Théorie de la grande guerre/Tome III/Chapitre 23

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Traduction par Lieutenant-Colonel De Vatry.
Librairie militaire de L Baudoin et Cie (p. 113-117).


CHAPITRE II.

GUERRE ABSOLUE ET GUERRE RÉELLE.


Le plan de guerre embrasse la guerre dans son entier ; il en fait une action unique et détermine le but final auquel tous les buts particuliers doivent concourir. — On ne commence ou, du moins, on ne devrait commencer aucune guerre sans s’être préalablement demandé quel but elle doit atteindre pour répondre aux fins qui la font entreprendre. C’est cette pensée fondamentale qui indique les directions à suivre, les moyens à employer et les efforts à produire ; elle manifeste son influence jusque dans les moindres subdivisions de l’action.

Nous avons reconnu que le renversement de l’adversaire constitue le but naturel de la guerre, et que par suite, pour s’en tenir rigoureusement au concept philosophique, tant que l’un des deux adversaires n’est pas réduit à l’impuissance l’action militaire devrait de part et d’autre se poursuivre sans repos ni trêve. Mais, dans le chapitre 16 du livre de la stratégie, nous avons fait voir que, dans son application par l’homme et en raison des moyens par lesquels celui-ci le met en action, le principe d’hostilité se trouve fréquemment suspendu ou modéré.

Cette modification ne suffit pas cependant pour nous conduire du concept primitif de la guerre aux formes concrètes que nous lui voyons presque partout revêtir. La guerre n’apparaît généralement que comme une irritation réciproque qui porte chacun des adversaires à prendre les armes pour sa propre sûreté, pour inspirer de la crainte à l’autre et pour profiter d’une occasion favorable si celle-ci vient à se présenter. Dès lors ce ne sont plus deux éléments destructeurs qui se heurtent, mais de petites décharges isolées qui se succèdent à de plus ou moins longs intervalles.

Pourquoi cependant l’orage n’éclate-t-il pas dans toute sa puissance ? Pourquoi la conception philosophique n’est-elle pas satisfaite ? — Cela tient au grand nombre d’objets, de forces et de rapports avec lesquels la guerre entre en contact dans la vie de l’État. En s’entre-croisant ces innombrables intérêts forment un dédale où la conséquence logique est difficile à suivre, et l’homme qui dans les grandes comme dans les petites circonstances est généralement plus enclin à obéir à ses premiers mouvements qu’à peser et à raisonner ses actions par avance, l’homme se rend à peine compte ici de l’obscurité dans laquelle il marche et du peu de justesse et de portée de ses déterminations.

Mais, lors même que l’intelligence qui décide de la guerre serait assez puissante pour parcourir tous ces rapports sans perdre un instant de vue le but final à atteindre, comme les autres intelligences dans le gouvernement de l’État ne le pourraient faire, elles contrarieraient son action par leur inertie et, dès lors, pour entraîner toute la masse il lui faudrait une force de volonté si exceptionnelle que la plupart du temps elle serait insuffisante.

Qu’elle se rencontre chez l’un ou chez l’autre des adversaires ou chez tous deux, cette inconséquence fausse absolument l’idée de la guerre, en change la nature, en amoindrit la puissance et en détruit l’homogénéité.

Telle est cependant la forme bâtarde que l’action militaire a presque toujours revêtue jusqu’à l’époque récente où, après un court prélude exécuté par la Révolution française, Bonaparte, bientôt imité par ses adversaires, a fait voir l’extrême intensité de puissance qu’atteint la guerre lorsqu’on la poursuit sans repos ni trêve tant que l’ennemi n’est pas terrassé.

Ce phénomène a naturellement ramené la théorie au concept primitif de la guerre et à toutes ses conséquences rigoureuses. Avant de passer à la discussion du plan de guerre, il nous faut donc chercher à nous rendre compte s’il en sera désormais invariablement toujours ainsi ou s’il peut encore arriver qu’à l’avenir la guerre se présente dans les formes amoindries qu’elle affectait autrefois. Il est certain, en effet, que dans la première de ces suppositions les déductions à en tirer seraient plus faciles pour la théorie qui deviendrait ainsi plus claire, plus positive et plus invariable. Mais alors comment expliquer la forme constante dans laquelle se sont produites toutes les guerres qui ont précédé celles de Bonaparte à l’exception de celles d’Alexandre et de quelques campagnes des Romains ? Ne nous faudrait-il pas les rayer de l’histoire, et n’y aurait-il pas de l’arrogance à les reléguer ainsi aux archives comme des méthodes hors d’usage ? Enfin si, contre nos prévisions, dans quelques dix années une guerre de ce genre venait à éclater, si judicieuse et logique que soit notre théorie ne se trouverait-elle pas impuissante en présence des événements ?

Nous sommes ainsi conduits à considérer la guerre non telle qu’elle devrait être d’après son concept mais telle qu’elle est dans la réalité, c’est-à-dire avec tous les éléments étrangers qui s’y introduisent et la modifient en raison des inconséquences, des incertitudes et de la timidité de l’esprit humain et de la pesanteur et du frottement des différentes parties de la machine militaire, et à reconnaître qu’elle naît et reçoit sa forme des idées, des sentiments et des rapports qui existent au moment où elle éclate. L’extrême énergie que l’action militaire a prise sous Bonaparte, au lendemain de la Révolution française, est le meilleur exemple que nous puissions citer à l’appui de cette assertion.

Or, s’il en est ainsi, si la guerre naît et reçoit sa forme des idées, des sentiments et des rapports du moment, elle reste soumise à tant d’éventualités, de probabilités et de chances différentes que, selon le cas, son action peut prendre les degrés d’intensité les plus divers, ou, en d’autres termes, qu’elle est tantôt plus ou tantôt moins la guerre même.

Voilà ce que la théorie doit concéder, mais en conservant toujours la forme absolue de la guerre comme le point général de direction de son enseignement, de façon que, ne perdant jamais cette forme de vue, on la considère comme la source de toutes les espérances et de toutes les craintes et que l’on s’en rapproche partout où la chose est possible ou nécessaire.

De même que c’est la couleur du fond d’un tableau qui détermine la teinte générale de l’œuvre entière, de même quand une pensée capitale s’est emparée de notre esprit et préside à ses décisions, elle communique toujours un certain ton et un certain caractère à nos actes.

En révélant la puissance de destruction que la guerre peut atteindre lorsqu’on lui livre carrière, les derniers événements militaires ont enfin permis à la théorie de proclamer ces vérités et d’en déduire des règles ; jadis on les eût inutilement criées sur les toits, personne n’eût admis comme réalisable ce dont le monde entier a été témoin aujourd’hui.

En 1798 la Prusse eût-elle envahi la France avee 70,000 hommes, si elle eût prévu qu’en cas d’insuccès la réaction qu’elle allait ainsi provoquer serait assez puissante pour bouleverser le vieil équilibre européen ? En 1806, n’ayant que 100,000 hommes à opposer à Bonaparte, eût-elle osé se mesurer avec lui si elle eût compris que le premier coup de fusil allait mettre le feu à la mine et la faire sauter ?