Théorie de la grande guerre/Tome III/Chapitre 22

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Traduction par Lieutenant-Colonel De Vatry.
Librairie militaire de L Baudoin et Cie (p. 107-111).


LE PLAN DE GUERRE.


CHAPITRE PREMIER.

INTRODUCTION.


Dans le chapitre où nous avons traité de sa nature et de son but, nous avons en quelque sorte esquissé la notion générale de la guerre et fait voir quels sont ses rapports avec les objets qui entrent en contact avec elle. Réservant pour plus tard la solution des questions multiples que comporte l’étude d’un si vaste sujet, nous n’avons, dans le principe, que très sommairement indiqué les nombreuses difficultés qu’elle présente à l’esprit, et nous en sommes arrivé à ce résultat que le renversement de l’ennemi et par conséquent l’anéantissement de ses forces armées constituent le but capital de l’acte de guerre. Cela nous a permis d’établir, dans le chapitre suivant, que le combat est le seul moyen dont on dispose pour arriver à ce résultat.

Nous avons ensuite examiné chacune des formes que l’action, en dehors du combat, peut encore revêtir à la guerre et, nous appuyant à la fois sur le raisonnement et sur l’expérience que donnent les leçons de l’histoire, nous avons cherché à en fixer la véritable valeur, à les débarrasser de tout ce que la routine et les préjugés y ajoutent généralement d’idées fausses ou peu justifiées et à faire voir que, lors même que l’action prend l’une ou l’autre de ces formes, elle n’en vise pas moins toujours les mêmes fins dernières, c’est-à-dire le renversement ou l’anéantissement de l’adversaire.

Nous avons ainsi tout d’abord étudié la guerre dans chacune de ses parties, et il ne nous reste plus maintenant qu’à la considérer dans son ensemble. C’est ce que nous allons faire dans ce dernier livre tout entier consacré au plan de guerre ou de campagne.

Nous allons donc traiter des questions les plus graves de la haute stratégie, et ce n’est pas sans quelque crainte que nous abordons cette dernière partie de notre travail.

Lorsqu’on lit les récits que les grands généraux font de leurs campagnes, lorsqu’on les voit mettre en mouvement des centaines de mille hommes avec autant d’aisance que s’il ne s’agissait que de leur propre personne, lorsqu’on les entend déduire les motifs qui les font agir des considérations les moins compliquées et parfois même attribuer leurs actions à un simple mouvement de leur instinct, rien ne parait si facile que la conduite d’une armée et la guerre semble se réduire aux proportions d’un combat singulier. Mais, lorsqu’il s’agit d’établir une théorie et par conséquent d’exposer toutes ces choses systématiquement et dans leur entier et de ramener chaque action à un motif logique suffisant, l’esprit se trouble en présence du grand nombre des situations et des combinaisons différentes, et l’on se sent irrésistiblement pris de la crainte de ramper toujours dans les bas-fonds des notions élémentaires sans jamais atteindre les régions supérieures où le grand général trouve la liberté qui lui est nécessaire pour dominer les événements, embrasser toute la guerre d’un seul coup d’œil et déterminer la direction qu’il doit suivre et dont rien ne le pourra désormais détourner.

Si nous devons réussir, cependant, c’est en persévérant dans la voie que nous nous sommes tracée dès le début. Il nous faut éclairer la masse des objets afin de permettre à l’esprit de les distinguer les uns des autres et de saisir les rapports dans lesquels ils se tiennent ; il nous faut séparer ce qui a de l’importance de ce qui n’en a pas et débarrasser le bon grain de l’ivraie que l’erreur a partout laissée croître. Là où les idées se réunissent et se pénètrent de façon à former un principe ou une règle, la théorie le doit indiquer au lecteur et le lui faire sentir.

Les idées fondamentales et les vues lumineuses que l’esprit peut rapporter de ses pérégrinations dans ces hautes régions de l’art militaire, la théorie les lui doit signaler. Mais là s’arrête l’aide qu’il en peut attendre, car elle ne saurait lui fournir des formules pour la solution des problèmes pas plus que lui indiquer la voie étroite qu’il doit suivre. Après lui avoir montré la masse des objets et leurs relations, elle l’abandonne de nouveau à lui-même et, dès qu’il faut agir, le laisse prendre ses déterminations dans la mesure des moyens dont il dispose et de la puissance morale dont il est doué. De cette double équation jaillit généralement le sentiment vrai et la juste appréciation de ce qu’il convient de faire, et les méditations de l’esprit paraissent avoir moins d’influence sur ce résultat que l’urgence même ou le péril de la situation.