Un homme d’État italien - Ubaldino Peruzzi

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Un homme d’État italien – M. Ubaldino Peruzzi
E. Jordan

Revue des Deux Mondes tome 119, 1893


Le 9 septembre 1891, mourait dans sa villa de l’Antella, près de Florence, un des hommes d’État les plus éminens de l’Italie contemporaine, M. Ubaldino Peruzzi. Bien que depuis longtemps il ne fût plus au pouvoir, et qu’il n’appartînt pas aux opinions aujourd’hui triomphantes, sa mort a soulevé chez nos voisins l’émotion profonde qu’y excite toujours la disparition d’un des derniers représentai de la génération qui a fait l’Italie.

Chef du gouvernement provisoire toscan en 1859, puis ambassadeur en France, et en cette double qualité l’un des principaux auteurs de l’union de la Toscane avec le Piémont ; deux fois ministre, trente ans député, et dix ans syndic de Florence, et comme tel, mêlé à l’une des crises les plus graves qu’ait eu à traverser le nouveau royaume, ses grands services expliquent l’unanimité des hommages rendus à sa mémoire. Il méritait qu’une publication française vînt s’y associer. Ce n’est pas seulement en raison du rôle qu’il a joué, ni parce qu’il représente certaines tendances caractéristiques de l’Italie moderne. Mais surtout, si son nom n’avait pas en France la popularité bruyante que nous accordons parfois plus volontiers à nos ennemis qu’à nos amis, il était bien connu du moins de tous ceux qui aiment et fréquentent l’Italie. Beaucoup de Français, sans doute, ont quelque motif de conserver de lui un souvenir affectueux et reconnaissant. Nous serions heureux si quelques-uns d’entre eux, en relisant ces pages, y retrouvaient l’expression de leurs sentimens.


I

Ubaldino Peruzzi naquit à Florence le 2 avril 1822. Sa famille était depuis longtemps illustre. Dans le XVIe chant du Paradis, Dante énumère les familles florentines de la vieille roche, et les oppose dédaigneusement aux intrus qui ont altéré la pureté du sang florentin ; parmi ceux qui trouvent grâce devant lui figurent les Peruzzi. Ils sont au premier rang de ces grands banquiers toscans qui eurent, au XIVe siècle, presque le monopole du commerce de l’argent, et furent les auxiliaires indispensables de la politique des papes, des Angevins, des Capétiens, des Plantagenets. Leurs opérations grandioses aboutirent à un désastre. Quand éclata la guerre de cent ans, le roi d’Angleterre Edouard III leur devait 135,000 marcs (28 millions de notre monnaie) ; il allégua ses embarras politiques pour refuser de payer sa dette, et la maison Peruzzi fit une faillite colossale, entraînant dans sa chute beaucoup de négocians et de banquiers florentins. Ce fut un coup terrible dont la place de Florence eut peine à se relever. Les Peruzzi continuèrent pourtant à figurer dans l’histoire, mais seulement comme adversaires impuissans des intrigues des Médicis. Ils durent se résigner à voir ces nouveaux-venus jouer le rôle auquel jadis ils auraient pu prétendre. Ils leur avaient d’ailleurs donné l’exemple d’un noble emploi de l’opulence ; et leur chapelle de famille, dans l’église Sainte-Croix de Florence, avec les admirables fresques de Giotto qui la décorent, suffirait à rendre le nom des Peruzzi presque aussi célèbre dans l’histoire de l’art que dans l’histoire politique.

Ces souvenirs ne furent pas sans influence sur Ubaldino Peruzzi. Dès le collège il se passionnait pour l’histoire de sa famille. Quarante ans plus tard, à Londres, dans un banquet que lui offrait le lord-maire, il déclarait plaisamment n’être pas venu en Angleterre pour réclamer ce qu’on lui devait. N’a pas qui veut des ancêtres ayant fait faillite au XIVe siècle ! Sans aucune morgue patricienne, M. Peruzzi savait en être fier à l’occasion. Mais les temps étaient changés, et le descendant d’hommes qui s’étaient illustrés dans les charges municipales et par leur patriotisme local devait être le ferme champion de l’idée nationale, et contribuer de tout son pouvoir à fondre la petite patrie dans la grande. Son exemple montre une fois de plus quelle part la noblesse a prise au relèvement de l’Italie. Cette aristocratie, où la tradition du mécénat avait conservé le goût des choses de l’esprit, a été, plus qu’aucune autre, instruite, lettrée, érudite, passionnée, à défaut d’autre grandeur, pour la grandeur historique de son pays. Elle a entretenu dans la nation le culte de son glorieux passé, à une époque où ce culte était la seule forme de patriotisme permise à un Italien. Restée populaire, grâce à ses mœurs simples, à son concours désintéressé dans les œuvres charitables, à son dévoûment dans les charges municipales, et aussi grâce à l’attachement que les Italiens aiment à garder pour leurs vieux noms historiques comme pour leurs vieux monumens, elle était toute préparée pour être à la tête du mouvement d’affranchissement. Elle ne manqua pas de s’y placer. C’est une des causes du prestige et de l’influence que les vieilles familles municipales conservent encore, dans une société à tant d’égards si profondément démocratique.

On pourrait reprocher peut-être à cette classe supérieure, si intelligente, d’avoir eu plus d’enthousiasme et d’aspirations généreuses que de sens politique, et d’avoir produit plus de nobles rêveurs que d’hommes d’action. C’était, chez beaucoup, la faute de leur éducation purement littéraire, de leurs préoccupations trop exclusivement tournées vers le passé. M. Peruzzi eut la bonne fortune de recevoir une éducation toute pratique, celle d’un juriste et d’un ingénieur. Docteur en droit, à dix-huit ans, il partit pour Paris, où son oncle représentait le grand-duc de Toscane à la cour de Louis-Philippe. Il y passa trois ans comme élève à l’École des mines. Il en rapporta, avec le diplôme d’ingénieur, une connaissance parfaite de notre langue, et les sentimens de sympathie et d’attachement qu’il devait toujours conserver pour notre pays. En même temps, sa vocation d’économiste commençait à se développer au contact de M. Le Play. Mais pour lui la période d’études et de préparation fut singulièrement écourtée ; et il lui fallut de bonne heure prendre l’habitude de la vie publique. Il venait de rentrer en Toscane quand les événemens de 1848 le mirent en lumière.

Le grand-duc, contraint par l’opinion, avait dû envoyer quelques milliers d’hommes servir dans l’armée de Charles-Albert. Après le désastre de Custozza, son gouvernement, alors présidé par le marquis Gino Capponi, voulut charger un agent d’aller porter des secours aux prisonniers toscans internés en Autriche. Son choix tomba sur M. Peruzzi. Revenu de sa mission, celui-ci trouva le ministère Capponi renversé, le ministère démocratique Montanelli appelé aux affaires par le grand-duc, résigné à toutes les concessions, et la charge de gontalonier de Florence vacante par la démission de Bettino Ricasoli. Le gouvernement la lui oflrit ; il accepta et entra en fonctions le 17 novembre 1848.

Porté au pouvoir par le parti démocratique, qui espérait le gagner ou s’en faire un instrument, mais rebelle aux chimères du mazzinianisme, et attaché de cœur au parti modéré, ce gonfalonier de vingt-six ans dut faire appel à tout son tact et à son énergie. Les circonstances lui imposèrent des responsabilités et des devoirs qui dépassaient de beaucoup les attributions ordinaires de sa charge. Un instant, il se trouva l’intermédiaire entre le grand-duc et son gouvernement. Quand Léopold II, effrayé de l’agitation révolutionnaire, prit inopinément le parti de se retirer à Sienne, pour s’enfuir de là à Porto San Stefano, puis à Gaëte, Ubaldino Peruzzi fut un de ceux que le ministère envoya pour le décider à revenir. Avec une réputation d’habileté déjà faite, et fort bien en cour alors auprès du grand-duc, il paraissait avoir chance de réussir. Il échoua cependant. Le grand-duc le reçut dans son lit, feignant d’être fort malade, et lui promit qu’à peine rétabli il accourrait dans sa bonne ville de Florence. Mais c’était quelques jours avant sa lutte définitive. Ce départ, en même temps qu’il laissait le champ libre au parti républicain, grandissait singulièrement le rôle de la municipalité florentine. Le jour où le gouvernement démocratique eut lassé tous les gens raisonnables, ce tut elle qui prit en main la cause de l’ordre, se constitua en gouvernement provisoire, et entama immédiatement les négociations pour le rétablissement du grand-duc. Dans cette crise suprême, on ne rencontre cependant pas le nom d’Ubaldino Peruzzi. Il était alors gravement malade et ne put prendre part à la restauration. Mais il se rattachait aux constitutionnels ; il n’avait contre la maison de Lorraine aucune hostilité systématique ni personnelle ; le rappel du grand-duc était l’œuvre de ses amis, et il n’est pas douteux qu’il n’y eût applaudi. Je n’en veux pour preuve que son indignation lorsqu’il vit si tristement déçues les espérances de ceux qui avaient cru, par une restauration spontanée, enlever tout prétexte à l’Autriche pour occuper la Toscane, et tout prétexte au grand-duc pour révoquer ses concessions libérales. Il refusa formellement d’organiser une réception solennelle en l’honneur du baron d’Aspre, commandant le corps d’occupation autrichien. Et quand, le 21 septembre 1850, le grand-duc prononça la dissolution du parlement, et déclara que les circonstances ne permettaient pas le maintien du régime constitutionnel, Peruzzi fit voter par le conseil communal de Florence une ferme protestation. Le gouvernement répondit naturellement en le révoquant de ses fonctions de gonfalonier.

Ce serait lui faire injure que d’attribuer à de mesquines rancunes l’évolution qui se fît alors dans son esprit. Mais il est certain que les événemens de 1849 et 1850 eurent sur lui la plus grande influence. Ils dissipèrent le rêve un instant caressé par lui : la Toscane jouissant d’institutions libérales sous un monarque italien de cœur et indépendant de fait. A partir de ce moment, l’Italien chez lui l’emporte sur le libéral, ou plutôt il comprend mieux à quel point la cause de l’unité est liée à celle du gouvernement constitutionnel, et l’on peut dire que, dans son esprit, la rupture avec la maison de Lorraine est chose faite. « Il est impossible d’être tout à la fois archiduc d’Autriche et prince vraiment italien [1]… Il y a unanimité en Toscane pour répéter à la dynastie grand-ducale ce mot fatidique qu’ont eu déjà à entendre, sur la route de l’exil, tant de souverains qui n’avaient pas su faire de concessions à temps. Il est trop tard ! .. Il est impossible à des Toscans de croire encore à des promesses constitutionnelles de la part d’une dynastie qui leur a déjà donné, juré, violé, et retiré des constitutions [2]. » Ces idées, qu’il devait exprimer en 1859, il n’avait pas attendu jusque-là pour en être pénétré. De là, quand éclata la crise, la netteté de son attitude. Considérant d’avance « la dynastie elle-même comme à jamais condamnée, » il ne fut pas un des conseillers de la dernière heure qui, jusqu’à la fin, tentèrent loyalement de la sauver. Dans la suite, il combattit toujours l’idée d’une restauration. « S’il était possible, disait-il, qu’un prince de la maison de Lorraine, libéral, pût revenir en Toscane, je ne lui serais pas hostile. Mais le rétablissement d’une monarchie étrangère est désormais un fait humainement impossible [3]. » Quant aux projets de confédération alors à la mode, ils ne lui parurent jamais qu’un pis-aller. Il comprit tout de suite que l’union avec le Piémont était possible et il la voulut résolument. Cette clairvoyance, cette confiance dans l’avenir n’étaient pas tout à fait sans mérite. Il suffit pour s’en convaincre de parcourir la correspondance de Gino Capponi ; on y verra quelles furent alors les incertitudes des plus nobles patriotes. « Pour moi, écrivait Capponi à la fin de 1859, j’ai été très longtemps avant d’oser me dire à moi-même ce qu’une enquête très rigoureuse a dû me prouver, qu’une restauration ne pourrait se faire que par la force, ni se maintenir sans jeter dans le pays une effrayante division, et dont l’issue ne se voit point [4]. » Il faisait cet aveu au moment où l’unanimité de l’opinion toscane ne faisait plus de doute ; au moment où l’union de l’Italie centrale avec le Piémont, simple mariage de convenance, si elle eût été proclamée par la France après Solférino, était devenue un vrai mariage d’amour [5]. Mais il avait passé l’année 1859 à discuter avec lui-même les projets les plus contradictoires, non sans donner parfois un soupir de regret à « sa chère petite Toscane [6] » qui, au fond, lui tenait au cœur. Beaucoup, sans doute, partageaient ces hésitations, et les choses auraient pu tourner tout autrement pour la Toscane, si elle n’eût trouvé quelques hommes d’État résolus, un Peruzzi, un Ricasoli, pour l’entraîner un peu plus loin et un peu plus vite qu’elle ne voulait, et décider de ses destinées.

Le grand-duc avait recommencé en 1859 la manœuvre qui lui avait réussi dix années auparavant : quitter le grand-duché afin de ne pas se compromettre sans ressource, ni avec l’Autriche, ni contre elle, et dans l’espoir d’être bientôt rappelé par la population ou ramené par les Autrichiens. Il put bientôt s’apercevoir que les Toscans n’avaient pas oublié la leçon de 1849. Nul ne contribua plus que Peruzzi à les en faire souvenir.

Chef du triumvirat constitué dans la soirée du 27 avril, Peruzzi déclarait, dans sa première proclamation, qu’il n’exercerait le pouvoir que jusqu’au moment où Victor-Emmanuel aurait pris les dispositions nécessaires pour faire concourir la Toscane à l’affranchissement de l’Italie. De fait, le 12 mai, le gouvernement provisoire se retirait, et l’ancien ministre sarde auprès du grand-duc, Boncompagni, prenait le titre et les fonctions de commissaire extraordinaire de Victor-Emmanuel. C’était un bien grand pas dans la voie de l’unité. Peruzzi ne s’en tint pas là. Sa politique, en somme, ne rencontrait pas de grandes difficultés en Toscane ; si elle n’eut pas, au début, beaucoup d’adhérens résolus, elle avait bien peu d’adversaires. Les obstacles vinrent du dehors, de Napoléon III, qui paraissait alors l’arbitre de la situation. Les préliminaires de Villafranca stipulèrent que le grand-duc de Toscane rentrerait dans ses États. L’empereur, après avoir déchaîné la révolution en Italie, se flattait de l’arrêter d’un mot. Vite détrompé, mais ne voulant pas se démentir, il n’en continuait pas moins à s’opposer tout haut à l’annexion de l’Italie centrale par le Piémont. Seulement, au fond, il n’aurait pas été très lâché qu’on lui désobéît. C’est à ce moment que Peruzzi fut envoyé par le gouvernement toscan pour combattre la politique officielle de l’empereur et encourager ses dispositions intimes. Il se montra diplomate de premier ordre, aussi ferme pour tenir tête au comte Walewski, ministre des affaires étrangères, adversaire de l’unité italienne, qu’il était habile à arracher à Napoléon des demi-permissions et des aveux compromettans. Ce sont de véritables scènes de comédie que ses dépêches, bien divertissantes, si l’on ne s’attristait de voir les embarras où une fausse politique avait jeté le souverain de notre pays [7]. « Je ne suis pas quitte, disait l’empereur, de mes engagemens avec l’Autriche. — Mais ces engagemens ont-ils une limite ? — Hé ! la limite du possible. » — « Je ne puis cesser d’exercer sur vous une action morale en faveur de la restauration du grand-duc, mais je ne souffrirai contre vous aucune intervention armée. — Nous voudrions bien vous faire plaisir, mais une restauration est impossible sans intervention. — Et, moi aussi, je voudrais bien seconder vos vœux si je le pouvais ! » Voilà le fond des conversations entre Napoléon III et Peruzzi. L’empereur était lié avec l’Autriche, mais prêt à baiser la main qui le délierait ; et il donnait naïvement à entendre qu’on lui ferait grand plaisir en lui désobéissant.

Mais Peruzzi ne se borna pas à agir par voie diplomatique. Avec un prince aussi préoccupé que Napoléon III de flatter l’opinion, la cause de la Toscane était de celles qui se plaident dans les cabinets, mais se gagnent devant le public. Peruzzi se fit journaliste et publia, en 1859, sa brochure : la Toscane et ses grands-ducs autrichiens. Il avait pu se convaincre que l’opinion était d’abord peu favorable. Quand Walewski lui déclarait que la Toscane, opprimée par une minorité factieuse, désirait au fond le retour de la maison de Lorraine, et que les manifestations contraires avaient été payées par le Piémont, il exprimait brutalement la pensée de beaucoup de gens. Depuis Léopold Ier, les grands-ducs de Toscane passaient pour « éclairés » et réformateurs ; on les croyait populaires. La Toscane n’avait pas eu de Poerio ni de Silvio Pellico ; donc elle jouissait d’un gouvernement libéral. Elle était indépendante, de par les traités ; on n’était pas obligé de savoir combien de fois et combien d’années les Autrichiens l’avaient occupée. Elle était riche et prospère ; elle devait être satisfaite. Puis les Toscans étaient gens si raisonnables ! « Il est facile, écrivait Gino Capponi [8], de se tromper sur la Toscane, pays grâce à Dieu fort peu révolutionnaire, peu bruyant aussi, et généralement modéré dans ses désirs, parce que les douleurs y sont aussi modérées ; ayant à perdre, ne se jetant pas dans les bras de l’inconnu. » Cavour lui-même ne croyait pas les Toscans capables de se passionner pour l’exclusion de la famille de Lorraine et pour la guerre [9]. Quoi d’étonnant si ce préjugé était presque général en France ? Peruzzi s’appliqua à le dissiper. Ne pouvant nier les bienfaits que la maison de Lorraine avait apportés à ses États, il énuméra du moins tous les attentats contre l’indépendance toscane dont l’Autriche s’était rendue coupable avec la complicité des grands ducs, et revendiqua le droit pour les Toscans de disposer librement de leur sort, sans dissimuler l’usage qu’ils en feraient. Sa brochure, vive, pressante, souvent éloquente et toujours adroite, est écrite dans une langue qui pourrait faire envie à plus d’un publiciste français.

En récompense de ses efforts, en quittant Paris au mois de novembre 1859, il emportait l’assurance qu’aucune intervention armée n’aurait lieu, et la conviction qu’il suffirait de gagner du temps pour triompher. On sait que l’événement lui donna raison, et comment, le 22 mars 1860, Victor-Emmanuel put accepter officiellement les résultats du plébiscite du 11 mars, par lequel la Toscane se donnait à lui.


II

Un excellent connaisseur des choses d’Italie, qui vit Peruzzi à Paris en 1859, a tracé de lui le portrait suivant : « Esprit fin, délicat, plein de souplesse et de ressources, très maître de lui, M. Peruzzi me paraît un type du Florentin, un véritable fils de Machiavel dans le bon sens du mot. Ou je me trompe fort, ou c’est là un homme de grand avenir, destiné à jouer un rôle important dans son pays [10]. » La prédiction se réalisa. Peruzzi fut à la hauteur des premiers rôles dans l’Italie unifiée comme dans la petite Toscane. Mais il devait en connaître les amertumes plus que les jouissances. L’unité italienne ne put se faire sans des mécomptes et des désastres partiels ; Peruzzi en fut une des victimes. Son honneur est de n’avoir jamais regretté la part qu’il avait prise à une œuvre qui indirectement lui coûta si cher.

Il avait été élu, à une forte majorité, député de Florence. Cavour lui offrit aussitôt de représenter la Toscane dans le premier ministère italien. Ses hésitations furent longues : il ne lui paraissait pas indispensable que la Toscane fût représentée ; il était hostile à ce qu’on a appelé les ministères géographiques, cela lui rappelait de trop près cette fameuse confédération qu’on avait eu tant de peine à écarter. Selon lui, la Toscane s’était donnée sans arrière-pensée ; réclamer une place dans le ministère, c’était demander des gages, c’était dire qu’elle distinguait entre ses intérêts et ceux de la patrie. Mais de pareils scrupules n’arrêtèrent pas Cavour. En réalité, l’unité italienne, proclamée d’enthousiasme, n’était pas encore accomplie dans les faits ; les diverses provinces avaient un esprit, des traditions, des lois, des intérêts très différens ; le Piémont devait les ménager et éviter de paraître les traiter en pays conquis.

C’est ce que sentait Cavour, avec son tact de grand homme d’État ; et pour qu’on ne pût lui reprocher de turiniser et de cavouriser [11] l’Italie, il désirait prendre pour collaborateurs les hommes les plus éminens de chaque région. Aussi insistait-il auprès de Peruzzi : u Pour l’amour de Dieu, lui écrivait-il, ne me manquez pas de parole. Avec vous et Minghetti je réponds de la victoire ; si vous me faisiez défaut, je n’aurais plus qu’à chercher le moyen de tomber le moins mal possible [12]. » Devant ces flatteuses instances, Peruzzi fit le sacrifice de ses vues personnelles, en même temps que de ses goûts, qui le retenaient à Florence. Il fut ministre des travaux publics dans le troisième cabinet Cavour (14 février-12 juin 1861), puis dans le premier ministère Ricasoli (12 juin 1861-8 mars 1862). Il eut enfin le portefeuille de l’intérieur dans le ministère du 8 décembre 1862.

Comme ministre, il rendit de grands services en hâtant la construction du chemin de 1er de l’Adriatique, pour rattacher les provinces méridionales à l’Italie du Nord ; en combattant le brigandage dans l’ancien royaume de Naples ; en préparant ou en faisant voter quelques lois organiques essentielles. Mais la convention de septembre lui coûta son portefeuille. En exécution d’une des clauses de cette convention, la capitale de l’Italie dut être transférée à Florence. Une émeute éclata à Turin ; elle fut énergiquement réprimée ; mais le ministère tomba, et Peruzzi, alors ministre de l’intérieur, demeura en butte à l’impopularité qui s’attache toujours, souvent sans raison ni justice, à ceux qui ont eu le malheur d’avoir à verser le sang de leurs concitoyens. Il ne revint plus au pouvoir. Son influence resta pourtant considérable, et un jour elle s’exerça d’une manière décisive. En 1876, à propos d’une question purement économique (l’exploitation des chemins de fer par l’État), le groupe toscan, à la suite de Peruzzi, vota contre le ministère Minghetti. Cette défection enleva le pouvoir à la droite, qui le détenait depuis 1860, et le fit passer à la gauche. On devine les colères qu’elle souleva. Hâtons-nous de dire que si Peruzzi avait cru devoir se montrer intransigeant sur les principes de liberté économique qu’il avait toujours professés, il tint à ne pas se confondre avec ses alliés d’un jour, comme le prouva depuis l’indépendance de ses votes. Il refusa tout ce qu’on lui offrit ; un ministère, la vice-présidence de la chambre, une ambassade. Il ne voulait pas que son évolution eût les apparences d’un marché, et d’ailleurs il ne s’appartenait plus. Depuis longtemps il ne vivait plus que pour Florence.

Florence était au fond sa « vraie patrie, celle du cœur [13]. » En cela, il était semblable à beaucoup de ses compatriotes. Les Italiens ont donné la mesure de leur passion pour l’unité en lui sacrifiant résolument leur traditionnelle autonomie locale Mais ils ont conservé de leur vieil esprit municipal tout ce qui n’était pas inconciliable avec l’organisation nouvelle de leur pays. Ils ont échappé à la centralisation, dans leurs habitudes, leurs affections, leurs intérêts. Rien ne le prouve mieux que de voir un homme de la valeur de M. Peruzzi, sans se désintéresser de la politique générale de l’Italie, réserver toujours le meilleur de son âme pour les affaires de sa ville natale. Il est vrai qu’alors, et pour un instant, les affaires de Florence étaient devenues celles de l’Italie tout entière.

Quand elle devint capitale du nouveau royaume, en 1864, Florence n’avait pas d’histoire depuis le XVIe siècle. Trois cents ans de gouvernement paisible et conservateur l’avaient laissée telle que l’avait faite son glorieux passé. C’était un incomparable musée, où les merveilles du moyen âge et de la Renaissance s’entassaient dans des rues pittoresques, mais étroites, tortueuses et sombres. C’était aussi une académie ; le lieu où se parlait la langue la plus pure, le centre du goût et de l’esprit, le séjour d’une aristocratie lettrée, accueillante et libérale. C’était enfin le pays de la vie à bon marché, facile, simple, familière et gaie. Aujourd’hui encore, et malgré tant de changemens, tel est le caractère qui distingue Florence entre les autres villes italiennes et qu’on y retrouve avec bonheur. Mais il ne fallait lui demander ni des bâtimens appropriés aux exigences de l’administration d’un grand État, ni de larges rues, des boulevards, des jardins publics, des écoles, des hôpitaux, rien en un mot de l’outillage d’une capitale moderne. Il n’y avait même pas de quoi loger immédiatement et sans peine les nouveaux habitans que le transfert de la capitale ne manqua pas d’y attirer. Ces nouveaux-venus traitaient un peu Florence en conquérans qui croient faire trop d’honneur à leur conquête en venant s’y installer ; ils se plaignaient sans mesure et sans tact, mais non tout à fait sans raison.

Tout poussait donc Florence à faire les plus grands efforts pour se transformer : le gouvernement, l’opinion publique, le patriotisme même et la vanité de ses citoyens. Il faut dire, à l’éloge de la municipalité et de ses architectes, qu’ils comprirent les devoirs qui leur incombaient. Ils n’essayèrent pas d’haussmanniser Florence. Il va de soi qu’on respecta les monumens qui en font la gloire. Mais on ne céda pas, et c’était déjà un mérite, à la tentation de les réparer, de les restaurer [14]. On résista, et ici le mérite devient tout à fait rare, à l’envie d’en bâtir d’autres à côté des anciens ; on ne changea rien à la physionomie d’une ville où toutes les pierres ont une histoire et racontent de glorieuses traditions. Les quartiers nouveaux dont la ville s’agrandit, bâtis sans prétention, ne contrastent pas trop avec les vieux quartiers et en paraissent le prolongement naturel et insensible. En errant au pied des monumens de Florence, on peut se croire au moyen âge sans s’y trouver trop dépaysé ; on jouit voluptueusement de son plaisir sans l’acheter par tout ce que la couleur locale et le pittoresque entraînent parfois d’inconvéniens. C’est là peut-être le secret du charme indéfinissable de cette ville unique au monde.

A deux reprises, dans ces dernières années, les Italiens ont dû aborder le difficile problème de rajeunir une ville historique. Il est impossible de le résoudre mieux qu’ils ne l’ont fait à Florence. Que ne peut-on en dire autant de Rome ?

Malheureusement tout cela coûtait fort cher. En 1864, Florence avait 119,000 habitans. On voulut la rendre capable d’en contenir facilement 300,000. Peut-être ne sut-on pas se préserver complètement de cette mégalomanie qui a fait depuis tant de ravages. Il n’était pas déraisonnable, cependant, de compter sur un rapide accroissement du chiffre des habitans. De fait, en 1871, la population était de 194,000 âmes ; elle avait augmenté, en sept ans, de plus de 60 pour 100. Mais les charges s’étaient accrues plus vite encore. De 1847 à 1858, les travaux publics avaient coûté en tout six millions ; ils en coûtèrent plus de vingt-six de 1865 à 1869. En 1864, le budget se soldait par un excédent, et le total des dépenses montait à 11 millions ; en 1869, les recettes étaient de 24,362,502 francs, les dépenses de 25,281,707 [15].

C’était aller vite en besogne. Pourtant les travaux paraissent bien avoir été conduits avec toute l’économie que comportaient les exigences du public et l’impatience du gouvernement. Si Florence était restée capitale, il n’est pas douteux qu’elle eût pu faire face à ses affaires. Mais survinrent les événemens du 20 septembre 1870. Florence, retombée au rang de simple ville de province, avait contracté, en vue de travaux devenus en partie inutiles, des engagemens auxquels elle ne pouvait se dérober. Elle ressemblait, comme le disait plus tard Peruzzi dans une vive image, « à un homme qui passe un torrent tranquille ; à mi-chemin, il est surpris par une crue ; s’il retourne en arrière, il s’expose à une mort certaine ; s’il s’élance hardiment en avant, il a au moins l’espoir de gagner le rivage [16]. »

Depuis assez longtemps, Peruzzi exerçait en fait les fonctions de syndic, sans avoir voulu en accepter le titre, qu’on lui avait offert plus d’une fois. Il s’y décida quand les circonstances devinrent critiques. Le mérite et l’initiative des travaux commencés lui appartenaient pour une bonne part ; il se crut engagé d’honneur à continuer son œuvre. On pense bien qu’il n’eut pas de compétiteur. Deux partis s’offraient à lui : on pouvait arrêter brusquement les travaux ; mais c’était sacrifier les sommes déjà dépensées et qui l’auraient été en pure perte. On pouvait les continuer avec la plus grande économie, en faisant subir de fortes réductions aux devis primitifs. Ce fut cette seconde solution qu’il préconisa dans le conseil communal. A ce moment, rien n’était encore désespéré. Le nouveau syndic comptait sur une indemnité nationale analogue à celle qu’on avait jadis votée pour Turin ; Victor-Emmanuel lui-même avait promis de défendre la cause de Florence dans la mesure où le lui permettrait son rôle de roi constitutionnel. Il avait foi dans le crédit d’une ville qui avait derrière elle un pareil passé et, de fait, il parvint à faire souscrire deux emprunts en 1871 et en 1875. Il comprit d’ailleurs que, pour maintenir son crédit et mériter les sacrifices qu’elle demandait au parlement, Florence ne devait pas hésiter à s’imposer les plus lourdes charges. Les taxes municipales furent accrues dans d’énormes proportions, et on a pu calculer qu’en 1878, vers la fin de la crise, les Florentins payaient 75 fr. 49 par tête, alors que les Milanais, qui passaient pour avoir à se plaindre, ne payaient que 57 fr. 41. Mais tout fut inutile. L’indemnité nationale avait été scandaleusement insuffisante, les emprunts contractés dans des conditions onéreuses ; l’émigration enleva à Florence plus de 50,000 habitans ; une ville sans commerce et sans industrie n’avait pas en elle-même l’élasticité nécessaire pour se relever. En 1878, la commune de Florence ne put plus faire face à ses engagemens, et l’administration que présidait Peruzzi dut se retirer après avoir vaillamment lutté jusqu’au bout. Il n’eût tenu qu’à lui, en acceptant un portefeuille, en 1876, de sortir à son honneur d’une situation devenue inextricable ; et en succombant à la tentation, il aurait pu s’excuser, à ses propres yeux, par l’espérance de rendre à sa ville natale, une fois au pouvoir, les services qu’il ne pouvait plus lui rendre comme syndic. Mais il n’avait pas voulu déserter le poste qu’il avait accepté.

C’était presque la ruine pour lui, car il avait placé une partie considérable de sa fortune en obligations de la ville de Florence. C’était aussi l’impopularité. Assurément la force des choses avait été la seule coupable ; mais il fallait un bouc émissaire pour toutes les victimes de la crise, les ouvriers sans travail, les porteurs d’obligations ruinés, les propriétaires qui ne louaient plus leurs maisons, les négocians dont les affaires ne marchaient plus, les pauvres diables qui passaient les nuits à faire queue devant les guichets de la Caisse d’épargne, pour être les premiers remboursés, — car le bruit avait couru que la Caisse d’épargne, créancière de la ville, allait être entraînée dans le désastre. Peruzzi revendiquait fièrement toutes les responsabilités ; on le prit au mot. Lui qu’on acclamait naguère et qu’on surnommait le Périclès de la moderne Athènes, il y eut des gens pour l’insulter. Ce fut l’épreuve la plus douloureuse de sa vie publique. Il faut dire, à l’honneur des Florentins, que cette épreuve fut courte. Son impopularité, d’ailleurs, ne fut jamais générale. Il en eut la preuve dès 1879. En dépit d’une circulaire très digne dans laquelle il donnait sa démission de député, en invitant ses électeurs à choisir un représentant plus heureux dans la défense de leurs intérêts, une forte majorité lui confirma le mandat qu’il avait eu sans interruption depuis 1860. Il continua d’être constamment réélu jusqu’en l’année 1890, où, âgé et déjà malade, il déclina toute candidature accepta un siège au sénat. Jusqu’à la fin, il prit part aux travaux du parlement ; il s’y montra toujours fidèle aux principes de libéralisme qui avaient été ceux de sa jeunesse, et l’un de ses derniers discours fut destiné à combattre l’article 174 du nouveau code pénal italien, qui punissait les prétendus abus de pouvoir et d’influence commis par les prêtres dans leurs relations privées et dans l’administration des sacremens. Ainsi la politique jacobine, que l’Italie a pratiquée dans ces derniers temps, a rencontré un adversaire résolu chez un homme qui avait pris une part active à la révolution toscane, et n’avait pas hésité à s’associer, par son vote, à la destruction du pouvoir temporel. Certaines questions de l’histoire contemporaine de l’Italie sont parfois si mal comprises chez nous, que quelques personnes peut-être pourront trouver là un contraste. Pareille attitude n’est pourtant pas rare en Italie, où le pouvoir temporel n’apparaît à personne comme un dogme, et où beaucoup d’hommes savent unir au respect et souvent à la pratique du catholicisme un grand attachement à l’unité de leur patrie. Ubaldino Peruzzi en a été un exemple. Mais la politique ne l’absorbait pas tout entier. Il était de ces députés, nombreux au-delà des Alpes, qui passent leur vie en chemin de fer, ne viennent à la chambre que pour les séances importantes, et se réservent pour les affaires locales. On sait combien sont multipliées, en Italie, les œuvres charitables ou d’utilité générale, fondées, entretenues, dirigées par des particuliers. Leur nombre atteste la persistance de l’esprit d’association et de dévouaient au bien public, qui a jadis enfanté tant de merveilles ; leur prospérité, dans un pays relativement pauvre, et dont l’administration prête à tant de critiques, prouve une fois de plus combien l’initiative privée peut se montrer supérieure à la routine bureaucratique. A Florence, il n’est aucune peut-être de ces œuvres qui n’ait dû quelque chose au dévoûment d’Ubaldino Peruzzi. Il suffisait à tout, avec l’activité calme qui était l’un des traits de sa nature. L’instruction publique surtout l’intéressait. Il fut le fondateur du Cercle philologique pour l’enseignement pratique des langues vivantes ; il présidait le conseil d’administration de l’Institut d’études supérieures qui tient lieu à Florence d’université, et la Società Dantesca (l’étude de Dante est pour tout bon Italien plus qu’un goût littéraire, et presque un devoir patriotique). Il fut un de ceux qui favorisèrent l’intelligente initiative du marquis Alfieri quand il fonda l’Instituto di scienze politiche, sur le modèle de notre École des sciences politiques. Son rêve eût été de faire de Florence la capitale intellectuelle et le principal centre d’études de la péninsule ; il sentait qu’elle était prédestinée à ce rôle et qu’elle y trouverait une compensation à la perte de son rang de capitale politique. Il s’occupait en même temps d’œuvres purement charitables : éducation des aveugles, protection des détenus libérés, construction de logemens ouvriers. Simple, affable, accessible à tous, en vrai patricien toscan, personne ne s’est mieux acquitté des devoirs de patronage qui incombent aux classes dirigeantes. Dans sa campagne de l’Antella, il avait su se faire adorer de tous. Il ne faisait en cela que demeurer fidèle à de vieilles traditions. Ce domaine de l’Antella avait appartenu à ses ancêtres depuis le XIVe siècle, et depuis le XVIe, il était cultivé héréditairement par la même famille de métayers. Ainsi quand il écrivait, pour les Ouvriers européens de M. Le Play, la monographie du métayer toscan, il n’avait pas besoin de chercher bien loin pour trouver de beaux exemples de paix sociale et de rapports amicaux et stables entre propriétaires et paysans.

C’est à l’Antella qu’il avait fini par se retirer, et dans les dernières années de sa vie, le vieux palais des Peruzzi, à Florence, demeura désert. Mais il n’avait pas dû pour cela s’éloigner de l’objet de ses intérêts ni de ses affections. L’Antella est aux portes de Florence, et de la terrasse de sa villa, dont il aimait à faire les honneurs, par-dessus les oliviers, il pouvait apercevoir au loin, encadrés par le cirque neigeux de l’Apennin et du Pratomagno, la coupole du Dôme, le Campanile, la tour du Palais-Vieux, la Badia, tout le profil pittoresque de la vieille cité. Surtout il ne s’était pas éloigné de ses amis. Il en eut beaucoup, car jamais commerce n’a été plus charmant que le sien. Avec sa distinction native, sa fine ironie, sa bonne humeur malicieuse, son art de tout faire entendre d’un mot ou d’un sourire, les Italiens reconnaissaient en lui l’esprit florentin dans toute sa séduction. Il était merveilleusement secondé par la femme distinguée qui a été la compagne de sa vie et la confidente de ses pensées, et sut toujours prendre, aux graves questions qu’elle voyait agiter autour d’elle, l’intérêt le plus intelligent et le plus passionné. Dans les beaux jours de Florence capitale, les réceptions du palais Peruzzi avaient été célèbres. A l’Antella, un jour chaque semaine, — le dimanche, — fut toujours réservé aux amis ; les habitués, et c’était tout ce que Florence comptait d’éminent dans la politique ou dans les lettres, se réunissaient en ville, au palais Peruzzi, et gagnaient l’Antella en bande joyeuse, sûrs de l’accueil qui les y attendait. Il était rare aussi qu’il n’y eût pas quelque hôte de passage. Le salon Peruzzi était cosmopolite dans le bon sens du mot. Les Italiens sont naturellement hospitaliers et bienveillans ; leur pays est si bien fait pour être le rendez-vous général et comme le salon de l’Europe ! Peruzzi, de plus, avait eu ce que n’ont pas toujours ses compatriotes, la passion des voyages. Pendant longtemps, il n’avait pas laissé passer d’année sans faire une excursion à l’étranger ; aussi connaissait-il à merveille tout le personnel politique européen, et dans tous les pays il comptait de chaudes amitiés. Il n’y avait guère d’étranger distingué, de passage à Florence, qu’on ne fût assuré de rencontrer à l’Antella. Il n’était d’ailleurs pas nécessaire, et l’auteur de ces pages en a fait l’expérience, de se présenter avec un nom illustre, pour trouver à l’Antella l’accueil le plus bienveillant ; il suffisait d’y apporter un peu de sympathie et de curiosité pour les choses de l’Italie. Ceux qui ont appris à connaître l’Italie moderne dans le salon Peruzzi ne s’étonneront pas qu’on ait pu l’appeler « le plus actif loyer d’italianité [17] » qui existât dans la péninsule.

La tolérance y était parfaite. Grâce à sa grande connaissance de l’étranger et à son esprit élevé, M. Peruzzi savait se mettre au-dessus de toutes les questions irritantes. Il est malheureusement devenu impossible de parler d’un homme d’État italien sans se demander quelle a été son attitude en présence des regrettables froissemens qui depuis quelques années ont séparé la France de l’Italie. M. Peruzzi appartenait à la génération qui avait été habituée à tourner volontiers les yeux du côté de la France, et ne prenait pas encore le mot d’ordre ailleurs. Il n’oubliait pas que la France, par son concours momentané, avait fait naître l’occasion favorable et décisive. Il était de ceux qui dans l’unification avaient voulu aller jusqu’au bout et ne le regrettèrent jamais. Mais il n’en voulut pas à ceux de ses amis étrangers qui eurent scrupule à l’approuver et persistèrent à comprendre autrement les vrais intérêts de l’Italie. Quand la situation devint tout à fait tendue entre la France et l’Italie, trop clairvoyant pour ne pas comprendre la gravité du désaccord, trop bon Italien pour ne pas donner raison à son pays, il pensa qu’une discussion calme, loyale et courtoise était la meilleure manière de le servir. Il en donna un parlait modèle en 1881, à propos des affaires de Tunisie, dans deux lettres publiées par la Revue politique et littéraire. Sans s’exagérer la portée des manifestations et des toasts, il se prêta toujours avec empressement à tout ce qui pouvait rapprocher les esprits en deçà et au-delà des Alpes. C’est ainsi qu’en 187â, au nom de la ville de Florence, il s’était associé de la manière la plus efficace à la célébration du centenaire de Pétrarque à Avignon ; c’est ainsi qu’au moment de sa mort il venait de promettre d’aller inaugurer le monument commémoratif de la bataille de Solférino. Surtout il pensait qu’entre deux grandes nations il est d’autres points de contact que la politique, et qu’on n’est pas toujours obligé d’insister sur les questions qui divisent.

Redevenu populaire à Florence, où on lui rendait désormais pleine justice, écouté avec respect au parlement et mêlé encore à toutes les grandes affaires, entouré d’illustres et vives amitiés, la mort l’enleva au moment où il touchait au repos, après une carrière si remplie et si agitée. Il lut d’abord enseveli dans le petit cimetière du village de l’Antella. Mais la ville de Florence et l’Italie voulurent faire plus pour leur grand citoyen. On ne jugea pas ses cendres indignes de reposer dans l’église Santa-Croce, le Panthéon florentin. En vertu d’une loi spéciale, la vieille tombe où dormaient déjà tant de membres de la famille Peruzzi fut rouverte pour recevoir son corps. Dans ces honneurs extraordinaires rendus à sa mémoire, et auxquels applaudit la presse de tous les partis, on serait heureux de penser qu’il y eut, à côté de la respectueuse admiration pour l’homme, un hommage à la politique qu’il avait toujours représentée : politique d’ordre et de vrai libéralisme à l’intérieur ; et au dehors, politique de modération, de paix et de fidélité à l’amitié française.


E. JORDAN.

  1. La Toscane et ses grands-ducs autrichiens, p. 7.
  2. Ibid., p. 133.
  3. Jarro, Vita di Ubaldino Peruzzi, p. 79.
  4. Correspondance de Gino Capponi, t. III, p. 324 ; lettre du 23 novembre 1859, au prince Gortchakof.
  5. Expressions de la Farina, lettre à Cavour, du 3 octobre 1859. (Lettere eeite ed inédite del conte di Cavour, ed. Chiala, t. VI, p. 454.)
  6. Correspondance de Capponi, t. III, p. 297, lettre du 24 août 1859.
  7. Les plus importantes de ces dépêches ont été publiées par Bianchi, Storia documentata della diplomazia europea in Italia, t. VIII (Appendice).
  8. Lettre à M. Eugène Rendu, 1er mars 1859. (Correspondance, t. III, p. 242.)
  9. Chiala, Lettere edite ed inedite, etc., t. VI, p. 601 (lettre au prince Napoléon, du 8 juin 1859).
  10. M. Eugène Rendu, lettre à Gino Capponi, du 22 août 1859. (Correspondance de Gino Capponi, t. III, p. 291.)
  11. Expressions du député Ricciardi au parlement de Turin. (Jarro, Vita di Ubaldino Peruzzi, p. 134.)
  12. Chiala, Lettere, etc., t. VI, p. 680 ; lettre de Cavour à Peruzzi, du 9 février 1861.
  13. De Laveleye, Lettres d’Italie, p. 105.
  14. La seule restauration importante est celle de la façade du dôme ; elle a été parfois critiquée ; j’avoue qu’elle me parait, en somme, assez heureuse.
  15. J’emprunte ces chiffres à un article de M. Genala, la Questione di Firenze e il modo di risolverla (Nuova Antologia, 1878). — Cf. de Laveleye, Lettres d’Italie, p. 108.
  16. Jarro, Vita di Ubaldino Peruzzi, p. 197.
  17. Nuova Antologia, septembre 1891 ; article de M. Tabarrini.