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Théorie de la grande guerre/Tome I/Chapitre 1

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Traduction par Lieutenant-Colonel De Vatry.
Librairie militaire de L Baudoin et Cie (p. 1-13).
De la stratégie en général


DE LA STRATÉGIE EN GÉNÉRAL


CHAPITRE PREMIER.

DE LA STRATÉGIE.


Le combat est l’instrument de la stratégie pour arriver au but de la guerre. À proprement parler, c’est là l’unique usage que la stratégie ait à faire du combat. Or comme ce sont les forces armées qui livrent le combat et que celui-ci réagit, à son tour, sur les forces armées, la théorie de la stratégie doit nécessairement prendre en considération les forces armées dans leurs principales relations. Elle doit pareillement tenir compte des facultés intellectuelles et morales qui distinguent les forces armées, car ce sont là les plus importants facteurs du combat. En procédant ainsi, la théorie enseigne l’unique moyen de calculer les résultats possibles du combat.

La stratégie, disposant de l’instrument qui conduit au but de la guerre, doit nécessairement fixer à l’action militaire l’objectif qui répond à ce but. En d’autres termes, la stratégie fait le plan de guerre ; elle y rattache la série des opérations destinées à le réaliser : elle rédige les projets de campagne, et dispose et échelonne les divers combats. Mais, comme son travail se base sur des hypothèses générales qui souvent sont irréalisables en ce que maintes déterminations particulières ne se laissent ni deviner ni prévoir, il en résulte que la stratégie doit faire campagne, pour être à même de disposer chaque chose à son heure et à sa place, et d’apporter, dans l’ensemble, les incessantes modifications que les circonstances réclament. Il faut, en un mot, que la stratégie mette constamment la main à l’œuvre.

On ne procédait pas ainsi, alors que, selon l’ancienne habitude, on conservait au cabinet la direction générale de l’armée en campagne, ce qui ne saurait être acceptable qu’à la condition que le cabinet restât à une proximité telle des troupes, qu’on le pût, pour ainsi dire, considérer comme le grand quartier général de l’armée.

La théorie doit guider la stratégie dans la conception des plans, ou, pour parler plus rigoureusement, elle doit aider à l’unité des conceptions et faire ressortir tout ce qui peut, plus ou moins, servir de règle ou de principe.

Alors que l’on considère la grande variété et l’extrême importance des objets avec lesquels la guerre est en contact, on comprend que, pour tout embrasser, il faille un rare coup d’œil.

Un général en chef qui, ne faisant ni trop ni trop peu, sait imprimer à la guerre une direction conforme au but qu’il poursuit et aux moyens dont il dispose, donne, en cela, la plus grande preuve de sa valeur. C’est bien moins, en effet, par des procédés d’action dont la nouveauté saute aux yeux, que par les résultats définitivement acquis, que se manifeste la puissance du génie. Ce qu’il faut admirer, c’est l’exacte réalisation d’hypothèses faites dans le silence, c’est l’harmonie d’une direction conçue et poursuivie sans bruit et dont le succès seul révélera toute la portée.

C’est dans le résultat final qu’il faut découvrir les traces de cette harmonie. Chercher le génie autre part, c’est le vouloir découvrir là où on ne le saurait trouver.

Les formes et les moyens que la stratégie emploie sont si simples, si connus par leur application réitérée, que le bon sens ne peut que sourire de toute l’emphase que la critique met souvent à en parler. Que de fois un simple mouvement tournant, cette manœuvre tant de fois répétée, n’a-t-il pas été exalté comme le plus brillant trait du génie ! Que de fois n’a-t-on pas voulu y trouver la preuve d’une perspicacité profonde, voire même d’une science transcendante ! Et que d’aberrations semblables ne trouve-t-on pas dans les livres ! Parfois la critique, allant encore plus loin, élimine absolument de la théorie les forces morales, et, ne tenant plus compte, désormais, que des forces matérielles, réduit tout à quelques proportions mathématiques d’équilibre, de supériorité numérique, de calcul de temps et d’espace, à quelques angles et à quelques lignes géométriques ! S’il ne s’agissait que de ces misères, le problème serait facilement résolu par un élève de l’école primaire.

En somme, il faut en convenir, il ne s’agit ici ni de formules ni de dispositions scientifiques. Les relations qui existent entre les choses matérielles sont toutes très simples. Ce qui est difficile, c’est de se rendre compte des forces morales qui se trouvent en présence. Mais, ici même, ce n’est que dans les plus hautes réglons de la stratégie, alors que celle-ci confine à la politique et à la science gouvernementale, ou, mieux encore, alors qu’elle se confond avec l’une et l’autre, que les grandeurs se multiplient et se compliquent dans leurs rapports ; ce qui exerce, dès lors, bien plus d’influence sur le plus ou moins de puissance à donner à l’action, que sur la forme même dans laquelle il la faut produire. Lorsque, dans la stratégie, c’est la forme qui domine, ainsi que cela a lieu dans les actes isolés de la lutte, c’est un indice que les grandeurs morales en sont réduites à un nombre infime.

Mais, bien que tout soit simple dans la stratégie, tout n’y est pas facile. Dès que l’on a déduit des rapports et de la situation de l’État ce que la guerre doit et peut être, on découvre sans peine la direction qu’il lui faut donner. Poursuivre sagement cette direction, exécuter d’un bout à l’autre le plan conçu, ne s’en jamais laisser détourner par les mille et mille circonstances qui y invitent, voilà, par contre, ce qui exige non seulement une grande force de caractère, mais encore une grande sûreté et une extrême lucidité d’esprit ; et, de mille hommes distingués, les uns par l’intelligence, les autres par la pénétration d’esprit, ceux-ci par la hardiesse, ceux-là par la puissance de volonté, il n’en est peut-être pas un qui réunisse toutes les qualités personnelles dont l’ensemble peut seul élever un commandant d’armée au-dessus de la moyenne générale.

Il paraît étrange, et cependant il est certain pour tous ceux qui ont l’expérience de la guerre, qu’une décision importante exige beaucoup plus de force de volonté dans la stratégie que dans la tactique. Dans la tactique, en effet, l’instantanéité, la rapidité de l’action entraîne tout. Semblable au pilote qui sent que le vaisseau dont il tient la barre est emporté par la tourmente contre laquelle il ne saurait lutter sans le plus redoutable danger, le général en chef ferme l’accès de son esprit aux appréhensions croissantes qui l’assiègent, et, payant d’audace, va résolument de l’avant. Dans la stratégie, où tout ne se produit que bien plus lentement, les appréhensions personnelles et les suggestions extérieures, les projets, les pensées, les objections, de même que les regrets intempestifs, ont un champ bien autrement vaste, et, comme, au contraire de ce qui est réalisable dans la tactique, on ne peut à peine, ici, embrasser et voir personnellement que la moitié des choses, il faut presque tout pressentir ou deviner, et la conviction perd une partie de sa force. Il en résulte qu’alors qu’ils devraient agir, la plupart des généraux en chef restent immobiles, paralysés par de fausses appréhensions.

Jetons, à ce sujet, un coup d’œil sur l’histoire, et laissons-le tomber sur la campagne de 1760 que les marches et les manœuvres du grand Frédéric ont rendue si célèbre, et que la critique signale comme un vrai chef-d’œuvre d’art militaire. Nous y voyons le Roi chercher incessamment à tourner tantôt le flanc droit, tantôt le flanc gauche de Daun. Y a-t-il donc en cela quelque chose de si extraordinaire, et pouvons-nous, sans affectation, y trouver la marque d’une science profonde ? Non, certes. Ce qui, par contre, nous paraît admirable dans cette campagne, et ce qui, d’ailleurs, se rencontre dans chacune des trois guerres du grand Roi, c’est la sagesse avec laquelle, poursuivant un grand but et ne disposant que de forces limitées, il ne tenta jamais rien qui fût au-dessus de ses moyens, et cependant précisément assez pour arriver à ses fins.

Son but, dans la campagne de 1760, était d’obtenir des conditions de paix telles, que la possession de la Silésie lui fût définitivement garantie.

Souverain d’un petit État qui ne se distinguait guère des États voisins que par certaines branches administratives, Frédéric n’était pas en situation de devenir un Alexandre, et, s’il eût voulu être un Charles XII, il eût trouvé le même sort que ce dernier. C’est ce qui explique pourquoi, dans la direction de ses guerres, il apporta une constante pondération dans l’emploi des forces dont il disposait, que celles-ci, restant sans cesse en équilibre, se trouvaient toujours en situation de produire, à un moment donné, les plus énergiques efforts, pour, l’instant d’après, rentrer dans le calme, et se plier aux moindres exigences de la politique. C’est en suivant invariablement cette voie, dont l’ambition, la soif de gloire, les idées de vengeance même, ne le purent jamais écarter, que le Roi sortit enfin vainqueur de la lutte.

On ne saurait, en si peu de mots, donner tout son relief à ce côté du génie militaire de Frédéric II. Ce n’est qu’en se rendant un juste compte de la merveilleuse issue de la lutte, ce n’est qu’en suivant la trace des causes qui ont amené ce prodigieux résultat, que l’on arrive à l’absolue conviction que, seule, la profonde pénétration de son esprit a ainsi guidé le Roi à travers tous les écueils.

Ce caractère admirable se retrouve dans toutes les campagnes du grand Frédéric, mais plus particulièrement encore dans celle de 1760. C’est, entre toutes en effet, celle où il sut faire le moins de sacrifices pour tenir tête à un ennemi qui lui était matériellement si supérieur.

Il est facile de former le projet de tourner l’ennemi par sa droite ou par sa gauche ; la pensée, lorsque l’on commande une armée relativement faible, de la tenir sans cesse concentrée, afin d’être partout supérieur à un adversaire qui s’est étendu, l’idée de suppléer à l’infériorité numérique par des mouvements rapides, tout cela est aussi vite trouvé qu’exprimé. La découverte ne saurait donc éveiller notre admiration, et, d’idées si simples, il ne reste qu’à dire qu’elles sont très simples. Ce qu’il faut admirer dans le Roi, c’est l’exact degré de puissance et d’audace que, sans témérité, il sut apporter à l’exécution de ses projets, par suite de la juste appréciation de la situation et du caractère de ses adversaires.

Quel général en chef pourra jamais, en cela, imiter le grand Frédéric ?

Bien longtemps après, des écrivains, témoins oculaires, ne parlaient encore qu’avec effroi de l’imprévoyante insouciance avec laquelle le Roi faisait camper ses troupes, et du danger auquel il s’exposait ainsi. On en pourrait dire autant des marches qu’il faisait exécuter à son armée, sous les yeux, souvent même sous le canon de l’ennemi.

Mais Frédéric ne marchait et ne campait ainsi, que parce qu’il trouvait dans la manière de procéder, dans les formations, le caractère et la responsabilité de Daun, des garanties de sécurité telles, que, quelque hardiesse qu’il apportât à ses prises de camp et à ses marches, il pouvait ne les pas considérer comme téméraires. L’esprit de décision, la hardiesse et la force de volonté du Roi lui permettaient, en effet, d’envisager clairement et sans les redouter, des situations dont on signalait encore le danger trente ans plus tard ! Il est certain que, dans de pareilles circonstances, peu de généraux en chef eussent osé recourir à des moyens stratégiques si simples.

Il est, enfin, un autre genre de difficulté dans l’exécution, d’un ordre et d’une nature tout différents, dont la campagne de 1760 fournit un exemple remarquable. On y voit, en effet, l’armée du Roi continuellement en mouvement. Deux fois (au commencement de juillet et au commencement d’août) elle gagne les derrières de Daun, et, par des chemins de traverse, se porte de l’Elbe en Silésie. Poursuivie par Lascy, elle doit sans cesse être prête à combattre, ce qui la contraint à se mouvoir invariablement dans un ordre dont la régularité exige une extrême dépense de forces. Bien que traînant avec elle un convoi considérable qui l’alourdit, elle ne pourvoit à son entretien qu’avec les plus grandes difficultés. En Silésie, avant la bataille de Liegnitz, elle exécute, huit jours durant, d’incessantes marches de nuit qui la portent alternativement de la droite à la gauche du front de l’ennemi. Enfin, dans ces efforts prodigieux, elle est soumise aux plus rudes privations !

Croit-on que tout cela puisse se produire sans une effroyable usure de toute la machine ? Un général peut-il, le cœur léger, ordonner des mouvements qui coûtent de tels efforts et de pareilles souffrances ? La vue de tant de misère, de tant de fatigues, de si terribles privations, ne torture-t-elle pas, sans cesse, le cœur des chefs et surtout celui du généralissime ? Ce dernier ne perçoit-il pas les plaintes qui s’élèvent autour de lui ? La nature de l’homme comporte-t-elle une somme d’énergie telle, qu’on soit en droit d’exiger de lui qu’il en fasse une si extrême dépense ? Enfin, à moins qu’elle n’ait la confiance la plus illimitée dans la valeur et l’infaillibilité de son chef, demander à l’armée de si prodigieux efforts, ne sera-ce pas, inévitablement, provoquer de sa part la résistance, le désordre et l’indiscipline, et, par conséquent, anéantir en elle toute trace de vertu guerrière ?

Tels sont, cependant, les miracles que le grand Frédéric sut produire, et dont, plus qu’aucun chef d’armée, il eut le secret ! Voilà ce qui appelle notre respect, voilà les merveilles d’exécution qu’il faut admirer ! Mais ce sont là des qualités du commandement dont on ne peut saisir l’extrême grandeur, qu’alors que l’expérience en a déjà révélé la puissance entraînante, et qui restent lettres mortes pour qui ne connaît la guerre que par la lecture des livres et les exercices du terrain de manœuvres. Qu’à défaut d’expérience, on nous prête donc ici foi et confiance, et qu’on nous croie, en cela, sur parole.

Nous avons voulu, par cet exemple, donner plus de clarté à l’ensemble de notre sujet. Dans les chapitres suivants, nous procèderons du simple au composé, caractérisant tout d’abord individuellement, et selon notre manière de voir, chacun des plus importants éléments, matériels ou moraux, de la stratégie, pour terminer, enfin, par l’exposition du plan de guerre et de campagne, c’est-à-dire par l’acte de guerre dans son entier.




Note. — Dans un manuscrit à peine ébauché du remaniement du commencement de cet ouvrage, on a trouvé les notes suivantes de la main du général Clausewitz.


Les combats rendus possibles doivent, en raison de leurs conséquences, être considérés comme des combats réels.


En formant des troupes sur un point, on ne fait que rendre un combat possible sur ce point, et il n’arrive pas toujours que le combat se produise réellement. Or lorsque le combat n’a pas lieu, le fait seul de l’avoir rendu possible constitue déjà une réalité, un fait acquis qui aura immanquablement ses conséquences.

Alors que nous envoyons une partie de nos troupes fermer la retraite à l’ennemi en fuite, et que celui-ci, sans plus combattre, met bas les armes, Il est clair que ce n’est que la crainte seule du combat que nous lui offrons ainsi, qui le porte à cette détermination.

De même, lorsque, pour priver l’ennemi des ressources de toutes sortes qu’il peut tirer d’une province laissée par lui sans défense, nous faisons occuper cette province par l’un de nos corps d’armée, si l’ennemi nous en laisse en possession, ce n’est, évidemment, que parce qu’il n’ose affronter le combat qu’il lui faudrait livrer pour nous en chasser.

Dans l’un comme dans l’autre cas nous avons atteint notre but ; la possibilité seule du combat a donc eu ses conséquences ; elle a produit un résultat réel. L’ennemi eût pu, il est vrai, opposant à nos troupes des forces supérieures, les déterminer, par là, à se retirer sans combattre ; nous eussions alors manqué notre but, mais le combat offert ayant attiré et détourné, d’autre part, une partie considérable des forces ennemies, ne fût cependant pas resté sans effet. Si, enfin, l’entreprise eût absolument tourné à notre désavantage, la formation prise, le combat rendu possible eût, néanmoins encore, en ses conséquences, qui, dans ce cas, eussent été, pour nous, semblables à celles d’un combat perdu.

On voit ainsi que c’est par les effets seuls des combats que se peuvent réaliser l’anéantissement des forces armées et le renversement de la puissance de l’ennemi, que ces combats aient lieu réellement, ou que, étant offerts, ils soient refusés par l’adversaire.


Double but du combat.


Ces effets, d’ailleurs, sont de deux sortes : directs lorsque l’on se propose la destruction immédiate des forces armées de l’ennemi ; ils sont indirects en tout autre cas, alors, par exemple, que, pour arriver plus sûrement à ce résultat, on ne vise, tout d’abord, qu’un but intermédiaire qui y conduira par un détour. Un combat peut directement tendre à la possession d’une province, d’une ville, d’une place forte, d’une route, d’un magasin, etc., etc., sans que ce soit jamais là son but final. On cherche ainsi à augmenter ses propres moyens en amoindrissant ceux de l’ennemi, afin d’en arriver à lui offrir le combat dans des conditions telles, qu’il lui soit impossible de l’accepter. Ce ne sont donc là que des notions transitoires, intermédiaires, et qui, comme telles, ne tendent pas au résultat effectif et ne sauraient y conduire, mais qui l’appuient et y aident.


Exemples.


Lorsqu’en 1814 Paris fut pris, les dissensions politiques, qui avaient leurs germes dans la capitale, se firent jour et renversèrent la puissance impériale. À juger l’événement au point de vue de l’histoire, ce n’est cependant pas au changement de gouvernement qu’il faut attribuer la conclusion de la paix. Par le fait seul de l’entrée des Alliés à Paris, le but de la guerre était atteint et la paix inévitable. La prise de sa capitale avait subitement privé l’Empereur de ressources considérables, et ce que cet événement enlevait ainsi de puissance à la résistance, il le donnait précisément, par contre, aux Alliés, en moyens d’action pour continuer la lutte. C’est cette impossibilité de résistance consécutive qui imposa la paix à la France. Qu’on suppose, en effet, que d’autres causes extérieures eussent, à la même époque, fait éprouver aux Alliés une diminution de forces égale à celle que la prise de Paris entraînait pour l’Empereur, et l’on comprend que toute l’importance et tous les effets de ce grand événement se fussent aussitôt évanouis.

Nous avons parcouru cette série de considérations pour faire ressortir le seul point de vue rationnel d’où se dégage tout ce qui a vraiment de l’importance à la guerre, et nous concluons en disant que, d’un bout à l’autre d’une guerre ou d’une campagne, il faut se demander quel sera le résultat vraisemblable des combats et des batailles que chacun des adversaires pourra offrir à l’autre. C’est cette question seule qui décide des dispositions que l’on a à prendre, dès le début, dans l’élaboration du plan de guerre ou de campagne.


Dès que l’on sort de cette manière de voir en accords à d’autres objets une valeur qui ne leur appartient pas.


Lorsque l’on n’a pas l’habitude de considérer une guerre et, dans celle-ci, chaque campagne isolément conduite, comme une chaine exclusivement composée de combats, dont l’un amène sans cesse le suivant, on en arrive fatalement à la conviction que l’occupation de certains points géographiques, de même que la possession d’une province laissée sans défense et autres opérations semblables, ont en sol quelque valeur. De là à tenir le fait pour un avantage à inscrire à son actif, il n’y a qu’un pas.

Or, en donnant cette importance à ce qui n’est, en somme, que l’un des termes d’une série d’événements consécutifs, on no songe pas à se demander si cette manière de procéder n’entraînera pas plus tard de graves conséquences. Ce sont là des fautes qui se présentent maintes fois dans l’histoire des guerres. De même qu’un négociant, loin de mettre de côté le profit d’une première transaction, le doit, au contraire, porter au compte courant et s’en servir au mieux des transactions suivantes, on ne saurait, à la guerre, ne pas faire concourir à la série des opérations un avantage isolément obtenu. Dans le commerce il faut agir avec la totalité des fonds dont on dispose ; à la guerre c’est la somme totale des avantages et des désavantages qui décide de toute l’opération.

Alors, par contre, que l’esprit soit sans cesse ou, du moins aussi loin qu’il la peut suivre, la série probable des combats, il reste dans le vrai chemin et marche droit au but, et, dès lors, la mise en mouvement des forces acquiert une telle promptitude, et l’action une si grande énergie, qu’aucune influence étrangère ne les peut désormais enrayer.


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