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Un Conteur espagnol contemporain - Antonio de Trueba

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Un Conteur espagnol contemporain - Antonio de Trueba
Revue des Deux Mondes3e période, tome 13 (p. 410-432).
UN
CONTEUR ESPAGNOL

ANTONIO DE TRUEBA


I

C’est une justice à rendre aux auteurs espagnols en général, qu’ils s’attachent très sincèrement à écrire des œuvres honnêtes et qu’à défaut d’autre mérite ils auraient encore celui de dédaigner les succès de mauvais aloi : ils ne s’attardent pas de préférence à l’étude du vice et des laideurs sociales, et se gardent d’afficher une sorte d’indifférence esthétique entre le mal et le bien. Ces scrupules évidemment ne sauraient tenir lieu des qualités diverses qui font l’écrivain, et cependant qui pourrait dire tout ce que le talent lui-même y gagne d’autorité, de charme aussi et d’agrément ? Antonio de Trueba, conteur et poète, jouit par-delà les Pyrénées d’une véritable réputation : le peuple chante ses vers, et ses contes sont lus partout. Ce n’est pas qu’il se distingue par la grandeur des conceptions ou l’étendue des connaissances : tel autre aura peut-être l’imagination plus féconde, l’esprit plus fin, le tour plus vif et plus original ; en revanche, autant que personne, il a le cœur sensible et bon, et le meilleur de son œuvre est venu de là. Lointains souvenirs d’enfance, chansons d’attente ou de regrets, toutes ces pages, écrites sans prétention, respirent comme un parfum d’honnêteté qui séduit ; on se sent pris, sans y penser, à ce ton si simple et si naturel, à cette bonhomie charmante, à cette émotion pénétrante et douce que l’art n’imite pas, mais qui permet parfois de s’élever jusqu’à lui ; puis faisant un retour sur la jeunesse obscure de l’auteur, réfléchissant aux obstacles qui semblaient lui fermer l’entrée de la carrière littéraire, on est forcé de convenir que le même sentiment de dignité morale qui soutenait son caractère au milieu des épreuves n’a pas peu contribué non plus à grandir son talent.

Enfant du pays basque, Trueba est né à Montellano, petit village de la commune de Galdames, dans les Encartaciones, — on désigne ainsi de temps immémorial toute la partie occidentale de la seigneurie de Viscaye, depuis Bilbao jusqu’à la province de Santander. D’après son acte de baptême, il serait venu au monde en 1819 ; pour lui, d’excellentes raisons le portent à croire qu’il naquit seulement deux ans plus tard. Chacun sait qu’en Espagne le livre de la paroisse, comme autrefois chez nous, tient lieu des registres de l’état civil ; par malheur les curés des petites localités rurales, chargés d’inscrire les naissances et les décès, ne s’acquittent pas toujours de ce soin avec assez d’exactitude. En rédigeant après coup et sur des notes détachées l’acte de baptême du jeune Antonio, on confondit son jour de naissance avec celui d’un frère du même nom qui l’avait précédé et dont il prit ainsi la place. Il était tout enfant encore lorsque, quittant Montellano, ses parens vinrent s’établir dans une petite maison qu’ils avaient aux environs de Sopuerta. C’étaient de simples cultivateurs, vivant comme leurs voisins de cette existence calme et laborieuse qui suffit au bonheur du paysan basque. Dans ces montagnes, plus que partout ailleurs, la moisson s’achète au prix de constans efforts et de dures fatigues. Les terres cultivables, situées souvent sur des pentes ardues, ne peuvent être travaillées qu’à la main ; les femmes elles-mêmes aident leurs maris et retournent la glèbe. Le soir, un pain grossier de maïs, des légumes et des fruits composent le repas de la pauvre famille ; mais, vienne le jour du repos, tout le village est en fête. Après la messe, les anciens se réuniront sur la place de l’église pour causer de la prochaine récolte et des affaires de la province ; de leur côté, les jeunes gens engageront une vaste partie de paume ou danseront avec leurs fiancées. Ainsi les années s’écoulent uniformément pour tous, dans une obscurité heureuse, et Trueba lui-même n’eût pas désiré d’autre sort ; mais les événemens approchaient déjà qui devaient changer le cours de sa vie et valoir à l’Espagne, selon son expression, un laboureur de moins et un poète de plus.

On était alors en 1836 ; depuis plus de deux ans, don Carlos, frère cadet de Ferdinand VII, avait pris ouvertement les armes pour soutenir ses prétendus droits à la couronne ; Basques et Navarrais, toute cette forte race de montagnards, entraînés les uns par l’esprit d’aventure, tremblant les autres pour leurs privilèges qu’on disait menacés, s’étaient déclarés en sa faveur contre la monarchie libérale et constitutionnelle. Des deux côtés, l’acharnement était au comble, l’exaspération indicible ; sur toute la ligne de l’Èbre et du nord au midi, il n’était bruit que de massacres, de fusillades, de villages saccagés et livrés aux flammes, et si, grâce à l’habileté de leurs généraux, à la vaillance de leurs soldats, les provinces basques elles-mêmes n’avaient pas trop à souffrir de la présence des christinos, la guerre ne laissait pas de leur coûter bien des angoisses et bien des larmes. L’un après l’autre, tous les jeunes gens valides, à peine arrivés à l’âge d’homme, étaient forcés de prendre le fusil ; ils partaient laissant en jachère le champ paternel, et combien parmi eux qui ne devaient plus revenir ! Antonio de Trueba venait d’atteindre sa quinzième année ; nature douce et bonne, il n’avait pas cette énergie belliqueuse, ce goût de la lutte et du danger qui chez le Basque d’ordinaire s’allie si étrangement avec l’amour du foyer et la pratique des vertus domestiques. Devenu soldat, à défaut d’une balle le désespoir l’eût tué, le dégoût, l’horreur des scènes de violence et du sang répandu. Sa mère le connaissait bien et ne songeait qu’à l’arracher à ce double péril ; un de leurs parens tenait alors à Madrid, dans la rue de Tolède, un magasin de fer et de quincaillerie où plusieurs commis étaient occupés : il y avait là pour le jeune Antonio un emploi tout trouvé ; mais il devait se hâter sous peine d’être compris dans la prochaine levée et obligé de prendre rang parmi les carlistes. On lui fit soigneusement un paquet de ses plus belles hardes, on l’embrassa avec force recommandations, et il partit.

Bien des années se sont écoulées depuis ; aujourd’hui encore Trueba ne peut songer à cette première et dure épreuve de sa vie sans que ses yeux se mouillent de larmes. A l’amour profond que nourrissent tous les montagnards pour la terre natale se joignait en lui une délicatesse de. sentimens, une facilité d’émotion, qui devaient lui rendre le sacrifice plus douloureux encore. Il fit route, à partir de Bilbao, dans une de ces longues charrettes nommées galeras et couvertes d’une bâche de toile soutenue par des cerceaux où prenaient place alors, couchés pêle-mêle sur des matelas, les gens trop pauvres pour voyager plus vite et plus commodément. A Madrid l’attendaient bien d’autres misères ; il n’avait rien du commerçant, ni les goûts ni les aptitudes ; par surcroît, à peine arrivé, en dépit de sa parenté avec le patron, il fut chargé dans la maison des travaux les plus rudes et les plus rebutans ; sevré tout à coup des douceurs de la vie de famille, il se trouvait en butte aux plaisanteries de ses nouveaux camarades ; bientôt il prit en horreur ce triste et froid magasin de la rue de Tolède. Madrid d’ailleurs lui déplaisait avec son climat perfide, tour à tour brûlant et glacial, son agitation fiévreuse, ses hautes maisons entassées, sa campagne aride et désolée, coupée de routes où le vent soulève la poussière en gros tourbillons.

Fort à propos deux choses le sauvèrent de la nostalgie : le travail et la poésie. L’éducation de Trueba avait été celle des autres enfans de son village ; ces honnêtes et rudes cultivateurs, forcés d’arracher à un sol difficile leur subsistance de chaque jour, n’ont ni le temps ni le désir de devenir des savans : quelques ouvrages religieux comme l’Année chrétienne ou le catéchisme du Padre Astete, l’histoire de l’immortel don Quichotte et les Fueros de Viscaye, voilà ou à peu près ce qui constitue le fonds de bibliothèque d’une famille basque. Bien qu’il fût tombé pour ses débuts dans un milieu où les travaux de l’esprit n’étaient guère en honneur, observateur par caractère, Trueba n’eut pas de peine à comprendre ce qui lui manquait. Courageusement il se mit à l’œuvre, avec une ardeur toute juvénile, s’épuisant de veilles et de privations, donnant aux livres le meilleur de ses loisirs et le plus clair de ses économies. Sans doute, malgré ses efforts, il n’est point parvenu à combler entièrement les lacunes de son instruction première. Il est allé au plus pressé, comme on dit, et le cercle de ses connaissances ne s’étendrait guère au-delà des limites assez restreintes de l’histoire et de la littérature nationales. Aussi bien n’avait-il pas besoin de science pour comprendre la nature et y puiser l’inspiration.

En Espagne, comme en Grèce, comme en Italie, tout le monde fait des vers ; chez ces populations du midi au caractère enthousiaste, à l’imagination ardente, la langue des dieux est, à bien prendre, une langue vulgaire : artisan, soldat, laboureur, chacun se plaît à chanter ses peines ou ses joies, ses amours ou ses haines, chacun tout haut raconte l’histoire de son cœur. D’une part, l’idiome espagnol se prête admirablement à ce genre d’exercice ; il est riche, harmonieux, docile aux inversions, plein d’expressions, de tours, d’images poétiques ; en outre la prosodie n’a rien d’exigeant : la rime ne vient pas à tout instant, comme chez nous, entraver le cours de la phrase et gêner la pensée ; les vers se correspondent par simples assonances, et les licences sont permises. Évidemment il s’agit ici de cette poésie courante, familière, de tous les jours, vraiment populaire. Quant à la forme qu’elle adopte le plus souvent, c’est celle d’une stance de quatre vers, qu’on nomme copla, couplet, et qui, ainsi que le mot l’indique, est faite pour être chantée. Souvent encore la pensée, se partageant en plusieurs strophes, s’allonge jusqu’à former une véritable chanson ; couplets ou chansons, rien de tout cela n’est écrit ou composé à loisir. Le poète parle d’inspiration, et ses vers, plus ou moins altérés par la mémoire ou le caprice des auditeurs, vont désormais passer de bouche en bouche. Point de prétentions littéraires chez ces trouvères du peuple, — l’expression les trahit fréquemment, et la syntaxe leur est inconnue ; en échange, beaucoup de couleur dans leur poésie, du sentiment, de la grâce, et plus encore de verve et de gaîté. Trueba cite à ce propos un de ses oncles, a le plus fameux de tous les chanteurs de Montellano, connu partout sous le surnom de Vasco, et si habile à composer des cantas, qu’il pouvait, disait-on, parler en vers des heures entières. Il fallait le voir, le brave homme, avec ses souliers à boucles, ses guêtres, sa culotte et sa veste noires, son gilet de tripe bleu, sa ceinture violette, son chapeau dont les ailes étaient relevées par derrière et abaissées par devant, et sa petite queue grise peignée avec grand soin ; il fallait le voir sous les noyers de Carral, au retour de l’assemblée de Beci, faisant éclater de rire avec ses cantas la foule joyeuse qui l’entourait ! »

Trueba est bien de la même race de chanteurs populaires ; aussi souple peut-être, mais moins exubérant, avec une note émue dans la voix et quelque chose d’attendri qui n’appartient qu’à lui seul. Outre que son inspiration part toujours des sentimens les plus nobles et les plus élevés, il semble naturellement porté vers la tristesse, et sa poésie, comme sa pensée, reflète partout une teinte de douce mélancolie. A peine au sortir de l’enfance, il se retirait à l’écart pour faire des vers ? dans le village, on s’en étonnait un peu. « Qui donc t’a appris à chanter ? lui demandait-on. — Personne, répondait-il ; je chante parce qu’il plaît à Dieu, je chante comme les oiseaux. » Parfois même on avait recours à son jeune talent ; mais laissons-le évoquer lui-même ces souvenirs.

« Sur le versant de l’une des montagnes qui entourent une vallée de Viscaye s’élèvent quatre maisonnettes, blanches comme autant de colombes, tout enfouies dans un petit bois de noyers et de châtaigniers, quatre maisonnettes qu’on aperçoit de loin lorsque l’automne a dépouillé les arbres de leurs feuilles. C’est là que j’ai passé les quinze premières années de ma vie.

« Dans le fond de la vallée est une église dont le clocher perce la voûte de feuillage et se dresse majestueusement au-dessus des noyers et des frênes, comme pour signifier que la voix de Dieu préside à la nature entière ; dans cette église, on dit deux messes le dimanche, l’une au point du jour, l’autre deux heures après.

« Jeunes gens, nous nous levions avec le chant des oiseaux et nous descendions dès l’aube à l’église, courant, sautant à travers les épais taillis ; nos parens se rendaient plus tard à la grand’messe ; pour moi, pendant leur absence, j’allais m’asseoir sous les cerisiers qui se trouvent en face de la maison paternelle : c’était mon endroit préféré parce que de là on découvre toute la vallée qui s’étend jusqu’à la mer. Bientôt quatre ou cinq jeunes filles, rouges comme les cerises qui pendaient au-dessus de ma tête ou comme les rubans qui serraient les longues tresses de leurs beaux cheveux, venaient se grouper autour de moi ; elles me faisaient composer des couplets pour chanter le soir à leurs fiancés au son du tambour de basque, sous les noyers, où toute la jeunesse allait danser et où les anciens aimaient à causer en se réjouissant de notre joie. »

Cependant, comme on pense bien, Antonio ne se contentait pas de prêter sa voix aux amours d’autrui ; avec l’âge s’éveillaient en lui ces mille sentimens de tendresse un peu vague qui font battre le cœur et travailler la tête d’un jeune garçon de quinze ans ; tout d’ailleurs dans son éducation, dans son caractère, le prédisposait aux passions idéales et pures qui trouvent en elles-mêmes leur satisfaction ; il y goûtait une sorte de plaisir douloureux.

« Un matin, poursuit-il, je vis assise sous les arbres qui ombragent l’église de mon hameau une jeune étrangère d’une beauté si ravissante, que jamais son image ne s’effacera de ma mémoire. Je ne compris pas alors le sentiment qu’elle m’inspirait ; mais après la messe, en sortant de l’église, je la suivis des yeux jusqu’à la voir disparaître au loin sous le couvert d’un petit bois, et je rentrai à la maison le cœur rempli d’une tristesse que de longtemps je ne pus surmonter. Durant ces jours, j’allais me fixer sur le sommet d’une colline d’où on découvrait le chemin qu’avait pris la jeune étrangère, et je composais une foule de chants pour exprimer quelque chose de ce que mon cœur sentait. Dix ans plus tard, passant par un bourg de Castille, quelle ne fut pas mon émotion quand j’entendis un de ces chants dans la bouche d’une jeune fille qui étendait du linge à sécher sur le bord d’un ruisseau ! »

Seul et malheureux dans cette grande ville de Madrid, Trueba n’oublia point la poésie qui avait charmé son enfance. Lorsque sa tête était fatiguée de travail, songeant à son pays, son rêve de tous les instans, il allait chercher dans la campagne un coin, plus favorisé que les autres, où il pût trouver de l’air, de la verdure, des chants d’oiseau, et là, tout en marchant, il composait des vers ; au retour, il aimait se mêler à la foule des gens du peuple : il observait les caractères, il écoutait les conversations. Après plusieurs années passées chez son oncle, il était entré, toujours à titre de commis, dans un autre magasin de quincaillerie, et sa destinée semblait désormais fixée, quand tout à coup des malheurs financiers survenus à son nouveau patron le décidèrent à quitter le commerce. Depuis longtemps il était tourmenté du besoin d’écrire ; il avait suffisamment étudié la grammaire et la langue, les idées ne lui manquaient pas ; il se lança dans la littérature. Pauvre et inconnu qu’il était, ses débuts furent pénibles, cela va sans dire, et il connut les mauvais jours ; mais il avait l’énergie, la force de volonté particulière aux hommes des montagnes. Il ne se décourageait point, travaillant nuit et jour à se faire connaître, écrivant partout où une place lui était ouverte, et en 1852 enfin il publiait son premier volume, le Livre des Chansons ; il avait alors une trentaine d’années.

Ce livre comprend un nombre de pièces assez considérable ; plusieurs proviennent d’essais antérieurs du poète ; pourtant on n’a pas de peine à saisir entre elles le lien qui les unit. Avant toute chose, elles sont écrites pour le peuple et du tour le plus simple, le plus familier. Trueba n’a frayé jamais qu’avec des gens d’humble condition ; ce sont leurs mœurs qu’il aime, leurs goûts qu’il partage, et il s’adresse à eux pour être compris. « Ne cherchez dans ce livre ni érudition, ni culture, ni art ; cherchez-y des souvenirs du cœur et rien de plus… Qu’entends-je au grec et au latin, aux préceptes d’Aristote et d’Horace ? Parlez-moi plutôt de ciel et de mer azurés, d’oiseaux et de moissons, d’arbres chargés de fruits ; parlez-moi des amours, des joies et des tristesses d’un peuple honnête et bon, et alors je vous comprendrai, car en dehors de là je ne connais rien… Bref, j’ai composé mes chansons comme j’ai pu, à la grâce de Dieu, ainsi que le peuple fait les siennes. » Peut-être, il est vrai, le poète fait-il ici trop bon marché de son talent ; quoi qu’il en dise, ce n’est point l’art qui fait défaut dans ces petits poèmes si vivement conduits, si bien composés. Le langage non plus n’est pas celui du peuple : le peuple d’ordinaire ne parle pas avec cette correction, ce bon goût, ce choix des termes et des images ; de tels vers ne sont pas seulement d’un improvisateur, ils portent la marque d’un écrivain, et, s’il avait pu les connaître, le vieux Vasco lui-même, le plus fameux chanteur de Montellano, se serait avoué vaincu.

Ce qui frappe aussi en lisant ce livre, c’est l’accent de mélancolie qui partout y est répandu ; l’auteur en effet n’a pu s’empêcher de faire plus d’un retour sur l’histoire de sa vie ; espérances de gloire non réalisées, amours trompés, chagrins d’absence, que de motifs de tristesse, hélas ! Mais cette tristesse n’a rien de sombre ni de chagrin ; pour se consoler n’a-t-il pas ses chansons ? « Les âmes comme la mienne embellissent jusqu’à la douleur, s’écrie-t-il, viens près de moi, et l’art que Dieu m’enseigna, je te l’enseignerai, et tu verras comme les cieux te paraîtront plus bleus, les prés plus fleuris, l’air plus parfumé, la vie plus agréable et moins triste la mort. » Quant aux sujets, comme les rhythmes eux-mêmes, ils sont encore assez variés : à la description du printemps et des joies qu’il amène succède le récit de Juan le soldat, un des héros de la guerre de l’indépendance, ou de charmantes scènes d’intérieur, simplement esquissées. Au fond, l’inspiration ne change pas. Trueba aime d’un égal amour la nature, la patrie, la famille, la religion ; ces quatre sentimens se partagent ainsi son âme et débordent jusque dans ses vers. M. Antoine de Latour, dans ses Études sur l’Espagne, a pu le comparer justement à notre Brizeux, car il a du poète breton le ton ému, les convictions profondes, le respect pieux du foyer et du sol natal ; comme Brizeux aussi, sa voix, excitée d’un souille intérieur, s’élève par instans jusqu’à la vraie éloquence.

Le Livre des Chansons eut un grand succès, et le nom du jeune poète courut bientôt avec ses vers d’un bout à l’autre des Espagnes. C’était bien là un de ces ouvrages dont a parlé le moraliste : quand un livre inspire des sentimens, il est fait de main d’ouvrier. Les trois premières éditions avaient été épuisées en quelques mois : le duc de Montpensier voulut faire les frais de la quatrième, la reine Isabelle à son tour se chargea de la cinquième : plusieurs autres ont suivi depuis. Certes ces distinctions, rares dans tout pays, avaient de quoi flatter l’orgueil d’un écrivain ; il est doux d’être admis à la cour, comme dit Boileau, et reçu chez les princes, mais être goûté du peuple est chose bien douce aussi, et si l’on s’adressait à Trueba lui-même, peut-être mettrait-il au-dessus de toute autre gloire l’approbation naïve des femmes et des enfans, qui, aujourd’hui encore, apprennent ses refrains et répètent partout les vers d’Antonio le chanteur.


II

Si éclatant que fût ce premier succès, Trueba ne pouvait compter longtemps pour vivre sur la poésie seule et les ressources toujours modiques qu’elle procure aux plus laborieux ; du moins lui devait-il des protecteurs et des amis. Il entra donc dans la rédaction d’un journal politique qui se fondait et qui sous le nom de Correspondance d’Espagne devait bientôt devenir une des feuilles les plus répandues du pays. En même temps il écrivait de petits morceaux en prose, et, bien qu’il n’ait jamais complètement renoncé à la poésie, c’est plutôt comme prosateur qu’il a continué son chemin dans la littérature. Les Contes couleur de rose parurent en 1859 ; plein d’un doux intérêt et dédié à la jeune femme de l’auteur, ce livre justifiait doublement son titre. Trueba venait alors de se marier : il commençait presque à être célèbre ; après plus de vingt années d’absence, il comptait revoir son pays natal, son vieux père, ses amis d’autrefois, il était jeune encore, il avait bon courage, et tout joyeux, le cœur ouvert à l’espérance, il saluait l’avenir.

Aux Contes couleur de rose succédèrent plusieurs autres recueils de même genre : Contes champêtres, Contes populaires. Contes de vivans et de morts, Contes de diverses couleurs. Du reste il ne faudrait pas se méprendre sur ce terme de conte, qui en espagnol a beaucoup plus d’extension que dans notre langue ; il sert à désigner en général toute sorte de récit court et familier, quel qu’en soit le sujet, possible ou fantastique, imaginaire ou réel. Ainsi chez Trueba, bon nombre de ces contes, il les a entendus tout enfant : le surnaturel y joue un grand rôle, et la donnée est toute fabuleuse ; en France, en Italie, en Allemagne, on les retrouverait circulant avec quelques variantes. Qu’on y ajoute une foule de légendes purement locales, de traditions empruntées à l’histoire du pays, et l’on aura comme un aperçu des richesses où Trueba a pu puiser à pleines mains. Tantôt c’est un voisin, beau parleur, qui le soir, lorsque toute la famille est réunie autour du foyer, charme par ses récits les longues heures de la veillée ; tantôt c’est la mère-grand, au milieu d’un cercle de têtes curieuses, qui parle à ses petits-enfans des mille choses du temps jadis et entraîne au pays des rêves leurs jeunes imaginations. « A la porte de notre maison, écrit Trueba, se trouvait une belle treille, et là, durant les paisibles après-midi de printemps, mon aïeule, que Dieu ait son âme, nous contait, à mon frère et à moi, des contes fort jolis, tout en faisant aller son rouet, parce que la bonne femme se disait, non sans grande raison : — Mieux vaut que les petits diables restent ici à écouter mon bavardage que de grimper sur les noyers et les cerisiers pour déchirer leurs vêtemens. » Plus tard Trueba, devenu écrivain, a fait des contes populaires une étude toute spéciale : de ci, de là, par les chemins, à pied, en diligence, s’arrêtant dans les fermes, faisant causer les femmes et les enfans, il a recueilli une foule de légendes inédites et complété sa collection. Enfin, dans bien des cas, il a fourni lui-même le fond du récit ; parfois il se donne libre carrière, inventant son drame de toutes pièces. Le plus souvent, là encore, il a recours à ses souvenirs et se contente de traiter des faits dont il a été lui-même l’acteur ou le témoin : ces derniers contes mériteraient plutôt le titre de nouvelles, et peut-être ne seraient-ils, entre tous ceux de l’auteur, ni les moins intéressans, ni les moins bien dits.

Cependant les uns et les autres se ressemblent toujours par un point, par la forme, qui est la forme populaire. Depuis plusieurs années déjà, dans la plupart des pays de l’Europe, on s’occupe de rechercher activement fables, contes de fées et autres documens épars de l’imagination du peuple. C’est là en effet pour l’homme d’études un champ inépuisable d’observations curieuses sur le caractère et l’esprit des races aux diverses époques ; mais deux façons se présentent d’abord d’en rendre le travail. Faut-il, par scrupule d’érudit, se contenter d’écrire à la dictée, et, pour le plus grand intérêt du texte, le transcrire fidèlement tel qu’on l’a recueilli des lèvres d’un narrateur illettré ? Faut-il au contraire n’y voir qu’un canevas dont le dessin n’a rien de définitif, et que l’on peut retoucher à sa guise au nom de la syntaxe et du bon goût ? Trueba s’est prononcé pour la dernière affirmation ; il laisse aux autres l’ambition de servir la science, et, quant à lui, ne se prive point de donner à des récits souvent informes et décousus un peu plus de vraisemblance et de correction. Du moins en toute occasion, et lors même qu’il écrit pour son propre compte, il s’attache à garder toujours ce style simple et uni, ces locutions rapides, ces idiotismes plus expressifs que relevés avec lesquels le peuple espagnol rend les idées les plus abstraites et explique les choses les plus compliquées. Est-ce à dire qu’il n’espère point trouver pour ses livres d’autres lecteurs que les gens du commun ? Loin de là, car, ainsi qu’il l’exprime fort bien, dans la vie de chaque jour, grands ou petits, riches ou pauvres, nous parlons tous indifféremment le langage du peuple. Donc s’adresser au peuple, c’est pouvoir être compris de tous, et le genre littéraire qui imite le fond et la forme, le sentiment et l’expression populaires, porte en lui-même la meilleure garantie de succès.

Le grand péril, en voulant rester naïf el familier, c’est de tomber dans le vulgaire : or Trueba y tombe quelquefois ; il est telle forme de langage, telle exclamation triviales qu’il eût pu sans grand dommage laisser à ceux qui s’en servent. Hâtons-nous d’ajouter que ces légères taches dans l’expression ne s’étendent jamais jusqu’à la pensée ; les contes de Trueba ont cela de commun avec sa poésie que l’inspiration en est toujours pure et élevée ; ce sont les mêmes préoccupations honnêtes, la même délicatesse de sentiment, le même choix des sujets, la même morale aimable et consolante, faite d’espoir et de résignation. « Partout il est resté l’adversaire de cette littérature pessimiste qui se complaît à présenter le monde comme un désert sans bornes, où il ne germe pas une fleur, et la vie comme une nuit sans fin, où il ne brille pas une étoile ; partout il a glorifié le bien, la vertu. » Ainsi disait-il dans la préface de ses premiers contes. Plus tard, l’horizon s’est encore assombri ; les déceptions et les misères l’ont éprouvé à nouveau, mais il a conservé inaltérés son courage et sa foi, et il s’écrie avec une véritable éloquence, faisant allusion aux âpres sentiers qui serpentent dans ses chères montagnes J « Non, pour moi, il n’y a pas de chemin pénible ou douloureux, que ce soit celui de mon village ou celui de la vie, car au bout de l’un est le foyer de mon enfance, au bout de l’autre est le ciel, et au bout de tous deux m’attendent des amis bien-aimés. »

Quelques-unes des scènes présentées par Trueba, les Contes champêtres par exemple, se passent en Castille, aux portes mêmes de Madrid ; mais le théâtre qu’il préfère serait encore la Viscaye, et, pour parler plus exactement, un coin de la Viscaye, les Encartaciones, ce petit pays où il est né, où il a été élevé. Le lieu vraiment n’est pas mal choisi. La langue basque u fut autrefois uniquement parlée, comme l’attestent la tradition, les noms de famille et la plupart des désignations géographiques. A la longue et grâce aux rapports constans des habitans avec leurs voisins de la Vieille-Castille, la langue espagnole a fini par prévaloir ; cela explique comment Trueba a pu prendre rang parmi les auteurs castillans. Quant au reste, les encartados ne se distinguent point de leurs compatriotes du señorio. Voilà bien ce type basque à la fois élégant et fort : le nez aquilin, le regard doux et intelligent, le front haut, le visage ovale, un peu déprimé par en bas, le teint coloré, la taille élevée, les membres robustes et puissans ; voilà aussi ces mœurs sévères, cette ardeur infatigable au travail, ce courage indompté, ce patriotisme jaloux et exclusif. Les Encartaciones, dont la population s’élève à 15,000 âmes environ, furent le cœur de cette héroïque Cantabrie où quelques poignées de montagnards tenaient en échec les forces de l’immense empire romain ; à toute époque, elles ont fourni aux annales de la Viscaye des noms illustres et de grandes maisons, et maintenant encore, ne séparant pas leur cause de celle des provinces révoltées, elles luttent avec une énergie aveugle contre le gouvernement de Madrid. Nul pays ne semble mieux fait pour la résistance et tout ensemble pour le calme de la vie rustique et les travaux de la paix. De la partie montagneuse jaillissent de nombreux ruisseaux qui, répandus dans les vallées, y forment cinq cours d’eau assez importans qui vont à peu de distance se jeter dans la mer. Partagé en quinze communes ou conseils, le territoire des Encartaciones n’embrasse guère qu’une circonférence de vingt lieues : pierreux par endroits, il est généralement fertile et fort bien cultivé. Les parties les plus élevées sont plantées de chênes, de hêtres, de châtaigniers, dont le bois, propre à tous les usages, est une des grandes ressources de la contrée ; dans les vallées abondent les arbres à fruité : les cerisiers, les pruniers, les pommiers ; on y trouve aussi d’excellens pâturages ; la vigne. pousse sur les pentes et donne un petit vin nommé chacoli, d’un goût très agréable. Les récoltes consistent principalement en maïs et autres céréales. Enfin à chaque pas s’ouvrent des carrières de marbre et de pierre à chaux, des mines de fer, de cuivre et de plomb ; plusieurs de ces mines étaient exploitées déjà du temps des Romains, comme celles de la fameuse montagne de Triano, immense bloc de fer dont Pline l’Ancien vante la richesse, et qui naguère encore fournissaient à l’industrie chaque année plus de 800,000 quintaux de minerai. Avant la guerre actuelle, de belles routes, admirablement entretenues par les soins de l’administration provinciale, aidaient aux besoins du commerce, et les torrens, aux versans des vallées, alimentaient de leurs eaux courantes une foule de forges et de moulins.

Tel est le milieu pittoresque et charmant où nous transporte Trueba. L’action en elle-même est des plus simples, sans grandes intrigues ni péripéties : quelque naïve histoire d’amour, quelque modeste scène d’intérieur, comme il peut s’en dérouler au fond d’un petit village ignoré ; mais l’auteur aime à suivre ses personnages dans tous les détails de leur vie, cette vie d’honnêtes labeurs et de joies paisibles qu’il eût voulu partager avec eux. De grand matin, il va faire un tour à l’étable, considère la mule et les bœufs, flatte en passant le chien de la maison ; il est au courant des labours, traite en connaisseur la question des semailles ou escompte sur place les espérances de la moisson prochaine ; en rentrant, il jettera un coup d’œil sur le souper que prépare la ménagère, saluera d’un bonsoir les jeunes filles allant à la fontaine, ou fera causer les enfans qui reviennent de faire paître le bétail. Tous ces petits tableaux champêtres sont frappans de vie et de vérité.

A un autre point de vue, il n’est pas sans intérêt, on le comprend, de pénétrer à la suite d’un pareil guide chez ces populations si curieuses qui seraient, au dire des linguistes et des historiens, la plus ancienne et la plus noble race de l’Europe. Certes les Basques sont bien déchus de leur grandeur passée, du temps peu lointain encore où les glorieux consuls de Bilbao étendaient leur juridiction sur tout le littoral cantabrique, desde Bayona a Bayona, de Bayonne en France jusqu’à Bayona en Galice ; de jour en jour plus resserrés, moins nombreux, incessamment battus du flot des révolutions politiques et sociales comme les rochers de leurs rivages par les vagues de la mer en furie, ils sont destinés à disparaître bientôt, et un sagace écrivain parlant ici même de leur décadence a pu les appeler un peuple qui s’en va [1]. Du moins auront-ils conservé jusqu’au dernier moment, avec cette langue étrange qui ne se rattache à aucun idiome connu, un caractère et une physionomie bien tranchés.

Tout d’abord ce qui les distingue, c’est l’ardeur de leur foi, une foi naïve, inébranlable, n’admettant ni discussion ni tempérament. Il semble que sur ces hauteurs l’homme se sente plus près de Dieu et soit invinciblement porté à élever vers lui sa pensée. N’est-ce pas un chant basque qui dit : « Celui qui ne connaît pas la prière, qu’il aille par ces montagnes, et il verra qu’il apprendra promptement à prier sans que personne le lui enseigne ? » Le paysan basque est profondément religieux ; il chôme les dimanches et fêtes, il a ses saints préférés, il se plaît comme un enfant aux pompes religieuses. De là l’influence dont jouit le clergé dans les trois provinces, influence exagérée peut-être et qui en tout cas n’a pas été toujours très heureuse. Un autre sentiment non moins profond occupe l’âme de ces montagnards : c’est l’amour du sol natal ; mais, tout attaché qu’il est à son village et à ses vallées, le Basque n’en est pas moins hardi, entreprenant, courageux ; qu’il se trouve trop à l’étroit avec ses frères au foyer paternel, il n’hésite pas à s’expatrier. Il n’ira point s’établir dans les provinces du milieu de l’Espagne, où se trouvent pourtant des déserts aussi fertiles que ceux du Nouveau-Monde, mais où il perdrait le bénéfice des fueros : l’exemption de l’impôt et de la conscription ; il se rendra au Mexique, au Brésil, au Pérou, et là il essaiera de faire fortune. Chaque année, plus d’un millier de jeunes gens s’embarquent ainsi par Bordeaux, Bayonne et les ports du nord de l’Espagne ; d’ailleurs il n’aurait garde d’oublier jamais sa patrie. Partout où se trouvent des Basques, riches ou pauvres, jeunes ou vieux, leur plus grand plaisir est de se réunir pour parler ensemble la noble langue des escaldunac, revêtir le costume national et faire ronfler le tambourin sur un air du pays. Après dix ans, vingt ans d’absence, lorsqu’il se croit suffisamment riche, notre homme s’empresse de réaliser son avoir et de rentrer au pays ; ne lui parlez point des villes et du bien-être qu’on y trouve ; à tout autre séjour il préfère encore le coin de terre où il est né ; puis comme avec tout son argent il ne pourrait acheter de nouvelles terres, — chaque famille, là-bas gardant religieusement les trois ou quatre arpens qu’elle possède, — sur l’emplacement de la demeure paternelle, il se fait construire un palais : ce n’est d’ordinaire qu’une maison plus vaste et plus massive que l’ancienne, ornée de peintures à l’extérieur. En même temps il se plaît à faire des fondations pieuses ou utiles, chapelles, écoles, hôpitaux ; au demeurant, il partage la vie de tout le monde autour de lui. Les voisins l’appellent el Indiano, l’Indien (pour le peuple, l’Amérique est l’Inde encore depuis Christophe Colomb), et l’on ne trouverait pas peut-être un village un peu important dans les provinces basques qui, ne contienne quelque famille désignée de ce nom. On voit d’ici la part d’imprévu qui se mêle à l’existence monotone du moindre paysan. Quelle surprise dans le village, quelle joie pour toute la famille à l’arrivée d’un de ces hardis colons qui souvent pendant des années entières n’ont pas donné de leurs nouvelles ! Aussi l’Indien tient-il une grande place dans les récits de Trueba ; il y joue le même rôle exactement que jouait autrefois l’oncle d’Amérique dans nos comédies. C’est le deus ex machina ; il arrive au bon moment les mains pleines de cet or qui même dans les pays de mœurs patriarcales sait se faire apprécier ; il adoucit les misères, dote les jeunes filles, fait oublier les mauvaises récoltes, et grâce à lui tout le monde est content.

Cependant, en dépit de leur courage et de leurs efforts, les émigrans n’ont pas tous le même bonheur. Dès les premiers jours, le climat des tropiques, la fièvre jaune, causent dans leurs rangs de terribles ravages. Échappent-ils aux maladies, combien alors travaillent toute leur vie sans pouvoir amasser jamais le petit pécule qui leur eût permis de retourner en Europe et tristement s’éteignent dans leur exil lointain ! Cela suffit pour que Trueba ne voie pas de bon œil cette belle jeunesse traverser l’Océan ; d’ailleurs pour ce qui le regarde, il n’aime point les aventures, nous le savons. La mer même, dont les flots trompeurs viennent caresser la rive et inviter les hommes à quitter leur pays, la mer excite sa colère, et c’est de tout cœur qu’il la maudit : « Je suis né, dit-il, j’ai passé mon enfance dans le voisinage de la mer, et bien qu’il soit dans ma nature de m’attacher profondément à tout ce qui m’entoure, aux personnes que je fréquente, à la maison que j’habite, aux arbres qui me présentent leur ombre, aux oiseaux qui me donnent des sérénades, au ruisseau qui m’envoie ses murmures, aux montagnes et à la plaine que je contemple de ma fenêtre, et même au soleil qui me brûle et au froid qui m’engourdit, — quelque penchant, je le répète, que j’aie de faire amitié avec tout cela, je n’ai pu jamais faire amitié avec la mer.

« J’étais encore, bien petit lorsqu’à travers la vallée profonde qui sépare mon village de la mer arrivaient jusqu’à ce pacifique et béni coin de terre, des mugissemens sourds et prolongés qui me faisaient trembler et chercher un refuge dans le sein de ma mère. — Sainte Vierge de Begona, s’écriait-elle alors avec des larmes dans les yeux, n’abandonnez pas les pauvres gens qui naviguent sur ces mers traîtresses ! — Et cette pieuse imprécation se gravait dans ma mémoire, et dans la confusion de mes idées j’associais l’image de la mer à celle des grands fléaux qui désolent l’humanité.

« D’ailleurs, mer, tu n’es pas ma patrie ! tu es un étranger vagabond qui vient voir nos riantes et pacifiques montagnes avec l’orgueil de ces autres étrangers qui nous vinrent aussi sous la conduite des Césars et des Agrippas, et qui, comme toi, virent leur puissance se briser contré nos rochers, et, comme toi, réussirent seulement à pénétrer dans quelques-unes de nos belles vallées ! Si quelque jour le malheur me jette en proie aux solitudes de l’Océan, ayez pitié de moi, mes frères, et compatissez comme je le fais moi-même au sort de ceux qui errent sur la mer. »

A côté de ces pages émues, on trouverait plus d’un passage écrit sur un ton plaisant et enjoué. Il ne faut pas avoir fait une longue étude de la littérature populaire pour savoir toute la malice qui se cache souvent sous ces apologues. Le peuple, ce grand enfant, aime surtout railler. Voyez-le chez nous, dans nos fabliaux, dans nos mystères, se venger de ses misères et de ses privations ; il s’égaie aux dépens de tous, des puissans de la terre et des saints du ciel ; pourvu qu’il rie, il est content et presque consolé. En Espagne aussi, quoique les esprits aient été longtemps contenus par la terreur du saint-office et du pouvoir absolu, cette tendance satirique du génie populaire, habilement saisie par Trueba, se trahit encore par plus d’un côté. Le prince et ses ministres, le clergé lui-même, ne sont pas toujours épargnés ; les magistrats, les médecins, les alcades, ont également leur tour. Quant aux personnages célestes, c’est de tous l’apôtre saint Pierre qui excite le plus de lazzis : sa calvitie, son humilité d’esprit, les défaillances dont parle l’Évangile, tout, jusqu’à ce rôle de portier qui lui est dévolu dans l’autre monde, aide à faire de lui un personnage comique et presque bouffon. Souvent aussi le peuple espagnol ne s’en prend qu’à lui-même et rit bénévolement de ses propres défauts ; avec ce gros bon sens qui caractérisait Sancho, il sait à l’occasion retourner sa besace : nous rentrons ici dans la satire purement morale, et plus d’un trait s’adresse aux femmes, comme de raison.

« Quand le Christ allait par le monde, guérissant les malades et ressuscitant les morts, une femme du peuple se présenta au-devant de lui, et l’ayant pris par un pan de sa robe :

— Seigneur, lui dit-elle les yeux tout en pleurs comme une Madeleine, faites-moi la grâce de ressusciter mon mari, qui est mort ce matin.

— Je ne puis m’arrêter, répondit le Seigneur, parce que je vais faire un grand miracle assez loin d’ici : je veux trouver une bonne mère de famille parmi toutes les femmes qu’on voit venir aux courses de taureaux. Enfin tout ira bien, si la mule suit son chemin. Voici du moins ce que je puis faire pour toi : mets-toi bien dans la tête que ton mari ressuscite, et ton mari ressuscitera.

« En effet, la femme se mit dans la tête que son mari devait ressusciter, et le mari ressuscita parce que les morts eux-mêmes ne peuvent résister aux volontés de leurs femmes. »

Sur ce terrain, la pente est glissante, et l’on est, ce semble, fatalement conduit à ces joyeux fabliaux, à ces histoires de haulte graisse où se plaisait le vieil esprit gaulois. Or Trueba sait s’arrêter à temps. Que ses récits aient tous une égale valeur et présentent le même intérêt, nous ne le dirons pas ; plusieurs sont simplement puérils, et ne méritaient pas d’être recueillis, d’autres demandaient à être plus finement traités ; du moins en aucun cas n’a-t-il cherché à provoquer le succès au détriment de la morale. Une seule fois, Trueba a failli à ce grand principe : il était jeune, encore à ses débuts, il composait les Cantarès ; l’éditeur, pour mieux éveiller la curiosité du public, lui demanda sur quelques airs gais des vers piquans qu’il écrivit ; mais dès la seconde édition du livre il s’empressait de les supprimer, et depuis lors ni une phrase ni un mot n’est sorti de sa plume qui pût prêter à l’équivoque. En cela encore, il est resté fidèle au caractère de sa race. Croirait-on que la langue basque n’a jamais contenu d’expressions déshonnêtes ? Le blasphème y est inconnu, et aujourd’hui même où les mœurs aux environs des villes se sont légèrement altérées, lorsqu’un homme des trois provinces se sert d’un terme grossier, c’est aux Castillans qu’il doit l’emprunter. Il n’aura point tenu à notre conteur que, bien loin de fournir à des emprunts de ce genre, la langue espagnole au contraire n’ait imité la chaste réserve de l’idiome euskarien.


III

Depuis vingt-cinq ans déjà, Trueba vivait à Madrid ; ses contes avaient obtenu la même vogue que ses poésies : les éditions se multipliaient en Espagne, les traductions à l’étranger, en Angleterre, en Allemagne et jusqu’en Russie ; grâce à lui, les Basques trouvaient partout de nouvelles sympathies ; on apprenait à les mieux connaître, à les estimer. Flattés dans leur amour-propre national, ses compatriotes voulurent lui témoigner leur reconnaissance en même temps que mettre à profit son talent, et en 1862, par vote unanime des représentans de la province réunis en assemblée générale sous le chêne de Guernica, Antonio de Trueba fut solennellement nommé archiviste et chroniqueur du señorio de Viscaye aux appointemens de 18,000 réaux par an. Avant la dernière guerre, on le sait, les trois provinces basques envoyaient des députés aux cortès, au même titre que les autres ; mais en vertu de leurs antiques fueros elles continuaient à nommer aussi et sous tous les régimes un certain nombre de représentans chargés plus spécialement de régler les affaires intérieures de la province. Ces députés particuliers se sont réunis longtemps sous un arbre désigné par la tradition, les Alavais à Arriaga, les Guipuzcoains à Guerriquiz. Seuls les Viscayens ont conservé le leur jusqu’à nos jours, et inscrivent encore au bas de leurs décisions so el arbol de Guernica. A vrai dire, on ne siège plus sous l’arbre à la façon patriarcale comme jadis ; c’est à côté, dans une vaste salle bâtie tout exprès, que se tiennent aujourd’hui les délibérations. Quant à l’arbre lui-même, comme il ne pouvait durer éternellement, de toute antiquité on a pris soin d’entretenir à son pied de nombreux rejetons. Vient-il à tomber de vieillesse, le plus robuste est appelé à lui succéder, et la dynastie se continue ainsi sans interruption.

La nouvelle position qui lui était faite mettait Trueba désormais à l’abri du besoin, elle lui ouvrait en outre un vaste champ d’études jusqu’ici à peine exploré. L’histoire générale du très noble et très loyal señorio de Viscaye demeure encore à faire. Trueba conçut le projet d’élever ce monument à la gloire de son pays, et sans plus tarder s’occupa d’en réunir les matériaux. L’entreprise était longue et difficile. Là bas comme partout, le paysan en général se montre assez peu soucieux des reliques du passé, et grâce à cette incurie nombre de documens précieux se perdent encore tous les jours. N’est-ce pas le conseil municipal d’une localité de l’Espagne qui faisait jeter à l’eau une grande quantité de vieux papiers contenus dans ses archives, sous prétexte qu’ils étaient écrits d’une écriture qu’on ne comprend plus ? Par contre en Viscaye existait encore il y a quelques années l’habitude d’apprendre à lire aux enfans sur des actes tirés des archives des greffes et des tribunaux, et Trueba lui-même se souvient d’avoir gaspillé ainsi en jouant des manuscrits que plus tard il n’aurait pas échangés contre un trésor.

Tout en se préparant à son grand ouvrage, tantôt plongé dans la poudre des bibliothèques, tantôt errant en touriste à travers monts et vallées, Trueba écrivait, au gré de l’inspiration, les idées ou les faits qui frappaient le plus son esprit. Ainsi s’est formé le volume intitulé Chapitres d’un livre. Il y a un peu de tout dans ce recueil : des souvenirs d’enfance, des récits familiers comme dans les livres de contes du même auteur, puis des pages plus sévères, empruntant leur sujet aux vieilles chroniques. On peut juger par là comment Trueba entend raconter l’histoire. Le style est bref, énergique, l’intérêt habilement ménagé ; peut-être cependant sentirait-on parfois chez l’auteur l’absence de savoir et d’instruction générale nécessaires à ce genre d’études ; le sujet n’est pas toujours suffisamment pris de haut.

Vers la fin du XIIIe siècle, l’état du littoral cantabrique n’était pas moins troublé que celui du reste de l’Europe ; des guerres de parti, auxquelles prenait part toute la noblesse divisée en deux camps, désolaient le pays ; en dépit de l’intervention des princes voisins, ces guerres, suites ininterrompues de sacs, d’incendies, de massacres, durèrent jusqu’à la fin du XVe siècle, et il fallut la forte main d’Isabelle la Catholique pour y mettre un terme. Dans les Encartaciones, les deux partis se distinguaient par les noms de oñacinos et de gamboïnos. Parmi les familles qui de ce côté jouèrent un des principaux rôles au milieu de ces discordes civiles étaient les Salazar, dont Trueba nous a rapidement esquissé la généalogie : terribles hommes en vérité, ces batailleurs du moyen âge, toujours prêts à fondre de leur castel pour faire le coup de lance contre les voisins, hardis comme des lions et avides comme des loups, inaccessibles à la fatigue et aux maladies ! L’un, Garcia Lopez de Salazar, dit Bras de fer, qui mourut au siège d’Algésiras en 1344, âgé de cent trente ans, après avoir engendré deux fils légitimes et cent vingt bâtards ; l’autre, Juan Lopez, qui vécut jusqu’à cent vingt ans, sans antre occupation que de guerroyer ; un second Juan Lopez, noyé à quatre-vingts ans par ses ennemis avec son jeune fils, et qui, les pieds liés, une pierre au cou, comme l’eau du ruisseau était peu profonde et que ses bourreaux le frappaient de leurs lances, relevait encore la tête pour leur crier : « Frappez, frappez, fils de chèvres ; si comme j’ai une âme en un corps, j’en avais cent, vous ne pourriez encore vous venger de moi, tellement dans ma vie j’ai tiré du sang à votre lignage ; frappez tant que vous pourrez, fils de chèvres ! » Le plus célèbre enfin, Lope Garcia de Salazar, vaillant comme tous ceux de sa race, qui, à soixante-douze ans, après mille hauts faits, emprisonné par son fils Juan le More, compose vers 1470, pour chasser ses sombres pensées, son livre encore inédit : Libro de las buenas andanzas é fortunas, des adventures heureuses et contraires, simple récit des divers événemens connus de lui ou accomplis sous ses yeux. C’est le premier ouvrage écrit en castillan que puissent consulter la science héraldique et l’archéologie.

Cependant, par une curiosité toute naturelle, au milieu de ses travaux historiques, l’idée était venue à Trueba de rechercher aussi les traces de sa famille ; on a beau être le fils de ses œuvres, on n’est pas fâché de connaître et de pouvoir citera l’occasion la longue suite de ses aïeux. Du reste le fait en soi n’a rien d’étonnant dans un pays comme la Viscaye, où les deux tiers des habitans sont hidalgos et font remonter leur noblesse aux première temps de la guerre des Maures, où, dans le moindre village, nombre de pauvres maisons portent sur leurs façades de pierre, au-dessus de l’arc de la porte, un et deux écus aux armes parlantes. Trueba put constater ainsi que, malgré la pauvreté où il était né lui-même, l’origine de sa race était des plus vénérables. La famille de Trueba tire son nom d’un petit village situé dans le cercle de Montija (Vieille-Castille) qui confine avec la partie orientale du señorio de Viscaye. Ce village, aujourd’hui dépeuplé, existait encore vers la fin du XVIe siècle, ainsi qu’il appert d’un parchemin conservé dans les archives municipales de Bilbao et rédigé après enquête à la demande de Juan Fernando de Trueba, habitant de Balmaseda et administrateur des douanes royales. La maison originaire de Trueba, fort ancienne alors, touchait la dîme comme patronnesse et fondatrice de l’église paroissiale du lieu. Une branche de la famille était établie déjà depuis des siècles dans les Encartaciones de Viscaye : c’est de celle-là qu’est sorti notre auteur. Il est vrai qu’à suivre ainsi de trop près sa généalogie, on s’expose parfois à des découvertes assez singulières : Trueba devait en faire l’expérience. En feuilletant le livre inédit du vieux et noble chroniqueur Lope Garcia de Salazar, dont nous avons parlé, n’a-t-il pas trouvé, contée tout au long, la mésaventure d’un certain don Gonzalo de Trueba qui vivait, lui aussi, dans le courant du XIVe siècle ? Ce seigneur, est-il dit, sur les confins de la Viscaye et de la Vieille-Castille, en compagnie de quelques autres mal nommés chevaliers, et sous prétexte de lever des droits de péage, détroussait effrontément les voyageurs ; la justice provinciale se mit à sa poursuite, il fut pris et pendu sur l’heure aux branches d’un arbre qui se trouvait là. Voilà certes, on en conviendra, de sérieux titres de noblesse et tels qu’en pourrait être fier tout autre que le simple et pacifique auteur du Livre des Chansons !

Pendant que Trueba, prenant à cœur son nouveau titre, s’occupait à réveiller les curieux et sanglans souvenirs d’un passé lointain, qui lui eût dit que ces mauvais jours allaient revenir et que son infortuné pays, pour la seconde fois depuis trente années, serait, comme en plein XIVe siècle, au temps des Salazar, des Zurbaran et des Leguizamon, désolé par la guerre civile et la fureur des partis ? Jamais les provinces basques n’avaient été plus riches et plus heureuses ; tandis que depuis deux ans le reste de l’Espagne était en proie à l’anarchie, seul le nord se livrait en paix au commerce et à l’industrie. Les entrepôts de Bilbao ne suffisaient plus à contenir les marchandises que les navires étrangers à chaque voyage leur apportaient comme fret ; plusieurs chemins de fer reliaient les mines en exploitation au fleuve ou à la mer ; des usines et des fabriques s’élevaient en foule ; partout aux rives des cours d’eau, la fumée des hauts-fourneaux obscurcissait l’air ; dans les vallées où abondent les eaux thermales, sur les plages de la mer, à Saint-Sébastien, la population riche de Madrid venait passer la belle saison, et y laissait chaque été des sommes considérables. Comment les Basques n’ont-ils pas vu où se trouvaient à la fois leur devoir et leurs intérêts ? Par quel excès d’aveuglement ont-ils consenti à suivre les fanatiques et les ambitieux qui les lançaient dans une si triste aventure ?

Trueba pour sa part ne s’était jamais beaucoup occupé de politique : à peine trouve-t-on chez lui quelques allusions de ci de là sur la pénurie du trésor et la faiblesse de la noble señora qui était alors sur le trône, quelques plaisanteries plus ou moins malignes sur la manière dont se pratiquent les élections et sur cette manie des emplois qui est une des plaies de l’Espagne, quelques mots aussi sur les mauvais gouvernemens et les peuples ingouvernables, sur les hypocrites de Dieu et de la liberté, sur ces gens enfin qui ont passé leur vie à conspirer pour saisir la queue de la poêle ; mais tout cela d’une façon discrète, rapide, et comme en passant. Il ne se présente pas en réformateur et en opposant ; il laisse à d’autres les attaques mordantes et les critiques passionnées ; il est mal fait pour la satire. En revanche il s’est toujours montré partisan enthousiaste des fueros. Une fois même, en 1865, il a eu l’occasion de proclamer officiellement les convictions de sa vie entière ; la reine Isabelle était venue visiter les provinces-sœurs ; à Trueba, comme chroniqueur, incombait le soin d’écrire les épisodes les plus intéressans du voyage ; toujours préoccupés de leurs fameux privilèges, ses compatriotes le chargèrent de rédiger aussi pour la souveraine un message où seraient exposées leurs doléances et leurs prières. Ce message, écrit avec grand soin sur parchemin, revêtu des signatures de tous les pères des provinces, fut remis solennellement à la reine : dans un langage respectueux, mais ferme à la fois, l’orateur demandait qu’on ne portât jamais atteinte à ces franchises reconnues jadis par les rois catholiques et que les Basques considèrent comme leur bien le plus cher, leur honneur et leur droit. C’est dans le même esprit qu’était conçu un mémoire sur l’organisation sociale de la Viscaye destiné a notre exposition universelle de 1867 et publié plus tard aux frais du señorio. Il n’en fallait pas davantage pour que Trueba devînt suspect à tout un parti. En effet les habitans des provinces ne sont pas tous intéressés également au maintien des fueros ; cette ancienne organisation favorise singulièrement les campagnes au détriment des centres ; pour ne citer qu’un exemple, dans les élections le moindre bourg-pourri, le moindre pueblo est mis sur le même pied que l’opulente et industrieuse Bilbao. On comprend dès lors que les villes, où d’ailleurs l’élément étranger est beaucoup plus considérable, ne fussent nullement portées à vanter un régime dont elles-mêmes n’avaient qu’à se plaindre ; bien au contraire elles ne négligeaient aucune occasion de réclamer l’assimilation des provinces basques au reste de l’Espagne. De là entre elles et les campagnes un antagonisme toujours croissant.

Lorsque la dernière guerre éclata, de même que les paysans acclamaient don Carlos, les villes prirent parti pour les libéraux, et, comme il arrive toujours en pareil cas, les discordes publiques s’envenimèrent des rancunes privées. Quiconque était soupçonné de sympathie pour la cause contraire était aussitôt dénoncé, injurié, saisi. Trueba demeurait alors à Bilbao avec sa famille ; en dépit de son caractère bien connu, lui qui, tout jeune encore, pour éviter de suivre les bandes du premier prétendant, avait quitté son pays natal, et dont les vieux parens avaient alors souffert mille persécutions, il fut accusé de s’entendre avec les carlistes ; ou le traita de néo-catholique, un de ces noms d’injure que se renvoie la haine des partis ; on le cita devant le gouverneur, on le dépouilla même de sa charge, acte arbitraire et illégal au premier chef, puisque les représentai du señorio seuls, réunis en assemblée générale, ont le droit de nommer et de destituer leurs fonctionnaires.

Bientôt il dut quitter Bilbao, qui allait être assiégé, laissant là, dans sa précipitation, ses papiers et ses livres, et pour la seconde fois chassé de son pays par la guerre civile, il prit caminando de espalda, à reculons, comme il dit lui-même, la route de l’exil. Il se retrouvait presque aussi pauvre qu’aux jours de sa jeunesse, plus connu, il est vrai, mais avec toute une famille à nourrir. Trueba se résigna courageusement à reprendre son ancienne vie de misère et de privations, croyant que, si sa plume pouvait servir à ramener la paix entre les frères ennemis, toute sa peine serait trop payée. En 1874 parut Mari-Santa, croquis d’un foyer et de ses alentours, qui eut un grand succès. Ce livre, avec deux autres du même genre : Ciel chargé de petits nuages, et le Paletot et la Veste, publiés quelque temps auparavant, appartiendraient, si l’on peut dire, à la nouvelle manière de l’auteur. Ce ne sont pas, à proprement parler, des Tomans ; Trueba n’est pas fait pour les œuvres de longue haleine ; il s’y est essayé pourtant dans sa jeunesse, mais il avoue lui-même qu’il y a médiocrement réussi. Dans ses derniers ouvrages, Trueba ne procède plus, selon sa coutume, par morceaux détachés ; il prend une idée générale qui fait le lien apparent et comme l’unité du volume, mais en réalité sert de prétexte à une foule de digressions. Ces digressions, on les devine sans peine. Ce sont encore des descriptions du pays basque avec l’éloge de ses habitans et de leur ancienne grandeur, mêlées de réflexions douloureuses sur les malheurs présens. A ce propos, il n’a pas manqué de critiques en Espagne pour reprocher à l’auteur de mettre trop peu de variété dans ses peintures, de revenir jusqu’à satiété sur les mêmes sujets. Quoi ! toujours des vallées vertes et des montagnes et des torrens ! toujours des maisonnettes blanches aperçues derrière un rideau de cerisiers et de noyers ! En vérité, cela est monotone. A quoi il répond assez finement : « Préféreriez-vous un bois d’orangers ? » En effet, la Viscaye ne ressemble point à l’Andalousie ; si d’autres mettent vanité à tirer leurs livres de leur seule imagination, lui ne parle que de ce qu’il connaît et de ce qui l’intéresse.

Bien qu’il ait beaucoup produit, car les volumes que nous avons cités ne fourniraient encore qu’une partie de son œuvre, Trueba est un écrivain correct et châtié : non pas qu’il ait rien de prétentieux, d’affecté, ou qu’il élève jamais le ton ; mais, jusque dans son genre familier, il a le souci du style et le respect de ses lecteurs. Le même scrupule qu’il met dans le choix des sujets, il le porte aussi dans le choix des mots ; il aime l’expression juste comme la pensée droite, car cela encore fait pour lui partie de l’honnêteté littéraire. Il s’attache à être précis et vrai jusque dans le moindre détail, et, pas à pas, suit la nature. Lui-même en a cité un exemple assez amusant, « Par une cruelle nuit du mois de janvier, dit-il, j’écrivais à un quatrième étage de la rue de Lope de Vega, dans la maison qui porte le numéro 32, le conte que j’ai intitulé les Pieds dans l’enfer ; une difficulté vint m’arrêter soudain : il s’agissait d’expliquer les altérations qu’éprouve le son de l’eau pendant que se remplit la cruche à la fontaine ; or jamais je n’avais étudié ces altérations et il n’y avait pas en ce moment assez d’eau chez moi pour faire une expérience. Le lendemain, à la première heure, on devait venir de l’imprimerie pour chercher le conte qui était attendu ; il fallait qu’à tout prix je l’eusse achevé cette même nuit. Savez-vous ce que je fis pour sortir d’embarras ? A trois heures du matin, bravant l’obscurité, et la pluie et le vent, je me rendis à la petite fontaine de la place de Jésus avec une cruche sous mon manteau, et je passai là un bon quart d’heure, écoutant le bruit de l’eau qui tombait dans la cruche. » En somme, à ce moment, il ne risquait qu’un gros rhume ; mais son goût pour l’observation devait l’exposer à des dangers plus sérieux. L’aventure est bien espagnole et mérite d’être contée. Trueba se préparait à écrire quelque autre nouvelle, et d’après le plan qu’il s’était tracé d’avance il avait à faire une description du jour levant dans la campagne. Maintes fois il avait assisté à ce magnifique spectacle, mais pour le bien rendre il avait besoin de le contempler et de l’étudier à nouveau. Donc un beau matin, bien avant que l’aube parût, en compagnie de Luis de Eguilaz et de Bustillo, ses deux confrères en littérature, il se rendit sur les hauteurede Vicâlvaro, aux environs de Madrid ; ils y faisaient provision d’images et d’impressions poétiques lorsque tout à coup fondit sur eux une petite troupe d’hommes de mauvaise mine qui pensaient avoir mis la main sur une riche proie. A quelque chose malheur est bon : nos trois littérateurs n’avaient pas même de montre sur eux, et les voleurs furent les seuls volés.

Dans la vie privée, Trueba est bien l’homme que nous ont fait deviner ses livres : doux, serviable et bon ; aussi est-il aimé de tous à Madrid. Il a l’extérieur d’un vrai montagnard, le corps grand et fort, les gestes un peu gauches, les traits réguliers sans rien de bien expressif ; il va toujours distrait et rêveur ; mais qu’on ne s’y trompe pas : sous ces dehors modestes, cet homme simple et naïf cache un caractère fortement trempé, et nulle circonstance de sa vie, si pénible et douloureuse qu’elle pût être, ne l’a trouvé au-dessous de l’épreuve. D’ailleurs aujourd’hui plus que ses propres misères, ce qui l’afflige, c’est le malheur de son cher pays. Certes il déteste la guerre civile, cette guerre de Caïns, comme il l’appelle ; il n’a que des paroles de mépris et de colère contre ceux qui, pour satisfaire une ambition coupable, n’ont point craint d’attirer sur leur patrie les plus affreux désastres ; mais il ne peut encore oublier que les Basques sont ses compatriotes. Que dans la presse madrilène une voix justement indignée s’élève pour flétrir l’ingratitude des provinces du nord et réclamer l’abolition des fueros aussitôt après la conclusion de la guerre, Trueba proteste. Dans son patriotisme de clocher, bien excusable du reste, il ne voit pas que la sécurité, l’honneur même de l’Espagne, exigent que les rebelles soient punis ; il veut conserver aux trois sœurs ces vieilles franchises dont elles n’ont pas su jouir prudemment, sans y chercher une arme contre la mère-patrie.

Sans aucun doute l’Espagne, c’est-à-dire les quarante-cinq provinces qui reconnaissent aujourd’hui la monarchie d’Alphonse XII, ne tardera pas à triompher, ne fût-ce que par la force du nombre. Verra-t-on se renouveler alors les scandales de Vergara ? Verra-t-on, libres de tout impôt, exemptés de la conscription, ceux-là mêmes par qui les charges de l’état se sont depuis quatre ans effroyablement accrues et qui de gaîté de cœur ont versé à flots le sang espagnol sur tant de champs de bataille ? Ce serait là préparer les germes d’une nouvelle révolte. Les trois provinces basques, par leur faute, vont être condamnées à rentrer dans la loi commune : le coup, si rude qu’il leur soit, n’a rien qui doive les désespérer ; qu’elles acceptent franchement leur défaite et la paix, qu’elles mettent à profit les avantages de leur position, les ressources inépuisables de leur sol et les mâles vertus qui distinguent leurs populations et que personne ne songe à contester, elles compteront bientôt parmi les contrées les plus fortunées de l’Europe ; pour Trueba, lui-même n’aura pas trop à se plaindre, si, de retour dans ses chères montagnes, rendu à ses travaux d’autrefois, il peut terminer par une heureuse page, au sein d’un pays désormais tranquille et prospère, cette Histoire de la Viscaye entreprise depuis tant d’années et qu’on attend toujours de lui.


L. LOUIS-LANDE.

  1. Voyez dans la Revue du 15 mars 1867 l’étude de M. Elisée Reclus : les Basques, un peuple qui s’en va.