Tendances de l’Economie politique en Angleterre et en France

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Tendances de l’économie politique en Angleterre et en France
Charles Gouraud



TENDANCES


DE L'ECONOMIE POLITIQUE


EN ANGLETERRE ET EN FRANCE.




I. M. John Stuart Mill. Essays on some unsettled questions of political Economy. - Principles of political Economy, withcome o f their applications to social philosophy.
II. — M. Rossi. Cours d’Économie politique, tome troisième, publié par ses fils.




La destinée de l’économie politique semble l’appeler à briller dans l’histoire sous deux formes clairement déterminées : sous la forme d’une science expérimentale, capable d’élever l’esprit de l’observation des phénomènes de la richesse à la découverte des lois qui les régissent, et sous la forme d’une science pratique se proposant alors de tracer au législateur et à l’homme d’état les règles les plus sûres d’enrichir les nations. C’est ainsi qu’il y a bientôt un siècle le philosophe ingénieux que l’on regarde avec raison comme le père de la science économique, Adam Smith, en avait à l’origine compris le caractère et entendu la mission. Son vaste et bel ouvrage est tout entier conçu dans un esprit expérimental ; le titre même qu’il lui a donné le révèle, et il suffit de parcourir les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations pour s’assurer que c’est à l’observation seule des faits qu’il étudie que l’auteur en demande la raison, car il ne cesse d’interroger et de commenter l’histoire. Engagée ainsi par la main de son fondateur dans sa voie naturelle, il semble que l’économie politique n’avait rien à faire que d’y persister : en continuant ses traditions, elle allait d’elle-même à son but.

Une école cependant s’est élevée, dans la patrie même d’Adam Smith, qui, changeant à la fois l’esprit et les tendances de l’économie politique, lui a ouvert une route entièrement nouvelle. L’économie politique n’est plus pour cette école une science expérimentale ni pratique, prenant le monde tel qu’il est et demandant â l’observation de ce monde, avec la connaissance des lois qui y gouvernent la richesse, le secret d’en augmenter les produits et de les mieux répartir ; c’est une science spéculative, poursuivant, en dehors de toute considération de l’univers réel, physique, moral et politique, l’étude idéale de la plus grande puissance de rendement concevable des instrumens producteurs de la richesse et de la distribution la plus parfaite qui se puisse imaginer de ses fruits. Ricardo, il y a trente ans, donna dans ses Principes les premiers exemples qu’on eût encore vus de cette manière d’envisager et de traiter l’économie politique. Presque tous les économistes anglais depuis ont marché sur ses traces, et aujourd’hui on aurait peine à en citer un de quelque autorité qui s’en écarte. La célébrité s’est attachée au contraire aux écrits et aux noms de la plupart des partisans de l’école nouvelle, et ses maximes à présent sont vulgaires en Angleterre. Parmi les maîtres contemporains les plus dignes de la représenter, M. John Stuart Mill paraît tenir et mériter le premier rang. La renommée d’économiste et d’économiste spéculatif est une affaire de tradition chez M. Mill. M. James Mill, son père, a laissé un abrégé estimé de la doctrine de Ricardo. M. Stuart, dans des Essais et des Principes qui passent, au jugement de nos voisins, pour ce que l’école économique aujourd’hui dominante chez eux a produit jusqu’ici de plus fort, en a récemment exposé et appliqué les principes avec une clarté et une rigueur en effet des plus remarquables, et l’on trouverait difficilement, dans le nombre infini de publications de tout genre qu’a mises au jour depuis Ricardo l’économie spéculative, un traité qui, comme les Essais, en fît mieux connaître la méthode, et qui, comme les Principes, en révélât plus hardiment la portée.

L’économie politique, selon M. Mill et toute l’école au nom de laquelle il parle, est par excellence une science de raisonnement. Elle n’observe pas, elle raisonne, et raisonne nécessairement (it reasons, and as we contend, must necessarily reason). Elle ne se fonde pas sur des faits, mais sur des suppositions (from assumptions, not from facts), et, à l’exemple des autres sciences abstraites, son édifice entier repose sur des hypothèses (it is built upon hypotheses). L’homme n’est pour elle un être ni moral, ni raisonnable, ni sensible ; c’est un être purement économique, si l’on peut ainsi dire, que sa nature ne pousse qu’à deux choses et y pousse invinciblement : produire la richesse et la posséder. À cette première abstraction, base du monument, s’en joint une seconde, qui achève de débarrasser de tout obstacle le terrain nécessaire à sa construction. L’économiste spéculatif traite l’univers entier comme il a traité l’individu. La distance d’un lieu à un autre exige, pour être parcourue, la dépense d’un certain temps : cette dépense est un obstacle économique ; l’école spéculative le lève en supprimant ses deux causes, les deux grandes lois de la nature physique, l’espace et le temps. De même le monde est divisé en nations jalouses et en marchés rivaux les uns des autres, marchés et nations dont la rivalité et la jalousie s’opposent au plus grand rendement et à la meilleure distribution concevables du travail et de ses produits : l’économiste spéculatif ne tient pas plus de compte du phénomène des nationalités, de quelque hauteur qu’il domine l’existence de l’humanité, qu’il n’a tenu compte du monde matériel. On voit d’ici la suite du système. Abandonnés dans le vide à toute leur puissance de développement, les élémens économiques manifestent, sous le regard du spéculatif qui les contemple, des tendances exclusives et extrêmes qui n’ont aucun rapport avec celles qu’ils révèlent dans la nature et dans la société. C’est de l’étude abstraite de ces tendances observées ainsi à l’état libre que résulte l’économie spéculative. Reste à dire quelle valeur a cette théorie aux yeux de ses partisans et à quel usage ils la destinent. Sa valeur n’est rien moins que celle d’une science de démonstration. « Ses conclusions, dit M. Mill, ne sont vraies qu’en abstrait et dans certaines suppositions ; mais c’est le cas de toutes les sciences abstraites, et cela n’empêche pas leurs théorèmes d’être inébranlables. Quant à l’usage de ces vérités enfin, quelque éloignées qu’elles soient des habitudes de l’univers réel, social et physique, ce qui n’a rien de surprenant, puisqu’elles sont nées en dehors de toute observation et même de tout souci de cet univers, il peut devenir aussi fécond qu’il est sublime. La science économique pure et chacune des formules qu’elle découvre sont, pour l’économie pratique, un idéal que celle-ci sans doute n’atteindra jamais, mais vers lequel elle doit tendre toujours, car elle peut s’en rapprocher sans cesse, si bien qu’un jour viendra peut-être où le monde économique réel ne se distinguera plus qu’à peine du monde merveilleux, sans espace, sans distances, sans durée, sans nations, dans le libre éther duquel se jouent, aux yeux de l’économiste spéculatif, les puissances aujourd’hui enchaînées par tant d’entraves de la production et (le la distribution de tous les biens.

Tel est en abrégé, mais aussi exactement décrit que possible, d’après le maître contemporain le plus universellement estimé de l’école anglaise, l’état nouveau auquel cette école entend élever l’économie politique. Un pareil mouvement de la science économique dans le pays où elle est née, où elle n’a cessé, depuis son origine, d’être dans le plus grand honneur, où pendant près d’un demi-siècle elle avait suivi une voie toute différente, serait déjà assez remarquable par lui-même pour mériter, à titre au moins d’événement singulier de l’histoire de l’esprit humain, d’arrêter l’attention ; mais l’importance que l’économie spéculative a prise, en passant d’Angleterre en France, la rend très intéressante à d’autres égards. L’école spéculative a conquis à ses maximes à peu près tous les économistes français contemporains, les plus circonspects eux-mêmes aussi bien que les plus téméraires. Il me suffira de citer comme exemple des premiers l’illustre et si regrettable M. Rossi. Les fils du savant professeur viennent de publier le troisième volume, resté plusieurs années inédit, de son Cours d’économie politique. M. Rossi, dans ce volume, tout en protestant expressément contre les conséquences possibles de la doctrine nouvelle en matière de gouvernement, se déclare néanmoins de la manière la plus vive en faveur de ses principes. Il s’ensuit que l’on ne peut plus considérer cette doctrine comme un simple système particulier aux économistes anglais. Établie à la fois dans les deux grands centres d’étude et d’enseignement de la science économique, — à Paris et à Londres, — son esprit aujourd’hui domine cette science entière, et ce n’est plus à une théorie plus ou moins intéressante d’économie politique que l’on a désormais affaire avec elle, c’est à toute une révolution dans la méthode, c’est-à-dire dans la direction de l’économie politique même. Il y a plus : quand les principes d’une science changent, il est inévitable que ses résultats changent aussi ; l’étude spéculative d’un ordre d’objets déterminé ne saurait conduire aux mêmes conclusions que leur étude expérimentale. Si une révolution s’est accomplie ou est en voie de s’accomplir dans la science économique, cette révolution en doit infailliblement affecter les conclusions comme les principes ; mais ici, et tout à côté de la question scientifique, une question pratique d’une très grave importance, elle aussi, s’élève. Les objets de l’économie politique, le travail, la terre, le capital, les salaires, la rente, les profits, l’impôt, sont des objets dont l’étude n’intéresse pas seulement les méditations solitaires d’un philosophe, et les idées que l’on peut parvenir à se faire, soit par l’observation, comme le voulait Adam Smith, soit par le raisonnement, comme le veut l’école nouvelle depuis Ricardo, de la meilleure manière imaginable de les organiser ou de les distribuer, ne sont indifférentes ni aux particuliers ni aux étais : au contraire, les sociétés et les gouvernemens n’ont peut-être rien qui les touche de plus près. Ainsi, par les conséquences politiques et sociales qui d’elles-mêmes découlent des principes qu’elle arbore, l’économie spéculative mérite autant au moins qu’au pur point de vue philosophique l’intérêt des intelligences élevées. Ajoutez enfin une dernière considération : l’Angleterre, en ce moment, se débat au sein d’une crise économique dont l’issue est.inconnue, mais de laquelle dépend très certainement la destinée à venir de sa suprématie sur les mers et de sa grandeur dans le monde. L’esprit et les tendances de l’école d’économie politique dominante aujourd’hui chez elle sont par ce côté encore choses dignes d’être observées. Les théories, bonnes ou mauvaises, sont toujours la raison profonde des faits. Quelquefois elles en sortent, quelquefois, quoique plus rarement, elles les déterminent ; mais, pour qui sait y lire, elles en contiennent toujours le secret. Le rapport de la doctrine économique aujourd’hui régnante en Angleterre avec le caractère général de la crise également économique où ce grand pays défend avec un si admirable courage l’avenir de sa fortune n’est pas inopportun à rechercher. Tous ces motifs ont fait penser qu’il y aurait un intérêt à la fois scientifique et pratique, très général et très présent, à soumettre les maximes et les conclusions de l’école économique anglaise à un examen approfondi, examen dans lequel on se proposerait de juger la valeur philosophique du système de cette école, de découvrir ses raisons d’origine, d’apprécier enfin ses conséquences et sa portée.


I

Le premier mouvement de l’esprit, lorsqu’il arrive en face d’un système, est d’en comparer les règles avec les procédés du sens commun. L’épreuve est décisive pour les systèmes. Aussi leurs auteurs la redoutent-ils extrêmement. Cette épreuve est aussi légitime cependant qu’inévitable : ce n’est pas à la nature de plaider sa cause, ce n’est pas au bon sens de disculper ses croyances ; mole sua stant : c’est aux théories qui s’écartent des voies du bon sens et de la nature à donner les motifs de leur hasardeuse innovation. C’est toujours un préjugé fondé contre elles en effet, contre la sûreté de leurs principes et la certitude de leurs conclusions, que de les voir ainsi sortir de la grande route de l’esprit humain. Ce préjugé, elles peuvent le dissiper, quelques-unes l’ont fait avec gloire ; mais il faut qu’elles le dissipent : jusque-là tout le monde est admis, élevant la voix de la raison générale, à demander un compte sévère du mépris que l’on fait de ses indications. Telle est la condition de l’école économique anglaise. Dès ses premiers mots, elle choque l’esprit en substituant à l’idée naturelle et claire que chacun se forme du caractère et de la mission de l’économie politique une idée artificielle et obscure, qui, pour se faire accepter, a besoin de se justifier, et, pour se faire comprendre, de s’expliquer.

Toute science emploie pour parvenir à sa fin, dans la sphère où elle se meut, une méthode qui lui est tracée par la nature même des objets auxquels elle s’applique. Si ces objets sont de l’ordre purement intellectuel et que les rapports qui les enchaînent entre eux ne puissent être découverts que par la réflexion, c’est la méthode de raisonnement qu’il convient de leur appliquer : tels sont le nombre, l’étendue, le mouvement ; telles sont l’algèbre, la géométrie, la mécanique, qui en exposent les lois. Mais si ces objets, au contraire, sont sensibles et observables, c’est la méthode expérimentale ou d’observation qui doit conduire à la connaissance de leurs premiers principes : tels sont les objets physiques, et les sciences auxquelles ils donnent lieu. Le problème de savoir si l’économie politique doit être une science d’observation, comme le voulait Adam Smith, ou une science spéculative, comme le veut l’école nouvelle, c’est-à-dire une science trouvant à la fois sa méthode et sa carrière en dehors du domaine et de la considération des faits, est donc bien simple : il se réduit à décider, à la clarté de la lumière naturelle, si les rapports des objets qu’elle se propose d’étudier sont observables ou démontrables. Or est-il que l’économie politique, du consentement de tous ceux qui aujourd’hui la cultivent, a pour objet très nettement défini l’étude de la richesse considérée dans les lois qui gouvernent ses élémens de production et ses modes de répartition dans le monde ; mais alors il ne reste qu’à s’étonner que la nature de la science économique et l’espèce de méthode qui lui convient aient pu paraître un seul moment douteuses à des esprits éclairés. « La richesse est produite, disent les économistes, à quelque école qu’ils appartiennent, par le travail, le capital et la terre, et elle se répartit en salaires, profits, rente et impôts. » C’est vrai ; mais qui le leur a enseigné ? L’observation. Et quelle autre méthode encore que l’observation peut leur apprendre comment toutes ces choses se comportent dans le monde et quelles lois les y régissent ? A écouter le simple et naturel langage du bon sens, il semble, concluant du caractère évidemment observable des objets de l’économie politique et de leurs rapports à la détermination de sa nature et au choix de sa méthode, qu’elle est,-si jamais science au monde le fut,-dans son origine, sa marche, ses destinées, son but, éminemment expérimentale.

L’école anglaise cependant, rompant de la manière la plus absolue avec ces indications de sens commun, propose à ses adeptes d’étudier les phénomènes et les lois économiques en dehors de toute considération de la nature, de la société et de l’histoire, dans une indépendance imaginaire de l’espace et du temps, de l’esprit de nationalité et de tout ce qui s’ensuit, des lois physiques et des passions humaines, du milieu universel enfin au sein duquel ces phénomènes se développent et ces lois s’appliquent. Une proposition pareille, pour se faire accepter d’un esprit réfléchi, a besoin de se justifier, car le bon sens a des droits dont l’étourderie seule fait légèrement le sacrifice. Il est néanmoins fort difficile de trouver, dans la quantité presque innombrable d’ouvrages qu’a produits déjà l’école spéculative, une justification directe de sa théorie. M. Mill lui-même, bien qu’il ait consacré un de ses Essais tout entier à disserter de la définition de l’économie politique et de la méthode qui lui convient, est très sobre d’explications apologétiques du genre de celles que nous cherchons. En lisant et relisant et ces Essais et les Principes qui leur ont succédé et qui en développent l’esprit, nous n’avons pu parvenir à y découvrir que la raison générale suivante de la légitimité de la méthode spéculative en économie politique. Traiter l’économie politique par la méthode d’observation, ce serait, suivant M. Mill et toute l’école au nom de laquelle il parle, la faire descendre du haut rang de science à l’état vulgaire d’art. L’économie politique en tant que science, dit M. Mill, ne se propose pas de tracer aux nations les règles qu’elles ont à suivre pour s’enrichir ; elle ne dit pas : Faites ceci, évitez cela (do this, avoid that) ; c’est le langage de l’art. Elle part de la connaissance d’un phénomène (takes cognizance of a phenomenon), et elle en cherche la loi (and endeavours to discover its law) ; elle dit : Cela est, ou cela n’est pas, cela doit ou ne doit pas arriver (this is or this is not ; this does or not does happen). Cette raison, la seule, je le répète, que l’école économique anglaise, par l’organe de son maître contemporain le plus célèbre, ait jugé à propos de donner de la légitimité de sa théorie, est en vérité trop légère pour qu’il soit possible de s’en contenter. Traiter l’économie politique par la méthode d’observation n’est pas le moins du monde la réduire à l’état d’art : c’est en faire une science expérimentale, ce qui est bien différent. L’économie politique peut être à la fais une science expérimentale et une science pratique ou un art, sans qu’aucune confusion se glisse entre ses lois en tant que science et ses préceptes en tant qu’art.

Quand Adam Smith a découvert et décrit les deux grandes lois de la liberté et de la division du travail, a-t-il fait de l’art ou de la science ? Il a fait de la science expérimentale, c’est-à-dire qu’il a découvert par l’observation comparée des faits, que le travail libre et le travail divisé étaient plus et mieux productifs que le travail des esclaves et le travail non divisé. Son livre est là pour faire foi de ce que j’avance : c’est l’étude comparée de l’histoire du travail dans les colonies anglaises et françaises qui l’a conduit à revendiquer l’affranchissement des noirs au double nom de l’abondance et du fini des produits ; c’est après une journée passée dans une manufacture d’épingles, que, généralisant avec esprit et hardiesse un fait d’expérience vulgaire, il a élevé la division du travail à l’état de loi. En agissant ainsi, assurément il n’a pas fait de l’art : il a fait de la science, et du meilleur aloi, de la science expérimentale. Maintenant il est certain que de la connaissance des lois découvertes par la science économique on peut tirer des préceptes de conduite pour la pratique de l’économie. Ainsi de cette loi révélée par l’expérience, que la division du travail est un principe de puissance productive, l’économiste pratique tirera des préceptes dont les manufacturiers feront profit, et bientôt, à côté de la science expérimentale de l’économie, s’élèvera l’économie pratique, comme à côté de la physiologie, par exemple, s’est élevée la médecine ; mais on n’en confondra pas plus pour cela l’économie politique, science expérimentale découvrant par l’observation les lois de la richesse, avec l’économie pratique, art fondé sur la connaissance des lois révélées parla science, qu’on ne confond la médecine avec la physiologie.

On voit la méprise de M. Mill et de l’école anglaise. C’est en vérité peu de chose qu’une méprise pour justifier une entreprise aussi hardie que de changer la route naturelle d’une science ; mais personne ne s’en étonnera. Une telle conduite est ordinaire aux systématiques. Tout entiers à leurs idées qu’ils regardent comme la vérité même, ils se préoccupent beaucoup plus de les répandre que de les approfondir ; ils enseignent, ils affirment, mais ils démontrent peu. Ainsi font les économistes spéculatifs. Cette méthode jusqu’ici leur a trop bien réussi sans doute pour qu’ils songent à s’en départir. La politique des novateurs est d’imposer leurs principes et de ne pas les discuter ; ç’a été jusqu’ici le secret du succès de l’économie spéculative : ne serait-ce pas aussi celui de sa faiblesse ? Dans le silence à peu près absolu que gardent ses maîtres sur ce point si essentiel pourtant de la légitimité de sa théorie, c’est ce que chacun est fondé à examiner.

L’économie spéculative part d’une double abstraction. Par la première, elle mutile arbitrairement le premier et le plus respectable objet de ses études, le producteur et le consommateur par excellence de la richesse, l’homme ; par la seconde, elle supprime les deux plus grandes lois physiques de l’univers et la loi historique la plus importante de l’existence de l’humanité : l’espace et le temps d’une part, l’esprit de nationalité de l’autre. Elle nous propose d’abord d’étudier la production de la richesse indépendamment et abstraction faite de la nature de l’élément producteur. Comment ! sans examiner si cet élément est un homme ou une pompe à feu, un cheval ou un enfant, une charrue ou une femme ! Oui. De même pour le capital. Ce capital est-il une machine, un bâtiment de ferme, une poignée de billets de banque ou le pinceau de Titien ? Peu importe en économie spéculative. Et ainsi de tous les autres élémens économiques. Mais, sans examiner encore, — examen auquel nous viendrons plus loin, — les conséquences pratiques d’une abstraction pareille, comment est-il possible d’arriver à découvrir les véritables lois qui régissent la richesse en mutilant ainsi jusqu’à la notion même de ses agens producteurs ? Les lois de production d’une machine, d’un animal ou d’un homme, d’un être brut, d’un être sensible et d’un être moral, peuvent-elles être identiques ? Une poignée de billets de banque a-t-elle les mêmes vertus et partant le même usage économique qu’un bâtiment d’exploitation ou le génie d’un artiste ? Cela ne se soutient pas. Ces abstractions sont des mutilations ; elles défigurent la nature, et à priori on peut déjà pressentir qu’il sera impossible de tirer de l’étude d’une nature ainsi faussée autre chose que des conclusions fausses comme elle. Quant à la seconde abstraction, qui supprime purement et simplement les plus grandes lois de l’humanité et de la nature, son énormité la rend sans doute extrêmement hardie ; mais plus elle est hardie, plus elle aurait besoin d’être justifiée. L’économiste spéculatif raie d’un trait de plume de la carte du globe et du cœur de l’individu le phénomène et le sentiment de nationalité ; de quel droit ? — L’univers, oui ou non, est-il divisé, et divisé par la main d’un économiste dont sans doute les plans aussi sont respectables, par la main de Dieu même, en nations jalouses, rivales, et dont la jalousie et la rivalité jouent un incontestable rôle dans l’activité de production et le mode de distribution de la richesse ? Vous nous proposez de supprimer de l’histoire ce grand phénomène qui en est cependant le principal ressort ; mais comment effacerons-nous de l’ame de l’homme le sentiment qui y correspond, le sentiment de l’amour de la patrie ? On aura beau faire des dissertations et tenir des congrès en faveur de l’abolition du patriotisme, on ne l’entamera pas plus qu’aucun des autres sentimens bons ou mauvais de l’espèce humaine. On a dit que l’homme était un animal raisonnable ; on peut dire aussi qu’il est un animal patriote. Il aime jusqu’au fanatisme le sol où il est né ; il l’aime jusqu’au point de mourir pour en chasser l’étranger. Comment supprimez-vous un fait et un sentiment pareil, et quelle espèce de science peut sortir de l’étude de l’humanité considérée abstraction faite de conditions aussi indestructibles de son existence ? C’est ce qu’on n’imagine pas. La suppression de l’espace et du temps, les deux plus grandes lois de la nature physique, est aussi inexplicable. Les montagnes gênent l’arrivée des produits de la richesse dans les différens lieux du globe, vous supprimez les montagnes ; la distance ralentit la répartition de ces mêmes produits, vous supprimez les distances ; mais le monde sans distances, sans montagnes et sans gouvernemens que vous supposez, est-il rien autre chose qu’un monde imaginaire ? Que seront donc les lois que vous vous proposez d’y découvrir, sinon des lois imaginaires comme lui ? Ce seront des vérités hypothétiques, dit l’école anglaise. Assurément le mot est heureux ; mais jusqu’à présent ces vérités-là, que l’école anglaise appelle si discrètement hypothétiques, avaient, dans l’opinion générale, passé pour autre chose, — pour des rêves.

Reste l’usage idéal auquel l’école anglaise destine les conclusions qu’elle tire de ses principes. Il paraît fort difficile d’abord de concevoir ce que peut être philosophiquement parlant un idéal économique. Le caractère de l’idéal, en effet, est d’être absolu, c’est-à-dire indépendant de tout accident de temps, de lieux, de formes, etc. ; telles sont les notions primitives de la raison qui dominent la morale, la science et l’art,-tels sont le juste, le beau, le vrai. Rien de pareil ni de concevable en économie politique. L’utilité est la chose la plus relative du monde ; tout change dans ce mobile et presque insaisissable domaine ; c’est là que le mot du sophiste ancien est vrai jusqu’à la lettre et que l’homme est la mesure de toutes choses, » car toutes choses s’y mesurent sur la valeur qu’il leur attribue, et la valeur qu’il leur attribue varie comme les choses les plus changeantes de la nature humaine, ses besoins, ses intérêts, ses passions. Si de la considération des individus nous venons à celle des sociétés, même remarque. La misanthropique éloquence de Pascal peut ici, en toute raison, se donner carrière : trois degrés d’élévation du pôle renversent tout ; vérité au-delà de la Manche, erreur en-deçà ; ce qui est utile à Londres serait mortel à Paris, et réciproquement ; la France grandit là où l’Angleterre périrait. L’idéal proprement dit, c’est-à-dire l’idéal absolu et universel, n’est donc pas concevable en économie politique ; mais le fût-il, ce ne serait certainement pas l’école anglaise qui l’aurait trouvé. L’idéal des choses, en effet, n’en a jamais été ni la mutilation ni le renversement, et l’économie spéculative, ainsi que nous avons vu, ne fait rien que mutiler l’humanité et que renverser l’univers. L’économiste spéculatif se propose de trouver le moyen de produire au plus bas prix possible, et d’exprimer pour cela de la substance du producteur, que ce soit une machine ou un homme, un cheval ou un enfant, un être moral ou une brute, tout ce qu’il peut rendre. Quel idéal que. celui-là ! Ce même spéculatif prétend en outre refaire le globe de fond en comble et en supprimer d’un seul coup toutes les lois physiques et politiques ; l’univers vide et imaginaire qu’il songe peut-il passer à aucun titre pour l’idéal de l’univers réel ? Enfin l’objet de tout idéal est de tracer à la pratique d’un art un modèle que sans doute celle-ci ne pourra jamais atteindre, mais dont elle pourra toujours se rapprocher. C’est la prétention, en effet, de l’économie spéculative vis-à-vis de l’économie pratique ; mais cette prétention est illusoire. Proposer de distribuer la richesse dans le monde avec une égalité et une vitesse indépendantes du temps, de l’espace et des nécessités morales et politiques de tout genre qui altèrent cette vitesse et cette égalité, ce n’est pas proposer l’idéal, mais l’impossible.

On voit que tout est faux dans ce système, principes, conclusions, but final. Les principes, de l’aveu de leurs auteurs, sont des hypothèses, et des hypothèses où l’humanité est défigurée et l’univers détruit. Les conclusions, respirant et reproduisant l’esprit des principes, ne sont comme eux que des fantaisies imaginaires. Et quant au but final, non-seulement l’économie politique n’y peut atteindre, mais il serait contradictoire qu’elle y tendît. Nous pouvons donc conclure sans le moindre scrupule que la théorie de l’école économique anglaise est scientifiquement injustifiable.

Mais ici et tout aussitôt une pensée se présente. C’est assurément une chose extraordinaire qu’une école aussi visiblement, chimérique que celle dont nous venons d’examiner les maximes se soit élevée en Angleterre, dans ce pays si peu enclin aux rêveries philosophiques, dans la patrie du logicien et de l’applicateur par excellence de la méthode expérimentale, au sein du peuple qui a produit et Bacon et Newton, bien plus, à vingt et quelques années seulement de la mort d’un homme qui avait en Angleterre même fondé la science économique, en la traitant le premier par la voie de l’expérience. Il y a là sans doute une contradiction apparente qui mérite d’être éclaircie. Si les principes de l’école économique anglaise sont scientifiquement injustifiables, cette école a sans doute ailleurs que dans la science sa raison d’être et surtout de régner. Il répugne, en effet, de supposer que l’auteur de cette école, Ricardo, esprit positif assurément et qui avait passé la moitié de sa vie à la bourse de Londres, soit devenu tout à coup, par simple goût pour la vie contemplative, un économiste spéculatif. Les hommes distingués qui depuis ont suivi en foule ses traces ne sont rien moins non plus par caractère que des rêveurs. M. Mill, le dernier en date, quoique plus philosophe proprement dit que la plupart de ses devanciers, écrit cependant lui-même dans des vues vraiment pratiques ; les plus belles pages de ses Principes en font foi. Si la théorie économique anglaise est insoutenable, ce n’est donc vraisemblablement pas un motif pour que son apparition ne puisse être expliquée : C’est cette explication que je voudrais maintenant rechercher.

Il n’est guère de système qui ne s’explique par ses origines historiques ; j’entends très généralement par là non-seulement le pays et l’époque où le système est né, mais l’ensemble de circonstances de tout genre, les plus matérielles et les plus locales même, au sein desquelles il s’est produit. Les sciences les plus désintéressées ont subi cette influence. La science spéculative par excellence, la métaphysique, en est la preuve. Le problème de l’origine du monde, par exemple, est bien purement spéculatif. Voyez les deux grandes solutions cependant que, dans l`ignorance de la Bible et avant la venue du christianisme, en avaient données l’Orient et la Grèce ; l’une et l’autre, pour rappeler la belle expression de Buffon, sont « teintes de la couleur de leur climat. » En présence du déploiement incomparable des forces de la vie matérielle que développé le ciel enflammé de l’Asie, les riverains de "l’Indus et du Gange se prirent naïvement à penser que cette magnifique nature n’était rien que le premier principe épanoui, et ils crurent qu’ils assistaient ici-bas à une scène de l’existence de Dieu. La Grèce tomba, par des causes voisines, dans une erreur différente. La race grecque était née artiste ; tout dans ses nobles instincts la poussait à la conception et à la reproduction du beau. À force de suivre son génie, elle le divinisa et son dieu fut un poète, un statuaire et un peintre. Si la plus spéculative de toutes les sciences a pu subir à ce point l’influence des phénomènes extérieurs, combien plus y est exposée une science qui, comme l’économie politique, traite de l’objet le plus mêlé que l’on puisse concevoir à toutes les transactions et à toutes les relations de la vie, la richesse ! Ce dont il faudrait s’étonner, ce ne serait pas que les systèmes d’économie politique fussent à un plus ou moins haut degré le reflet et le résultat des circonstances au milieu desquelles ils se produisent, ce serait qu’ils n’en conservassent aucune empreinte. Le bon sens dit au contraire et l’expérience par bien des exemples montre que les lieux, les temps et les conditions de tout genre, contemporains de l’apparition et du développement d’un système en économie politique, ont sur l’esprit de ce système une action décisive.

L’école économique anglaise, bien loin de démentir en cela les suggestions du bon sens et les enseignemens de l’histoire, semble au contraire en être la confirmation éclatante. Ses origines, ses progrès, la domination qu’elle exerce aujourd’hui sur les esprits en Angleterre, tout porte la marque des temps, des lieux, des circonstances où elle est née, où elle a grandi, où elle règne. Elle est née à Londres, dans les écrits de Ricardo, en 1817. C’était au lendemain de l’empire. Pendant la première et la plus longue partie des guerres de la révolution et de l’empereur, l’Angleterre avait eu le monopole du commerce de l’univers. Le blocus continental arriva. Il diminua peu, il est vrai, dans le présent, le chiffre des exportations de la Grande-Bretagne : la maltôte et la contrebande, développées sur une échelle immense, luttèrent avec succès contre les conséquences immédiates du blocus ; mais c’était à l’avenir beaucoup plus qu’au présent de la puissance maritime, commerciale, industrielle et financière anglaise, que le coup terrible de Napoléon s’adressait : aussi est-ce dans l’avenir qu’il a porté. Dès 1815, à la paix générale, le monde entier vit combien la haine et le génie de l’empereur avaient frappé juste. À la faveur du blocus, le continent s’était couvert de manufactures ; quand l’échafaudage politique et militaire qui masquait toute cette création industrielle aux yeux de l’Angleterre s’écroula, elle vit avec stupeur que la domination du marché européen allait lui échapper. Elle lui a échappé en effet de plus en plus de 1815 à nos jours. Le contre-coup profond et douloureux de cette vaste révolution devait infailliblement réagir sur le sort d’une population essentiellement industrielle comme celle du royaume-uni ; c’est ce qui a eu lieu. Alors voici le spectacle que Ricardo d’abord, et, pendant trente-sept ans, tous les économistes ses compatriotes, après lui, ont eu sous les yeux : leur patrie, l’Angleterre, possédée d’une puissance naturelle et artificielle de production manufacturière incomparable, ne trouvant pas avec cela, sur son sol, de quoi nourrir l’énergique population de travailleurs qui le couvre, ayant besoin d’échanger contre le pain qui lui manque le coton, le fer, la houille, etc., qui l’encombrent, et cherchant de plus en plus sur la surface du globe des débouchés qui semblent se rétrécir devant elle à mesure qu’elle aurait plus besoin de les voir s’élargir. De là, dans ce grand pays, un malaise à certaines heures horrible : d’un côté, la famine et le haut prix des blés ; de l’autre, une production manufacturière surabondante et l’avilissement du prix de la main d’œuvre, disette et étouffement, et l’abondance aussi fatale que la rareté. Tel est le tableau qu’a offert l’Angleterre, depuis et y compris Ricardo, là tous les écrivains que leur goût ou leur génie ont jetés dans les études économiques. Apercevez-vous maintenant quelle influence la vue d’un pareil état de choses a pu exercer sur le tour d’esprit des économistes anglais ? Voyez-vous tous les principes, toutes les conclusions, l’idéal enfin de l’économie spéculative, sortir avec une logique fiévreuse du spectacle offert par la Grande-Bretagne à l’œil effrayé de ses enfans ? Rien n’est plus rigoureux ni plus simple. La richesse de l’Angleterre est essentiellement manufacturière ; mais les manufactures britanniques ne sont plus seules aujourd’hui dans le monde : pour lutter avec ces rivales si long-temps inconnues et pour les écraser, si l’on peut, car tout ce qu’elles écoulent est une perte nette pour le peuple anglais, pour les écraser donc, il faut produire à plus bas prix qu’aucune d’elles, au plus bas prix possible. De là la première abstraction que vous avez vue servir de base à la théorie spéculative, l’abstraction du caractère moral et sensible de l’ouvrier, l’assimilation absolue de ses deux bras aux rouages d’une machine, et jusqu’à l’oubli même de son âge et de son sexe. En effet, il ne s’agit que de trois choses, produire à bas prix, produire à bas prix et encore produire à bas prix ; le reste n’appartient pas, comme on dit, à la science. L’origine historique de la seconde abstraction dont part le système, l’abstraction des lois physiques de la nature et des lois sociales de l’humanité, est tout aussi claire. Après avoir produit à tout prix et à plus bas prix que qui que ce puisse être, de quoi a besoin, dans l’atmosphère étouffante de mines et d’ateliers où elle vit, la manufacturière Angleterre ? D’écouler ses richesses, et de les écouler comme elle les produit, sans retard, sans limites, sans fin. Le temps et l’espace mettent obstacle à la distribution par tout le globe de l’immense production britannique ? L’économiste spéculatif et patriote, qui, penché sur la misère et l’opulence du comté de Lancastre, en envisage avec effroi les nécessités, leur immole d’un trait de plume et l’espace et le temps. Les nationalités étrangères, en créant des centres de production différens de ceux de la Grande-Bretagne, lui font une concurrence qui ralentit l’écoulement de richesse dont elle a à toute minute le fatal et dévorant besoin ? L’économiste spéculatif supprime ces nationalités, hormis une, la sienne, la nationalité de la vieille et grande Angleterre. L’idéal enfin du système, quel est-il ? Un monde vide de gouvernemens et de manufactures à entretenir incessamment par un gouvernement et une manufacture uniques. N’est-ce pas là, en deux mots, l’idéal des nécessités industrielles et commerciales de l’Angleterre ? Où l’idée de cet atelier merveilleux se chargeant de fournir l’univers à condition d’être nourri par lui, où cette idée scientifiquement chimérique a-t-elle pu et dû naître, sinon dans un pays dévoré comme la Grande-Bretagne du besoin incessant de produire et de vendre, et à tout moment menacé par l’effroyable misère que l’interruption d’un seul jour dans la satisfaction de ce besoin peut faire fondre sur elle ? On voit l’éclatante influence qu’a eue l’histoire commerciale et industrielle de l’Angleterre, depuis trente ans, sur l’esprit et les tendances de l’école économique qui y domine aujourd’hui. M. Cobden disait un jour avec cette vive originalité de langage qui lui est familière : « Si le code financier de l’Angleterre pouvait parvenir aux habitans de la lune, seul et sans commentaire, il n’en faudrait pas davantage pour leur apprendre que ce code est l’ouvrage d’une aristocratie territoriale. » On peut dire de même de la théorie économique créée par Ricardo, que, si elle parvenait aux habitans de la lune, il ne faudrait rien de plus que son texte pour leur apprendre que cette théorie est née dans un grand pays manufacturier qui souffrait de trois fléaux : disette de blé, excès de production industrielle, et insuffisance de débouchés.

Si la justification par le raisonnement des principes de l’école économique anglaise est impossible, l’explication par l’histoire des motifs de son apparition, de ses progrès et enfin de sa popularité actuelle dans le pays qui l’a vue naître, est, comme on le voit, d’une clarté frappante ; mais l’explication historique des circonstances qui ont produit un système et des motifs qui le font prospérer n’en absout pas les erreurs. Au contraire, elle ne sert, en dévoilant les causes de ces erreurs, qu’à en rendre l’évidence plus sensible. Tel est le cas où se trouve en ce moment à nos yeux l’économie spéculative.

Le bon sens nous avait mis en garde contre cette théorie singulière, le raisonnement nous en avait démontré la faiblesse, l’histoire vient de nous révéler l’accablante insuffisance de sa raison d’être et de son objet. Dans une entreprise aussi aventureuse que celle de changer la route d’une science, on ne devrait, ce semble, s’inspirer de motif et ne se proposer de but que tirés l’un et l’autre du plus grand avantage général bien ou mal entendu sans doute, mais du moins exclusivement consulté de cette science. Quand Platon, par exemple, faussant la méthode et l’esprit de la science politique, l’emporta sur les ailes de son génie dans les imaginaires espaces du ciel de la vertu, il se trompa sans doute ; mais son erreur fut aussi désintéressée que profonde, et si sa République fut un roman, ce fut du moins le roman de l’humanité. Nous comprendrions qu’à cet exemple une école de rêveurs se fût élevée, qui, séduite par une vue chimérique, mais généreuse, du plus sublime emploi possible de l’économie politique, eût imaginé d’en faire la science idéale du plus grand bien commun de toutes les nations du globe : c’eût été un roman, mais le roman du bonheur universel. L’école anglaise, ainsi que nous venons de le voir, est partie de considérations bien différentes. Elle s’est proposé un idéal, il est vrai, et elle a écrit un roman ; mais c’est l’idéal de la politique commerciale et le roman de la grandeur européenne de l’Angleterre. Tendance bien remarquable de l’esprit éminemment positif de cette fière et vigoureuse race d’hommes : lors même qu’un anglais rêve, ce qu’il voit encore en songe, c’est la plus grande prospérité possible de son pays, et il se fait dans son imagination un travail unique qui finit par confondre totalement à ses yeux les intérêts du monde avec les siens ! Cette illusion est certainement sincère ; mais on nous dispensera de prouver longuement qu’elle est vaine. Pour que l’idéal qu’inspirée par la préoccupation exclusive des nécessités de l’Angleterre, l’école anglaise propose aux aspirations de l’économie politique universelle fût désirable aussi bien à Paris, à Bruxelles, à Berne, à Turin, à Berlin, à Vienne, à Constantinople, à Saint-Pétersbourg, à New-York qu’à Londres, il faudrait que les intérêts de Londres et de la nation anglaise concordassent absolument avec les intérêts de toutes les capitales et de toutes les nations du globe ; mais en fait c’est là une thèse insoutenable, et en raison elle est contradictoire. il est impossible, en effet, de supposer que tous les peuples de la terre aient, comme le peuple anglais, intérêt à inonder le monde de produits manufacturés. Dans une telle hypothèse, l’idéal de l’école anglaise se retournerait contre ses principes, car elle suppose un univers vide à fournir, et si toutes les nations étaient par impossible encombrées de richesses, l’univers serait plein.

On voit par tout ceci que l’école anglaise non-seulement a faussé la méthode naturelle de l’économie politique, mais encore qu’elle en a rétréci d’une manière incroyable l’esprit et l’horizon. Laissée à elle-même, l’économie politique chercherait à découvrir par l’expérience les lois communes et différentes qui régissent la production et la distribution de la richesse dans l’univers tel que Dieu l’a fait, et au point de vue des intérêts comparés et également ménagés de toutes les nations du globe. L’école anglaise enlève violemment l’économie politique à ces vastes destinées. D’une science générale, universelle, appartenant dans ses principes à tout être pensant, dans ses bienfaits à tout peuple vivant, elle fait une science particulière, nationale, exclusivement anglaise dans ses maximes, ses tendances et ses résultats. Un fleuve coulait par tout le globe, promenant sous vingt climats l’abondance diversement fécondante de ses eaux : voici qu’un peuple en détourne le cours et lui creuse sur le sol qu’il habite un lit artificiel dont il ne le laisse sortir que par les canaux qui lui conviennent. Telle est l’image de l’économie politique aux mains de l’école anglaise. Elle était le patrimoine scientifique et pratique du genre humain ; l’école anglaise en a fait la théorie idéale et l’instrument dominateur des intérêts d’une nation. Chose étrange ! les sciences ont-elles donc une patrie, et peuvent-elles ainsi avec justice se teindre du génie et s’inspirer des besoins d’un seul peuple ? Y a-t-il une chimie anglaise, une géologie anglaise, une physique anglaise : par quel privilège y aurait-il davantage une économie politique anglaise ?

Nous terminerons ici cet examen scientifique de la théorie de l’école spéculative. L’étude des tendances pratiques de cette école et des conséquences qu’entraîne l’application de ses maximes présente un champ nouveau qu’il est intéressant de parcourir. On y peut entrer sans crainte d’erreur. L’intelligence et l’appréciation des conséquences d’un système sont choses faciles quand on vient d’en juger les principes.


II

On croit beaucoup trop généralement que le domaine des sciences est un pays où l’imagination peut se donner carrière sans péril. C’est un préjugé. Il n’est pas d’erreur indifférente : toute science a une action sur les esprits et par là une influence quelconque sur les faits. La plus inoffensive elle-même en apparence peut contribuer à jeter dans le monde un certain nombre d’idées fausses qui tôt ou tard y prennent leur place et y font leur chemin et leurs ravages. Qui eût dit que les rêveries métaphysiques de Spinoza agiteraient jamais toute une société ? Il meurt ; un siècle durant on l’oublie. Tout d’un coup son nom reparaît avec un éclat extraordinaire : son Dieu devient celui de Lessing et de Goethe, et voilà l’Allemagne panthéiste. L’économie politique assurément, par la nature des objets dont elle s’occupe et des problèmes qu’elle soulève, est dans des conditions d’action et d’influence bien autrement favorables que la métaphysique. Aucune de ses théories, alors même qu’elle les décore du nom de spéculations, n’est in différente aux particuliers ni aux états, car c’est toujours du plus grand bien-être de ceux-ci et de ceux-là qu’elles disputent, et rien ne les touche les uns et les autres de plus près. À toute force, on pourra bien concevoir une philosophie transcendante du vrai ou du beau qui n’intéressera exactement qu’une certaine aristocratie très restreinte de beaux esprits, mais qu’est-ce qu’une philosophie contemplative de la rente, des profits, des salaires et de l’impôt, qui ne serait bonne qu’à charmer les loisirs d’un petit nombre de rêveurs ? L’économie politique, il est funeste de s’y tromper, est une science sur la brèche : quand elle parle, tous les intérêts s’émeuvent et toutes les passions sont aux écoutes ; aucune parole de ses maîtres n’est perdue ; si la pensée que cette parole exprime, — spéculative ou non, peu importe, la foule n’est pas si fine que d’en faire la différence, et elle prend les choses au pied de la lettre, — si cette parole, dis-je, est juste, elle calme les passions en éclairant les esprits ; mais, si elle est fausse par malheur, elle exaspère les cœurs en aveuglant les aines, et elle peut contribuer à perdre les peuples en égarant leurs gouvernemens.

Il serait long de suivre l’école économique anglaise dans toutes les conséquences que ses principes ont déjà produites dans le monde ; mais, comme dit Montesquieu, « il ne s’agit pas de faire lire, il s’agit de faire penser. » Je me bornerai à rappeler la triple action qu’au su et au vu de tous, l’économie spéculative a exercée sur la pratique industrielle, sur les idées de perfectionnement social et sur les opinions politiques.

L’économie spéculative, telle qu’elle est sortie des mains de l’école anglaise, a eu un triste et dangereux effet dans la pratique industrielle c’est de mettre à l’abri d’une sorte de bill d’indemnité scientifique les plus inhumains procédés que puisse employer, pour produire à bas prix, l’avidité du gain. J’ouvre M. Mill par exemple. Je trouve dans son livre cette phrase textuelle qui n’est rien que l’énoncé rigoureux du premier procédé de l’école économique anglaise : « L’économie politique envisage uniquement dans l’homme l’être que ses besoins poussent à désirer la possession de la richesse et qui est capable de juger de l’efficacité comparative des moyens d’arriver à cette fin ; elle ne s’occupe des phénomènes de l’état social qu’autant qu’ils se rapportent à la poursuite de la richesse ; elle fait entièrement abstraction de tout autre mobile et impulsion de l’anse humaine, à l’exception de ceux qui sont en perpétuel antagonisme avec le désir d’acquérir, nommément la paresse, la dissipation, le goût exagéré du luxe. » Si cette manière de traiter l’économie politique est fondée et qu’elle conduise l’esprit, comme on l’assure, non-seulement à la connaissance du vrai, mais même de l’idéal, que s’ensuit-il dans la pratique ? Il s’ensuit que les exploitations de houille et de fer des pays de Newcastle et de Galles, par exemple, qui traitent exactement l’homme à la manière de la théorie spéculative, c’est-à-dire comme une machine économique ayant deux bras pour produire, mais n’ayant ni esprit pour penser, ni cœur pour aimer, ni nerfs pour souffrir, ont atteint à la perfection du vrai et sont très près de l’idéal. Elles prennent les enfans à dix ans, ne s’occupent jamais de leur éducation, les achètent comme apprentis jusqu’à dix-huit ans, à la seule charge de les vêtir et nourrir ; puis, quand ils sont devenus ouvriers, les font travailler douze heures par jour sans intervalle légalement stipulé, même pour les repas. Mais, dit l’école anglaise, nos vérités ne sont que des vérités hypothétiques. Étrange exception ! une vérité est vraie ou ne l’est pas. Si l’homme peut être considéré comme une machine et si l’idéal est de le considérer ainsi en économie politique, les exploitations du pays de Galles et de Newcastle sont dans la vérité et dans l’idéal en le traitant comme tel, et lorsque le parlement de Londres, en 1842, essaya d’intervenir pour corriger ces épouvantables abus, il fut dans le faux ; il s’éloigna de l’idéal et il méconnut la science. L’ouvrage de Ricardo lui-même nous offre un autre exemple. Ricardo, au chapitre VII de ses Principes, dit en propres termes ce qui suit : « Le taux des profits n’augmente jamais par une meilleure distribution du travail, ni par l’invention des machines, l’établissement des routes et des canaux, etc… toutes ces choses ne sont avantageuses qu’au consommateur en influant sur les prix… D’un autre côté, toute diminution dans les salaires des ouvriers accroît les profits, mais ne produit aucun effet sur le prix des choses… » Quelle est la conséquence de cette énorme assertion ? C’est, si elle est vraie, et assurément elle est vraie aux yeux de l’économiste spéculatif, puisque la loi qu’elle énonce est donnée comme l’idéal auquel la pratique, suivant lui, doit aspirer, c’est, dis-je, que le capitaliste doit tendre à diminuer de plus en plus le salaire de l’ouvrier, car il accroîtra ses profits sans augmenter ses prix de vente. La prétendue vérité spéculative de l’école anglaise apparaît-elle suffisamment ici dans tout ce qu’elle a d’odieux ? La vraie vérité cependant, la vérité de fait que révèle l’expérience, offre-t-elle à l’économie pratique cet abominable idéal ? Grace au ciel, c’est tout le contraire. Dieu a mis d’accord le vrai et le juste et ce qui est immoral est toujours faux. Adam Smith, qui n’était pas si savant que de deviner les lois de la nature sans en observer les phénomènes, Adam Smith s’était occupé avant Ricardo de cette question de l’influence du taux des salaires sur celui des profits, et il était arrivé par l’expérience à une conclusion toute différente de celle de l’école actuelle ; cette conclusion aussi honnête que sensée, la voici : a Ce sont les salaires du travail, dit-il, qui sont l’encouragement de l’industrie, et celle-ci se perfectionne à proportion de l’encouragement qu’elle reçoit. Une subsistance abondante augmente la force physique de l’ouvrier, et la douce espérance d’améliorer sa condition et de finir peut-être ses jours dans le repos et dans l’aisance l’excite à tirer de ses forces tout le parti possible. Aussi verrons-nous toujours les ouvriers plus actifs, plus diligens, plus expéditifs là où les salaires sont élevés, que là où ils sont bas, en Angleterre plus qu’en Écosse, dans le voisinage des grandes villes plus que dans les campagnes éloignées. » Telle est la différence de conclusions de la vraie science économique, la science économique expérimentale, et des rêves de l’imaginaire théorie qui s’y est substituée : quand nous n’aurions que cet exemple pour décider de leur valeur comparative, on accordera qu’il suffirait.

Nous devons reconnaître ici du reste, non sans une vive satisfaction, que l’école contemporaine française, tout en se réduisant à ne marcher en théorie qu’à la suite de l’école anglaise, a toujours, par une contradiction généreuse, repoussé les tristes conséquences que les maximes de cette école entraînent dans la pratique industrielle. On peut prendre au hasard tous les économistes français ; il n’y en a pas un qui dans ses écrits n’ait protesté contre cette exploitation de l’ouvrier ainsi que d’une machine. M. Rossi surtout s’élève à chaque instant à ce sujet aux considérations morales de la plus chaleureuse éloquence. Au nom de quelle autorité logique, cependant, l’école française repousse-t-elle ainsi les conclusions d’un système dont elle déclare tous les principes autant de théorèmes inébranlables, pour parler comme M. Rossi ? Si les principes de l’économie spéculative sont vrais à ce point qu’elle doive servir d’idéal à l’économie pratique, sur quoi se fonde-t-on pour en récuser les conséquences ? L’école française, dans son inconséquente et généreuse résistance, a pour elle la morale et le bon sens, mais il lui manque la logique, et elle n’a qu’un moyen de la mettre de son côté, c’est de rompre avec des théories qui lui imposent fatalement des opinions contre lesquelles son ame se soulève. Une preuve aussi sensible de la fausseté de ces théories aurait dû suffire, ce semble, à M. Rossi, et devrait éclairer ses successeurs. Il faut rendre aussi hommage à notre grande, honnête et vraiment philanthropique industrie nationale, et cet hommage, on le lui doit complet, car chez elle la logique et la pratique sont d’accord. Il n’y a rien de spéculatif, grace à Dieu, dans la manière dont nos industriels entendent l’application de l’homme à la production manufacturière. Ce n’est pas notre industrie qui cherche, sur la foi d’un idéal aussi odieux qu’il est faux, à augmenter les profits du capitaliste en diminuant les salaires de l’ouvrier. Les salaires de l’ouvrier français, dans toutes les industries, ont augmenté depuis vingt ans ; dans quelques-unes, ils ont doublé. Ce ne sont pas non plus nos industriels qui, pour produire au plus bas prix possible, considèrent exclusivement leurs ouvriers comme des machines dont il s’agit d’extraire la plus grande puissance de rendement imaginable. Il n’y a presque pas de grand établissement manufacturier maintenant en France qui, à son honneur, sans s’inquiéter de savoir si cela augmente ou non le prix de revient de ses produits, ne se charge de l’éducation des enfans de la population qu’il emploie, et ne vienne, sous mille formes, au secours de celle-ci dans la maladie et dans la vieillesse, en créant à ses frais des caisses de secours, des hospices, et jusqu’à des pensions de retraite. Ce sont là assurément des faits dont non-seulement la reconnaissance publique, mais dont la science aussi doit tenir compte ; l’école française ne les ignore pas et ne les a pas méconnus, car, je le répète, elle atteste à tout moment les lois morales dont ils sont l’application ; mais, je le répète aussi, n’y a-t-il pas une contradiction flagrante, quand on repousse à ce point les conséquence d’un système, à continuer à voir dans les principes de ce système les théories inébranlables d’une science exacte et l’idéal de l’art ?

Cette contradiction et les dangers pratiques de l’économie spéculative vont devenir plus sensibles encore dans le second ordre de faits où nous nous sommes proposé d’observer et de suivre l’influence de l’école anglaise. Nous voulons parler de l’ordre social et des transformations que, sur la foi des principes et des méthodes de cette école, on a vu, depuis quelques années, tant d’esprits chimériques et ardens rêver de faire subir non-seulement aux sociétés, mais même à la nature humaine.

Le socialisme, s’il faut l’appeler par son nom, est un fruit naturel de l’esprit spéculatif qui, depuis près de trente ans, a malheureusement dominé les études économiques. Le lien historique et logique qui rattache ici la conséquence au principe est facile à saisir. Une école s’était élevée en Angleterre, et de là s’était répandue en France, qui disait par toute sorte d’organes, qui proclamait devant des milliers d’auditeurs, qui publiait dans des centaines d’écrits : L’économie politique est surtout, est essentiellement une science de raisonnement ; elle ne se fonde pas sur l’observation des faits, elle laisse à l’art seul de l’administrateur et du politique le soin de tenir compte de ces faits ; quant à elle, elle part de la conception idéale d’une production et d’une distribution modèles de tous les biens nés et à naître de ce monde. Raisonnez, le raisonnement en ces matières vous conduira au vrai, car la nature et l’histoire sont destinées à se conformer de plus en plus aux déductions du raisonnement. Il n’était pas un seul des économistes français, des plus hardis aux plus circonspects, qui, dans ses cours ou dans ses livres, ne tînt ce langage. Les sages eux-mêmes ne cessaient de le répéter, et le nom de Ricardo et l’éloge de sa méthode étaient dans toutes les bouches. Qu’arriva-t-il ? Parmi ces milliers d’auditeurs et de lecteurs auxquels on s’adressait ainsi tous les jours, il se rencontra, comme c’était inévitable, dans la grande paix dont on jouissait, et dans les loisirs d’esprit qu’elle faisait à beaucoup de monde, des imaginations intempérantes, des ames ambitieuses, des cœurs haineux qui envahirent cette carrière. Il ne s’agit pas d’observer les faits en économie politique, se dit le premier esprit chimérique venu, il s’agit de raisonner, et de raisonner dans l’hypothèse du plus grand bonheur de l’individu et des peuples possible, abstraction faite des obstacles que les lois physiques ou morales, éternelles ou établies, opposent à l’obtention la plus rapide et à la possession absolue de ce bonheur. Toutes les passions intéressées qui fermentent dans le cœur de l’homme, qui donnent la fièvre à son esprit, qui exaltent son activité, débordèrent alors à la fois. Sous prétexte d’idéal, les utopies les plus ineptes, les projets les plus menteurs, les idées les plus insensées se produisirent. Puis, un jour de malheur, à la faveur d’une commotion politique qui par elle-même n’était rien, une explosion sociale épouvantable eut lieu, et le sol entier de l’Europe trembla.

Ah ! sans doute, l’école française ce jour-là n’hésita pas un moment entre l’abandon de principes qui lui étaient chers et la défense de la société, et chacun se souvient encore de la décision et de la vigueur avec laquelle elle travailla à ramener les esprits sur le terrain de l’expérience et du bon sens. Déjà M. Rossi, dans ses cours, s’était, bien avant que le socialisme fût devenu un fléau social, élevé avec une mordante ironie contre ces utopistes rétrogrades dont il avait des premiers pressenti la venue, et, s’il nous est permis d’apporter ici le témoignage d’un souvenir personnel, il nous semble que nous le voyons et que nous l’entendons encore mettre le jeune auditoire qu’il charmait en garde contre les périls et d’esprit et d’action de la méthode spéculative. Quand parlant, par exemple, au nom de l’idéalisme le plus élevé, de l’avenir social et politique possible de l’humanité, il avait provoqué à son amphithéâtre de l’École de droit quelque mouvement d’enthousiasme, tout d’un coup il s’arrêtait, et d’un mot sardonique et froid, qui tombait comme glace sur l’imagination émue de cette jeunesse, il la rappelait à l’impitoyable considération du monde réel. On sait ensuite ce qu’au jour du combat a fait M. Rossi pour la cause du bon sens : il est allé la défendre à Rome, et il y a laissé sa vie. Je ne puis pas oublier davantage qu’ici même, à cette place où j’instruis bien tranquillement le procès du système spéculatif, un autre de ses défenseurs, et des plus ardens, au lendemain et au plus fort de la révolution de février, s’est élevé contre des utopies qui n’étaient cependant que des conséquences de ce système avec une éloquence deux fois digne de mémoire, car alors, en de telles matières, on n’était ni sensé ni éloquent sans danger. Mais si ces généreuses contradictions honorent les hommes, elles n’excusent ni ne sauvent les systèmes. Au contraire, elles sont des témoignages accablans en déposition de leur fausseté. Où avait-il trouvé le point d’appui et l’origine de sa dangereuse utopie, ce révolutionnaire par principes qui passionnait les masses au nom de l’organisation du travail, où, je le demande, sinon dans la théorie de l’école anglaise ? D’où sortaient-ils, sinon de la même source, ces romans économiques de la banque d’échange, de l’impôt progressif, du circulus, de la triade, et tous ces rêves fous et ruineux qui de tout temps ont effrayé le bon sens, et qui hier épouvantaient la société ? Les maîtres français de l’économie spéculative ont repoussé ces désastreuses chimères, et, se plaçant sur le terrain de la vraie économie, c’est-à-dire de l’économie expérimentale et pratique, les ont détruites. Il faut leur en rendre grace ; mais il est trop clair, en vérité, que c’est au nom et par application des principes et des méthodes de la théorie qu’ils avaient couverte de leur probité et de leur talent que toutes ces chimères sont venues au monde, et il est trop clair aussi qu’après avoir érigé en dogme le mépris de toute expérience, ce n’a été que par un mouvement aussi illogique qu’il était moral et sensé qu’ils ont pu combattre des doctrines formées dans des principes dont ils avaient été les propagateurs.

Nous n’insisterons pas davantage sur ce côté délicat des dangers pratiques de la théorie anglaise. Ce que nous avons dit suffit à faire concevoir combien cette théorie, en passant des bouches les moins suspectes dans des esprits inexpérimentés ou violens, et de livres purement philosophiques dans le domaine des faits, peut amener de désordres ; nous laisserons à la mémoire et à la réflexion de chacun le soin de conclure à cet égard. Un dernier ordre de considérations maintenant, non moins utile à envisager que les deux autres, l’ordre des considérations politiques, doit fixer quelques instans notre attention.

Il est assez naturel que l’économie politique, comme avec grande raison selon nous elle s’appelle, soit une science dont les découvertes et les tendances aient un intérêt réel pour l’administration tant intérieure qu’extérieure des états. La manière la plus fructueuse et la plus désirable possible de produire et de distribuer la richesse au sein d’une société particulière et entre toutes les sociétés du globe est même un des objets les plus importans à observer par les gouvernemens ; aussi les systèmes que bâtissent dans cette visée les économistes ont-ils à la fois un attrait et une portée politique incontestables. Recommander tel régime agricole, industriel ou commercial, de préférence à un autre, ce n’est pas seulement une affaire de pure philosophie, c’est aussi et surtout un acte direct d’intervention dans la politique existante du pays où l’on vit et de tous les pays du monde, et quant à la portée de cet acte, on peut être assuré qu’elle se révèlera tôt ou tard par des effets pratiques bons ou mauvais, selon qu’il aura été ou réfléchi ou téméraire, car il en est du monde moral comme du monde matériel, et on peut dire de celui-là ce qu’un sage disait de celui-ci : Il ne s’y fait rien en vain. L’esprit politique de la théorie de l’école anglaise, tant au point de vue purement abstrait et de simple philosophie qu’au point de vue pratique, c’est-à-dire d’application et de propagande, mérite donc d’être attentivement considéré.

Les Principes de M. Mill peuvent servir à nous révéler cet esprit sous le double aspect que nous indiquons. M. Mill, dans ses Principes, s’est proposé de tracer, d’après la méthode spéculative qu’il avait exposée dans ses Essais, le plan modèle des institutions idéalement le plus favorables à la production et à la distribution de la richesse sur toute la surface du globe. M. Mill, en économiste strictement spéculatif, n’a pas interrogé l’expérience pour écrire son livre, il n’a consulté que le raisonnement. On peut imaginer dès-lors combien le plan que ce livre expose heurte, à chaque ligne, non-seulement d’intérêts établis de toute espèce, généraux, nationaux ou privés, mais même de lois de la nature. L’esprit de l’auteur, n’étant nulle part retenu par la considération des faits réels, se donne une carrière dans le vide immense de laquelle il y a, comme on peut se l’imaginer, place pour toutes les modes fantastiques concevables de produire et de distribuer la richesse de la façon la plus utile au bonheur du genre humain. Notre objet n’est pas de faire connaître ni de discuter le plan imaginaire de M. Mill ; nous ne voulons envisager dans les Principes que deux choses : la donnée philosophique dans laquelle ils ont été conçus, et la préoccupation politique d’où cette donnée est sortie.

Les Principes de M. Mill, monument achevé et frappant en cela des tendances pratiques de l’école anglaise, reposent sur cette hypothèse, qu’un système unique d’institutions économiques est idéalement concevable pour tout le globe, et, par suite, que tous les peuples du monde doivent tendre, en se débarrassant successivement du souci privé de leurs intérêts nationaux, à se rapprocher de ce système général, destiné à soumettre à l’unité de ses lois la diversité infinie, tant géographique qu’historique, des phénomènes de la richesse. La fausseté philosophique de cette conception saute aux yeux. Il est évident que la poursuite du meilleur système d’institutions économiques concevable pour tout le globe est une chimère. Le globe en effet n’est ni un ni immobile : il est divisé en nations inégalement civilisées, dont les intérêts rarement communs dépendent de mille causes diverses et changent sans cesse avec le temps. Il s’ensuit que les institutions économiques des différens peuples doivent varier comme le génie et les conditions d’existence de ces peuples. Ainsi l’esprit d’association est naturel aux Russes, et il se brise à chaque instant contre l’indomptable sentiment d’indépendance de l’ouvrier français : il résultera de là des institutions industrielles tout opposées pour la France et pour la Russie. En outre, dans le même pays, sous l’influence de causes différentes, les lois économiques changent avec le temps. Par exemple, l’acte de navigation d’où date la grandeur maritime et commerciale de l’Angleterre, et dans lequel Adam Smith voyait encore, au dernier siècle, le palladium de son pays, l’acte de navigation, sous l’empire de nécessités opposées à celles qui, en 1650, l’avaient fait adopter par le long-parlement, a disparu presque entièrement, depuis les réformes de M. Peel, du code économique de la Grande-Bretagne. Chercher, dans une diversité et une mobilité pareilles, à fonder l’empire immuable d’un système économique unique, c’est tomber dans une méprise semblable à celle des théoriciens qui cherchent, abstraction faite de toute considération historique, la meilleure forme de gouvernement possible, et qui, comme fruit de leurs études, proposent triomphalement au genre humain l’adoption de la république universelle. L’erreur philosophique de la donnée première des Principes de M. Mill est flagrante, et il n’est pas besoin d’y insister.

Il est quelque chose de plus intéressant : c’est l’esprit politique de cette donnée. On a déjà pressenti que ce merveilleux système économique, rêvé par l’école anglaise, comme l’idéal auquel l’humanité entière doit aspirer, est le système politiquement le plus favorable à l’Angleterre, c’est-à-dire le système dans lequel elle ne trouverait aucun obstacle à l’écoulement des produits industriels dont elle regorge et à l’arrivée toujours abondante et libre dans ses ports des céréales et des denrées de première nécessité dont elle manque. C’est assurément aux Anglais une chose d’une habileté remarquable, que d’avoir su présenter une théorie qui n’est rien que l’idéal de la politique commerciale actuelle de leur pays comme le but le plus élevé auquel en tout temps l’économie politique de tous les peuples puisse atteindre, et c’est avoir réussi au-delà de toute espérance que d’être parvenu à faire passer dans nombre d’esprits généreux et distingués du continent, à titre de philosophie humanitaire, des idées aussi profondément nationales. Mais, si la conception de la théorie anglaise est d’une incontestable adresse, son but politique est trop clair et trop grave pour ne pas frapper et faire réfléchir les gouvernemens. L’Angleterre se trouve aujourd’hui dans une situation terrible : son alimentation est à la merci de l’étranger. Les révolutions et les guerres l’ont mise en l’état où fut l’Italie ancienne à la chute de la république, et on en peut dire ce que Tacite disait avec douleur de sa patrie : « Britannia externoe opis indiget : vita populi Britanni per incerta maris et tempestatum quotidie volvitur. » L’Angleterre est possédée à un degré unique du sentiment de cette dangereuse dépendance : la pensée l’en assiége et l’en poursuit partout. Aussi non-seulement les projets, mais même les théories économiques que voit naître le royaume-uni sont-elles profondément imprégnées du sentiment du malaise et du péril universel, et ne s’inspirent-elles toutes que de l’idée fixe d’en sortir. De là ce système extraordinaire, — rêvé par la philosophie la plus patriotique et propagé par la diplomatie oratoire et littéraire la plus habile qui furent jamais, — et dans lequel l’école anglaise entend persuader an genre humain que son intérêt idéal est d’aider la Grande-Bretagne à conserver le sceptre des mers et l’empire de près de la moitié du monde. Tout est respectable dans la lutte d’un grand peuple pour le salut de ses destins, et quant à nous, nous en faisons l’aveu, nous admirons jusque dans leur exagération philosophique et pratique les gigantesques aventures tentées par cette fière nation pour sauver une couronne qu’elle a portée si long-temps. Notre admiration néanmoins pour la constance et la vigueur des efforts de l’Angleterre ne nous aveugle pas sur le but où ces efforts aspirent. Les intérêts de l’humanité dans la philosophie économique anglaise sont trop visiblement le prête-nom d’intérêts d’un tout autre genre, pour qu’il nous paraisse prudent de nous y méprendre. La philosophie anglaise, sans préméditation aucune, je l’accorde, et par le pur et simple effet du hasard, a trouvé dans le plus grand bien national de l’Angleterre l’idéal du bonheur du genre humain. Un tel exemple est digne non seulement d’être admiré, mais d’être suivi, et il n’est pas de gouvernement dont il ne soit la leçon. C’est à chaque peuple à chercher, de cette façon vraiment patriotique, l’idéal de la prospérité de toute la terre dans son plus grand bien-être particulier. Il n’y a assurément à cela aucun empêchement philosophique ; ce qui est donné pour scientifiquement vrai au point de vue des nécessités d’un peuple le doit être également au point de vue des nécessités de tous les autres. Les gouvernemens peuvent donc marcher sans crainte dans cette carrière : le patriotisme de leur conduite, la théorie anglaise le prouve, est d’une incontestable légitimité philosophique. Il y a mieux : les destinées des nations que ces gouvernemens administrent dépendront de plus en plus dans l’avenir de la manière plus ou moins rigoureuse avec laquelle ils se conformeront, au point de vue de leurs intérêts, à l’esprit et aux exemples de l’école anglaise. L’Angleterre cherche à inonder le monde de ses produits industriels. Le but de cette politique est aussi facile à saisir que sa nécessité. Tributaire du continent pour son alimentation, elle veut, lui renvoyant les chaînes qu’elle en reçoit, le faire, autant que possible, dépendre d’elle en ce qui concerne sa consommation industrielle ; mais nos voisins à cet échange, en parfaits financiers qu’ils sont, gagneraient plus qu’ils ne perdraient. D’abord, leur dépendance alimentaire du continent est une nécessité dans laquelle ils ne se sont mis sans doute que parce qu’ils ne pouvaient faire autrement ; le reste de l’univers ne leur doit rien pour cela, car ils ne lui ont fait aucun sacrifice. En outre, l’histoire est là pour nous apprendre que la subordination manufacturière d’un peuple à un autre est l’inévitable, commencement de sa vassalité politique. En ce qui regarde la France surtout, les conséquences bien connues du traité de 1786 pourraient, s’il en était besoin, suffire à l’éclairer. Ce traité fameux que le génie de Pitt avait surpris à la légèreté sans égale du cabinet de Versailles, et qui arracha à ce grand homme un cri de joie dont retentirent les communes, ce traité qui, au bout de trois ans, en 1789, avait ruiné toute la création industrielle de Colbert, manufactures de soie, de rubans, de faïence, ateliers de sellerie, fabriques d’équipages, etc., qui avait paralysé notre marine marchande au point de rendre Bordeaux désert, ce traité dont le maintien, alors même que les désastreuses conséquences en furent publiques, resta imposé sous menace de casus belli à tous les successeurs de Calonne et de Vergennes, ce traité que la convention rompit à coups de canon, dont le souvenir, en 1801, au milieu même des négociations de la paix d’Amiens, faisait bondir l’ame du premier consul et dont l’orgueilleux rappel ralluma pour douze ans la guerre en 1803, ce traité honteux et inepte, où l’Angleterre avait fait de la France sa ferme, sa cave et son marché, c’est l’idéal appliqué de l’école économique anglaise. On en conviendra sans doute, ce serait pousser loin l’amour de l’économie spéculative, à supposer même, ce qui n’est pas, qu’elle fût métaphysiquement irréprochable, que d’en embrasser les principes au prix de pareilles conséquences. Une philosophie plus humanitaire, puisque humanitaire il y a, doit, à notre sens, inspirer des gouvernements soucieux de leur honneur et jaloux de leur ascendant : c’est une philosophie qui cherche l’idéal de la prospérité du monde, non pas dans la préoccupation exclusive du salut de la grandeur d’un seul peuple, mais dans la considération universelle des intérêts divers et également respectables de toutes les nations qui se partagent et qui enrichissent ce monde.


III.

Il résulte, je crois, de ce qu’on vient de lire, que l’économie politique est aujourd’hui livrée à l’empire à peu près absolu d’une école qui, en la détournant de sa voie naturelle, l’a rendue aussi dangereuse en application qu’erronée en théorie. Je voudrais, pour conclure, exposer rapidement dans quel sens il serait désirable de voir les publicistes voués par profession ou par goût à ces belles études en diriger désormais l’esprit et les travaux.

Les erreurs de méthode sont funestes à la fortune des sciences expérimentales, et il n’en est pas où elles se doivent donner plus de garde de tomber, à cette époque critique surtout, où, sortant de leurs premiers essais, elles sont appelées à faire le choix définitif d’une règle de conduite d’où dépend le reste de leur destinée. L’esprit est porté à dédaigner l’expérience dont il trouve la marche laborieuse et lente enivré de sa force, séduit par le désir de posséder la vérité, dès seulement qu’il croit l’entrevoir, il se précipite avec emportement vers elle au travers des spéculations et des hypothèses. Les sciences expérimentales ont tout à craindre de cette dangereuse tendance de l’intelligence humaine. Semblable à un vent pernicieux, l’esprit spéculatif, lorsqu’il souffle ainsi sur elles au moment de leur floraison, en arrête tout à coup la sève ; la moisson qui allait éclore périt, et en un jour un ordre entier de connaissances est stérilisé quelquefois pour des siècles. Qu’une science d’observation, au contraire, rencontre un esprit sain et sûr qui la mette à l’origine dans sa vraie route, ou qui l’y fasse rentrer, si par malheur elle en était sortie, alors elle se développe avec une vigueur et avec une rapidité merveilleuses. Voyez l’astronomie au commencement de l’ère chrétienne, un esprit vigoureux, mais subtil, se trompe sur la méthode qui lui convient, il crée une astronomie spéculative. Les contemporains de Ptolémée le suivent, il fait école : voilà la science des cieux retardée de quinze siècles. Enfin, en 1543, Copernic brise d’une main vigoureuse l’édifice d’hypothèses sous lequel l’esprit spéculatif avait si long-temps étouffé l’astronomie, et la rappelle à sa véritable méthode. Elle retrouve son génie avec sa route, et aussitôt les grandes découvertes et les grands hommes se pressent dans son histoire. Copernic meurt ; mais Képler et Galilée sont déjà nés. Descartes leur succède, puis Newton, qui finit par trouver dans l’observation du phénomène le plus vulgaire tout le secret de l’architecture du monde. L’école de l’économie politique, pour peu qu’elle sache en entendre les leçons, est là tout entière. Si elle continue à se nourrir de spéculations chimériques, comme l’astronomie avant Copernic, elle ne fera que languir et s’égarer ; si, au contraire, s’arrachant d’un effort vigoureux à de vaines séductions, elle rentre dans cette carrière expérimentale où le bon sens d’Adam Smith l’avait engagée, et d’où elle n’aurait jamais dû sortir, rendue à sa fécondité en même temps qu’à son génie, elle peut concevoir, elle aussi, les plus nobles espérances. Elle a jusqu’ici essayé un peu de toutes méthodes comme de toutes choses. Il n’y a pas bien long-temps qu’elle s’intitulait la science universelle, et, au moment où j’écris, il n’y a rien de trop rigoureux à dire qu’elle se cherche encore un peu elle-même. La circonscription fixe de ses bornes est à peine reconnue ; on dispute dans le monde des économistes sinon du point où elle commence, au moins de l’endroit où elle finit. Sa logique est en pleine discussion ; sa langue est incertaine, ses connaissances éparses ; tout est mêlé dans ses livres, le vrai, l’hypothétique et l’idéal ; enfin elle en est précisément à cette époque de crise où tout fermente dans l’existence embryonnaire des sciences ; elle en est à ce moment redoutable de formation où se décide le destin de toutes choses. Deux routes s’ouvrent à la fois devant ce jeune Hercule : l’une, dont l’abord est semé de fleurs, mais qui mène à un précipice, c’est la route de l’hypothèse ; l’autre, dont les commencemens sont durs, mais qui conduit à la vérité, c’est la route de l’expérience. C’est l’heure, ou l’économie politique est perdue pour un temps que nul ne sait, de rentrer dans la vraie voie, dans la voie laborieuse, mais sûre, qui ne la trompera pas plus sur la solidité et la grandeur des résultats où elle saura la conduire, qu’elle ne la trompe tout au début sur la sévérité de conduite d’esprit qu’elle exige.

L’obstination de système fera dire : « Mais ce serait descendre ! mais ce serait abaisser la science à l’art ! » Étrange perversion du sens naturel des choses et des mots ! A quel homme de sang-froid persuadera-t-on que ce soit s’abaisser que d’étudier la nature pour en découvrir les lois ? Lorsqu’il y a soixante ans, à l’époque à peu près où l’économie politique naissait, deux hommes de génie, Lavoisier et Cuvier, fondèrent la chimie et la géologie, en les arrachant l’une et l’autre aux rêveries séculaires de l’esprit de système, et en les ramenant dans cette voie de l’observation où elles ont fait un si hardi chemin depuis, est-ce qu’ils les abaissèrent par hasard ? Est-ce que Lavoisier fit descendre la science à la condition d’art, lorsqu’il détruisit en chimie les derniers vestiges de l’esprit visionnaire des alchimistes ? Est-ce que Cuvier descendit et fit avec lui descendre la science, lorsque, laissant là les hypothèses chimériques, et assurément aussi fort brillantes, de Leibnitz et de Buffon, il demanda à l’observation pure et simple de la stratification des couches du globe l’histoire de sa formation ? Et puis, de quel ciel s’agit-il de faire descendre l’économie politique ? Ce ciel est-il si pur ? ses horizons sont-ils si larges ? cet empyrée imaginaire est-il du moins celui qu’aurait rêvé l’humanité ? Non. Une nation a rêvé l’idéal de sa richesse et de sa grandeur, et elle a dit : Ce sera là le zénith de la grandeur et de la richesse universelles ; mon règne est le but suprême du bonheur du genre humain ! Et c’est de ce ciel exclusif et jaloux que l’expérience, le bon sens et les intérêts de tout le globe trembleraient de faire descendre une science qui s’y consume au détriment de l’esprit humain, au profit de l’orgueil national et de la suprématie politique d’un peuple !

Non ; redescendons sur la terre. Nous y retrouverons avec le bon sens, la justice et l’humanité, le véritable objet et la véritable route de l’économie politique. Laissons là des visions qui n’ont pas même l’excuse d’être purement philosophiques. Prenons et observons la nature telle qu’elle est, telle que Dieu l’a faite, telle que l’expérience la plus vulgaire la révèle, et non pas telle que la rêve une école qui, sous prétexte de l’épurer, la mutile et se l’approprie. Que nous présente l’univers ? Nous présente-t-il un seul marché où, dans une indépendance chimérique de l’espace, du temps, de l’esprit de nationalité et des besoins sacrés que cet esprit engendre, les produits de la richesse affluent et se distribuent suivant un mode imaginaire ? Non ; l’univers nous présente vingt marchés différens et vingt nations rivales ; voilà un premier fait. Ces vingt marchés et ces vingt nations ont des intérêts égoïstes, je prends le mot dans le sens philosophique, c’est-à-dire des intérêts qui dérivent de leur instinct de conservation nationale, de ce qu’on appelle, dans un autre ordre d’idées, le patriotisme, l’amour du sol natal ; voilà un second fait. Ces intérêts, à leur tour, dépendent de la géographie physique et politique du territoire dans les bornes naturelles ou de convention duquel ils sort nés et ils s’agitent ; ils dépendent en outre du climat du pays, de la qualité du terrain, de sa situation, de sa grandeur, du génie du peuple, pacifique ou guerrier, primitif ou policé, du genre de vie de ce même peuple, suivant qu’il est insulaire, continental, chasseur, pasteur, laboureur, industriel, commerçant, financier ; la constitution sociale et politique, les traditions, les lois, les mœurs, les habitudes de toute sorte influent encore sur la tendance particulière des intérêts nationaux, voilà un troisième fait. Eh bien ! c’est de ces trois ordres de faits et de l’ordre triple de considérations qui y correspondent, c’est de l’étude de l’univers en un mot, tel que la nature et l’histoire le montrent, divisé d’intérêts, labouré de passions, frémissant de mille sentimens contraires, des plus élevés aux moins nobles, respirant à la fois et contradictoirement le bien-être et la guerre, la jouissance et le changement, la destruction et la création, c’est de l’étude de cet univers observé dans l’ensemble entier de ses phénomènes que doit sortir la connaissance des lois économiques, particulières et générales, transitoires et immuables, qui y gouvernent la production et la distribution de la richesse.

C’est au prix seul de cette réconciliation avec l’expérience, l’histoire, la morale et la politique, que la science économique retrouvera sa certitude et son autorité. Quelles ont été en effet les conséquences de son trop long divorce avec l’étude des faits ? Nous l’avons vu, faute de consulter l’observation, elle s’est perdue dans des chimères ; en négligeant l’histoire, elle a défiguré la nature ; en ne tenant pas compte de la morale, elle a outragé l’humanité ; en méprisant la politique, elle s’est asservie à la politique d’un seul peuple. Il est temps de rompre avec d’aussi fausses tendances, il est temps de rendre à la réalité, dans les études économiques, la place usurpée sur elle par la fiction, il est temps surtout de restituer à la considération des lois morales et des intérêts nationaux dans les préoccupations des économistes de tous les pays la place qu’ils n’auraient jamais dû y perdre. Science expérimentale par excellence, ce n’est pas un seul ordre d’intérêts que l’économie politique doit envisager ; ce n’est pas au point de vue des avantages d’un seul peuple qu’elle doit se placer ; ce n’est pas sous l’angle étroit d’un système préconçu qui mutile à la fois l’univers et l’humanité qu’elle doit se représenter les lieux, les hommes et les choses elle doit prendre choses, hommes et lieux tout entiers, tels qu’ils sont, et embrasser également dans la vaste impartialité de ses études les intérêts de tous les peuples et tous les ordres d’intérêts. Le titre du bel ouvrage d’Adam Smith, en y ajoutant un seul mot, Recherches sur la nature et les causes comparées de la richesse des nations, pourrait servir de programme à la réforme de l’économie politique dont cet écrit, pensons-nous, a démontré la nécessité, et dont les erreurs de plus en plus éclatantes de l’école anglaise proclament chaque jour l’urgence.

Rendue ainsi à son génie naturel, l’économie politique sans nul doute se montrerait aussi féconde qu’on l’a vue stérile dans la carrière où l’esprit d’hypothèse l’a égarée depuis trente ans. L’expérience lui ouvrira non-seulement une voie plus sûre, mais des perspectives infiniment plus profondes que ne saurait faire la spéculation la plus libre. Et cela sans doute ne sera fait pour surprendre personne. Le roman le plus merveilleux, on le sait, n’est rien près de l’histoire de la nature. Sans parler de la vérité, que l’on compare seulement pour l’éclat les systèmes les plus brillans de mécanique céleste et de géologie avec le spectacle qu’offrent à la pensée humaine les récits de Newton et de Cuvier ! Il en sera de même en économie politique, lorsqu’on aura recommencé à la traiter, par la voie que lui trace l’esprit de son objet, comme une science positive et non pas hypothétique, expérimentale et non pas imaginaire. Les lois communes et diverses, générales et particulières de la production et de la répartition de la richesse sur la surface du globe et durant le cours des siècles, lorsqu’une observation attentive les aura fait découvrir, offriront un spectacle près duquel les pompeux romans de l’économie spéculative seront fort pauvres. Les causes réelles qui produisent, conservent, développent, ralentissent, diminuent, détruisent la richesse des nations, décrites avec exactitude, formeront un jour, s’il se rencontre des esprits capables d’une telle étude, un corps de science aussi propre à étonner l’imagination des hommes qu’à les instruire et à les éclairer. Qui sait même ? cet idéal humanitaire que l’école anglaise a prétendu découvrir dans la perfection spéculative du bien-être du peuple anglais, l’économie politique expérimentale peut-être finira par le trouver dans l’étude des intérêts économiques comparés de tous les peuples du globe. Il se peut qu’il existe un ensemble de lois dont l’observance dans tous les lieux et dans tous les temps contribue invariablement à rendre la production des biens de ce monde plus grande et leur répartition plus équitable ; peut-être toutes les nations, leur instinct de conservation et les besoins qu’il entraîne réservés, développent-elles un certain nombre de tendances communes que l’on voit s’appliquer heureusement en tout pays et en tout siècle ; peut-être enfin les contrariétés du monde de la richesse se résolvent-elles aussi, comme les contrariétés du reste de la nature, dans une harmonie supérieure qui les embrasse et concilie toutes ; mais quelle route nous pourra conduire quelque jour à la découverte de cet idéal, s’il existe, sinon la route de l’expérience, sinon cette route, longue, mais sûre, où l’esprit s’élève de l’observation des phénomènes à la connaissance de leurs lois particulières, de la connaissance des lois particulières à celle des lois générales, et des lois générales enfin aux lois universelles ? L’idéal de l’organisation de la nature, dans quelque ordre de choses que ce puisse être, n’est pas un secret dont la conception un beau matin puisse éclore de soi-même dans le cerveau d’une aussi frêle créature que l’homme. Dieu fait bien ce qu’il fait. Il est probable à tout le moins que les choses, telles qu’il les a disposées, sont dans un ordre plus profond que celui où, à sa place, nous les aurions mises nous-mêmes. La recherche de leur meilleur arrangement possible se réduit donc à celle des lois les plus élevées de leur arrangement réel. La philosophie en toute matière est la science des intentions de la Providence ; or ces intentions, dont le système, en effet, constitue, au sens profond du mot, l’idéal de la constitution naturelle des choses, ces intentions ne se devinent pas ; ce sont les faits qui les révèlent, et c’est là qu’il en faut chercher la trace. L’idéal d’une économie humanitaire, c’est-à-dire d’une économie politique universelle, dont les lois primitives s’appliquent, non pas abstraction faite de tout temps et de tout lieu, mais en tout lieu et en tout temps, cet idéal, à le bien prendre, n’est peut-être donc pas un rêve ; ce qui est un rêve, c’est de le supposer tout trouvé au début d’une science dont, s’il existe, il ne saurait, en tout cas, se révéler que comme l’extrême conclusion.

Cependant la réforme si désirable dont, je crois, j’ai prouvé le besoin, ne s’accomplira pas d’elle-même en économie politique ; il y faudra des ouvriers, et des ouvriers persévérans, assez convaincus de l’infaillibilité des procédés et de la fécondité des résultats de l’expérience, pour ne pas se rebuter de ses longueurs, des esprits assez libres aussi pour ne pas se courber sous une opinion régnante, par cela seul qu’elle est régnante et qu’elle a cette grande vertu d’être née en terre étrangère. Ces ouvriers d’une réforme scientifique dont les conséquences peuvent être vastes dans le monde des idées et dans celui des faits, où les verra-t-on paraître ? Qu’il me soit en terminant permis de céder à un sentiment patriotique qui n’enlèvera rien au désintéressement des résultats de la science. Le génie économique français sans doute a en lui-même assez de ressort et d’étendue, et les traditions de son histoire sont assez illustres, pour qu’il n’ait besoin ni d’une initiative ni d’une direction étrangère. La patrie de Sully, de Colbert, de Vauban, de Montesquieu, de Turgot, est une terre généreuse, et saine, où les idées sensées ne font pas peur par cela seul qu’elles sont en désaccord avec les doctrines dominantes. L’attitude prise par les économistes français eux-mêmes, qui jusqu’ici, en subissant l’empire de l’école anglaise, ont cependant si honorablement réclamé contre les conséquences des maximes de cette école en pratique industrielle et en théorie sociale, est d’un noble augure. Quand on a ainsi désavoué les plus inévitables conséquences d’un système, les principes en sont fort ébranlés, et on est bien près de s’affranchir de la direction d’un maître, quand on répugne de la sorte aux résultats où ses leçons conduisent !


CHARLES GOURAUD.