Théories (1890-1910)/Marie-Charles Dulac

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

L. Rouart et J. Watelin Éditeurs (p. 145-147).

VIII
marie-charles dulac
 [1]

M. Lanoë, auteur d’une Histoire du Paysage français soutient cette thèse originale que les paysagistes sont les peintres de sainteté de notre temps. Ce sont eux, prétend-il, qui savent le mieux dégager le divin des choses, et en l’absence de Maîtres inspirés par le Dogme chrétien, comme Fra Angelico ou Rembrandt, ce sont eux qui perpétuent dans l’Art le sens religieux. Il tire cette conclusion, non seulement de l’examen des œuvres, mais aussi de la vie intime des peintres : Millet et Corot, par exemple, illustrent cette théorie d’exemples impressionnants.

Il y a, d’autre part, des peintres d’histoire comme M. Degas pour qui l’appellation de paysagiste est péjorative, s’appliquant à la vérité le plus souvent à des artistes de peu d’idéal, incapables de traduire l’expression de la figure humaine, et qui se contentent de reproduire littéralement, en fumant des pipes et le dos au soleil, des effets quelconques, sans poésie et même médiocrement pittoresques.

J’indique ces deux points de vue à propos d’un peintre de paysage, œil fin et âme délicate, Marie Charles Dulac, mort il y a quelques années, dont les lettres viennent d’être éditées par les soins pieux de deux de ses amis, le R. P. Louis et M. Henry Cochin [2]. M. Lanoë, trouverait à les lire, un nouvel argument en faveur de sa thèse. Ce sont les lettres d’un Saint, et la préface biographique du P. Louis est à proprement parler une hagiographie. Pour le paysagiste Dulac, la nature est le livre qui contient la parole de Dieu. En peignant, son but est de servir, louer Dieu, chercher à le faire aimer davantage. Je suis, disait-il encore, un intermédiaire bienheureux.

Les résultats de ces mystiques tendances, nous les avons vus autrefois dans des expositions de jeunes, chez le Barc de Boutteville, ou plus récemment, en 1899, chez Vollard, e-n un groupement posthume. Ce sont des lithographies synthétiques sur le sujet du Cantique des Créatures, et des peintures de petit format entre lesquelles nous gardons plus particulièrement le souvenir de vues prises à Vézelay, en Provence, en Toscane, en Ombrie. Construites avec une rigoureuse compréhension de l’ensemble et peintes d’après un système de valeurs de ton qui rappelle la solidité et la délicatesse de Corot, ce sont des œuvres d’une valeur d’art très objective. Les qualités d’âme n’en diminuent en aucune façon l’intérêt pictural. Outre l’évidente conscience et la sincérité du peintre, elles manifestent encore des qualités de goût, d’intelligence, le sens de la belle matière, des dons de coloriste.

Mais Du lac n’était pas un paysagiste ordinaire. Si remarquable que fût son métier, il n’en faisait que le moyen d’une œuvre évocatrice de ses états d’âme. Dans ses paysages, aussi bien que dans ses lettres, on voit comme il aimait les sites incomparables du Val d’Arno et de la haute vallée du Tibre. Ce qu’il éprouvait d’émotion devant ces beaux paysages nous le savions par ses peintures. Mais les descriptions de ses lettres ont aussi bien de la saveur : ce qu’il dit de San Gimignano et d’Assise réveille en nous la nostalgie de ces villes de légende accrochées au liane des montagnes. de ces horizons bleus et roses d’une pureté infinie ; et l’on évoque les soirs mélancoliques, les blanches matinées de Toscane et d’Ombrie : l’air y est si léger et la ’lumière si douce, et telle est aussi la perfection des formes de la Terre que l’âme éprouve là, devant une immense béatitude, le détachement de tout, et comme un avant-goût du paradis. Nul spectacle n’est plus propice à la méditation, à l’extase. L’intense poésie de ces lieux il l’a su mettre dans les portraits pourtant fidèles qu’il en a faits. Ses études d’après nature sont comme les compositions de lieu de ses exercices spirituels, comme les thèmes de ses oraisons. Il dit quelque part : il y a des jours où les arbres sont des bûches : mot profond qui exprime bien la bassesse possible du paysagiste, et qui sous-entend sa grandeur. Ces jours-là, Dulac ne devait pas peindre…

La piété de cet homme, comme son art, était lyrique et positive. La vie que ses lettres racontent au jour le jour et sans nulle attitude, est toute droite, toute simple, et cependant très belle. La pensée du R. P. Louis est qu’il y a avantage spirituel à la lire et à la méditer : je le crois aussi ; et comme j’ai vu dans ses tableaux un peu du regard de Corot, j’aperçois dans ses lettres un peu de l’âme de Saint François d’Assise.

  1. L’Occident, décembre 1905.
  2. Lettres ds Marie-Charles Dulac (Bioud et Cie, Paris).