment de l’agriculture, étendre la protection aux matières brutes, bien que l’agriculture soit suffisamment protégée par la nature des choses contre la concurrence étrangère ;

4° Il veut, au détriment de l’agriculture et contre toute justice, favoriser les manufactures en entravant l’exportation des matières brutes ;

5° Il n’enseigne pas à la nation parvenue à la suprématie manufacturière et commerciale qu’elle doit ouvrir son marché à la libre concurrence pour préserver de l’indolence ses manufacturiers et ses négociants ;

6° Dans la poursuite exclusive du but politique, il méconnaît les relations cosmopolites des nations entre elles, et le but du genre humain ; il entraîne ainsi les gouvernements à adopter la prohibition là où la protection aurait suffi, ou à établir des droits prohibitifs là où des droits modérés auraient mieux convenu ;

7° Enfin, par cet oubli complet du principe cosmopolite, il ne voit pas dans l’union future de tous les peuples, dans l’établissement de la paix perpétuelle et de la liberté générale du commerce, le but vers lequel tous les peuples doivent tendre et dont ils doivent de plus en plus se rapprocher [9].


Les écoles modernes ont injustement reproché à ce système de ne reconnaître d’autres richesses que les métaux précieux, bien que ce ne soient que des marchandises comme toutes les autres, et d’avoir pour maxime de vendre le plus possible aux autres pays en leur achetant le moins possible.


Pour ce qui est du premier reproche, on ne peut soutenir ni de l’administration de Colbert ni de celle des Anglais depuis Georges Ier, qu’elles aient attaché un si haut prix aux importations de métaux précieux. Encourager les manufactures, la navigation et le commerce extérieur du pays, tel était l’objet de leur politique commerciale, politique qui avait ses défauts, mais qui, dans l’ensemble, a produit des résultats considérables. Nous avons vu que, depuis le traité de Méthuen, les Anglais exportaient annuellement dans les Indes orientales de grandes quantités de métaux précieux, sans considérer ces envois comme un mal.


Lorsque les ministres de Georges Ier prohibèrent en 1721 l’importation des tissus de coton et des tissus de soie de l’Inde, ils ne dirent pas qu’il s’agissait pour une nation de vendre le plus possible à l’étranger et de lui acheter le moins possible ; cette absurdité fut ajoutée au système industriel par une école postérieure ; ils déclarèrent qu’une nation ne pouvait parvenir à la puissance et à la richesse qu’en exportant les produits de ses fabriques et en important des matières brutes et des denrées alimentaires. L’Angleterre a jusqu’ici suivi cette maxime, et c’est en la suivant qu’elle est devenue puissante et riche ; cette maxime est la seule vraie pour un pays de civilisation ancienne dont l’agriculture a déjà atteint un haut degré de développement <ref name="ftn11">L’opinion vulgaire qui attachait un prix exagéré à la possession des métaux précieux est fort ancienne, on la retrouve chez les écrivains de l’antiquité, et elle ne peut être imputée au système mercantile, qui n’a pas su, il est vrai, s’élever au-dessus d’elle, mais qui, cependant, a provoqué la levée des restrictions et la sortie du numéraire, quand ce numéraire était employé dans le commerce des Indes orientales. Les erreurs de nos aïeux en matière d’industrie et de commerce jusqu’à l’avènement de la science économique ont été nombreuses ; on les trouve en quelque sorte résumées dans un passage de l’ouvrage le plus populaire de François Bacon, ses Essais de morale et de politique, où elles sont mêlées à des vérités : « Les moyens qui peuvent diminuer la pauvreté dans un État consistent à dégager toutes les routes du commerce, à lui en ouvrir de nouvelles et à en bien régler la balance, à encourager les manufactures, à bannir l’oisiveté, à mettre un frein au luxe et aux dépenses ruineuses par des lois somptuaires, et à encourager aussi par des récompenses et par de bonnes lois les perfectionnements agricoles, à régler le prix des denrées, à modérer les taxes… Une nation ne peut s’accroître, par rapport aux richesses, qu’aux dépens des autres, attendu que, ce qu’elle gagne, il faut bien que quelqu’un le perde. Or, il est trois sortes de choses qu’une nation peut vendre à une autre, savoir, le produit brut, le produit manufacturé et le prêt. Lorsque ces trois roues principales tournent avec aisance, les richesses affluent dans le pays. Quelquefois, suivant l’expression du poète, le travail a plus de prix que la matière ; je veux dire que le prix de la main-d’oeuvre ou du transport excède souvent celui de la matière première et enrichit plus promptement un État. C’est ce dont nous voyons un exemple éclatant dans les Pays-Bas. » Toutes les hérésies économiques contenues dans ces lignes constituent-elles ce qu’on appelle le système mercantile ? C’est une affaire de définition. Ce qui caractérise essentiellement ce système, c’est, comme le dit Adam Smith, de chercher à enrichir les sociétés particulièrement à l’aide des manufactures et du commerce ; et l’état social de l’Europe avant 1789 explique suffisamment une préférence qui n’a plus de sens aujourd’hui ; cette tendance de la pratique qui résultait de la nature des choses a trouvé ses théoriciens inexpérimentés, dont les doctrines n’ont exercé d’ailleurs sur elle que peu d’influence ; car les restrictions commerciales ont été provoquées par l’intérêt bien ou mal entendu du travail du pays et par les haines nationales beaucoup plus souvent que par la théorie de la balance du commerce. Le grand moyen du système mercantile, ou la protection douanière, a survécu à cette théorie aujourd’hui décriée, et il a peut-être encore plus d’avenir que beaucoup d’économistes ne le supposent. Quoi qu’il en soit, la science doit faire une certaine part à ce qui a occupé et à ce qui occupe encore dans les faits une si large place. (H. R.)    - Quelles qu’aient été les erreurs et les absurdités du système mercantile tel qu’il a été pratiqué par les hommes d’État de l’Angleterre durant les deux derniers siècles, elles ne sont pas comparables aux erreurs et aux absurdités de la théorie actuellement en vogue, telle qu’elle a été développée par les économistes. Les deux systèmes exagèrent l’importance du commerce, et en font un agent principal dans la production de la richesse. Ils oublient que le commerce n’est que le serviteur de l’industrie, l’agent de la distribution des produits de celle-ci. Le système mercantile a sur l’école moderne cet avantage, qu’il employait les restrictions commerciales pour protéger et pour encourager l’industrie, tandis que l’école ne demande autre chose que des opérations de négociants affranchis de toute entrave et libres de faire tout ce que l’amour du gain peut leur conseiller. Si l’ancien système a été appelé système mercantile, le nouveau devrait être désigné par le nom de système commercial, comme étant, en réalité, beaucoup plus commercial que le premier. Il remet les intérêts de l’industrie, les intérêts matériels du pays en général, aux mains des négociants.    Nous espérons que le temps n’est pas éloigné où le système industriel sera inauguré, non-seulement pour la production de la richesse, mais pour le développement du bien-être de l’homme, ainsi que des ressources et de la puissance de la nation. (S. COLWELL.)].</ref>.

Chapitre III : L'école physiocratique ou le système agricole[modifier]

Si la grande tentative de Colbert avait réussi, si la révocation de l’édit de Nantes, le faste de Louis XIV et sa passion pour la gloire, les débauches et les dissipations de son successeur n’avaient pas étouffé les germes que Colbert avait semés, si, en conséquence, il s’était formé en France une classe de riches manufacturiers et de riches négociants, si d’heureuses conjonctures avaient fait passer les biens du clergé aux mains de la bourgeoisie, et qu’ainsi eût surgi une seconde chambre énergique sous l’influence de laquelle l’aristocratie féodale eût été réformée, le système physiocratique n’aurait peut-être pas vu le jour. Évidemment ce système avait été conçu d’après la situation de la France à l’époque où il apparut, et calculé uniquement pour cet État.


La plus grande partie du sol, en France, était, alors entre les mains du clergé et de la noblesse. Les paysans qui le cultivaient languissaient dans le servage et dans la sujétion personnelle, en proie à la superstition, à l’ignorance, à la paresse et à la misère. Ceux entre les mains desquels se trouvaient les instruments de la production, tout entiers à la poursuite des frivolités, n’avaient ni l’intelligence ni le goût de l’agriculture ; ceux qui conduisaient la charrue étaient dépourvus de toutes ressources intellectuelles ou matérielles pour les améliorations agricoles. L’oppression sous laquelle les institutions féodales faisaient gémir l’agriculture était aggravée par les insatiables exigences de la monarchie envers les producteurs, exigences d’autant plus difficiles à satisfaire que la noblesse et le clergé étaient exempts d’impôts. Dans de pareilles circonstances, les industries les plus importantes, c’est-à-dire celles qui se basent sur la production agricole du pays et sur la consommation de la grande masse de la population, ne pouvaient pas fleurir ; celles-là seules pouvaient prospérer, qui fournissaient des objets de luxe aux classes privilégiées. Le commerce extérieur était borné par l’impuissance où se trouvaient les producteurs matériels de consommer de fortes quantités de denrées de la zone torride et de les solder avec l’excédant de leurs produits ; le commerce intérieur était étouffé par les douanes provinciales.


Il est fort naturel, dans un tel état de choses, que des penseurs, après avoir réfléchi sur les causes de la misère qui régnait, aient été convaincus que, tant que l’agriculture ne serait pas délivrée de ses chaines, tant que les possesseurs du sol et des capitaux ne s’intéresseraient pas à elle, que les paysans resteraient plongés dans la sujétion personnelle, dans la superstition, dans la paresse et dans l’ignorance, que les impôts ne seraient pas diminués et répartis avec équité, que les barrières intérieures subsisteraient et que le commerce extérieur ne fleurirait pas, le pays ne pouvait pas prospérer.


Mais ces penseurs étaient médecins du monarque et de la cour, protégés et amis intimes de la noblesse et du clergé ; ils ne voulaient pas faire une guerre ouverte a la puissance absolue, pas plus qu’au clergé et à la noblesse. Il ne leur restait donc d’autre expédient que d’envelopper leur plan de réforme dans les ténèbres d’un système abstrus, de même qu’avant et après eux des idées de réforme politique et religieuse se sont couvertes du voile de systèmes philosophiques. À l’exemple des philosophes de leur époque et de leur pays, qui, au milieu de la décomposition de la France, cherchaient une consolation dans le vaste champ de la philanthropie et du cosmopolitisme, à peu près comme un père de famille ruiné et au désespoir va chercher des distractions au cabaret, les physiocrates s’engouèrent du principe cosmopolite de la liberté du commerce comme d’une panacée qui devait guérir tous les maux du pays. Après avoir recueilli cette idée dans les espaces, ils creusèrent profondément, et ils trouvèrent dans le revenu net du sol une base conforme à leurs vues. Alors fut construit le système : « Le sol seul donne un revenu net, donc l’agriculture est la source unique de la richesse, » maxime d’où se déduisaient d’importantes conséquences. D’abord tout l’édifice féodal devait crouler, et cela dans l’intérêt des propriétaires fonciers eux-mêmes, puis tous les impôts devaient être établis sur le sol, comme sur la source de toute richesse, et ainsi prenait fin l’immunité de la noblesse et du clergé ; enfin les fabricants formaient une classe improductive, qui n’avait point de taxe à payer, mais point de titres non plus à la protection de l’État, ce qui entraînait l’abolition des douanes.


En un mot, on recourut aux arguments et aux allégations les plus absurdes pour prouver les grandes vérités qu’on avait entrepris d’établir.


De la nation, de son degré de culture et de sa situation vis-à-vis des autres peuples, il ne pouvait être question ; l’Encyclopédie méthodique l’enseigne, le bien-être de l’individu dépend de celui du genre humain. Il n’y avait, par conséquent, plus de nations, plus de guerres, plus de restrictions commerciales de la part de l’étranger ; l’histoire et l’expérience étaient méconnues ou défigurées.


On trouvait dans ce système le grand avantage de paraître combattre contre le système de Colbert et contre les privilèges des manufacturiers en faveur des propriétaires du sol, tandis que les coups portaient principalement sur les privilèges de ces derniers. Le pauvre Colbert était seul responsable du triste état de l’agriculture française, quand tout le monde savait que la France ne possédait une grande industrie que depuis Colbert, et que le bon sens le plus vulgaire comprend que les manufactures sont le principal moyen de faire fleurir l’agriculture et le commerce.


La révocation de l’édit de Nantes, les guerres étourdies de Louis XIV et les prodigalités de Louis XV étaient complètement oubliées.


Quesnay a, dans ses ouvrages, reproduit et réfuté une à une les objections que son système avait rencontrées ; on s’étonne de tout ce qu’il met de bon sens dans la bouche de ses adversaires, et de tout ce qu’il leur oppose d’absurdité mystique. Toute cette absurdité, néanmoins, était réputée sagesse par les contemporains du réformateur, parce que la tendance de son système répondait à la situation de la France d’alors ainsi qu’au penchant cosmopolite du dix-huitième siècle <ref name="ftn12">« Qu’on maintienne l’entière liberté du commerce, car la police du commerce intérieur et extérieur la plus sûre, la plus exacte, la plus profitable à la nation et à l’État, consiste dans la pleine liberté de la concurrence. » Telle est la 25ème des Maximes générales de Quesnay. J’ai déjà fait observer dans une note précédente que la république universelle dont il parle ne s’entend que des commerçants, qu’il distingue des nations auxquelles ils appartiennent ; son disciple Dupont de Nemours a dit quelque part, il est vrai, que « exactement parlant, il n’existe dans le monde qu’une seule société humaine, » et, d’après Turgot, « quiconque n’oublie pas qu’il y a des États politiques séparés les uns des autres et constitués diversement, ne traitera jamais bien aucune question d’économie politique ; » mais ce n’est pas cette pensée cosmopolite qui a dicté la maxime du maître en faveur de la liberté absolue du commerce international. Ce n’est pas davantage une appréciation scientifique du commerce extérieur, en tant qu’il opère sur le globe une division meilleure du travail et qu’il multiplie nos jouissances. Pour Quesnay, le commerce extérieur est « un pis-aller pour les nations auxquelles le commerce intérieur ne suffit pas pour débiter avantageusement les productions de leur pays. » Il voit surtout dans la liberté du commerce extérieur un moyen d’assurer un prix élevé aux produits agricoles, et de diminuer, par la concurrence, les salaires que, suivant lui, les agriculteurs paient aux manufacturiers et aux commerçants. Quesnay est mieux inspiré lorsque, s’attaquant à un préjugé grossier qui subsistait encore de son temps, il s’écrie dans son Dialogue sur le commerce : « Cessez d’envisager le commerce entre les nations comme un état de guerre et comme un pillage sur l’ennemi, et persuadez-vous enfin qu’il ne vous est pas possible d’accroître vos richesses aux dépens d’autrui par le commerce. » Le jugement qu’il porte sur l’administration de Colbert est des plus légers et des plus injustes ; mais c’est par inadvertance que List reproche au chef de l’école physiocratique d’avoir oublié la révocation de l’édit de Nantes. Quesnay dit en propres termes, dans le même paragraphe où il accuse Colbert d’avoir provoqué la destruction de tous les revenus du pays : « Diverses causes d’émigration des hommes et des richesses hâtèrent les progrès de cette destruction ; » et une de ses Maximes, ainsi formulée : « Qu’on évite la désertion des habitants qui emporteraient leurs richesses hors du royaume, » témoigne que la grande faute de Louis XIV était présente à sa mémoire.    Quels qu’aient été, du reste, les torts et les erreurs des physiocrates, nous ne saurions avoir à leur égard trop de reconnaissance pour les services qu’ils ont rendus au pays en préparant quelques-uns des résultats les plus féconds de la révolution française, et pour les éléments précieux que leur système a laissés à la science positive de l’économie politique. (H. R.)</ref>.


Chapitre IV : Le système de la valeur échangeable, appelé à tort système industriel [10][modifier]

La doctrine d’Adam Smith en matière de commerce international n’est qu’une continuation de celle des physiocrates. Comme celle-ci, elle ignore la nationalité, elle exclut presque absolument la politique et le gouvernement, elle suppose l’existence de la paix perpétuelle et de l’association universelle, elle méconnaît les avantages d’une industrie manufacturière nationale, ainsi que les moyens de l’acquérir, elle réclame la liberté absolue du commerce.


Adam Smith, marchant dans la voie où les physiocrates l’avaient devancé, a commis la faute capitale de considérer la liberté absolue du commerce comme une exigence de la raison, et de ne pas étudier à fond le développement historique de cette idée.


Le biographe intelligent d’Adam Smith, Dugald-Stewart, nous apprend que vingt-un ans avant la publication de son livre, c’est-à-dire en 1755, Smith avait, dans une Société littéraire, prononcé les paroles suivantes qui lui attribueraient la priorité de l’idée de la liberté du commerce [11] : « L’homme est ordinairement considéré par les hommes d’Etat et par les faiseurs de projets comme la matière d’une sorte d’industrie politique. Ces faiseurs de projets troublent les opérations de la nature dans les affaires humaines, tandis qu’il faudrait l’abandonner à elle-même et la laisser agir librement afin qu’elle atteignit son but. Pour élever un État du dernier degré de barbarie au plus haut degré d’opulence, il ne faut que trois choses : la paix, des taxes modérées, et une administration tolérable de la justice ; tout le reste est amené par le cours naturel des choses. Tout gouvernement qui s’oppose à ce cours naturel, qui veut donner aux capitaux une autre direction ou arrêter la société dans ses progrès, se révolte contre la nature et devient, pour se maintenir, oppresseur et tyrannique. »


Cette pensée fondamentale servit de point de départ à Adam Smith, et ses travaux ultérieurs n’eurent d’autre but que de l’établir et de la mettre en lumière. Il y fut confirmé plus tard par Quesnay, Turgot et les autres coryphées de l’école physiocratique, dont il fit la connaissance en 1765 dans un voyage en France.


Évidemment Adam Smith voyait dans l’idée de la liberté du commerce la base sur laquelle il devait fonder sa réputation littéraire. Il est donc naturel que, dans son ouvrage, il se soit attaché à écarter et à combattre tout ce qui faisait obstacle à cette idée, qu’il se soit considéré comme le champion de la liberté commerciale absolue, qu’il ait pensé et écrit sous cette préoccupation.


Comment, avec cette idée préconçue, eût-il pu apprécier les choses et les hommes, l’histoire et la statistique, les mesures de gouvernement et leurs auteurs, d’un autre point de vue que celui de leur conformité ou de leur discordance avec son principe ?


Le passage de Dugald-Stewart qui vient d’être cité contient en germe tout le système d’Adam Smith. Le gouvernement ne peut et ne doit avoir d’autre tâche que de faire rendre une exacte justice et de lever le moins d’impôts possible. Les hommes d’État qui essaient de faire naître les manufactures, de développer la navigation, d’encourager le commerce extérieur, de le protéger à l’aide de forces navales, de fonder ou d’acquérir des colonies, sont à ses yeux des faiseurs de projets qui arrêtent les progrès de la société. Il n’existe point pour lui de nation ; il ne voit qu’une société, c’est-à-dire des individus réunis. Les individus savent parfaitement l’industrie qui leur est le plus avantageuse, et sont parfaitement en état de choisir les moyens qui les conduiront au bien-être.


Cette annihilation complète de la nationalité et du gouvernement, cette exaltation de la personnalité devenue l’origine de toute force productive, ne pouvaient paraître plausibles qu’autant qu’on prenait pour objet principal de ses études, non pas la force productive, mais le produit, c’est-à-dire la richesse matérielle, ou plutôt uniquement la valeur échangeable du produit. Il fallait que le matérialisme servit d’escorte à l’individualisme, pour cacher les quantités immenses de forces que l’individu puise dans la nationalité, dans l’unité nationale et dans l’association nationale des forces productives. Il fallait réduire l’économie politique à une théorie pure et simple des valeurs, puisque ce sont les individus seuls qui produisent des valeurs, et que l’État, incapable d’en créer, doit borner toute son activité à éveiller, à protéger et à encourager les forces productives des individus. De ce point de vue, l’économie politique peut se résumer de la manière suivante :

-la richesse consiste dans la possession de valeurs échangeables.

-Les valeurs échangeables se produisent par le travail individuel uni aux agents naturels et aux capitaux.

-Les capitaux se forment par l’épargne ou par l’excédant de la production sur la consommation.

-Plus la masse des capitaux est considérable, plus grande aussi est la division du travail, et, par suite, la puissance productive.

-L’intérêt privé est le meilleur stimulant au travail et à l’épargne.

-Le comble de la sagesse, dans le gouvernement, consiste, par conséquent, à ne soumettre l’activité nationale à aucune entrave et à ne pourvoir qu’à la sécurité.

-Il est insensé de contraindre les particuliers par des règlements à produire eux-mêmes ce qu’ils pourraient faire venir à plus bas prix de l’étranger.


Ce système si conséquent, qui analyse les éléments de la richesse, qui retrace avec une clarté lumineuse l’oeuvre de la production, qui paraît réfuter si péremptoirement les erreurs des précédentes écoles, dut nécessairement être accepté faute d’un autre. Mais, au fond, ce système n’était autre chose que l’économie privée de tous les individus d’un pays ou du genre humain tout entier, telle qu’elle se constituerait s’il n’y avait point de nations ni d’intérêts nationaux, point de guerres ni de passions nationales ; ce n’était qu’une théorie des valeurs, une théorie de comptoir, et non la doctrine qui enseigne comment les forces productives de toute une nation sont éveillées, accrues, entretenues et conservées dans l’intérêt de sa civilisation, de sa prospérité, de sa puissance, de sa durée et de son indépendance.


Ce système envisage tout du point de vue du marchand. La valeur des choses est la richesse ; il ne s’agit que d’acquérir des valeurs. Le développement des forces productives, il l’abandonne au hasard, à la nature ou au bon Dieu, comme on voudra ; il n’y a que le gouvernement qui n’ait rien à y voir, il n’y a que la politique qui ne doive point se mêler de l’accumulation des valeurs. Il veut acheter toujours au meilleur marché ; que les importations ruinent les fabriques du pays, peu importe. Les nations étrangères allouent des primes d’exportation sur leurs produits fabriqués ; tant mieux, il n’en achète qu’à plus bas prix. Ceux-là seuls qui produisent des valeurs échangeables sont des producteurs à ses yeux. Il reconnaît bien dans le détail les avantages de la division du travail ; mais, les effets de cette même division du travail appliquée à la nation, il ne les découvre pas. Ce n’est que par les épargnes individuelles qu’il augmente les capitaux, et c’est seulement dans la mesure de l’accroissement de ses capitaux qu’il peut étendre ses affaires ; quant au développement de la force productive, déterminé par l’établissement de fabriques dans le pays, par le commerce extérieur et par la puissance nationale qui en résultent, il n’y attache aucun prix. L’avenir de la nation lui est indifférent, pourvu que les particuliers acquièrent des valeurs échangeables. Il ne connaît que la rente de la terre, et point la valeur des fonds de terre ; il ne voit pas que la plus grande partie de la richesse d’un pays consiste dans la valeur de ses fonds de terre et de ses immeubles. L’influence du commerce extérieur sur le prix des terres, les fluctuations et les calamités qu’il entraîne, ne le préoccupent nullement. En un mot, c’est le système mercantile [12] le plus absolu, le plus conséquent, et il est incroyable qu’on ait pu qualifier de ce nom le système de Colbert, tout industriel par ses tendances, puisque, sans tenir compte d’un gain ou d’une perte temporaire en valeurs échangeables, il n’a en vue que la création d’une industrie nationale, d’un commerce national.


Nous ne voulons point, toutefois, mettre en question les titres éminents d’Adam Smith. Le premier il a appliqué avec succès la méthode de l’analyse à l’économie politique. À l’aide de cette méthode et d’une pénétration extraordinaire, il a porté la lumière dans les branches les plus importantes de la science, restées jusque-là enveloppées de ténèbres. Avant Adam Smith, il n’y avait qu’une pratique ; ses travaux ont rendu possible la constitution d’une science de l’économie politique, et il a fourni à cet effet plus de matériaux que ses devanciers et que ses successeurs.


Mais les mêmes propriétés de son esprit auxquelles nous devons ses remarquables analyses économiques, expliquent aussi comment il n’a pas embrassé l’ensemble de la société, comment il n’a pu réunir les détails dans un tout harmonieux, comment il a négligé la nation pour les individus, comment, préoccupé de la libre activité des producteurs, il a perdu de vue le but national. Lui, qui comprend si bien les avantages de la division du travail dans une manufacture, ne voit pas que le même principe s’applique avec la même énergie à des provinces et à des nations entières.


Notre jugement est pleinement d’accord avec ce que Dugald-Stewart dit d’Adam Smith. Smith savait apprécier quelques traits d’un caractère avec la sagacité la plus rare ; mais s’il portait un jugement sur l’ensemble d’un caractère ou sur l’ensemble d’un livre, on était tout étonné du peu d’étendue et de justesse de ses aperçus. Il ne savait pas même juger sûrement ceux avec lesquels il avait vécu durant plusieurs années dans l’amitié la plus intime. « Le portrait, dit le biographe, était toujours vivant et expressif, il avait une grande ressemblance avec l’original considéré sous un certain point de vue, mais il n’en reproduisait pas une exacte et complète image dans tous les sens et sous tous les rapports. <ref name="ftn16">Plus tard, dans un écrit qu’une note précédente a mentionné, List a été plus juste envers Adam Smith, contre lequel son seul grief, en dernière analyse, était la doctrine de la liberté illimitée du commerce. J’avais dit dans l’Association douanière allemande, qu’Adam Smith, s’il reparaissait parmi nous, serait probablement moins absolu à cet égard ; en effet, s’il était d’un esprit généreux au siècle dernier de réagir passionnément contre une réglementation abusive, dans ce siècle-ci il est d’une intelligence éclairée de distinguer entre l’abus et l’usage : il s’est produit de plus, depuis quatre-vingts ans, des faits considérables auxquels la science ne peut fermer les yeux. C’est ce dernier point de vue que List a développé avec force dans le passage suivant, en montrant quels changements l’invention des machines a apportés dans l’industrie manufacturière et dans la situation respective des différentes nations :    « Richelot a grande raison de dire que, si Adam Smith reparaissait parmi nous, il serait d’un tout autre avis sur la liberté du commerce. Lorsque Adam Smith a écrit son ouvrage, on ne pouvait pas prévoir à quel point la révolution de toutes les industries causée par l’essor des sciences modifierait l’économie des nations. Alors liberté du commerce était synonyme de division des principales branches de travail entre les peuples industriels. Aujourd’hui que nous connaissons l’action des machines et que nous pouvons en soupçonner les effets ultérieurs, la liberté commerciale serait la dissolution de toutes les nationalités restées en arrière, au profit des plus avancées…    « A cette époque, l’Angleterre, la France et l’Allemagne étaient dans leurs productions industrielles, sinon tout à fait, du moins à peu près au même degré d’avancement. Chacune de ces contrées avait sa branche dans laquelle elle excellait : l’Angleterre la fabrication des draps, l’Allemagne celle des toiles, la France celle des soieries. C’étaient là dans la concurrence internationale les trois industries de beaucoup les plus importantes, car il était alors si peu question de celle du coton, que le mot d’industrie du coton ne se trouve même pas dans les écrits d’Adam Smith, et la fabrication du fer, dans laquelle l’Allemagne avait encore les devants sur les deux autres pays, ne présentait alors que peu d’importance sous ce rapport. Non-seulement l’Angleterre, la France et l’Italie, mais encore l’Espagne et le Portugal avec leurs colonies étaient approvisionnées de toiles en majeure partie par l’Allemagne. La France et la Hollande, l’Espagne et le Portugal ne prenaient pas à la production coloniale une part moindre que l’Angleterre, et l’Allemagne ne le cédait à aucune autre contrée pour le débouché dans les régions tropicales de ses articles fabriqués ; la consommation des denrées coloniales était d’ailleurs insignifiante comparativement à ce qu’elle est aujourd’hui. Partout, excepté dans les colonies, les classes moyennes et inférieures ne consommaient, en fait d’objets manufacturés, que ceux qui avaient été produits dans l’intérieur des familles, ou du moins, à une époque où chaque ville, chaque district, souvent même chaque village avait son costume particulier, sur les lieux mêmes ou dans le voisinage. Au lieu de s’étendre aux articles de grand débit, si l’on excepte les toiles dont la fabrication était aux mains des Allemands, la concurrence internationale se réduisait aux consommations relativement restreintes des hautes classes.    « En supposant, dans un tel état de choses, une libre concurrence de ces trois nations industrielles, on pouvait difficilement s’empêcher de reconnaître qu’elle leur serait également profitable à toutes trois. Aucune d’elles n’avait sur les deux autres une trop grande avance dans le commerce avec les contrées tropicales, dans la possession des capitaux, dans l’outillage ou dans les frais de production. Chacune possédait des avantages particuliers à l’égard de quelques articles, sans être trop en arrière de ses rivales dans son éducation industrielle générale, dans ses relations commerciales et dans la fabrication des autres objets.    «  Il était fort naturel dans de pareilles circonstances que la théorie du libre commerce fût accueillie, qu’on n’eût pas le moindre soupçon des dangers qu’elle portait dans son sein, et qu’Adam Smith représentât le système protecteur comme le produit de l’intérêt personnel et de l’esprit de routine des industriels.    « Les progrès des sciences, les grandes inventions et, surtout, les machines, les changements politiques et commerciaux, ont, dans le cours des quatre-vingts dernières années, déterminé une révolution industrielle depuis laquelle ce qui précédemment avait passé pour sagesse est devenu folie, et ce qui avait paru éminemment avantageux se trouve plein de périls.    « Pour nous faire une idée nette de la prépondérance que la puissance des capitaux et des machines a acquise sur le travail manuel, nous n’avons qu’à imaginer une lutte entre un bateau à vapeur et une barque. Quelques efforts que fassent les rameurs de la barque, fussent-ils au nombre de cent, fussent-ils doués d’une intelligence et d’une force de corps remarquables, ils seraient aisément distancés par deux hommes d’une capacité et d’une vigueur tout à fait ordinaires…« Précédemment un pays industriel ne pouvait produire pour les autres pays qu’une faible quantité d’objets manufacturés, parce que l’augmentation des salaires était un obstacle naturel à un développement extraordinaire de la production ; l’Angleterre, par conséquent, sous le régime de la liberté commerciale, n’aurait pu se présenter sur les marchés étrangers qu’avec le produit de centaines de mille d’ouvriers ; aujourd’hui, à l’aide de ses machines, elle offre sur ces mêmes marchés l’équivalent du produit de centaines de millions de bras, et il n’y a pas de raison pour que, sous la libre concurrence, elle ne centuple pas cette production.    « Précédemment la concurrence internationale ne portait que sur les objets de luxe et que sur un petit nombre d’articles ; aujourd’hui les nations industrielles les plus avancées sont, par les prix minimes de leurs produits, en mesure de détruire toutes les manufactures des peuples moins avancés, et jusqu’à une grande partie de ces petites industries qu’on avait crues jusqu’à présent attachées aux localités.    «  Précédemment chaque industrie était quelque chose d’existant par soi-même, dont la prospérité et la conservation reposaient sur l’habileté des ouvriers et sur l’activité des entrepreneurs, dont l’existence n’était mise en péril que rarement et sous l’action persévérante de causes destructives, et dont la chute n’exerçait que peu d’influence sur l’ensemble du travail national ; aujourd’hui l’industrie manufacturière d’un grand pays forme un ensemble fondé sur la puissance des machines et sur la possession de capitaux considérables, qui permet aux nations les plus avancées, non-seulement d’exceller dans quelques branches, mais de primer dans toutes, non-seulement de supplanter pour un temps limité, dans quelques branches, les nations relativement en arrière, mais de les dépouiller de tout avenir industriel. » (H. R.)</ref> »


Chapitre V : Continuation du précédent - Jean-Baptiste Say et son école[modifier]

Au fond Say n’a fait que mettre en ordre les matériaux confusément entassés par Adam Smith, les rendre intelligibles et les populariser ; possédant à un haut degré le talent de systématiser et d’exposer, il y a pleinement réussi. On ne trouve dans ses écrits rien de nouveau ni d’original [13], si ce n’est qu’il réclame pour les travaux intellectuels la qualité de productifs qu’Adam Smith leur refuse. Mais cette idée, très-juste dans la théorie des forces productives, est en contradiction avec celles des valeurs échangeables, et Smith est évidemment plus conséquent avec lui-même que J.-B. Say. Les travailleurs intellectuels ne produisent point directement de valeurs échangeables, ils diminuent plutôt immédiatement par leurs consommations la masse des revenus et des épargnes, ou la richesse matérielle. Aussi le motif pour lequel J.-B, Say, de son point de vue, attribue la productivité aux travaux intellectuels, à savoir qu’ils sont rétribués avec des valeurs échangeables, n’a-t-il absolument rien de réel ; car ses valeurs sont déjà produites avant de passer aux mains des travailleurs intellectuels ; elles ne font que changer de possesseur ; mais leur quantité n’est pas accrue par cet échange. On ne peut donner le titre de producteurs aux travailleurs intellectuels qu’autant qu’on voit la richesse nationale dans les forces productives de la nation et non dans la possession des valeurs échangeables. Say se trouvait à cet égard vis-à-vis de Smith dans la même situation où Smith s’était trouvé vis-à-vis des physiocrates. Pour ranger les manufacturiers parmi les producteurs, Adam Smith dut élargir la notion de la richesse, et Say, de son côté, se trouva dans l’alternative, ou d’adopter, après Adam Smith, cette absurdité que les travaux intellectuels ne sont point productifs, ou d’étendre la notion de la richesse nationale comme avait fait son prédécesseur, de l’appliquer à la force productive et de dire que la richesse nationale consiste, non dans la possession des valeurs échangeables, mais bien dans celle de la force productive, de même que la richesse d’un pêcheur consiste à posséder, non pas des poissons, mais la capacité et les moyens de continuer à prendre autant de poissons qu’il lui en faut.

Il est digne de remarque, et, si nous ne nous trompons, on l’ignore généralement, que J.-B. Say avait un frère dont le bon sens et la sagacité avaient reconnu l’imperfection de la théorie des valeurs échangeables, et que lui-même, en présence des doutes de ce frère, a exprimé des doutes sur la vérité de sa doctrine.


Louis Say, de Nantes, pensait qu’il s’était introduit dans l’économie politique une vicieuse nomenclature, source de nombreuses difficultés, et que son frère même n’était pas sans reproche à cet égard [14]. Dans son opinion, la richesse des nations consiste, non dans les biens matériels et dans leur valeur échangeable, mais dans le pouvoir de produire ces biens d’une manière continue. La théorie de la valeur échangeable de Smith et de J.-B. Say n’envisage la richesse que du point de vue étroit d’un marchand, et le système qui veut réformer ce qu’on appelle le système mercantile n’est pas lui-même autre chose qu’un étroit système mercantile. Jean-Baptiste avait répondu aux doutes et aux objections de son frère, que sa méthode (sa méthode à lui J.-B. Say ?), savoir la théorie de la valeur échangeable, était loin d’être bonne, mais que la difficulté était d’en trouver une meilleure <ref name="ftn19">Voici les propres termes dont s’est servi Louis Say dans sa brochure, publiée en 1836 :Préface, page iv : « Quoique Adam Smith ait beaucoup contribué à l’avancement de la science de la richesse des nations, cependant sa fausse théorie, ainsi que la vicieuse nomenclature qu’il y a introduite, a fait naître presque toutes les difficultés qu’elle présente. »    Page 10 : « La richesse de quelqu’un consiste bien dans le pouvoir qu’il a de satisfaire ses besoins et ses goûts, mais, cependant, pourvu que ce ne soit pas momentanément ; car quelqu’un qui pourrait en satisfaire une immense quantité en un seul jour, et ne pourrait en satisfaire aucun le jour suivant, serait moins riche que celui qui peut en satisfaire une moins grande quantité, mais un grand nombre de jours. »    Note, page 14 : « L’école moderne d’Adam Smith appelle le système qui fait consister la richesse dans les métaux précieux, le système mercantile. Les marchands font consister la richesse dans la valeur vénale de ce qu’ils possèdent, et c’est son système qui doit être appelé le système mercantile. »Note, page 36 : « Lorsque J.-B. Say, mon frère, me demanda mes observations sur son Traité d’économie politique, je fus frappé de la lumière qu’il répandait sur cette science, en établissant :« Qu’il n’y a véritablement production de richesse que là où il y a création ou augmentation d’utilité, et par utilité il entend la faculté qu’ont certaines choses de satisfaire aux divers besoins des hommes ;« Que l’utilité d’une chose constitue sa valeur réelle et technique ;« Que la richesse est en proportion de cette valeur.    « Mais, quand je vis qu’un peu plus loin il se servait de la valeur vénale ou commerciale des choses pour en évaluer la plus ou moins grande utilité, je lui fis observer que cette méthode d’évaluation me paraissait fort inexacte et même capable d’entraîner dans de graves erreurs. Il me répondit qu’effectivement cette méthode était loin d’être bonne, mais que la difficulté était d’en trouver une meilleure. »J’ajouterai ici quelques extraits du même écrit concernant la question du commerce international.    Page 67 : « Adam Smith a commis une grave erreur en faisant considérer comme une perte sans compensation pour une nation toute la différence qui peut exister entre le prix moins élevé d’un produit de l’industrie étrangère et le prix plus élevé de ce même produit obtenu par l’industrie nationale ; il y a perte effectivement, car cette différence diminue d’autant le revenu du consommateur de ce produit industriel ; c’est une espèce d’impôt mis sur lui, mais cette diminution de revenu est souvent compensée par l’augmentation du revenu tout entier dont ce produit a été l’occasion pour la classe industrielle nationale. »Page 75 : « Pour résumer ce que je viens de dire à ce sujet, je pense qu’il ne faut pas adopter d’une manière absolue, à l’égard du commerce avec l’étranger, soit le système de liberté sans limites, soit le système restrictif complet ; mais que l’impôt sur le consommateur ne doit être toléré que s’il en résulte un avantage évident pour la richesse de l’État. » (H. R.)</ref>.


Comment ? D’en trouver une meilleure ? Est-ce que son frère Louis ne l’avait pas trouvée ? Mais ou l’on ne possédait pas assez de pénétration pour comprendre et pour développer l’idée vaguement exprimée par ce frère, ou bien on ne voulait pas dissoudre une école déjà fondée et enseigner justement le contraire de la doctrine à laquelle on devait sa célébrité.


Ce qui appartient à Say dans ses ouvrages, c’est seulement la forme du système, c’est sa définition de l’économie politique comme science de la production, de la distribution et de la consommation des richesses. C’est grâce à cette division des matières et à sa mise en oeuvre que Say a réussi et fait école. On ne doit pas s’en étonner ; car tout y était palpable pour ainsi dire, tant Say avait su retracer avec une clarté saisissante les procédés de la production et les forces individuelles qu’elle occupe, tant il avait rendu intelligible, dans sa sphère restreinte, le principe de la division du travail, tant il avait nettement expliqué le commerce des individus ! Il n’y avait pas d’artisan ni de boutiquier qui ne pût le comprendre, et qui ne le comprit d’autant mieux que J.-B. Say lui apprenait moins de choses nouvelles. Car, que, chez le potier, les bras et l’adresse, ou le travail, doivent concourir avec l’argile, ou la matière première, pour produire, au moyen du tour, du four à cuire et du bois à brûler, ou du capital, des pots, c’est-à-dire des produits ayant de la valeur ou des valeurs échangeables, c’était depuis longtemps connu dans toute honnête poterie ; seulement on ne savait pas désigner ces choses par des termes savants ni les généraliser au moyen de ces termes. Bien peu de boutiquiers, sans doute, ignoraient avant J.-B. Say que, dans un échange, les deux parties peuvent réaliser un gain, et que celui qui envoie pour mille thalers (3 750 fr.) de marchandises à l’étranger, et qui reçoit une valeur de 1 500 (5 625 fr.) en retour, gagne 500 thalers (1 875 fr.). On savait depuis longtemps que le travail enrichit et que la paresse engendre la misère, que l’intérêt personnel est l’aiguillon le plus puissant à l’activité, et que, pour avoir des poulets, il ne faut pas manger les oeufs. On ne savait pas, il est vrai, que tout cela était de l’économie politique ; mais on était ravi de se voir si facilement initié aux plus profonds secrets de la science, d’être affranchi par elle de taxes odieuses qui enchérissent si fort nos consommations les plus agréables, et d’obtenir par-dessus le marché la paix perpétuelle, la fraternité sur tout le globe, le millénaire. On ne doit pas s’étonner non plus que tant d’hommes instruits et de fonctionnaires publics se soient rangés au nombre des admirateurs de Smith et de Say ; car le principe du laisser aller et du laisser passer n’exigeait de dépense d’esprit que chez ceux qui, les premiers, l’avaient mis au jour et établi ; les écrivains venus après eux n’avaient autre chose à faire que de reproduire les mêmes arguments, de les orner, de les éclaircir ; et qui n’eût eu l’ambition et la capacité d’être un grand homme d’État, lorsqu’il ne s’agissait pour cela que de rester les bras croisés ?


C’est le propre des systèmes qu’une fois qu’on a admis leurs principes, ou que, dans quelques chapitres, on s’en est aveuglément rapporté à l’auteur, on est perdu. Déclarons tout donc d’abord à M. J.-B. Say que l’économie politique, telle que nous l’entendons, ne se borne point à enseigner comment les valeurs échangeables sont produites par les individus, distribuées entre eux et consommées par eux ; déclarons-lui que l’homme d’État veut et doit savoir quelque chose de plus, qu’il doit connaître comment les forces productives de toute une nation sont éveillées, accrues, protégées, comment elles sont diminuées, endormies, ou même détruites, comment, au moyen des forces productives du pays, les ressources du pays peuvent être le plus efficacement employées à produire l’existence nationale, l’indépendance, la prospérité, la puissance, la civilisation et l’avenir de la nation.


Du principe extrême que l’État peut et doit tout régler, ce système est passé à l’extrême opposé, que l’Etat ne peut et ne doit rien faire, que l’individu est tout et que l’État n’est rien. L’opinion de Say sur la toute-puissance des individus et sur l’impuissance de l’État, est exagérée jusqu’au ridicule. Ne pouvant se défendre d’admirer les efforts de Colbert pour l’éducation industrielle de la nation, il s’écrie : « A peine eût-on pu espérer autant de la sagesse et de l’intérêt personnel des particuliers eux-mêmes. »


Si du système nous passons à l’auteur, nous trouvons dans celui-ci un homme qui, sans connaissance étendue de l’histoire, sans études politiques et administratives approfondies, sans coup d’oeil d’homme d’État ou de philosophe, n’ayant en tête qu’une idée et une idée d’emprunt, remue l’histoire, la politique, la statistique, les relations commerciales et industrielles, pour y trouver quelques témoignages et quelques faits qui puissent lui servir, et pour les façonner à son usage. Lisez ce qu’il a écrit sur l’acte de navigation, sur le traité de Méthuen, sur le système de Colbert, sur le traité d’Éden, etc., et vous y trouverez la confirmation de ce jugement. L’idée ne lui est pas venue d’étudier dans son enchaînement l’histoire du commerce et de l’industrie des nations. Il avoue que des nations sont devenues riches et puissantes sous la protection douanière ; mais, à l’en croire, elles sont devenues telles en dépit et non à cause de la protection, et il veut qu’on l’en croie sur parole. C’est, assure-t-il, parce que Philippe II leur avait interdit l’entrée des ports du Portugal, que les Hollandais ont été amenés à commercer directement avec les Indes orientales ; comme si une telle interdiction était justifiée par le système protecteur ! Comme si les Hollandais n’auraient pas sans elle trouvé la route des Indes ! Say était encore moins satisfait de la statistique et de la politique que de l’histoire, sans doute parce qu’elles produisent de ces faits incommodes, qui si souvent se montraient rebelles à son système, et parce qu’il n’y entendait rien du tout. Il ne cesse de signaler les illusions auxquelles les données statistiques peuvent conduire, et de rappeler que la politique n’a rien de commun avec l’économie politique, ce qui revient à soutenir qu’en examinant un plat d’étain, on n’a pas à s’occuper du métal.


D’abord négociant, puis manufacturier, puis homme politique malheureux, Say s’adonna à l’économie politique, comme on essaie une nouvelle entreprise lorsque l’ancienne ne peut plus marcher. De son propre aveu, il hésitait dans le commencement s’il se prononcerait pour le système mercantile ou pour la liberté commerciale. En haine du système continental qui avait détruit sa fabrique et de l’auteur de ce système qui l’avait éliminé du tribunat, il se décida à prendre parti pour la liberté absolue du commerce.


Le mot de liberté, à quelque occasion qu’on le prononce, exerce depuis cinquante ans en France une influence magique. De plus, sous l’empire comme sous la restauration, Say appartenait à l’opposition, et il ne cessait de recommander l’épargne. Ses écrits devinrent ainsi populaires par des motifs indépendants de leur contenu. Comment sans cela cette popularité eût-elle survécu à la chute de Napoléon, dans un temps où la mise en vigueur de son système aurait infailliblement ruiné les fabriques françaises ? Son attachement opiniâtre au principe cosmopolite, dans de pareilles circonstances, donne la mesure de sa portée politique. La fermeté de sa foi dans les tendances cosmopolites de Canning et de Huskisson montre a quel point il connaissait le monde. Il n’a manqué à sa gloire que de se voir confier par Louis XVIII ou par Charles X le département du commerce et des finances. Nul doute que l’histoire eût inscrit son nom à côté de celui de Colbert, celui-ci comme le créateur, celui-là comme le destructeur de l’industrie nationale [15].


On n’a jamais vu un écrivain exercer avec des moyens si faibles une si grande terreur scientifique que J.-B. Say ; le plus léger doute sur l’infaillibilité de sa doctrine était puni par le terme flétrissant d’obscurantisme, et jusqu’à des hommes tels que Chaptal redoutaient les anathèmes de ce pape de l’économie politique. L’ouvrage de Chaptal sur l’industrie française n’est d’un bout à l’autre qu’un exposé des résultats du système protecteur en France ; il le dit expressément ; il déclare que, dans l’état actuel du monde, il n’y avait de salut à espérer pour la France que du système protecteur. Néanmoins, malgré la tendance contraire qui règne dans tout son ouvrage, Chaptal essaie, à l’aide d’un éloge de la liberté du commerce, de se faire pardonner son hérésie par l’école de Say. Say a imité de la papauté jusqu’à l’index. Il n’a pas, il est vrai, prohibé nominativement d’écrits hérétiques ; mais il est plus sévère encore, il les prohibe tous, les orthodoxes tout comme les infidèles ; il engage la jeunesse qui étudie l’économie politique à ne pas lire trop de livres, pour ne pas se laisser trop aisément égarer, mais à n’en lire qu’un petit nombre de bons ; c’était dire en d’autres termes : « Vous lirez Adam Smith et moi, et vous ne lirez que nous. » Mais le père de l’école aurait pu recevoir une trop forte part des hommages de la jeunesse ; son lieutenant et interprète en ce monde y mit bon ordre. D’après Say, les écrits de Smith sont pleins de confusions, de fautes et de contradictions, et il donne à entendre clairement que c’est de lui seul qu’on peut apprendre comment on doit lire Adam Smith.


Toutefois, lorsque Say avait atteint le zénith de sa gloire, on vit paraître de jeunes hérétiques, qui attaquèrent la base de son système avec tant de force et tant d’audace qu’il jugea à propos de les reprendre en particulier et d’éviter doucement un débat public ; parmi eux Taunegay Duchâtel, depuis lors et encore aujourd’hui ministre, était le plus vif et le plus intelligent. « Selon vous, mon cher critique, écrit Say à M. Duchâtel dans une lettre particulière, il ne reste plus dans mon économie politique que des actions sans motifs, des faits sans explication, une chaîne de rapports, dont les extrémités manquent et dont les anneaux les plus importants sont brisés. Je partage donc l’infortune d’Adam Smith dont un de nos critiques a dit qu’il avait fait rétrograder l’économie politique. »


Dans un post-scriptum à cette lettre, il fait cette observation naïve : « Dans le second article que vous annoncez, il est bien inutile de revenir sur cette polémique, par laquelle nous pourrions bien ennuyer le public. »


Aujourd’hui l’école de Smith et de Say, en France, est dissoute, et, au despotisme inintelligent de la théorie de la valeur échangeable, a succédé une anarchie que ni M. Rossi ni M. Blanqui ne peuvent conjurer. Les saint-simoniens, les fouriéristes, avec des talents remarquables à leur tête, au lieu de réformer l’ancienne science, l’ont rejetée complètement et ont imaginé des utopies. Ce n’est que récemment que les plus intelligents d’entre eux ont essayé de rattacher leur doctrine à celle de l’école précédente et de mettre leurs idées en rapport avec l’état de choses actuel. De leurs travaux, en particulier de ceux de Michel Chevalier, ce grand talent, on doit attendre beaucoup. Ce que ces nouvelles théories contiennent de vrai et d’applicable à notre époque peut s’expliquer en grande partie par le principe de l’association et de l’harmonie des forces productives. L’annihilation de la liberté, de l’indépendance individuelle, est leur côté faible ; chez elles l’individu se perd entièrement dans la société, par opposition à la théorie de la valeur échangeable dans laquelle l’individu est tout et l’État ne doit être rien. Il est possible que l’humanité tende vers la réalisation d’un état de choses tel que ces sectes le rêvent ou le pressentent ; en tout cas, je pense qu’une longue suite de siècles doit s’écouler d’ici là. Il n’a été donné à aucun mortel de trouver dans les inventions et dans l’état social de leur temps la mesure des progrès de l’avenir. L’intelligence de Platon lui-même n’a pu pressentir qu’au bout de milliers de siècles les esclaves de la société seraient fabriqués avec du fer, de l’acier et du laiton ; celle de Cicéron n’a pu prévoir que la presse permettrait l’extension du système représentatif à des empires entiers, peut-être même à des parties du monde et à tout le genre humain. S’il a été donné à quelques grands esprits de deviner les progrès qui s’accompliraient au bout de milliers d’années, comme le Christ avait deviné l’abolition de l’esclavage, chaque époque, néanmoins, a sa mission particulière. La tâche de celle dans laquelle nous vivons ne paraît pas être de morceler le genre humain en phalanstères tels que ceux de Fourier, pour rendre les hommes aussi égaux que possible sous le rapport des jouissances intellectuelles et physiques, mais de perfectionner la force productive, la culture intellectuelle, le régime politique et la puissance des nations, et de les préparer, en les égalisant entre elles le plus possible, à l’association universelle. Car, à supposer que, dans l’état présent du monde, les phalanstères réalisent le but immédiat que se proposent leurs apôtres, on se demande quelle serait leur influence sur la puissance et sur l’indépendance du pays ? Une nation morcelée en phalanstères ne serait-elle pas exposée au danger d’être conquise par d’autres nations moins avancées, qui seraient restées dans leur ancien état, et de voir ces créations prématurées anéanties avec son existence tout entière [16] ?


Présentement la théorie de la valeur échangeable est tombée dans une telle impuissance qu’elle s’occupe presque exclusivement de recherches sur la nature de la rente, et que Ricardo, dans ses Principes d’économie politique, a été jusqu’à dire que déterminer les lois d’après lesquelles le produit du sol se partage entre le propriétaire, le fermier et l’ouvrier, constitue le principal problème de l’économie politique [17].


Tandis que quelques-uns déclarent hardiment que la science est complète et qu’il n’y a plus rien d’essentiel à y ajouter, ceux qui lisent avec le coup d’œil du philosophe ou de l’homme pratique les ouvrages qui en traitent, soutiennent qu’il n’y a point d’économie politique, que cette science est encore à créer, qu’elle n’a été jusqu’à présent qu’une astrologie, mais qu’il est possible et qu’il est désirable qu’il en sorte une astronomie [18].


Afin qu’on ne se méprenne pas sur notre pensée, nous terminons par rappeler que notre critique des écrits de J.-B. Say ainsi que de ceux de ses devanciers et de ses successeurs ne porte que sur les rapports nationaux et internationaux, et que nous n’attaquons pas leur mérite en ce qui touche l’élaboration de doctrines subordonnées. Il est clair que les idées et les déductions d’un auteur sur quelques branches de la science peuvent être excellentes, et la base de son système erronée.

  1. Dans un voyage en Allemagne, entrepris pendant l’impression du présent ouvrage, l’auteur a appris que les docteurs Ranke et Gervinus avaient porté sur le Prince le même jugement, (Note de l’auteur.) - À ces témoignages, on peut ajouter l’autorité de l’historien anglais Macaulay, qui, dans un travail récent, explique Machiavel par son époque ; nous disons explique, car il y a de ces choses qui ne se justifieront jamais. (H. R.)
  2. Tout ce que Machiavel a écrit avant et après le Prince, montre qu’il agitait de tels plans dans son esprit. Comment expliquerait-on sans cela que lui, savant, ambassadeur, fonctionnaire public, qui n’avait jamais exercé le métier des armes, se soit occupé de l’art de la guerre, à ce point que l’ouvrage qu’il a composé sur cette matière a excité l’admiration des premiers capitaines de son temps ?
  3. Frédéric le Grand, dans son Anti-Machiavel, ne considére le Prince que comme un traité purement théorique sur les droits et sur les devoirs des princes en général. Il est à remarquer qu’après avoir réfuté Machiavel chapitre par chapitre, il ne mentionne même pas le vingt-sixième et dernier, qui a pour titre : Appel pour délivrer l’Italie des étrangers, et qu’il intercale un chapitre complètement étranger à l’ouvrage de Machiavel, intitulé : Des différents modes de négociation et des motifs légitimes de déclarer la guerre.
  4. Discours préliminaire
  5. Bien que la recherche de la meilleure forme de gouvernement rentre dans le domaine de la science politique, il appartient cependant à la science économique d’expliquer en quoi la forme de gouvernement influe sur la production et sur la distribution de la richesse. C’est probablement par réaction contre les physiocrates ses prédécesseurs que J.-B. Say s’est abstenu à cet égard ; il aura voulu séparer nettement deux études qu’ils avaient à tort confondues. (H. R.)
  6. C’est dans Xénophon ou dans Platon qu’il fallait dire (H. R.)
  7. Par le système mercantile on ne doit pas entendre un système conçu exclusivement en vue des intérêts du commerce. L’expression générale de marchands désignait chez nous tous ceux qui exerçaient une industrie dans une ville, les manufacturiers tout comme les commerçants. Adam Smith a donné du système mercantile la définition suivante : « Son objet est d’enrichir une grande nation plutôt par le commerce et les manufactures que par la culture et l’amélioration des terres, plutôt par l’industrie des villes que par celle des campagnes. » C’est donc, on le voit, mal à propos que List substitue à un mot depuis longtemps adopté un autre terme dont la signification est moins étendue. Ce dernier, du moins, ne s’applique au système qu’il s’agit de dénommer qu’autant que ce système encourageait les manufactures. (H. R.)
  8. Ce système a eu pour organes, au siècle dernier, en France Melon et Forbonnais, outre-Rhin J. G. Busch, de Hambourg, que les Allemands citent encore aujourd’hui avec respect comme le fondateur de la science dans leur pays. (H. R.)
  9. Ce reproche est-il mérité ? Est-il vrai que la pratique administrative ne se préoccupe que du moyen, qui est la restriction, et n’aperçoive pas le but qui est la liberté ? On ne peut le dire du moins de l’administrateur qui a personnifié pendant une assez longue période le système protecteur de la France ; M. de Saint-Cricq ne considérait pas la protection comme éternelle ; en présentant le projet de loi de douane de 1829, il déclarait nettement qu’il fallait tendre vers la liberté commerciale ; et telle a été, il convient de l’ajouter, la doctrine constante de l’administration française depuis cette époque. (H. R.)
  10. Ce n’est que par opposition au système agricole absolu des physiocrates qu’on a pu donner à l’ensemble des doctrines d’Adam Smith le nom de système industriel. Ce nom ne lui est nullement applicable, si on le prend dans le sens de manufacturier ; car, tout en restituant aux manufactures la faculté productive, Adam Smith ne cache pas ses préférences pour l’agriculture et pour les agriculteurs. En tous cas, il me paraît peu convenable de qualifier de système ce qui est déjà la science. Quant à la dénomination que List emploie, elle ne s’entend et ne peut s’entendre que de la théorie de la liberté du commerce telle qu’elle est formulée dans la Richesse des nations. (H. R.)
  11. D’après Mac Culloch, Smith avait eu en Angleterre même plus d’un devancier dans cette voie de la liberté du commerce, par exemple Dudley North, Matthieu Decker, Josiah Tucker. (Note de la première édition.)- M. Roselier a publié en 1851 un écrit sur l’histoire de l’économie politique chez les Anglais. Après y avoir analysé les ouvrages des prédécesseurs de l’auteur de la Richesse des nations jusqu’à la fin du dix-septième siècle, il conclut dans les termes suivants :     « Adam Smith n’a nullement découvert, comme on le croit communément, les vérités qu’il a exposées. Nous sommes loin de lui attribuer l’intention de rabaisser ses prédécesseurs ; mais il est certain qu’il a contribué en fait par son rare talent de forme et de systématisation à les mettre dans l’ombre, malgré leur mérite. Les principaux éléments de son système sont nationaux en ce sens que les germes s’en retrouvent chez les plus distingués de ses devanciers. Dans le détail même, beaucoup de résultats importants de l’âge d’or de l’économie politique anglaise avaient eu, depuis un demi-siècle et même plus tôt, leurs précurseurs. Par cette observation on ne diminue pas la gloire d’Adam Smith, pas plus qu’on ne le ferait en signalant les perfectionnements apportés à sa doctrine par ses successeurs. C’est, au contraire, faire d’un grand esprit le plus bel éloge que de le placer, pour ainsi dire, au centre de l’histoire, de telle sorte que tout ce qui le précède est comme sa préparation, et tout ce qui vient après lui comme son développement. » (H. R.)
  12. Ce n’est pas là proprement un système mercantile, par la raison qu’un marchand éclairé comprend parfaitement, dans l’occasion, la nécessité de certains sacrifices actuels en vue de bénéfices à venir ; c’est un système libéral exagéré. Adam Smith a été conduit à prononcer un arrêt si absolu contre les restrictions douanières, non par un engouement pour le commerce extérieur qu’il jugeait infiniment moins avantageux que le commerce intérieur, mais par un respect outré de la liberté et par une foi trop vive dans la puissance de l’individu abandonné à lui-même. Il n’a pas d’ailleurs été toujours conséquent avec lui-même ; et, cette intervention du gouvernement dans l’industrie, qu’il réprouve, souvent avec raison, il l’a quelquefois conseillée dans des cas où elle ne produirait que du mal. (H. R.)
  13. List a oublié la théorie des débouchés dont les économistes anglais eux-mêmes ne contestent pas le mérite à notre illustre compatriote, théorie qui, du reste, comporte des réserves. (H. R.)
  14. Louis Say, Études sur la richesse des nations. Préface, page iv.
  15. Peut-être J.-B. Say, ministre du commerce, eût-il été fort réservé dans l’application de sa théorie. Dans les pays où le système protecteur a une raison d’existence, on a vu plus d’un économiste ultra-libéral se tempérer aux affaires, de même qu’en Angleterre où la liberté du commerce la plus étendue était un intérêt public de premier ordre, on a vu des ministres passer du camp de la protection dans celui du libre échange. Quand des hommes distingués sont revêtus du pouvoir, ils n’y font jamais autre chose que l’oeuvre de leur temps. Les vives attaques de J.-B. Say, non pas contre les excès du système protecteur, mais contre le système protecteur lui-même appliqué à notre pays, ne témoignent pas en faveur de son sens pratique ; mais on ne saurait les attribuer à des motifs de rancune. Say a dit quelque part : « Tourmenté d’un amour inné pour la vérité, je l’ai constamment cherchée avec la plus entière bonne foi. » La lecture de ses ouvrages ne permet pas d’en douter ; et, sans le réputer infaillible, sans voir en lui le dernier mot de la science, on ne peut qu’éprouver un profond respect pour celui qui a appris au continent à peu près tout ce qu’on y sait en économie politique. (H. R.)
  16. Ce passage remarquable, écrit en 1841, emprunte un nouvel intérêt de notre récente et lamentable histoire. (H. R.)
  17. Nul doute que le problème de la production ne domine celui de la distribution, en ce sens du moins qu’il faut qu’il y ait beaucoup de richesses créées pour qu’il y en ait beaucoup à répartir ; mais une forte préoccupation peut seule expliquer le dédain que List témoigne ici pour des travaux aussi sérieux que ceux de Ricardo, c’est-à-dire de l’économiste qui a jeté les bases de la science si importante de la distribution des richesses. (H. R.)
  18. Les hommes qui possèdent le plus d’autorité pour parler de l’économie politique n’ont jamais prétendu qu’elle eût atteint son complet développement. Nous nous croyons initiés, a dit l’un des plus savants, et nous ne sommes encore que sur le seuil. Il y a de la modestie dans ce langage de Mac Culloch, mais on ne peut voir qu’une boutade dans cette étrange assertion de List, que la science est encore à créer, qu’elle n’a été jusqu’à présent qu’à l’état d’astrologie. La science existe depuis trois quarts de siècle ; depuis lors, au milieu des contradictions, des erreurs, des égarements de ses disciples, elle n’a cessé de marcher, et elle a répandu autour d’elle, quoi qu’on ait pu dire, une vive et bienfaisante lumière ; d’elle aussi on serait tenté de dire : «  Aveugle qui ne la voit pas ! » Elle est beaucoup plus avancée qu’on ne le pense communément ; mais il ne faut pas considérer les ouvrages de Smith et de Say, quel que soit leur immense mérite, comme l’expression de son état actuel ; ni en Angleterre ni sur le continent, elle ne s’est arrêtée après la mort de ces deux hommes. (H. R.)