Un châtelain de Normandie au XVe siècle - Journal du sire de Gouberville

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Un châtelain de Normandie au XVe siècle - Journal du sire de Gouberville
Revue des Deux Mondes3e période, tome 27 (p. 150-181).

On a publié pour le midi de la France quelques-uns de ces livres de raison ou livres de comptes, tels qu’en tenaient souvent nos aïeux pour le bon ordre de leurs maisons et pour leur satisfaction personnelle. Ces registres, où s’inscrivaient leurs dépenses, annoncent une complète absence de préoccupation littéraire, bien que le style puisse avoir d’heureuses rencontres, et le papier y reçoit les plus vulgaires confidences. Mais tout n’est pas vulgaire même dans une destinée modeste et obscure ; en un sens même, rien ne l’est. Tout ce qui s’inspire d’un sentiment naturel, tout ce qui atteste la pensée d’un devoir, si simple soit-il, tout ce qui montre un certain dessein dans la poursuite d’un objet auquel la volonté se consacre, acquiert sa valeur, presque sa noblesse.

L’intérêt de ces livres, c’est que les dépenses inscrites traduisent et résument à certains égards les événemens de la vie. Les deux plus importans, la naissance et la mort, ne se passent point sans entraîner quelques frais. Les affaires de sentiment ont elles-mêmes leur budget de dépenses. A tout se mêlent les achats et les fournisseurs. Enfin les taxes qui s’attachent à la plupart des actes achèvent de donner à l’existence humaine, prise d’un certain point de vue, cet aspect assez singulier d’une carte à payer. Qu’il vous arrive plus tard, après bien des années, d’y jeter les yeux, vous vous laissez aller à remonter le cours des jours écoulés ; c’est comme une évocation du passé. Les chiffres y rappellent aussi des dates de l’existence morale ; ils reflètent des joies et des douleurs. Joignez-y les observations dont on les trouve accompagnés, et vous vous apercevrez qu’ils tiennent phis qu’ils ne promettaient i ils montrent un caractère, une âme, ils racontent une destinée. On finit soi-même par s’y associer ; on est intéressé, parfois ému, souvent intrigué. Voilà pour la partie morale. Mais la partie matérielle a aussi son genre d’intérêt. Connaître le détail des choses, à une époque déterminée, n’est pas une curiosité puérile ; la condition des hommes s’y rattache, et l’histoire de la société, à un certain moment, en reçoit une vraie lumière.

Ces impressions, nous venons de les éprouver très vivement en nous trouvant en présence d’un de ces documens, que nous n’hésitons pas à mettre au nombre des plus curieux et des plus instructifs. C’est à une de nos plus importantes provinces, la Normandie, et à ce XVIe siècle vers lequel nous entraîne plus d’un point de similitude, que ce document se rapporte. La grande histoire, je me bâte de le reconnaître, a peu de chose à voir ici. On l’aperçoit pourtant vers la fin, dans quelques épisodes d’un vif intérêt, lorsqu’elle vient déranger de tranquilles destinées. La bar-taille de Saint-Quentin livrait cette ville aux Espagnols ; le traité de Cateau-Cambrésis consommait le sacrifice de la France ; c’était le temps de la conspiration d’Amboise, de Michel de l’Hospital, de l’édit de Romorantin, de l’avènement de Charles IX, du colloque de Poissy, et d’autres événemens qui faisaient beaucoup de bruit partout ailleurs que dans ce coin du Cotentin. Sans doute on en parlait, même dans le Cotentin, car il y avait alors une vie commune de la France ; mais on en disait peu de chose au papier où les faits de la vie privée venaient seuls se déposer un à un. Les événemens que racontent de tels registres sont surtout limités à l’horizon du manoir et de la campagne qui l’environne.

Nous devons d’abord dire de quoi il s’agit au juste. Un chercheur érudit, auteur de savans travaux, M. l’abbé A. Tollemer, vient de publier à Valognes les extraits d’un de ces anciens livres de comptes, très mêlés de faits et de réflexions. Le manuscrit n’avait pas quitté le pays depuis le XVIe siècle, et se trouvait en la possession d’un propriétaire de la même localité, M. de la Gonnivière. Le journal manuscrit de sire de Gouberville et du Mesml-au-Var, gentilhomme campagnard au Cotentin, de 1553 à 1562, n’aurait pas, s’il eût été publié dans son entier, formé moins de quatre à cinq volumes en petit texte. Une telle publication eût dépassé la mesure des sacrifices qu’on peut attendre d’une seule personne. N’y aurait-il pas lieu d’examiner si l’état ne doit pas en faire les frais ? Nous soumettons la question au savant directeur de la Bibliothèque nationale, M. Léopold Delisle, à qui la publication de M. Tollemer est dédiée, et qui a bien voulu nous communiquer l’unique exemplaire qu’en possède la Bibliothèque, car le modeste volume n’est même pas dans le commerce ; L’abondance des chiffres précis sur le prix des choses et des services, les indications sur les cultures, nombre de traits qui éclairent la condition des classes rurales, le tableau naïf de l’existence d’un châtelain de ce temps-là, puis, dans la dernière partie, de curieux épisodes des guerres de religion, constituent un document des mieux faits pour servir aux recherches qui se portent sur la vie du passé [1].

Le travail de M. Tollemer a une valeur qui subsisterait après la publication même plus complète du manuscrit. Il en met non-seulement sous les yeux les parties les plus intéressantes, mais il leur donne une certaine unité. Avec beaucoup de sagacité, l’auteur a su ramener à un certain nombre de têtes de chapitre des matières éparses, jetées pêle-mêle au jour le jour. Nous pouvons de la sorte nous reconnaître dans ce répertoire de faits classés par ordre ; l’éditeur tour à tour résume ou cite le texte, qu’il commente avec une grande connaissance personnelle des choses de ce temps.

Outre les faits matériels, les indications si précieuses à recueillir, essayons de reproduire la physionomie morale de ce tableau. C’est une existence curieuse à plus d’un titre qui revient à la lumière, c’est une figure originale, le vrai type d’une classe de gentilshommes ruraux. Nous pénétrons dans l’intérieur d’un manoir. Nous voyons comment on y vit, quelles gens l’habitent, quelles sont ses relations avec le dehors, quelle est la condition faite au travail, enfin où en sont la moralité, la sécurité, la justice dans ces campagnes.


I

C’est en plein milieu du XVIe siècle que s’ouvre le journal du sire de Gouberville. Le moment était bon pour la Normandie ; elle avait repris une partie de sa prospérité, si fortement et si longtemps éprouvée par des guerres calamiteuses. Depuis le XIIIe siècle, l’ancien duché avait perdu son indépendance et l’éclat dont il avait longtemps brillé. Mais pendant toute la durée de ce siècle même et la première moitié du XIVe la vieille province avait maintenu sa place au premier rang. Elle avait mis la main dans les grandes choses de la colonisation et de la guerre. Elle avait réalisé la plus grande somme de bien-être intérieur dont aucune province française fût à cette époque en possession, et cette expression de bien-être peut être appliquée même au plus grand nombre de ses paysans, affranchis du servage, quand ceux de nos autres provinces en étaient encore accablés. Les guerres de Charles le Mauvais, les invasions anglaises surtout, devaient plonger pendant un siècle et demi dans la détresse et dans le deuil la même contrée toujours vaillante et toujours laborieuse, et l’éprouver à un point dont on a peine à se faire une idée. La fin du XVe siècle vit en partie se réparer ces terribles brèches, la province presque épuisée renaître, les paysans devenir propriétaires, les salariés eux-mêmes arriver à une situation fort tolérable. Le XVIe siècle confirme ces résultats heureux, qui seront de nouveau compromis par les guerres de religion, et plus tard fort endommagés par le régime fiscal et les vices de la monarchie absolue. C’est au moment où ces guerres de religion frappent pour ainsi dire à la porte que se ferme le journal de Gouberville. Commencé et poursuivi dans le calme d’une existence prospère, il se termine par l’orage qui fond de nouveau sur la France.

Personne mieux que ce gentilhomme campagnard, qui note sa vie par les plus menus détails à partir de 1553, n’était fait pour jouir de ces années de tranquille bonheur, et pour les mettre à profit par son intelligente activité de propriétaire « faisant valoir. » Gilles de Gouberville nous apparaît comme une riche et vigoureuse nature. Il se montre plein de mouvement et d’entrain, très mêlé aux choses et aux hommes du pays, très attentif à tous les progrès de la culture. Intéressé sans nul doute, il n’est ni un esprit rétréci par les horizons bornés de la vie rurale, ni un cœur desséché par l’habitude, dont témoigne son livre, de tout calculer. Il y a plutôt chez lui exubérance de sève, quoique l’emploi de sa force soit en général fort bien réglé. Il présente d’ailleurs à bien des égards ce mélange d’élémens un peu disparates qu’offrent les hommes de son temps. Son impétuosité naturelle ne l’empêche pas d’agir avec beaucoup de persévérance et de réflexion. Persévérant, il faut l’être pour écrire un tel journal pendant neuf années de suite. Tout ce que nous savons de lui, c’est le journal qui nous le découvre, même sa naissance et ce qui concerne sa famille.

Gilles de Gouberville appartenait à cette brave noblesse de province qui restait encore attachée à la culture de la terre sans dédaigner pourtant les fonctions publiques. On y trouve engagés ses frères et ses parens ; il y tient lui-même par un emploi compatible avec sa résidence dans son manoir. Cette noblesse de Gouberville était de bon aloi. Si j’en fais la remarque, c’est qu’il y avait dès lors beaucoup de faux nobles, et que l’usurpation des titres faisait fureur un peu partout. Lorsqu’en 1555 le procureur général de la cour des aides à la cour de Rouen et le président de Mandreville furent chargés de vérifier les titres des familles nobles du Cotentin, Gilles de Gouberville s’en tira à son honneur. Il se fit fort de prouver par pièces bien en règle qu’il avait trois cents ans de noblesse ; le président de Mandreville ne jugea pas nécessaire de pousser la vérification au-delà d’un siècle. Il était de ceux pour qui la notoriété publique dispense de porter l’examen bien loin. Son nom patronymique était Picot, échangé dès longtemps contre un nom de seigneurie. Il appartenait à une ancienne famille originaire de Russy, près de Bayeux, qui vint plus tard s’établir à Gouberville, non loin de Cherbourg et de Valognes. Il y avait plus d’un siècle et demi que ses aïeux étaient seigneurs de Russy, Colleville, Gouberville, Sainte-Honorine et Granval. Il y avait là de fortes traditions de gentilhomme campagnard.

Sa fortune était, comme sa naissance, sans éclat extraordinaire, plus voisine de la richesse que de l’opulence seigneuriale. Il employait dans son manoir quatorze serviteurs et servantes. La même moyenne se retrouve également dans ses qualités morales : le bon sire n’est pas un saint, et il n’est pas absolument démontré qu’il soit même tout à fait un sage ; il est du moins un honnête homme. Il me semble que Montaigne l’eût estimé. Le sire de Gouberville est un bon vivant, fort chasseur, humain, serviable, bon chrétien à sa manière, pas très endurant, nous en aurons des preuves. Il est lettré plus qu’on ne pourrait le croire. Il ne serait pas un type complet du gentilhomme campagnard de Normandie, s’il n’eût entretenu un assez bon nombre de procès. A cet égard aussi, il est en règle ; il a bien toujours en train trois ou quatre procès avec ses voisins. Et pour tant quel voisin obligeant ! Il en a même contre tel ou tel de ses proches, ce qui n’exclut pas chez lui les sentimens de famille, car il se montre excellent parent en mainte circonstance ; mais l’intérêt a ses exigences, et chaque pays a ses modes.

Sa famille elle-même, telle qu’il nous est permis de l’entrevoir dans le journal de Gouberville, n’offre pas un moins curieux sujet d’observation. Il ne nous parle pas de sa mère, morte au moment où il écrit ses notes quotidiennes ; son père aussi avait cessé d’exister. Il nomme du moins ses sœurs et ses frères, qui occupent des offices de magistrature et de cléricature, comme il remplit lui-même l’office de lieutenant des eaux et forêts. Il est surtout question de ses cousins, qui. demeurent dans son voisinage et avec lesquels on le voit frayer sans cesse : tels les Briqueville par exemple et les Tocqueville. Qu’on n’aille pas conclure de ces noms que les familles qui les portent aujourd’hui, et qui habitent le même pays, descendent de leurs homonymes de ce temps. Le nom original disparaissait alors dans celui de la terre, qui donne ainsi aux familles une perpétuité purement fictive : les terres avaient beau se vendre, le nom qui les désigne restait et se transmettait aux nouveaux possesseurs. Noblesse à part, cette famille de Gouberville était considérée, estimable et bien posée. Cela n’empêche pas de se produire certains traits de mœurs. Sans quitter le manoir, nous acquérons la preuve que la bâtardise n’était ni rare ni très déshonorante aux yeux des faciles contemporains du seigneur de Brantôme. Si l’on en juge par ce qui s’y passe, ni ceux qui en sont, on peut à peine dire entachés, ni ceux qui s’en avouent publiquement les auteurs ne semblent en rougir. Parmi les frères et sœurs du châtelain du Mesnil-au-Var, deux sont illégitimes. Cette sœur et ce frère illégitimes font pour ainsi dire partie de la famille, bien qu’à un rang inférieur, mais sur le pied de la plus vive affection. Il est souvent question de Guillemette, laquelle n’est autre que cette sœur aînée venue au monde avant le mariage du père de notre châtelain. Guillemette, dont Gilles de Gouberville ne prononce le nom qu’avec tendresse, la famille se cotise pour la doter ; c’est l’oncle le curé qui bénit le mariage, et les noces de Guillemette sont célébrées avec de grandes réjouissances dans le château du Mesnil-au-Var.

Gouberville ne paraît pas aimer moins tendrement son frère bâtard. Il ne peut se passer de Symonnet. Il le traite en ami, malgré quelques vivacités qui sentent le supérieur. Quel aimable et bon compagnon que ce Symonnet ! Comme sa présence éclaire ce journal, d’un rayon de jovialité ! Symonnet veut se faire marin. Mais comment Gouberville pourrait-il vivre sans ce compagnon de son existence et de ses travaux ! Comprend-on un voyage, une partie de plaisir sans Symonnet ? « Il faisait, dit M. Tollemer, tout ou rien dans le manoir, chassant un jour, labourant un autre, suivant son frère Gilles de Gouberville dans la plupart de ses excursions, boudant sans raison contre lui et revenant de même…, aimé de tous pour son entrain en toutes choses. » Nous ne sommes pas à la fin de cette galerie d’originaux. Qui à ce titre peut valoir Cantepye, le mari de Guillemette, traité sur le pied de beau-frère par le châtelain de Mesnil-au-Var ou au-Val ? Il s’appelait Langlois, portait le surnom de Cantepye, transmis héréditairement, je ne sais pourquoi dans la famille ; il était écuyer, homme important, passait une partie de sa vie au château, toujours suivi par un laquais, mêlé dans toutes les affaires de ventes et d’achats de Gouberville, qu’il défend en toute occasion unguibus et rostro. II est présent au tribunal toutes les fois que celui-ci a un procès, et sait le faire respecter et se faire respecter lui-même par des voies de fait trop habituelles à son tempérament fougueux. Gouberville écrit le 3 août 1553 : « Cantepye donna ung soufflet devant l’auditoire de Vallongnes au serviteur du curay de Digoville, pour ung démentyr que le dict serviteur avoyt donné au dict Cantepye. » Le 9 avril 1554 : « Cantepye battit à Cherbourg le filz de Guillaume Le Rout, parce qu’il avoyt démenty le dict Cantepye. » Le 2 octobre 1557 : « Revenant de Russy, il dist qu’il avoyt donné sur la joe à maistre Lillon, » contre lequel Gilles de Gouberville avait un procès. Quel ami dévoué ! On le voit aussi plaider pour son compte conjointement avec une sœur contre son frère Pierre Jallot, écuyer, sieur de Beaumont, pour réclamation d’une somme de 107 solz, que Jallot lui avait prêtée pour faire enterrer leur mère. Un singulier procès, on le voit ! Cantepye, nature entreprenante, aventureuse, habile aussi et calculatrice, a du vrai sang normand dans les veines : il eût été un digne compagnon de Robert Guiscard. Il s’embarque pour courir l’aventure contre les Flamands, puis revient ; il possède plusieurs propriétés, les exploite, laboure lui-même, se fait nommer en outre à une place de greffier, et suffît à tout. Je ne dirai rien des autres hôtes du manoir, Jacques et Noël, frères de Symonnet, peut-être bien de Gouberville, mais le fait est plus douteux. Il y a encore le fidèle Lajoie, sorte de valet de chambre, attaché à la personne du sire de Gouberville lui-même, mais qui s’occupe aussi de la ferme, et dont ce journal ne laisse deviner qu’un défaut, celui de trop aimer le jeu de boule. Mais je reviens à notre châtelain.

Gilles de Gouberville ne devait pas imiter sa sœur Guillemette dans ses idées matrimoniales ; il resta célibataire, tout au moins jusqu’en 1562, car sa destinée nous échappe ensuite. La vocation semble lui avoir manqué pour prendre le grand parti du mariage ; peut-être aussi céda-t-il à de trop prévoyans calculs dans une situation qui ne paraît pas avoir été au début exempte de quelque embarras d’argent. Son journal en fait foi. Il prétend qu’il lui manqua trente écus pour mettre ce dessein à exécution, et qu’il ne put les trouver ni dans sa bourse, ni dans celle de son oncle, ce bon curé de Russy qui avait béni le mariage de Guillemette. « Le 11 septembre 1556, Girot Maillard revinst de Russy, où il estoit allé lundi, et m’apporta des lettres de mon oncle, guarnies d’un bel esconduisement de me prêter trente escus seullement, pour m’aler marier. » Ces derniers mots n’indiquent pas un désir très excité. Peut-être le refus de l’oncle s’explique-t-il par un doute trop fondé sur les sérieuses dispositions du neveu. Celui-ci se borne à noter mélancoliquement les 7 solz que son serviteur Girod Maillard a dépensés pour un voyage infructueux. Voilà tout ce qu’il témoigne de ses regrets. Pourtant il ne nous laisse pas ignorer qu’on le pique au jeu, ses compagnons s’amusent à le provoquer au mariage. A un déjeuner, — il est souvent question de déjeuners et de dîners dans le journal de Gouberville, — l’un d’entre eux lui promet « un poinson de vin, » l’autre lui en promet même deux « pour quand il se mariera. » Il tint bon, et n’épousa que sa terre. C’est au reste une vie animée que celle de ce châtelain. Le travail y remplit les jours, le plaisir y a ses heures. On se divertit dans le manoir, dans les châteaux d’alentour, dans les paroisses environnantes et à Valognes, qui aujourd’hui n’éveille guère des idées de divertissement. Mais Valognes alors était un centre de noblesse ; elle devait être au XVIIe et au XVIIIe siècle un centre de vie mondaine ; elle eut même en ce genre de grandes prétentions, s’il faut en croire ce que dit le marquis à la baronne dans Turcaret, à savoir « qu’il fallait trois mois de Valognes pour former un homme de cour. » Gouberville, que nous verrons aller à la cour, n’était donc pas trop mal préparé. Au manoir, on ne s’ennuyait pas. On jouait aux dés, aux cartes, à divers jeux aujourd’hui oubliés, comme la chausse, le malcontent, le momon. Ce dernier était accompagné de déguisemens et de mascarades qu’on promenait chez les voisins auxquels on allait porter le momon. Le jeu était parfois assez fort : Gouberville note une perte de soixante-deux solz, somme qui se traduit, autant que de tels calculs peuvent se faire exactement, par une somme égale en francs actuels s’il s’agit de sous tournois, et par un cinquième en sus s’il s’agit de sous parisis. Les gens du manoir prennent part à beaucoup de divertissemens, soit dans l’intérieur, soit dans ces campagnes si animées alors, si passionnées pour tous les jeux et toutes les danses. La paume, le palet, les quilles, les boules, sont sans cesse désignés dans le journal de Gouberville. On lutte aussi corps à corps, on croche ; les curés eux-mêmes s’en mêlent comme les simples fidèles, et le sire de Gouberville ne s’en fait faute. Il y a de paroisse à paroisse des jeux très violens et qu’accompagnent bien des péripéties, comme la choule, jeu de force et d’adresse, qui donnait lieu à de véritables concours entre les villages et à force horions. Le châtelain du Mesnil-au-Val a pour ce genre d’exercices une vraie passion : heureux quand il en revient n’ayant que ses vêtemens d’endommagés ! Il donne au manoir, ce qui nous surprend davantage, des combats de taureaux. Enfin il mentionne les spectacles si courus alors, les moralités, les mystères, qu’on joue dans les églises. Les serviteurs du Mesnil-au-Val vont y assister avec les autres gens de la campagne, qui accourent de tous les points le dimanche, après les offices, dont on a soin d’avancer l’heure. C’était dans l’église même du village que se jouait nombre de ces moralités. Le clergé n’y trouvait aucun mal, et les encourageait même par sa présence. Quelquefois les acteurs portaient des masques. Le journal parie d’un assistant qui passe au manoir et qui portait « un masque du diable » pour ceux « qui devoyent jouer à Cherbourg je ne sçais quelle folie. »

Mais le plus grand « déduit » de Gilles de Gouberville était la chasse. Il aimait à manier les armes, à tirer l’arbalète, dont on se servait encore pour chasser les bêtes fauves et même pour tuer les oiseaux au vol. Son journal nous apprend que les arquebuses dont il se servait étaient non à croc ou à mèche, mais à rouet. Le feu se communiquait à la poudre au moyen d’une roue d’acier, montée avec une clé, qui, en tournant, faisait jaillir des étincelles d’un caillou. Il y avait, pour réparer et même pour fabriquer les diverses armes, dont il indique les prix et l’état fort minutieusement, d’habiles armuriers à Bretteville, à Cherbourg, à Tourlaville. Les achats de poudre se modèrent quand notre châtelain se met à en fabriquer chez lui. Il a un assortiment complet d’engins de chasse et en fabrique lui-même un certain nombre. Les filets « pour la volée, » les filets « saillans » et « à merle, » la glu, les pièges pour les renards et les blaireaux, jouent un rôle très fréquent dans ce journal. Signalons-y les animaux dressés pour la chasse, les autours, les éperviers, les furets. Tout ce qu’un riche châtelain peut avoir alors de plus complet comme meute se trouve réuni au Mesnil-au-Val. Sans cesse reviennent dans les notes le lévrier, le dogue, l’épagneul, le mâtin, les chiens de races croisées, les chiens qu’il entretient comme reproducteurs, les chiens qu’il met en nourrice, et les espèces particulières, les chiens normands, les chiens anglais enfin, qu’il reçoit d’Angleterre même, avec une joie sans pareille comme une nouveauté. Il faut d’ailleurs que ses chasses au cerf, au renard, au loup, ou à de menus gibiers à poils et à plumes, le passionnent beaucoup, pour qu’il ne manque jamais de les coucher par écrit avec quelques détails avant de s’endormir.

Qu’on n’aille pas croire que cette vie active et toute physique, faite de travaux agricoles et de violens exercices, absorbât tout entier le sire de Gouberville. Ce châtelain connaissait des passe-temps plus intellectuels. Gilles de Gouberville avait fait des études. Il était ferré sur le droit : c’était une arme aussi, l’arme offensive et défensive d’un bon propriétaire normand. La connaissance du droit coutumier n’était pas moins vieille dans cette province que l’usage des pièces écrites, qu’on y trouve dès le XIe siècle. Le savoir juridique de Gouberville allait plus loin : on voit qu’il lisait Justinien. Il paraît enfin avoir été assez lettré. Je ne conclurai pas qu’il savait le grec de ce qu’il connaissait les caractères de cette langue, dont il fait usage dans son manuscrit quand il veut noter quelque chose de secret ou de peu glorieux pour lui-même. Ce gentilhomme du Cotentin avait une bibliothèque. Plusieurs ouvrages provenaient de la succession d’un de ses frères mort à Paris. Il note l’emprunt qu’il fait d’un traité sur les monnaies et les médailles. Lui-même prêtait quelquefois des livres ; et alors, en homme avisé et défiant, il se faisait remettre une cédille, et marquait sur son manuscrit la date et le nom de l’emprunteur. Il parle d’un ouvrage intitulé : les Leçons de Pierre Messyer, où il paraît fort se plaire. Il lit même des romans. Était-ce un roman que ce Prince Nicollas « en français, » qu’il emprunte au curé de Cherbourg ? Je ne sais, mais il y a un roman bien authentique dont il fait ses délices, et qui n’est autre que l’Amadis de Gaule. Ce livre venait à peine d’être traduit par Nicolas d’Herberay. C’était donc une primeur. Le sire de Gouberville l’avait déjà en sa possession. Il prenait plaisir à le lire tout haut à ses serviteurs. Pendant un jour de pluie qui avait « rachassé ses gens » partis pour aller aux champs, et les avait forcés de se réfugier sous le manteau de la cheminée, « il leur lut toute la vesprée en Amadis de Gaule, comme il vainquit Dardan. » Voilà une scène d’intérieur dans un manoir du XVIe siècle qui a son prix. On voit d’ici notre sire faisant sa lecture à ses gens ébahis de tous ces grands coups de lance et d’épée. Il faut d’ailleurs réellement goûter les choses de l’esprit pour noter, comme il le fait, certains incidens qui n’auraient pas paru en valoir la peine à un rustre ou à un indifférent. Ainsi, un nommé Girard Durand, attaché à la maison de Mme de Bricquebec, vient au manoir en 1562 ; il y est pris d’une indisposition subite, et il est obligé d’y rester plusieurs jours. Il passa sa soirée, écrit Gouberville, à « tourner en français » l’hymne : O Christe, qui lux es et dies. Parmi les livres, en petit nombre au reste, qu’indique le journal, il en est un encore que sa nouveauté faisait fort rechercher, et qui cause à notre sire un véritable engoûment : ce précieux ouvrage est l’Almanac de Nostradamus ! Il le cite avec respect, et se met à noter ses journées avec indication de jours de solstice. Il prend certaines déterminations sur ce que lui dit son almanach, par exemple de « ne bouger de la journée. » Il possède aussi les pronostications ou centuries du même astrologue, et, quoiqu’il fût homme éclairé, je soupçonne que ces pronostications ne laissaient pas de troubler un peu son imagination.

Ce côté superstitieux se laisse entrevoir dans certaines notes qui concernent les hôtes les plus instruits du Mesnil-au-Val. On croit aux enchantemens, aux revenans. Un soir Symonnet et Cantepye reviennent de la chasse fort effarés, ils disent « qu’ils avoyent ouy la chasse Helquin. » S’autorisant de la connaissance des légendes du pays et de l’Histoire d’Orderic Vital, M. A. Tollemer ne nous laisse pas ignorer ce qu’était la chasse Helquin. « Imaginez-vous la course effrénée dé tous les bataillons de l’enfer, infanterie et cavalerie, tourbillonnant sous les ordres fantastiques de Herlequin, le général en chef, portant des cercueils sur lesquels se dressent des assassins de prêtres, des femmes assises sur des selles garnies de clous enflammés et faisant de là leurs confessions, des clercs, des moines, des évêques, implorant des prières, des avocats, des sénéchaux qui avoient volé le petit avoir du pauvre et portant dans leur bouche quelques-uns des objets soustraits au légitime propriétaire, comme des socs de charrues ou des pièces de fer d’un moulin, tous chargés de poids brûlans et écrasans, n’espérant de soulagement que dans la prière des vivans et les offices que l’église fait célébrer pour les âmes des trépassés. » On conçoit que des gens qui croyaient à la chasse Helquin fussent fort émus des prophéties de Nostradamus. N’avons-nous pas vu tout récemment encore, à propos de je ne sais quelle pronostication sinistre du même Nostradamus sur Paris, s’alarmer certaines personnes que la chasse Helquin fait sourire de pitié ?

Outre cette vie de château, le sire de Gouberville voyageait quelquefois. Son office de lieutenant des eaux et forêts l’exigeait plus encore que ses affaires. Le plus long de ses voyages fut en Touraine et à Blois ; un changement qui se préparait dans ce genre d’offices l’y appela. Il espérait obtenir de l’avancement, c’est-à-dire être nommé maître. Or le roi était à Blois, accompagné des plus hauts fonctionnaires. Ce lui fut l’occasion d’un voyage à petites journées, en 1555, pendant l’hiver. Evreux, Rouen, Caen, Argentan, Sées, Mortagne, d’autres villes aussi hors de Normandie, se trouvent ainsi passées en revue ; mais ce qui tient le plus de place dans un livre de comptes, ce sont les auberges. Que de menus il nous donne ! que de prix il nous indique ! Nous voilà mis au courant de tous les hôtels du Lion-d’Or, de la Cloche, du Pot-d’Étain et du Grand-Turc qu’il rencontre sur sa route. Les noms ont peu changé. Il est à Blois pendant les jours gras ; il dîne au Coq et au Griffon. Accompagné de Symonnet et de Lajoie, il s’en tire pour 7 ou 8 solz : a-t-il un convive de plus, cela va bien à 15 ; mais le dimanche gras, « au garde-menger de la cuysine du Roy, l’escuyer Petit-Jehan leur fist grand chère. » Les démarches qu’il fait à Blois ne laissent pas de lui coûter ; il distribue aux clercs et aux gens de greffe et de bureau force pièces de monnaie et menus cadeaux. La mode n’en est pas nouvelle ; loin de là, elle était alors dans toute sa force. Il assiste au souper du roi, de la reine, du dauphin, de la reine d’Ecosse. Bien plus, le mardi gras, il est invité à la fête donnée au château. « Après le souper, on alla au bal, où je fus, et j’y porte mademoyselle de Montmorency, petite-fille de M. le congnoystable. » On voit que notre sire n’était pas le premier venu. Il aimait, le cas échéant, à se faire beau, brave, comme on disait alors, à se parfumer comme tous les gentilshommes et à se bien costumer. Il se représente lui-même, dans une de ses notes, « vêtu de sa belle robe de droguet, fourrée de peau de loup et de lombarde. » Enfin il quitte Blois, sans avoir rien obtenu, sinon des promesses peut-être. Il note quelques épisodes de ce voyage qui, lorsqu’il fut terminé, avait duré en tout 93 jours, et lui avait coûté 108 l. 8 s. 6 deniers, en frais d’hôtel, sans parler des acquisitions nombreuses qu’il avait faites à Blois et ailleurs. A Rouen, dans un de ces hôtels où il passa deux ou trois jours, il joue le déjeuner avec le sieur de Franqueville. Jouer le déjeuner était encore une de ces habitudes de nos gentilshommes de campagne. Mais voici qui est tout autrement grave. Le sieur de Franqueville se prend le soir de dispute avec la dame du logis, tant et si bien que « s’entre-battirent, et y eut grosse querelle ; car le mari s’y mesla et le gendre de Saint-Roc de Caen. Néantmoins on les appesa le myeux qu’on peust. Ladicte dame eut un coup d’épée à la jambe. » — De tels coups d’épée ou d’autres armes dans des combats avec des femmes ne sont pas un fait isolé dans ce journal. Ce chapitre des vieux usages dans notre France, ce pays de la galanterie, n’avait guère encore été signalé.

Profitons du retour de notre châtelain dans son manoir pour nous rendre compte des rapports du maître avec les serviteurs, du châtelain avec les alentours. La bonne harmonie règne au Mesnil-au-Val, et tout donne l’idée de mœurs empreintes de bonhomie, sans morgue hautaine, sans hostilité de classe à classe. On ne saurait voir un maître meilleur, mais il veut être obéi, et son humeur est irascible. Les serviteurs ont aussi leurs coups de tête, les servantes surtout. Gouberville note à plus d’une reprise qu’une telle servante est « partie dès le fin matin sans dire adieu. » Il est rare que la fugitive ne revienne pas et qu’il ne se laisse aller à pardonner. Au reste, il semble, d’après ce manuscrit, que tout le monde alors avait la main prompte. Le sire de Gouberville est sujet à châtier un peu rudement ceux qu’il aime. Il en est quitte le soir pour inscrire les coups en conscience comme tout le reste. — 24 août 1555 : « Je battis Cantepye au matin parce qu’il avait battu Raoul. » Voilà pour Cantepye, puni, semble-t-il, en vertu de la loi du talion. Le 13 juin 1556, il note en caractères grecs, comme il fait quand il a un peu honte, la correction qu’il avait donnée à son cher frère Symonnet : « Ledict jour, je battis Symonnet, pour ce qu’il m’avoyt contemné en quelques propos. » Il châtie de même façon son fidèle serviteur Lajoie, « qui avoit laissé la porte du manoir de Russy toute grande ouverte pour aller jouer aux boules. » Le fouet fait partie de la discipline pour les jeunes serviteurs. Ils sont fouettés quand ils ont menti ou commis quelque faute grave ; mais ce n’est plus lui qui se charge alors de la correction. Notez bien qu’il s’agit du plus juste, du plus affectueux des maîtres ; son seul défaut est d’être de son temps.

Nous aurions trop affaire si nous voulions ici donner toutes les preuves de bonté d’âme de l’excellent sire, Nul besoin dont il ne se préoccupe, nulle souffrance dont il n’ait pitié et qu’il n’ait à cœur de secourir, Il favorisait l’instruction des gens de campagne, faisait des distributions de monnaie aux écoliers. Il note qu’il « bailla à un de ses domestiques quatre solz pour payer l’escollage de son fils. » Il visite les maîtres et les écoles de tout le voisinage. Il encourage les jeunes gens en état de recevoir une instruction supérieure, et fait un petit cadeau d’argent à un jeune homme qui part pour aller étudier à Paris.

La charité du sire de Gouberville s’offre sous bien d’autres formes habituelles et pour ainsi dire quotidiennes. On n’a pas l’idée du nombre de malades qu’il visite et du temps qu’il leur consacre. Il les soigne comme de vrais frères. Je touche ici à un côté curieux de ce temps et aussi du caractère de ce châtelain ; on peut dire à la lettre qu’il pratiquait la médecine. Il est singulier de voir à quel point il se pique de connaissances et d’expérience en ce genre, A en croire ses notes, il fait preuve comme chirurgien d’une vraie habileté. Il inspire confiance à tout le pays. On le consulte à la ronde. « Guillaume et Philippe Mesnage vinrent me demander conseil si Juan, leur frère, qui avoyt été prins de pleurésie, se feroyt soigner. » Un paysan s’est blessé en tombant d’un arbre ; Goubervilie « lui foit et lui place aux endroits foulés des emplattres de tourmentine. » Il est à chaque instant appelé pour des plaies faites par des armes de toute espèce qui jouent leur rôle dans toutes les querelles. Il sait manier la lancette. « La femme de Jehan Fréret ayant ung genoul fort enflé… il luy perce avec la lancette l’apostume qu’elle avoyt. » Ceux qui ont les yeux malades ont de même recours à lui, et il écrit de quelqu’un qui prétendait panser un malade atteint d’une affection de cette nature : « Je ne voulus permettre qu’il y touchât pour ce qu’il n’y entend rien. » Un pauvre homme de Tourlaville avait un cancer depuis neuf ans, et un barbier prétendait le guérir, Gouberville s’en va trouver l’outrecuidant barbier et le tance comme il faut, « Je remonstre audict barbier la folie de son entreprise, et comme telles cures sont impossibles, selon qu’en ont escript tous les médecins et chirurgiens. » N’est-ce par parler d’or et dirait-on mieux aujourd’hui ?

Il y aurait un chapitre à composer avec ce journal sur l’exercice de la médecine dans les campagnes au XVIe siècle, et sur la manière dont on entendait alors le traitement des malades. Il nous donne le nom des médecins, chirurgiens ou barbiers qui exerçaient dans cette partie de la Normandie, avec l’indication de leurs remédies et le chiffre de leurs honoraires. On est surpris de rencontrer, parmi ces médecins de campagne investis régulièrement du droit d’exercer, bon nombre de prêtres. Combien de particularités sur le diagnostic on rencontre dans ce journal ! Le châtelain du Mesnil-au-Val était lui-même souvent malade. Il souffrait des reins et du côté droit. Il avait des rhumes qui dégénéraient en maladies. Enfin je ne me hasarde pas beaucoup en indiquant la plus fréquente de ses indispositions, bien qu’il n’ait jamais écrit le mot, même en caractères grecs : on doit avouer que ses repas trop copieux lui causaient de fréquentes indigestions. Il se faisait saigner sans être convaincu de l’opportunité de ce moyen, qu’on prodiguait beaucoup trop. Ses remèdes à lui, quand il se soignait et qu’il soignait ses voisins, étaient d’ordinaire plus anodins. C’étaient des cataplasmes, dont il nous donne la recette, c’étaient « la gelée aux pieds de veau » et force boissons chaudes ; l’usage médicinal du clairet et du cidre lui inspire une grande confiance ; l’emploi qu’il fait du chou comme nourriture et médicament rappelle l’abus qu’en faisait déjà Caton pour ses esclaves et sa famille.

On a pu voir dans certains détails l’indice de quelques côtés qui semblent un peu vulgaires chez ce gentilhomme laboureur, chasseur, batailleur, ami de la bonne chère. Ce qui n’est pas vulgaire ; c’est sa charité, c’est son âme. Lorsque le rude et énergique châtelain, qui dans ses travaux rustiques n’épargne ni lui ni les autres, et qui dans son manoir a bien l’air, malgré ses heures de familiarité et d’expansion, d’un dominateur obéi pour sa capacité autant que pour son rang, lorsque le sire de Gouberville se retrouve le soir en face de ce papier auquel il confie tout, il y inscrit aussi ses bonnes actions, mais c’est en toute simplicité, et sans en tirer jamais vanité devant lui-même. Quel élan, quelle richesse de cœur, attestent plusieurs de ces traits qu’il remémore de la sorte ! Dans les mots mêmes qui lui échappent, souvent quelle naïveté touchante ! Il montre combien il se prodigue pour ainsi dire, allant ou plutôt courant partout où besoin est. Pour porter secours à un domestique gravement blessé, on le voit partir incontinent, tout seul, de nuit, après les fatigues d’une longue absence, n’ayant eu que deux heures de sommeil, sans se donner le temps de « se dévestir » et sans qu’il ait « beu ni mangé. » Ses courses à travers champs pour porter ainsi assistance sont perpétuelles. A l’égard des plus pauvres gens quelle tendresse, quelle délicatesse, qui se manifestent par des attentions coûteuses aussi pour sa bourse ! Il n’est morceau qu’il ne fasse acheter pour tel brave campagnard tout exprès à la ville. C’est sans cesse le sucre, qui est encore vendu chez l’apothicaire à un prix élevé ; c’est le chevreau, viande de convalescent ; c’est du pain de choix, tel que lui-même n’avait pas coutume d’en manger au manoir, qu’il fait acheter par exemple pour un malade nommé Harel, « parce qu’il en avoyt envie. » Il fait porter à Nicolas Vauthier convalescent, un coulys de chappon. Le même châtelain est en quelque sorte constitué le juge de paix officieux du pays. Il arrange, « appointe » les affaires, cela à chaque instant, et souvent se rend à cet effet dans l’église, sorte de lieu banal en ce temps-là dans ce pays, où on conclut jusqu’à des marchés pour des ventes de bestiaux, où on se donne rendez-vous pour les discussions d’affaires. Il se fait enfin, — par quels moyens, on le verra quand nous parlerons de l’état de ces campagnes, — redresseur de torts universel.


II

Les détails sur les conditions de la vie matérielle dans l’intérieur du manoir, les renseignemens sur les salaires et la situation des travailleurs ruraux, sur ce qui formait alors une grande exploitation agricole, ne se présentent pas avec moins d’abondance dans le journal de Gouberville. Par là il comble une véritable lacune dans l’histoire économique des campagnes, le plus souvent si difficile à déterminer avec exactitude. Au lieu de chiffres et de documens épars, qu’on ne peut toujours contrôler par une comparaison suffisamment étendue, on a un ensemble d’indications qui se complètent et se contrôlent les unes par les autres. On voit revenir les mêmes chiffres en général, ou, s’ils subissent quelques modifications, on peut les suivre pendant neuf années consécutives. Cette épave du XVIe siècle, échappée au naufrage qui a englouti tant de précieux manuscrits, m’a plus d’une fois rappelé les notes que le célèbre voyageur agronome Arthur Yong nous a laissées sur le XVIIIe siècle.

Jetons d’abord un coup d’œil sur le manoir lui-même. Tout semble annoncer qu’il était meublé avec simplicité. Il est peu question d’achats de meubles. Gouberville ne parle guère de ceux qui sont en sa possession. On peut en augurer qu’il avait là un de ces vieux mobiliers dont la solidité rendait le renouvellement très rare. Le journal indique pourtant quelques objets plus précieux. Il mentionne un petit bahut, apporté de Rouen, et le « raccoutrement » d’un petit coffret d’ivoire, ainsi qu’un de ces cabinets qui, dans la langue de l’époque, n’étaient autres qu’une sorte de buffet à plusieurs tiroirs. Nous rencontrons aussi une horloge. On ne s’étonnera pas que j’en fasse la remarque. C’était, paraît-il d’après certaines indications du journal même, une rareté alors. Il semble que la sœur de notre sire, Mme de Saint-Naser, mariée à un riche propriétaire de Gréville, n’en avait pas dans son château, et le cadeau que le châtelain du Mesnil-au-Val lui fait de la sienne ou d’une de celles qu’il avait prend un certain air d’événement. Enfin, quant à la vaisselle, il se peut qu’il en eût une petite quantité en argent, mais celle que mentionnent les notes est toujours d’étain. Ce n’est en effet que plus tard que l’on vit se répandre l’usage plus abondant de l’argenterie. Il ne faut pas oublier d’ailleurs que cette partie de la Normandie était une de celles où s’étaient le mieux conservées les traditions de simplicité.

En revanche, les gens d’une certaine aisance avaient toujours en Normandie attaché beaucoup d’importance à la possession du linge. Les paysans eux-mêmes en avaient au XIVe siècle. On ne s’étonnera pas que ce fût un des objets dont un riche châtelain tînt à être bien pourvu. Celui-ci avait ce qu’on ne rencontrait pas toujours alors, même dans les châteaux, des draps de lit et du linge de table. Cet infatigable annotateur, qui semble être à lui-même son propre Dangeau, ne nous laisse pas ignorer qu’il « vestoyt chemise blanche » tous les dimanches. Sans doute il y a peu d’intérêt pour la postérité à savoir que le châtelain de Mesnil-au-Val se faisait faire des chemises à peu près tous les trois ans, et que ces dates furent 1553, 1556 et 1561 ; mais c’est une bonne fortune pour nous d’apprendre ce que coûtait en ce temps-là une journée d’ouvrière.

22 novembre 1553. — « Baillé à la marchande, pour deux jours qu’elle a été céans à me fère des chemises, 12 deniers. » Le lendemain : « A Jacquette Feuilly et à Françoyse Pyvain pour troys journées qu’elles ont été céans à me fère des chemises, à chacune 18 deniers. » Or le denier étant le douzième d’un sou, lequel valait 1 fr. 25 (sol parisis) ou 1 fr. (sol tournois), on peut donc dire qu’à cette époque à la campagne, dans cette partie de la France, le salaire d’une ouvrière était, en calculant avec le sire de Gouberville par sous tournois, environ de 8 ou 9 de nos sous avec la nourriture. Nous indiquerons plus clairement tout à l’heure ce que représentent ces chiffres.

A cette époque, le luxe du vêtement n’était pas simple affaire de goût personnel ; le rang avait ses exigences impérieuses. Le sire de Gouberville portait l’épée, et la faisait même porter à son demi-frère Symonnet. Nul lieu donc de s’étonner qu’il parle de la fine toile de lin et de la dentelle qu’il achète pour des chemises non moins ouvragées que ses riches mouchoirs de soie, qu’il lui arrivait de perdre plus d’une fois ; il le note avec d’autant plus de peine qu’il suivait l’habitude du temps d’y mettre souvent son argent dans un des coins, bien qu’il ne manquât certes pas débourses et d’escarcelles. Il n’est pièce composant la garde-robe d’un seigneur campagnard que le journal ne nous fasse passer sous les yeux : il mentionne les achats, il note les « raccoustremens » ou réparations : il indique le nom de l’artisan, le prix du travail, les imperfections qu’il présente. Nous sommes mis à même de savoir que notre châtelain avait d’élégantes et riches chausses en tenné ou taffetas, en satin, en velours. Il nous renseigne sur ses mules et ses pantoufles, mais aussi sur les chaussures de toute sorte, beaucoup moins élégantes, qu’il fait faire pour lui et ses gens, et ce qu’il en use fait assez voir qu’il ménageait peu ses pas. Aussi en achète-t-il à des prix qui ne dépassent guère ceux de ses serviteurs, et il ne dédaigne pas de les faire ressemeler : petit détail, mais qui montre l’économie portée loin chez ce châtelain, dont la libéralité ne peut être mise en doute. Il achetait du cuir, le faisait travailler au manoir. Il y a là maints détails sur l’industrie et le commerce de la cordonnerie à cette époque.

On ne rencontre guère ailleurs tant de particularités, les unes simplement curieuses, les autres plus importantes pour l’histoire du vêtement. Le pourpoint n’était pas seulement porté par gens de haut parage. Gouberville en avait de riches, mais en faisait peu d’usage ; il en faisait faire pour son frère bâtard en belles couleurs voyantes avec du drap rouge : Lajoie lui-même étalait un pourpoint acheté à Bayeux. La soie figure dans plus d’un vêtement du châtelain : il en est de même qu’il désigne simplement sous ce nom de soie. Il paie fort cher pour de simples doublures. Mais sa grande parure est sa robe de droguet. Le temps était bon pour les pelletiers. Rien que pour avoir fourré cette robe de droguet, il donne au pelletier de Valognes, qui avait passé deux jours au château pour cette besogne, 25 solz ! Ainsi voilà un travail payé plus de 12 francs par jour ! Il donne à un autre pelletier pour trois jours de peine, et, il est vrai, pour une partie de la matière, cent solz ; il s’agissait alors d’un manteau de peau blanche et de deux peaux de loup servant de fourrure. Laissons là d’autres vêtemens qui ne sont plus guère connus de nous, tels que les cottes pointes, « faictes à las d’amours, » les beaux manteaux que son « cousturier » lui fabrique une fois en si grande hâte qu’il fallut, il s’en confesse dans ses mémoires, travailler le dimanche, cas plus véniel peut-être à ses yeux que de coutume, car ce manteau était pour faire honneur à « messieurs du chapitre » de Coutances, où il se rendait pour une conférence avec eux. Il fallait que le vêtement eût égard au climat. On prenait des précautions contre l’humidité dans ces campagnes toujours si exposées à la pluie, et Gouberville achetait pour ses gens force grands cappeaux. Cela tenait lieu jusqu’à un certain point du parapluie, lequel ne devait guère paraître en France que vers 1680. Mais que dire de toute cette défroque de couvre-chef de toute sorte qui figurent tant pour le maître que pour les serviteurs ! La chapellerie était fort développée dans le pays normand. Les feutres étaient expédiés par mer de Rouen à Cherbourg. Gouberville payait les siens 25 de nos francs, ce qui ne paraît pas s’éloigner beaucoup des prix actuels. Les chapeaux achetés pour les serviteurs ne valaient guère que le tiers. Il leur achète aussi, à prix modéré, ce qu’on appelait alors des « bonnets de galère. » Ses bonnets à lui étaient en beau velours, ce qui explique qu’il faille compter par livres ces bonnets dont s’ornait la tête de notre châtelain ; ils ne coûtaient pas moins de 5 livres 6 solz en effet.

Un des grands embarras, — j’allais dire un ennui qui va jusqu’à l’impatience, — lorsqu’on se trouve en face de documens comme celui-ci, ce sont ces supputations en livres, sous et deniers. Le lecteur demande ce que cela représente, et celui qui se charge de le lui expliquer n’est pas toujours sûr de le savoir parfaitement. Qu’est-ce que la livre et que représente-t-elle au moment où Gouberville écrit ? Pour ce moment surtout, les perturbations monétaires, causées particulièrement par l’abondance des métaux de provenance américaine, rendent les calculs bien difficiles. Mais enfin, d’après des évaluations dont il y a lieu de tenir compte, la livre alors, c’est-à-dire sous Henri II, ne valait déjà plus qu’environ huit de nos francs au pouvoir d’achat de l’argent ; elle tombait à cinq francs dès la fin du règne de Charles IX. Il y aurait sans doute aussi à se demander jusqu’à quel point le niveau s’établissait, et si la baisse ne tardait pas à se faire sentir dans les campagnes. Il faut se contenter de ces à peu près. Le prix du blé nous offrira d’ailleurs pour les salaires une base qui permet d’établir d’une manière plus rigoureuse la situation de l’ouvrier, dans laquelle la nourriture tient la principale place. Tout ce qu’on peut dire ici, c’est que, ces bonnets de velours destinés à couvrir le chef d’un seigneur de campagne, et dont il faisait une ample consommation, étant payés à un prix qui ne s’éloignait pas beaucoup de 40 francs, cela faisait un prix fort honnête.

Une passion commune alors à tous les gentilshommes, c’était les parfums. Avant d’avoir parcouru le journal de Gouberville, nous n’aurions pas soupçonné qu’elle eût pénétré à ce point jusque dans les campagnes. Ce châtelain du Cotentin installe dans son manoir une vraie officine de parfumerie. Il fait fabriquer sous ses yeux de l’eau de rose, de la pommade, et l’eau à la mode, l’eau de Damas ; il ne dédaigne pas d’aller quérir lui-même à cet effet des œillets chez les cordeliers, et acheter du calamus aromaticus que lui fournit maistre Jehan Poulain. Pour achever chez le sire de Gouberville l’habillement du gentilhomme, il ne manque plus que les gants. Il en faisait grand usage. Si j’ajoute qu’il les payait 12 francs la paire, j’aurai donné une preuve de plus que tout ce qui était de luxe coûtait alors un prix sans aucune proportion avec la masse des objets usuels.

Je n’ai pas encore parlé de la table. Au Mesnil-au-Val, elle était, pour le maître, fort copieuse et assez variée, abondante pour les serviteurs. Quant au pain, c’est un des traits de la charité de ce bon sire qu’il n’en achetait de choix que pour les malades. Pour lui, il se contentait aux jours ordinaires d’un pain moins recherché, qu’il partageait avec ses serviteurs. Il faisait moudre son grain au moulin et faisait cuire chez lui, ayant eu soin de se procurer du levain à Valognes. Lorsque « on n’avoyt peu loysir de cuyre, » le boulanger Jehan Parys lui fournissait une tourte de pain pesant 12 livres moyennant trois francs (j’emploierai plus d’une fois cette désignation en francs actuels au lieu de souz). Il payait le pain plus cher lorsqu’il attendait certains convives, par exemple un de ses commensaux les plus habituels, et fine bouche, le curé de Cherbourg. A son manoir de Russy, où il réside bien moins qu’au Mesnil-au-Val, il faisait acheter à Bayeux du pain de chapitre pour recevoir M. de Heurtebie et quelques autres bons voisins. II offrait à Mme Drouet, dont le goût était plus recherché encore, une miche fresche, fine fleur de farine, pour manger avec le poisson. C’est ainsi que les notes du bon sire révèlent pour ses convives plus d’une attention délicate. Il fait pourtant peu mention de pâtisseries, si ce n’est régulièrement à la date traditionnelle du gâteau des rois. On trouve au manoir force pâtés de venaison, mais la pâtisserie fine paraît absente ; les desserts sont réduits aux fromages, au miel, aux fruits frais et secs ; on trouve des oranges et des grenades dans ce manoir privilégié, auquel la navigation apportait ces fruits du midi, avec des sortes de vins très variées, bien qu’il n’y eût pas de cave au Mesnil-au-Val ; on s’approvisionnait à Cherbourg.

On visait au solide en fait de nourriture. Tantôt Gouberville fait tuer chez lui le gros bétail ou les moutons, tantôt il achète à la ville les morceaux de choix, mais on n’en trouvait pas toujours. Le 9 avril 1554, il a y avait ni bœuf ni mouton à la boucherie de Cherbourg ; celui qu’il y avait envoyé y achetait la moitié d’un veau et une livre de chandelle, principal éclairage du château. Le tout est marqué 8 francs ; or la chandelle coûtant 2 de nos francs la livre, cela met la moitié du veau à 6, ce qui est bien le prix ordinaire qu’on retrouve indiqué à plusieurs reprises. Le chevreau était fort recherché. On le servait seulement aux grands jours pour l’offrir à tel personnage, au receveur des tailles, ou encore à telle dame un peu gourmande comme Mme de Bricquebec, qui en raffolait. Pour l’usage ordinaire, le porc était alors un objet de très grande consommation chez les paysans ; on en faisait force salaisons ainsi que de bœuf dans ce manoir, où l’on élevait de vrais troupeaux de porcs. On l’accommodait de plus d’une manière, et surtout certaines parties. Un jour de chasse, s’étant levé à quatre heures du matin, notre châtelain, ne voulant partir ni laisser partir à jeun son compagnon, se mit à en accommoder lui-même. Que dire de ce déjeuner composé de harengs et de porc à quatre heures du matin ? Ne serait-on pas porté à en tirer des conclusions exagérées sur la force d’estomac de nos aïeux, si le journal du sire de Gouberville ne nous avait appris déjà à quelles expiations il s’exposait par de telles imprudences ?

Faisons notre profit de petits faits qui rectifient des idées fausses, fussent-elles aussi innocentes que celle qui se rapporte à la première apparition d’un oiseau de basse-cour en France. C’est presque article de foi d’admettre que le premier dindon fut apporté par les jésuites et servi à la table de Charles IX en 1570. Le journal de Gouberville ne laisse pas subsister cette légende. C’est à la date du 27 décembre 1559 qu’il écrit : « Ung serviteur de Martin Lucas de Sainte-Croye, à la Hague, m’apporta ung coq et une poule d’Inde. » Dans sa joie, le sire de Gouberville donne à ce serviteur un pourboire de 4 francs. Pourtant lui qui s’exclame si volontiers devant toutes les raretés n’ajoute rien de plus, ce qui prouve que le dindon ne lui était pas inconnu, et que le prétendu mets royal figurait déjà en 1559 sur les tables des châtelains, peut-être même des paysans aisés de la Hague.

Nous en aurons fini avec la table de ce seigneur campagnard quand nous aurons dit qu’il élevait une quantité de pigeons et de ramiers, dont il distribuait des douzaines à ses amis et aux gens de qui il attendait quelques services, quand nous aurons rappelé la prodigieuse abondance de gibier à poil et à plumes qui s’y joignait ; c’étaient les mêmes sortes qu’aujourd’hui, sauf quelques variétés perdues ; il s’y ajoutait les butors et les hérons, que l’inconstance ou le raffinement du goût a fait tomber dans le discrédit. Il y avait aussi les vitecoqs, sorte de grosse bécasse, qui avaient en outre le mérite de servir d’horloges, « Je partis, écrit maintes fois Gouberville, à heure de vol de vitecoq. » Comment n’y aurait-il pas eu une quantité plus extraordinaire encore de poissons dans ce manoir, voisin de la mer, et dans une contrée où les rivières ne manquent pas ? Il y avait au Mesnil-au-Val des déjeuners de carême, dont les huîtres faisaient en grande partie les frais, de manière à suffire abondamment à trois convives moyennant la somme de trois sous. Combien le poisson aussi fournissait de salaisons pour les gens du manoir ! Outre le congre et nombre d’autres poissons, on salait même le saumon. On achetait le poisson par grande masse. Quelquefois notre châtelain se donnait le passe-temps de la pêche, prenant barbues, plies, anguilles, ce qui lui donne occasion de décrire les engins de pêche alors usités. Ce goût de tout écrire et de tout décrire a quelque chose qui confond. A qui Gouberville adressait-il ces notes innombrables ? Était-ce à ses enfans pour qu’ils gardassent un témoignage de lui-même après sa mort ? Mais il n’avait pas d’enfans. Était-ce à la postérité ? Il n’y songeait guère. Tout ce qu’on peut conclure, c’est que le besoin d’écrire dans la solitude devient une passion pour certaines natures, et que Gouberville était une de celles-là. De nos jours il aurait écrit des mémoires, probablement moins intéressans que ses notes.

L’agriculteur dans Gouberville mériterait une étude qui serait celle même de l’agriculture dans ses procédés les plus avancés à cette époque. M. Tollemer tire du manuscrit, avec l’indication des productions végétales qui existaient, quelques inductions sur celles qui semblent avoir manqué alors à cette partie de la France. On trouve parmi les arbres fruitiers, outre le pommier et le poirier, le néflier, connu encore aujourd’hui sous le nom de meslier, le châtaignier, le cerisier : la vigne est cultivée au Mesnit ; nulle mention de la prune, de l’abricot, de la pêche, de la figue, de la fraise, de la framboise, de la groseille. Le potager est très abondant et très soigné : il y a profusion de pois et de fèves, il n’est pas question dans le journal de l’oseille, du céleri, des salsifis, des raves, des haricots. La rose et l’œillet composent à peu près tout le parterre du manoir. Les instrumens aratoires et de jardinage nous font connaître l’outillage agricole et horticole de ce temps. La plupart sont fabriqués au manoir, dont Gilles de Gouberville avait fait pour bien des objets usuels une véritable manufacture. Il faisait pourtant acheter à Saint-Lô, renommé pour ce genre de fabrication, charrues et faucilles. Les engrais sont très employés : il nomme le fumier, la fiente des colombiers, le varech, le sable de mer, le compost, mélange de substances diverses, les brûlins ou cendres, et la chaux. Le terrain de ce domaine avait besoin d’être mis en état pour la culture : les débris de racines l’obstruaient ; il fallut essarter, avec quelle peine, les charrues qui se rompent nous l’annoncent ; il emploie tous les garçons du pays à ôter les cailloux. Il cultive le froment, le trémois ou blé de mars, l’orge, l’avoine, le sarrasin. Cette dernière culture commençait à peine à se développer. Il cultivait le seigle à sa terre de Gouberville, non au Mesnil. La taupe faisait ravage ; aussi payait-il le taupier à un prix exorbitant, selon le nombre des prises probablement. Pendant la récolte, on payait comme aujourd’hui les ouvriers plus cher. Le salaire d’un faucheur était de 3 francs, Gouberville ajoutait du pain et de la bière, souvent de la viande. outre les ouvriers à la journée, il avait aussi ses corvéables. Ceux-ci du moins ne devaient pas regretter leur peine ; les dépenses faites par le châtelain en viande de boucherie pour leur nourriture en témoignent. On le voit d’ailleurs aller porter lui-même du vin à des manœuvres qui travaillaient dans ses prés.

Propriétaire de plusieurs domaines, il ne produisait pas tout le blé qu’il faisait vendre. En d’autres termes, s’il faisait valoir un grand domaine, il en affermait d’autres, et touchait des rentes en blé de plusieurs de ces terres ; il avait affermé notamment son moulin de Gouberville à Marie Cateline, qui lui faisait remettre par son serviteur Toussaint le Goupil, pour les années 1561 et 1562, 322 boisseaux d’orge et deux boisseaux de froment. Ces diverses céréales, il les faisait vendre à Cherbourg surtout, à des prix qu’il note pour chaque vente. La moyenne de ces prix pour le blé pendant neuf années ressort à neuf solz et quelques deniers par boisseau. Les plantes textiles, le blé, le chanvre, sont aussi produits au Mesnil et, qui plus est, filés. Il fait travailler à la tâche les ouvriers qui préparaient le chanvre, et, satisfait de leur travail, en sus du salaire il leur fait distribuer diverses sortes de vivres, des jambons, etc. Les fourrages et les plantes fourragères devaient enfin tenir une place notable chez un éleveur qui, comme le propriétaire du Mesnil-au-Val, possédait des troupeaux de bœufs ou vaches, de moutons, de chèvres, de porcs gras à lard, quelques-uns jusqu’à avoir « plus de demy pied de lard d’épaisseur, » et des chevaux qu’il appelle ses « haras. » Le logement de tout ce bétail est nécessairement indiqué : description des étables par quelques traits significatifs ; dépenses pour les préparer ; frais de maçonnerie et prix des journées de maçons ; emploi de l’argile, de l’ardoise tirée de Tourlaville, etc. Il fait mettre des vitres à sa laiterie. Au reste ses vaches vagabondaient trop dans les bois pour qu’il en pût tirer beaucoup de lait. Il achetait le beurre en grande quantité au prix de un sol la livre ; il donne aussi des prix très inférieurs. Il note de même des prix auxquels il vend veaux, génisses, vaches grasses, bœufs, taureaux, moutons, brebis ; il vend ses laines, que se disputent un marchand de Paris nommé Thomas Quatorze, qui vient exprès au Mesnil, et un marchand de Rouen. On s’occupait déjà beaucoup de modifier les chevaux du pays par des croisemens. Il y avait comme aujourd’hui des étalons ambulans. On achetait aussi à Cherbourg des chevaux anglais, des hongres. Ajoutons ses abondantes ruches, nous aurons énuméré à peu près tout ce qui composait cette grande exploitation agricole.

Les monnaies qui servaient à payer tous ces produits et tous ces services ne forment pas une des parties les moins instructives de ce journal. On a peine à se figurer la diversité incroyable de monnaies de toute provenance qui pouvaient passer alors par les mains d’un châtelain de Normandie. Cela s’explique ici par le voisinage de la côte. Le commerce considérable fait avec la Normandie et d’autres provinces y faisait affluer le numéraire. Nous rencontrons désignées ces monnaies qu’on nommait en France et en Europe angelot, blanc, carolus, chevalot, croysades, deniers, doubles, douzains, ducats simples, ducats doubles, écu aux alliances, écu aux ancres, écu pistolet, écu sol, écu soleil, enseigne d’or, francs, gros, horne, impériales doubles, jacques, jocondales, liards, mailles, niquets, nobles à la rose, philippus, demi-philippus, portugayses, réales, saluts d’or, testons. Le manuscrit de Gouberville jette quelque lumière sur plusieurs de ces monnaies oubliées. Il prend soin pour ses comptes de les réduire en livres, sous et deniers. Peut-être y aurait-il à tirer un certain profit de ce travail, examiné de plus près au point de vue spécial de la valeur comparée des monnaies.

J’en viens aux gages et salaires, les uns attribués aux gens de la maison, les autres aux travailleurs venus de dehors. Pour les serviteurs, on trouve fréquemment des gages de 45 ou 50 solz. On en trouve de tels même pour les chambrières. Très souvent, en outre, avec la nourriture, qui, d’après l’état des achats, forme un bon ordinaire d’où la viande n’est pas exclue, on leur assure des avantages accessoires. Ces avantages sont parfois, il est vrai, retenus sur les gages, mais le plus souvent ils sont donnés en surcroît. Tels sont : les chaussures, les pièces de linge, les draps, le vin, le don d’un agneau, etc. C’est là une condition qu’on peut dire satisfaisante, et que rien n’autorise à considérer comme exceptionnelle. Ce devait être à peu près le niveau moyen, établi dans les autres manoirs. Homme, très pratique, Gilles de Gouberville, si généreux qu’il pût être, payait au prix courant. L’usage de compléter les gages des serviteurs par des dons en nature n’est pas non plus exclusivement propre au Mesnil-au-Val. Les travaux de M. Léopold Delisle et de M. de Beaurepaire sur la Normandie à des époques antérieures ont montré cet usage établi dès le XIVe siècle. Seulement on le voit confirmé ici par des preuves nouvelles ; elles attestent qu’il s’était perpétué avec avantage pour les gens de service fort bien entretenus des choses nécessaires à la vie.

Il n’y aurait pourtant rien là de décisif pour juger de la situation des travailleurs qui, ne vivaient pas dans des châteaux. L’abondance des choses dans le pays, attestée par les consommations de ces nombreux serviteurs, est un bon signe pour l’aisance de la masse ; mais rien ne vaut, pour s’en faire une idée, la comparaison de la paie quotidienne avec le prix des choses, du blé surtout. Or il n’y a presque pas un genre de métier ou de travail dont notre exact et diligent économe n’ait inscrit le salaire à plusieurs reprises. Je n’ai garde d’en reproduire ici la liste, qui serait longue et hors de sa place ; mais on peut en dégager certaines conclusions. Comparant entre eux ces salaires, je trouve qu’ils oscillent entre 8 deniers, taux le plus bas et le plus rare, 20 deniers, taux fréquent, et 2 solz (ou 2 francs environ) pour les ouvriers d’élite, taux qui n’est dépassé que pour les travaux agricoles de nature urgente, pour les faucheurs par exemple. En outre notre châtelain fournissait, on l’a vu, tout ou au moins partie de la nourriture de ceux qu’il employait. Tenons-nous-en au salaire en argent. Ce salaire maximum donne 12 solz (ou francs) par semaine. N’est-il pas remarquable que ce soit justement la moyenne la plus élevée qu’on trouve dans cette période pour le prix du boisseau de blé, indiqué ici année par année ? Je ne voudrais pas en tirer des conclusions exagérées. Notre savant éditeur pose en fait que, le salaire de l’ouvrier dans nos campagnes étant aujourd’hui environ de 1 franc, il faut estimer qu’il est deux fois moins payé, et que sa situation est en somme moins avantageuse. C’est aller bien loin. Le chiffre de 2 francs, comme expression du salaire au XVIe siècle en Normandie, est au-dessus d’une exacte moyenne ; celui de 1 franc pour l’époque présente est au-dessous. La comparaison elle-même faite avec le prix du blé omet un élément essentiel, le perfectionnement de la mouture. On tire d’un boisseau de blé plus d’un quart en sus de farine. A prix égal pour le boisseau, il faut tenir compte de cette différente, qui équivaut à une diminution réelle du prix du blé. On peut rencontrer à cette époque, à la veille des nouveaux ébranlemens qui devaient si terriblement éprouver la Normandie, une condition généralement bonne dans la population rurale ; quant à la déclarer supérieure ou égale à la situation actuelle, je n’y saurais souscrire. Nous pouvons tirer cette conclusion sans sortir même du journal de Gouberville. Il n’y a là pourtant ni de ces famines épouvantables et périodiques, ni de ces pestes destructives qui s’abattaient sur les campagnes.


III

Le journal de Gouberville nous met à même de connaître le degré de sécurité et la manière dont on se faisait ou on obtenait justice dans les campagnes à cette époque. La figure de ce gentilhomme campagnard achève aussi de s’y dessiner avec ce qu’elle a d’original. La violence des mœurs, dont on a pu déjà se faire une idée, se peint dans des indications d’une concision trop expressive. Nous voyons éclater à chaque instant, pour les causes les plus futiles, dé vraies batailles et d’impitoyables voies de fait auxquelles l’habitude générale de porter des armes donne une gravité particulière. Outre ces rixes, ces mauvais traitemens qui ont pour conséquence des blessures graves, combien de pilleries, d’actes de brigandage et d’assassinats ! Vingt exécutions capitales pour crimes commis dans le Cotentin sont notées dans le manuscrit, et comment douter que la plupart des criminels n’échappent aux recherches dans l’état d’imperfection de la police ? Quant aux rixes, il y a peu de distinction à faire entre les manans et les gens de qualité : ils semblent rivaliser les uns avec les autres. Ils emploient, à tour de rôle les armes et le bâton. J’aurais trop à citer. Un nommé Noyon coupe à un soldat « un morceau de la tête, cuyr et chair. » Merveilleusement, outrager les gens, c’est-à-dire pour le moins leur rompre les os, ou faire dire à quelqu’un que, si tel n’en passe par sa volonté, « il luy coupperoyt la gorge, » sont des expressions courantes. On s’entretue même entre garçons et filles, et cela parait fort divertissant aux belles dames. Gouberville trouva Mme de Saint-Pol, la plus grande dame du pays, qui allait souvent à la cour, en train « de se rire » avec ses « damoyselles. » Rien de plus récréatif en effet : « Les pages et les fîlles, s’estoyent battus. Gouffy, damoyselle, avait esté blessée ; au tétin, la Porte à la jambe, et Rion, lacquois, avoyt heu ung coup de broche à la teste. » En conclura-t-on que ce fussent là des populations foncièrement mauvaises, ou animées de ces instincts féroces qui se révèlent chez quelques populations, dans le Midi ? Non ; ce pays de Valognes, de Cherbourg, de Bayeux, de Caen, est un bon pays, et pas plus alors qu’aujourd’hui on n’était méchant dans le Cotentin et dans le Bessin ; seulement les habitudes n’ont plus la même brutalité. Nous restons de même convaincu que la masse était honnête, ou à peu près, car cet à peu près est malheureusement un moyen terme auquel on est forcé de s’arrêter ; mais on doit accorder qu’il y avait, aussi quantité de fraudes, de vols et de fripons, On aimait passionnément la propriété dans cette terre de Normandie, goût louable en lui-même, mais qui, mal contenu, conduisait facilement à l’appropriation illégitime. On ne se contentait pas des vols de basse-cour et de gros bétail, qui sont innombrables, et contre lesquels notre châtelain se tient toujours en garde. Cet art de l’appropriation illicite prenait des formes plus savantes, et c’étaient le plus souvent de petits propriétaires qui en donnaient l’exemple, empiétant les uns sur les autres et sur le domaine commun. Tel qui n’étant pas propriétaire, aspirait à le devenir, imaginait même des moyens dont tel semble un avant-coureur de certaines idées qu’on croyait de date toute récente.

On a cité en 1848 dans les campagnes quelques cas fort étranges, isolés sans, doute, mais significatifs, de prise de possession, d’ensemencement par force, d’un territoire, déjà approprié par des paysans gagnés à l’idée du droit au travail ou convaincus, sans l’aide d’aucun système, de l’excellence du partage des terres. Le journal de Gouberville montre que l’idée est moins originale et moins neuve qu’on ne le croit. « 22 mars 1553 : Je m’en allai chez Berger-Jacquet, Quentin avec moi, lequel me dit « qu’il avoit faict ung hareu (haro, ancien terme d’appel à la justice) à Nicolas Lévesque, qui voulait labourer d’audace la terre du dict Quentin. » Labourer d’audace, qu’en dit-on ? Jacques Leroux, écuyer, sieur d’Ozeville, trouve bon de planter des poiriers dans un chemin communal ; Gilles de Gouberville ne l’entend pas ainsi. Il est curieux de le voir, sans titre, car sa fonction de lieutenant des eaux et forêts ne lui donnait pas de tels pouvoirs, se faire le chevalier du droit violé, l’exécuteur sommaire d’arrêts rendus de sa propre autorité, avec ou sans signification préalable aux gens qu’il se propose de châtier : « Je fis arracher quatre perriers, que Ozeville avoyt plantés et ung chemin passant entre sa cour et le jardin à pommiers d’après l’église. » Il ajoute : « Dès le matin 22 j’envoyé Cantepye et Chandeleur à Toqueville signifier une clameur (synonyme de haro) à Jacques Levaur, écuyer, sieur d’Ozeville, touchant les poyrriers que j’avoys hier fait arracher près sa maison, qu’il a de sa feue femme à Gouberville. » On voit qu’il ne fait sa clameur qu’après une exécution. Mais la justice du bon sire affecte parfois des procédés encore plus singuliers. Cette justice choisit volontiers l’heure de minuit. Il va, vers cette heure et en force, « rompre les fossés » dont un propriétaire s’était avisé de clore un bien communal. Un autre tout aussi peu scrupuleux avait commencé à faire marcher un moulin à drap sur la rivière de Trotebec, près de Tourlaville. Le sire de Gouberville entreprend une campagne contre ce moulin toujours à l’aide des mêmes moyens et à la même heure. II faut voir sur quel ton tranquille d’une conscience satisfaite il se raconte la chose à lui-même avant de s’endormir, « Après souper nous allasmes les susdits (c’étaient quelques voisins) avec Symonnet, Lajoie, Pierrot Diédoyt, Giret-Maillard, Hubert Chandeleur, à Tourlaville, rompre l’escluse qu’on avoyt faicte dedans l’ancien cours de la rivière, pour fère enfler l’eau pour le moulin à draps que fesoit fère Ferraut Postel de Cherbourg. Jehan Lesaulvage vinst quand et nous, et Guillaume Groult, filz Thiennot. Nous vinsmes au retour chez ledict Lesaulvage. Il estoyt minuit quand nous arrivasmes céans. » Ainsi il se faisait accompagner par de véritables escouades dans ces expéditions nocturnes, qui assurément prouvent un grand amour de la justice naturelle chez l’excellent sire, mais qui attestent un respect beaucoup moins scrupuleux pour les formes du droit écrit. La manière dont ces étranges affaires finissent par s’arranger n’est pas elle-même moins extraordinaire. Tout se termine le plus souvent par un appointement ou accord. Les parties lésées parlent bien parfois elles-mêmes du tribunal, mais elles sentent trop leur premier tort pour en avoir envie. Quant à Gouberville, malgré ses menaces, il se rend trop bien compte aussi de l’illégalité de ses procédés pour se soucier beaucoup de porter l’affaire devant la justice régulière.

Il s’entendait pourtant fort bien à gagner ses juges. Honnête homme et bon chrétien, il avait plus d’une sorte de scrupules ; on doit avouer qu’il lui en manquait quelques-uns. Il était homme de son temps et de sa province. Il avait plus d’un procès, et pas plus qu’un autre il n’aimait à perdre sa cause. C’est dire qu’il n’épargnait pas les épices aux gens de loi. Prodigue d’envois de toutes sortes comme épingles, bourses, gants, etc., pour les noces voisines, de gibier ou autres comestibles pour les repas que donnaient ses parens, ses alliés, ses amis, pourquoi Gouberville aurait-il oublié les procureurs et messieurs les présidiaux de Saint-Lô ? Dans un long procès avec un sieur Gatteville, il se surpasse lui-même ; je renonce à énumérer ce qu’il porte ou fait porter de levreaux, de perdrix, de chevreaux à ces messieurs. Quels soins particuliers pour M. le lieutenant Bastard et pour M. le présidial de Tancarville ! Quelles distributions de pâtés de venaison à tous les gens de justice ! Que d’argent mis dans la main des greffiers ! Quels dons de gallons de vin et de pains de sucre achetés en divers endroits pour ne pas trop ébruiter la chose ! On peut n’être pas trop choqué de ces façons d’agir chez un avisé et malin Normand. Les casuistes du droit ne manquaient pas d’échappatoires pour éluder la défense de donner des épices. Il y avait, d’après Pierre Néron et Etienne Girard, lesquels commentent l’ordonnance royale qui interdit les épices, des accommodemens avec ces rigueurs. Il ne fallait pas comprendre, à les en croire, certaines attentions d’un plaideur bien appris dans ce mot d’épices par une interprétation trop inhumaine. Sans doute, disent ces commentateurs, le roi n’avait pas voulu entendre par là qu’il voulût « empêcher ses juges de recevoir quelque venaison et autres bagatelles ! » Ses juges ! Quelle tendresse dans ces mots ! Mais dans quel commentateur trouver l’excuse de ce genre de politesse qui consiste à donner à souper à tout un tribunal, et même à bailler de l’argent aux juges qui ont fait preuve de sens et d’équité en vous faisant gagner votre procès ? Ces mêmes juges, — la scène ne se passe plus à Carentan, mais à Saint-Lô, Valognes ou ailleurs, — reçoivent aussi, avant d’avoir prononcé, non de l’argent ; ce serait un affront, mais d’assez beaux présens. Ils s’absentent parfois discrètement ; mais leurs femmes sont toujours au logis à point. Gouberville nomme toutes ces femmes de présidons et d’autres magistrats qui reçurent ces « venaisons et bagatelles » qu’il leur offre avec tant de bonne grâce. Il est vrai que ces juges, incorruptibles malgré l’apparence, lui font quelquefois perdre son procès. Il s’en étonne naïvement, comme d’un procédé peu délicat.

C’est par les plus sombres événemens, tantôt par des scènes de sang, tantôt par des alarmes perpétuelles et les plus terribles angoisses, que se termine ce journal, où revivent neuf années heureuses pour le pays, heureuses pour le châtelain du Mesnil-au-Val. L’histoire, — la vraie histoire, — se fait jour à la fin à travers cette chronique d’un maître de maison et d’un propriétaire cultivateur. Elle y jette de sinistres éclairs ; elle y mêle aussi quelques clartés étranges sur l’état des esprits dans ces temps troublés, où s’échappent tant de pensées silencieuses et contenues qui révèlent tout à coup des hardiesses inattendues au fond des âmes. Quel dialogue que celui qui, au milieu des excès des guerres religieuses, s’engage entre Gouberville et deux personnes de condition ordinaire, le contrôleur de Bayeux et un tabellion nommé Jehan France ! Ils reviennent ensemble à travers champs, et causent de ce qui occupait tous les esprits. « Nous devisasmes ensemble jusqu’à ce que nous vinssions à la rue d’Argouges. Et comme nous parlions de la relligion et des opinions qui sont aujourdhuy entre les hommes en grande contraverse et contradiction, ledit France dist par ses propres motz : — Qui m’en croyra, on fera un Dieu tout nouveau, qui ne sera ni papiste, ni huguenot, afin qu’on ne dye plus : Un tel est luthérien, un tel est papiste, un tel est hérétique, un tel est huguenot. » — La réponse de Gouberville est grave, réservée. « Adonc je dys : Unus est Deus ab œterno, et œternus. Nous ne pourrions faire de Dieu, puisque nous ne sommes que des hommes. » Quant au sieur Noël, le contrôleur de Bayeux, ces hardiesses de maître France le scandalisent. — « Il me semble que ledict Noël fut fort offensé de la parole dudict France. » — Quand trois hommes inconnus avaient de tels entretiens dans un coin du Cotentin, étonnez-vous de ce que de hardis penseurs écrivaient à la même époque, et de tout ce qui s’est pensé et dit depuis lors !

Le château et son propriétaire n’étaient plus en sûreté. On ravageait, on tuait, on incarcérait partout à l’alentour. La réforme avait fait de grands progrès en Normandie dans la noblesse et la partie la plus élevée du tiers-état ; un très grand nombre de seigneurs l’avaient adoptée, et il paraît pour le moins certain que Gouberville y inclinait ; il assiste aux prêches ; ses notes, où il parlait de curés et d’églises, ne parlent guère plus que de ministres et de temples ; il fait de vrais voyages pour s’y rendre. Mais pour rien au monde il ne voulait prendre un parti qui l’entraînât à des actes de rébellion contre le roi. Symonnet, plus décidé, mais fidèle au roi, se plaçait sous les drapeaux, favorables aux protestant, du duc de Bouillon, gouverneur de la Normandie, il refusait de s’enrôler dans l’armée protestante qui suivait Montgommery. Toujours est-il qu’il combattait, avec son corps d’armée, contre le sieur de Matignon, chef des catholiques. La masse populaire, très excitée contre les prédicateurs et les seigneurs attachés à la réforme, procédait par des massacres auxquels des excès du même genre commis par les réformés ne tardaient pas à répondre : « La relevée, on me dit que hier soir il y avait eu à Valognes une si grande émotion populaire qu’on avoyt tué le sieur de Houesville, le sieur de Cosqueville, maistre Gilles Michault, médecin, Gilles Louvet, tailleur, Robert de Verdun, et Jehan Giffart, dict Pontlévesque, et plusieurs blessés ; et les maisons de Cosqueville pillées et destrucytes ; que les corps des deffunst estoyent encore en la rue ce aujourdhuy après mydi ; et les femmes de Vallongnes venoyent encore donner des coups de pierre et de baston sur les dicts corps. »

Pendant ce mois de juin 1562, il n’est question que d’agitations et du tocsin qu’on sonne. Les huguenots se portaient vers les abbayes, ravageaient l’église de Bayeux : le fait est consigné à sa date dans le journal. Les troupes ou bandes de Matignon procédaient de leur côté par exécutions sommaires à l’égard des biens et des individus d’une catégorie suspecte. On croyait voir partout des dangers et des pièges. Gouberville lui-même, un peu avant ces événemens de Valognes, appelé pour ses affaires, couche à Vire avec ses compagnons de voyage. On répand le bruit que ce sont des huguenots arrivant avec arquebuses et pistolets : « Nous fumes parler au lieutenant. Il y avoyt bien deux cents personnes assemblées en la rue. » Toute la politique de Gouberville consiste à éviter de se mêler à ces « esmotions populaires. » Il envoie ses serviteurs à Valognes, à Cherbourg, ne se souciant d’y aller. Les affaires sont suspendues : il ne vend plus, ou vend à perte ; il songe à prendre ses précautions, envoie à Gouberville « pour trouver ug batteau, pour aller en Bessin,… porter aussi des coffres plains de lettres et de hardes, à cause des tumultes pour le faict de la relligion. » Sa sœur Mme de Saint-Naser lui fait demander de venir la voir parce qu’elle était malade, il s’excuse sur une indisposition, mais en fait parce qu’il aurait rencontré monseigneur de Matignon avec ses cavaliers près de Cherbourg. Gouberville est loin de tout dire sur ces événemens. Il craint peut-être que ses notes ne soient découvertes au cas où le château serait envahi. Il ne parle pas de la sanglante revanche prise par les protestans à Valognes. Il nous livre pourtant le secret de ses appréhensions par ces mots, qui indiquent l’hostilité déclarée du maréchal de Matignon contre lui : « Le 18 juin, on me manda par troys foys de Cherbourg que je me donnasse en garde, et que monseigneur de Matignon devoit passer par céans et saccager ma maison. » Il ajoute, il est vrai, qu’il « ne s’en soussie guère, parce qu’il ne se sentoyt en rien faulteur (en faute). » Mais ne reste pas neutre qui veut. Matignon le savait ou le croyait « faulteur. » On mande de nouveau à Gouberville « que le dict sieur de Matignon estoyt mal affecté pour lui. » Il ne cesse de cacher ses coffres, fait seller et brider ses chevaux, qui sont tout prêts au coin du bois à le recevoir. Une autre fois, nouvelle alerte. On lui annonce que Matignon est entré à Valognes ; notre châtelain monte à cheval, au milieu de la nuit, et se rend en hâte à Gouberville. Il reparaît à Valognes, quand le duc de Bouillon l’emporte, et reparle alors des événemens. On voit que son frère François s’entendait avec M. de Sainte-Marie-du-Mont, très engagé dans la réforme, et avec le duc de Bouillon. Ce frère obtient même de lui qu’il lui prête sa maison de Gouberville comme lieu de refuge pour sa femme et pour ses meubles. A Russy, il apprend que l’église de Mesnil a été ravagée par les protestans du voisinage, le dimanche précédent.

Un curieux épisode qui apparaît dans son journal, c’est l’organisation d’une sorte de garde nationale, qui se forme spontanément dans les villes et dans les campagnes pour les préserver des violences et des désordres » d’où qu’ils viennent. Mais les ravages éclataient soudainement, tombaient sur tel ou tel point. Le village de Mesnil n’y échappait point. Gouberville note que Mesnage, Gardin, les Drouet et plusieurs autres ont été « ravagés » et que l’on « avoyt mys le dict Mesnage ; en chemise, ne lui ayant rien laissé. » Il se décida pourtant, malade, à y rentrer, « en passant par les Dunes, » c’est-à-dire de manière à ne pas faire de rencontre et à éviter de passer par Carentan et Valognes. Il nous dit que, de retour, il prit aussi des chemins détournés pour ne point passer par Cherbourg. On s’évitait, on se craignait. Lui-même faisait peur à d’autres sans le vouloir. Il raconte à ce sujet une plaisante anecdote. « Entre Tollevast et Saint-Aquère, Mangon, curay de Vallongnes et son serviteur, alloyent devant nous bien la longueur d’un champ, lequel, quand il crut que nous approchions de lui, regarda derrière. » Là-dessus Cantepye propose de le rattraper, et tous deux de hâter leur train. Le curé, qui se trouvait près d’un bois, y entre et se met alors à piquer tant qu’il peut. — Monsieur de Valognes, criait Cantepye, n’ayez point de peur ; amys ! amysl — Le curé courait de plus belle, éperonnant son cheval. M. l’abbé Tottemer pense que Gouberville se trompe en attribuant la fuite précipitée du curé à la peur de gens qu’il n’aurait pas reconnus : s’il fuyait si vite, « c’est qu’il flairait l’hérésie à ses trousses ! »

La situation allait devenir de plus en plus pénible et fausse, par momens très alarmante. Les soldats de l’armée de Matignon arrêtent le pauvre tailleur Thomas Girard, le même que Gouberville nous avait montré venant quelquefois au manoir « besoigner de son mestier. » Pour lui, il continue à assister à la messe ; il voudrait bien ne pas se mêler de ces dissensions, vivre en paix, labourer son champ, bien vendre son bétail, n’avoir point d’ennemis ; il distribue avec toute l’équité possible ses lièvres et ses truites entre les gens des deux parties. Il aurait désiré surtout n’être pas forcé de se prononcer publiquement. Mais monseigneur de Matignon, qui gouvernait la province, n’entendait pas que les gentilshommes tinssent cette conduite équivoque. Il raconte qu’il fallut aller à Valognes faire cette démarche décisive. « J’étoys malade au ventre et à l’estomac », écrit-il. Hélas ! il fallut nonobstant se rendre à Valognes et s’exécuter avec d’autres gentilshommes, a à l’auditoire où le lieutenant Bastard tenoyt la jurisdiction du baillage. » Voici toute la scène : « Lecture faicte des mandemens de monseigneur de Matignon, le lieutenant Bastard estant en chesre, me demande par ces termes : Monsieur de Gouberville, faictes-vous pas protestation de vivre en l’obéissance du Roy, et selon ses lois, statuts et ordonnances, comme les autres gentilzhommes de cette vicomté ont faict au jour d’hier, et de ne point porter ayde ne confort aux mutins, séditieux et rebelles contre sa volonté ? — A quoy je répondis par ces termes : Ouy, monsieur ; c’est ce qui me mesne en cette ville. » Interpellé le soir dans un hôtel par le même lieutenant Bastard, comme si celui-ci ne le tenait pas encore quitte, Gouberville y ajoute une profession de foi de soumission à l’église catholique, apostolique et romaine, qui dépassait probablement ses vrais sentimens ; il voulait qu’on le laissât tranquille. On voit assez par cette attitude que, si c’était dans les relations privées un caractère, il n’en était pas de même dès qu’il touchait à la vie publique. Moitié désir de repos, moitié scrupules, aucune cause ne lui paraissant complètement bonne, il ne voulait en épouser aucune, sauf la fidélité au gouvernement établi.

Les dernières pages du manuscrit achèvent de démontrer que, si fortement résolu qu’on puisse être à « rester tranquille » dans les temps troublés et à se rendre heureux, le succès ne dépend pas toujours de celui qui prend cette peu héroïque détermination, mît-il toute son habileté persévérante à la suivre. Gilles de Gouberville se plaint des énormes taxes qu’il faut payer et de ses bêtes qu’il vend toujours mal ; les affaires ne reprennent pas ; il rencontre des contrariétés, des déboires, des hostilités sourdes. Il a une affaire avec un certain Thomas Le Suès, propre neveu du lieutenant Bastard, et ce Le Sues, dans une scène de violence, l’accuse odieusement d’avoir eu la main dans le saccagement de Valognes, et crie, sur l’escalier du tribunal, qu’il demande l’ayde du peuple. Véritable scène révolutionnaire. Gouberville proteste, demande justice, n’obtient rien. On incarcère son barbier Richard le Gros, compromis dans les troubles. Il prie en vain qu’on mette un terme aux atermoiemens. Il y a des momens où on croirait le calme revenu. Symonnet est rentré au château ; l’ancienne vie semble reprise ; ce n’est que pour bien peu de temps. Le Mesnil-au-Val sert de refuge à quelques chefs protestans en fuite du Bessin. Ils se mettent à y travailler, cachés sous des vêtemens de paysans comme de simples cultivateurs : générosité ou connivence, en tout cas acte imprudent dont monseigneur de Matignon paraît avoir eu vent. Des compagnies errent de nouveau autour du manoir. Que s’est-il passé ? Les notes ne continuent guère longtemps : enfin elles s’arrêtent, et le manuscrit se clôt brusquement.

C’est brusquement aussi, mais non sans regret, qu’il nous faut prendre congé du sire de Gouberville. Il nous en coûte de rester sur une curiosité non satisfaite, et qui probablement ne le sera jamais ; nous ne savons ce qu’il advint de cet excellent seigneur à partir de 1562. Nous ne sommes pourtant pas absolument sans nouvelle. C’est encore M. Tollemer qui a retrouvé dans des archives un acte de vente qui prouve qu’il vivait encore en 1576, et qu’il revendait même cher des terres qu’il avait achetées bon marché. Mais de 1562 à 1576 que fit-il ? Retrouva-t-il sa chère tranquillité et la prospérité de son exploitation agricole ? Se maria-t-il sur te tard ? Finit-il par prendre un parti plus décidé dans les événemens ? En tout cas, je me refuse à croire que sa plume intarissable se soit arrêtée. Il y aurait donc un second manuscrit, renfermant moins peut-être de révélations privées et d’économie domestique, mais plus de politique et d’histoire… Ce manuscrit a dû exister, je n’en doute guère ; mais il aura peut-être subi le sort de tant d’autres pendant la révolution, consumés à Valognes « sur l’autel de la patrie, » selon l’expression dont on se servit pour consommer un si utile sacrifice. S’il existe, je souhaite qu’il trouve comme le premier un autre M. Tollemer qui le découvre, en comprenne la valeur, se dévoue avec zèle à le produire, et s’en fasse le sagace et ingénieux commentateur.


HENRI BAUDRILLART.

  1. Au moment où ces lignes étaient écrites, je reçois de M. Tollemer une lettre qui m’apprend qu’une copie de cet immense manuscrit, « ayant la forme de nos grands agendas, et dont la première liasse mesurait 30 centimètres sur la longueur, 10 sur la largeur et autant sur l’épaisseur, » vient d’être achevée par les soins du même éditeur et adressée à la Bibliothèque nationale.